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Actions et enjeux spatiaux en matière d'environnement

De
289 pages
La "sociologie de l'environnement" transcende largement les questions de dégradation des équilibres naturels ou de la biodiversité. Elle s'interroge sur la qualité de la vie, les menaces technoscientifiques, les "risques" pour la planète ou la vulnérabilité humaine. Cet ouvrage traite d'entreprises productrices (ou réductrices) de nuisances, de vie quotidienne, d'associations ou de professionnels engagés, de politiques environnementales. Il tente de comprendre pourquoi les dangers et menaces potentiels ne font que rarement l'objet d'action concrètes et efficaces.
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Actions et enjeux spatiaux en matière d'environnement

De la contestation écologiste aux mesures de protection

@L.HARMATTAN.2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03706-9 EAN : 9782296037069

Sous la direction de Salvador Juan

Actions et enjeux spatiaux en matière d'environnement
De la contestation écologiste aux mesures de protection

L'Harmattan

Sociologies et environnement
Collection dirigée par Salvador JUAN Le « progrès» est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète Hôlderlin, avec la menace croît ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une perspective socio-anthropologique et critique tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le produc-tivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Ouvrages parus Maxime PREVEL, L'usine à la campagne: une ethnographie du productivisme agricole, 2007 Denis DUCLOS (dir), Pourquoi tardons-nous tant à devenir écologistes?, 2006 Salvador JUAN, Critique de la déraison évolutionniste, 2006 Céline VIVENT, Chasse Pêche Nature Traditions, entre écologisme et poujadisme? Socio-anthropologie d'un mouvement des campagnes, 2005. Gérard BOUDES SEUL, Ecologisme et travail, 2005. Stéphane CORBIN, La vie associative à Saint-Lô, 2003. Frédérick LEMARCHAND, La vie contaminée, 2002. Michèle DOBRE, L'écologie au quotidien, 2002. S. JUAN et D. LE GALL (dir.),Conditions et genres de vie, 2002.

Salvador JUAN, La société inhumaine, 2001.

AVANT -PROPOS INTRODUCTIF Qu'est-ce qu'une sociologie de l'action et des enjeux spatiaux en matière d'environnement?

Salvador JUAN

Du point de vue strictement sociologique, l'environnement n'est pas le milieu naturel au sein duquel agiraient des organismes vivants plus ou moins adaptés, en concurrence ou entretenant des « relations altruistes », pour leur survie. La sociologie n'est pas la biologie. Certes, personne ne songe à nier de tels mécanismes mais ces derniers n'ont guère besoin de spécialistes des sciences sociohumaines pour exister et être étudiés. Si la sociologie de l'environnement est née depuis quelques décennies, c'est - à l'instar de la plupart des champs spécialisés de nos disciplines pour comprendre comment l'action humaine et, surtout, les logiques sociales engendrent des problèmes au sein de ces mécanismes dits naturels qui sont ou contiennent des éléments de plus en plus artificiels. Ce sont donc des problèmes concrets et paradoxalement non naturels qui nous intéressent au premier chef A supposer qu'il existe encore (hors du fond des gouffres ou des océans inexplorés) un milieu vraiment naturel où la biodiversité suivrait son cours de manière écologiquement préservée n'aurait aucun intérêt pour nous! Sauf, bien entendu, pour le présenter comme exemple de nature éternelle, pour l'admirer en tant qu'esthète ou en jouir en s'y promenant comme randonneur respectueux du site... Autrement dit, la sociologie de l'environnement est née des problèmes d'environnement et s'en nourrit. Nul cynisme dans ce propos, mais un constat factuel qui concerne tous les domaines de spécialisation, la division du travail intellectuel ou des domaines de recherche; division du travail éminemment porteuse d'effets pervers et de contradictions auxquels le chercheur n'échappe qu'en élargissant l'angle de son analyse. Outre le fait que les milieux vierges de toute intervention humaine, ne serait-ce que de protection, ont pratiquement tous disparu (sauf quelques rares zones désertiques, de haute montagne ou du fond terrestre / maritime), la nature des problèmes engendrant la sociologie de l'environnement transcende largement les questions de dégradation des équilibres naturels ou de la biodiversité. Aujourd'hui, précisément du fait de l'artificialisation presque totale du monde habité, le domaine de la sociologie de l'environnement s'élargit aux interrogations concernant ce qui fait et dégrade la qualité de la vie, mais aussi ce qui engendre les menaces d'ordre technoscientifique, les « risques» pour la planète (et ses alentours comme l'attestent les

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déchets que nous y envoyons), et les conditions de la vulnérabilité humaine. Par conséquent, notre champ est celui tant de la qualité de ce qui constitue la vie (air, eau, alimentation, ambiance sonore, etc.) que de ce qui engendre et structure ses conditions objectives de possibilité: énergie, consommation et déchets, urbanité ou ruralité des lieux d'existence... Ce champ est d'autant plus large que l'empreinte humaine sur les milieux transforme l'environnement en espaces aménagés ou préservés par l'action. Aux luttes intra ou inter spécifiques et aux milieux de la biologie, la sociologie substitue les conflits d'intérêt ou de légitimité au sein desquels l'espace est l'un des principaux enjeux, sans doute le plus important à cause des problèmes de normes et donc, surtout, de limites ou de « balises» qu'il présuppose. Mais si les espaces et les actions -les deux termes qui intitulent l'ouvrage à dessein - sont fondamentaux pour le champ académique que nous cultivons, la connaissance sociologique a également besoin du temps de l'histoire. Sans lui, il n'est pas de sédiments institutionnels; il n'est donc pas de symboles, d'appareils, d'organisations, de statuts ou de rôles et encore moins de normes. Sans lui, l'analyse sociologique devient tout simplement impossible, sauf à considérer que les individus, en tant que tels, ou leurs interactions suffisent à constituer les phénomènes sociaux. Le monde institué contraint l'action et fmit par se projeter dans la morphologie des espaces; c'est pourquoi, notamment, Bachelard avait raison de dire que « l'espace tient du temps condensé» et Lefebvre que les formes spatiales sont la projection au sol des structures sociales. Les milieux naturels sont largement devenus des espaces que l'on devrait qualifier de socioculturels si le vocable ne désignait tout autre chose. Ces espaces ne sont pas habités, comme des niches écologiques, en vertu de principes adaptatifs mais de logiques sociales plus ou moins contraignantes et les déplacements en leur sein sont eux-mêmes souvent problématiques au plan environnemental. Pour toutes les raisons qui viennent d'être trop brièvement énoncées, cet ouvrage traite, en accordant autant d'importance à l'histoire qu'à la géographie, deux disciplines d'ailleurs indissociables, à la fois des appareils technocratiques et de la vie quotidienne, des associations et des professionnels (agriculteurs biologiques ou contestant le mode de production agricole dominant) engagés, des définitions des espaces pertinents de l'action environnementale mais aussi des critères de leur appréhension. L'action importante pour la sociologie de l'environnement est non seulement l'action des personnes qui mettent en œuvre des moyens alternatifs de vivre et de travailler mais encore celle des grands appareils qui aménagent
l'espace

- temps

de la vie et des collectifs qui s'y opposent.

Les conflits sont tout aussi fondamentaux pour l'analyse que la connaissance des dispositifs de négociations qui leurs succèdent. Plusieurs textes de cet ouvrage abordent la question des contestations, aussi bien celles qui sont à l'origine du mouvement écologiste que celles qui, inlassablement, viennent rappeler face aux édiles, aux aménageurs ou aux appareils technocratiques, que la qualité de la vie n'est pas nécessairement donnée dans la richesse économique d'une région. Les ressources dites naturelles étant de plus en plus précieuses à mesure qu'elles se raréfient, leur appropriation et leur contrôle deviennent de plus en plus manifestes, et les stratégies, à cet égard, chaque jour plus évidentes.

