//img.uscri.be/pth/c592e73b426f85853bec3c7a147d14ee0f4cb006
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 36,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Abrégé de psychologie

De
688 pages
En 1878, Williams James s'était engagé à écrire un manuel de psychologie. Après la publication de deux gros volumes, James entreprend d'en rédiger un résumé plus accessible. Il parut aux Etats-Unis en 1892. Conçu pour des élèves, tout ce qui a trait à l'histoire, à l'examen critique des doctrines, aux discussions métaphysiques fut supprimé.
Voir plus Voir moins

William JAMES

ABRÉGÉ DE PSYCHOLOGIE

Traduction

de E. BAUDIN

et G. BERTIER

Préface de Serge NICOLAS Avec une étude de Émile BOUTROUX

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00649-3 EAN:9782296006492

William JAMES

ABRÉGÉ DE PSYCHOLOGIE
(1892)

Traduction de E. BAUDIN et G. BERTIER Préface de Serge NICOLAS Avec une étude de Émile BOUTROUX

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales,Pol. et Adm. ; BP243,KIN XI Universitéde Kinshasa- RDC

75005 Paris

L'Harmattan Italia Via DegliArtisti, 15 10124Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200logementsvilla96 12B2260 Ouagadougou 12

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXc siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées tnais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui.
Dernières parutions psychologique (1873), 2005. De la suggestion et de ses applications

Th. RIBOT, L'hérédité Hippolyte BERNHEIM,

(1886),

2005.

H. TAINE, De l'intelligence (1870,2 volumes), 2005. P. A. TISSIÉ, Les aliénés voyageurs (1886), 2005. Th. RIBOT, La psychologie des sentiments (1896),2005. Abbé FARIA, De la cause du sommeil lucide (1819), 2005. W. PREYER, L'âme de l'enfant (1882), 2005. Morton PRINCE, La dissociation d'une personnalité (1906), 2005. J. G. SPURZHEIM, Observations sur la phrénologie (1818),2005. F. A. MESMER, Précis historique relatif au magnétisme (1781), 2005. A. BINET, L'âme et le corps (1905), 2005. Pierre JANET, L'automatisme psychologique (1889),2005. W. WUNDT, Principes de psychologie physiologique (1880, 2 v.), 2005. S. NICOLAS & B. ANDRIEU (Eds.), La mesure de l'intelligence, 2005. Pierre JANET, Obsessions et psychasthénie (tome 1, vol I) (1903), 2005. Pierre JANET, Obsessions et psychasthénie (tome 2, vol I) (1903),2005. F. RAYMOND & P. JANET, Obsessions et psychasthénie (vol II) (1903), Théodore FLOURNOY, Métaphysique et psychologie (1890), 2005. Théodule RIBOT, La vie inconsciente (1914), 2005. A. BINET & Ch. FÉRÉ, Le magnétisme animal (1887),2006. P. J. G. CABANIS, Rapports du physique et du moral (1802,2 v.), 2006. P. PINEL, L'aliénation mentale ou la manie (1800), 2006. J. P. F. DELEUZE, Défense du magnétisme animal (1818),2006. A. BAIN, Les sens et l'intelligence (1855), 2006. A. BAIN, Les émotions et la volonté (1859), 2006. Pierre JANET, L'amnésie psychologique, 2006 J. G. SPURZHEIM, Observations sur la folie (1818), 2006. Charles BONNET, Essai de philosophie (1755), 2006. Pierre JANET, Philosophie et psychologie (1896), 2006.

2005.

PRÉFACE

DE L'ÉDITEUR

En 1878, Williams Jamest (1842-1910) s'était engagé à écrire un manuel de psychologie pour l'American Science Series: il comptait alors le terminer en deux ans. L'ouvrage lui demanda dix années de plus, et fut tout autre chose qu'un manuel. La publication des deux gros volumes des Principes de psychologie2 en 1890 marque une date importante dans la carrière de W. James. C'était, comme on le fit remarquer alors, une nouvelle « déclaration d'indépendance », qui établit la réputation scientifique de son auteur, et étendit au loin son influence. La simp licité vigoureuse et l'entrain du style contribuèrent, de leur côté, à assurer le succès de l'ouvrage auprès du grand public, qu'inquiétaient seulement les proportions énormes des deux volumes. Aussi James entreprit-il aussitôt, sur la demande de son éditeur, dès l'été de l'année 1891, d'en rédiger un résumé plus accessible, qui parut aux États-Unis en un volume, sous le
titre de Psychology (Psychologie)3

- Briefer

Course

(Cours

abrégé),

au

cours de l'automne de l'année 1892. Le titre de l'édition anglaise, datant

I Pour une biographie: Allen, G. W. (1967). William James. New York. - Myers, G. E. (2001). William James: His life and thought. Yale University Press. - Simon, L. (1999). Genuine reality. A life of William James. Chicago: Chicago University Press. - Pour une présentation de J'œuvre: Bjork, D. W. (1997). William James: The center of his vision. the American Psychological Association. - Donnelly, M. E. (Ed.) (1992). Reinterpreting legacy of William James. American Psychological Association. - McDermott, 1. 1. (1968). The writings of William James. A comprehensive edition. New York: The Modern Library. 2 James, W. (1890). Principles of psychology (2 voL). New York: Holt. Certains chapitres de cet ouvrage sont en cours de traduction, nous les offrirons aux lecteurs d'ici peu en commençant par la publication des chapitres sur l'habitude, l'association et la mémoire [note ), de éditeur]. 3 James, W. (1892). Psychology (Briefer Course). New York: Holt (pp. xiii + 478).

de la même année, fut un peu différent: Textbook of psychology4 (Manuel de psychologie). James écrit dans sa préface: « En composant cet abrégé de mes Principes de psychologie, je me suis proposé, avant tout, de lui donner la forme d'un livre à mettre dans les mains des élèves. Pour cela, il m'a fallu jeter du lest. J'ai sacrifié des chapitres entiers, et j'en ai écrit d'autres. J'ai omis tout ce qui a trait à l'histoire et à l'examen critique des doctrines, aux discussions métaphysiques, et, en général, tout ce qui ne présente qu'un intérêt purement spéculatif. J'ai pareillement omis la plupart des citations, toutes les références, et, je l'espère du moins, tout l'appareil technique que j'ai dû introduire dans mon grand ouvrage, mais qui aurait par trop alourdi cet abrégé. » Il écrit ainsi à son éditeur Henry Holt de Chocorua (New Hampshire), le 24 juillet 1891 la lettre suivante5: «Je compte vous envoyer d'ici dix jours le manuscrit de mon « Cours abrégé », réduit à environ 400 pages. En ajoutant quelques belles phrases sur les sens, en écartant résolument polémique et histoire, bibliographie, descriptions détaillées des expériences, subtilités et digressions métaphysiques, citations, humour et sentiment, enfin tout ce qui présentait quelque intérêt, je crois avoir écrit un ouvrage de pédagogie classique qui nous enrichira, vous et moi, s'il n'enrichit l'esprit du lecteur. Quand corriger les épreuves ? Voilà la difficulté. Je n'ai pour ainsi dire pas encore pris de vacances et ne veux toucher à rien pendant le mois d'août. Je puis m'y mettre, ici, à

partir du 1er septembre. Il ne peut pas être question de les parcourir à la
hâte à Cambridge, comme l'an dernier; il faut que je les voie à loisir, en tenant compte des heures du courrier. Si la chose pressait, je pourrais, à la rigueur, confier la tâche à un tiers, à Cambridge; mais, tout bien considéré, je préférerais m'en charger. Proposez-moi quelque chose! Le gros livre me paraît être un franc succès, surtout au point de vue littéraire. Je commence à regarder Mark Twain du haut de ma grandeur. » Avec ses deux ouvrages de psychologie proprement dite, James avait publié toute la substance de sa pensée en la matière. Il avait été novateur sur de nombreux points théoriques, en particulier sur celui de l'émotion6. L'attention de William James se trouvera par la suite de plus
of Psychology. London: Macmillan (pp. xiv + 478). C'est sur l'édition anglaise de 1908 que E. Baudin et G. Bertier vont traduire le texte reproduit ici: James, W. (1909). Précis de psychologie. Paris: Marcel Rivière. 5 Delattre, F., & Le Breton, M. (1924). William James. Extraits de sa correspondance. Paris; Payot. 6 Voir James, W. (2006). Les émotions (1884-1894). Paris: L'Harmattan. 4 James, W. (1892). Text-book

6

en plus attirée vers la philosophie proprement dite, les travaux pratiques de laboratoire, outre la fatigue supplémentaire qu'ils entraînent pour lui, ayant cessé de l'intéresser. Il réussit à faire créer un poste de préparateur, pour lequel il désigne Hugo Münsterberg (1863-1916), un jeune savant allemand dont il avait apprécié l'originalité pleine de promesses. La nomination acquise, James songe aussitôt à prendre le congé d'une année auquel il a droit, n'ayant point quitté sa chaire de Harvard depuis neuf ans. Il s'embarque au mois de mai 1892 pour Anvers, emmenant avec lui toute sa famille. Il passe l'été dans la Forêt-Noire et en Suisse où il rencontre Théodore Flournoy (1854-1920), avant d'aller s'installer à Florence pour l'hiver. Nous faisons précéder la réédition de la traduction de l'ouvrage de James par un texte sur la psychologie de James publié par E. Boutroux qui eut même l'honneur d'une traduction anglaise7.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale à l'Université de Paris V René Descartes. Directeur de L'Année psychologique Institut de psychologie Laboratoire Cognition et comportement FRE CNRS 2987 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

7

Boutroux, E. (1911). La Psychologie. ln E. Boutroux, William James (pp. 23-47). Paris: A. Colin. - Boutroux, E. (1912). Psychology. In E. Boutroux, William James (translated by Archibald and Barbara Henderson). London: Longman, Green & Co.

7

LA PSYCHOLOGIE DE W. JAMES Par E. Boutroux8

Le point de départ des recherches philosophiques de William James se trouve dans ses études d'anatomie et de physiologie. Par profession comme par doctrine, il conduit ces études d'après une méthode strictement expérimentale. Or c'est précisément cette préoccupation de prendre l'expérience pour unique guide qui l'amena à franchir les lim ites de la physio logie, pour s'engager dans le domaine des recherches psychologiques, où il devait s'illustrer. Étudiant en physiologiste les actes accomplis par les êtres vivants, il admit volontiers qu'un grand nombre de ces actes s'explique d'une façon satisfaisante, si on les considère comme des réactions nerveuses automatiques et mécaniques, répondant immédiatement aux excitations venues de l'extérieur. Ces actes, en effet, sont sensiblement identiques pour des excitations semblables. Mais certains actes, par ailleurs, se rencontrent chez les vivants, qui diffèrent profondément de ceux-ci. Ils tendent bien, comme eux, d'une manière générale, à la conservation de l'individu; mais, pour une même excitation, ils sont divers et imprévisibles. Une grenouille à qui on a enlevé les centres supérieurs réagit à la manière d'une machine. Mais celle qui possède ces centres réagit d'une manière spontanée.

8

Boutroux, E. (1911). La Psychologie. ln E. Boutroux, William James (pp. 23-47). Paris:

A. Colin.

8

Devons-nous admettre que cette spontanéité n'est qu'apparente, et qu'en réalité le réflexe n'est pas moins mécanique dans le second cas que dans le premier? Une telle interprétation ne peut être tenue que pour arbitraire. À vrai dire, nous ne savons pas précisément si le plus humble réflexe, avec la propriété qu'il possède de viser à la conservation de la vie, n'est pas, déjà, au fond, irréductible au pur mécanisme. Et, quand l'explication qui suffit au physiologiste coïnciderait exactement avec la réalité, pourquoi tous les réflexes, sans exception, se ramèneraient-ils à ces réflexes élémentaires? Or, tandis que je ne puis identifier les réflexes supérieurs avec les inférieurs que par des raisonnements douteux et à l'aide d'hypothèses métaphysiques injustifiables, je rencontre, dans l'expérience elle-même, une donnée qui, immédiatement, me fournit l'explication cherchée: c'est l'idée, phénomène qui, notamment chez l'homme, s'intercale, dans certains cas, entre l'excitation et la réaction. Si je veux demeurer sur le terrain expérimental, je ferai une place, dans la théorie des réflexes, à l'idée, aussi bien qu'aux nerfs, qui suffisent sensiblement à expliquer les réflexes inférieurs. Scientifiquement, je dois expliquer les actes des animaux, selon les cas, tantôt par de simp les mouvements organiques, tantôt par l'intervention d'une idée. Cette remarque n'a-t-elle d'autre effet que d'ouvrir un nouveau chapitre de la science physiologique? Il convient de modeler la science sur les réalités, et non celles-ci sur telle ou telle condition de notre science, que l'on poserait a priori. L'idée, qui, chez les animaux, et en particulier chez l'homme, a ce caractère remarquable d'être aperçue par une conscience, ne pourrait en aucune façon être connue, si l'on devait s'en tenir au mode de connaître du physiologiste. L'expérience par laquelle nous la saisissons diffère, non superficiellement, mais radicalement, de l'expérience sensible, qui suffit à l'étude de la vie pure et simple. C'est proprement l'expérience psychologique, mode de connaissance, dont la réalité distincte a été excellemment mise en lumière par Locke, Berkeley, John Stuart Mill et les psychologues modernes. Cependant, pour définir plus scientifiquement cette expérience, ne conviendrait-il pas, après en avoir reconnu l'existence, de la concevoir le plus possible par analogie avec l'expérience physique, et de supposer qu'elle a pour but, après avoir découvert dans l'âme des éléments simples, 9

de chercher comment ceux-ci, en se combinant, produisent les phénomènes complexes dont nous avons conscience? Un tel atomisme psychologique fut le postulat de la doctrine dite associationniste, laquelle a longtemps paru triomphante. Mais voici que, depuis un certain temps, d'Écosse, notamment, comme de France, des objections graves s'élèvent contre l'analogie que cette doctrine établit entre les relations psychiques et les relations mécaniques. L'associationnisme est un effort pour trouver, dans le monde de la conscience, un genre de relation qui ressemble à l'attraction newtonienne. Or, ne risque-t-on pas de laisser échapper l'essentiel du fait psychique, si on lui impose, a priori, la forme des faits élémentaires du monde matériel? Parmi les adversaires de l'associationnisme, l'un de ceux dont les coups frappèrent le plus victorieusement fut William James. Il ne cessa de montrer que l'hypothèse atomistique, qui pose des élélnents impénétrables, littéralement extérieurs les uns aux autres, et foncièrement immuables, ne s'adapte en aucune façon à la nature, essentiellement nuancée, complexe, pénétrable, fluide et individuelle, des existences que nous fait connaître l'expérience psychologique. En sorte que, sous le nom d'états de conscience, l'associationnisme considère des entités imaginaires, artificiellement détachées de la réalité psychique, élaborées suivant un type qui se rapporte à un autre ordre de phénolnènes, et non la vie de l'âme elle-même, en ce qu'elle a de spécifique et d'original. Que si l'associationnisme doit, dès lors, être abandonné, s'ensuitil, d'autre part, qu'il faille revenir à la substance de l'école spiritualiste, comme principe de l'unité qui, profondément, pénètre la multiplicité psychique? Cette solution, elle aussi, est insuffisante. Comme l'atome de conscience des associationnistes, la substance des spiritualistes n'est qu'un être de raison, inconnu de l'expérience. Et l'universalité homogène qui la caractérise la rend impropre à expliquer ce qu'il y a de mouvant et de capab le de nouveauté dans la réalité psychique. La conclusion, c'est que l'introspection est et demeure la méthode nécessaire, la méthode propre de la psychologie. Mais cette opération, pour être effectivement féconde, doit être conduite d'une certaine manière, qui, jusqu'ici, n'a pas été exactement ou suffisamment définie. Elle doit être dirigée de façon à saisir autre chose que le multiple sans l'unité, objet de l'expérience physico-psychologique des associationnistes, ou l'un sans le multiple, objet de la prétendue intuition des métaphysiciens

