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Absence du père et séparations

De
274 pages
L'augmentation des divorces a produit de fait une absence du père dans la vie quotidienne de l'enfant. La fonction paternelle du père en est-elle pour autant affectée ? Que signifie l'augmentation des consultations pour des enfants et des adolescents lors des séparations conjugales ? Cet ouvrage étudie la fonction du père, à l'aide d'exemples cliniques, et dans le champ social, dans le but de définir toutes les modalités de l'absence du père et de produire des outils de compréhension pertinents pour l'accompagnement des familles.
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ABSENCE DU PERE ET SEPARATIONS
I

\

(Ç)

L'Harmattan,

2009

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09964-7 EAN : 9782296099647

Claire METZ

" ABSENCE DU PERE ET SÉPARATIONS

L'Hannattan

Avertissement:

Par séparations,nous entendonsici les nepturesco,!jugales

"Dans le Conseil de Pierre de Fontaine (rédigé entre 1253 et 1259), manuel de droit coutumier picard, le législateur excuse le père qui ne se rend pas au tribunal si, dans les trois jours qui ont précédé la tenue du plaid, il a perdu un enfant de trois mois. On considère que la douleur qu'il ressent le dispense de cette convocation et l'autorise à rester
avec les siens. "

Jean Delumeau, Daniel Roche dir., Histoire des pères et de la paternité, 2000.

"La femme d'antan, vouée à être fiancée officiellement, mariée religieusement, installée bourgeoisement, ardemment fécondée et douloureusement accouchée" Alice Fern'!)', L'Elégance des veuves, 1995.

ft. ..II s'était crée des espèces de clubs, d'associations, de sectes,
dominés par une haine sauvage envers les vieilles générations comme si celles-ci étaient responsables de leur mécontentement, de leur mélancolie,

de leurs désillusions, de leur malheur qui sont le propre
depuis que le monde surtout est monde. en banlieue. Et .." la nuit, des bandes déchaînaient,

de la jeunesse
de jeunes se

Dino Buzatti, Le K, 1967

SOMMAIRE

Introduction
PREMIERE PARTIE

.13

L'ABSENCE DU PERE DANS LE CONTEXTE HISTORIQUE, SOCIAL ET JURIDIQUE
CHAPITIΠPREMIER

L'INSTITUTION

DU PERE AVANT 1993

Du paterfamilias aux pères du 19ème siècle 18 1804-1970 le déclin de la "puissance paternelle" . . . . . . . . .. . ..20 1804: la figure du "père à poigne"(20) -la figure du père carent (23). 1970-1987 la fin de la "puissance paternelle", tournant de ,. . . 1mstltutlon du pere. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . 25 ' Qu'est-ce qu'un père? Les modalités d'absence du père (26) - Qui est le père? La figure du "nouveau père"(31).
CHAPITIŒ
II

LESNOUVEAUX FONDEMENTS DE LA FONCTION PATERNELLE
Le contexte démographique 37 Les couples: banalisation du concubinage (38) - Le divorce est-il un phénomène de société? (39) Généralisation de l'emploi des femmes vivant en couples (40). Le contexte juridique . ... . . ... ...43 La loi de 1993 : vers l'autorité parentale pour tous les pères (43) - La loi de 1994 : filiations paternelles protégées dans le cadre des PMA, fragilisées par la loi sur la bioéthique (45) - La loi de 2002 : l'autorité 9

parentale pour tous les pères et la fin du soupçon (47) - Les difficultés restantes liées aux aspects légaux du divorce (51) - La réforme du divorce (56). Le contexte familiaL .57 Enjeux psychiques des ruptures et conflits (57) - Les séparations parentales ont-elles des effets spécifiques? (61). Le contexte sociaL 70 L'autorité et la crise du monde occidental (72) Persistance du père fort dans l'imaginaire (73) Discontinuité du familial et du social (73). Conclusions 75
DEUXIEME PARTIE

APPROCHE

CLINIQUE

DE L'ABSENCE DU PERE
III

CHAPITRE

THEORIE DU SUJET ET DE LA FONCTION DU PERE La fonction paternelle .81 Le père freudien (82) - Père symbolique, père imaginaire, père réel (82) - Comment cette fonction opère-t-elle ? (90) - La forclusion du Nom-du-Père (93) - Les critiques (95) - Les trois registres du père aujourd'hui (105) - Synthèse (107) Absence du père et fonction paternelle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .110 Le garçon et l'absence du père (110) - Le développement sexuel de la fille (124) - La vie amoureuse dans le champ psychanalytique (154).
Synthèse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...162
CHAPITRE IV

