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Abîmes de l'humain

De
184 pages
La sensation de n'être rien se signale sous l'aspect d'une menace imprécise mais violente et permanente. Des symptômes qui proviennent d'une lutte constante pour tenter d' "être quelque chose". Ce rien si menaçant émane des représentations narcissiques primaires que la psychanalyse, un siècle après Freud, peut décrire et expliciter. La condition humaine apparaît alors d'une grande précarité ; de même se découvre la nature sexuée du narcissisme primaire : celui des hommes se révélant bien différent de celui des femmes.
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" ABIMES DE UHUMAIN

Essais de psychanalyse A propos de la sensation de n'être rien

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus HACHET Pascal, L 'homme aux morts, 2005. VELLUET Louis, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005. MOREAU DE BELLAING Louis, Don et échange, Légitimation III, 2005. ELFAKIR Véronique, Désir nomade, Littérature de voyage: regard psychanalytique,2005. DELTEIL Pierre, Desjustices à lajustice, 2005. HENRY Anne, L'écriture de Primo Levi, 2005. BERGER Frédérique F., Symptôme et structure dans la pratique de la clinique. De la particularité du symptôme de l'enfant à l'universel de la structure du sujet, 2005. LELONG Stéphane, Un psychanalyste dans le secteur psychiatrique, 2005. J. ROUSSEAU-DUJARDIN, Pluriel intérieur. Variations sur le roman familial, 2005. VEROUGSTRAETE Anne, Lou Andreas-Salomé et Sigmund Freud. Une histoire d'amour, 2005. HERVOUËT Véronique, L'enjeu symbolique Islam, christianisme, modernité, 2004. BENOIT Pierre, Le corps et la peine des Hommes, 2004. LEFEVRE Alain, Le spectateur appliqué, 2004. STRAUSS-RAFFY, Le saisissement de l'écriture, 2004. DINTRICH Carmen, Autopsie d'unfantôme, 2004. DUBOIS Thierry, Addiction, ce monde oublié, 2004. TOUSSAINT Didier, Renault ou l'inconscient d'une entreprise, 2004.

CLAUDE MARITAN

ABIMES DE L'HUMAIN
"-

Essais de psychanalyse A propos de la sensation de n'être rien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa PoL et Adm;

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de Kinshasa - RDC

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Du même auteur : Pulsions de mort et tragiques grecs, carnets de voyage L'Harmattan, Paris 1996

A Renée Qui a bien souvent accepté d'entrecroiser son point de vue d'analyste et de femme au mien.

Et à Pierre Delaunay Mes années à la Fédération des ateliers de psychanalyse lui doivent tant.

http://www.librairicharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo. fr harmattan1 @wanadoo.fr

cg L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00213-7 BAN: 9782296002135

INTRODUCTION
Sobald dies dedürfnis ein nachstesmal auftritt, wird sich, dank del' hergestellten Verknüpfung, eine psychische Regung ergeben, welche das Erinnerungsbild jenerWahrnehmung wieder besetzen und die Wahrnehmung selbst wieder hervorrufen [...] das Wiedererscheinen der wahrnemung ist die Wtillscherfül1ung... S. FREUD (Die Traumdeutung/

