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Actualité d'Erving Goffman, de l'interaction à l'institution

252 pages
Trente ans après sa disparition, Erving Goffman reste un auteur très commenté. Ce maître de la microsociologie a livré des clefs inestimables pour saisir "l'ordre de l'interaction" mais aussi les cadres (rituels, mentaux, institutionnels) à travers lesquels la société se (re)produit. Ses analyses des problématiques interculturelles ou de genre, la montée des "incivilités", "l'institutionnalisation généralisée" de la société sont d'une incomparable actualité.
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Actualité d’Erving Goff man, Sous la direc on de
Pascal Lardellierde l’interact on à l’inst tut on
Plus de trente ans après sa disparition, Erving Goffman reste un auteur
incroyablement lu, commenté, utilisé. Il faut dire que la « boîte à outils conceptuelle »
léguée par ce sociologue se révèle d’une formidable effi cacité, pour analyser Actualité d’Erving Goff man, tout à la fois les relations interpersonnelles et les institutions. Plus largement,
Goffman nous a livré des clefs inestimables pour saisir « l’ordre de l’interaction »,
mais aussi les cadres (rituels, mentaux, institutionnels) à travers lesquels la de l’interact on à l’inst tut onsociété se (re)produit.
Lire l’œuvre du maître de la microsociologie est bien plus qu’un exercice imposé.
Car Goffman se révèle d’une incomparable actualité ; à un point tel qu’on peut
considérer qu’il a été visionnaire à bien des égards : des décennies après leur
publication, ses analyses permettent de lire de manière extrêmement pertinente
les problématiques interculturelles ou de genre, la montée des « incivilités »,
« l’institutionnalisation généralisée » de la société, ou les questionnements
autour du handicap.
Cet ouvrage rassemble des chapitres écrits par de jeunes chercheurs et des
auteurs confi rmés. Sociologues, anthropologues, spécialistes des sciences de
l’information et de la communication, toutes et tous apportent leur regard sur
l’œuvre d’Erving Goffman, à travers des études de cas originales et des textes
théoriques commentant sa vie, ses méthodes, ses apports théoriques, encore
ses relations avec d’autres auteurs et avec son époque. Les utilisations qui sont
faites ici de ses concepts prouvent, on y revient, tout à la fois son actualité et
son effi cacité ; au terme de la lecture de ces pages, une certitude s’impose :
Goffman, un penseur pour aujourd’hui, et pour demain…
Au sommaire de cet ouvrage fi gurent Françoise Albertini, Stéphane Amato,
Jean-Jacques Boutaud, Jacques Cosnier, Jean-Pasquin Castellani,
Christophe Dargère, Sophie Demonceaux, Alexander Frame, Jocelyn Guillo,
Stéphane Héas, Claude Javeau, David Le Breton, Laurence Lagarde-Piron,
Pascal Lardellier, Sylvie Thomas, Philippe Vienne et Yves Winkin.
Photo de couverture : Atelier © Julia Kretsch.
ISBN : 978-2-343-06307-2
26 €
tt
Sous la direc on de
Actualité d’Erving Goff man,
Pascal Lardellier
de l’interact on à l’inst tut on








ACTUALITÉ D’ERVING GOFFMAN,
DE L’INTERACTION À L’INSTITUTION Collection Des Hauts et Débats

dirigée par Pascal LARDELLIER

Professeur à l’Université de Bourgogne
pascal.lardellier@u-bourgogne.fr

Titres parus ou à paraître

Alexandre Eyriès, Lectures critiques en communication (2015) La communication politweet (2015).
Jean-Christophe Parisot de Bayard, Plus que la fraternité.
Plaidoyer pour une re-croissance sociale et morale (2014).
Daniel Moatti, Le Débat confisqué : l'école entre Pédagogues et
Républicains (2014)
Anne Parizot, Le Bibendum Michelin et ses Bibs. Mystère et
ministère d’un totem…sans tabous (2014)
Christophe Dargère, Stéphane Héas (co-dir.), Les porteurs de
stigmates. Entre expériences intimes, contraintes
institutionnelles et expressions collectives (2014)
Richard Delaye, Pascal Lardellier (co-dir), L’Engagement, de la
société aux organisations (2013)
Alexandre Eyriès, La communication politique, ou le
mentirvrai (2013)
Loïc Drouallière, Orthographe en chute, orthographe en
chiffres (2013)
Jacques Perriault, Dialogue autour d’une lanterne. Une brève histoire
de la projection animée (2013)
Elise Müller, Une anthropologie du tatouage contemporain.
Parcours de porteurs d’encre (2013)
Anne Van Haecht, Crise de l’école, école de la crise (2012)
Christophe Dargère, Inconcevable critique du travail (2012)
Claude Javeau, Trois éloges à contre-courant (2011)
Sous la direction
de Pascal Lardellier