10

spiritualistes. La véritable introspection est la synthèse vivante, la fusion intime, l'unité concrète de ces deux méthodes. Elle a pour objet la donnée véritable, immédiate, de la conscience. Or cette donnée n'est, ni un état de conscience juxtaposé à d'autres états, comme sont les choses situées dans l'espace, ni un moi un et identique, comparable à une unité mathématique: elle consiste dans le contenu total, à la fois distinct et indistinct, fini et infini, un et multiple, d'une certaine conscience individuelle, prise à un moment donné de son existence. Et l'idée même d'un moment isolé est encore une fiction; car la conscience est un courant perpétuellement mouvant. The stream of consciousness: c'est la manière la moins impropre de la désigner. Telle est l'expérience psychologique: en somme, elle ne fait qu'un avec la conscience elle-même. Celle-ci n'est pas une pelote où seraient piqués des accidents; ce n'est pas non plus une collection numérique d'éléments, au regard desquels l'unité et l'individualité ne seraient que des épiphénomènes: c'est une unité multiple et une multiplicité une, un être essentiellement individuel et vivant. Et considérer ses manifestations en faisant abstraction de sa vie et de son individualité, c'est proprement étudier autre chose que ce qui est en question. Cette unité n'est pas faite de multiplicité, car on ne peut l'obtenir par voie de synthèse. Le multiple en peut résulter, il ne saurait la précéder ni la produire. TeIJe est, en quelque manière, la pensée par rapport aux mots: on peut traduire la pensée en mots; on ne peut, avec des mots, faire une pensée. L'expérience psychologique, ainsi déterminée, étant aussi réelle que l'expérience physique, la psychologie qui sera constituée par son moyen aura droit au nom de science naturelle, au même titre que les sciences de la vie qui pratiquent l'expérience physique. Quel usage, cependant, la psychologie fera-t-elle de la méthode qui lui est propre? Se bornera-t-elle à décrire les phénomènes que discerne l'introspection, sans tenter en aucune façon de les expliquer? S'en tenir à la description pure et simple des phénomènes n'est pas faire œuvre scientifique; et mieux vaudrait encore restaurer les entités des métaphysiciens spiritualistes que de s'interdire toute recherche des lois et des causes des phénomènes. Mais s'il est impossib le de considérer l'expérience physique comme la seule que la science puisse avouer, il ne serait pas moins artificiel d'isoler l'expérience psychique de l'expérience

Il

physique. L'expérience concrète et véritable, celle qui représente le donné proprement dit, nous montre des états de conscience conditionnés, immédiatement, par certaines activités des hémisphères cérébraux. Ces enseignements ne sauraient être infirmés par les données propres à la conscience. La psychologie pourra donc, jusqu'à un certain point, s'appliquer à rendre raison des phénomènes en partant de la supposition d'une corrélation constante entre les états cérébraux et les états psychiques. Et rien ne lui interdira, là où cet expédient paraîtra commode, d'appeler à son aide l'associationnisme, qui, précisément, a été construit de manière à établir une symétrie entre le psychique et le physique. Mais il importe de remarquer que, si la psychologie chez William James, reprend ainsi, en maint endroit, telle méthode que d'abord elle semblait proscrire, c'est en en modifiant la signification conformément à ses principes propres. Le parallélisme psychophysique n'est plus, pour la psychologie de la conscience concrète et totale, un principe, mais une hypothèse, un artifice: c'est une représentation partielle et fictive de la nature des choses, un langage, dont, précisément, on mesurera la valeur en essayant de s'en servir comme, de méthode d'explication. L'esprit humain ne pense, ne perçoit que tels instruments qu'il s'est forgés, tels cadres qu'il s'est construits, maintes fois lui ont rendu service dans son commerce avec la réalité. Bien plus: le postulat du parallélisme prend, dans une psychologie vivante et directe comme celle de James, une signification nouvelle. Car l'expérience ne nous montre pas seulement l'action du physique sur le moral: elle nous montre, non moins évidemment, l'action du moral sur le physique. En sorte que l'état cérébral dont dépend un état psychique peut fort bien n'être pas, lui-même, purement physique dans son origine. Notre séparation du mécanique et du conscient n'existe pas dans la nature. Considérez, d'une part, tel réflexe psychique, manifestement spontané; d'autre part, un réflexe élémentaire, qui semble être un phénomène purement mécanique. Entre l'un et l'autre la nature nous offre des transitions insensibles. Et l'hypothèse, en soml11e, la plus vraisemblable, c'est qu'à l'origine tous les centres nerveux sans exception répondaient aux excitations de manière spontanée et intelligente, mais que, par l'effet d'une certaine évolution, les centres nerveux en sont venus à se différencier, les uns s'élevant au-dessus, dessous, de la manière d'être primitive. les autres tombant au-

12

C'est ainsi qu'une fois en possession de son principe, de son point de vue, de sa méthode propre, la psychologie peut, sans scrupule, faire appel aux données et aux postulats des sciences biologiques et physiques, d'autant que, dans la réalité, les choses ne sont nullement séparées les unes des autres, et que le psychique, en fait, plonge dans le physique. Les principes des sciences physiques se transfigureront, au contact de la psychologie. Leur matérialisme s'évanouira, leur mécanisme s'animera, leur déterminisme s'assouplira. Ayant ainsi défini les conditions du passage de la physiologie à la psychologie, William James se consacra, pour un long temps, à cette dernière science. IlIa traita pour elle-même, suivant la méthode et le point de vue qui lui convenaient précisément. Il s'efforça, en toute recherche, de ne point considérer les choses simplement du dehors, ou de biais, de ne pas se borner à les interpréter à l'aide de concepts formés pour saisir et classer d'autres objets, mais de se placer au centre des réalités qu'il voulait connaître, de regarder les phénomènes en face, de les étudier le plus directement, le plus immédiatement qu'il se pouvait. Or, l'œuvre qu'il a accomplie dans ce domaine est si considérable et originale, si constamment en contact avec la réalité vivante, qu'elle subsistera bien certainement à travers les âges, comme l'un des moments décisifs du développement historique de la science. C'est, après le règne de l'associationnisme, la restauration de la psychologie introspective sur de nouvelles bases. L'objet de la psychologie est, selon James, la vie de la conscience personnelle. Celle-ci a deux caractères: elle est, en premier lieu, une activité téléologique, ou choix de moyens en vue de la réalisation d'une fin; de plus, et en second lieu, le but qu'elle poursuit est, proprement, la conservation des parties de son contenu auxquelles elle s'intéresse, et l'élimination des autres. Tel est le double fait fondamental. Situer ce fait dans son milieu physique, à savoir, tout d'abord, dans le cerveau; en décrire toutes les phases et toutes les formes, et les relier à leurs conditions physiologiques: à cette tâche immense répondent, pour une bonne part de son étendue, les Principes de psychologie (1890) et le Précis de psychologie (1892) : ouvrages rigoureusement scientifiques, par la forme comme par le fond, envisageant la psychologie, très réellement, comme une science naturelle ; et, en même temps, très libres d'allure, à travers l'ordre précis et subtil

13

des matières, très vivants, très élégants, très captivants, lecture agréable et fortifiante pour un homme du monde, non moins qu'instrument d'étude indispensable pour le spécialiste. Qu'on lise, dans le Précis, le chapitre sur l'habitude, ou la fin du chapitre sur la volonté; et l'on constatera avec une surprise ravie que, de même que le philosophe considère toujours le donné dans la totalité de son contenu, ainsi, jusque dans le traité le plus technique, l'homme, constamment, écrit avec tout lui-même, avec son imagination et son cœur, comme avec son intelligence et sa science. Parmi les nombreuses parties originales que contiennent les ouvrages de William James, l'une des plus célèbres est la théorie de l'émotion, considérée comme étant l'effet, et non la cause, de son expression organique9. Selon l'ordre réel des choses, enseigne James, il ne faut pas dire que nous pleurons parce que nous nous sentons tristes, il faut dire que nous sommes tristes parce que nous pleurons. L'émotion ne résulte pas de courants nerveux efférents, mais uniquement de courants afférents. Elle n'est autre chose que le sentiment que nous avons des réactions motrices, viscérales et circulatoires, consécutives à la perception de l'objet. Le fait de conscience affectif ne suit pas immédiatement du fait de conscience représentatif: des modifications corporelles s'interposent, et c'est le sentiment de ces modifications qui constitue l'émotion. La principale preuve donnée par James, c'est qu'on ne voit pas ce qui pourrait rester de l'émotion, si l'on retranchait la totalité des réactions organiques concomitantes. Il est visible que James construit et défend sa théorie sans se demander un instant si elle prouve ou infirme la vérité du matérialisme. Il cherche une exp lication conforme à l'expérience, et il ne cherche pas autre chose. C'est le propre de la science moderne de trouver des explications instructives et utiles au moyen de causes prochaines, sans avoir besoin d'aborder les questions relatives aux principes. Il ne s'ensuit nullement, d'ailleurs, que William James, comme philosophe, se désintéresse de la question métaphysique soulevée par sa

9 Cette théorie est connue sous le nom de théorie de James-Lange. En réa1ité William James a commencé à publier ses vues sur cette question dans la Revue Mind, en 1884 ; le physiologiste danois Lange, sans avoir connu les travaux de James, a exposé la même doctrine, en 1885, dans un livre intitulé: Ueber die Gemütsbewegungen. - Dans les Annales de la Société linnéenne de Lyon, t. LVIII, 1911, M. Nayrac montre que vers 1830 deux médecins français, Ph. Dufour et P. Blaud, avaient esquissé une théorie analogue. [Note de l'éditeur: Les écrits de James et de Lange viennent d'être réédités chez L'Harmattan: James, W. (2006). Les émotions. Œuvres choisies I. Paris: L'Harmattan] 14

théorie. Tout au contraire, réfléchissant par après sur l'explication de l'émotion par les courants afférents, il se demande si cette vue peut être taxée de matérialisme. Rien, selon lui, n'autorise une telle appréciation. D'abord, il ne s'agit pas ici de toute espèce d'émotion, mais des émotions grosses et violentes. Peut-être certaines émotions délicates, telles que les émotions esthétiques et morales, se produisent-elles d'une autre manière. Ensuite, la valeur d'une émotion réside en elle-même, et non dans son mode de production. Si quelque émotion est, en soi, un fait profond, pur, noble, spirituel, elle demeure telle, soit qu'elle consiste ou non dans le sentiment de certaines modifications viscérales. Expliquer l'apparition d'un phénomène n'est pas le supprimer. Mais ce n'est pas tout. La théorie physiologique de l'émotion part de certains phénomènes somatiques, et n'a pas besoin, quant à elle, de rechercher si ces phénomènes ont, à leur tour, une cause exclusivement corporelle. Il lui suffit de constater que, là où ils sont présents, l'émotion apparaît. Mais tous les phénomènes psycho logiques ne peuvent pas, de la sorte, être expliqués, sans que soit soulevée la question de l'origine, mécanique ou extra-mécanique, de leurs conditions somatiques. Le phénomène de l'attention, par exemple, si on l'approfondit, conduit le psychologue à tenir pour possible que l'action psychique, comme telle, ajoute quelque chose de nouveau aux forces actuellement présentes dans l'individu. Il se peut donc que, dans certains cas, la conscience contribue elle-même à produire et déterminer le substratum physiologique qui conditionne son opération. La psychologie déborde la physiologie. La matière de celle-ci, qui, au physiologiste, semblait un tout complet et absolu, n'est plus qu'une partie, non isolable, aux yeux du psychologue, qui la voit se former, par une différenciation et une fixation contingentes, d'une réalité plus vaste et plus mouvante, fournie par la conscience. Est-ce à dire, maintenant, que la psychologie atteigne la réalité ultime et pleinement réelle, où les choses se montrent exactement telles qu'elles sont? Si la physiologie avait ses postulats, lesquels trouvent un fondement dans la psychologie, celle-ci, à son tour, ne peut se flatter de n'admettre que ce qu'elle-même prouve et comprend au moyen de ses données propres. La psychologie est, en somme, dans une situation analogue à celle des autres sciences. Elle se construit à l'aide d'éléments dont elle a tout d'abord une intelligence suffisante, étant donné les tâches 15

qui les premières s'imposent à elle. Ses postulats ont, en ce sens, toute la clarté et toute la certitude nécessaires. C'est ainsi qu'un astronome peut s'avancer jusqu'à un certain point dans l'explication des phénomènes célestes en admettant que le soleil tourne autour de la terre'. Mais, à mesure que s'étend le cercle des recherches, il devient visible que tel axiome reçu n'était qu'un postulat, et que le, sens même de ce postulat doit se modifier, si l'on veut qu'il s'applique à une réalité plus profonde et plus large. Les data de la psychologie sont, en dernière analyse, les deux

suivants: 10 l'existence effective de pensées et de sentiments, selon les
termes dont nous nous servons pour désigner nos états de conscience transitoires; 20 la connaissance, à l'aide de ces états de conscience, de certaines réalités, autres que ces états eux-mêmes. Or, s'il n'est pas douteux que le psychologue puisse cultiver une portion considérable de son domaine sans scruter ces postulats, et en se contentant d'en posséder une définition sensiblement claire, sinon distincte, il arrive, d'autre part, que l'investigateur résolu à suivre la réalité partout où elle le mène, se voit, quelque jour, en face de questions telles que: la relation de la conscience au cerveau, la relation des états mentaux à leurs objets, le caractère mouvant de la conscience, la relation des états de conscience à un sujet connaissant. Or, non seulement il ne peut résoudre ces problèmes à l'aide des seules ressources que lui offrent les données physiologiques et psychologiques proprement dites; mais les solutions mêmes qu'il a obtenues dans les matières plus directement accessibles ne lui apparaissent plus que comme abstraites et relatives. La condition de la psychologie est, ainsi, analogue à celle de la physiologie. Si celle-ci pousse suffisamment loin ses recherches, elle voit, à un certain moment, se dresser devant elle des énigmes qui la surpassent. Pareillement, la psychologie fournit, sans doute, une vaste carrière comme science purement naturelle. Mais au cours de son progrès une heure vient, où, si elle veut expliquer les faits dans ce qu'ils ont précisément de spécifique, elle se voit obligée d'élargir ses cadres, et d'aborder des questions supérieures: les questions dites métaphysiques. Il faut avoir le courage de le dire: le Galilée ou le Lavoisier de la psychologie, l'homme qui en dévoilera le principe véritablement fondamental, s'il doit apparaître un jour, sera un métaphysicien. L'expérience, seule source de notre connaissance, peut-elle suffire à une telle évolution?