La sensation de n'être rien se signale à notre attention, en psychanalyse, avec deux caractéristiques: d'une part il s'agit d'une menace fonctionnant en permanence, même la nuit, et qui, la plupart du temps, n'est perceptible qu'au travers des mécanismes mis en œuvre pour y parer, pour tenter désespérément d' « être quelque chose ». D'autre part, et curieusement, cette sensation est sexuée, en ceci qu'être rien au masculin fonctionne précisément à l'intérieur d'un univers masculin, tandis qu'être rien au féminin se situe toujours dans un univers de femmes. Chacun sait, d'ailleurs, que le mode d'être d'un moins que rien est aussi spécifique que celui d'une pas grand chose. La clinique psychanalytique permet, à condition que l'analyste y mette du sien, donc en prenne le risque, d'explorer cette sensation et d'en analyser les racines. Quel est donc ce rien qui menace d'aspirer le sujet ou qui le fait tomber, de crise en crise, comme dans l'épilepsie? Quel rapport avec un double manquant, gravement défaillant ou tellement séparé (clivé) qu'il est inatteignable ? C'est aux abîmes les plus profonds du narcissisme primordial
I Ce passage du chap. 7 de I;interprétation des rêves, est fondateur de la psychanalyse, dans ce sens qu'il lie, pour la première fois, la notion de représentation mentale à celle de désir (wunsch). En voici la traduction fTançaise : «Dès que ce besoin survient (en allemand: m(ftl'itl, s'avance ou se présente) une nouvelle fois, il se produira grâce à la connexion établie, une motion psychique qui veut investir de nouveau l'image nmésique de cette perception elle-même [...] la réapparition de la perception est l'accomplissement de souhait [Wunscherfül1ung, que pour ma part je persiste à traduire par accomplissement

de désir]. »(S.P. : Œuvre complètes, TA)

Introduction

que cette exploration nous entraîne, là où le narcissisme n'était pas encore affaire d'image scopique mais de représentation inconsciente du sujet. Ce rien si menaçant émane des représentations narcissiques primaires que la psychanalyse, un siècle après Freud, peut décrire et expliciter. La présence du sujet (inconscient, bien sûr), et son corollaire subjectif, le sentiment d'exister en toute sécurité, résultent de la symbolisation primordiale de la présence et de l'absence, et tiennent en grande partie aux mécanismes de sa représentation inconsciente. Ce qui est donc, ainsi, révélé est la très grande précarité de la condition humaine (dans le domaine de l'âme), puisque la qualité de sa présence et de son sentiment d'existence, tient au fonctionnement inconscient des représentations narcissiques primaires (RNP).

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Première partie HISTOIRES D'HOMMES
Contribution à l'étude du narcissisme primordial masculin

CHAPITRE

PREMIER

QUITTER LE GYNÉCÉE ET DEVENIR UN HOMME
Savoir sauvage et sagesse du savoir, dans le texte grec de la

tragédie LES BACCHANTES (d'Euripide

f

Pourquoi la littérature? Celle-ci est une mise en histoire de l'âme humaine, non pas de la psychologie des personnages, qui n'aurait aucun intérêt, mais bien des structures inconscientes de l'âme. Les personnages y sont des leurres indispensables au déroulement dramatique, mais que l'on doit nécessairement dépasser afin d'accéder aux structures inconscientes à l' œuvre dans le texte3. De même doit on s'ailianchir de la narrativité. Le déroulement narratif d'un texte appartient au même ordre que l'élaboration secondaire d'un rêve, un ordre du lissage de surface, de la cohésion apparente, qui remplit la fonction de leurrer, elle aussi, l'intelligence consciente des lecteur ou des spectateurs, afin de mieux articuler, à l'insu de tous, ces structures inconscientes. Accomplie cette première ascèse, l'accès à l'architecture

interne du texte original - loin des lubies interprétativesa priori du lecteur - suppose, encore, l'application de deux autres règles,
celles du respect de la cohérence interne du texte: se limiter à un corpus défini, et donc fermé (ici une tragédie), et rendre compte de tous les éléments qui le composent, donc de leurs places dans une architecture, celle des structures inconscientes. Celles-ci s'offrent alors à la lecture et à une interprétation qui, véritablement, peut répondre du texte lu.
2 Version revue et corrigée de l'article publié dans le N°S des Lettres de la STF, 1999, sous le titre: Masculin, féminin, savoir sauvage, sagesse du savoir, dans le texte grec de la tragédie Les bacchantes (d'Euripide) 3 Dans l'Antigone de Sophocle, l'articulation engendrement/cadavre est lille de ces structures. C'est elle qui, une fois relevée, autorise la trouvaille du signifiant viande dans le nom de Créon, et offre, immédiatement ensuite, le rapport père-fils comme celui de la viande et du sang (Kréas-Haimon) : autre structure r