Actualité d’Erving Goffman,
de l’interaction à l’institution

*
























L’HARMATTAN








































© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06307-2
EAN : 9782343063072 Remerciements
Cet ouvrage rassemble les textes d’un séminaire tenu à Dijon les 13 et
14 novembre 2013, dans le cadre du Master 2 Recherche
« Communication et médiations », sous la direction scientifique de
Pascal Lardellier.
Que les institutions qui ont pris part à l’organisation ou au
financement de cet événement trouvent ici l’expression de la gratitude
des participants, des auteurs et des publics :
- l’équipe 3S (« Sensoriel Sensible Symbolique »), laboratoire
CIMEOS, EA 4177, Université de Bourgogne ;
- PROPEDIA, laboratoire de recherche du Groupe IGS (Institut
de Gestion Sociale, Paris), qui soutient nombre des actions de
Pascal Lardellier avec confiance, bienveillance et générosité.
- L’UFR « Langues et Communication », Université de
Bourgogne, qui héberge le Master 2 Recherche
« Communication et médiations » ;
- L’IFSI (Institut de Formation en Soins Infirmiers) de Dijon, et
plus particulièrement Laurence Lagarde-Piron et Jocelyn
Guillo, chevilles ouvrières de l’organisation du séminaire dont
ce livre est issu.
- Yves Winkin qui mit pendant les deux journées du séminaire
« Goffman, de l’interaction à l’institution » sa science
goffmanienne au service des collègues et des étudiants avec
simplicité et générosité. Toutes et tous lui en savent gré.




5 Sommaire
INTRODUCTION

Penser (avec) Goffman
Pascal LARDELLIER ........................................................................ 9
Goffman, marcheur urbain
Yves WINKIN ................................................................................... 21

INTERACTIONS

Dramaturgie et mise en scène dans le soin d’urgence
Analyse interactionnelle d’une intervention du SAMU
Jocelyn GUILLO .............................................................................. 31
Théâtralisation de l’interaction soignante en contexte hospitalier
Laurence LAGARDE-PIRON ......................................................... 43
Goffman-Sartre : variations de la place d’autrui an, éthologue de l’animal bavard
Jacques COSNIER ........................................................................... 73
Étranges interactions :
Cadrer la communication interculturelle à l’aide de Goffman ?
Alex FRAME ..................................................................................... 79
La mise en scène de soif
Jean-Jacques BOUTAUD ................................................................ 97

INSTITUTIONS

De l’institution totale aux rites d’institution.
Les théories de la conversion
Philippe VIENNE ........................................................................... 109
7 Fugue goffmanienne autour des Conservatoires d’enseignement
artistique spécialisé, de l’interaction à l'institution
Sylvie THOMAS ............................................................................. 121
Chroniques d’une réclusion librement consentie :
observation d’interactions de table en table
Stéphane AMATO .......................................................................... 135
MÉDIAS ET MÉDIATION
La série Columbo
Illustration concrète de la sociologie goffmanienne
Christophe DARGÈRE .................................................................. 147
Perspectives goffmaniennes sur les « pseudo-sciences du décodage
du langage non-verbal »
Pascal LARDELLIER .................................................................... 163
Une lecture goffmanienne d’Astérix en Corse
Françoise ALBERTINI et Jean Pasquin CASTELLANI ........... 175
Des TIC et des couples : une approche goffmanienne
de l’introduction des TIC dans les couples
Sophie DEMONCEAUX ................................................................ 185
La subordination des femmes dans l’analyse des publicités sportives :
apports de Goffman
Stéphane HEAS .............................................................................. 199
EN CONCLUSION…
Du micro- au macro-stigmate, de la situation à l’institution
Claude JAVEAU............................................................................. 211
8 Introduction : Penser (avec) Goffman
Pascal LARDELLIER
Penser Goffman
Commenter les auteurs classiques (et Goffman en est un) relève
toujours d’un exercice (de style) intimidant. Que dire, et qu’ajouter,
quand tout a semble-t-il été dit par les disciples et les héritiers, les
glossateurs savants et les spécialistes patentés, représentant plusieurs
générations de chercheurs ? On ne trouvera point ici de commentaires
1comparés des travaux les plus récents de l’auteur éponyme , mais
« simplement » une présentation de ce qui fait « l’actualité d’Erving
Goffman », considérée « de l’interaction à l’institution ».
Lesdits spécialistes ont produit des analyses de l’œuvre de Goffman
dans ses dimensions historiques, biographiques, théoriques, sous des
aspects généraux et spécifiques : l’on peut alors se demander ce qu’on
l’on va apporter d’original. La légitimité qui consiste à « s’attaquer à
Goffman » sans être sociologue de stricte obédience peut même être
invoquée. Désamorçons cet aspect-là du projet dès maintenant, en
rappelant combien l’approche de Goffman est interdisciplinaire ; et
combien son héritage théorique outrepasse le champ sociologique,
même s’il est enregistré à ce cadastre-ci, en première lecture.
Ce qui nous autorise à conduire ce nouveau projet éditorial, c’est
d’abord le vrai renouveau des études goffmaniennes, qui par leur
régularité, tendraient à prouver que justement, tout n’a pas été dit. Et
puis il y a aussi l’orientation disciplinaire et la perspective
problématique de ces pages, les sciences de l’information et de la
communication, qui fertilisent thématiquement les lectures de
Goffman d’un jour nouveau ; ceci permet un retour à la question de
l’interdisciplinarité. On verra de même que les études de cas
présentées ici, originales et parfois même inattendues, confirment que
le propre d’un auteur classique, c’est de laisser une « œuvre ouverte »
et dotée d’une plasticité heuristique. En clair, il y a des auteurs