PRESENTATION

DE LA RECHERCHE
CHAPITRE v

CLINIQUE

ETUDES CLINIQUES

10

Refus de visites chez le père. . .. . .. . .. . .. .. . . .. . .. . .. . .. . ... .167

Antoine (167) - François (172) - Céline (185).
Refus de la nouvelle partenaire du père Martin (191) - Isabelle (202). Rupture totale entre père et enfant Romain (206) - Vincent (210). Déclenchement de symptômes d'angoisse Géraldine (214) - Emilie (222).
Agressivité. ..................................................

.191 206 .214
225

Bertrand (225). Absence d'investissement scolaire .. . ..234 David (234) - Milena: l'absence de père symbolique (239)
CHAPITRE VI

ETUDES DES FACTEURS EN JEU Le sens de l'absence du père ..245 L'exclusion des pères (246) - L'emprise de la mère et le "père réel"(246) - Transgénérationnel et absence du père (247) - L'autre parent représente un danger (249). Eléments de compréhension et perspectives . .250 Absence du père: temps social (251) Absence du père: temps familial (253) - Présence du père? (257) Excès de mère? (258) - Défaut de transmission? (259)

-

Bibliographie Remerciements..

.. .

. .. .

...

.261 .. . ..271

11

INTRODUCTION
Au cœur des mutations qui caractérisent le lien fatnilial contemporain, la rupture du lien père-enfant lors des divorces est largement pointée du doigt depuis les années 80. La résidence principale de l'enfant est majoritairement confiée aux mères lors des séparations conjugales et cela est un des facteurs de l'absence du père de famille dans la vie quotidienne de l'enfant. Mais l'absence du père lors des divorces et des séparations est-elle responsable de tous les maux qui lui sont attribués depuis environ les années cinquante, de la toxicomanie à la délinquance et à l'échec scolaire? On note depuis cette époque la stigmatisation continuelle et systématique des pères absents, des familles monoparentales et des familles divorcées. Par ailleurs, le nombre croissant de consultations d'enfants et d'adolescents en souffrance, liées aux suites de divorces ou de séparations, pose évidemment question. Les évolutions de la société depuis la fin du patriarcat ont si profondément modifié notre perception du père que nous ne savons plus ce qu'est un père, ni même qui est le père. Les critères de désignation du père se sont multipliés tandis que ses fonctions sociales se sont disjointes, entre éducateur, géniteur, père légal, sans compter les fonctions psychiques nécessaires à la construction subjective de l'enfant. Ainsi, dans ce contexte d'absence du père de famille lors des divorces et séparations, peut-on préciser si certaines de ces fonctions défaillent et selon quelles modalités exactement? Le propos de cet ouvrage est d'appréhender et d'approfondir l'absence de ces différentes fonctions du père dans les champs historique, social et juridique, ainsi que dans le registre de la construction psychique. Les études cliniques constituées par les enfants et adolescents reçus en

psychothérapie et entendus avec leurs parents, pennettent alors d'étudier lors de l'absence du père de famille, si certaines de ces fonctions du père font défaut et quels sont les facteurs impliqués. Le lien entre la subjectivité et le fait social qui est le fil rouge de cet ouvrage s'articule selon le principe de P. Legendre: le sujet devient père en deux temps, le temps social où il rencontre l'institution du père telle que la société la conçoit et le temps familial qui relève de la construction subjective. Le sujet devenant père effectue des remaniements subjectifs et rencontre le discours qui institue le père comme fonction dans le domaine social1. C'est pourquoi, il s'agit d'approfondir ce que la société a produit comme discours sur l'institution du père (lois, décisions etc. concernant le père) et comme modalités d'absence du père, ce qui constitue la première partie de cet écrit, qui étudie les champs historique, juridique et social. Enfin, la deuxième partie comprend l'étude de ce que la psychanalyse entend par père et par absence du père, ainsi que des présentations de cas cliniques constitués par une population d'enfants et d'adolescents venus consulter en CMPP à la suite d'un divorce ou d'une séparation parentale. La recherchez porte sur les données discursives issues des psychothérapies, dans l'après-coup des traitements et en préservant l'anonymat de chacun. L'ensemble pennet d'éclairer les enjeux psychiques en cause pour chacun dans l'absence du père lors des divorces et séparations, au regard du discours qui fonde l'institution du père dans le social, pour des pères, des mères, des enfants qui ont traversé la période troublée des quatre dernières décennies.