Première partie

A la recherche d'un texte grec pour étudier la violence, je me rangeais à l'avis d'Annie Bonnafé4 de travailler une tragédie dans laquelle la violence n'est pas évoquée en parole mais expressément montrée: Les Bacchantes, pièce d'Euripide, qui s'achève par le retour sur scène d'une mère portant, sous son bras, la tête de son fils qu'elle vient de dépecer. Quelle ne fut pas ma surprise d'y trouver tout d'abord l'insatiable curiosité d'un homme pour le monde des femmes seules entre elles, et d'y lire, comme un psychanalyste peut le faire, la violence des émotions et des sensations qu'un petit garçon peut éprouver pendant les six ou sept années qu'il passe avec les femmes dans le gynécée. La violence du corps démembré donne une actualité scénique et dramatique à l'éclatement de la personnalité de garçon, lorsqu'une autre violence vient s'y ajouter: quitter, sans une parole, le gynécée pour le monde des hommes, sans la moindre représentation de cette perte. Ce n'est donc pas un hasard si le héros dépecé de cette tragédie, Penthée, roi de Thèbes, porte un nom qui signifie deuil. UHISTOIRE Dionysos vient à Thèbes, en personne, pour venger l'honneur de sa mère, Sémélé, dont les sœurs ont refusé de reconnaître qu'elle était enceinte d'un dieu, Zeus lui-même, et punir tous ceux qui dénient sa divine conception et refusent donc son culte. Il plonge les femmes de Thèbes, en particulier les trois sœurs de Sémélé, Agavé, Ino et Autonoé, en un transport de folie bachique et leur fait quitter la cité pour les forêts du Cithéron. Le Roi, Penthée, fils d'Agavé, fait arrêter et incarcérer cet agitateur qui, non seulement se libère sans difficulté, mais encore induit chez Penthée une curiosité exacerbée pour ces femmes seules entre elles, et l'induit également à monter dans le Cithéron espionner la débauche qu'il leur suppose. Bien que travesti en femme,
4 Je tiens à remercier Annie BONNAFE, professeur de Grec classique à l'Université Lumière-Lyon 2, qui fut, une fois encore, une "Mentor" attentionnée, me faisant généreusement bénéficier de son érudition, et ne ménageant ni son temps ni ses critiques. Merci également à Alice HABERER, étudiante en DEA de Grec classique, qui a relu minutieusement mes écrits, vérifiant chacune de mes manipulations du texte d'Euripide.

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Histoires d'Hommes

Penthée est immédiatement découvert, écartelé et dépecé par les bacchantes, Agavé sa mère donnant l'exemple. Celle-ci reviendra sur scène tenant sous son bras la tête de son fils qu'elle croit celle d'une bête, avant que son propre père, Kadmos, le fondateur de Thèbes, ne la délivre du charme: elle constate alors la triste vérité. Dionysos peut enfin triompher et proclamer qu'à l'avenir il ne sera plus un objet de mépris tandis que ceux qui le reconnaîtront, et le célébreront, goûteront au bonheur5. Loin d'être un dieu de la fête et du vin, Dionysos était, dans l'Athènes du Vo siècle, une divinité complexe. Il était, conjointement à Déméter, un dieu de la vie, partageant, à lui l'humide et à elle le sec, et à lui, tout particulièrement, ce qui monte, pousse et croît de bas en haut. Il était tout autant un dieu de la mort, c'est à dire du passage entre les morts et les vivants (cf. la fête des Anthestéries, rete athénienne majeure) : plus généralement il était considéré comme un dieu des passages et des transitions. C'est dire son importance. DEVENIRUN HOMME Afin de revenir parmi les mortels, le Dieu a revêtu une apparence humaine et voici comment il en rend compte: « J'ai pris en échange, et je garde, l'apparence mortelle; j'ai transformé/fait passer ma propre forme à la nature d'un mâle. (5354).» Impossible de ne pas être arrêté par cette phrase où sonnent trois termes différents: eidos, l'aspect de ce qui se voit; morphé, la forme éventuellement harmonieuse du corps comme un tout; phusis, la nature, ce que l'on a en naissant. Ce qu'il décrit ainsi c'est l'arrivée d'un mâle (anèr) au milieu du groupe des femmes célébrantes (thiase). Quel étrange énoncé et quelle complexité! Je suggère d'y voir ce qu'Euripide se propose de développer dans sa tragédie, l'énoncé d'un programme que je reformulerai en ces termes: pour devenir un homme (mâle), dans tout ce que la nature lui
5 Tous les renseignements sur les cultes rendus à Dionysos et les fêtes dont il était l'objet à Athènes et en Grèce classiques, se trouvent dans le livre de Maria DARAKI : Dionysos et la déesse terre - (Champs - FLAMMARION, 1994). 15