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-PROPOS

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Cela dit, il serait imprudent, même en matière de valorisation des conflits comme gage de démocratie, de penser que les aménageurs sont systématiquement insensibles aux conséquences de leur action - donc irresponsables au sens weberien du concept d'éthique de la responsabilité - et que les contestataires sont toujours des écologistes idéalistes et désintéressés soucieux uniquement du bien commun ou de la santé de « Gaïa ». Outre que ce point de vue, manichéen et simplificateur, s'accorde mal avec le regard sociologique, il ne correspond pas toujours à la réalité. En effet, depuis que la conscience sociale et les politiques de l'environnement ont commencé de se diffuser en Europe, on a pu constater que des tentatives de mise en place de dispositifs réglementaires visant à protéger l'environnement ou la biodiversité étaient efficacement contestées, y compris de manière très organisée, tantôt par des appareils technocratiques (publics ou privés) lésés dans leurs intérêts, tantôt par des personnes regroupées en associations (telles que Chasse Pêche Nature et Traditions en France) et défendant d'autres définitions des équilibres dits naturels. On ne peut donc plus affirmer, aussi simplement et même si cela reste encore largement vérifié, que la classe dirigeante et les créations institutionnelles liées aux lobbies technocratiques engendrent des risques environnementaux auxquels les usages ou les habitants regroupés s'opposent dans un conflit social central dont la défmition de la qualité de la vie serait l'enjeu. Aujourd'hui, les choses sont devenues beaucoup plus complexes et des riverains peuvent s'opposer aux écologistes au nom d'arguments quelquefois de nature écologique... Ils viennent grossir les rangs de tous ceux, tels les agriculteurs productivistes - depuis plus longtemps, aussi, tels que les travailleurs défendant leur emploi - qui, pour garantir leur activité, contestent la contestation écologiste. De sorte que les conflits dont l'environnement est l'enjeu concernent de plus en plus la question des légitimités, tant celle des activités menaçant la biodiversité, le développement durable ou la qualité de la vie, que celle qui en critique les effets pervers ou morbides. Dans ce cadre, les procédures destinées à éviter les conflits sont porteuses d'effets pervers, comme le montre le texte de Suraud : la concertation instrumentalisée, au lieu de rétablir le dialogue ou la confiance, peut déboucher sur un résultat contraire à celui visé, à savoir radicaliser la contestation. Il y a lieu en lisant le texte de Suraud, de se demander si une procédure institutionnelle de débat peut exister sur des enjeux faisant l'objet de conflits importants ou si elle est vouée à l'échec par rapport à ses objectifs affichés. Et si cet échec apparent relevait en réalité d'une efficacité des technologies socioculturelles de domination sociale (Juan) ? Les politiques de l'environnement et de la préservation des ressources naturelles (PERN) sont dans une situation à la fois paradoxale et contrastée, paradoxale parce que contrastée. Dans beaucoup de domaines, sont déjà appliquées des mesures de réparation, voire de précaution ou de prévention. Il en va ainsi du littoral et des zones dites humides de l'intérieur, mais aussi de la protection de certains biotopes ou de certaines espèces ou en matière de taxation d'éléments nocifs ou de matières épuisables. De plus en plus transnationales, en particulier européennes, ces politiques ne sont pas nécessairement immédiatement efficaces. Les phénomènes aux conséquences les plus morbides ou les menaces les plus pesantes, à diverses échelles, ne font que rarement l'objet d'actions concrètes et efficaces. Ce paradoxe n'a rien de mystérieux: ces phénomènes correspondent bien souvent aux enjeux industriels les plus manifestes, à savoir ceux de l'énergie (nucléaire, gaz, pétrole), de la pétrochimie ou des industries chimico-pharmaceutiques, des infrastructures

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routières, des intrants de l'agriculture industrielle, de l'automobile, etc. Plusieurs contributions permettent d'éclairer ce phénomène. Le texte de Attarça et Salmon évoque le thème de la responsabilité environnementale des entreprises en particulier à travers l'examen du nouveau cadre législatif pour les substances chimiques que la Commission européenne a adopté récemment. Avec REACH (Registration, Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals), les entreprises fabriquant ou important plus d'une tonne d'une substance chimique par an seraient tenues de l'enregistrer dans une base de données centrale. Cette proposition de nouveau règlement vise à améliorer la protection de la santé humaine et de l'environnement tout en préservant la compétitivité de l'industrie chimique de l'UE et sa capacité à innover. Cependant, quand on observe les pressions et les jeux de pantouflage à l'œuvre depuis quelques temps, il est probable que compétition et innovation supplanteront la protection de la santé publique et de l'environnement. En effet, selon le site du Député européen Didier Claude Rod, Sir Leon Brittan, ancien commissaire européen chargé du Commerce est passé administrateur du groupe Unilever, au moment où ce dernier cherchait des appuis forts auprès de la Commission, en pleine rédaction de son projet sur les produits chimiques. Par ailleurs, Jean-Paul Mingasson, fonctionnaire de la Commission pendant vingt ans, est désormais employé par l'UNICE (un lobby européen d'industriels à la vocation explicite que dirige Ernest-Antoine Sellière, ancien Président du CNPF devenu MEDEF), et Uta Jensen-Korte, employée pendant vingt et un ans par Bayer, l'a été ensuite par le Conseil européen de l'industrie chimique. Tout cela montre combien les mêmes intérêts peuvent être défendus grâce à une porosité des milieux dans un fonctionnement, conforme à la logique technocratique, qui touche même des associations humanitaires agissant dans le secteur de l'aide au développement: David Earnshaw est devenu directeur d'un cabinet servant les intérêts de diverses industries, après avoir été directeur de la grande ONG humanitaire Oxfam Belgique et lobbyiste pour SmithKline Glaxo, un laboratoire pharmaceutique. Ces différents secteurs d'activité (largement représentés à l'INERlS, organisme qu'évoque le texte de Juan sur les risques) sont à la fois ceux qui manipulent les matières les plus dangereuses ou les moins « durables» et ceux qui s'organisent en groupes de pression à la mesure de leur puissance financière et de la masse des emplois qu'abritent les appareils concernés. En d'autres termes, les problèmes d'environnement les plus notables ou les menaces les plus manifestes sont ceux qui sont les moins traités par les PERN. Ce constat paradoxal, concernant les démocraties, ne serait pas compréhensible sans l'explication par les rapports de forces. Le champ d'action de l'environnement relève encore largement de la confrontation entre différents lobbies et toutes sortes d'associations de défense de la qualité de la vie ou de la biodiversité. Il revient au sociologue de le montrer. Cela ne signifie ni que certaines mesures de limitation ou de sanction, pour les problèmes mineurs, ne sont pas prises, ni qu'un monde sans conflits et animé par la seule Raison soit mis en place lorsque les dispositifs de protection fonctionnent... En réalité les conflits d'intérêts et les résistances sont omniprésents dans tous les domaines concernés par les PERN. Même lorsque les lobbies sont plus timides ou affaiblis par des contextes politico-historiques, subsistent de nombreux problèmes (voir, à cet égard. les textes de Beck et Rémy, Becerra ou Zelem). Même lorsque la coopération internationale

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est manifeste et volontaire, continuent d'agir des groupements d'intérêt, alors que différentes logiques socio-administratives limitent l'efficacité des PERN (Becerra). Satellites et aiguillons de ces politiques publiques, supports de diffusion des valeurs écologiques, les associations environnementalistes jouent un rôle fondamental de veille et de contestation même si, comme l'explicitent Albert et Santamarina, les vocations participatives et critiques tendent à se mêler. A partir du cas du pays valencien, en Espagne, les auteures montrent que les associations centrant leur activité sur la prestation de services (nettoyage des espaces naturels, ramassage sélectif des résidus, campagnes d'information, etc.) et celles dont l'intention est de transformer la société à travers des activités revendicatives (dénonciations, propositions, etc.) ne sont pas aussi éloignées les unes des autres que l'on pourrait le penser. Par ailleurs, dans un milieu de plus en plus « anthropisé », les objectifs associatifs tendent à se fondre. De la même manière, l'activité ancienne de conseil en environnement - dont Rudolf compare l'état en France et en Allemagne - rend compte d'une certaine institutionnalisation de la préoccupation environnementale qui échappe aux acteurs en dépit de leurs sensibilités effectives. Cette dynamique s'explique, selon l'auteure, dans le cadre d'une théorie de la modernité qui recycle l'environnement sous la forme de la modernisation écologique. Des deux côtés du Rhin, la professionnalisation de ce qui fût une contestation participe de la même « modernisation écologique ». En dépit des différences, les actions de communication en direction de la société civile interviennent en fm de processus et non en amont, ce qui, pour l'auteure, atteste de l'imprégnation utilitariste de notre culture. De la même manière, le texte de Gendron, Turcotte et Lafrance traite de la concrétisation d'anciens mouvements sociaux en outils et en organisations de gouvernance. Les auteurs ont identifié et analysé les normes portées par de nouveaux acteurs, leur élaboration et leur application, ainsi que les rapports entre eux et les transformations de la dynamique régulatrice suscitées par ces nouvelles normes. A partir de l'étude des certifications forestières, ils montrent que certains mouvements sociaux déçus par les interventions publiques, qui ne semblaient pas offrir de retombées concrètes, ont choisi de cibler directement les entreprises. Apparaissent alors des « mouvements sociaux économiques» dont la vocation est de construire une action politique au sein du marché. Dans ces mouvements, selon les auteurs, pourraient s'exprimer des demandes non transposables dans le système politique à l'ère de la mondialisation. Mais, en dépit de ces différentes conséquences, on aurait tort de croire que l'institutionnalisation du mouvement écologiste est terminée. Il conviendrait plutôt de parler de phase de transition plus ou moins problématique, tant dans les pays les plus développés que dans les pays les moins développés économiquement. Les textes de Prével et d'Audet le montrent à partir des difficultés que rencontrent les acteurs tentant une mise en pratique de l'agriculture biologique. La monographie familiale qu'expose Prével éclaire un processus de conversion vers l'éthique et les pratiques agrobiologiques qui ne soulève pas que des problèmes techniques. Alors qu'elle suscite, en France et en Europe, une sympathie certaine dans une grande partie de la population sensibilisée aux problématiques écologiques, l'agriculture biologique se heurte à de puissants intérêts politiques, économiques et commerciaux ainsi qu'à une véritable culture productiviste incorporée par les agriculteurs et leur entourage. Dans d'autres régions du monde, la situation paraît paradoxalement plus favorable à l'agriculture biologique. Ainsi, en Inde, dans les zones où l'on cultive du