1 P. LEGENDRE, L'Inestimable oijet ciela transmission,Fayard, 1985. 2 Cf. C. METZ, ''Absence du père et sotiffrances p.rychiqueslors des divorceset

séparations", Thèse,

Strasbourg

J, 2003.

PREMIERE

PARTIE

L'ABSENCE DU PERE DANS LE CONTEXTE HISTORIQUE, SOCIAL ET JURIDIQUE

"Là, les mœurs sont patriarcales: l'autorité du père est illimitée, sa parole est souveraine,. il mange seul assis au haut bout de la table, sa ftmme et ses erifants le servent, ceux qui l'entourent ne lui parlent point sans emplqyer certaines formules respectueuses, devant lui chacun se tient debout et découvert. " Honoré de Balzac, Le médecin de campagne, 1933

"Chercher le bonheur dans cette vie, c'est là le véritable esprit de rébellion. Quel droit avons-nous au bonheur? Nous devons faire notre devoir, madame, et votre devoir était de demeurer auprrs de l'homme
vous étieZ unie par un lien sacré. " que vous aviez choisi et auquel

Henrik Ibsen, Les revenants,1881

CHAPITRE

I

L'INSTITUTION DU PERE AVANT 1993
Comme l'ont affirmé les travaux d'anthropologues1 et de psychanalystes2, l'étude historique des figures du père, par ses variations, prouve que la paternité est une invention humaine. Afin de comprendre les bouleversements qui affectent la paternité aujourd'hui, et l'absence du père est un de ces changements, il nous est nécessaire de remonter dans le passé pour analyser ces figures du père qui ont constitué notre histoire. C'est pourquoi nous effectuons une rapide étude de l'institution du père au cours des âges. Cette recherche nous permettra de déterminer les conditions d'absence du père dans les champs historique, social et juridique.

Des psychanalystes3 et l'historien du droit P. Legendre 4
considèrent que les repères symboliques sociaux de la paternité ont volé en éclat. Ainsi, la première modalité d'absence du père que nous étudierons est l'absence de repères qui est le produit d'un lent déclin dont nous retiendrons ici les principales étapes.

1

2

J. LACAN, Les Complexes familiaux, Navarin, 1984; F. HURS1EL, "Malaise dans lafiliation paternelle: que devient lafonction du tiers ?", Filiations II, Cliniques Méditerranéennes, 2001, nOM, Eres ; J.-J. RASSIAL, "La Division du Père", Filiations II, Cliniques Méditerranéennes, 2001, n° 64, Eres. 4 P. LEGENDRE, L'Inestimable oijet de la transmission,Fayard, 1985.

3

C. LEVI-STRAUSS, Les Structures élémentaires de la parenté, 1967. LACAN, Le Séminaire Uvre III. Les p[Jchoses, 1955 - 1956, Seuil, 1981. J.

Du "pateifamilias"

aux pères du 1ge siècle

Les fondements du statut juridique du père dans notre code civil s'enracinent dans le droit romain. Les caractéristiques du "paterfamilias" sont la puissance absolue dont fait partie le droit de vie et de mort sur l'enfant, quel que soit son âge. La paternité romaine découle d'une adoption, c'est un produit de la loi qui signifie qu'être géniteur ne suffit pas en soi pour accéder au titre de père.
"Le fondement juridique de la paternité
1

réside ainsi dans la volonté

d'un homme de se constituerpère. "

C'est pourquoi

nous parlons

d'institution du père qui est une construction juridique et culturelle. A partir du 16e siècle et des réformes religieuses, la paternité devient véritablement l'effet nécessaire du mariage qui apparaît d'abord religieux2. Deux éléments fondamentaux intéressent ici cet ouvrage: d'une part, cette importance accordée à l'institution du mariage va nouer toutes les fonctions du père dans la personne du mari. Le père devient "celuique le mariagedésigne".D'autre part, le père en tire un regain d'autorité, il apparaît comme le garant de l'ordre public et le pilier de la société patriarcale, jusqu'au Prince ''pèrede ses s'!iets".3C'est l"'âge d'or' du père, qui va de la Renaissance jusqu'à l'époque des Lumières, et qui, nous le verrons, imprègne toujours notre imaginaire. A la fin de l'Ancien Régime, "le seul père est le père de famille, à la fois
géniteur, éducateur et vecteur du patrimoine et du nom".4

