Acteurs de l'insertion

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Aujourd'hui, une partie de la population n'arrive plus à accéder à l'emploi au sein des entreprises du secteur concurrentiel. cependant, des solutions existent. Avec des structures telles que Ménage service, des femmes et des hommes confrontés aux difficultés sociales se battent, chaque jour, pour s'en sortir. Dans ce livre, des cris de salariés en insertion se font entendre, des voix d'"accompagnants" disent leurs pratiques, des paroles de spécialistes fournissent des outils.
Publié le : vendredi 1 avril 2005
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EAN13 : 9782296365872
Nombre de pages : 278
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ACTEURS
DE L'INSERTION

AUX ÉDITIONS LICORNE
Labeur là-bas À l'école de la diversité? Des miroirs en Picardie Les contes de mon quartier [}école de tous les élèves Yassanga Entre social et entreprise Étranger et citoyen Les perspectives des jeunes issus de l'immigration maghrébine Des sociétés, des enfants Les femmes de l'immigration au quotidien Acteurs de l'intégration Accueillir les élèves étrangers Les territoires de l'identité Collèges en milieux populaires Pédagogies en milieux populaires Les discriminations à l'emploi Autour du parrainage Fragilité mon amie Chemins de banlieue Entre l'ordre établi et la détresse humaine Ateliers d'écriture: un outil, une arme Les jeunes et les relations interculturelles Citoyens d'Europe

ACTEURS
DE L'INSERTION
L'écrit du cœur

Sous la direction de

Marc Edouard Sabine Verhaegen

Avec les contributions de Claude Alphandéry, Thibault d'Amécourt, Yannick Anvroin, Michel Bélair, Amandine Bisiaux, Sophie Chérer, Thierry Demoury, Danièle Demoustier, Odile Dessaint, Marie Edouard, Marc Gagnaire, Myriam Leboulanger, Chantal Lesauvage, Jacqueline Lucquet, Véronique Martel, Alain Merckaert, Sophie Poirot, Anne-Marie Poulain, Audrey Vizuete

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35 rue Alphonse 80000 Amiens Paillat,

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5-7 rue de ;.::: technique, H l'École-Pol.y75005 Pans

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Hrf

Cet ouvrage

a été réalisé grâce au soutien de :

Le Fonds d'action et de soutien pour l'intégration et la lutte contre les discriminations; La préfecture de la région Picardie, secrétariat général pour les affaires régionales; Le ministère de la Culture et de la communication, direction régionale des affaires culturelles; Le ministère de la Jeunesse, des sports et de la vie associative, direction régionale et départementale de la jeunesse et des sports; Le conseil général de la Somme.

Couverture Dessins: Abdelhamid Ouarraoui Graphisme: Anne Dechoz-Labesse

et Alain Merckaert

Les textes des « témoignages » (p. 11, 13, 97, 101, 103, 173, 175, 177, 243, 245) ont été écrits par Marc Edouard, Mirita Ribeiro, Audrey Vizuete et Alain Merckaert. Nos profonds remerciements à celles et ceux qui ont accepté de nous recevoir.

@

Licorne, 2005
2-910449-23-8 2-7475-6728-1 1760-3048

ISBN: ISBN: ISSN:

Licorne
~Harmattan

Introduction

Des femmes et des hommes...
Chacun porteur d'une histoire. Certains étaient nés en Mrique, d'autres en Europe, et leur vie n'avait pas toujours été facile. Ils portaient pourtant en eux une joie, et une envie de montrer quelque chose, une part d'eux-mêmes que tout le monde ne voit pas et qu'ils montrent rarement. Et puis, ils se sont retrouvés à Ménage service pour tenter le pari de l'insertion par l'activité économique. Ils sont devenus (même les hommes), les femmes de Ménage service. Ils se sont formés, ont travaillé, ont échangé, ont partagé. Ils ont compris que leur dignité d'êtres humains passait aussi par la possibilité de faire connaître leur vie, leurs espoirs, leur volonté et leur professionnalisme. Alors, ils ont décidé d'écrire, parce qu'être femme de ménage, c'est aussi« apporter du bonheur dans la maison» et retrouver le bonheur d'y croire à nouveau. Cette histoire est une histoire vraie... Lisez-la! Le propos de cet ouvrage est modeste. Il relate l'expérience de Ménage service à Amiens. Nous avons souhaité dépasser le cadre dans lequel il était écrit en faisant appel à des personnes référentes, des décideurs, et nous avons cherché à proposer des outils que nous avons bâti en utilisant notamment la méthode ESPERE proposée par Jacques Salomé. C'est à partir de cette