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coton biologique, les agriculteurs semblent moins vulnérables face au commerce mondial et aux perturbations d'ordre environnemental. Des entreprises peuvent favoriser l'implantation d'une certification dans un réseau de producteurs et y promouvoir des pratiques agricoles à la fois plus respectueuses de l'environnement et plus autonomisantes pour les agriculteurs. Audet décrit une situation symétrique par rapport à ce qui se passe en France: des techniciens et des agronomes d'une entreprise privée (Agrocel) visitent et conseillent régulièrement les fermiers qui réussissent à mieux réduire leurs dépenses en intrants, à sauvegarder leur ressource aquifère, à améliorer la fertilité du sol et même quelquefois à augmenter la productivité de leur terre. Si plusieurs auteurs de cet ouvrage montrent que l'activité économique n'est pas éternellement vouée à contredire les exigences écologiques, en d'autres termes que le développement durable est non seulement possible mais déjà largement mis en œuvre, on ne saurait sous-estimer les difficultés et les contradictions constatées dans différents contextes d'institutionnalisation des politiques de l'environnement qui, quelquefois, peuvent être porteuses d'effets pervers. Ainsi, dans certains cas, c'est la protection des espèces elles-mêmes qui engendre des problèmes écologiques, comme le montrent Beck et Rémy avec la question des espèces dites invasives. Le maintien de la biodiversité sur un territoire pourrait, selon certains spécialistes, paradoxalement passer par l'éradication d'espèces allogènes, comparables à l'étranger envahisseur... On touche là aux limites d'une protection sélective fondée sur des critères d'autochtonie voire de mythique pureté des patrimoines naturels. Il est difficile de tracer les limites spatiales d'existence légitime des espèces dans des écosystèmes transcendant par nature les frontières administratives, soit par le déplacement des animaux, soit par les colonisations végétales ou encore par le cours des fleuves transfrontaliers (Becerra). Pour être efficaces, les PERN doivent donc épouser les espaces réels des ressources et du vivant, même si elles ne peuvent exister que dans le cadre de limites instituées. Ces différents exemples montrent aussi, en creux, à quel point la nature a cessé d'être « vierge », est partiellement devenue le résultat d'une action humaine. En d'autres termes, la biogéographie est désormais largement institutionnalisée en tant que produit de l'histoire. Certaines espèces naturelles et leur mode d'adaptation à un nouveau milieu ou d'élevage sont même le produit partiel de l'activité humaine, comme Darwin le disait déjà. Le texte de Beck et Rémy, en évoquant les espèces dites invasives, rend compte des conséquences, tant écologiques que symboliques, de ces choix antérieurs des humains d'agir sur le naturel: le vocabulaire et les représentations de l'étranger mêlent le traitement fait aux hommes et celui fait aux plantes ou aux animaux. Ici, l'espace est à la fois une question de topique et de dynamique symbolique du territoire et de ses habitants (plantes, animaux ou hu-mains). La non coïncidence des territoires institutionnels et des territoires naturels soulève des problèmes et suscite des questions quant aux logiques d'action, qu'elles soient stratégico-économiques ou correctrices. Les normes fixant les territoires de protection des personnes et des espèces animales ou végétales peuvent sembler rationnelles, mais elles signalent bien souvent une certaine impuissance à contenir un phénomène jugé négatif. Cela concerne aussi bien les espèces dites invasives que les zones contaminées autour de Tchernobyl (Bocéno). Dans ce cas, même déplacées, les populations emportent la pathologie avec elles, incorporée ou indissociable des éléments matériels qui les

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INTRODUCTIF

Il

accompagnent. Par ailleurs, le périmétrage s'établit aussi, dans les deux cas, à partir de critères temporels. L'évacuation hors d'un périmètre jugé dangereux n'est jamais complète et, quand bien même le serait-elle, les radiations se déplacent par différents vecteurs vivants ou matériels. Quant aux villages détruits et patrimonialisés, ils temporalisent, par la mémoire, l'espace de la catastrophe. Cette histoire est à mettre en relation avec celle de la France où, à l'instar de la foi dans les techno-sciences et des certitudes soviétiques par rapport à ces techno-sciences, les lobbies français du nucléaire, ont mis en place dans les années 1960 - donc bien avant la « crise du pétrole» - un programme lourd appliqué par différents gouvernements, y compris de gauche (voir le texte Anamnèse de Juan). C'est la même certitude idéologique d'une maîtrise totale et une identique minimisation des menaces qui réunissent les deux pays. Des deux côtés, on a considéré l'électronucléaire comme inéluctable. Parmi les moyens de relativiser ce caractère inéluctable de l'électronucléaire, les programmes d'efficacité énergétique qu'évoque le texte de Zelem sont susceptibles de prendre une bonne place au sein des PERN réellement sensibles au développement durable. En effet, au Québec, une authentique politique d'économie
d'énergie

-

de laquelle tant la biélorussie

ou l'Ukraine

que la France pourraient

s'inspirer - est déjà à l'œuvre. A lire le texte de Zelem, on mesure le retard pris en France dans ce secteur essentiel. Plus précisément, contrairement à EDF, HydroQuébec a réellement intégré l'éolien et les autres sources d'énergie écologiques à son système de production. Les organisations, surtout associatives, qui, au Québec, mettent en place ces dispositifs d'efficacité énergétique doivent tenir compte des situations sociales contrastées et compenser le surcoût de certains équipements par des mesures d'aide aux particuliers ayant les revenus les plus modestes. On voit par là que les politiques écologiques s'articulent aux questions dites sociales, comme le montrent différents textes consacrés aux vulnérabilités. Cette correspondance est centrale dans les textes de Lowy et de Rougé. Le texte de Lowy s'affronte à une difficile question, celle de l'opposition traditionnelle entre les classes populaires et un écologisme plutôt lié aux classes moyennes. Si différents facteurs éloignent les quartiers populaires et l'écologie, plusieurs changements sociétaux tendent à les rapprocher: l'urgence de la crise écologique, les transformations du rapport au pouvoir politique, le rapport à l'immigration ainsi que l'intérêt croissant tant pour les questions d'ordre planétaire que pour la vie quotidienne et le cadre de vie. Par ailleurs, en termes de quotidienneté, des pratiques écologiques volontaires, bien que peu nombreuses et peu répandues dans les Zones Urbaines Sensibles', semblent exister; elles sont d'autant plus difficiles à mettre en œuvre que des modèles culturels s'y opposent et que le zonage favorise l'utilisation de la voiture, tout comme l'urbanisme fonctionnaliste surreprésenté dans l'habitat populaire. Le contrepoint, tout autant fonctionnaliste, des quartiers verticaux où habitent surtout les membres de la classe populaire, est l'habitat horizontal des lotissements périphériques jadis réservés aux classes moyennes mais qui tendent à se paupériser. L'étalement urbain se manifeste surtout par le phénomène des lotissements périurbains, au sein desquels on trouve de plus en plus, y compris en France, de
I Les ZUS sont, en France, des quartiers d'habitat populaire faisant l'objet d'une politique de la ville avec des moyens spéciaux de l'Etat (voir surtout la contribution de Lowy dans le présent volume).

