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Accès publics à Internet et nouvelles sociabilités

145 pages
Les inconvénients des accès publics à Internet sont réels : nécessité de se déplacer, créneaux horaires contraignants, nombre de places limité. Ces lieux doivent présenter d'autres avantages pour continuer à jouir d'un tel succès. C'est ce que ce numéro de Géographie et Cultures tente de décrypter en partant de plusieurs expériences de terrain à travers le monde. Une sorte de "ligne de force" parcourt l'ensemble de ces contributions : la plupart se centrent sur les usages et constatent une appropriation sociale et culturelle de ces lieux par leurs utilisateurs.
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Géographie
SOMMAIRE

et Cultures n° 46, été 2003

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Introduction Y a-t-il du territoire dans le cyberespace ? Usages et usagers des lieux d'accès publics à Internet Jeffrey Boase, Wenhong Chen, Barry Wellman et Monica Prijatelj L'espace public numérique à Toledo (Ohio) Kate Williams et Abdul Alkalimat Entre espace tangible et espace virtuel: inscription territoriale des accès publics parisiens à Internet François Mancebo et Florence Durand-Tornare Accès public à Internet et espace public à Moscou Olga Vendina La société de l'information au cœur de la ville: les cybercafés à Dublin Brigitte Dumortier et Marie Menaut Le développement d'Internet en Inde Philippe Cadene et Jean-Luc Morel Déploiement territorial et inscription institutionnelle des accès publics à Int~rnet Emmanuel Eveno, Alain Lefebvre, Gilles Puel et François Mancebo
Lectures En sortir pour s'en sortir Identité, parcours et territoires des SDF dans la ville Dublin est-elle un gros village ou une métropole européenne? De Vienne et d'ailleurs: figures culturelles de la modernité Philippe Lamour, père de l'aménagement du territoire en France Le sport, élément des cultures urbaines Un exemple de patrimoine urbain en Afrique Les campagnes françaises du féodalisme à la mondialisation À propos de géographies du goût

21 41

65 83

97 119

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Géographie

et cultures, n° 46, 2003

La revue Géographie e! cultures est publiée quatre fois par an par l'Association
GÉOGRAPHIEET CULTURESet les Editions L'HARMATTAN, avec le concours du CNRS. Elle est

indexée dans les banques de données PASCAL-FRANCIS, GEoABSTRACT SOCIOLOGICAL ET
ABSTRACT.

Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication:

Louis Dupont

Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), G. Andreotti (Trente), L. Bureau (Québec), Z. Cai (Pékin), G. Corna-Pellegrini (Milan), D. Cosgrove (Los Angeles), A.-M. Frérot (CNRS), J.-C. Hansen (Bergen), C. Huetz de Lemps (Paris IV), J.-B. Racine (Lausanne), O. Sevin (Paris IV), E. Waddell (Sydney) et B. Werlen (Jena).

Correspondants:A. Albet (Barcelone), A. Gilbert (Ottawa), D. Gilbert (Londres), B. Lévy (Genève), R. Lobato Corrêa (Rio de Janeiro), Z. Rosendhal (Rio de Janeiro) et F. Taglioni (La Réunion).
Comité de rédaction: A. Berque (EHESS), P. Claval (Paris IV), V. Dorofeeva-Lichtman (EHESS), J.-C. Gay (Montpellier), V. Gelézeau (Marne-IaVallée), I. Géneau de Lamarlière (Paris I), C. Ghorra-Gobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris XII), M. Houssay-Holzschuch (ENS-Lettres et Sc. humaines, Lyon), F. Mancebo (Paris IV), J.-R. Pitte (Paris IV), J.-L. Piveteau (Fribourg), R. Pourtier (Paris I), Y. Richard (Paris I), J.-F. Staszak (Paris I) et J.-R. Trochet (Paris IV). Secrétariat de rédaction: Myriam Gautron Comptes rendus: Sylvie Guichard-Anguis Maquette de couverture: Francine Barthe Relectures: Madeleine Rouvillois et Laurent Vermeersch Laboratoire Espace et culture (université de Paris IV - CNRS) Institut de géographie, 191, rue Saint-Jacques 75005 Paris France Tél. : 33 1 44 32 14 52, fax: 33 1 44 32 14 38 Courriel : myriam.gautron@paris4.sorbonne.fr Abonnement et achat au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France. Chèques à l'ordre de L'Harmattan. Abonnement 2003 Prix au numéro France 55 Euros 16 Euros Étranger (hors CEE) 59 Euros 16 Euros

Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au laboratoire Espace et culture et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et cultures publie en français. Les articles (35 000 signes maximum) doivent parvenir à la rédaction sur disquette 3,5" (Macintosh ou MS-DOS). Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse), des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm. Toute personne souhaitant faire un compte rendu de lecture ou suggérer le compte-rendu d'un ouvrage doit contacter Sylvie Guichard-Anguis : sguichard_anguis@hotmail.com Pour les numéros spéciaux, un appel à communication doit être fait dans la revue. ISSN : 1165-0354, ISBN: 2-7475-4488-5

Introduction

Les utilisateurs d'Internet ne sont pas des créatures éthérées, elles se connectent depuis quelque part et ce "quelque part" revêt une grande importance surtout lorsqu'il est partagé. C'est pourquoi la compréhension du déploiement et du lien territorial des accès publics à Internet constitue un défi pour le géographe. Si les premiers accès publics - un peu partout dans le monde - ont été des cybercafés, ceux-ci ont bien vite été relayés par des initiatives institutionnelles ou associatives. Leur objectif principal était de réduire le trop fameux "fossé numérique", le temps de familiariser les néophytes en attendant la généralisation des connexions personnelles. Ils étaient donc appelés à une existence éphémère bientôt supplantés - dans un avenir supposé radieux - par la connexion personnelle pour tous via l'Internet haut débit. On s'était trompé: aujourd'hui, même dans les espaces urbains avec un très fort taux d'équipement à domicile et une banalisation du haut-débit, la vitalité des accès publics demeure importante. Très fréquentés y compris par les populations locales, leur nombre ne cesse de s'accroître et leur forme de se diversifier. Pourtant les inconvénients des accès publics à Internet sont réels: nécessité de se déplacer, créneaux horaires contraignants, nombre de places limité, etc. Une pièce remplie de joueurs ou de voyageurs n'est pas l'endroit idéal pour calculer ses impôts ou écrire des lettres d'amour. Ces lieux doivent donc présenter d'autres avantages, remplir d'autres fonctions que la simple familiarisation avec l'outil, pour continuer à jouir d'un tel succès. C'est ce que ce numéro de Géographie et Cultures tente de décrypter en partant de plusieurs expériences de terrain à travers le monde - Canada, France, Inde, Irlande, Russie, USA - analysées par des auteurs souvent originaires des espaces en question, selon des approches distinctes. Malgré cette grande variété - ou peut-être justement grâce à elle - une sorte de "ligne de force" parcourt l'ensemble de ces contributions: la plupart se centrent sur les usages, au-delà des questions techniques ou de fréquentation et constatent une appropriation sociale et culturelle de ces lieux par leurs utilisateurs. Boase, Chen, Wellman et Prijatelj montrent bien qu'usage et fréquentation ne sont pas des ter11)es synonymes. Les différents accès publics connaissent souvent, aux Etats-Unis et au Canada, des usages "dédiés" qui n'étaient pas prévus par leurs initiateurs et qui les distinguent les uns des autres, alors que la fréquentation est quantitativement et qualitativement assez similaire. Il semble que si la localisation d'un accès public ne définit pas à elle seule son usage, le contexte joue un rôle essentiel. Il est, dès lors, tentant de regrouper les accès entre eux à partir de critères contextuels (origine de l'initiative, localisation géographique et type de tissu urbain, relation à d'autres équipements urbains de proximité), puis d'identifier de grands types d'usage. C'est ce que font Williams et Alkalimat à partir du recensement exhaustif des accès publics de la ville de Toledo dans l'Ohio. Ils distinguent, en particulier, les accès publics implantés dans des structures communautaires (centres cultuels,