La révolution s'en prend à la fois au roi qui est exécuté et au droit du père qui est radicalement transformé, le fait le plus marquant étant l'abolition de la puissance paternelle.
1

J. MULLIEZ,

"L'Age d'or du souverain",J. DELUMEAU, D. ROCHE
2000, p 44.

dit., Histoire despères et de la paternité, Larousse-HER, 2 Ibidem. 3 Idem, p 41.

4 Id.,

P 291. 18

C'est pourquoi cette étape est déterminante pour notre recherche sur l'absence du père, car en brisant ce que les repères symboliques sociaux de la paternité avaient d'intangible, elle est à l'origine de leur déclin, ceci dit sans nostalgie. Ainsi, bien que la Révolution ne soit qu'une brève parenthèse, et que le Code Civil de 1804 restitue aux pères la quasi-totalité de leur pouvoir, le père du 1ge siècle sera progressivement dépossédé de sa puissance. C'est l'essor de l'industrialisation au 1ge siècle qui achève graduellement de briser la figure du père tout-puissant. A cette époque, la puissance du père ne subsiste qu'en famille, elle n'est plus relayée dans la société, elle n'est plus appuyée par l'Etat qui procède au contraire à un contrôle des familles, en particulier du père. Ce contrôle étatique s'accompagne de deux phénomènes très importants, qui sont décisifs pour notre recherche sur l'absence du père. Le premier phénomène correspond à l'émergence de la distinction entre "bon" et "mauvais père", alors que la question ne se posait auparavant ni dans les lois ni dans les représentations collectives. Au 1ge siècle, on considère d'emblée que les mauvais pères appartiennent à une classe pauvre, victimes de l'alcoolisme et de la misère!. Dans quelle mesure ces représentations collectives du mauvais père imprègnent-elles encore insidieusement notre vision du monde? Rappelons que le père absent se constitue comme une catégorie de mauvais père depuis les années cinquante. Le deuxième phénomène est également essentiel pour notre étude: il s'agit de l'introduction des spécialistes entre les pères et leur famille. A partir de ce moment-là naît la représentation d'un père soupçonnable qui ne concerne au départ qu'une catégorie de pères. Or un effet de l'industrialisation, à savoir l'éloignement grandissant entre le
F. HURSTEL, La Fonction paternelle atiourd'hui en France: questions d'actualités et problèmes de théorie, Thèse d'état, ULP, Strasbourg, 1991, p 160. 19
1

domicile et le lieu de travail, touche aussi les pères de familles aisées. La suspicion atteint alors tous les pères de famille sans distinction de ressources. De plus, le père cède la fonction d'éducateur à la mère qui est relayée ensuite par l'école devenue obligatoire. C'est pourquoi la notion de père absent apparaît dans le discours des spécialistes de l'enfance et de la famille, et se conjugue à celle de père soupçonnable. Le thème de l'absence du père trouve donc son origine au 1ge siècle. Au terme de ce siècle, l'exercice de la fonction paternelle est profondément bouleversé. L'enracinement millénaire du statut et des représentations du père est en grande partie détruit et les repères de la fonction paternelle apparaissent nouveaux et fragiles. La solidarité entre l'Etat et le père, qui se faisait jusque-là au détriment des droits de l'enfant et des droits des femmes, a cédé. Nous allons explorer les étapes de la chute historique du père "puissant", dont chacune fut accompagnée de l'émergence d'un signifiant spécifique issu des lois.

1804-1970

: le déclin de la ''puissance paternelle"