16

BIBLIOTUÈQUE
++H'~++

DE PUILOSOPUIE
Directeur

EXPÉRIMENTALE
++ ++++ +++ ++++

E. PEILLAUBE

++++++ +++++++ ++;+-+++++++++

VIII

++++++++++++++++++++

Précis de

PSJ!chologie
par

WILLIAM
traduit E. BAUDIN
ET

JAMES
par G. BERTIER
DIRECTEUR DE L'ÉCOLE DES ROCHE~'

PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE Ar COLLÈGE ST'\NISLAS

CINQUIÈME
ORXÉE D'T:~

ÉDITION
PORTRAIT

PARIS MARCEL

..

RIVIÈRE, ÉDITEUR 31, Rue Jacob 1921

¥~
1843

. 1910

PRÉFACE

LA MÉTHODE

PSYéHOLOGIQUE

DE \V. JAMES

Un auteur celèbre est plus ou moins le prisonnier de sa célébrité; le public le « classe» et lui assigne. une spécialité où il le laisse exàeller tout à l'aise, mais dont il ne lui permet pas volon~iers de s'écarter. C'est ainsi que, pour le grand puvlic français, W. James est aujourd'hui avant tout, sinon exclusivement, l'auteur célèbre des Variétés de l'expérience religieuse, c'est-à-dire le protagoniste d"une doctrine du subconscient, d'une théorie de la croyance et, ..plus généralement encore, du pragmatisme. Or on ne trOtlvera dans le Précis de psychologie (1) qtle nous pu" blions ni doctrine du subconscient~ ni théorie de la croyance. Quant au pragmatisme~ il semble sans d,outes'annoncer déjà par mainies considérations sur l'in[luen£e de l'action sur la pensée~et l'on pourra se donner la satisfaction de voir en ces considérations tout autant de pierres d'attente pour la philosophie à laquelle W. James devait S8 rallier; on aurait tort

(I) Text-book of Psychologoy, Briefer Course, by WILLIAM J ~MES,Professor of Psychology in Harvard University. Lond()n, iJ'lacmillan and Co, 1908. .

II

PRÉFACE

cependant de donner à cette interprétation rétrospectipe plus d'importance qu'il ne convient, et de crQ'ire, par exemple, que le pragmatisme est la seule philosophie qui s'accommode de réactions réciproques entre la pensée et l'action. Les lecteurs françàis seraien.t donc étrangement trompés, sinon déçus, s'ils ne VO'Li-

laient cherclier dans ce livre que

«

ce qu'ils connais-

sent déjà» de son auteur. Qu'ils consentent à déranger et à (obscurcir les idées claires et hâtives qu'ils se sont faites sur W. James!) et sachent découvrir en lui, derrière le théoricie1~ récent des « expériences religieuses », le psychologue déjà ancie1~ de l'expérience tout court, et l'un des princes de la plus moder1~e psychologie. I C'est une psychologie étonnamment riche!) fraîche et con/crète que la sienne. Concrète surtout: elle 'ne vise à rien de moins qu'à l'analyse de notre vie intérieure dans ce qu'elle a de plus intime, de plus mystérieux ~et de plus inexprimé. - Il nous faut d'abord souligner l'objet an~ple et mouva1~t de cette originale enquête. Cet objet n'est plus, en effet, le mécanisme abstrait de « facultés» abstraites, auquel les programnles scolaires réduisent plus ou moins forcéme1~t nos classiques manuels de psychologie. Ce n'est même plus

cet

(

homme en général» que nous aimons tant à

analyser pour le retrouver partout. C'est avant tout l' homme individuel, concret et vivant: vous et moi, et l'auteur lui-même. Et si cet auteur no~usfait C01~S-. tamment des confidences, c'est partie pOlir nous instruire de ce qui se passe chez d'autres que nous, partie 1)f)urnous amener à nous faire à nous-mêmes,des confide'h ::es sur nO'Lls-mêmes, les plus difficiles de toutes

PRÉFACE

lU

les confidences.

Car c'est

à un véritable

fvwO,. 0'€r:lU1:0V

qu'il nous convie sans cesse, à une co'nscie1'~ce plus de « pulsations» (il aime ce mot) de notre vie intérieure, à la pénétration de nos propres méthodes de pensée, d'action et d'émolion. Chaque fois qu'une analyse nous est proposée, il se trouve, comme par hasard, que c'est l'analyse de ce que nous croyons avoir en nous de plus profond, de plus individuel, de plus étranger à ces généralités psychologiques par quoi 1~OUSrétendons nous p expliquer les autres consciences. Et, quand à l'analyse concrète succèdent les formules abstraites de lois générales, c'est 'encore en notre expérience personnelle que nous trouvons les éléments nécessaires à leur vérification. De là le plaisir singulie1' que James procure à S01~ lecteur. Il ne lui donne jamais l'impression d'écouter un maître trônant dans une clLaire, mais bien de se trouver >aucoin du feu avec urt ami, charmeur subtil et ondoyant!} malicieusement bonhomme parfois, toujours extrêmement averti, rton seuleme1~t de toutes les sciences modernes qui touchent de près ou de loin à la vie de l'esprit, non seuleme1~t de ce que pensent et sentent les hommes, mais de ce. que vous pensez et sentez vous-mêmes en votre tréfonds. La page lue tourne involontairement à la c01~versation entendue; il semble constamment que cette page ait été écrite spéc'Ïaleme1~t pour vous, et que vous y goûtiez une saveur que les autres lecteurs n'apprécieront point. Ceperldant, si l'on s'attend à trouver quelque part un auteur!} c'est bie~ dans un traité scientifique; la surprise n'est que plus grande et plus délicieuse de trouver eft ce Précis un homrrte. A chaque instant, Cét homme, tout en déterminant en savant les lois 'gé1térales de l'activité ou dB l'intelligence humaines, donne un COUDde sonde dans les profondeurs de

en plus nette des plus intimes

IV

PRÉFACE

l'âme, en fait remonter à.la surface des désirs inconscients ou des pensées inavouées: bref, fait preuve de ces qualités essentiellesde « moraliste» que les littirateurs aiment à refuser aux psyc/~ologues professionnels.

Moralisteau sens empirique du mot, par l'analyse
des intentions complexes et des mobiles secrets de nos actions, James l'est encore au sens proprement moral, par. le souci constant qu'il a de faire servir les conclusions de sa psychologie au progrès 1noral de l'individu et de l'Itumanité. Et le moindre charme de ce livre n'est certes pas le large souffle dJidéal qui le traverse, et qui dfl temps à autre fait vibrer la phrase d'une discrète et con-tagieuse émotion. Tous ceu;c qu'in.téressent plus ou moins les problèn1es de l'éducation (et ces hommes sont aujourd'hui de plus en plus ~on~breux), ne pourront que goûter les préoccupations pédagogiques et morales qui vienn.ent à chaque i'/Utant aviver l'intérêt des analyses, et doubler le prix de leurs résultats. Les chapitres de l'habitude et de la volonté, en particulier, po~urront leur sembler avoir été écrits spécialement à leur intention. Ainsi le f"w6r. r:rêt/JJ"Cov retrottve-t-il ici tout,e la plénitude de son sens antique: il n'est pas une lumineuse et stérile connaissance de soi-même, il est cette connaissance orientée vers l'amélioration de soi-même. La psychologie se fait le porte-flambeau de la morale; elle ne commet pas l'imprudence de faire briller 1lne lumière froide qui pourrait paralyser l'âme en l'éclairan.t,. c'est bien une lumière chaude qu'ell,e fait raY01~ner, au plus grand profjt de l'action aussi bien que de la pensée.
\

PRÉFACE

v

Il Toute conception de l'oblet d'une science détermine la méthode de cette science. - Mais Ofl trouver la méthode qui permettra de faire la science de cette réalité complexe et vivante qu'est une conscience humaine. '? James avait à choisir entre les deux méthodes, également populaires, de la « psycho-physiologie» etl de la « psychologie a1~alytiq'lle ». La première" lui défendait de chercher les faits de conscie~ce hors des faits nerveux qui les conditionnent, qui leur donnent un corps, pour ainsi dire, et qui permettent seuls de les soumettre à des observations, à des expérimentations et à des mesures objectives; bref, elle lui enjoignait d'écrirè toute sa psychologie au laboratoire de physiologie. La sec~nde l'invitait à reprendre l'œuvre de Locke, de H'llme, de Condillac et des deux Mill, c'està-dire à concevoir le monde intérieur sur le type du monde extérieur, à envisager la psychologie comme une chimie et U1~elJhysique mentales, c'est-à-dire à
détermi1~er d'abord des atomes psychiques, ou
«

idées

simples», pour en composer ensuite synthétiquement toute la diversité de nos états con~plexes. Et tout conspirait à le détourner de l'introspection, définitivement condamnée, semblait-il, comme anti-scientifique, depuis que le positivisme avait signalé son impuissance à saisir des faits précis ou à les formuler dans des lois vérifiables, et S01~aptitude à alimenter d'interminables querelles métaphysiques. Ce fut cependant l'introspection que James choisit. Elle seule, aussi bien, pouvait lui donner accès e11 cette conscience individuelle dont il entendait être r analyste et l'historien. Ce n'est point qu'il méprise les deu:J:autres méthodes; mais il sait à quel point

VI

pnÉFACE

leur fécondité est limitée, et qu'il n'est que de les utiliser pour {aire apparaître imrl~édiatemel~t leurs insuf f~sances et leurs da1~gers. La psycho-physiologie lui semble Ul~e bonne" introdtlction à la Psyc/10logie proprement dite, puisqu'aussi bien tout état de conscience est conditionl~é par des processus nerveux. Et les deux cents lJrelnières pages de ce Précis ne sont, à tout prendre, que le résulné des résultats positifs et utiles de la psycho-physiologie. D'atltre part, si la psychologie a1~alytique a le désaval~tage( surtout sous ses formes « sensualiste et « associationn'iste » de vouloir réduire la scie1~ce de la vie il~térieUTe à une sorte d'atomisme melltal, et, comn~e le dit irrespectlleusement James, de prétendre cOl~struire la conscience avec des états sin~ples « comme o?~ construit Ul~e maison avec des briques», elle présente au lnoins les ava1~tages didactiques des formules claires, simples et commodes. On est souvent heureux de lui ernprunter ses schèmes~ alors même qu'on n'a pas l'illusion d'y trouver de vraies explications. A/ais quand, guidé par la psycho-physiologie, on est arrivé au seuil de la

consciel~ce ,. quand 01~a, de ce seuil, jeté, comme le
fait la psychologie al~alytique, un regard extérieur sur

les divers ré$ultats de l'activité mel~tale, il reste encore à pél~étrer darts la cOl~science elle-même. Il faut avoir cette hUrllilité d'avouer que l'01~ne sait rien èncore de la vie intérieure, et qu'on risque d'en reconstruire le lnécanisme sans l'avoir vu (ol~ctionl~er, c'està-dire de reconstruire un lnécal~Î8me abstrait n'ayant rien de comrnun avec la vie cOl~crète. Bre(, il faut C01~t.~entir à ne (aire, dural~t quelque te1nps, que voir et dé-"

crire ce que l'on voit, - eh fJui, à (aire ces « descriptions i, que les psychologies scientifiques abandonnent dédaigneuseJnent à la littérattlre, trop pressées qu' elles SOl~tde rTal~chir ce stade lJréli11~inaire,mais indisrJel~sable. de' toute sciel~ce. 1~1 Oil~S vressée et

PRÉFACE

vu

moins dédaigneuse qu'elles, la psychologie de James fait bravement profess~o~ d'être tout d'abord, ~inon essentiellement, descriptive, de ne vouloir jamais perdre le contact de la vie intérieure, de toujours partir de ses données synthétiques et conftlses et d'y toujours revel~ir, de ne jarnais trouver trop longue O'll fastidieuse l'analyse ef)~pirique de leurs caractères généraux et de leurs particularités individuelles. C'est pourquoi encore son instrument premier ne pouvait être que l'introspection. Afais une introspection bien entendue. Non plus celle des Eclectiques, dOl~t la gaucherie déconsidéra l'irzstrun~ent et faillit le ,fausser à jamais; non plus cette pseudo-introspection qui 6ntre précipitam111,ent dal~S la conscience pour y découvrir une âme et des facllltés, et qui en ressort tout aussitôt avec ces trop/~ées métaphysiques. Mais une introspection qui soit un franc et long et patient regard jeté sur les réalités de la vie intérieure ul~iquement, pour les voir. Bref, une il~trospection qui soit, selon la juste formule doy/;'}~éedepuis, ce retour aux « dOl~nées immédiates de la c01~science », que tOl-lSles psychologues inscrivent .toujours plus O'Ll oil~s ostensiblemel~t dans leur prom gramme. Car c'est à peu près ce que firent, à des époques diverses, Socrate, Descartes, les Associationnistes, et les Sel~sualistes eux-mêmes. C'est ainsi qu'on ne conl~aît guère de peintre qui l~'el~tende « revenir enfin à la l~ature ». Seulemerzt, il y a « la manière ». Presqtle toujours, quand un psychologue péJ~ètre dal~s la.conscience, il n' y pénètre lJas les mains vides; il Y porte ce qu'il désire en rapporter. Socrate y porta l'idée du bien; Descartes, l'âme; les Associationnistes, les idées simples; CC!ndillac,la sel~sation. L' origi1~alité de James est de n'avoir rien apporté du tout; bieJ~plus, d'avoir mis llne extrême application, à tout oublier en d(}scendanf dans les cryptes de la vie inté-

VJII

PRÉFACE

rieure, à ne pas même se mU1~ir d'une lumière pour y mieux voir. Et il met le lJlus longtemps possible à se pé1~étrer de l'obscurité essentielle à ces lieux souterrains, à attendre qu'ils s'illttmi1~e1~tpar la phosphorescence propre aux phé1~omènes psychiques, ou par l'accoutumance des yeux à ces demi-lu1nièl'es qu'on ne perçoit qu'urte fois déshabitué du plei1~jour. Tout lr .chapitre capital du Courant de la conscience est consacré à nous décrire les impressions d'un explorateur de ces régions h,umides et c/~audes de la conscience, entr'aperçues dans la nuit. Ce ne S01~t

mêmeolJas des « états de conscience» g'Lte James arrive à découvrir ain,si à la/ lorrlgue; ce sor~t plutôt des
«

coulées de conscience».