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associations de quartiers, etc.) où s'initient des actions collectives créatrices de liens entre utilisateurs - souvent à faibles revenus -, prélude à l'appropriation de ces structures. L'appropriation des accès publics se fait selon une logique de proximité, comme le montrent F. Mancebo et F. Durand- Tornare à Paris. Ici les utilisateurs des accès publics numériques se servent des réseaux numériques comme prétexte à socialisation. Lieux de rencontre pour des populations qui ne se croiseraient pas autrement et qui se retrouvent autour de pratiques communes et d'échanges de savoir, les accès parisiens réussissent une forme de mixité sociale et tissent des liens intergénérationnels. Ils constituent aussi des repères dans la ville pour des personnes isolées et agissent comme révélateurs pour des communautés potentielles et des réseaux de solidarités invisibles autrement. En ce sens, le texte de o. Vendina montre comment les Moscovites, confrontés au caractère coûteux des accès publics et des connexions personnelles rares et de qualité médiocre, ont inventé une solution originale qui combine les avantages de l'accès individuel et public. Il s'agit des services Internet collectifs installés à l'intérieur d'appartements. Ils utilisent des réseaux locaux dans des immeubles ou des quartiers et fonctionnent selon le principe des réseaux coopératifs. Espaces hybrides entre une intimité partiellement protégée de l'usager à l'écran et une sociabilité organisée à l'intérieur des groupes d'usagers, les accès publics à Internet sont modelés par leur environnement immédiat. L'exemple des cybercafés de Dublin présenté par B. Dumortier et M. Menaut ou le cas des accès publics indiens exposé par P. Cadene et J.-L. Morel, montre bien que cela reste vrai, même entre des endroits fort dissemblables de la planète. En cela, ils contribuent à des recompositions territoriales. En s'inscrivant dans les territoires du quotidien, ils créent de nouvelles sociabilités et sont aussi le théâtre de nouvelles stratégies d'acteurs. L'article d'E. Eveno, A. Lefebvre, F. Mancebo et G. Puel, pose la question du lien entre déploiement territorial, appropriation par les usagers et inscription institutionnelle des accès publics en France. La politique systématique de l'offre, instaurée par le Programme d'action gouvernemental pour la société de l'information (PAGSI) dès 1997, Y subit un examen critique: l'action la plus efficace ne consisterait-elle pas à soutenir et orienter des lieux impulsés et co-produits par les usagers? La pérennité des accès publics semble fondée sur leurs capacités à construire de nouvelles sociabilités de proximité. Le succès des accès publics à Internet est donc largement tributaire de leur ancrage local, gage de pérennité.
François MANCEBO Université Paris IV -Sorbonne

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Y A-T-IL DU TERRITOIRE CYBERESPACE

DANS LE ?1 publics

Usages et usagers des lieux d'accès à Internet

Jeffrey BOASE2, Wenhong CHEN, Barry WELLMAN3 et Monica PRIJATELJ
NetLab, Centre for Urban and Community Studies Université de Toronto
Résumé: À partir de l'Enquête 2000 du National Geographie, nous avons examiné les usages et les types d'usagers des accès publics à Internet, les comparant à ceux qui accèdent au réseau à partir de la maison, du travail ou des institutions scolaires. Nos résultats montrent que les usagers des terminaux publics sont plutôt jeunes, célibataires, moins éduqués que la moyenne et ont une expérience récente des ordinateurs. En fait, les usages d'Internet varient moins par lieu d'accès que par type d'usagers. Cependant, les usagers des accès publics se démarquent par un usage récréatif plus intense et un nombre de communications plus faible avec leurs amis ou leurs parents.

Mots-clés:
Internet.

Accès

publics,

usages,

usagers,

National

Geographie

Survey

2000,

Abstract:

Using data from the National Geographic Survey 2000, this paper examines the users and uses of public Internet terminals, in contrast to those who access the Internet from home, work and school. Our findings show that public terminal users are disproportionately young, single, less educated, and have only recently started using the Internet. The uses of the Internet vary less by place than the type of users. However, public terminals stand out for their higher recreational use and lower use for contacting friends and relatives. Yet, these places are not solely used by garners, for public terminals are the scenes of relatively high instrumental use. Keywords: Internet. Public terminal, uses, users, National Geographic Survey 2000,

1. NdT - Le terme utilisé dans la version originale est celui de place qui, dans le langage géographique, ne traduit que partiellement, et dans certaines situations, le concept de lieu. Place (français) recouvre une aire sémantique encore plus étroite. Ce que désigne le concept de place
(rapport local/global) dans un décor (setting) particulier (d'activités) - est, transposé dans le contexte de la géographie que recouvre le concept de territoire. 2. Courriel : jeff.boase@utoronto.ca 3. Courriel: wellman @chass.toronto.ca
-