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INTRODUCTIF

quartiers fermés (dits gated communities aux Etats-Unis) formant un nouvel univers pavillonnaire aux conséquences environnementales lourdes, en particulier du fait de
l'usage obligatoire de la voiture

-

ménages

très fréquemment

multimotorisés

que

l'on pourrait presque dire « captifs» de leur véhicule, de leur hétéromobile. Lionel Rougé montre que, même matériellement ouvert et situé dans un cadre verdoyant, le lotissement enferme: ce mode de vie, censé incarner la modernité, débouche souvent sur du mal-vivre. Derniers venus dans les jeux de la spéculation foncière, ces tissus pavillonnaires, jusque-là homogènes, se fragmentent et se diversifient en fonction du territoire dans lequel ils se situent et selon leurs modalités de peuplement, et ce même dans des contextes de forte valorisation comme en région toulousaine. Se pose alors le problème d'un vivre-ensemble durable maintenant un minimum de stabilité à l'assiette morale (au sens durkheimien du terme) au sein de morphologies urbaines créées par et pour une catégorie de ménages bien souvent issue de la classe populaire. Finalement, en lisant ce livre, on ne peut qu'admettre ce qui relève d'un constat: la sociologie de l'environnement est encore balbutiante. C'est précisément au moment historique où la conscience sociale des problèmes d'écologie est la plus aiguë qu'il convient de la constituer réellement en la structurant au plan conceptuel et en l'alimentant au plan factuel. Il s'agit d'enjeux non seulement de connaissance mais encore d'action de réforme. C'est à cette double perspective que ce livre prétend contribuer. Le présent ouvrage montre, par les thèmes transversaux à des textes aux contenus souvent très distincts, l'interpénétration des contenus et des enjeux stratégico-spatiaux: symboliques et écologiques (Beck et Rémy, Prével, Rudolf), juridiques et socio-politiques (Becerra, Boceno, Zelem), économiques et sociaux (Attarça et Salmon, Audet, Juan), relatif à l'institutionalisation des conflits et des contestations (Gendron, Turcotte et Laftance, Rudolf, Suraud), concernant Ie cadre de vie en particulier urbain (Albert Rodrigo et Santamarina Campos, Juan, Lowy, Rougé)... Mais on aurait, tout aussi bien, pu associer des thèmes à des auteurs du livre dans un ordre différent, tant la sociologie de l'environnement est transversale aux grandes questions de société. Par exemple, un découpage plus matériel par secteurs institutionnels donnerait: faune et flore (Albert Rodrigo et Santamarina Campos, Becerra, Beck et Rémy), énergie (Boceno, Juan, Zelem), agriculture (Audet, Prével), ville (Juan, Lowy, Rougé), écologie appliquée (Gendron, Turcotte et Lafrance, Rudolf, Zelem,), institutions économiques et politiques (Attarça et Salmon, Becerra, Rudolf, Suraud)... En d'autres termes, pour des raisons tenant à la logique et au contenu du champ, il ne peut y avoir d'ordre véritablement logique de présentation des textes dans un ouvrage de sociologie de l'environnement. Ne pouvant, cependant, nous résoudre au classement purement alphabétique, nous avons finalement opté pour un principe, socio-historique, de présentation des textes passant du face à face opposant les acteurs dans le passé et le présent, au visà-vis par lequel l'environnement est mis en actes et en normes, avant d'aborder les recompositions du champ des questions environnementales. Caen, avril 2007.
N.B. Je remercie vivement Laurent Bocéno, Elise Lo11Y et Maxime Prével pour leurs utiles conseils et pour leur aide au travail de relecture des épreuves.

PREMIÈRE PARTIE

LE FACE A FACE DES ACTEURS: PASSÉ DÉCOMPOSÉ ET SUBJONCTIF PRÉSENT

ANAMNÈSE: LES ORIGINES DU PROGRAMME ÉLECTRONUCLÉAIRE FRANÇAISl

Salvador JUAN

« Un type qui est anti-nucléaire, c'est un ennemi de La patrie! Un homme politique anti-nucléaire c'est un irresponsable! » X2: Cadres supérieur d'E.D.F. (1983) « Nous misons aussi sur des citoyens actifs dans La lutte contre le gaspillage, dans l'équipement solaire des maisons et dans la récupération des déchets. Le programme électronucléaire, lui, mise seulement sur la passivité de consommateurs soumis ». M. Bosquet (1978)

De même qu'il serait manichéen de ne considérer le nucléaire que comme un « mauvais objet» face auquel le solaire serait paré de toutes les vertus, image asociale de ces technologies, il serait pour le moins simpliste de ne représenter le nucléaire que comme produit du réalisme par opposition à un solaire lié aux désirs, aux fantasmes, en un mot à la conviction. Même si le propre de la technocratie est de
1 Ce texte correspond aux deux premières sections du Chapitre cinq (intitulé initialement « Programmers) nucléaire(s), luttes anti-nucléaires et énergie solaire») de notre thèse de troisième cycle en sociologie (Juan 1985, Paris VII Jussieu, pp. 217-231). Nous avons respecté le texte initial, rédigé en 1983-84, dans la forme et le fond, même si aujourd'hui, on ne l'écrirait plus de la même manière. Les anciens passages soulignés apparaissent ici en italiques, on a ajouté une note (n04) relative à Leprince-Ringuet et l'on s'est borné à corriger quelques coquilles ou fautes de style. On a laissé tel quelle reste de ce « texte de jeunesse» - écrit avant Tchernobyl- tant dans son contenu que dans sa forme (en particulier les noms cités), tel quel. Si l'on publie aujourd'hui ce passage (inédit) de thèse c'est que les médias et le lobby électronucléaire - certains collègues égalementcontinuent, encore et toujours, de communiquer des informations fausses sur les facteurs expliquant l'avènement de l'électronucléaire en France. On continue de lire ou d'entendre, çà et là, que ce serait la crise du pétrole du début des années 1970 qui aurait encouragé les décideurs d'alors à garantir l'indépendance nationale par le nucléaire, ce qui est inexact historiquement. La réalité historique est qu'il s'agissait d'un plan plus ancien et d'une stratégie d'appareil technocratique moins soucieux de l'intérêt général que de son développement: EDF (avec son réseau d'organisations) exporte depuis longtemps à l'étranger et le fait que l'entreprise soit partiellement entrée en bourse (qu'elle soit devenue la deuxième capitalisation française derrière Total et devant SanofiAventis, selon Le Monde du 08/12/2006, p. 33) ne fait qu'accentuer cette logique inscrite dans sa ~enèse. Entre crochets, des passages qui se réfèrent au document initial: à la thèse. A refusé de reconnaître la paternité de son propos et souhaite rester anonyme.

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ANAMNESE

: LES ORIGINES

DU PROGRAMME

ELECTRONUCLEAIRE

baser une partie de son pouvoir sur un savoir plus ou moins original, cette spécificité n'efface pas magiquement la passion. La rationalité qu'elle met en avant pour fonder son influence n'est pas exempte d'une charge émotionnelle présente dans de nombreux documents officiels dès qu'il s'agit de défendre le nucléaire. Mais cela ne concerne pas uniquement la fraction d'une technocratie ayant intérêt au développement de cette technologie; de ses débuts jusqu'à nos jours et malgré l'étendue des débats et des luttes, le nucléaire a suscité des apologies - surtout de la part des marxistes orthodoxes - qui ne cèdent en rien aux plaidoyers pro-solaires: « l'énergie nucléaire est une force nouvelle admirable, merveilleuse, que l'homme a su conquérir sur la nature; il serait extrêmement dommageable qu'il soit contraint de ne pas l'utiliser dans sa quête d'un bien-être supérieur» (J.P. Angelier, 1983). La proximité que notre comparaison met en lumière ne tient pas de l'épiphénomène. Les destins du nucléaire et du solaire semblent liés par de multiples points communs et surtout par une certaine symétrie que nos présentations successives ont peut-être amoindrie. Il convient effectivement de garder présente à l'esprit la correspondance en forme d'alternative des deux sources d'énergie qu'atteste par exemple l'annonce des mesures solaires au moment où les luttes anti-nucléaires sont les plus fortes en France ou tout simplement le très important programme solaire que Jimmy Carter avait mis sur pied au lendemain de l'accident d'Harrisburg [Three Mile Island, U.S.A.]. La vision naive ou démagogique d'une complémentarité du nucléaire et du solaire est non seulement peu pertinente économiquement (sur le moyen-long terme) mais ne fait aucun cas des rapports sociaux et des significations que les différents acteurs donnent aux technologies. Après une brève présentation de la politique nucléaire dans sa genèse qui nous permettra de montrer le type de discours et les représentations d'ensemble qui la légitimaient, nous soulignerons les contradictions et la distance séparant les déclarations politiques, de droite ou de gauche, des faits (...).