Par dessous

les perceptions

franches et les idées nettes, par dessous les images à vives arêtes, par dessous les événements que nous exprimo1~s aux autres dans un langage extérieur, ou à nous-mêmes dans notre parole i1~térieure, l'oreille délicate "de W. James\ entend comme le clapotis incessant d'une eau vive, coulant sans interruption, baignaflt et entraînant avec 'elle tous les élérrtents q'Lte tœil discerne dans son courant incolore. C'est èetfe « eall vive de la c01~science » comme il l'appelle luirnême, qtli est l'essentiel de la vie intérieure, et qui donne à tout le reste sens, mouvement, saveur et vie. Le .reste, ce sont les traditionnels (5,états de cons-'

cience » ; mais il reste bien entendu que ce sont là conscie1~lielles secondaires, déjà « construites » et n01~ plus in~médiatement « don1~ées », et
des réalités qu'on ne saurait sortir du courant de vie oÙ elles évoluent sans qu'elles se dessèchent et me'urent. De mêmt

que Sully-Prudh01nme a dit « 1nes vrais vers ne seTOrtt as lus», tv. James dirait volontiers « ma vraie p vie intérieure ne s'exprimera point», ou plutôt ne s'exprimera q'uo'ensolidifiant sa fluidité essentielle; et si elle garde SOl~ide1~tité roncière dans ces solidi-

PHÉFACE

IX

{ications, c'est à peu près de la façon dont l'eau d.un fleuve garde son identité dans la glace qui durcit à sa surface, puis! -se morcelle et glisse avec le coura'nt où elle baigne imn1ergée aux trois quarts~

III
La première donnée immédiate de la conscience est donc celle d'un flux, d'une continuité viva1~te, d'un ~\ dynaJ:lisme. La faute impardonnable des « psycholo-

gur;s analytiques

»

aura été d'avoir méconnu cette

donnée essel~tielle, et d'avoir cru pouvoir appliquer de plana à la science de l'esprit les 1J1éthodes de discontinuité et ,de,1J1écanisme qui ont ser,vi à c01~struire la science des corps. Un vigoureux effort d'introspection etlt été pour eux l'al~tidole dE!ces confusions de domaines et de principes, (ondées sur des analogies superficielles et trompeuses, et inspirées par un besoi1~immodéré de ran1ener toute science à un seul type, et,. naturellement, au type des sciel~ce3 physiques. La science de l'esprit sera nécessairement une s.cience origiTlale. Le lnoi tiel~dra toujours en écheo les principes organisateurs du 11Jol1-moi, t sa vie :ne e pourra que récuser toutes les formules d'inertie. Le principe d'inertie, qui est le fondement des sciences physiques, est le seul dont on puisse être certain qu'il ne saurait entrer e11psychologi.e ,. il faudra que la psychologie s'emprunte à elle-même le principe organisateur de s"esphénomènes, qui ne pourra être qu'un principe de dynamisme. Elle ne sera jamais ni une. physique n~ une chimie mentales. Ellle sera une science naturelle, puisqu'aussi bien elle ne peut être que la science expérimentale d'un organisme vivant. j}fais d'un organisme original entre tous; car c'est, à la lettre, un organisme sans organes.

x

PRÉFACE

Si donc cette scie1~ce naturelle présente, comme le!.~ autres, une andtomie et une physiologie, à l'inverse de ce qu'il y a lieu chez les autres l'anato1nie sera chez elle postérieure et subordonnée à la physiologie. Car si l'on peut faire déterminer ailleurs ws fortctio1~s par àes orga1~es,on ne saurait ici faire détetminer le courant de la science par ses élémeTtts. Le dynamisn~e de ce courartt seta totljours la premiète dOl~née de la IJsychologie,' c'est lui qui déterrnine et fait exister ses propres élé1nents. Et ces éléments même ne seront jamais, au regard d'une science objective, que des abstractions, abstractions plus ou moins postérieures et artificielles, étant nécessairement dues à l'artifice, à la lois pratique et scientifique, qu.i c01~siste à morceler en segments discontin'lls ce qui n'est en isoi que continuité viva1~te. L'anatomie de l'esprit ne saurait être que la préface de la physiologie de l'esprit; et SOll principal rôle sera de fournir à la pensée scientifique un vocabulaire et des « terrnes» pour exprimer et formuler, en langage discursif et abstrait, les fo.nctions d'une vie qui restera toufours ce qu'iZ y a de plus C01~cretet de plus immédiat da1~sla c01~science. Il faut donc renoncer à l'a1J:atomiedes Se1~sualistes et des Associationnistes, à cette artatomie qui pr~tend déterminer des « élérne1~tspremiers», qu'elle conçoit tout de suite, trartsposant sa scie1~ce naturelle e1~ science physique, comme des atomes. Il n'y a .pa'.8 d'atomes psychiques; il n'y a .même pas d'éléments premiers; tout au plus y a-t-il des élén1ents psychiques, qui S01~tprécisément les états de conscience tels que nous les donne le sens commun comme les premiers produits de ses premières analyses. Car les nécessités de la vie, antérieurement aux nécessités de la science, ont amené le sens commun à établir une nomenclatilre des états de conscience, nome1~clature qu'on retrouve inégalement f!récise dans toutes les
~

PRÉFACE

XI

lang1les ; les vocabulaires et les grammaires des langues rte sortt de ce point de vue que des psychologies natuTelles. Le psychologue professio1~1~el(era bien de s' en te1~irà cette nornenclature naturelle, qui a le double avantage, e1~sa rnodestie, de se garder de tout atomisme mentetlr, et de réserver les droits de la critique. Il est, au r'este, aussi facile qlt'utile de l'alnéliorer et de l' e1~ricILir,en 'perf ection1~ant les a1~alyses spontan~es qui l'onJ créée. C'est. ce qll' e1~tertd faire J ame~ quand il distingue, par e~Bmple, la double série des «(états substanti{s» et des « états tra1~sitifs»; les états substantifs étant les représentations statiques des choses, les états de conscience qui s'expriment

surtout par des substa1~tifs et des adjectifs

J'

et les états

transitifs, les élans dynamiques de la pensé.e synthétisa1~t ces représerltatiol~s par des rapports, tels que les exprin~e1~t surtout. les verbes, les prépositions" les conjo1~ctions et les adverbes. Substantifs ou transitifs, tous les états de conscience SOl~tles « don1~ées scienI tifiques» de la psychologie, c'est-à-dire les premiers résllltats du mOT'cellen~e1~t et de l'étiquetage des d01~nées imn~é-diates de la c01~scie1~ce. Telles quelles, ces données scientifiqtles sont les éléments nécessaires et suffisants pour constituer la physiologie, les termes dont on ne saurait se passer dès que l'on veut for.. muler ses lois. Ces lois ne sauTaierlt 1Jlus être évidemment des lois de « fusion », d' « intégration», eîc., faites pour d'au-

tres éléments. Ce seront les lois naturelles et originales des orga1~isations et cristallisatio1~s spontanées des états de c01~science, les lois de leurs sélections et de leurs constructions. Et il faudra ici des formules nouvelles, qui toutes exprimeront les grandes mét/~odes d'analyse et de synthèse, de synthèse surtout, par OIl se réalise l'activité spirituelle. Synthèse et analyse qui ne ressemblent à aucune autre, du seul fait que

XIT

PRÉFACE

leur ressort intime est une finalité subjective et personnelle, et non plus un mécanisme objectif et impersonnel. Déterminer tous les divers procédés de la vie de l'esprit reviendra donc à codifier les diverses lois des diverses opérations mentales, de la sensation, de la perception, de la mémoire, de l'association des idées, de la conceptlon, de l'expression des émotions, de l'action, etc., etc. Et toujours les formules obtenues devront être assez souples pour faire place en leurs applications à une « équation- personnelle», que l'on ne saurait espérer pouvoir jamais éliminer ici. Car si les lois physiques arrivent à une précision absolue et mathématique, c'est qu'elles détermin,ent les rapports de phénomènes simples, homogènes, et surtout imper8ort1~els.Au lieu que les faits de conscience sont inévitablement complexes, hétérogè1~es les uns aux autres, et surtDut sont les faits d'une conscience, c'est-àdire sont toujours affectés du coefficient du 1noi. Or, ce coefficient du moi est bien le caractère le plus antiscientifique que ~'011 puisse imaginer; car le moi ne saurait qu'introduire partout avec lui un élément fi'individuàlilé et de finalité personnelles. C'est pourquoi les lois de la psychologie n'atteindront jamais aux déterminations exactes et aux prévisions infaillibles des lois de la physique. Comparee à la physique, la modeste science naturelle qu'est la psychologie ne l/era jamais qu'une demi-science, à cause de ce qu'elle comportera toujo1.lrS de description, à cause encore de la complexité infinie de ses éléments, à ca.use enfin de l'à-peu-près inéliminable de ses formules. A/ais l'intérêt de son obiet compensera toujours l'imperfection de ses résultats; et la « scie1~ce dtt moi» ne risque

guère de cesser U1~ iour d'être la
par excelle'i~ce.

« science

l~umai1'le »'

PRÉFACE

XIII

IV Il est à craindre qu'une a1~alyse aussi somma~re 1~e dégage pas suffisamment toute l'originalité dé la 1néthode psychologique ,de W. James. Car enfin, pourrat-on dire" où se marque en tout ceci un point de vue ou une attitude scientifique vraiment neufs? Ne voilà-t-il pas longtemps déjà que nous sommes revenus, nous aussi, aux « données immédiates de la conscie1~ce»? Ne voyons-nous pas, d'autre part, que James, après avoir tant insisté sur le dyrtàn~isnîe et la continuité de la vie spirituelle, continue cependant à y discerner un mécanisme, qu'il explique, C01nn~eles psychologues analytiques, par U1~ détermirtisn~e, et même, C01nme les psycho-physiologistes, par un déterminisme physiologique, dont personne ne fait plus d'usage que lui? Enfin, n'est-ce pas à l(a1~t que revient l~ n~érite, déjà lointain, . d'avoir révélé dans -la ,
synthèse la loi essentielle
et' en

de la pensée, d'en avoir éta-

bli la théorie, et

avoir m01~tré l'application dans

les plus importantes de 1~OSopérations mentales? Toutes ces observations ne laissent pas d'être asse:; plausibles. - 01~ pourrait être tenté de leur appliquer le mot de Pascal: «/qu'on ne dise pas que je n'ai rien (lit de nouveau; la disposition des matières est nouvelle; quand on joue à la pau1ne, c'est une même balle

dont joue l'un et l'autre~ mais l'un la place mieu;;r:.»
Est-ce le cas' de James? C'est au lecteur de ses œuvres de répondre à cette question. Toutefois, même favorable, cette réponse ne serait ici qu'une diversion. Car c'est sur sa méthode, et non sur/les résultats qu'il en obtient, que nous entendons juger James en ces pages,. c'est bien par leurs méthodes, en elfet, beaucoup plus que par leu'''s systèmes, que les grands initiœleurs, les Socrate et les Dé'scartes, ont agi et co'nti-

XIV

pnÉFACE

nuent d'agir sur l'évolution de la pensée. Ce nous est dOl~Cune nécessité d'insister SUT'l'originalité de l(~ conception que James s'est raite des données immédiates de la conscience, du déter1ninisme et de la synthèse en' psychologie. Il est bierl certain, d'abord, qtle le retour aux données immédiates de la conscience J'tesaurait plus aujourd' h'lli avoiT' pour nous la save1JJrd'i1~édit qu'y trouvèrent les premiers lecteîlrs de vJI. Jan~es, il y a quelque Vil~gt-cil~q ou trente a1~S.Et plus d'u1~ lecteur de ce livre trouvera sans doute un arrière-goût de « déjà lu» à ses pages les plus essel~tielles. ~lais, qu'on ne l'oublie pas, ce livre n'est que la traductiol~ du Text-book, paT'll e1~1892 ,; le Text-bool{ lui-même n'est guère q'Lt''llnrésumé didactique et populaire (1) des Principles of Psycholog~y, éc{ités en 1890JO el~fin et les dillérertts chapitres des Prillciples furent publiés, au fllT et à mesure de lellr compositio1~, dans diverses revues, de 1878 à 1887. En particulier, le fameux chapitre-programme, The Strean1 of Conscio~sness, ne fait que reprenJdre un article du Mind, janvier 1884, - article qui méritait el'avoir, pour l' évolut~on ultérieure de la psychotogie, toute l'importance qu'eut, pour l'évolutiol~ de la philosophie, celui de Hamilton, The Philosophy of the lTnconditionned, paru en octo-bre 1829 dans l'Edinburgh Reviewo A tout le moins d01~Cne ref'llSera-t-on'"pas à Jan~es le mérite d'avoir été U1~initiateur, et de' n'avoir procédé que de luimême. Qu'on songe à l't!niverselle hégémo1~ie qu'exerçait à cette époque l'associationnisme, popularisé par les detlx lJtfill,Spencer et Taine. C'est à l'associationnisme tout-puissar~t que James s'attaquait~. et longtemps cetle doctrine altière. par'Llt rester indifférente
_

\ 1)1Cf. p. XXXIH.

pnÉFACE

xv

aux coups d'un franc-tireur, que n'avait détaché et que ne suivait au~une armée. D'autre part, s'il eut le mérite indiscutable d'être 'U1111itiateur, James eut dès i l'abord, et conserve encore, celui d'avoir donné et gardé à son « inventiort» U11caractère strictemerlt positif et scientifique. Et ce mérite est autrement singulier que l'autre. Car nous S011~mestrop avertis de

la loi sociologique du « sY11chronisme des inventions » pour ne pas savoir qlie l'initiateur est presque
toujours 'un premier initié, plus ou moins conscient de la préparation collective et anonyme d'une découverte qu'il a S1.,lrtoutle bon,heur de dégager et de for'/11uler,ce qui le fait tout autant l'obligé que le b.ienfaiteur de s~s contemporains. Les questions de priorité sont pr.esque nécessairement ,des questions mal posées, et dont les solutio11s ne peuvent être qu'irtjustes et partiales. A u moins ne sera-t-on ni i11juste ni partial en reconnaissant à W. James le mérite, qu'il revendique modestement, d'avoir envisagé les résul-

tats de ses a11alysesen pur psychologue: « ln tl1is
strictly positivistic point of view consists the only feature of [this book] for wich l feel tempted to claim originality (1). » En effet, s'il a été accon1pagné darts son effort pour restaurer l'analyse introspective de la conscience, on ne lui a pas emprunté l'angle visuel sous lequel il en envisage les données immédiates. Ce sont pour lui des intuitions empiriques, et rie11 de plus; il se borne à les constater et à les utiliser comme de pures données phénoménales et expérimentales.