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INTRODUCTION

méthode que se sont installés des outils concrets pour faire vivre l'insertion des personnes. Pour vous raconter l'histoire des hommes et des femmes de Ménage service, il nous a semblé important de donner la parole à ceux que l'on appelle les permanents de la structure, mais aussi aux présidents de l'association, aux membres du conseil d'administration, aux clients, aux partenaires. Tous s'interrogent, réfléchissent à leur pratique, à leurs réussites, à leurs échecs... Marc Edouard Sabine Verhaegen

PREMIÈRE PARTIE

SALARIÉES EN INSERTION

DIRE
J'étais désespérée parce que, quand je suis arrivée sur Amiens avec mes quatre enfants, je ne travaillais pas, j'avais leur responsabilité donc je les éduquais. Après, quand mon mari m'a pris les enfants, je me suis inscrite à l'ANPE où ilsm'ont donné un papier d'association, c'était Ménage service.»
«

Au contact des clients et des permanents de Ménage service Marie-Françoise a commencé à envisager sa vie sous un autre jour.
«

Mon ex-marime disaittoujours: "Tues une bonne à rien."Et

une bonne à rien c'est négatif. En travaillant, au début c'est vrai que c'était un peu dur, mais au fur et à mesure que je parIaisavec les personnes elles m'ont mise en confiance. (...JCar j'étais renfermée, je ne disais plus rien,j'étais vraiment angoissée. Maintenant, depuis que je travaille,je prends tout de même les choses plus positivement. Même sij'ai des mauvaises nouvelles, j'arrive à les surmonter. Avant non, c'était carrément la

catastrophe.
« Au

»

départ ilsse demandaient pourquoi j'étais comme ça, (...J ilsne posaient pas trop de questions. C'est au fur et à mesure que j'en ai parlé à l'assistante sociale, puis avec l'encadrement.» Avec le temps, des liens se sont tissés entre Marie-Françoise et les permanents de Ménage service.
«

On se fait confiance mutuellement. Ce que je dis à la per-

sonne n'est pas dit à l'extérieur et ce que la personne me dit je ne le dis pas non plus. C'est professionnel quoi.»

À MÉNAGE MAISON

SERVICE,

DÉOLlNDA

A CONSTRUIT

SA

Déolinda est arrivée du Cap-Vert à l'âge de 17 ans. Cela a été un grand changement pour elle qui avait connu dans son pays la vie dans une maison avec des voisins à qui l'on disait bonjour, et avec qui on discutait: se retrouver d'un coup en appartement entourée de personnes qu'elle ne connaissait pas et qui ne se parlaient pas a été difficile. Aujourd'hui, mère de son petit Rowan (7 ans) et de José (16 ans), qu'elle appelle affectueusement Billy, Déolinda se rappelle son parcours." SAVOIR QUI JE SUIS « Avant de trouver Ménage service, j'étais dans une galère totale. J'avais fait quelques petits boulots et le dernier, c'était dans un restaurant où je terminais à deux heures du matin. C'était très angoissant avec mes enfants à la maison et la peur de se faire agresser. Ça devenait impossible. J'ai quitté en me disant: "Je ferai n'importe quoi, mais je ne me laisserai pas marcher dessus." » C'est avec cette phrase en tête que Déolinda a trouvé Ménage service. « Quand je suis arrivée, j'étais seule, déprimée, asphyxiée. Les mots et les cris ne sortaient plus de ma bouche. Je ne voyais le bout de rien. J'étais rien et je n'avais rien. Tout tombait en ruines. Mon frigo ne marchait plus, plus de gaz non plus, plus de machine à laver, même plus de sécurité sociale. Mon grand me disait: 'Ten fais pas maman, on va s'en sortir. Moi j'ai besoin de rien", alors qu'il n'avait même pas de chaussures à se mettre! J'avais peur de rencontrer les gens; mais les encadrants de Ménage service m'ont dit qu'ils allaient me former d'abord. Cela m'a rassurée. Après, je me suis lancée. Chaque jour, je déployais tout mon courage tellement j'avais du stress, de l'angoisse pour rencontrer de nouveaux clients. À chaque fois, ça se passait bien. Je me disais: "J'ai besoin d'eux et eux ils ont besoin de moL" Cela