1. Du nucléaire de pénurie au nucléaire d'excédent On connaît les antécédents militaires du nucléaire et le Commissariat à l'Energie Atomique, créé en 1945, devait bien jouer son rôle de recherchedéveloppement et de liaison armée - industrie. Mais plus que les aspects techniques et les origines du nucléaire ce qui nous intéresse ici c'est son aspect socio-politique sur le plan des incidences, comme nous le verrons plus bas, mais aussi en amont du processus de décision. Les autorisations d'engagement de tranches nucléaires ont un caractère éminemment politique, ne serait-ce que du fait qu'elles sont annoncées en Conseil des Ministres. Plus fondamentalement, toute accélération de ces autorisations d'engagement conduit le pays - d'une manière économiquement et écologiquement irréversible - dans la voie nucléaire. La nécessité d'une coordination entre les milieux politiques et industriels autour de grands projets tels que les centrales a contribué à assurer le pouvoir d'une classe de technocrates qui avaient objectivement intérêt à perpétuer l'existence de ces grandes opérations. Ainsi, la politique nucléaire française est le ftuit d'une stratégie à long terme qui ne tient pas du pari, comme on l'a dit, mais de la prophétie auto-réalisatrice. Sa logique est une logique de filière dont la solidité tient à une cohérence en chaîne et à une parfaite correspondance, dans le temps et dans l'espace, des milieux industriels, commer-

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ciaux et politiques: le nucléaire n'a de sens qu'au-delà d'un certain niveau de production et donc, d'un certain niveau de consommation d'électricité. Cela explique les pressions exercées sur les études prospectives et sur les mesures gouvernementales; il faut rentabiliser les investissements passés par des investissements marginaux toujours plus importants ce qui permet théoriquement des économies d'échelle qui, alliées à une politique commerciale et de communication judicieusement orientée aboutira à la réalisation des objectifs. Les propos de M. Rolant (lorsqu'il était uniquement secrétaire national de la C.F.D.T.) illustrent bien cette analyse: « le programme nucléaire français représente un enjeu de 300 milliards de francs et toute information officielle a pour objet de le faire admettre par le Parlement et l'opinion, et non de l'expliquer» (C.F.D.T., 1980,7). Essayons quant à nous de chercher des explications et de montrer les grandes variations du discours politique en la matière. L'accélération du programme électronucléaire français ne date pas, comme une certaine presse le laisse penser, de 1974. Dix années auparavant, bien avant les premiers doutes sur le pétrole ou la crise économique, le Conseil des Ministres du 16 décembre 1964 définissait un programme d'une ampleur réellement industrielle qui faisait suite à la politique des prototypes initiée par le C.E.A. C'est à cette occasion qu'E.D.F. prend la charge de la construction et de l'exploitation des centrales. Ce tournant dans la politique énergétique -française est justifié par des précisions de tout ordre laissant peu de place à la prudence: « au souci de ménager l'avertir, s'ajoute dorénavant la perspective d'un abaissement progressif, désormais certain, du prix de revient du Kwh» (A. Hannothiaux, contrôleur général de l'équipement à E.D.F., 1965). Dès son origine, le nucléaire s'inscrit, dans les faits, sur la dimension diachronique et ne prend son sens qu'à travers elle. Les décisions essentielles vont être prises dès cette époque dans une perspective de très long terme: abandon du projet marémoteur du Mont Saint-Michel, passage entre 1950 et 1985, de la part prise par l'électricité dans les besoins totaux du pays de 21 % à 41 %, recours à l'énergie nucléaire « sans attendre que sa rentabilité soit assurée », objectif de « maîtriser en temps utile cette technique nouvelle en formant des hommes et en préparant l'industrie nationale à ses tâches futures », préparation de l'avènement lointain « mais indispensable» des surrégénérateurs... Comme on peut le voir, ces propos ne relèvent pas de la prévision mais bien d'une certitude qu'une série de décisions fort cohérentes se charge par ailleurs de ne pas dénier; il est instructif de mesurer la rapidité avec laquelle elles ont été prises à l'aune de la lenteur et des doutes soudains que les spécialistes ont eus au sujet des énergies nouvelles. On notera également la détermination des choix opérés et la congruence nécessaire entre les prévisions de consommation d'électricité, qui tiennent du verdict, et la conviction que l'avenir se produira tel qu'on l'a planifié. Avec les premières centrales nucléaires en fonctionnement, les «incidents techniques» commencent à se multiplier, ce qui contribue à provoquer les premières contestations, et les premiers textes de légitimation s'appuyant sur des comparaisons pour le moins douteuses entre diverses industries, diverses techniques, « sans même parler des hécatombes dues à l'emploi intensif de l'automobile» comme le suggère un document E.D.F... Suite à la bataille des filières entre le procédé français et nordaméricain c'est le deuxième qui l'emporte la même année, ce qui assoit complètement le contrôle d'E.D.F. sur la production d'électricité d'origine nucléaire. C'est à partir de ce moment que l'entreprise publique va confirmer sa stratégie

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commerciale en lançant de vastes campagnes destinées à faire pénétrer au maximum l'électricité dans tous les secteurs de consommation et notamment dans la résidentiel-tertiaire par une réelle et puissante promotion du chauffage électrique. Le caractère hautement intégré de cette politique se précise par les accords internationaux, signés dès cette époque, que la première hausse des prix du pétrole viendra étayer. C'est le gouvernement Messmer qui prend l'initiative de la deuxième accélération du programme nucléaire en parfait accord avec les groupes industriels concernés et, bien sûr, avec E.D.F. Malgré l'accroissement d'influence des écologistes, on peut dire que cette décision (à l'exclusion de toute autre ?) a réellement produit l'absence de toute alternative énergétique sérieuse. Un témoignage de P. Delouvrier cité par L. Puiseux (1982, 613) montre comment le productivisme obtient gain de cause: « Ne perdons pas de temps avec le charbon, les énergies nouvelles et la conservation de l'énergie. Soyons sérieux, mettons tout de suite le paquet sur le nucléaire ». Ces propos tenus début 1974 ont recueilli l'assentiment de Creusot-Loire, ce qui est logique, et le soutien franc et massif des communistes. De multiples témoignages ainsi que les intérêts objectifs de l'organisation montrent qu'E.D.F. n'était pas convaincue de la nécessité d'une diversification de la production énergétique. Nous touchons là un des moments clefs qui ont rendu irréversible économiquement le choix nucléaire, ce que les anglais nomment un "short-run". Inversement, c'est principalement de cette époque où tout dans les discours laissait croire au développement des énergies nouvelles que l'on peut dater ce que les anglais (encore) appellent "the road not taken", la voie non prise du solaire, voie que les socialistes auraient pu rejoindre latéralement ne seraitce qu'en appliquant complètement et dans une logique de diversification les timides mesures prises dès leur arrivée au pouvoir. Les dirigeants d'E.D.F. ont su facilement convaincre les différents gouvernements alors même que ces gouvernements et l'organisation arboraient une « politique solaire» [que nous avons déjà évoquée]. L'opposition croissante au nucléaire n'a pas encore, à cette époque, ébranlé le gouvernement et A. Giraud, Ministre de l'Industrie, va même jusqu'à tourner en dérision les contestations en comparant certains rejets accidentels (en rivière) à de l'eau de Vichy. Mais c'est surtout l'accord explicite du Parti Communiste et de la c.G.T. qui a empêché, de l'aveu même des dirigeants d'E.D.F., que ne se développe en France un mouvement anti-nucléaire à large assise populaire et qui a permis la construction des nouvelles tranches. Le soutien est loin d'être aussi efficace au sein de la C.F.D.T. où le clivage entre une base relativement sensible aux thèmes écologistes et une direction imprégnée d'un progressisme chrétien plutôt sensible à la croissance économique conduit le syndicat à adopter une position de critique modérée et prudente du programme d'E.D.F. où elle a de nombreux adhérents. Il est certain que les thèmes de la raison et du progrès auxquels l'entreprise publique a toujours lié le programme électronucléaire devaient contribuer à créer un certain acquiescement au niveau des grands appareils politiques et syndicaux dont les responsables, pour des raisons de doctrine [que nous analyserons plus bas], partageaient le respect. La prophétie du tout électrique commence donc à se réaliser sous la pression d'une technocratie que les luttes anti-nucléaires montantes tendent à unifier et que le changement historique de gouvernement a tout juste effleurée, tant le productivisme est profondément ancré dans l'appareil d'Etat: « La symbiose entre la technostructure publique et l'Etat est en France assez forte pour que les stratégies "productivistes" l'emportent régulière-

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ment sur les stratégies "autonomistes", Le changement du 10 mai 1981 pourrait bien à cet égard se révéler être ce qu'Alexis de Tocqueville a reconnu en 1789 une façon de poursuivre la même ambition par d'autres moyens ». (Puiseux, 1982, 616). Il est vrai que l'arrivée des socialistes au pouvoir n'a pas bouleversé, malgré les discours pré-électoraux, les critères du choix nucléaire toujours axés sur la compétitivité internationale. Essayons maintenant d'en analyser les raisons.