un endroit d'échanges

intenses,

un point d'insertion
qui en française,

dans le monde
fait une scène plus près de ce

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Internet possède une géographie paradoxale. D'une part, c'est le principal moyen à partir duquel les citoyens du village global communiquent - pour utiliser l'expression chargée de sens de Marshall McLuhan. Sa capacité à relier entre elles des personnes à la vitesse de l'éclair réduit l'importance de la distance. Quand des gens et des organisations sont connectés et que le réseau n'est pas encombré par un trafic trop intense, le lieu où ils se trouvent a moins d'importance que le contact établi. D'autre part, les gens ne sont pas des créatures évanescentes. Ils doivent se connecter au réseau à partir d'un lieu. Dans la grande majorité des cas, ils sont physiquement dépendants des fils qui relient leur ordinateur personnel à Internet. Et même lorsqu'ils se connectent via un système sans fil - c'est le cas d'une minorité grandissante - ils communiquent à partir d'un lieu précisl. Ils peuvent être en train de prendre un café crème dans un Starbucks (chaîne de cafés gourmets prisée en Amérique du Nord) ou de marcher sur un campus équipé d'un système sans fil. Néanmoins, ils sont quelque part. L'endroit a-t-il de l'importance? Cela en a certainement pour les usagers, car à l'évidence, se connecter à Internet à la maison ou au travail n'est pas comparable. Alors que les entreprises tiennent généralement à ce que leurs employés utilisent Internet à des fins productives, les membres d'une famille peuvent considérer l'ordinateur comme une source d'aliénation limitant la communication et le bonheur d'être ensemble. On peut supposer que l'usage d'Internet dépend du lieu d'où l'on se branche, qui lui-même détermine le type de personnes qui se connectent et avec quels moyens. Par exemple, la connexion haut débit n'est pas accessible partout. Les possibilités sont plus grandes dans les pays développés, comme elles le sont pour les organismes de haute technologie. Des différences existent aussi à l'échelle des pays. L'accessibilité est plus répandue dans les quartiers urbains et riches que dans les régions rurales et pauvres. De plus, l'accès public diffère suivant les types de lieux d'accès: les écoles les plus riches, les universités, les cybercafés dans les carrefours fréquentés, les magasins avec quelques ordinateurs (FernandezMaldonado, 2003), et même chez les organisations nongouvernementales vouées à favoriser l'accès des plus pauvres à Internet (Keeble et Loader, 2001). Cette différenciation n'a rien de marginal, même par lieux d'accès: on évalue à 75 % le nombre d'usagers péruviens ayant accès à Internet à partir des cabinas publicas de Internet2.

1. NdT : Utilisant son réseau de stations de métro, la ville de Paris sera bientôt la plus grande métropole du monde possédant un système de connections sans fil. Il est déjà partiellement en opération et, pour l'instant, gratuit. 2. A.-M. Fernandez-Moldano, présentation non publiée, octobre 2003.

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Dans ce texte, nous nous intéresserons aux usagers des accès publics. Généralement, ces derniers n'ont pas d'ordinateur personnel pour naviguer sur Internet. Pour cette raison, nous avons supposé en début de recherche qu'ils étaient plus pauvres. Nous avons creusé la question à partir d'une vaste enquête internationale auprès d'usagers d'Internet; elle permet de comparer l'accès public avec l'accès privé à la maison, au travail, à l'école. La palette d'informations disponibles nous a permis de prendre en compte pour chaque lieu d'accès plusieurs caractéristiques des usagers: traits démographiques, groupes nationaux, types d'usage et différentes formes de contacts sociaux en jeu. Notre préoccupation pour les implications sociales nous a aussi conduit à analyser les façons dont les répondants disent utiliser Internet à des fins sociales. Enfin, nous avons examiné comment les divers types d'usages contribuent au développement, en ligne comme dans l'accès public, d'un sentiment d'appartenance à une collectivité, réelle ou virtuelle. Par accès public à Internet nous entendons les terminaux qui sont situés dans les centres communautaires, les bibliothèques, les cybercafés et autres endroits similaires. Le terme ne fait pas de distinction entre accès gratuit ou payant; il y a suffisamment de ressemblance entre les usagers de l'un et de l'autre pour les considérer comme faisant partie d'une seule et même catégorie. Pour les gens qui utilisent gratuitement les terminaux publics comme pour ceux qui paient ce service dans les cybercafés, l'important est qu'ils n'accèdent pas à Internet à partir d'un poste fixe à la maison ou au travail. En clair, nous nous centrerons sur la comparaison entre les usagers des accès publics et ceux qui utilisent leur ordinateur à la maison, au travail ou à l'école. Quelles sont leurs différences? Qui utilise les accès numériques publics? Les usagers des terminaux publics sont diversifiés, que ce soit en termes de genre, d'âge et/ou niveau d'éducation. Les groupes les plus en vue sont les étudiants, les hommes d'affaires en déplacement et les personnes à faibles revenus (Rao, 2002). Cela dit, des questions importantes doivent être posées: - Dans quelle mesure ces gens utilisent-ils les terminaux publics et pour quelles raisons? - Est-ce que les plus désavantagés, comme les personnes âgées, les moins éduqués, les bas revenus et les populations des pays en

1. Ces données sont celles de l'enquête 2000 du National Geographic; voir aussi Chen, Boase et Wellman, 2002; Quan-Haase et Wellman, 2002; Witte, Amoroso et Howard, 2000.