1 Goffman, son œuvre et ses concepts faisant l’objet d’un nombre important de
travaux, publications, séminaires à l’échelle internationale.
9 classiques que l’on sait datés, et d’autres qui longtemps après leur
disparition gardent une précieuse et cruciale actualité.
(Re)lire un auteur classique relève toujours d’une jubilation, car cette
lecture s’apparente à une anamnèse, permettant de mettre des concepts
sur des réalités qui soudain se révèlent, apparaissent comme évidentes
et naturelles, une fois énoncées. Les grandes théories sociologiques
éclairent le social, et permettent de le lire doté de lunettes qui lui
donnent un sens particulier. Concernant Goffman, c’est encore et
toujours « ce code enseigné nulle part, connu de tous » évoqué par
Sapir. En clair, il arme notre regard, nous outille face au quotidien, en
nous offrant une formidable grille d’intelligibilité pour lire nos actions
quotidiennes par le menu, et même le « micro ».
Penser Goffman, dans ces pages, reviendra donc à interroger une
œuvre, en considérant qu’il nous a légué une formidable boîte à outils,
de celle qui transforme le regard en lui donnant une profondeur, une
précision, une perspective ; un scalpel qui découpe la réalité, pour
nous montrer l’intérieur de ce qu’il appela « l’ordre de l’interaction ».
Cette idée de « boîte à outils » revient souvent, car les grands concepts
proposés par Erving Goffman sont d’une redoutable efficacité pour
lire le social différemment. Et la fascinante opérationnalité de
l’éventail de concepts qu’il a proposés ou popularisés (rites
d’interaction, face, territoire du moi, cadre, engagement et
pareengagement, scène et coulisse, situation sociale, rôle, distance au rôle,
stigmate, institution totale…) se trouve complétée par leur
« exportabilité ».
Plus largement, sa théorie des cadres (spatiaux, sociaux, symboliques,
psychiques…) s’apparente, dans l’esprit, à la sociologie formelle de
Simmel, qui voyait dans la société une imbrication de formes de toute
2nature, qui s’emboîtent et se complètent .
On sait que le monde social peut être lu à travers le prisme de
métaphores englobantes. L’anthropologue François Laplantine en
distingue quatre, représentées par des auteurs de référence : « le jeu
(Bateson et Caillois), la scène (Goffman et Balandier), le texte
3(Geertz) et le rite (Turner ) ». Ces métaphores s’avèrent être des
2 Cf. Pascal Lardellier (dir.), Formes en devenir. Approches technologiques,
symboliques et organisationnelles, ISTE, Londres, 2014 (dir).
3 François Laplantine, Anthropologies latérales. Entretiens avec Jean Joseph Lévy,
Paris, Editions Téraèdre, 2009, p. 114.
10 méthodes précieuses pour différentes disciplines, qui peuvent ainsi
requalifier les phénomènes qu’elles étudient et les faire monter en
généralité, tout en proposant des grilles d’intelligibilité stables et
pertinentes.
La métaphore de la vie sociale comme dispositif théâtral a contribué à
la célébrité d’Erving Goffman. Car à partir de cette intuition que
chacun peut vérifier de façon empirique, Goffman a élaboré une
théorie générale et une grille de lecture du social via ses multiples
interactions, qui constituent la société en permettant aux « acteurs » de
se reconnaître, chacun à sa place. Avant lui, on se souvient que Sartre
avait campé le « serveur de café » comme l’archétype du
« personnage » jouant hypocritement un rôle sur la scène sociale ;
mais l’étymologie d’« hypocrite » renvoie circulairement, en grec, à
l’acteur… Ainsi, attentifs aux signes que nous captons et grâce
auxquels nous indiquons à notre public quel est le « personnage »
joué, nous permettons à l’ordre social de se produire et de se
reproduire. Encore faut-il connaître et comprendre les règles
implicites, et accepter de les respecter, de les performer, pour donner
au monde des interactions sa visibilité, sa prévisibilité et sa cohérence
intrinsèque.