2. Le nucléaire et les socialistes ou le changement dans la continuité Les socialistes ont dénoncé, même au lendemain de leur victoire électorale [de 1981], l'information de caractère technocratique non contradictoire ayant tendance à se transformer en propagande se référant ainsi très nettement à E.D.F. et au C.E.A. Ils n'hésitent pas à affirmer, dans les documents parlementaires, que cette politique de « communication» unilatérale occulte les solutions alternatives et « tend à justifier des choix conçus avec le souci d'assurer la croissance de ces entreprises» (Assemblée Nationale n° 405, 1981, 97). Si les choix énergétiques sont encore et toujours aujourd'hui - c'est ce que nous essayons de montrer - déterminés par des critères de développement des organisations citées, si leur politique de communication est plus que jamais orientée par leurs objectifs propres, l'action de l'Etat continue de sensibiliser la population au recours "inévitable" à l'énergie nucléaire. Cette constance dans le fond et dans la forme mérite toute notre attention et c'est le programme d'E. Hervé, Ministre de l'Energie dans le premier gouvernement socialiste, que nous allons analyser afin de la vérifier. La politique énergétique socialiste se résume en novembre 1982, dans un article du journal Le Monde (07/ 11/ 82), en trois axes fondamentaux: la maîtrise de l'énergie basée sur le développement des énergies nouvelles et des économies d'énergie [(nous avons vu l'inconsistance de cet axe)], la diversification des sources (le nucléaire et le charbon comme énergies nationales) et « l'adhésion - mobilisation» de la population... Ce discours peut être qualifié de symptomatique. Il est empli - en soi, sans intégrer dans l'analyse les revirements ultérieurs qui le rendent obsolète - de contradictions et d'apparentes incohérences significatives du jeu de forces contraires qui semble déterminer ce programme: le débat interne au Parti Socialiste, les positions pré-électorales, les pressions du lobby nucléaire, etc. Passons sur le premier axe qui privilégie en fait les opérations d'économie d'énergie et non une réelle promotion des énergies nouvelles [comme nous l'avons montré précédemment]. Le second axe fait apparaître une importante contradiction: comment soutenir simultanément le nucléaire et le charbon? Si le déclassement accéléré des centrales thermiques au fuel permet effectivement d'économiser des devises, le remplacement anticipé de celles qui fonctionnent au charbon entre en totale contradiction avec l'objectif de production charbonnière; la rapide démission du Président des C.D.F.3 est un signe fiable de cette duplicité. Le deuxième argument légitimant la continuation du programme nucléaire s'appuie sur l'accroissement de la demande d'électricité qu'il faut honorer. Or, les développements de ce paragraphe montrent explicitement que « la pénétration de l'électricité dans l'industrie est insuffisante» et que celle du secteur résidentiel et
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Charbonnages de France.

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tertiaire « mal maîtrisée », c'est-à-dire insuffisante également quand on sait les mesures qui ont été prises... Il est certain que, la politique nationale consistant à favoriser la consommation d'électricité, la demande d'électricité ne peut que croître et donc que le nucléaire sera vital pour la France. Ce discours qui parait illogique lors d'une première lecture est en réalité extrêmement cohérent au niveau du signifié: il vise à l'accroissement de la production électronucléaire française. Ajoutons à l'appui de cette hypothèse que, malgré les « preuves données par le gouvernement de son soutien au charbon national », l'incompatibilité des mesures est manifeste et que lesdites preuves seront déniées quelques mois plus tard. Le troisième axe est celui qui, dans notre perspective, est le plus intéressant, le plus significatif du double discours désormais classique, celui de « l'adhésion et de la mobilisation ». S'il nous semble très difficile de « mobiliser» une Société Civile pour un tel projet, alors qu'elle s'est longtemps mobilisée contre un programme fort ressemblant (et qu'elle reste pour le moins incertaine de sa nécessité absolue), « l'adhésion» est beaucoup plus facile à obtenir. Etant donné le fait que le « grand débat national» s'est limité à celui du parlement et que le référendum sur ces choix énergétiques n'a pas eu lieu, l' « adhésion» de la population ne pourra se faire que par voie indirecte, soit à travers les diverses élections soit à travers les mouvements de ce que l'on appelle « l'opinion publique» c'est-à-dire ce que sont censés appréhender les sondages nationaux... Alors que les diverses élections, depuis 1982, semblent montrer une adhésion inférieure à celle qui était escomptée (il est vrai que la sanction dépasse le problème énergétique mais on peut, tout du moins, difficilement montrer une quelconque mobilisation), le travail opéré sur l'Opinion Publique devra être doublement efficace. Ultime moyen de légitimation d'une politique énergétique impopulaire et incohérente dans son énoncé, les sondages restent le seul garant des rétroactions qui semblent nécessaires aux systèmes démocratiques pour fonctionner. [Nous consacrerons le chapitre suivant à l'étude détaillée de cet important secteur de la politique énergétique nationale] ; ajoutons auparavant que la troisième partie du programme d'E. Hervé ressemble fort à de la duplicité si ce n'est à de la démagogie. L'adhésion - mobilisation serait obtenue par trois moyens: - « prépondérance de la logique de consommation» c'est-à-dire d'une logique très exactement contraire à celle du nucléaire, qui produit d'abord de l'électricité et se charge d'adapter la consommation à un optimum d'entreprise; la contradiction est totale dans le texte du programme d'Hervé (encourager la consommation d'électricité dans l'industrie et le bâtiment, politique tarifaire pour mieux la répartir entre le jour et la nuit, l'été et l'hiver), - « appel au plus grand nombre et à la décentralisation », c'est-à-dire aux conventions Etat - régions, aux consultations et informations diverses, aux agences régionales de l'énergie, à la « commission» consultative permanente de l'énergie, à l'observatoire de l'énergie, etc., autant de structures et d'organisations qui alourdissent un appareil bureaucratique, qui, même décentralisé, n'aura aucune influence sur les décisions d'implantation de centrales nucléaires qui se prennent de façon très centralisée en Conseil des Ministres, - face aux interrogations portant sur la question des déchets nucléaires et des risques, que le Parti Socialiste disait importants lorsqu'il était dans l'opposition, le programme d'E. Hervé a une réponse, là aussi, procédurière puisque la solution est dans « la création d'une commission scientifique spéciale sur la technologie de retraitement », bien sûr, le fait que cette commission soit « scientifique» et

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« spéciale» est de nature à apaiser les craintes de la population... Cette réponse administrative à des interrogations essentiellement sociales est de nature à établir une distance, entre l'Etat et la Société Civile, que les propos du Ministre disaient précisément pouvoir éviter. 11faut souligner ici que cette position n'est pas celle du Ministre de l'Energie mais bien celle de l'ensemble du gouvernement. Malgré les diverses recommandations du rapport d'information sur la politique de l'énergie (de l'Assemblée Nationale), malgré les déclarations officielles de P. Mauroy, qui rappelait dans son discours programme que « le développement des énergies renouvelables, c'est déjà nous orienter vers une société différente» (cité par Lebaillif, 1981), la construction de nouvelles centrales nucléaires correspond bien à la réalisation complète d'une prophétie lancée vingt ans plus tôt par les dirigeants d'E.D.F. Une telle adéquation entre les objectifs et les faits n'a pu se réaliser qu'en identifiant, ce qui est une des caractéristiques de la technocratie, la politique énergétique de la France aux exigences de rentabilité des organisations publiques et privées parties prenantes du nucléaire. Dans ce jeu d'influences extrêmement puissant, les arguments de la nécessité absolue, de l'inexorabilité, de la contrainte objective, ont été d'un grand poids et ont permis d'assimiler une stratégie industrielle et commerciale de filière à une volonté nationale. Rappelons ici les propos (déjà cités) du responsable E.D.F. qualifiant les antinucléaires d'« ennemis de la patrie»; mais soulignons également que les excès lyriques ne sont pas l'apanage des dirigeants d'E.D.F. Tenant un discours quelque peu anachronique d'E. Hervé termine l'énoncé de son programme sur le registre patriotique et nationaliste par une phrase de conclusion qui demanderait, à elle seule, un chapitre entier d'analyse lexicale: « Pour franchir les tumultes, il faut oeuvrer en ayant foi en son pays, en sa capacité à dominer l'avenir et à retrouver son rang ».11 y a une collusion manifeste entre les discours technocratique et politicien sur le terrain du mythe de la destinée nationale. Une petite analyse sémiologique du contenu mythique des représentations liées au nucléaire nous permettra, [dans la troisième partie], de comprendre les ressorts de cette parole très idéologique et pourtant dépo-litisée. 11 est dès à présent essentiel de montrer les termes du conflit de représentations et de positions caractéristiques du Parti Socialiste et comment la technocratie a renversé littéralement son argumentation à l'annonce d'une pléthore d'électricité. Le débat interne au Parti Socialiste a été projeté au dehors avec la parution, le 8 novembre 1982, du rapport d'étape du « Groupe long terme sur l'énergie» dont le rapporteur était Michel Rocard. Ce document révise à la baisse les prévisions gouvernementales, notamment celles du rapport Hugon4. Les raisons expliquant cette baisse de la consommation prévue d'énergie, en général et d'électricité en particulier, sont, d'une part, le fléchissement relatif du prix du pétrole qui rend les actions de substitution (nucléaire) moins immédiatement rentables, et surtout, le ralentissement de la croissance économique ainsi que la prévision d'un taux de croissance bas pendant quelques années. Bien que le différentiel de croissance soit relativement faible, il suffit cependant à inquiéter grandement les milieux d'affaires pro-nucléaires comme nous le verrons plus bas par l'analyse de deux articles, l'un de Louis Leprince-Ringuet5 et l'autre du Directeur de la Compagnie Générale d'Electricité
4 Qui avait été commandé
5

durant le septennat de la Recherche

giscardien.