Première partie

attribue, quel chemin faut-il parcourir? Les apparences visuelles ne sont pas identiques à la forme du corps, ce qui ouvre la question de transformations et de distorsions... pouvant être fort inquiétantes, ainsi que celle de la prégnance du visuel dans l'établissement de la position masculine. De façon totalement imprévue, l'étude du texte de cette pièce m'a conduit aux racines de la position sexuée des hommes dans l'Athènes classique, position qui conjuguait ouvertement homo et hétérosexualité. La peur masculine d'être féminisé et efféminé est, de l'avis unanime des spécialistes, omniprésente à Athènes, alors même que l'éducation des garçons, citoyens athéniens, leur offTe une position de «mignons» parfaitement efféminés (les éromènes) jusqu'à la puberté (premiers poils sur le menton), et ce à l'égard des hommes mûrs (les érastes) qui n'hésitent pas à prendre un plaisir expressément sexuel avec ces jeunes garçons6. Passée la puberté, puis la période d'éphébie, ces hommes devenus mûrs, barbus et d'allure martiale traqueront à leur tour les jeunes éromènes, tandis que la crainte d'être efféminés - féminisés, par un contact trop étroit ou trop prolongé avec les

femmes - régira impérativementleur comportement.Cela ne les
empêche pas de se marier, ni d'avoir des enfants, bien au contraire, sans compter les hétaïrai officielles et les pornai serviles. Euripide nous conduit parmi les femmes. Elles vivraient dans le gynécée avec les petits mâles jusqu'à leur six-sept ans, avant que ces derniers ne le quittent définitivement. Nous allons suivre en détail l'analyse du texte dramatique qui nous parle, nous le verrons, des traces ineffaçables, des marques profondément imprimées dans les yeux, l'âme et la sexualité du garçon par ces années passées dans l'intimité des femmes, et par la rupture brutale qui les projette dans le monde des hommes, à sept ans, comme si les années antérieures n'avaient jamais existé.
6 Françoise FRONTISI-DUCROUX, Le sexe du regard - in : Les mystères du gynécée (Gallimard, Paris, 1998, écrit en collaboration avec Paul Veyne et François Lissarrague). Elle suppose (non sans argument) que la masturbation inter cmrale de ces relations homosexuelles masculines n'était qu'un vœu pieux et la pénétration rectale beaucoup plus fréquente qu'on a bien voulu le dire.