Loin a priori des grandes théories macrosociologiques, Goffman
centra son regard et concentra son attention sur ce qui se passe lorsque
deux ou plusieurs personnes sont face-à-face. Comment se déroule
l'interaction ? Et qu’advient-il lorsque l'une d'entre elles commet un
impair ou sort du script d’action attendu ? C'est ce type de questions
que Goffman a explorées inlassablement, avec des implications
politiques plus importantes qu’il n’y paraît de prime abord, si l’on
considère que ses préoccupations, centrées sur les rapports
« ordinaires », partaient du principe que c’est là que la société se
produit et se reproduit, que l’ordre social se perpétue. « L’œuvre de
Goffman […] explore le même problème, celui des rapports entre
4ordre social et ordre de l’interaction ». Plus largement, et pour
atteindre sans trop de difficulté la dimension politique des analyses
goffmaniennes, rappelons que « pour Goffman, la domination ne se
marque pas seulement dans les discriminations ni les comportements
dénoncés comme sexistes, elle se lit aussi dans l’ensemble des gestes

4 Isaac Joseph, Erving Goffman et la microsociologie, Paris, PUF : collection
"Philosophies" 1998, p. 14.
11 du quotidien, dans chaque situation où la différence des sexes est mise
5en jeu, mise en scène ».
Cependant, on sait, schématiquement, la perception de tout cela par la
communauté : si certains voient en Goffman l’un des plus grands
esociologues de la seconde moitié du XX siècle, d'autres estiment que
ses analyses sont le reflet d'un point de vue conservateur sur la société
urbaine américaine, et les (bonnes) manières de la middle class à
6laquelle il appartenait . Il est donc plus « clivant » que consensuel
parmi les sociologues. Il n’en reste pas moins que Goffman fut un
7formidable « entomologiste du social », selon le mot célèbre de Pierre
Bourdieu dans l’éloge nécrologique qu’il lui consacra dans Le Monde.
Méthodologiquement, Goffman nous rappelle aussi que la sociologie
est un sport de plein air, avant même d’être « un sport de combat » ; la
contribution d’Yves Winkin illustre d’ailleurs ceci à l’envi. Mais de
même, et certains témoignages de première source contenus dans ces
pages le confirment, il avait une manière à lui de faire de la science,
avec une ironie, une causticité, un deuxième degré, bref, une
« distance au rôle » peu commune.
Encensée, questionnée et même controversée, l’œuvre de Goffman
doit être pensée, interrogée, mais elle peut surtout être utilisée, parce
qu’elle est vivante par ses lectures et les applications qui en sont
faites. Gageons que ces pages en apporteront un témoignage probant
et une illustration supplémentaire.
De la cruciale actualité d’Erving Goffman
Indéniablement, Goffman reste un auteur actuel, il est un penseur pour
aujourd’hui. Rien ne semble daté dans ses approches, ses concepts, et
surtout ses terrains et objets de recherche. D’ailleurs, la capacité des
auteurs classiques à voir le viatique théorique légué, sans cesse
réinventé, est une « marque de fabrique » ; et il est d’autant plus
louable que le corpus conceptuel légué ne soit pas dogmatique, tout en
5 Claude Zaidman, in Goffman, 2002, p. 30.
6 Alvin Gouldner, The Coming Crisis of Western Sociology, New York, Basic
Books, 1970.
7 Dans cette veine, d’ailleurs, Goffman affirmait : « en ce qui me concerne, je crois
qu’il nous appartient d’étudier la vie sociale des hommes comme des naturalistes,
sub specie aeternitatis ». E. Goffman, Les Moments et leurs hommes. Textes
recueillis et présentés par Yves Winkin, Seuil/Minuit, Paris, 1988, p 229.
12 permettant une appropriation heuristique forte, ces pages le
prouveront aussi.
Sans affirmer péremptoirement ou avec exaltation qu’il fut un
visionnaire, il faut saluer la pensée formidablement prospective de
Goffman, qui invite précisément à réfléchir autour de son actualité.
Et il est vrai que ses réflexions sur l’institution, le stigmate,
l’interaction, les questions d’interculturalité, les civilités ou les
rapports de genres sont d’une incroyable actualité ; il a même anticipé
l’émergence de certaines problématiques. Notre société a en effet vu
monter en puissance ces thématiques, via les rapports par écrans
interposés. De même, le handicap comme « grande cause nationale »,
la prise en considération des possibilités de « stigmatisation » et de
discrimination, l’institutionnalisation généralisée des rapports sociaux,
la mondialisation des échanges ayant accru les rencontres
interculturelles, et l’essor des questions de genre, donc, contribuent à
prouver l’actualité de la pensée de Goffman.
En regard, la question cruciale des incivilités se niche au cœur des
études goffmaniennes, comme une anamorphose. De même, les
relations numériques ont permis dans ce domaine un incroyable
8renouveau de l’utilisation des concepts goffmaniens . On se souvient
de l’interrogation : « Qu’est ce qui fait que cela tient ? », question
originelle de la sociologie durkheimienne. Eh bien la question, a
fortiori, se pose aussi concernant ces incivilités, qui remettent en
question l’ordre social, en bouleversant l’ordre de l’interaction.
Le film de Roman Polanski adaptant la pièce de Yasmina Reza,
Carnage, est un exemple révélateur de la fonction centrale que jouent
les civilités dans le respect des « formes » et de l’ordre social
luimême. Le scénario ? Goffmanien en diable, et jusque dans ses
implications ultimes. Des parents se rencontrent pour régler un petit
différend relationnel (et peut-être juridique) entre leurs enfants – l’un
a donné un coup de bâton à l’autre alors qu’ils jouaient. Et soudain,
tout va s’envenimer, oubliés le thé, la bonne tarte maison, les civilités
de bon aloi… Les relations dégénèrent entre les deux couples de
protagonistes, d’abord, mais aussi entre les conjoints eux-mêmes !