14
m'a

SALARIÉES EN INSERTION

permis

de m'ouvrir

aux autres.

»

UNE STRATÉGIE Comme Déolinda est « très famille », elle a cherché des familles comme clients: « C'était bien pour moL Je me disais que c'était ce que je voulais et j'en ai fait un rêve. » Bien sûr, elle ne refusait aucun client, mais quand elle trouvait une famille, elle cherchait à la fidéliser. « Je suis tombée sur des gens merveilleux. Plus que des clients, presque une famille. » CONSTRUIRE SA MAISON

La maison dont nous parle Déolinda est d'abord une maison intérieure. « À Ménage, pour moi, c'était comme construire une maison. Je vivais en appartement et mon rêve c'est la maison comme je l'ai connue dans mon enfance. Les gens me disaient: "Faire du ménage, ce n'est pas valorisant." Mais pour moi, si! Je construisais les murs; chaque jour est une nouvelle pierre; jour après jour je vois monter les murs, pierre par pierre. (...) Au bout de trois ans de travail, j'ai eu le besoin de retourner au Cap-Vert voir ma mère. Cela m'a donné de l'énergie et l'envie d'aller plus loin, maintenant que les fondations étaient bien plus solides. » À son retour, Déolinda entreprend des démarches pour trouver un emploLlllui a fallu faire beaucoup d'investigations, en prenant appui sur un centre qui l'a beaucoup aidée. À l'ANPE, elle recherche les petites annonces et c'est ainsi qu'elle relève celle de Leroy-Merlin. Elle écrit, passe un entretien d'embauche, mais elle n'était pas seule et n'y croyait pas trop. Alors, quand José lui dit: « Leroy-Merlin a téléphoné, il faut que tu les rappelles d'urgence », cela a été une immense joie. Lorsqu'elle a annoncé cette nouvelle à ses clients de ménage, ils étaient vraiment contents. L'un d'eux lui a même dit: « Maintenant, on se dit "tu".» À Leroy-Merlin, Déolinda termine un contrat à durée déterminée de dix-huit mois et n'est pas certaine d'être embauchée. Cela dépend des places disponibles. Elle est sûre qu'elle a retrouvé sa confiance et sait qu'elle a des ressources pour continuer la construction du second étage de sa maison.

À MÉNAGE SERVICE, DÉOLINDA...

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Et que pensent ses enfants? José s'exclame: « Maman, tu es géniale; tu m'avais dit que tu allais réussir et tu l'as fait. » Et Rowan, dans un grand rire,ajoute: « Avec le nouveau travail de maman, on fait des voyages comme à Eurodîsney.» Car, dans son combat Déolinda de «tenir ». ce sont les enfants qui ont permis à

SE RÉAPPROPRIER

SA VIE

Marc Edouard

C'est-à-dire apprendre à dire je. Accompagner l'insertion, c'est permettre à la personne de construire et parfois de reconstruire son je par la rencontre de l'autre et de sa différence. Une femme, un homme de ménage, se sent différent par ses origines, ses difficultés économiques, personnelles, sociales. Il n'est pas seul à porter sa différence. Dans la structure d'insertion, il rencontrera d'autres personnes comme lui et différentes de lui et cela s'amplifiera au fur et à mesure de sa progression. C'est la rencontre de l'altérité qui le rendra plus lui-même, pouvant mieux se projeter dans la vie. Nous utilisons l'écharpe relationnelle développée par Jacques Salomé pour illustrer la relation à l'autre.