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développement, utilisent les accès rapides et peu coûteux du réseau public?
- Est-ce que l'accès public aide les gens à demeurer en contact avec leur famille et leurs amis et contribue au maintien du sentiment d'appartenance à un groupe?

Avant de répondre à ces questions, résultats des recherches précédentes.

voyons

brièvement

les

En septembre 2001, le US Bureau of Census a trouvé que, sur les 137 000 personnes interrogées, il y avait un nombre à peu près égal d'hommes et de femmes qui utilisaient Internet (Evans, 2002). Bien que l'accès à Internet soit à peu près le même partout au Canada et aux ÉtatsUnis, les hommes ont tendance à passer plus de temps en ligne que les femmes (Kraut, 2002; Reddick, Boucher et Groseillers, 2000; White et al., 2000). Les hommes et les femmes ont aussi une expérience différente d'Internet. Une enquête états-unienne auprès de 630 étudiants de premier cycle a montré que les femmes étaient plus anxieuses face aux ordinateurs, qu'elles étaient moins efficaces à l'usage et y étaient moins favorables en général (Jackson, 2001). L'accès à Internet, selon le genre, n'est pas le même dans d'autres pays du monde. L'enquête 2000 du National Geographie indiqu~ que seulement 34 % des femmes de l'OCDE (moins le Canada et les Etats-Unis), et 37 % des femmes dans les pays hors de l'OCDE ont accès à Internet (Chen, Boase et Wellman, 2002). Par ailleurs, aux États-Unis, plus vous êtes âgés ou jeunes, moins il est probable que vous accédiez à Internet. Les enfants de 3 à 8 ans ont un taux d'utilisation de 15 % alors que celui des adultes de 50 ans et plus est de 30 %. Il s'agit des deux seuls groupes dont les taux sont sous la moyenne nationale. La situation des adolescents est tout à fait différente de celle des plus jeunes, ils sont en fait les grands usagers d'Internet: la majorité des enfants entre 5 et 17 ans utilisent régulièrement un ordinateur (Williams et Alkalimat, 2002). Quant aux personnes âgées, une enquête de la Consumer Federation of America auprès de 1 900 personnes a montré que ce s,ont elles qui ont le moins d'ordinateurs à la maison (Cooper, 2000); A l'échelle internationale, l'enquête 2000 révèle qu'au Canada et aux Etats-Unis, les usagers ont en moyenne 5 ans de plus que dans les autres pays (Chen, Boase et Williams, 2002). Cette moyenne est de 38 ans en Amérique du Nord, alors qu'elle est de 33 ans dans les pays qui ne font pas partie de l'OCDE. Enfin, bien que les hauts revenus soient plus nombreux à utiliser Internet, aux États-Unis le nombre de personnes à faibles revenus y ayant accès ne cesse d'augmenter; entre décembre 1998 et septembre 2001 le nombre de ceux et celles qui possèdent un ordinateur à la maison a

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augmenté de 25 % (Evans, 2002)1. Pour la même période, cette croissance n'a été que de Il % chez les personnes à hauts revenus. Riches et pauvres ont tendance à accéder à Internet de différentes façons. On peut affirmer avec assez de certitude que peu de personnes à hauts revenus utilisent les accès publics à Internet des bibliothèques, alors que ces endroits ont la faveur des classes moyennes. Une enquête réalisée auprès des bibliothèques californiennes a montré qu'une majorité des utilisateurs étaient propriétaires de PME ou employés du gouvernement local. Les terminaux publics les plus utilisés se trouvent dans les lieux d'accès situés parmi les groupes ou dans les quartiers les plus démunis (Bertot, McClure et Ryan, 1998). Le revenu a aussi un impact sur le temps de connection. Les personnes à faibles revenus ont moins de chance d'avoir accès à Internet à la fois à la maison et au travail (Grenier, 2000). Les types d'usages: le ludique et l'utilitaire