Les interrogations contemporaines sur l'institution du père et sur le déclin des repères sociaux symboliques de la paternité prennent sens à la fois dans les origines lointaines que nous venons de parcourir et dans les nouveaux concepts qui naissent à partir du Code Civil de 1804. 1804: la figure du "père à poigne" Le Code Civil de 1804 restaure la "puissance paternelle" que le père venait de perdre à la Révolution, mais les idéologies sous-jacentes et les réalités diffèrent de celles de l'Ancien Régime. Sous celui-ci, la puissance paternelle provenait de la nature, si bien que la caractéristique 20

principale de cette puissance était d'être intouchable. Mais le développement de la société industrielle requiert l'autonomie de ses membres, qui s'accommode très mal de la soumission des fils à leurs pères. C'est pourquoi les droits des pères sont désormais limités de manière à laisser une autonomie économique aux fils majeurs. En 1804 le mode de désignation des pères est étroitement lié au mariage. Le mariage et la filiation paternelle sont si intimement liés que nous concevons pourquoi, après 1972, l'augmentation brutale des divorces et des concubinages est venue ébranler le statut familial dans ses fondements même et toucher de plein fouet l'institution du père. Or c'est dans le code de 1804 que s'origine ce mouvement par l'introduction du divorce. La puissance paternelle n'est plus intangible. N'étant plus une loi de la nature, elle ne cessera dès lors d'être attaquée pour disparaître finalement. La société du 1ge siècle est soucieuse de protéger ses biens si bien qu'elle rejette radicalement les enfants qui ne sont pas légitimes, juridiquement car ils sont écartés du droit et socialement ainsi que l'attestent les termes de "bâtard", "bâtardise". La puissance paternelle n'est pas définie juridiquement pour les enfants naturels. Or, lorsqu'en 1972 le nombre des mariages s'effondrera, la proportion d'enfants naturels s'élèvera brusquement, et le vide juridique qui caractérisait les liens entre ceux-ci et leurs pères se fera cruellement sentir. En conclusion, les prémisses de la situation des années 1970-1990 s'amorcent en 1804. Le décrochage en 1972 des courbes des mariages et des concubinages laissera les pères et leurs enfants dans une incertitude réciproque dès lors qu'ils appartiennent à une famille non-maritale, ce qui est le cas dans les divorces et séparations qui constituent le cadre de cette recherche. La question de l'absence du père sera alors brutalement posée. L'introduction du terme de puissance paternelle dans les lois aura pour conséquence de produire dans les 21

représentations collectives des effets imaginaires que nous percevons encore aujourd'hui. Les signifiants issus des énoncés des lois ont des effets imaginaires au sens où ils
construisent "une image particulière historiquement datée de père".
1

C'est l'image du "père à poigne." Le père ne se doit-il pas encore aujourd'hui d'être fort et autoritaire? N'est-il pas toujours de ce fait défaillant dans sa réalité d'homme? Face à certains problèmes, qu'ils soient d'ordre public ou privé, la réaction n'est-elle pas toujours prompte de faire resurgit et d'évoquer le père "fort", posant les "limites", qui a manqué? Bien que ces signifiants soient historiquement datés, la figure de père qu'ils véhiculent se présente comme la référence immuable du père, suscitant nostalgie et récriminations. Or rien ne permet d'affirmer que les pères aient été globalement meilleurs pères autrefois. Il semble que deux ordres de confusions se superposent. La première confusion produit l'idée que cette figure imaginaire est la référence éternelle du rôle du père, alors qu'elle émane d'une période historique bien précise. La deuxième confusion provient d'une superposition de deux ordres différents: la structure psychique et l'histoire. Chacun porte en lui un "père idéal" tout-puissant que la psychanalyse définit dans le cadre de la structure œdipienne et désigne par "père imaginaire", concept que nous préciserons dans notre deuxième partie. C'est le fait de confondre "père à poigne" et "père imaginaire" qui amène à croire que les références du premier peuvent valoir de tout temps. Cette analyse me paraît importante à souligner car les discours entendus tendent souvent à regretter que les pères actuels ne soient pas plus des pères à poigne. Les mères elles-mêmes, dans le cadre des consultations, disent souvent leur désarroi personnel face à l'exercice de l'autorité. L'autorité parentale leur revient
1

F. HURSTEL,
et problèmes

La Fonction paternelle al-fjourd'hui en France: questions
de théorie, op.cit., p 174.

d'actualités

22

désormais comme au père depuis 1970 mais elles ne savent pas comment l'exercer tant la figure de l'autorité reste dévolue au père, y compris dans l'esprit des mères.