DÉFINIR UNE GRAMMAIRE RELATIONNELLE POUR VIVRE AVEC VAUTRE, AVEC LES AUTRES
Il peut paraître surprenant de parler de grammaire pour signifier qu'une relation possède des règles. Mais c'est le chemin que Ménage service a choisi pour sortir de la bonne volonté ou de l'intentionnalité positive. De la même façon que pour circuler en voiture, un code est nécessaire pour vivre et intégrer l'activité économique, des règles sont indispensables. Elles ne sont pas innées; un apprentissage est proposé pour se les approprier.

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SALARIÉES EN INSERTION

Intégrer l'insertion par l'activité économique, c'est donc adopter des règles de vie en commun, auprès des clients, des permanents, entre permanents, entre salariés... C'est comprendre des fonctionnements, c'est découvrir une loi minimale pour mieux préparer son devenir. Il est nécessaire de poser un cadre, une loi où chacun peut devenir auteur de son projet sans nier le projet collectif. Il s'agit de vivre à la fois le je et le nous, sans boiter. C'est cela que nous appelons la grammaire relationnelle, parce que même pour parler et se faire comprendre, il faut utiliser des bases communes. En voici quelques-unes. . Reconnaître l'expression de l'autre comme étant la sienne, et confirmer ainsi ses sentiments, ses comportements, ses récriminations, ses colères parfois et même ses croyances. Ainsi, lorsqu'un client dit: « Je ne veux pas d'Arabe pour le ménage» (et cela est plus courant qu'on ne pourrait l'imaginer), plutôt que de le convaincre, les femmes de ménage et les permanents apprennent à confirmer: « Oui, vous, pour vos raisons, vous ne

voulez pas d'Arabe chez vous.
cette simple phrase son point de vue. Et de se positionner et posent. Sur un autre dire à un monsieur votre main sur mon commencer s'il vous

»

Le plus souvent, par

. Apprendre

de confirmation, le client change s'il n'en change pas il est possible de prendre les décisions qui s'implan, cette femme de ménage a pu un peu âgé: « Je viens de sentir derrière; voulez-vous ne plus replaît. »
et apprendre à oser se défi-

à se définir,

nir. Voilà qui je suis; voilà ce que j'éprouve, ce que je ressens. Il ne s'agit pas de convaincre, mais simplement de se positionner sans réduire l'autre. Ainsi, Ménage service demande aux salariés d'être à l'heure ou de prévenir lorsque ce n'est pas possible. Ce positionnement pour pouvoir être transmis dans le quotidien professionnel doit être totalement respecté par les permanents

SE RÉAPPROPRIER

SA VIE

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qui eux aussi arrivent à l'heure et respectent leurs engagements. . Apprendre à dire je. Même pour les permanents et parfois encore pour les responsables de service, cela est difficile. Nous avons tellement appris à dire: « Il faudrait arriver à l'heure », plutôt que: « Je vous demande d'être là à 8 h » ; ou encore: « Il y a encore quelqu'un dans la pièce? », plutôt que: « Je vous demande d'éteindre la lumière lorsque vous quittez cette pièce.» Pour le salarié, dire je est parfois une véritable révolution, un bouleversement. Passer de : « Ça serait bien qu'on se retrouve» à :« Je propose une réunion et des rencontres régulières tous les mois» est chose plus difficile qu'il n'y paraît tant les conditionnements viennent de loin. . Apprendre à se positionner. Plutôt que de fausses questions du genre:« Il y a du travail en ce moment? », apprendre à dire: « Je souhaite voir augmenter mon nombre d'heures et j'attends de vous que vous m'aidiez pour cela » est encore très difficile et parfois même encore plus difficile à entendre. . Apprendre à reconnaître ses sentiments. Nous avons rencontré des personnes en insertion complètement ankylosées, anesthésiées, incapables parfois d'accéder à leur propre ressenti tant moral que physique. Nous nous rappelons cet homme qui devait sans doute souffrir tant son corps était endolori, et qui ne savait pas le dire. Presque comme s'il ne sentait rien. Oui, il y a souvent tout un apprentissage pour accéder par des mots à son vécu, pour verbaliser ses émotions, ses souffrances. Nous nous rappelons cette femme, chassée de sa maison, à qui on avait enlevé ses enfants et qui disait ne rien ressentir. Où était passée sa colère? Sa tristesse? Son immense sentiment d'injustice visible de l'extérieur, mais inaccessible de l'intérieur? Cela reste toujours un grand mystère.