8 Dans un numéro de la revue Les Cahiers du numérique (3/2013) dirigé par Pascal
Lardellier, Hermès-Lavoisier) composé en 2014 autour du thème « Ritualités
numériques », pas moins de la moitié des douze auteurs faisaient grand cas des
concepts goffmaniens, dans leurs analyses de la production des identités
numériques, des interactions assistées par ordinateur, des cadres et des règles
conversationnels en ligne, des stratégies d’apparition à l’écran, etc.
13 Cris, insultes, injures, invraisemblables crises, vaisselle cassée, vase
brisé, téléphones portables noyés dans l’eau, vomissements, la fin de
la pièce et du film laisse en plan un champ de ruines relationnel,
précisément parce que les petits dérapages, verbaux et
comportementaux, ont ouvert la porte à la violence qui soudain se
déchaîne sans commune mesure !
Quand ces civilités se craquellent, quand le vernis social se fissure,
alors on sort des rôles hypocrites (on y revient), des comportements
d’emprunt socialement assignés, et l’on repense à l’avertissement de
Sartre : « quand beaucoup d’hommes sont ensemble, il faut les séparer
9par des rituels ou bien ils se massacrent »…
Goffman et la communication
L’une des originalités de ces pages, c’est d’inscrire les travaux et les
concepts goffmaniens dans une perspective communicationnelle. Si
Goffman est d’abord sociologue (on ne préside pas incidemment aux
destinées de la société américaine de sociologie !), c’est une
appartenance sans exclusive. Répétons qu’il ne s’agit pas ici de le
préempter, mais juste de mettre en lumière son évident potentiel
10communicationnel, au sens problématique et théorique du terme . Car
« l’ordre de l’interaction », son architecture rituelle et symbolique
constituent des « dieux cachés » de tout processus de communication
interpersonnelle. Et c’est en ce sens que les études en communication
doivent un important crédit théorique à Goffman, dès lors que les
approches sont processuelles, dynamiques, et pas simplement
11mécanistes ou « psychologisantes ».
Des approches donc ici communicationnelles, d’abord parce que la
majorité des auteurs sont issus des Sciences de l’Information et de la
Communication, de par leur formation, leur parcours et leur ancrage
institutionnel. Mais aussi parce que c’est le potentiel
9 Jean-Paul Sartre, Les mots, Paris, Gallimard : collection Folio, 1964, p 78.
10 Voir par exemple, sur ce potentiel communicationnel, une analyse qui ressortit en
tous points à cette lecture, « Comment analyser une situation selon le dernier
Goffman ? De Frame Analysis à Forms of Talk, », Daniel Cefaï, Édouard Gardella,
Erving Goffman et l’ordre de l’interaction, PUF, Paris, 2012.
11 Les métaphores du ping-pong ou du télégraphe ont fait long feu depuis bien
longtemps, pour analyser la communication ! Cf. sur ce sujet de l’histoire des
modèles, Yves Winkin, La Nouvelle communication (bibliographie).
14 communicationnel des terrains, des corpus et des approches qui est
mis en exergue. En fait, mener des recherches en communication,
c’est souvent faire du Goffman comme Monsieur Jourdain faisait de la
prose. Alors le dire et le reconnaître, cela clarifie la donne. En effet,
s’intéresser, comme traditionnellement en Sciences de l’Information et
de la Communication, aux relations interpersonnelles, à la production
des discours comme liant social, aux formes sociales telles que les
rites, aux organisations (et donc aux institutions), aux interactions in
situ ou produites derrière des écrans, s’intéresser à tout cela comme à
autant d’objets de recherche communicationnels, c’est rendre crédit à
Goffman de son apport implicite mais évident à ces SIC.
À la base des études en communication, il y a comme objet évident,
naturel, la prise en considération des relations, de ce qui les produit,
les maintient et les pérennise, il y a l’attention apportée aux processus
relationnels, dans des perspectives qui transcendent les approches
psychologiques et linguistiques, pour se centrer sur les processus, de
nature discursive, comportementale, gestuelle… Or, comment ignorer
que « “les ressources sûres” […] “brisent la glace”, rompent un
silence gênant […] sont des banalités d’usage, des phrases toutes
faites que l’on dit […] dans un ascenseur, à l’adresse d’un voisin
12comme un geste de sociabilité minimale ». Et précisément, dans la
même ligne, « Goffman s’intéresse à l’échange plus qu’aux acteurs
qui échangent et privilégient les formes non cristallisées pour saisir ce
13qui se passe entre deux convives ou deux passants ». Mais le
viatique (ou l’arsenal) goffmanien est très utile aussi quand il faut
analyser les pseudo-sciences de la relation et autres simili-théories du
« décryptage de la gestualité », de la « lecture », comme le chapitre
consacré à la série américaine Lie to me s’efforce de le prouver.
Succincte présentation des thèmes et des chapitres
Cet ouvrage rassemble tout à la fois des textes théoriques, des études
de cas, et même quelques exercices de style, autour des concepts
phares, et des terrains et objets de prédilection d’Erving Goffman. Les
textes ont été répartis en trois grandes parties, entre deux chapitres
introductifs (P. Lardellier et Y. Winkin) et la mise en perspective