Les accès publics à Internet sont-ils au service d'une nouvelle génération de jeux vidéo d'arcades en réseau, ou s'agit-il de lieux signifiants où les gens accèdent à une ressource et réalisent des activités leur permettant d'améliorer leurs conditions de vie? L'usage utilitaire d'Internet Il Y a au moins deux raisons pour lesquelles on peut se servir des accès publics à des fins utilitaires. Premièrement, parce que les usagers doivent se déplacer et parfois payer pour l'usage, ils maximisent le temps passé sur Internet. En Suède, une étude a montré que les accès publics servent avant tout à la recherche d'emploi, au calcul de l'impôt, à l'envoi de courriels aux autorités politiques et aux administrations, ainsi qu'au téléchargement de fichiers en tout genre (ProJekt Medborgarterminal, 2002). A l'inverse, ceux et celles qui accèdent à Internet à partir de la maison vont plus facilement l'utiliser pour le plaisir; ils peuvent par exemple se connecter et jouer rapidement à un jeu pendant qu'ils attendent le repas. Deuxièmement, ceux que l'on peut appeler les "troupes de choc" (road warriors) de la nouvelle économie vont utiliser ces terminaux pour contacter des associés et s'occuper des affaires courantes. Loin de leur famille et de leur base de travail, ces derniers ont besoin d'un contact instantané et permanent avec leur travail et leur famille (Dholakia et al., 2001).

1. Ce que confirme une autre étude réalisée aux États-Unis, Smolinski, 2000.

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L'usage ludique Il y a de bonnes raisons de croire que les accès publics sont aussi utilisés à des fins récréatives. Des études et des reportages (USA Today, 2002; Laegran, 2002) suggèrent en effet que l'on utiliserait plus les terminaux publics pour jouer en ligne avec plusieurs partenaires. Cette culture du jeu en ligne peut même être considérée comme une sorte de contre-culture, où les accès publics à Internet constituent un nouveau stade d'évolution par rapport aux jeux vidéo d'arcades. Comme ce fut le cas dans le passé, ces lieux publics d~viennent signifiants pour les jeunes qui ont un mode de vie plus passif. A Hong Kong et en Corée du Sud, le mode de vie des jeunes adolescents détermine l'usage ou non d'Internet à des fins récréatives. Les garçons ayant un mode de vie sédentarisé sont plus susceptibles de jouer à ce type de jeux, alors que les garçons plus actifs ont des activités plus orientées comme par exemple, faire leurs travaux scolaires ou communiquer avec les autres (Ho et Lee, 2001). Les accès publics à Internet favorisent-ils le développement d'un sentiment d'appartenance? Communiquer avec d'autres personnes via Internet est un des usages de l'ordinateur dont il est difficile de rendre compte par la simple dichotomie "ludique versus utilitaire". La mesure réelle du temps passé en ligne avec des amis ou la famille est difficile à établir. Bien que les accès publics constituent des lieux de rencontres, ils peuvent très bien n'avoir qu'un effet négligeable sur l'interaction sociale. Il est possible que ces accès facilitent la rencontre avec des gens, sur le lieu de consultation ou en ligne. On entre physiquement en contact avec des individus avec lesquels on est familier, pendant qu'on établit une liaison avec d'autres par courriel, chatI ou messagerie instantanée (Laegran, 2002). Cet environnement peut s'apparenter aux espaces publics qui existaient au XVIIIe siècle dans les cafés en Europe (Habermas, 1962; Roche, 1981). Les contacts qu'on y fait peuvent favoriser le développement d'un sentiment d'appartenance et ainsi augmenter le niveau de soutien émotionnel et intéressé entre les usagers. Certains gérants ont créé des passerelles entre les individus et les groupes qui fréquentent ces scènes particulières que sont les lieux d'accès publics. Ces passerelles permettent de s'informer des besoins de leurs usagers, puis de modeler leurs services de façon à favoriser la mise en place d'une collectivité ouverte.

1. Échanges écrits en temps réel entre deux ou plusieurs internautes, à l'aide d'un logiciel de messagerie. Néologisme tiré de chat (bavarder) en anglais. De ce terme dérive chatter: discuter grâce au chat.