20

SALARIÉES EN INSERTION

à parler de soi à l'autre au lieu de parler sur l'autre. Les femmes de ménage disent facilement: « Ce client est insupportable, il me suit partout, il passe ses doigts sur les meubles pour vérifier qu'il ne reste plus de poussière. Il m'énerve. » Paradoxalement, par cette phrase, la femme de ménage ne parle pas d'elle. Elle critique le client et on comprend bien que si nous répondons en parlant du client nous ratons quelque chose. Elle n'a pas appris à dire: «Je n'en peux plus et je suis excédée par les comportements de ce client. Pouvez-vous m'aider à trouver un comportement qui me soit propre et qui me permette de me positionner comme

. Apprendre

être agissant?

Apprendre à se définir dans une charte relationnelle. Écrire une charte relationnelle par rapport au client, c'est sortir enfin de la fameuse injonction: « Qu'attendez-vous de nous? Dites-nous ce que vous souhaitez... », pour entrer dans une relation où chacun apporte et ainsi est en droit d'attendre. Le client apporte sa confiance, de l'argent... Pour cela, les salariés ont tous été réunis lors d'une rencontre intitulée« un après-midi pour construire demain» et ont défini leurs apports possibles, leurs attentes et leurs zones d'intolérance. Oui, les salariés, comme les clients et la structure d'insertion, ont des apports qui méritent d'être exprimés, mis en valeur, concrétisés en actes. Ils ont aussi des attentes qu'il est possible de différencier en besoins et désirs. Ils ont aussi des zones d'intolérance. Au-delà du nécessaire travail et du respect du règlement, il est possible de construire une charte entre tous les acteurs, tous considérés comme des interlocuteurs valables, respectables, dignes d'être reconnus, qui pourraient mettre en commun leurs idées, leurs souhaits.

.

»

SE RÉAPPROPRIER

SA VIE

21

LES APPO~TS, ATTENTES ET ZONES D'INtOLÉRANCE DEFINIS PAR LES FEMMES DE MENAGE Voici ce que nous apportons: « Le ménage; un ménage professionnel. Notre volonté d'être agréable avec le client. La confiance en nous-mêmes.

.. . Notre savoir-faire acquis grâce: .
Le respect des consignes.

- à notre expérience; - à la formation; - à la mise en pratique quotidienne.
L'écoute de ce que nous demande

. La politesse. . . parfois des chagrins ou des malheurs qu'il nous confie. . Nous n'apportons pas que le ménage, nous apportons

le client, mais aussi

aussi du soleil dans la maison. Nous apportons même parfois le bonheur, quelqu'un à qui parler. Notre gentillesse. Notre connaissance des limitesà ne pas dépasser dans la vie privée de l'autre.

. .

qu'on peut nous regarder au-delà des préjugés d'origine ou de couleur. Ainsinous luttons contre le racisme. Un être humain c'est un être humain.
Nous cherchons à ne pas apporter les angoisses que nous avons. Nous les laissons dans un sac ou à la maison.

. La discrétion,

. Nous faisons comprendre
. . Nous apportons

mais aussi la confidentialité.

des innovations par rapport à la routine du client, par exemple une autre façon de faire les sols ou encore un produit nouveau.»
Dans l'exercice de notre travail,voici ce que nous attendons:
« L'amabilité du client et même si c'est possible une certaine complicité. Qu'il ne soit pas « mufle» avec nous. La reconnaissance de notre travail; cela n'est pas que

. .