.

On pourrait même remarquer con1bien en cela il de(1) The \Principles of Psychology. I, p. TTI~ « Ce pOInt de Vlle de science slt'iclemenl PQsitive constilue â ma psychologle la seule or-iginalilè que j'ale la tentalzon de }'evendzquer pour elle. »

XVI

PRÉFACE

meure fidèle à l'esprit. obstinément empirique de sa race. Il fallait être saxon poUt déco'llvrir les richesses du courant de la conscience sans songer à el1-tirer aucurte mdtaphysique. Au lieu qué, métaphysiciensnés que nous sommes, nous autres latin's, nous avons imrnédiatement perçu l'intuition conscientielle sous les espèces d'une intuition métaphysique de l'être réel, comme une saisie à même de je ne sais quel véritable dessous des choses, de ce dessous qui ne cesse de nous hanter, alors même que 'nous donnons pompeusemel1t congé aux Idées et a'ux NO'umènes. La psychologie se tourne cl~ez 1~QUS comme d'elle-même en, métapllysique. De là ces métaphysiques intuitio11nistes, qui rest~ront sal1S doute la caractéristique essentielle de la philosophie française aux débuts du xxe siècle, et qui nous ont accoutumés à chercher le vrai dans les intuitions immédiates de la conscie11çe, à ne, voir dans les opératio11s tout aussi immédiates qui les

élaborent,sensations,perceptions,etc., que des

« dé-

formations» de la réalité foncière. Ce n'est point la1nes qui opposera jamais ces opérations à leurs données com'JTte l'ultérieur au primitif, le mécaniqu,e au spontané, l'artificiel au naturel, le faux au vrai. Elles sont c011telnporaines de ces données, aussi spontanées, aussi naturelles et aU$si vraies qu'elles,. la vie exprime aussi fidèlement son dynamisme et ses finalités dans les un,es que dal1S les~ autres. Loin d~être tenté d'ériger l'esprit en face de ses

phénomènes comme Ul~pouvoir autoritaire de « déformation», ou comme un démiurge en face de la matière qu'il travaille, James serait plutôt tenté de le disso?1dre dans ces phénomènes eux-mêmes, de ne l'envisager 'que comme la spontanéité imma'[lentfJ à leurs « constructions» et ccsélections » naturelle,s. La c01~science-n'est que la fonction des états conscients. Bien plus, par crainte. de toute per.sonnific(1tion idéa-

PRÉFACE

XVII

liste de cette {onction, il va jusqu'à n'oser pas l'appeler une consciousness, et à inventer pour elle le barbarisme expressif dé sciousness. Aussi ne lui fera-t-

on jamais dire que « la critique dissolut la qualité»,
'Car la qualité est ce qu'on ne dissout point: c'est la critique qui la dissout qu'il conviendrait plutôt de dissoudre. L'artifice dé{ormateur n'est point à chercher dans les constructions primitives de la viè psychologique, mais 'llJ1iquement dans les reconstructipns factices des intellectualismes scientifique et métaphysique, c'est-à-dite dans tout effort a'bstrait pour (aire engendrer à quelque pseudo-principe idéaliste la vie, le rJ~ouvement et la qualité. 011 ne soulignera donc jamais trop ce {ait que James est un psychologue, et qu'il a comme une phobie, non pas sans doute de la' philosophie ellemême, mais de l'introduction de la philosophie et de ses préoccupatiol1ls en psychologîe. Le premier et le dernier' chapitre de ce Précis sont' expressément écrits pour marquer d'exactes délimitations de froniières entre ces deux disciplines, si naturellement portées à dominer l'une chez l'autre. Dans le premier chapitre James invite avec fermeté la philosophie à ajourner ses vérifications de postulats et de méthodes, et à ne pas entrer dans le laboratoire; dans le dernier, il la convie au contraire avec confiance à examiner les résultats obtenus, et maintenant exposés à son intention hors du laboratoire. Elle peut alors se livrer à des critiques qu'on ne faisait qu'ajourner, et qu'on voudra comme elle le voudra: la psychologie n'a plus un mot à dire sur les utilisations qu'on peut {aire de son travail. Et lorsque James se rallie au pragmatisme, on aurait tort .de penser qu'il dément par là son principe de l'indépendanee réciproque de la psychologie et de ~a philosophie; au contraire~ il semble

sollicite désormais J' elle peut utiliser tout ce. qu'elle

XVIll

PREFACE

qu'il mette une suprême coquetterie à l'illustrer par son exemple. Car il a attendu fort longten~ps avant de relier rétrospectivemel~t son propre pragmatis1ne aux analyses de ses Principles; de plus, le pragmatisme est moins pour lui Ul~e métaphysique qu'une rnéthode plus ou moins provisoire pour se passer de métaphysique; el~fin, il n'a jamais i1~terdit, que je sache, à personrte d'utiliser' ses propres résultats dans quelque synthèse d'une inspiration différente de la sienne. Sa pensée, el~ effet, est assez suggestive pour se prêter à des achèvell~ents divers; et sans doute aura-t-il le sC?rtde tous les grands initiateurs, qui est de voir leur initiative prolongée par leurs disciples dal~s des œuvres immédiate1nel~t diverge1~tes. Tel 80cràte; « accoucheur» du Platonisme, du Cynisme, du ltlégarisme et dtl Cyrénaïsme. l'el Descartes, ancêtre égale1nel~t authel~tique de ltfalebranche,' de Leib1~itz et de Spinoza. A, tout le moins, la 'psychologie de James garde-t-elle de SOftscrupuleux effort à reculer les grandes synthèses, et à se libérer de totlte philosophie au sens tec/~nique d~ l1~Ot,l' aval~tage de rester strictement scientifique- ~t « positive», et par là de 1né1<Jiter de trouver partout créance, chez les spiritualistes aussi bfen que cJ~ezles matérialistes, chez les idéalistes aussi bien que chez les réal'istes, bref, chez fous ceux qui ad1nettel~t la d01~née empirique d'unè vie conscientielle, c'est-à-àire chez tout le mOl~de. Désormais, toute philosophie prena1~t le:; sciences, et 1Jlus partiCtllièrement la sciel~ce de la pensée, pour point de départ, l~e saurait plus igrtorer les. résultats acquis par farnes, 1~i ceu.x que sa méthode fera acquérir encore, ces résultats dtlsse11t-ils être traités de purement provisoires, comme le veut la prudence de leur auteur, toujours i1~quiet qu'un scientisme qtlelco1~q1le vienne leur conférer quelq1le éternité n~éta]Jllysique.

pnÉFACE

~.:'C

v
Cetteferme volonté de faire une psychologie sans p/~ilosophie y/;ous aide à cO,}Î~prendreCusage que TV. Jan~es fait du détermirtis1ne. Car il est bien vrai qu'il e1~use autant qtt' hom1ne du m01~de. Il le faut bien: on ne fait pas de sciel~ce sans déterminisnle. llfais il en 'tlse beaucoup moins C01Î~med'U1~ pri1~cipe, au se1~Sréaliste qtle le scie1~tisme a d01~né à ce 1not en le renouvelant des philosophes antésocratiq'LleS, que comme d'u1~e n1étllode. JI éthode plus Ytécessaire que suffisante, et qui, ert tous cas, 1~epeut préte1~dre qu'atl prix d'une illusio1~ o1~tologiste à nous faire pé1~étrer l'esserttielle réalité des phénon~ènes qu'elle nOIlS rend intelligibles. Or telle est l'illtlsiq1~ du scientisme, au ,fond duquel on retrotlve tout le célèbre argum,ent ontologique, ap]Jliqué cette fois à la 1~ature au lieu d'être appliqué it l}ie.u. De même que Descartes a cru
le scientiste pense trouver) la réalité de l'univers dans l'idée objective qu'il s'en {ait. Il prend 1~aïve1nent ses scltèn~es et ses méthodes pour des choses, les lois pour des êtres; ct, dans le fOl~d de son cœur, il n'a sans dotlte pas cessé de concevoir, avec Tai1~e, te {(prirtcipe» du déterminis1ne universel comme « l'a-

trouver la réalité de Dieu dans son « idée object~ve »-'

xiome éternel», comme « la formuLecréatricedont le retentissement prolo1~gécompose, par ses ondulations iné]Juisables, t'immensité de l'u1~ivers». [Jour Jan~es, plus modeste, le détern~i1lisn~e n'est que la n1éthode de nos détorn1inations, le mfJilleur procédé qui nous serve à lier scie1~tifique1nent des d01~nées que nO~lS ne pénétrons pas, pour d01~nées qu'elles nous soient. De ir le se1~Sprécis qtle Jarnes trouve au d éterry"i-

xx

PRÉFACE

nisme physiologique et au déterminisme psychologique. Au déterminisme physiologique d'abord. Il. e11tire le plus grand parti possible, parce qu'il professe le conditio'nnen1ent de tout fait de conscience par un fait nerveux, et parce que ce. principe seul peut lui procurer ce à quoi un savant tient le plus, des causes efficientes. D'ott l'irnportance, en sa psychologie, des explications physiologiques de la sènsation, de la perception, de la mémoire, de l'association, etc., etc. Encore importe-t-~l de bien distinguer l'inégale valeur qu'il attribue au principe même du c011ditionnement de la conscieJ1ce par le système nerveux, et aux illu3trations de ce pri11cipe, telles qu'il les emprtlnte à la science de son temps. Entendez par là cès schèmes faciles que ~ont les « voies nerveuses», que l'on pourrait sans dangër remplacer aujourd'hui par des associatiions de « neurones », que l'on pourra irripu-~ nément remplacer demain par des anastornoses fonctiortnelles de « réseaux nerveux». Ces illustratio')~s sont affaires de théories à la mode; elles n'auront jamais guère en psychologie qu'une valeur pédagogique, celle qlt' on aime à trouver da11s des symboles. "AI ce qu'elles symbolisent, c'est-à-dire l'action imais médiate du système nerveux sur la conscience, est pour James une vérité positive. Et il n' hésite jamais à envisager le fait de c011science comme une résultante du fait nerveux, partant à dire que celui-ci produit celui-là. iWais c'est là attitude de savant, et 11011pas de métaphysicien. Il faut bien se garder, en effet, d'attl'1i beur ici à la d'octrine de, la conscie11ce-résultante le sens cla~sique qtle les matérialistes lui 01~tdonné~ et de faire, par exemple, de la conscience l'envers de la réalité physiologique, ou dtl fait psychique le double inefficace et anémié du fait nerveux. James re-

PRÉFACE

XXI

pousse expressément cette théol'ie de la « conscience épiphénomène ». Il entend bien que, si le corps agit sur la c01~science, la conscience agit aussi sur leI corps, et au sens positif où le sens commun entend r:es actions-là. A u parallélisme métaphysique de deux séries indépendan,tes, il substitue le parallélisme empirique de deux séries constamment interdépendantes. Il pose, au lieu de les nier, les « interactions» entre le corps et l'âme: Et la science, telle qu'il la' conçoit, doit noter et analyser le plus possible de ces interactions~ tout en désespérant de pénétrer ja~ais le processus métaphysique grâce auquel le corps agit sur l'âme et l'âme sur le corps. Par là donc, ,la physiologie et la psychologie demeurent coordonnées, sans cesser jamais de rester auto/nomes. Elles bénéficient réciproquement des lumières l'une de l'autre, sans que les explications de l'u1~e aient jamais chez l'autre plus qu'une valeur analogique, et puissent faire autre èhose que conduire au se'uil des phénomènes à expliquer, sans en pél~étrel' le mystère. Ainsi, quand on a résolu le problème de la mécanique cérébrale, il reste encore à résoudre le problème de la dynamique mentale. Quand on a étudié toutes les c01~ditions physiologiques d'un fait de conscience, il reste à aborder ab integra l'explication de ce phénomène pour lui-même, et, cette fois, avec des principes empruntés exc,lusivement à la conscience. Quand, enfin, faute d'aboutir e1~cette vraie tâche du psycho-

logue, on se console en déterminant les conditions nerveuses plus ou moins hypothétiques au fait de conscience, il est bien el~tendu qu'on ne fait que « l'exprimer en termes de physiologie», et que cette
substitution d'une formule inadéquate, mais familière, à une formule adéquate, mais inconnue, ne saurait passel~ pour une véritable et définitive expli-

cation. On ne rend pas un fait de conscience plu~

XXII

PRÉFACE

clair en soi en l'abritant derrière un processus, 11er.. veux. C'est au tour du processus de n'être qu'un double; il dOl~ne un corps au fait de conscience, mais il laisse son âme aussi mystérieuse. Que nous voilà loirt des tapageuses formules (expressément rejetées et

avec quel dédai1tI) sur le « cerveau qui sèecrètela
pensée comme les reins l'urine et le foie la bile»,

sur « la cOl~sciencequi est une érlergie de la matière ». Nulle part la psychologie ne se trouve plllS nettement auto1~ome vis-à-vis de la physiologie qlte lorsqu'elle l'utilise. C'est alors surtout que, exploitant

ses services, elle perçoit ses lirnites : car « c'est en
épuisant urie hypothèse qu'on montre le mieu:L~selr indigences, et qu'on fait voir exactement ce qu'elle peut et ce qu' elle 1~epeut pas expliquer». Quant au détermil~isme psychologique~ il y a~lieu de rnarquer également ce qu'il peut et ce qu'il ne peut pas. Il lJeut nous aider à construire la psychologie corrLme science rtaturelle). et même il est seul à le pouvoir. C'est pourquoi il faut s'adresser à lui pour ce grand œuvre) et 1~ejalnais l'y récuser comme inc01npétent. C'est à lui, en particulier, qu'il appartient cle nous décrire le mécanisme de toute pensée, de toute émotion~ de toute action, voire de toute action volontaire et supposée libre. Car l'action libre a ses conditiol~S, tout comn~e les autres faits de conscience; et~pal" ces conditions, elle s'enracine (ians la psychologie qlli la doit eX]Jliquer comme le reste. A/ais, par ce qu'elle contient précisément de liberté, c'est-à-dire

d'indélermiYtisme, elle cesse d'être un fait « détermi1~abte», et 1~epeut qu'échapper à la psychologie). elle est ce qui dépasse sort dé{erminis1ne, et non pas ce qui le contredit. C'est pourquoi la psychologie, aLl 1~01nde sa méthode, ne peltt .ni la ~ier ni la prouver. C'est aux disciplines proprement morales et philosophiques de se char'ger de çe soin, dont le moraliste

PRÉFACE

XXIII

qu'est James espère qu'elles s'acquitteront au mieux des intérêts de la morale, la question de l'existence de la liberté étant pour la 1ftOraleune questiol~ de ';;i~Ù'U cie mort. D'autre part, il convient de bien entendre le déterminisme psychologique. S'il a ce caractère commun à tous les déterminisrnes de lier et de rendre intelligibles les phénomèrtes qui l1li sont soumis, il s'oppose' à tous les autres déterminismes par l'originalité de

ses. liaisons. Il n'est pas un déterminisme « mécaniste' », et ne procède pas par heurt d'atomes J. il n'y.
a pas d'atomes psychiques. Il n'est pas non plus ce déterminisme « organiciste» par lequel les physiologistes entendent faire résulter les fonctions de,g: organes: les fonctions conscientielles ne sauraient être la résultal~te d'organes qui 1~' existent pas. Si donc on veut lui donner son vrai nom, il faut l'appeler, malgré l'oppositiol~ des mots, un détermil~isme « firtaliste», car les causes qu'il nous permet de déterminer sont beaucoup plus des raisons et des fins que des causes, au sens ordil1,aire et mécaniste de èl terme scientifique. Bref, l'originalité que nous avons constatée dans le courant de la conscience nous obligesans cesse à expliquer silnultanément ses phénomènes
par des causes emlJrUl~tées à ses conditions
0

nerveuses,.

et par des {ins emlJruntées à S01~activité personnelle. Il nous faut constamment envisager l'état de conscience, tal~tôt comme la résultante de processus physiologiques, et tantôt comme la manifestation spontanée de la vie intérieure; car, pour s'enraciner dans la vie du système nerveux, il ne saurait être dispeflsé d'obéir aux lois supérieures de la vie psychique. Ail~si, grâce à la collaboratiort constante du mécanisme d'en bas et du dynamisme d'en haut, collaboration cel~t fois prouvée empiriquement par les faits d~il~teractiol~ enJre les deux séries interdépendantes,.