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Histoires d'Hommes

Avant de laisser Kadmos exhorter, en vain, le roi Penthée à reconnaître et célébrer Bacchos, Tirésias introduit un dernier thème, celui de la lubricité féminine dans les exaltations bachiques. «Ce n'est pas à Dionysos de forcer les femmes à rester tempérées dans le culte de Kypris (Aphrodite), voilà ce qu'il faut considérer car celle qui est sage, même au milieu des bachiqueries, ne se laissera pas corrompre (314-316). » Qu'en est-il du désirer au féminin? Ne pouvant poser la question qu'en terme de lubricité, les grecs se demandent s'il s'agit d'une folie sans limites7 ? Les femmes peuvent-elles, lorsqu'elles sont entre elles, tomber au pouvoir corrupteur d'un séducteur qui les conduiraient à la dépravation de la couche (354) ? LA CUISSE DE JUPITER Sémélé, amante de Zeus et mère de Dionysos, a été foudroyée. Héra, jalouse, a obtenu perfidement que Zeus déploie, devant sa maîtresse, toute la puissance de sa gloire. Du corps brûlé, le fœtus est retiré et, dit la légende, logé par Zeus dans sa propre cuisse où il finira ses neufs mois de grossesse. Zeus ménage un lieu (fhalamos, 95) dans sa cuisse (kata mèrô, 96) où cacher l'enfant, hors d'Héra, avant de le refermer d'attaches en or. Thalamos, la chambre nuptiale, est une pièce secrète, cachée, intime: quel est cet intime caché, inatteignable du masculin? Tirésias, qui connut successivement les états masculin puis féminin, et de nouveau masculin, est alors à pied d'œuvre pour avancer ses arguments sur la naissance de Bacchos, menacée par la jalousie d'Héra qui se proposait de le jeter bas hors du ciel. Zeus serait alors intervenu et, « arrachant une partie de l'éther» (292) il donna « de sa main », à Héra, un Dionysos gage ou otage (homèros, 293) pour apaiser la querelle. L'opposition entre mèros, la cuisse et homèros, le gage, l'otage, est bien connu des spécialistes, mais je voudrais y rajouter un troisième terme: méros, la partie, la portion, la fraction (292) dont le
7 Le tenne ménade (mainas) s'applique aux femmes qui participent bachiques: il appartient à la même série sémantique que mania, folie. aux cérémonies

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Première partie

balancement avec les deux premiers mots est indéniable dans ce passage. La femme, Héra, est furieuse. Pour l'apaiser Zeus, d'une partie détachée de l'éther, fait un simulacre de bébé et le lui donne de sa main ce qui fait disparaître... le mot cuisse. Ce passage trouve son sens, dans le mystère qui réunit la giclée de sperme détachéeS (fragment d'éther), la cuisse lieu imaginaire d'une fente féminine chez l'homme, et enfin la fabrication du bébé dont on connaît le ressort inconscient: est-il tout prêt mais minuscule, dans l'éjaculation du mâle? Ce fantasme étant indéfiniment réversible en omnipotence féminine, toute la question devient alors de s'approprier ou de déjouer un pouvoir imaginaire et exorbitant des femmes. La version de Tirésias rompt la continuité entre l'erreur fatale du Dieu des dieux (se montrer dans toute sa puissance), la mort de la jeune mère et la grossesse « Thalamo-mèroïque » du père. En faisant tour-ner tout le ressort autour de la jalousie de la femme (Héra) à l'égard du pouvoir masculin et du gage qui va apaiser sa fureur9, le devin aveugle escamote la cuisse (il fait d'ailleurs disparaître le mot) et cette envie, masculine, d'une fente féminine, porte ouverte sur la grossesse. Comme la psychanalyse nous le montre fréquemment, la figuration onirique d'une fente inguino-crurale chez l'homme, révèle ce thalamos intime de l'inconscient masculin: l'envie d'avoir fente et bébé comme les femmes. Ce séducteur, Bacchos, sera peu après (au v. 353) épinglé par Penthée de l'adjectifthèlumorphos, littéralement: de forme féminine, et que l'on traduit très souvent par efféminé. Le mal qu'apporte cet étranger forme féminine: séduire et exciter les femmes, car, pour le machisme des grecs antiques, n'aiment et ne séduisent les femmes que ceux qui leur ressemblent. Les
8 Dans une hantise de grossesse intestinale que l'analyse révéla, derrière des idées obsédantes, et qui faisait suite à un premier fantasme d'autofellation avec éjaculation déglutie, c'est sous les aspects d'un ectoplasme qu'était figuré le foetus, dans la cure d'un homme. 9 Véjaculation ici évoquée par l'adulte Tirésias, et donnée «à la main» en gage à Héra, trouve dans l'inconscient de profondes résonances intestinales. Les selles, dans ce nouveau fantasme, sont données par l'enfant à la mère en gage de reddition, pour apaiser sajalousie à l'égard de ce petit bonhomme qui prétendait, lui aussi, avoir fente et porter bébé.

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