.

de l'argent, ça passe par des petites phrases, une certaine façon de nous parler, de nous dire merci.

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SALARIÉES EN INSERTION

De la compréhension. ne nous suive pas comme un petit chien. Qu'il ne doute pas de nos compétences et qu'il nous laisse agir. Qu'il nous apporte aussi son savoir-faire. Par exemple: une personne âgée nous a montré comment cirer un meuble avec un collant Nylon ou encore frotter avec du vinaigre blanc plutôt qu'avec de l'Antikal. C'est très efficace.
Qu'il

. . . .

Ne pas être agressée ni par la parole, ni par les gestes. Un salaire correspondant à notre travail. Le respect de notre personne. Ce n'est pas parce qu'on est femme de ménage qu'on doit nous rabaisser. Qu'il connaisse notre mission, notre contrat. Cela nous l'attendons de l'accompagnement de Ménage service. La façon dont les permanents vont négocier le devis, envisager le travail, cela va déterminer la suite de notre relation avec le client. Son accueil: un bonjour et même pourquoi pas un sourire.

. . . .

Sa confiance.

.

. .

Qu'il puisse parfois nous rassurer, nous reconcentrer.»

Nos zones d'intolérance

Nous ne supportons pas: De réaliser un bon travail et que le client dise que c'est mal fait sans preuve. D'effectuer une mission où on me demande autre chose que ce qui était prévu. Cela est d'autant plus difficile si en plus je ne sais pas le faire. Que, devant nous, on nous dise: "C'est bien", et qu'après on téléphone à Ménage service. D'avoir plus de travail à faire que le nombre d'heures ne le permet. Cela nous arrive souvent qu'une cliente évalue à deux heures un travail qui en réalité a besoin de trois heures et notre situation est difficile car notre conscience professionnelle est mise en difficulté. D'être jugée Ja première fois sans que j'aie eu le temps de faire mes preuves. D'être surveillée pendant Je travail. Qu'on passe derrière moi pour voir si le travail est fait.
«

.

. . .

. . .

SE RÉAPPROPRIER

SA VIE

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Quand je lave et soit sec. . Qu'on cherche à bien faire. . Qu'on ne respecte . Les gestes sur mon . Qu'on dise: "C'est . La comparaison plaçons. »

.

que les gens marchent m'apprendre

avant que ça

ce que je sais déjà très

pas mon travail. corps. la femme de ménage qui..." avec les collègues que nous rem-

VIVRE AVEC LES AUTRES Accompagner l'insertion professionnelle d'une personne c'est reconnaître qu'elle fait partie du monde extérieur, c'est favoriser sa relation aux autres dans son quartier, avec les parents d'élèves... La préoccupation de Ménage service, au-delà de la professionnalisation de la salariée, est de lui apprendre à élargir le cercle de sa famille, de son environnement immédiat, de ses clients. On apprend à rencontrer l'autre comme faisant partie d'un monde différent de soi avec d'autres préoccupations. Ainsi se construit la vie en société avec les autres. On apprend aussi à hiérarchiser ses préoccupations, à se centrer sur l'autre. Par la rencontre d'autres femmes de ménage venues de milieux très différents, par les discussions, les groupes de travail, la salariée va s'ouvrir et se situer dans une dynamique professionnelle et dans un métier en évolution, pour se préparer petit à petit à son autonomie future. La relation au monde, c'est aussi ouvrir la structure associative vers l'extérieur, favoriser les échanges, organiser des rencontres avec d'autres Ménage service, aller au spectacle, au cinéma. C'est inscrire un accompagnement où l'on ne forme pas que des professionnels, mais des hommes et des femmes.