XXIV

PRÉFACE

la conscieJ~ce ne cesse jamais de garder le contact avec la nature, et de se réaliser cependant en pleine autonomie spirituelle. Et, en dernier ressort, il {aut toujours fi?~ir par traiter les « résultantes» comme des « synthèses». C'est le moment de s'expliquer sur la conception que James s'est raite de la grande loi de synthèse psychologique. VI Il semble d'abord assez enfantin de vouloir relier à [{ant, pal' une filiation directe, tQUSles philosophes et tous les psychologttes qui ont parlé de synthèse après lui. La sY?1thèse est à tout le monde. S'il a eu la gloire d'e~ ~tablir des premiers l'impo1'1tance,Kal1t, c'est trop clair, a laissé place à des explications différentes de la sienne, sinon contradictoires. Chacun use de l'instrument selon gon propre système, ou, si vous voulez, selon son tempé1'1ament. Et il faudrait un sirtgulier parti pris pour {aire dériver ici les doctrines apostérioristes des doctrines aprioristes. Or, sur le terrain d'une science expérime1~taleJ celui auquel sè fixe énergiquement James, il ne peut y avoir que des synthèses a posteriori, aux anlipodes de la synthèse a priori de [{ant. Kant était co~ndamné aux synthèses a priori, du seul {ait que le problème qu'il se proposait de résoudre était celui de la possibilité de l'expérience et de la science, et qu'il el~treprenait à cette intention l'analyse de l'esprit pur. James veut ignorer résolument s'il y a un esprit pur, et partir de l'expérience concrète, dans laquelle il trouve engagé un esprit concret. Il ne" songr! à rien 1noins, l~OUSl'avons vu, qu'à l'en dégager. Il lui plaît, au cOJltraire, de ne saisir la conscience qu'à l'œuvre; il lui plaît de la trouver mêtée

PRÉFACE

xxv

jusqu'à cette Anschauung denJ [{ant a dédaigneusement fait la matière de la connaissance, matière à laquelle il ne permet d'exister que reçue dans les formes, les catégories' et les cadres de l'esprit. Il plaît à James d'envisager la c011science con~me indissolublement liée à l'objet de ses 'expérierlces, et comme l'éternel compagl10n de la nature) avec laquelle
«

elle va de compag11ie depuis de$ temps indé-

terminés, ce qui vaut à l'une et à l'autre comme un aju~ten~ent réciproque.» Il n' hésite pas enfin à dire que c'est fausser la conscience que de la séparer de la 11ature. - Q1le nous voici loi11 désormais d'une raison pure dictant à la nature ses lois, comme auta11t d'i1npératifs catégoriques aussi rigides que les impératifs cat.égoriques de la morale) et régentarlt les pllénomènes sans y compromettre sa pureté / ",4. lieu u de cette idole, nous avons une activité intellectuelle qui s'actualise en s'exerçant, et qui se lnesure au:c choses; réalité infinimeJ1t souple) dont les méthodes sont autant l'œuvre des objets auxquels elle s'applique que de sa sponta11éité propre. Et ce qtl' elle apporte d'e lle-même en ses opérations, c'est 'non. seulement un besoin de savoir et d'expliquer, mais plus encore U11besoin d'utiliser; si bien que ses connaissànces SOJ1ttoute.s pénétrées d'intérêts pratiques. On, peut êtr.e sÛr que Kant aurait aussi passionnément soustrait sa raison spéculative que sa raison pratique à ces intérêts, s'il eÛt jamais pu prévoir une telle intrusion des « pencha11ts» et des besoins dans la connaissa11ce. Ce serait le cai de rééditer, en e11modifiant l'application, la célèbre com]Jaraison aristotélicienne de la règle de fer des architectes athé11iens et de la règle de plomb des architectes lesbiens, dont l'une mesure les choses d'autorité, pour ai11si dire, et sans se plie,r à leurs angles, et dont l'autre épouse leurs moindres reliefs. Rien ne répùgne plus à la pensée de

XXVI

PRÉFACE

James que la conceptiort d'un esprit autoexistal~t, autosuffisant, disciplirtant urie matière amorphe,. la conscience est pour lui souplesse, dynalnisme et vie. Et qua1~d il aborde la question essel~tielle de l'unité et de l'identité du moi, s'il convient avec Kant que cette unité et cette identité expérimentales ne, ~Jnt. que fonctionnelles, tout de suite il se sépare de lui pour refuser à l'IcI1' tral~scendental le m01~opole de ces fonctions, qu'il réserve à la conscience elle-même et à sa personnalité empirique. Si l'on veut rapprocher de quelque autre le point de t'ue de James, il faut me1~tionner celui de tous ces savants contemporai1~s qui mènent une si féconde enquête sur les procédés m~thodologiques de l'esprit dans ses sciences,. qui, autr(!rnent dit, sans songer le moins du monde à un esprit pur, ni à.une expérience possible, ni à une science possible, al~alysent l'esprit en/gagé dans les expériences et les constructions scientifiques. De part et d'autre, les résultats ont ce sig1~e COmmlt1~qu'ils dégagent .des méthodes pl'utôt que des principes, des hypothèses plutôt que des catégories, et que, loin de faire obéir les choses à l'esprit, ils montrent l'esprit obéissa1~t aux choses, ou plutôt collaboranJ avec elles. Et sans doute une' critique se dégage de ces efforts convergents; peut-être lnême (et l'on ne saurait trop le souhaiter) e1~sortira-t-ib une nouvelle doctri1~e des catégories. klais l'on ne saurait s'abuser sur la sonorité kantienne de ces mots
« critique» et « catégories». Si la critique nouvelle

aboutit, comme l'ancienne, à marquer les limites de la connaissance, soit _en détail dans chacun de ses domaines d'apvlication, soit en général dans toutes nos connaissa')~ces réelles (non plus possibles), ces résultats a posteriori Tie coïncideront pas 'nécessairement avec les résultats que Kal~t a pellsé obtenir a priori. Et sans doute auront-ils une al/ire valeur pour

pnÉFACE

XXVII

des esprits modcTnes, auxquels 'nè plaisent, à juste. titre, que les résultats concrets, olJte1~use1~travaillant sur le conc.ret. Si, enfin, U11edoctrine des catégories se dégage et se précise, elle prel~dra un tout autTe se1~Sque la fameuse table kantienl1e des quatre tria:des conjuguées, où l'on découvrirait facilement, à la suite de Schopenhauer, quelques fausses fenêtres établies pour la sy'métrie de l'e11se1nble.Elle ne demandera plus sans doute à l'unité transcendentale de l'esprit et à la diversité de ses fonctions logiques les principes de sa propre unité et de la diversité de ses cadres; mais un fait solide et concret, la collaboration de l'expérience et de la pel1sée, de la 11ature et de la cO'rtscie11ce, ui fournira à la fois la diversité des l fonctio11S réelles de la connaissance et l'unité réelle de l'esprit. A lors les catégories ne sero1~t vrainic11t plus que les nléthodes suprêrY~esde la pensée.

VII C'est par cette triple indépendan,ce de la psycholo,gie à r égard de la métaphysique, de la physiologie et de 'la critique a priori de l'esprit, que la méthode de Jalnes affirme le mieux son originalité et S01~actualité, et qu'elle apparaît féco1~de et utilisable, non pas , ' sculel1lent dal~s l'ell~alyse scierttifique des c01nplexités de la consciel1ce, n1ais même hors de ce champ privilégié de ses applications. C'est en e/fet le propre des métltodes, plus encore que des pri1~cipes et des découvertes, de déborder immédiatement leur premier domaine d'application. La valeur purement psychologique de' la méth,ode de James se prouve évidemment d'abord par des résultats psychologiques. De ce point de vue, les Principles ne SOlît qtt'une a1nple justification et vérifica-

XXVIII

PRÉFACE

tion expérimentale de nouveaux procédés scientifiques. Ce sont ces résultats qui évidemment intéressent le plus W. James; à ce point qu'il n'a même pas éprouvé le besoin d'en dégager son Discours de la Méthode, par crainte peut-être de lui donner une forme abstraite et purement rationnelle. On fera bien surtout~ en lisant ce Précis, de remarquer comment se posent à nouveau n-ombre d'anciens problèmes, comment cessent de se poser des problèmes presque, classiques, tels que les pseudo-problèm,es de la création de l'espace et de l'extériorisation des perceptions, 'etc.~ comment encore se posent des problèmes nouveaux. Il s'en faut~ en effet, que Jam'es ait épuisé ici la féco1~dité de sa méthode, et qu'il pense avoir tout traité de la vie intérieure, ou tout dit sur ce qu'il a traité~ ou définitivement établi tout ce qu'il a pu. dire. En particulier, il a laissé à d'autres (et on peut le regretter) l~ soin d'achever sa psychologie du jugement, à laquelle il ne consacre mên~e pas 'lln chapitre spécial,. de même encore le soin d'appliquer ses procédés d'analyse et d'investigation à tout ce .domair~e

des « synthèses libres », comme l'a justem~nt appelé
Kant, et que jusqu'ici l'on a attaché à l'imagination (pourquoi? elles débordent tant l'imagination!) à titre de facultés créatrices. Il n'a fa~t ni la psychologie de l'invention, ni la psychologie de l'expéT'ie1~ce morale, ni la psychologie, de l'expérience esthétique; c'est-à-dire qu'il reste à traiter à son poi1~t de vue toutes celles de nos expériences où l'idéal joue le plus grand rôle, et où se marque le mieux la spontanéité de nos activités les plus profondes et les plus inexprimées, celles qui intéresseront toujours le plus les disciples de James. Mais en dehors de ces perspectives qu'elle ouvre en psychologie, sa méthode tait preuve encore d'une actualité singulière dans les voies qu'elle fraie aux
\

PRÉFACE

XXIX

solutions personnelles d'abord, et sans doute aussi à la solution imperso1~nelle et objective de maints problèmes philosophiques. Elle aide étonnamment, e1~ particulier, à faire le « tri» de ces pr:oblèmes, et à distinguer partout les conclusions métaphysiques des conclusions scientifiques, si souvent confondues dans des œuvres où les auteurs les entremêlen~ et les pressent en des nœuds gordiens apparemment inextricables'. Qui, par exemple, n'a éprouvé la si1~[Julière impression d'être séduit et convaincu par les si fines analyses psychologiqu'Js qui font le charmeR et la force de nos modernes intuitionnismes, et de ne pO'Llvoir suivre sans malaise toutes les déductions métaphysiques qui paraissent cepe,ndant en sortir comme d'elles-mêmes? Qui n'a éprouvé le besoin de s'assimiler les magnifiques résultats de la psycho-physiologie, et de les dégager 'du matérialisme par trop simpliste où elles se présentent com'me dans leur cadre naturel? Qui, enfin, n'a désiré arriver aux conclusions objectives de la critique, sans être obligé' d(3. passer par le laminoir de la raison pure, et sans faire grincer des formes et des catégories métalliques et rigides? Tous ceux que ces cauchemars ont hantés ne pourront que goûter une méthode qui leur permet de sérier les problèmes, et qui leur donne un critérium loyal et facile pour opérer partout la distinction de la science et de la métaphysique, et le sûr discernement des alliages. Ils jouiront de goûter à toutes les sciénces en les dégageant de tous les scientismes. Ils aimeront enfin à constater avec James que la science n'obstrue pas nécessairl.~tent les portes qu'elle ne saurait ouvrir, et qu'elle dégage même, à défaut d'avenues, des fenêtres authentiques sur des domaines otl elle n'entre pas, mais où le regard peut encore plonger sans son secours. Il n'est pas besoin~,

en effet, « de supprimer la science pour faire place à

xxx

pnÉFACE

lit croyance », de même qu'il n'est pas besoi9~ de supprimer la croyance pour faire place à la scie1~ce. [.la

méthode psychologique de James a ce dernier avantage de fixer ~eur domaine respectif à .chacune de ces deux activités, également essentielles à la vie de l'âme, et de trancher pour elles les délicates questions de délimitations de frontières. Elle ouvre à la croyance tout l' « au-delà» de la science. Pour être tant de "fois arrivé aux limites de cet au-delà, James s'est convaincu, comme on sait, de son existence, et a cédé à l'invincible tentation de l'explorer. - Mais nous n'avons pas à le suivre dans ces nouvelles excursions où .il s'est aidé de nouvelles mé(hodes, ni à parler de sa philosophie, qui n'est, à tout pre'ndre" que l'au-delà de sa psychologie.