La figure du "père carent"
L'affaiblissement de la "puissance paternelle" se fait en plusieurs paliers, chacun inauguré par une loi. Là encore, les signifiants véhiculés par les nouveaux énoncés des lois ont des effets imaginaires d'où surgit la figure du "père carent." La "déchéance des pères inilignes" Il est nécessaire de mesurer ici toute la portée symbolique de cette loi de 1889 et des signifiants qui la formulent: "déchéance" et "indignité." En effet, ce n'est pas tant son application pratique, qui restera toujours infime, que son sens et sa portée qui nous intéressent ici. Alors que, depuis des siècles, la figure du père est immuable et toute-puissante, le père devient susceptible d'être déchu pour la première fois de notre histoire. C'est l'acte de naissance légal du "mauvais père"1. Pour exercer la surveillance des familles, des pères, les spécialistes entrent en scène. C'est pourquoi à partir de cette date, un phénomène très important pour cette recherche entre en jeu: le regard des spécialistes se focalise sur la personne du père dans un contexte de suspicion. Le discours sur le père absent hérite de ce regard. Cette vision néglige les enjeux qui se nouent entre les deux parents. Le père est soupçonné, les mères sont perçues comme naturellement aptes à élever les enfants. Deux conséquences contemporaines en découlent: d'une part, lors des divorces et des séparations, la justice confie principalement les enfants aux mères, ce qui a pour effet
1

F. HURSTEL,

La Fonction paternelle a'1iourd'hui en France: questions

d'actualités etproblèmes de théorie, op.cit., p 179.

23

l'absence des pères dans la vie quotidienne des enfants. D'autre part, au lieu d'appréhender cette absence des pères au sein d'enjeux qui concernent les deux parents, on va considérer le lien entre père et enfants comme s'il était indépendant du lien conjugal. La question de l'absence du père va pâtir de cette vision déformée qui fait abstraction de la question des mères. L'abolition de la correction paternelle La loi de 1935 montre que les références du droit français se modifient pour se centrer sur l'enfant. Le regard porté sur l'enfant se transforme profondément: la correction paternelle comportait "le droit de châtier l'erifant indisciplinéet
vicieux" et "lafaculté defaire incarcérerl'erifant vicieux ou rebellecifin

de briser sa résistanceet redresserses mauvaispenchants". L'enfant était potentiellement une menace puisqu'il fallait organiser le droit de manière à anticiper les débordements. A partir de cette date, les juristes observent un glissement irréversible des références du droit français. C'est désormais la notion d' "intérêt de l'enfant" qui prédomine. L'abolition de la puissance maritale Les femmes effectuent une prise de conscience lente et douloureuse de leur condition. L'abolition de la puissance maritale en 1938 et la loi de 1942 qui autorise une femme veuve à devenir chef de famille opèrent un changement radical pour les femmes. Certes la loi de 1942 effectue subtilement une nouvelle hiérarchisation au sein du couple puisque la femme n'est chef de famille qu'en second lieu, en cas de décès du mari. Mais la "puissance paternelle" cesse d'être un pouvoir pour devenir une fonction que le père, ou à défaut la mère, peut exercer. Les droits des femmes vont s'accroître progressivement. En 1945, elles obtiennent le droit de vote. L'autonomie financière des femmes va se
24

doubler de l'autonomie relative à la procréation et à la prévention. Ces lois libèrent les femmes des maternités trop nombreuses et non-désirées. La figure du "père carent" L'effritement de la puissance paternelle dans le droit aura un autre effet imaginaire qui est la figure du père carent, véritable négatif du "père à poigne" et dont le père absent constitue une catégorie. L'étude des publications sur la paternité montre une multiplication d'écrits entre 1942 et 1968 qui se rejoignent autour du thème de la carence paternellel. Au 20e siècle, la notion de carence se généralise à tous les pères, mais les pères les plus surveillés restent les pères des "milieux défavorisés." Les spécialistes semblent plus experts que les pères, et apparaissent comme de "super, peres. "

1970-1987 Lafin de la ''puissancepaternelle", tournant de !institution du père
Un "déclinsocial de l'imagopaternelle" 2, pour reprendre les termes de J. Lacan en 1938, domine la scène sociale. Ce déclin est lié à la perte progressive de pouvoir politique et juridique des pères autrefois nantis de la "puissance paternelle" et de la "puissance maritale". En 1970, avec la loi sur l'autorité parentale, les pères perdent ce statut particulier de pouvoir que leur conférait la "puissance paternelle" et les femmes comme les enfants deviennent sujets du droit. Dans les années 1970, la brusque montée des divorces accompagnée d'une baisse des mariages va provoquer un
1