FEMME DE MÉNAGE: LE SOUCI DE VAUTRE
Marie Édouard Formatrice

Lorsque l'on ouvre les journaux, que l'on parcourt la presse, on rencontre souvent des reportages sur le malêtre des enseignants, la fatigue des soignants, l'absentéisme des fonctionnaires... On ne parle pas de cela pour les femmes de ménage. Dans notre société, beaucoup de somatisations, de maladies, de difficultés sont imputées, à tort ou à raison, aux difficiles conditions de travail. On ne parle pas de cela non plus pour les femmes de ménage. Il est toujours audacieux de généraliser, pourtant ma rencontre avec les femmes de Ménage service a constamment provoqué chez moi un étonnement jamais démenti. Elles travaillent professionnellement, arrivent à l'heure, développent des compétences multiples, jonglent avec un emploi du temps dense et rigoureux... Il doit bien y avoir une raison; plusieurs raisons plutôt. En voici quelques-unes que je livre au lecteur sous forme d'une interrogation, la mienne: qui dira ? Qui dira l'écoute de ces femmes de parole? Qui dira le bouquet réajusté, la fleur arrosée pendant le ménage? . Qui dira les gestes minutieux, professionnels, réalisés pour payer les études de son enfant?

. .

26

SALARIÉES EN INSERTION

Qui dira le soleil amené dans une maison? Qui dira l'attente de ce vieux couple pour qui la femme de ménage est le seul lien avec l'extérieur? . Qui dira la peur en mettant la clé dans la serrure de retrouver la personne âgée inanimée sur le sol? . Qui dira les temps de transport, le froid du petit matin en attendant le bus et le courage qu'il faut pour sourire encore? . Qui dira l'inquiétude de ne pouvoir assurer les fêtes de Noël pour ses enfants? Qui dira le regard grivois de ce client, les mots qu'il faut éluder, les regards à éviter et l'obligation de rester quand même parce qu'il faut bien vivre? . Qui dira la joie de se retrouver entre femmes de ménage, de vivre une solidarité agissante, de se sentir comprise? Qui dira la déception lorsqu'un client, parce qu'il part en week-end, annule le vendredi, la matinée du samedi? . Qui dira que le premier geste de Lucie, lorsqu'elle est entrée à Ménage service, a été d'acheter une paire de chaussures neuves à son fils ? . Qui dira que pour Djamila chaque poussière ramassée correspond à de l'argent pour nourrir sa famille? Qui dira la fierté de garder ses clients après les deux ans passés à Ménage service? . Qui dira la gravité de ces femmes dont le travail souvent difficile prend sens?

.
.

.

.

.

MON TRAVAIL DE FORMATRICE À MÉNAGE SERVICE À Ménage service, j'anime des ateliers d'estime de soi, d'écoute participative. Je me situe donc dans l'accompagnement de la relation à soi-même. J'ai remar-

FEMME DE MÉNAGE: LE SOUCI DE L'AUTRE

27

qué combien les personnes en situation fragile ont un manque et un besoin de connaissance sur ces questions. Cela touche la compréhension et la gestion de leur corps, de leur santé, de leur vécu familial, leur capacité à s'affirmer sans avoir peur de représailles... À la question

que je pose dans les ateliers:

«À

quoi vous fait penser

l'estime de soi?» souvent ce qui s'exprime c'est s'aimer. Le mot est dit avec la conscience que c'est souvent difficile. Dans mon travail d'animatrice, je porte en moi qu'il est plus important d'apprendre à quelqu'un de s'aimer que de l'aimer. Je propose des pistes. Si l'on accepte que l'estime de soi est le produit d'une évaluation et d'un jugement de valeur à propos de soimême, l'objectif du travail réalisé auprès des femmes de Ménage service est de leur permettre de s'accepter en tant qu'êtres humains, de reconnaître leur valeur et leur droit de vivre pleinement. C'est le projet que portent les administrateurs et les permanents de Ménage servIce. Pour cela, il nous faut faire la différence entre qui nous sommes et ce que nous faisons. Ce que nous sommes est de l'ordre de notre identité, ce que nous faisons est de l'ordre de notre comportement. Le travail de l'accompagnant, en différenciant ce que la salariée fait de ce qu'elle est au plus profond d'elle, permettra de ne

plus dire:
tuellement

«

Je suis nulle, je ne vaux rien », mais éven: « La situation que je vis est nulle ou le trapas à ce que je devrais ne correspond

vail que je réalise

faire. » L'estime de soi engendre la confiance en soi et permet de se sentir bien avec soi-même et bien avec les autres, de se respecter, et de les respecter. Elle n'est pas à confondre avec l'orgueil et la suffisance. Le manque d'estime de soi est considéré depuis bien longtemps comme l'origine des problèmes humains, qu'ils soient personnels, relationnels ou même sociaux.