Quelques mots, pour finir, sur l' hi$toiTe et l'esprit de' la traductio'n que nous offrons aux lecteurs français. L'initiative en rrevient à M. Bertier, qui l'entreprit de concert avec ses élèves' de l'Ecole des Roches. Mais les multiples occupations du directeur vinrent elltraver d'abord, puis paralyser bientôt, le trava'il du traducteur. C'est alors que je dus accepter l' hon11euTet la charge de mener à sa fin l'entreprise, cédant aux pressantes sollicitations et de M. Bertier luimême, et de M. Peillaube, désireux d'enrichir d'un excellent volume son excèllente collection, et de ftl. Cellerier, ardent zélateur de la psychologie de James en Europe, dont les conseils nous fitrent d'un si constant secours. Nous avions à choisir entre une traduction littérale, qui visât à satisfafre avant tout les professionnels, et une traduction libre, qui fût écrite en vue du grand p'ublic. L'une et l'autre méthode avaient

pnÉFACE

"XXI

l'inconvénie1~t de c.ontenter une catégorie de lecteurs et de mécontenter l'autre, c'est-à-dire d'èxclure une partie de ceux auxquels nous voulions être utiles. Nous avons donc, pour les satisfaire tous, opté pour une via media, où, ~out en respectant le plus possible le texte, nous avons che.Tché plus encore à respecter la pensée. De cette fidélité à la pensée, nous nous somrrtes fait une loi absolue,. et les quelques additions que nous avons cru devoir faire, soit dans le texte, et entre crochets~ soit au bas des pages, et en notes, n'ont pas d'autre but que de clarifier le sens de quelques passages obscurs pour des Français, ou de 1narquer l'actualité de quelques doctrines, que des lecteurs superficiels pourraient croire et dire défraîchies. Mais précisément parce que la traduction littérale expose lJlus que toute autre à trahir, il nous a fallu plus d'une fois prendre quelque liberté avec le~ n.ombreux anglicismes et américanismes dont surabonde la phrase s~voureuse, souvent plus « parlée» qu'écrite, de W. James. Si nous l'en avions cru luirnême, nous aurions pu sans doute pousser cette liberté jusqu'à la licen,ce,. car parmi les T'ecommandations qu'il nous a faites à diverses reprises revient tou-

jours celle d'éviter les dangers de

«

la littéralité».

« I detest too great literality in translations... l want your tra11slation not to follow words, but sense, and to read as if it "7ere originally composed in t11e frencl1 language.» Et au dernier moment, comme pour être encore plus net et plus pressant, il nous manâait en français: « Faites disparaître tous les tours anglais qui peuvent être restés. Corrigez vos épreuves pour la dernière fois comme si le texte anglais n'existait pas. » Nous avons ,donc cru devoir renoncer le plus possible au facile expédient de mettre entre parenthèses t(jUS les idiotismes. A tout -pre1~dre, les profession'tlels auraient tort de s'en plaindre; car ils n'auront

XXXII

PRÉFACE

droit de demander à une traduction de les de recourir au texte authentique- Pe1.lt-être lecteurs nous sauront-ils gré d'avoir évitlé par ces parenthèses l'~llure du livre, auquel nous avons voulu conserver, jusqu'en sa forn~e typographique, sa' physionomie originale. Bref, nous pensons avoir tout fait pour qu'on ait au moins l'illusion de l'ire l'édition française, plutôt que' la traduction, d'u1~e œuvre qui mérite 4 tant d'égards de ne pas rester prisonnière de sa langue. Si donc~ grâce à ce Précis, le Text-book arrive avec le plus possible de sa saveur, de sa vie, et surtout de son' don étonnant de suggestion, non seulement à ceux qui se consacrent d'office aux études psychologiques, mais encore à tous ceux que la psychologie intéresse comme l'instr'llment par excellence d'une culture générale, notre but sera parfaitement atteint, et }V. James sera ce qu'il doit être, un de nos classiques.
E. BAUDIN.

jamais le dispenser les autres de briser

AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION ANGLAISE (1892)

En cOlnposant cet abrégé de mes PrincIples of Psychology, je me suis proposé, avant lout, de lui donner la forme d'un livre à Inettre en les mains des élèves. Pour cela, il m'a fallu jeter du lest. J'ai sacrifié des chapitres entiers, et j'en ai récrit d'autres. J'ai omis tout ce qui a trait à l'histoire et à l'examen critique des,doctrinés, aux discussions métaphysiques, et, en général, tout ce qui ne présente qu'un intérêt purement spécuJatif. J'ai pareillement omis la plupart des citations, toute,s les référènces (1), et, je l'espère du moins, tout l'appareil technique que j'ai dû introduire dans mon grand ouvrage, Inais qui aurait par trop alourdi cet abrégé. Je laisse aux maîtres le soin de voir ce qui leur convient de reprendre de tous ces éléments, et de le joindre en leur enseigonement aux remarques personnelles que leur suggéreront les sujets traités. D'autre part, sachant par expérience combien est léger d'ordinaire le bagage de physiologie que les
(1) Nous avons cru devoir rétablir ces références dans notre traduction, pour ceux de nos lecteurs qui ne peuvent recourir aux Principles. (No D. T.)

XXXIV

AVANT-PROPOS

élèves apportent en psychologie, j'ai ajouté 'quelques courts chapitecs sur les difl"érents sens. J'aÎnle à penser que le point de vue où je me suis placé, c'est-àdire celui d'une psychologie envisagée COlnme science nalurel1e, ne pouera que se dégager plus nettement gràce à cet abandon de tout appareil critique, et à l'adoption d'une luéthode d'exposition plus simple et plus dogmatique. A peu près les deux tiers du livre sont neufs, 'ou écrits à nouveau; pour le re'ste, « les ciseaux et la colle» s'en sont ch~rgés. Je regrette de m'être trouvé dans l'impossibilité d'écrire quelques chapitres sur le plaisir et la douleur, sur l'esthétique et sur le sentiment moral. Je ne renonce cependant pas à combler cette lacune dans une édition ultérieure, si toutefois l'on vient à me le delnander. On me pardonnera de profiter de cet avant-propos pour m'expliquer f-ur la composition de nIes Principles. Les critiques qui ont parJé de ce livre lui ont, en . général, témoigné tant de bienveillance que ce m'est d'abord. un devoir de les en remercier cordialement. Toutefois, ils s'accordent unanimement à lui faire un même reproche, et à dire que ses chapitres se suivent sans s'ordonner, et que celte absence de plan donne l'ilupression d'aller à l'avenlure, sinon contre l'ordre naturel des questions. Et ils s'accordent .encore à excuser charitablernent ce défaut, en remarquall t qu'on ne saurait demander à une collection d'articles doerevue l'ordre systématique qu'on est en droitd'exiger d'un traité coulé, pour ainsi dire, dans un seul moule. Je crois néanmoins être en droit de. récuser n la fois et le reproche et l'excuse., Il me faut sans douLe èonvenir que l'ordonnance de mes chapitres n'a pas toule la netteté désirable; autremen t l'on ne comprendraÎt point que tant de gens l'aient pensé. Mais il nc s'ensuit pas que je n'aie suivi -aucun plan. Car, j'~\Î suivi un ordre, que je crois excellent: l'ordre pédu-

AVANT-PROPOS

xxxv

gogique. C'est l'ordre pédagogique qui m'a fait aIJer des données concrètes èt in1médiates de la vie intérieure aux soi-disant éléments psychiques, que, dans la nature des choses, nous n'apprenons à connaître qu'assez tard, et par le moyen d'abstractions. Sans doutê l'ordre i~verse, celui qui consiste à

« construire

»

les faits de conscience à l'aide « d'uni-

tés de composition », a pour lui le mérite de l'élégance de l'exposition et de la clarLé des tabies de lnatière ; mais la réalilé et la vérité concrètes sont trop souvent le prix donl on paie ces avantages didactiques. El je veux bien encore qu'en partant des « synthèses » primitives, je .me sois exposé à Inaints faux-pas; mais je me console facilement de cet inconvénient, en 'pensant qu'il est la rançon inévitable de l'ordre pédagogique. So'mme toute, et rnalgré mes critiques, je persiste à croire que l'absence de sJTslématisalioIl qu'on m'a reprochée est plus appaJ'ente que réelle. Je suis toujours convaincu que l'on prend de la conscience une connaissance autrement vivante, en retenant le plus longtemps possible le regard de l'attention sur ses états concrets, synthétiques et indivis, tels enfin que nous les donne notre expérience inllnédiate, qu'cn disséquant leurs cadavres pour en exlraire des élélnenls simples, nécessairelnellt abstraits et artificiels, et qui seront tout ce que l'on voudra", sauf des tlonnées naturelles (1).
t

(1) Dans ce Préci~~ j'ai donné tant d'étendue à l'analyse détaillée des sensations, que je suis revenu à l'ordre ordinaire. J'ai donc comlnencé par la sensation, mais sans penser pour cela qu~ cet ordre soit j n trinsèq ueInen t le Iueilleur. Maintenant que je ne puis plus rien changer à l'ordonnant c matérielle de filon livre, je m'aperçois que, pour l'enseig(cment, il vaudrait mieux faire suivre immédiatelnent le chapitre de l'habitude des chapitres SUI'la production des mouvements, sur l'instinct et sur l'émotion; de mème encore, que le cha-

XS.XVI

h.VANT-PROPOS

D'autre part, que mes critiques aient ou n'aient pas raison sur ce point de mon manque d'ordre, ils ont certainement tort SUI' le rapport qu'ils établissent entre fi1es chapitres et les articles de revue que j'ai publiés. A l'exception d'un seul, tous ces chapitres ont ét.é écrits spécialement pour le livre o'ù ils se trouvent, et non pour les revues où quelques-uns ont paru d'abord. C'est après les avoir composés que je les envoyai à ces revues, parce que la date de l'apparition du l,ivre lui-même me paraissait trop éloign~e. On aura sans doute toujours raison d'incriminer )'in.suffisance Jde Ines talents; mais vraiment l'on ne saurait sans injustice me reprocher de n'avoir pas 3pporté à la cornposition de mes Prinèiples tout le dévouement, le soin et l'attention dont ces talents m'ont rendu capable.
pitre du raisonnernent vient vraiment ~rop tard, et serait sans 90ute mieux placé à la suite du chapitre du moi. Je me permets de conseiller aux maîtres d'adopter cet ordre rectifié, encore que le fait d'avancer le chapitre du raisonnement doive entraîner quelques remaniements, d'ailleurs sans grande
Îln p Ùl' lan cc.

CHAPITRE

PREMIER

INTRODUCTION

OBJET,

MÉTHODE,

DIVISIONS

DE LA PSYCHOLOGIE

La Psychologie, pour me servir des termes excellents du professeur Ladd, est « la descr'iplion~ el /' explical ion des élals de conscience en lani q a' élals de' conscience ». Par états de conscience entendez les sensations, désirs; émotions~ connaissances, raisonnements, décisions, volitions, et autres faits de même

nature. Leur « explication » doit naturellement

com-

prendre l'étude et la détermination scientifique, dans la mesure où celle-ci est possible, de leurs causes, conditions et conséquences ilnmédiales. J'ai l'intention de traiter dans ce livre la psychologie comme une science naturelle. Ceci delnande un mot de commentaire. L'existence d'une Science unique s'étendant à toutes choses est un dogme qui trouve peu d'incroyants; on répète volontiers que rien ne pourra être complètement connu tant que tout ne sera pas connu. Cette Science universelle, une fois réalisée, serait la
«(

Philosophie ». l'lais elle est loin d'être réalisée:

au

2

CHAPITRE

PREMIER

lieu de cet idéal, nous n'avons guère que des ébauches de connaissances, recueiIlies en différents domaines, et gI:oupées sous des rubriques disti.nctes pour de simples raisons de comrnodité pratique, en attendant que leurs progrès ulterieurs les fassent s'intégrer au corps de la Vérité absolue. Ces ébauches provisoires sont ses « Sciences », au pluriel. Pour alléger son progralnnle, chacune de ce~ sciences doit se 'limiter aux pr'oblènles qu'elle s'est artificiellen1ent choisis, et ig'norer tous tes autres. C'est ainsi que chacune d'elles accepte sans discussion certaines

données~ laissant à d'aulres

branches de la « Philo-

sophie» le soin d'en approfondir le sens et la vérité. Toutes les sciences naturelles, par exeu1p]e, indifférentes à ce fait qu'une réflexion qui les' dépasse mène à l'idéalisme, s'accorde])t l'existence d'un nl0nde n1a tériel objectif et indépendant de l'esprit qui le PtiJ'çoit.

La nlécanique suppose que la malière a une « mas~c »
et met en jeu des « forces », deux terlnes dont elle donne une définition pureInent enlpirique, sans sc soucier des contradictions qu'ils présenlent it y regarder de plus près. La mécanique recC?nnaît égalelllent au 'mQuvement une existence indépendante de l'esprit, 111algré les difficultés impliquées dans ce postulat. PareilleIllent la physique se donne les atomes, l'action à distance, etc., sans critiquer ces hypothèses; et, sans disc~ssion encore, la chinlie adopte toutes les données de la physique, et la physiologie celles de la chimie. C'est sous le même angle étroit" et provisoire que la psychologie envisage leschoses. En plus de l'existence du Inonde Inatériel avec toutes ses déterIllÎ1~ations, que se donnent les autres sciences de la nature, elle s'accorde de nouveaux postulats qui lui sont propres, laissant toujours au. progrès de la philosophie le soin d'en éprouver le sens et la vérité.