F. HURSTEL, La Fonctionpaternelleatgourd'huien France: questions
1984, p 72.

d'actualités et problèmes de théorie, op. cit., p 34. 2]. LACAN, Les Complexes familiaux, Navarin,

25

nouveau questionnement au sujet du père1. Ces transformations font voler en éclat la définition même du père. Non seulement on ne sait plus ce qu'est un père mais on ne sait plus qui est le père: est-ce le géniteur, est-ce le père juridique lié au mariage ou l'éducateur du quotidien? Lorsque image, statut, fonctions sociales du père se modifient, qu'est-ce qui est à préserver du père et de sa ou de ses fonctions, en particulier quand les modifications concernent son absence2 ? Qu'est-ce qu'un père? Les modalités d'absence du père La loi de 1970 sur l'autorité parentale révèle le passage d'un monde à un autre: changements de concepts, changements des positions de chacun, changements de valeurs. En premier lieu, les concepts au centre de la nouvelle loi sont l'égalité des statuts parentaux, l'intérêt de l'enfant et le contrôle judiciaire comme recours en cas de conflits. L'arbitrage devient nécessaire puisque disparaît le droit absolu du père. Ensuite, l'enfant devient le centre de la famille, ses parents en sont responsables, et entre les deux, les médiateurs juridiques sont susceptibles d'intervenir. Enfin, des valeurs nouvelles entrent dans la loi. "L'interdit
d'utiliser des sanctions corporelles envers l'enfant pour se faire obéir, ou encore l'accord présumé entre parents lorsque l'un d'eux fait un acte de la vie courante concernant l'erifant, supposent un tYPe de relations où le 3 respect de la parole de l'autre prime sur l'exercice d'un pouvoir."

Mais d'emblée, la loi différencie deux types de famille au regard de l'autorité parentale selon qu'elles s'inscrivent ou
1

2

Ce qu'!. THERY nomme le "démariage."

F. HURSTEL, A. THEVENOT, C. METZ, "De la Déchirure paternelle à la déchirurede l'enfant", Enfances et Psy, Eres, juin 1998, 4. 3 F. HURSTEL, La Fonction paternelle atgourd'hui en France: questions d'actualitésetproblèmesde théorie,op. cit., p 204.
26

non dans le cadre du mariage. "Pendant le mariage, père et mère exercent en commun leur autorité" (art. 372, loi de 1970). Mais, hors mariage, dans les familles naturelles, l'exercice de l'autorité parentale est tout autrement défini en 1970 : "Sur
J'etifant naturel J'autorité parentale est exercée par celui des père et mère qui J'a reconnu volontairement, s'il n'a été reconnu que par J'un d'eux. Si J'un et J'autre J'ont reconnu, J'autorité parentale est exercée en entier par la mère. Le tribunal pourra, néanmoins à fa demande de J'un ou de J'autre, ou du ministère public, décider qu'elle sera exercée soit par le père seul, soit par le père et la mère cof!jointement" (art. 374).

L'article 374 attribue très nettement une prééminence à la mère. En effet, les mères reconnaissent les enfants en plus grand nombre à ce moment-là, et obtiennent dans ce cas l'autorité parentale. Il est clair que le texte juridique établit une modalité d'absence du père qui est l'absence d'un droit. Ce droit est celui d'obtenir automatiquement l'exercice de l'autorité parentale, en tant que père ayant reconnu l'enfant, dans le cadre des familles naturelles. Nous allons étudier le cas de l'autorité parentale exercée conjointement, puis le cas des familles naturelles et divorcées. A partir de la loi de 1970 sur l'exercice conjoint de
l'autorité parentale, "chacun des époux est réputé agir avec l'accord de l'autre, quand il fait seul un acte usuel de l'autorité parentale relative

à fapersonne de l'enfant" (art. 372-2). Ainsi, l'autorité parentale conjointe entraîne que les fonctions de père et de mère devraient dorénavant s'exercer dans le champ de la parole et du langage. Jusque-là le père, doté de la puissance paternelle, n'était pas censé consulter son épouse. La mère, qui n'avait aucun droit sur l'enfant en la présence du père, n'était pas censée non plus consulter son mari puisque cela restait sans effet du point de vue du droit. Les parents sont donc confrontés à un droit qui nécessite une élaboration commune. Rien, dans l'histoire passée, ne les a préparés à cela. Cela ne va pas sans heurt et encore aujourd'hui on observe les répercussions lointaines des difficultés d'application de cette loi. 27