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SALARIÉES EN INSERTION

Nous savons que son absence peut engendrer l'échec scolaire, social, professionnel, la violence etJou l'autoviolence, la délinquance. Les définitions de l'estime de soi font apparaître les composantes suivantes: - un sens inné de notre valeur d'être humain. Un bébé qui naît n'a rien prouvé, pourtant, il a droit à être simplement aimé pour ce qu'il est; -la capacité à penser par nous-mêmes; - la confiance dans nos capacités à faire face aux aléas et aux défis inévitables que la vie nous propose ou nous impose; - la certitude que nous sommes dignes de vivre et d'être heureux. Dans la mesure où le degré d'estime de soi est la conséquence du jugement positif, négatif, ou ambigu que nous portons sur nous-mêmes, il nous appartient de changer ce jugement, s'il nous limite et nous empêche de nous épanouir et de nous réaliser. Nous avons parfois besoin d'être aidés. Notre travail dans le domaine de l'insertion nous montre combien la blessure vécue pendant la scolarité est grande et toujours présente chez ces adultes demandeurs d'emploi: « Quand j'étais à

l'école, j'avais des possibilités, mais personne ne l'a vu.

»

L'expérience nous prouve que nous ne faisons pas suffisamment la différence entre identité et comportement. Si nous ne sommes pas conscients du fait qu'il s'agit là de deux niveaux différents, nous aurons du mal à permettre à la personne d'accepter ses erreurs et de rebondir sur celles-ci pour progresser. Il est plus facile pour quelqu'un de modifier un comportement inadéquat que son identité. Chaque progression, chaque dépassement, va contribuer à renforcer l'estime de soi et à sortir de l'agression, de la violence et de la haine qui sanctionnent souvent une impasse dans la progression personnelle.

FEMME DE MÉNAGE: LE SOUCI DE L'AUTRE

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Lorsqu'une personne traverse un échec, une situation difficile, il est important qu'elle puisse trouver une écoute de sa problématique et qu'elle se rende compte que cette problématique n'est qu'une part d'elle; mais dans d'autres domaines, elle a des compétences qui lui amènent des réussites. Nous avons tous le souvenir, au cours d'une période où nous étions en échec, d'avoir rencontré une personne (enseignant, adulte référent...) dont le regard positif nous a permis de dépasser nos difficultés et de déceler en nous des ressources pour aller plus loin. Dans les ateliers d'estime de soi, nous gardons la cohérence de la structure de Ménage service pour nous appuyer sur les réussites de chacun. Voici des paroles de salariés recueillies autour d'un atelier. Ce sont leurs réussites personnelles ou professionnelles :
«

J'ai monté une armoire.
réussi

»

«J'ai

un bon plat. »

« J'ai réussi « Je me suis «J'ai réussi «Je me suis

à être très détendue. » bien dépatouillé. » à réparer mes étagères. » réconciliée avec ma sœur.

»

« J'ai dit à ma mère que je ne voulais

plus qu'elle

me

méprise. » «J'ai pris un bain avec de la mousse. » «J'ai pensé à boire un litre d'eau dans la journée.
« J'ai repeint « J'ai ma cuisine. »
»

»

« J'ai réussi à porter plainte.
su garder les enfants,

et les parents

étaient

contents. » « J'ai parlé avec l'instit de mon fils. » « Je me suis massé les mains pendant mon trajet dans le bus. » « Je me suis bien débrouillée avec mes quatre heures
de repassage. »

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