12 Isaac Joseph, Erving Goffman et la microsociologie, Paris, PUF : collection
"Philosophies", 1998, p 18.
13 Ibid. p. 21.
15 conclusive : « Interactions », « Institutions », « Médias et médiations
». Passons-les brièvement en revue…
Le chapitre rédigé par Yves Winkin propose un portrait de Goffman
en marcheur urbain, et il est consacré à la façon spécifique qu’avait
Goffman de faire de la sociologie, une sociologie à « hauteur
d’homme » (de petit homme, d’ailleurs), dédiée aux espaces urbains et
cadencée par le rythme de la marche. On sait que Goffman travaillait à
l’œil nu, en totale immersion. On sait aussi qu’il était donc petit, mais
très énergique. Par-delà les précieux rappels biographiques, le concept
d’« unité véhiculaire » joue un rôle fondamental ; Goffman propose là
une vision de la marche urbaine fondée sur la manoeuvrabilité,
c’està-dire sur une certaine agilité à saisir les occasions, à plonger dans les
ouvertures, à exploiter au mieux les impressions d’assurance, etc. Et
l’audacieuse hypothèse de conclusion tend à prouver l’actualité des
analyses de Goffman, en s’appuyant sur un fait divers récent et
tragique ; en fait, rien n’est moins incident que de marcher en ville…
Jocelyn Guillo met lui l’accent sur le cadre spécifique des interactions
en contexte médical d’urgence. L’approche dramaturgique de
Goffman s’applique particulièrement bien aux interactions
soignant/patient hors des murs de l’hôpital (SAMU/SMUR). Les
concepts de mise en scène, de relations en public et de face trouvent
une résonance particulière dans les pratiques quotidiennes des
soignants. L’objectif de ce chapitre est de faire entrer le lecteur dans
les coulisses de l’institution soignante d’urgence, de donner à voir les
scènes qui s’y déroulent et à percevoir la dynamique symbolique à
l’œuvre derrière tout cela. Le propos est d’explorer ces espaces où la
vie est en danger, mais où un ordre social se manifeste quand même.
Et dans la phase expressive de la dramaturgie, il existe peu d’endroits
où l’équipage du SMUR puisse se laisser aller à relâcher son rôle,
abandonner la façade et désacraliser la représentation en critiquant son
intervention.
Laurence Lagarde-Piron, quant à elle, analyse au moyen de l’appareil
conceptuel goffmanien les principes interactionnels qui sont à l’œuvre
dans la relation entre soignant et soigné. La rencontre entre ces deux
types d’acteurs du milieu médical est étudiée sous un angle
microsociologique à partir des concepts de face, d’engagement et de
pare-engagement. L’écriture, claire et précise (nous n’avons pas dit
16 clinique), met en exergue la dimension sensible de la construction de
ces interactions de soin.