Le physicien Louis Leprince-Ringuet était partie prenante de l'électronucléaire : il a dirigé le
Européen Nucléaire).

CERN (Conseil

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(C.G.E.). En effet, les nouvelles prévisions invalident considérablement le programme de construction de tranches supplémentaires préconisé par E.D.F. au vu des anciennes prévisions de consommation énergétique. Va-t-on assister à un échec de la prophétie que nous avons énoncée? Alors que l'argument essentiel des technocrates était la pénurie probable, va-t-on connaître une révision effective des engagements de nouvelles tranches, ce qui poserait de sérieux problèmes de trésorerie à diverses entreprises? Alors que la surproduction d'électricité est désormais évidente à courtmoyen terme, on assiste à un renversement complet d'argumentation pour légitimer la continuation du programme électronucléaire. Ce spectaculaire "renversement en son contraire" appelle toute notre attention tant il est significatif des ressources quasi-illimitées d'une technocratie de plus en plus puissante. Dès la fin du mois de novembre 1982 le gouvernement autorise E.D.F. à entreprendre une réforme de ses tarifs haute tension. Les tarifs pour les gros consommateurs (industriels) vont évoluer avec un différentiel entre tarifs heure creuse / heure pleine en augmentation. L'écart entre le Kwh le plus cher et le moins cher était de 1 à 4, il passe de 1 à 7. Comme le note B. Dethomas (Le Monde 30/11/ 82), « par cette politique E.D.F. entend plier sa clientèle aux exigences de ses moyens et à la moindre souplesse de la production nucléaire ». Ainsi, face à la surproduction qui s'annonce, il convient de multiplier les actions favorisant la pénétration de l'électricité, que ce soit dans l'industrie ou dans le secteur résidentieltertiaire, ce qui interdit toute politique du solaire en France. Par-delà les conséquences énergétiques ces mesures ont des effets induits sur le plan social en contradiction avec divers points du programme socialiste. H. Bouchardeau ellemême souligne cette conséquence (Le Monde du 27/ 05/ 83): « Des investissements excessifs (d'E.D.F.), conduiront à une surproduction qui ne pourra être épongée que par un travail supplémentaire de nuit ». Mais ce type de remarques n'est pas de nature à infléchir la politique nucléaire du gouvernement qui cède facilement sous la pression des industriels et technocrates organisés en lobby. L'argumentation de ces derniers mérite une analyse dans la mesure où elle se constitue d'une série de contradictions flagrantes mais aussi et surtout parce qu'elle dénote des séquences de raisonnement montrant nettement que le nucléaire est le fruit d'une série de décisions en chaîne qui élimine toutes sortes d'oppositions, des plus rationnelles aux plus irrationnelles, quel que soit le registre sur lequel elles se situent. Louis Leprince-Ringuet écrit un article (Le Monde du 19/07/83) qui encourage le gouvernement et E.D.F. à assumer totalement la pléthore d'énergie, qu'il croit peu probable mais qu'il convient néanmoins de résorber si elle se produit, afin de ne pas « brader le nucléaire civil ». Parmi les arguments avancés nous en retiendrons deux qui paraissent les plus symptomatiques: - concernant l'électricité, « il vaut mieux en avoir trop que pas assez », raisonnement qui relève d'une vision pour le moins étriquée des réalités économiques, sociales et écologiques mais qui est très répandu dans les milieux productivistes ; - « il est même possible d'introduire en France des industries à forte consommation d'énergie », solution qui nécessite un sens profond de la dialectique pour en comprendre la portée au regard des efforts d'économie d'énergie et de reconversion industrielle engagés depuis une décennie pour éviter précisément les industries à forte consommation énergétique...

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Il apparaît très clairement à la lecture de ces lignes que le caractère vital du nucléaire pour la France est un postulat dont personne ne cherche à vérifier la pertinence et qui persiste en tant que tel, tout le reste devant s'adapter à cette « nécessité nationale », Par ailleurs, le verdict de Leprince-Ringuet au sujet des énergies nouvelles est direct puisqu'il les juge « marginales ». Malgré tout cela et en forme de postface à son article, l'Académicien ajoute, sans le moindre soupçon de la totale contradiction de ses propos avec ceux qu'il profère plus haut, « les économies d'énergie doivent être naturellement poursuivies ». Nous voulons croire que seules la puissance de la conviction et la nécessité de défendre les intérêts légitimes des entreprises engagées dans le nucléaire peuvent produire chez de brillants esprits une telle inconséquence... On a souvent répété que l'apologie du solaire était le fait d'un déterminisme technologique naif. Comment ne pas voir la même naiveté dans les propos du P.D.G. de la C.G.E., J.P. Brunet, qui écrit le 26/ 07/ 83, également dans Le Monde, que le nucléaire va même « servir de base à une nouvelle croissance économique », sans compter que « le déficit extérieur, déjà considérable, aurait été plus élevé d'un tiers si les pouvoirs publics n'étaient allés résolument de l'avant dans la voie du nucléaire ». Si l'énergie solaire possède une toute puissance incontestable dans les représentations des écologistes, celle du nucléaire apparaît encore plus forte dans les propos des technocrates. Au-delà du sophisme selon lequel la France n'aurait rien produit sans le nucléaire pour atténuer sa dépendance extérieure, il faut souligner avec l'auteur la remarquable persévérance et la détermination qui a triomphé de tous les obstacles durant quatre septennats successifs. La séquence de raisonnement technocratique est assez simple. Face à la surproduction d'électricité, il ne s'agit pas de questionner les causes probables du surplus mais au contraire, d'accentuer le phénomène; ce sont les besoins qui doivent se plier au nucléaire et non la production d'électricité aux besoins. Nous sommes loin de la politique de la demande et des vœux du groupe socialiste de l'Assemblée Nationale: « l'idée vient tout de suite à l'esprit de rechercher de nouveaux débouchés d'électricité d'ici à 1990 (00')'le taux de pénétration de l'électricité dans l'industrie et dans l'habitat peut être notablement accru dans notre pays par substitution de l'énergie électrique à d'autres formes d'énergie »00.Cette politique de substitution, le gouvernement l'a entreprise sans hésitation [cf. l'annexe 5.1.]. Il est nettement évident que dans ce contexte une politique du solaire est hors de question et serait même contraire aux intérêts de la nation car elle entraînerait à moyen terme - celui précisément qui préoccupe E.D.F. - un coût d'opportunité, c'est-à-dire un manque à gagner par la pression à la baisse de la consommation d'électricité qui s'en suivrait... Ce phénomène simple est probablement un des facteurs déterminants de l'inertie du gouvernement à l'égard du solaire, d'autant plus qu'à moyen terme un effet en chaîne est attendu: la pénétration de plus en plus importante de l'électricité permettra un accroissement de la production et donc des économies d'échelle qui s'ajouteront aux productions jointes du nucléaire (services de retraitement, licence, exportation d'électricité, etc.). Mais [comme nous l'avons montré], la population est encore hostile au nucléaire. Face à cet obstacle qui tend à perdre de l'importance au fur et à mesure que le constat du nucléaire devient de plus en plus évident, l'auteur préconise deux actions effectivement suivies par E.D.F. et le gouvernement: « une politique commerciale dynamique» et une information de « l'opinion (qui) n'est pas suffisamment sensibilisée à cet aspect pourtant fondamental de notre politique