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L'enquête 2000 du National Geographic Le National Geographie a largement diffusé son enquête à travers le monde, la plaçant sur de nombreux sites populaires du Web entre septembre et novembre 1998. Les visiteurs du site étaient invités à répondre aux questions en ligne. L'enquête a rassemblé des données sur les usagers d'Internet dans 178 pays, tant sur leurs activités en ligne que sur les lieux d'où ils se connectene. Un total de 20 282 adultes ont complété la part du questionnaire qui nous intéresse. Cependant, le fait que cette enquête n'ait pas été réalisée à partir d'un échantillonnage aléatoire limite notre capacité à tirer des conclusions précises sur les caractéristiques des usagers d'Internet dans le monde. En effet, comme 85 % des gens qui utilisent les accès publics sont Américains ou Canadiens, nos conclusions se rapportent plutôt à ces derniers. De plus, comme les lecteurs du National Geographie vivent dans des familles où la lecture importe, on peut supposer que l'enquête a surtout sondé des répondants éduqués et financièrement aisés. Il était demandé aux répondants de l'Enquête 2000 d'indiquer le lieu à partir duquel le questionnaire était rempli. Or, comme une moyenne d'environ 40 minutes en ligne était requise, nous avons considéré que cet endroit était celui où, en priorité ils accédaient à Internet: à la maison (63 %), au travail (29 0/0),à l'école (5 %), dans les accès publics (3 %). Malgré le faible pourcentage des lieux représentant les accès publics, du fait de l' amp leur de l'enquête, cette catégorie totalise 622 répondants. Nous avons regroupé les pays en fonction de leur rapport à Internet et de leur niveau de développement, soit les trois catégories que nous avions déjà utilisées dans une étude précédente (Chen, Boase et Wellman, 2002): Amérique du Nord, autres pays de l'OCDE et pays hors OCDE. Le Mexique a été exclu de l'Amérique du Nord du fait de son faible développement économique et de son faible réseau numérique. Du reste, pour l'OCDE, le commerce en ligne est un bon indicateur permettant de distinguer les pays développés des pays en voie de d~veloppement. Tous les pays développés, à l'exception du Canada et des Etats-Unis, sont classés dans cette catégorie. Tous les autres forment la catégorie non OCDE.

1. Les détails de l'enquête se trouvent sur: http://survey2000.nationalgeographic.com. Witte, Amoroso et Howard (2000) expliquent le déroulement de l'enquête et sa gestion. Voir Quan-Haase et Wellman (2002) pour plus de détails sur l'analyse de l'Amérique du Nord; Chen, Boase et Wellman (2002) pour la comparaison internationale sur la base des mêmes données. L'Enquête 2000 n'est disponible qu'en anglais, les données de la nouvelle enquête multilingue ne sont pas encore disponibles.

1 1

Géographie Caractéristiques des usagers

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L'Enquête 2000 laisse penser que les utilisateurs des accès publics ont un profil différent de ceux qui utilisent un ordinateur à la maison, au travail ou à l'école (Tableau 1). Il s'agit le plus souvent de femmes d'une trentaine d'années et de célibataires, ayant fréquenté l'université et n'ayant qu'une expérience récente d'Internet. La moitié d'entre elles seulement travaille à temps plein. Les usagers des terminaux publics sont jeunes et célibataires, sans doute parce que les plus âgés, comme les personnes mariées, sont moins mobiles et ont les moyens d'investir dans un ordinateur. Bien que les différences entre les pourcentages ne soient pas énormes, on peut dire que les accès publics fournissent aux groupes les moins avantagés une porte d'entrée à Internet. L'analyse de la régression multivariable a confirmé ces
conclusions
1

.
Total Accès public 50,5 34,5 58,4 25,7 Maison 46,6 39,1 34,1 22,9 Travail 44,6 35,5 41,1 29,8 École 48,6 24,4 82,2 34,4

Femmes Âge moyen Célibataire Anglais non parlé à la maison Éducation Bac et moins Bac + 1 ou 2 Bac + 3 Bac + 4 (ou plus) Travail Plein temps Temps partiel Sans emploi Retraite Étudiant/e Nombre de réponses

46,2 37,2 39,3 25,5

Il,2 30,9 31,9 26,0 59,8 6,2 7,6 4,7 21,8 20 282

14 27,5 32,2 26,4 51,1 6,4 14,0 3,2 25,2 622

12,8 34,4 30,2 22,6 53,2 8,2 Il,2 7,2 20,2 12 801

4,6 21,9 37,9 35,6 85,1 2,6 0,1 0 12,2 5832

27,8 41,3 17,2 13,7 4,2 1,2 0,8 0,1 93,8 1 027

Tableau 1 : Profil des usagers des accès publics à Internet (en pourcentage de répondants).

L'emploi est la variable la plus significative en ce qui a trait aux accès publics: les personnes sans emploi sont les plus susceptibles de les utiliser. Ce qui veut dire que les usagers des accès publics ne sont pas de façon écrasante des road warriors à hauts revenus ou des jeunes intéressés par les jeux. Cependant, on ne peut affirmer avec certitude que
1. À la demande des éditeurs, nous n'avons pas inclus dans ce texte le détail de cette analyse. Pour plus d'information, consulter http://kmdi.toronto.edu/working.html