La contribution de David Le Breton se donne à voir comme une
analyse de l’exposition permanente du sujet goffmanien (ou sartrien)
au regard d’autrui dans une société perçue comme un spectacle des
apparences mené par des acteurs en représentation, toujours dans la
crainte de perdre la face ou de la faire perdre à l’autre.

Quant à Jacques Cosnier, il rappelle que la sociologie d’Erving
Goffman a exercé une influence considérable dans le processus ayant
contribué à l’élaboration d’une éthologie humaine prenant pour objet
les interactions sociales – véritable commedia dell’arte – sous un
angle à la fois linguistique, sémiotique, pragmatique et social.

Alexander Frame essaie de jauger la teneur de l’apport de la
sociologie goffmanienne dans la genèse d’une réflexion théorique
autour de la communication interculturelle. Alors qu’on cite souvent
Edward T. Hall, dès lors qu’on parle d’interculturalité, Alexander
Frame s’efforce de montrer le rôle pionnier de Goffman dans
l’analyse des interactions entre individus de cultures différentes. Il
note que le concept de « face », lié à des questions de politesse et
d’identité, a considérablement marqué le champ de la communication
interculturelle. Certains travaux menés sur celle-ci en sciences de
l’information et de la communication mettent l’accent sur la façon
selon laquelle les individus se « mettent en scène » et adaptent leur
comportement par rapport aux autres, rappelant ainsi la sociologie
goffmanienne des interactions. Par ailleurs, si les analyses de Goffman
portent essentiellement sur la société nord-américaine
(Canada/EtatsUnis) il postule un mécanisme universel permettant de sauver la face
en public. A ce titre, le modèle théâtral fait de Goffman une référence
essentielle en matière d’interactionnisme symbolique et d’approche
interactionniste de l’identité (et de l’altérité). Au bout du compte la
théorie des « cadres de l’expérience » constitue un outil heuristique
puissant au service des approches interactionnelles de la
communication interculturelle.

Dans son chapitre, Jean-Jacques Boutaud considère l’expérience de
dégustation de vin sous un angle goffmanien, en soulignant
l’ostensible théâtralité de ces cérémonies sociales que sont les repas
17 entre amis. C’est à partir de l’image du vin en société comme espace
figuratif qu’il étudie ce qu’il appelle la « mise en scène de soif », à
savoir non seulement l’éthos, la sensibilité, mais aussi les
compétences œnologiques du dégustant.
Le texte de Philippe Vienne envisage les parcours de Goffman et
Bourdieu sous l’angle de la conversion sociale et culturelle (réussite
universitaire). Il souligne néanmoins que, malgré certaines similitudes,
les deux sociologues différaient profondément par leur analyse du
pouvoir – et des capacités – de manipulation du reclus par l’institution
totale (vision kafkaïenne pour Bourdieu, éminemment sceptique pour
Goffman).
Quant à Sylvie Thomas, elle propose une plongée dans le milieu fermé
et plutôt élitiste des conservatoires d’enseignement musical. Elle
prouve qu’un ensemble, qu’une architecture rituelle préside à
l’organisation générale, autant qu’à la perpétuation plus globale de
l’institution. De même, elle démontre que les élèves se trouvent plutôt
stigmatisés dans ces établissements, stigmates pouvant au demeurant
s’inverser pour les « bons élèves ». En conclusion, elle ouvre le
propos sur la notion d’institution (totale).
Dans sa contribution, Christophe Dargère essaie de construire une
lecture de la série Columbo à partir des concepts de stigmates et
d’institutions totales. En regardant Columbo, l’auteur a eu l’intuition
(pleinement justifiée) que c’était la même société qui avait été
observée par Goffman et que cette série était elle aussi axée sur la
mise en scène de la vie quotidienne. L’analyse sociologique
goffmanienne et l’enquête policière à la Columbo entretiennent des
liens féconds et notamment le caractère heuristique, la mise au jour
d’une vérité.
Le texte sur Lie to me prend le contrepied caricatural des analyses
subtiles de Goffman, en se penchant sur les « pseudo-sciences du
décodage du non-verbal » mises en scène dans cette série policière
américaine. Dans la lignée des thèses de Paul Ekman sur les
« émotions universelles », le héros, Cal Lightman, se fait fort de « lire
à livre ouvert » dans ses interlocuteurs, traquant le sens caché de leurs
émotions, et que dévoileraient sans coup férir mimiques et gestualité.
18 En fait, tout ceci est profondément « anti-sociologique », dans le
mépris affiché pour l’ordre de l’interaction, l’architecture des civilités,
ainsi que l’absence totale de prise en compte du contexte et de la
culture des individus… Et pourtant, ces « pseudo-sciences » font
commerce de leurs livres, formations, conférences, prêtant à vil prix
(quoique…) une science chimérique à ceux qui accordent crédit à tout
cela, et aux déductions pontifiantes du anti-héros de Lie to me….