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industrielle ». C'est effectivement à travers l'action sur l'Opinion Publique qu'E.D.F. va surmonter la petite difficulté que constitue le refus réitéré du toutélectrique. Le programme énergétique français ne correspond plus à la satisfaction des besoins d'électricité mais à la nécessité absolue de maintenir une industrie électronucléaire puissante. Bien que nul n'ait contesté la méthode d'évaluation des besoins futurs qui apparaît dans le rapport du Plan, l'opposition, [dont nous avons analysé quelques exemples], a été massive principalement auprès des producteurs d'énergie qui préfèrent, selon leur propre expression, « spéculer à la hausse », mais aussi auprès de la C.G.C. et de la C.G.T., la ligne de cette dernière ainsi que celle du Parti Communiste étant que tout frein au nucléaire constitue un obstacle à la croissance et un signe d'austérité. Ajoutons ici que si Auroux, devenu Secrétaire d'État à l'Energie en remplacement de E. Hervé déclarait le 19 mai 1983 (Le Monde) « qu'une surcapacité énergétique constituait davantage un atout qu'un handicap », Hervé une fois sorti du gouvernement s'empressait d'insister longuement sur les vertus des économies d'énergie en accord avec le IXe plan... [Comme nous l'avons montré dans la première partie], nous sommes bien en présence de deux logiques irréductiblement opposées: celle des tenants du nucléaire et d'une croissance forte qui vont de la droite classique au P.C. avec une majorité du P.S., et celle des tenants des énergies alternatives qui regroupe une minorité ("deuxième gauche") du P.S. et des groupes marginaux partisans d'une croissance faible et différente. Ces deux logiques relèvent d'autre chose que d'un simple débat de nature idéologique. En alliance avec d'autres acteurs nous sommes en présence des protagonistes d'un co'!/lit dont l'enjeu dépasse le contrôle de la production d'énergie. Chacune des parties adverses se caractérise par des représentations fort différentes de ce qu'un système économique doit produire et corrélativement s'appuie sur un système de valeurs qui lui est propre. Sommes-nous en présence d'un mouvement anti-technocratique qui serait chargé de mouvement social? Il est encore trop tôt pour tenter une réponse à cette question. Par contre, nous pouvons déjà dire que l'hypothèse selon laquelle la crainte d'une pénurie d'énergie grandissant et l'échec de la gauche (en 1978) auraient atteint les luttes sociales plus gravement que prévu, hypothèse développée dans « La prophétie anti-nucléaire » par A. Touraine (1980, 14), ne suffit plus pour expliquer « l'avortement» d'un mouvement social populaire. La victoire de la gauche en 1981 et la surproduction d'énergie qui s'annonce n'ont pas produit la dynamique sociale et les nouvelles luttes que l'on aurait pu prévoir. La crise économique a probablement eu une influence pour le moins apaisante socialement, mais on ne peut pas pour autant présumer du caractère conjoncturel qu'induit le mot « crise» sans une plus ample réflexion que nous ne pouvons avoir ici [mais que nous commencerons au Chapitre X. Il convient maintenant d'analyser dans notre perspective l'impact des luttes anti-nucléaires sur la politique énergétique et leur relation avec la thématique solaire.].

[Fin de l'ex section 5.2. de la thèse de 1985J

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Bibliographie (références citées dans le passage) Angelier J.-P. Le nucléaire, Paris, Maspero, 1983 Bosquet (Gorz A.) M. Ecologie et politique, Paris, Seuil, 1978 Hannothiaux A. Le programme nucléaire de l'Electricité de France, EDF, ronéo. Classement 21 - 177 LebaillifP. Politique énergétique, les voies du solaire, Comité d'Action pour le
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Puiseux L. Les bifurcations de la politique énergétique française depuis la guerre, Annales ESCno 4, Paris, 1982 Touraine A. La voix et le regard, Paris, Seuil, 1978 Touraine A. (et al.) La prophétie anti-nucléaire, Paris, Seuil, 1980

LES LIMITES SPATIALES ET NORMATIVES DE LA NUISANCE

Laurent BOCÉN 0

L'explosion d'un des réacteurs de la centrale de Tchernobyl le 26 avril 1986 a été abondamment étudiée par différents auteurs. Mais, parmi eux, peu ont insisté vraiment sur la question des limites, à savoir des bordures symboliques et normatives instituées face à une pollution mortelle sans frontières. Si on peut utiliser le concept de « sociopathologie )}pour désigner les conséquences morbides de l'irradiation sur les populations concernées, en connotant à la fois un processus et un état, une notion d'épidémie et de pathologie collective, la prise en compte des acteurs et des systèmes sociaux se révèle incontournable pour comprendre le mode de territorialisation du désastre. Sans délimitations, les autorités ne peuvent agir. Sans l'établissement de normes et de labels, sans périmétrage ou, au contraire, déplacement de populations, une nuisance diffuse et immédiatement pathogène ne peut faire l'objet d'un traitement administratif. C'est ce que montre l'histoire de Tchernobyl, considérée avec vingt ans de recull, et ce en quoi son analyse est aujourd'hui porteuse d'enseignements.

1. Chronologie des espaces de la nuisance De mensonges en dénégations, après de trop longs atermoiements, les autorités soviétiques admettent la réalité de l'explosion du réacteur 4 de la centrale Lénine de Tchernobyl. Elles décident d'évacuer les abords de la centrale. La mise en œuvre de l'évacuation commence à 14 heures, le 27 avril (Medvedev, 1990, 218), soit 36 heures après l'explosion. La veille, les habitants ont été consignés dans leur appartement. Devant chaque immeuble s'arrête un autocar. Les habitants de l'immeuble doivent monter dans le bus sans emporter de bagages. L'information donnée annonce une durée d'évacuation de quelques jours, deux ou trois. Il n'est donc pas nécessaire de se charger inutilement et d'encombrer les véhicules. Les habitants quittent les logements en emportant leurs papiers et de l'argent mais laissent les animaux domestiques. L'urgence
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Cette contribution reprend des éléments de différents textes que nous avons publiés et d'une thèse

(inédite) soutenue le 9 décembre 2005 à l'Université de Caen, Basse-Normandie et intitulée « Sociopathologies, de Tchernobyl à La Hague».

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semble légitime à la population et cela facilite l'évacuation. Si la méthode utilisée n'est pas sans rappeler l'histoire d'une URSS marquée par des déplacements de population, particulièrement sous Staline (et dans une république d'Ukraine qui a payé un lourd tribut au système soviétique), elle est aussi la tactique mise en place par les nazis pour déporter les Juifs. Aux alentours, le 27 avril, les kolkhoziens poursuivent leurs activités, loin de se douter des conséquences de l'explosion. Ainsi, les premiers recruteurs de maind'œuvre destinée à la confection de sacs de sable devant être déversés au cœur du réacteur en flamme, rencontrent-ils des travailleurs incrédules (Medvedev, 1990, 224). Des chasseurs se constitueront en groupes, le 29 avril, pour abattre les animaux errants dont le poil est devenu hautement radioactif et qui peuvent, affamés et en bande pour les chiens, constituer une menace pour les hommes. A cette époque, la ville voisine de la centrale, Pripyat, compte environ 50 000 habitants. Elle a été construite pour accueillir les employés de la centrale et leur famille; elle doit être abandonnée, totalement vidée. Une autre mesure d'évacuation concernant une zone circulaire de 30 kilomètres de rayon, centrée sur le réacteur est prise. Sur cet espace, après l'explosion, environ 110000 habitants vaquaient à leurs occupations et tâches quotidiennes (Medvedev, 1990, 47). Mais avant la mise en œuvre de la mesure d'évacuation, des comportements inhabituels vont y attirer l'attention. C'est, par exemple, le départ de leur école d'enfants des responsables politiques locaux2 ou les arrivées remarquées de scientifiques et de militaires qui laissent entrevoir aux habitants qu'une situation particulière s'installe. Dans un contexte de manque d'information, ces dispositions sont, pour une large part, à l'origine de troubles à Kiev où des trains au départ sont pris d'assaut par une population montrant des signes d'affolement voire de panique (Medvedev, 1990,249). Avec les premières évacuations massives qui commencent, ce sont aussi les premières mesures de relogement - « pour quelques jours» précisent toujours les autorités - confirmant ainsi les rumeurs d'explosion. Les transports en commun et les camions réquisitionnés permettent l'organisation de l'exode nucléaire. Près de Tchernobyl, une longue file de 20 kilomètres de bus est constituée car: « On a mobilisé les entreprises de transport de Kiev et envoyé, à Tchernobyl, 1 100 autocars qui attendent les ordres de la Commission gouvernementale pour évacuer la population» (Medvedev, 1990, 189). Les autorités ayant hiérarchisé et imposé des priorités, l'évacuation de la population des territoires ne s'est pas déroulée dans le chaos totat3. Un des critères retenus pour procéder à l'évacuation est la distance. L'explosion est alors spatialisée, objectivée et officialisée par l'imposition de normes et de limites, à commencer par la zone évacuée de trente kilomètres qui va devenir un territoire d'exclusion. Cette construction spatiale renvoie plus à une inte7rétation éthologique, avec la détermination de zones de protection et de sécurité (Hall, 1966), qu'à une réelle prise en compte de la réalité radiologique de l'événement5.
2 On peut à cet égard parler de stratification sociale de la sociopathologie. Certains seraient plus ou moins exposés, touchés en fonction de leur place dans les rapports sociaux. 3 Quelques commentateurs occidentaux ont vu dans l'absence de véhicules individuels et dans la rigueur de l'administration soviétique les conditions de la réussite de l'exercice. 4 L'usage de la notion de distance de protection ou de sécurité est caractéristique de l'éthologie. Pourtant, les analyses antérieures à Tchernobyl montrent que les nuages pollués ne tombent pas nécessairement autour de leur lieu de naissance. Les ingénieurs français de EDF le savent bien.