INTRODUCTIO~

B

Voici ces postulats: 10 Il Y a des étals de conscience inslables, connus sous le nom de pensée's et de senlÙnellls, ou sous tel nom que l'on, voudra; 20 Ces états nous font connaîlr'e des choses qui sont ou des objets et phénomènes physiques, ou d'autres états de conscience; ces objets physiques peuvent être près ou loin de nous, dans l'espac~ et le temps; ces états de conscience. peuvent être ceux d'autres hommes ou nos propres étals passés. Ces deux postulats de la psychologie soulèvent deux problèmes critiques, celui de la « théorie de la connaissance» : con11llent un être peut-il en connaître un aulre? et celui de Ja « psycholog'ie ration,nelle (en. tant que distincte de la psychologie
)}

empï'rique) : comment peut exister cette chose singulière, « un état de conscience ? Sans doute on n'aura pas la pleine vérilé sur les états de conscience tant qÙe la théorie de la connaissance et la psychologie rationnelle n'auront pas dit leur dernier lllot. Mais en attendant l'on peut assen1bIer une somme énorllle de vérités provisoires sur les 'états de consçience, et ces vérités sauront, quand le' moment sera venu, s'intégrer à la plus large vérilé et recevoir d'elle leur interprétation. L'idée que je me fais de la psychologie envisagée COll1me science natur,elle est précisément celle d'un corps proyisoire de vérités relatives aux états de conscience et aux connaissances qu'ils ont l~ privilège de nOils donner. Quélque théorie que l'on soit, arnené à adopter clans la suite sur la matière, sur l'esprit et sur la connaissance, les ft\its et les IIois cle la psychologie ainsi comprise ne peuvent n1anqucr de garder leur valeur. Si, maintenant, des critiques trouvent que ce painL de vue de Rcience naturelle écourte par trop arbitrairement les choses, je les prie au llloins de ne pas b-lânler un
)

4

CHAPITRE

PREMIER

livre qui s'engage à ne point le dépasser: qu'ils le dépassenl eux-mêmes et le complètent de leurs spéc-ulations plus proiondes. Une étude incomplète est souvent une nécessité pratique. D'ailleurs, si l'on voulait traiter tous les problèmes que soulèvent les données et les postulats « scientifiques» que s'accordenl d'ordinaire les psychologues, ce n'est pas un volume mais un rayon de volumes qu'il faudrait écrire, - et je ne me sens nulleme1)t. la vocation de ce travail. Une dernière restriction: ce livre se confinera dans l'étude de la conscience humaine; Ce n'est pas qu'en ces derniers temps la vie psychique des animaux n'ait fait l'objet d'observations intéressantes; mais nous la négligerons ici, faute de place, nous contentant d'une allusion de-ci de-là, chaque fois que la psychologie des bêtes pourra jeter quelque lunlière sur la psychologie des hommes. Pour bien étudier la conscience il faut la placer dans le milieu physique qu'elle a po'ur mission de connaître; l'en séparer, c'est la fausser. La grande' faute de l'ancienne psychologie rationnelle a été d'ériger l'âme en un être absolu, pur esprit doué d'un certàin nOlnbre de facultés qu'il ne devait qu'à lui-même, et qui suffisaient à expliquer seules les diverses fonctions de la mémoire, de l'imagination, du raisonnement, de. la volonté, etc., sans presque qu'on éprouvât le besoin de rapporter ces fon~tions aux phénomènes particuliers dé l'univers au~quels elles ont pratiquement . affaire. Mais la psychologie moderne, plus riche et plus profonde, saisit entre nos facultés intérieures et la constitution des choses une adaptation qui ~a jusqu'au détail, et à laquelle nous devons de pouvoir vivre et nous développer au milieu de la nature. On peut remarquer déjà que nos aptitudes à contracter sans cesse de nouvelles habitudes, à nous rappeler

INTRODUCTION

5

des séquences, à abstraire les propriétés générales des choses et à leur associer leurs conséquences ordinaires, sont précisément les facultés' qu'il nous fallait pour nous gouverner dans un n10nde où l'uniformité et la varÎété se mêlent constamment. Mais il n'est pas jusqu'à nos .instincts et 'à nos émotions qui ne témoignent d'adaptations à des détails fort précis de ce même monde. En principe tout phénomène intéressant notre bien-être nous « intéresse» et nous excite dès une première rencontre: un objet dangereux nous remplit de crainte malgt'é nous; un poison nous soulève le cœur; un objet indispensable provoque nos désirs. Bref, le monde et l'esprit ont évolué de compagnie, ee qui leur vaut comme un ajustement réciproque. Cet~e harlTIOnie, telle qu'on la constate, sen1ble résulter d'un long ~change d'influences et « d'interactions» entre le dedans et le dehors. De l'à non1bre de théories évolutionnistes, dont on ne peut certes pas dire encore qu;elles sont définitives, n1ais qui ont au moins valu à tout notre sujet un renouveau de fraîcheur et de richesse, etfqui ont fait naître une foule de questions nouvelles. La conséquence principale de ce point de vue plutôt moderne est la conviction fortifiée de jour en jour, que la vie mentale est avant tout finalité, c'est-à-dire que nos diverses manières de sentir et de penser sont devenues ce q'u'elles sont parce qu~elles nous servent à rhodeler nos réaciions sur le rnonde extérieur. Parmi les fornlules récentes bien peu, en son1me, ont rendu autant de service~ à la .psycholog'ie que celle de Spencer: la vie psychique et la vie-physique ont une même essence, « l'adaptation des rapports internes aux rapports externes ». Chez les ànimaux inférieurs et chez les enfants, la conscience s'adapte à des objets immédiatement présents. Mais à mesure qu'elle progresse et se déveJoppe, eUe s'adapte à des objets de

6

CHAPITRE

PREMIER

plus en plus éloig~nés dans le temps et l'espace, et les saisit par des processus de raisonnement de plus en plus complexes et précis. La fin prenlière et fondamentale de la vie psychique est donc la conservation et hl défense de l'individu. Mais là ne s'arrêle point sa fécondité, qui se manifeste encore par des phénomènes secondaires et accidentels fort nombreux; elle peut même, si elle est mal « adaptée », alnener la destruction de l'ètre qu'elle doit servir. Prise dans son sens le plus large, la -psychologie devrait étudier toutes les espèce.s d'activités mentales, celles qui sont inutiles et nuisibles aussi bien que cel]e qui "est « àdaptée ». Mais l'étude des activités « nuisibles» de la vie psychique est l'objet d'une branche spéciale, la « Psychiatrie », science des maladies mentales, et -l'étude de ractivité « inutile» est renvoyée à l' « Esthétique ». Esthétique et Psychiatrie n'auront aucune place' dans ce livre. Tous les états mentaux, utiles, inutiles ou nuisibles, déterminent une activité corporelle. Ils amènent des changelnents invisibles dans la respiration, la circulation, la tension musculaire générale, l'activité glandûlaire ou viscérale, alors n1êllle qu'ils ne provoqueraient pas de mou~ements visibles dans les muscles de la vie volontaire. Ainsi, non seulelneilt des états de conscience privilégiés (telles les volitions, par exemple), mais lous les états de conscience, à titre d'états de conscience, fussentTils de pures pensées ou de purs sentiments, provoquent des mouvelllents. On le verra plus clairement et avec détails à n1esure que cette étude avancera. Posons ce fait, en attendant, cornme l'un des faits fondan1entaux de la science psychologique. Nous avons dit plus haut qu'il fallait étudier les « conditions» des états de conscience. La condition immédiate d'un état de conscience est une activité

INTnODUCTION

1

une légère obstruction du canal biliaire, une gorgée de purgatif, une tasse de café fort suffisent pour changer du tout au tout à ce 111oment-là les idées d'un homme sur la vie. L'état de notre circulation fait plus que nos principes rationnels pour déterminer notre humeur et nos résolutions: on est à nerfs ». l'occasion uri héros ou un lâche selon ses Dans nOlnbre de cas cle folie (non pas dans tous évidemment) on a trouvé 'des altérations visibles clans les tissus du c~rveau. La destruction de telle partie des hémisphères entraîne la perte de telle mémoire 0:1 de telle habitude motrice (nous retrouverons ces phénomènes à propos des aphasies). Si maintenant l'on réunit tous les faits de cet ordre, une conception simple et radicale se fait jour dans l'esprit: l'açtivité mentale pourrait bien n'être partout et toujours qu'une fonction de l'activité cérébrale, variant avec elle, et
({

déterminée des hémisphères cérébraux. Cétte propositiol1 est fondée sur tant de faits palhologiques, elle sert si souven.t de base aux raisonnen1ents des physiologistes, qu'elle est presque un axiom~ pour toùt esprit initié aux études médicales. Il serait difOcile cependant d'établir par une preuve brève et pérenlptoire une dépendance absolue de l'activité mentale par rapports aux changements nerveux. Au moins ne peut-on ignorer l'existence d'une certaine dépendance empirique et générale. Pour comprendre à quel point notre esprit est à la merci des accidents physiolog'iques. on n'a qu'à considérer avec quelle rapidité un coup sur la tête, une hélllorrag'ie soudaine, une crise d'épilepsie, une dose exagérée d'alcool, d'Qpium, d'éther ou de protoxyde d'azote, abolissent la COl1. science (pour autant que nous en POUVQllSjuger); et avec quelle facilité l'altèrent de moindres doses de ces substances, de 1110indres accidents, ou même une sin1ple fièvre. Quand les circonstancies . s'y prêtent, J

8

CHAPITRE

PRE)lIER

lui restant c'Ol1stamment relative comme l'effet à sa Cquse. Cette conception est l'hypothèse fondamentale qui sert de trame à la « Psychologie physiologique» de ces dernières années. Elle sera l'hypothèse fondamentale et la trame de ce livre. Prise à l'absolu, elle risque sans doute de faire un principe :Universel de ce qui n'est en réalilé qu'une vérité partielle. lVlais le seul moyen de luarquer avec certitude s~s insuffisances, c'est de l'appliquer sérieusement à tous les cas qui peuve~1t se présenter; épùiser les applications que cOlllporle une hypothèse est vrai, et so'uvent le seul moyen de déterII!iner ses limites. Je n'hésite donc pas fi inscrire, au début de ce livre, le postulat que la corrélation constante des états cérébraux et des états psychiques est une loi naturelle. L'usage critique et détaillé que nous en ferons fera parfaitement voir ce qu'il peut expliquer et ce qu'i~ n~ peut expliquer. A quelques lecteurs un tel postulat paraîtra sans doute du matérialisme a pl}iol~i, eL du llloins justifiable. En un sens il est évidemment matérialiste: il met. le supérieur à la merci de l'inférieur. Mais dans un autre sens it n'est plus matérialisle du tout. Dire en effet que l)apparilion de la pensée relève de lois mécaniques (car les lois cérébrales ne sont au fond que des lois n1écaniques selon une autre hypothèse fondamentale, celle de la physiologie), ce n~est aucunement expliquer la nature de la pensée: c'est simplement constater le fait de sa dépendance vis-à-vis du cerveau. Tel affirme le plus catégoriquement.ce fait qui souvent en proclame à plus haute voix le mystère et professe plus que personne l'impossibilité d'expliquer jamais rationnellement par une cause matérielle la nature intime de la conscience. Il faudra sans doute plusieurs générations de psychologues pour éprouver l'hypo-

INTRODUCTION

9
l..&e~

.llèse de cette dépendance avec quelque lninutle.

livres qui la postulent resteront jusqu'à un certain point sur un terrain conjectural; mais on ne saurait oublier que les sciences doivent constamment courir ce risque, et qu'elles n'avancent d'ordinaire qu'en zigzags, allant d'une formule absolue à une autre formule absolue dont les excès corrigent ceux de la première. En ce moment la psychologie court une bordée matérialisle; il faut la laisser courir et lui accorder son franè sillage, dans l'intérêt du succès final, qu~nd même on serait certain qu'elle n'atteindra jamais le port sans virer de bord une fois de plus. Une seule chose est parfaite~ent certaine, c'est qu'une fois intégrées au corps achevé de la Philosophie, les forn1u~es de la psychologie prendront un sens tout à fait diflérent de celui qu'elles suggèrent maintenant qu'elles sont encadrées dans une science naturelle abstraile et tronquée, - sf nécessaire et si indispensable que soit pratiquement ce cadre pr.ovisoire. Les divisions'de la Psychologie. ~ Nous allon& donc autant que possible étudier les états de conscience en corrélation avec leurs conditions nerveuses probables. Il est admis aUJourd'hui que le système nerveux n'est qu'une lnachine à recevoir des impressions et à décharger des réactions utiles à la conservation, et, à la défense de l'indi v~du et de l'espèce, (ceci ne dépasse certainement pas les connaissances physiologiques du lecteur). D'où une Anatolnie du systènle nerveux -divisée en trois grandes sections où' l'on trai te : Iodes fibres qui amènent les courants; 20 des organes centraux qui leur donnent une direction nouvelle; 30 des fibres qui les ran1ènent vers l'extérieur.

La Physiologie nous offre la sensatio~, la réflection

10

CHAPITRE

PREMIER

des centres et le mouvelllent, comme répliques de ces trois divisions anaton1iques. En Psychologie nous pouvons diviser notre sujet suivant un plan analogue et traiter successivement de trois modes fondamentaux de la conscience et de leurs conditions. Le premier sera la Sensation; le second, la Cérébration ou Intellection\; le troisième, la Tendance à l'Action. Division très vague, sa-ns doute, mais pratique et corpmode dan~ un livre comme celui-ci, - ce qui nous perlnettra de négljger toutes les objections qu'on peut lui faire.

CI-IAPITRE

II

DE LA SENSATION EN GÉNÉRAL

Les courants nerveux afférents sont les seuls excitants 'normaux de l'activité cérébrale. - Le cerveau, où se trouvent les centrés nerveux, est entouré chez l'ho1l1111e de plusieurs enveloppes épaissès qui le protègent contre l'action directe des force~ du lnonde extérieur, savoir: les cheveux, le cuir chevelu, très ~erré, le crâne et geux Inembranes, dont l'une est fort dure. De plus, COlTIme la lTIoëlle épinière, il baigne et flolte dans un liquide séreux. Grâce à tout celp les seules excitations qui peuvenb l'atteindre sont: 1° ou d,es chocs mécaniques extrêmement émoussés et faibles; 2° ou des changelnents qualitatifs et quantitatifs dans sa provision de sang; 3° ou des courant~ amenés. par les nerfs dits afférents 'ou centripètes. Les chocs lTIécaniques, en général, restent sans effet; les changements du sang n'ont guère qu'une action passagère. Au contraire, les courants nerveux i,Dnuent extrêmement sur la vie du cerveau, soit au mOInent de leur arrivée, soit au moment de leur sortie par les voies d'échappement; ces- voies, creusées à même la substance nerveuse par les courants, sont,

12

CHAPITRE

II

pour l'anatomiste, autant de sillons plus ou lllojns permanents de la structure du cerveau, et, pour le physiologiste", autant de canalÜ~ations de son activité future. Chaque nerf afférent vient d'un point déterminé de-la périphérie; une force particulière du monde extérieur provoque et règle son activité interne. Il reste d'ordinaire insensible aux autres forces; ainsi les nerfs optiques. ne peuvent être ilnpressionnés par les ondes sonores, ni les nerfs de la peau par les ondes lumineuses; le nerf lingual n'esi pas excité par des effluves odorantes, et la chaleur n'affecte point le nerf auditif. Chaque nerf se choisit parmi les vibraItions du monde extérieur une catégorie à laquelle seule il répond. Il résulte de là que nos sensations forn1ent une série discontinue, ~risée par d'ênormes brèches. Nous n'avons aucune raison de supposer que l'ordre des vibrations du monde extérieur est aussi discontinu que l'ordre dé nos sensations. Entre les dernières ondes sonores perçues et les premières ondes calorifiques perceptibles, c'est-à-dire entre les 40.000 vibrations à ]a seconde, qui sont le nlaximum sensibile de l'audition, et les billions probables qui constituent le nlaximum sensibile de la sensation.thermique, la nature 40it avoir réalisé quelque part d'innombrables séries intermédiaires que nous ne percevons pas, faute de nerfs appropriés. Le processus des fibres elles-mêmes est très vraisemblablement identique ou à peu près pour tous les différents nerfs.

C'est le

«

courant nerveux ». Mais ce sont des caté-

gories" différentes de vibrations extérieures qui déclanchenf ce courant: celles dy la rétine ne sont pas celles de l'oreille; 'chaque sens a les siennes qu'il recueille à l'aide d'un appareiL terminal ad hoc. De même que 'nous nous servons d'une cuiller pour prendre la soupe et d'une fourchette pour prendre la