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les faibles revenus sont plus enclins à utiliser les terminaux publics que ceux ayant un niveau d'éducation supérieur. Garder le contact: le lieu d'accès importe-t-il ? Pour comprendre la relation existant entre le lieu d'accès et les pratiques sociales en ligne, nous nous sommes intéressés au nombre de contacts avec les amis et la famille à partir de trois types de moyens de communication: les visites personnelles, le téléphone et le courriel. Nous avons utilisé la limite de 50 km comme limite entre la "proximité" et le "distant" . Contacts avec la famille à proximité (moins de 50 km) Ici, un faible pourcentage d'usagers des terminaux publics communique avec les membres de leur famille par courriel (9 %), comparé à ceux et celles se cO,nnectant à la maison (16 %), au travail (16 %) ou à l'école (11 %). A l'exception des usagers d'Internet à l'école qui ont un pourcentage plus bas (33 %), il n'y a que 39 % des usagers publics qui communiquent avec leur famille par téléphone au moins une fois par semaine. De même, les usagers publics visitent en moins grand nombre leur famille, au moins une fois par semaine (31 %), moins que les usagers à la maison (35 %), ou au travail (32 %), alors que ce n'est le cas que de 25 % des internautes du scolaire. Ce tableau des différents modes de communication permet de dissiper les craintes relatives au fait qu'un usage intense du courriel réduirait les contacts personnels et téléphoniques. En fait, il y a une corrélation positive entre la fréquence des contacts par courriel et celle des contacts personnels (31) et téléphoniques (38).
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Les usagers des accès publics et les scolaires sont moins susceptibles que les autres d'avoir des contacts avec leur famille au moins une fois par semaine. Ce type de comportement vaut, quel que soit le mode de communication privilégié, courriel, téléphone ou contact personnel. Un résultat qui nous porte à penser que les contacts familiaux réduits sont surtout le propre des jeunes et des célibataires qui accèdent à Internet à partir de l'école et des lieux publics, plutôt que l'effet du contexte des lieux, publics ou scolaires, à partir desquels on se connecte. Contacts avec les amis à proximité (moins de 50 km) Comme c'est le cas pour la famille à proximité, les usagers du public écrivent moins souvent des courriels aux amis vivant à proximité (39 %). Les contacts hebdomadaires par téléphone sont plus fréquents que les courriels (74 %), une légère différence par rapport au scolaire (73 %), au travail (71 %) et à ceux et celles qui accèdent à Internet à partir de la maison (69 0/0). Pour les rencontres personnelles entre amis, les usagers du scolaire en sont les plus friands (72 %), suivis de ceux qui accèdent à partir des lieux publics (67 %), du travail (72 %)
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et de la maison (60 %). Bien que les usagers du public échangent moins de courriels avec leurs amis, le pourcentage élevé de contacts personnels signifie que l'ensemble des contacts de proximité est aussi important que ceux des autres catégories. - Contact avec la famille, à une distance de plus de 50 km Comme c'est le cas pour la famille à proximité, les usagers des accès publics ont le plus faible pourcentage (30 %) de courriels par semaine avec un membre de leur famille. Ils sont aussi moins nombreux à utiliser le téléphone pour rejoindre la famille plus éloignée (41 %). En comparaison, seulement un petit pourcentage (3-5 %) de répondants, toutes catégories confondues, a un contact personnel hebdomadaire avec un membre de la famille éloignée.
- Contact avec les amis, à une distance de plus de 50 km

Les usagers publics sont moins enclins que les autres à utiliser au cours de la semaine l'ordinateur pour communiquer avec les amis éloignés. Cependant, leur pourcentage est le même que les usagers d'ordinateurs à l'école, au travail ou à la maison en ce qui a trait à la communication par téléphone et aux rencontres personnelles. En somme, les usagers des terminaux publics ont moins de contacts par courriel avec leurs amis ou la famille. Ceci ne signifie pas pour autant qu'ils sont coupés de leur réseau de connaissances puisqu'ils utilisent plus fréquemment le téléphone. Le ludique et l'utilitaire selon les divers lieux et types d'accès L'analyse factorielle montre que les répondants de l'Enquête 2000 ont deux séries distinctes d'activités en ligne. La première est composée de 7 activités placées sur une échelle de 0 à 35 points qui mesure le degré d'usage utilitaire d'Internet, pour obtenir de l'information, des services ou des marchandises. La seconde série contient 3 activités sur une échelle de 0 à 15, qui indique le degré d'activités ludiquesl.
Usage utilitaire

Les usagers des accès publics sont ceux qui utilisent le moins Internet à des fins utilitaires. Leur moyenne est de 13, soit moins que les usagers au travail (17), à la maison (15) ou à l'école (15). L'analyse régressive laisse penser que, quel que soit le lieu d'accès, un fort degré
1. Voir Chen, Boase et Welleman, 2002 et Boase, Chen, Wellman et Prijatelj, 2003, pour connaître plus en profondeur la manière dont ces échelles ont été construites.

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