Françoise Albertini et Jean-Pasquin Castellani proposent quant à eux
une lecture d’Astérix sous forme d’exercice de style, faisant
« remonter » la dimension goffmanienne de cette bande dessinée.
Même dans ce divertissement, on perçoit en place et à l’œuvre les
concepts de Goffman, intégrés par le scénariste et le dessinateur, qui
rappellent encore Monsieur Jourdain et sa prose… Chassez le naturel
goffmanien, celui-ci revient au galop, comme une évidence
sociologique.

Quant à Stéphane Amato, il propose une analyse fine d’une situation
de réclusion librement consentie, son hospitalisation en vue d’une
opération chirurgicale. Il étudie l’engagement volontaire du patient
(consentement aux soins libre et éclairé), dans la démarche médicale
sous l’angle épistémologique du cadre des interactions sociales.
L’auteur se place en situation d’observation participante, en position
d’insider. Son texte démontre quelles sont les pratiques de négociation
entre le personnel soignant et les patients soignés, tout ceci évalué en
termes de situation sociale, de face, de territoire. Plus largement, il
ouvre une réflexion sur l’hôpital comme institution totale tout à la fois
sociofuge (on ne souhaite pas vraiment être là, malade, loin de sa
famille et avec des inconnus, le soir de Noël) et sociopète (il faut
malgré tout créer du lien, alimenter les relations et sauver les
apparences, celle d’une communauté soignante et soignée).

Sophie Demonceaux propose une lecture de l’introduction des
Technologies de l’Information et de la Communication dans la vie des
couples. A l’aide de concepts goffmaniens comme la face,
l’accréditation mutuelle, l’offense territoriale, elle s’efforce de penser
ces nouvelles situations de communication amoureuse et sexuelle
(poly-engagement, etc.). Actualité de Goffman ? En tout cas, ce texte
19 prouve que sa sociologie fournit des clés pour l’étude de la
Communication Médiée par Ordinateur (CMO) dont les sciences de
l’information et de la communication se sont saisies. Car Goffman a
fourni un cadre interprétatif permettant de comprendre les révolutions
technologiques qui ont modifié en profondeur les interactions
interpersonnelles. Et bien que les TIC aient fait voler en éclat le cadre
des interactions qui ne se déroulent plus en face-à-face (en présentiel)
mais à distance, par écrans interposés, bien qu’il n’y ait plus de
coprésence dans un même espace, mais cette « présence connectée »
théorisée par Christian Licoppe, des logiques de territoire du moi, de
face à préserver, d’offense sont encore à l’œuvre dans ces interactions
d’un nouveau genre.
L’article de Stéphane Héas constitue une mise en perspective de la
réflexion goffmanienne sur les genres (l’arrangement des sexes) à
partir d’une analyse portant sur des publicités mettant en scène des
sportifs. Il montre que le regard de Goffman sur la place des femmes
dans les publicités a ouvert un champ de recherche qui quarante après
continue de passionner.
Enfin, en conclusion et ouverture, le texte de Claude Javeau s’emploie
à développer une lecture critique du concept de stigmate d’Erving
Goffman. Il essaie d’en relativiser la pertinence, notamment en ce qui
concerne la profondeur et la nature relationnelle du discrédit. Il
propose de ramener la stigmatisation à une normalité de fait social
parmi d’autres.
En conclusion…
On l’aura constaté avant même de s’y plonger, cet ouvrage propose un
sommaire tout à la fois disparate et cohérent, dialectisant les concepts
goffmaniens, pour en proposer une lecture et des applications,
espérons-le, pertinentes et originales ; comme un manteau d’Arlequin
– métaphore théâtrale obligée – rassemblant des écrits sur le cadre
scénographique et aussi sur les décors, les costumes ; et bien sûr les
acteurs de la pièce !
Puissent les goffmanologues, les goffmanophiles et même les
« goffmaniaques » (selon la formule d’Yves Winkin), trouver leur
compte dans ces pages, paradoxalement modestes et ambitieuses.
20 Goffman, marcheur urbain
Yves WINKIN
Goffman traverse la rue
Au départ, il n’y a qu’une photo un peu floue, que le sociologue Isaac
Joseph a prise à Philadelphie dans les années 70 et qu’il a utilisée pour
illustrer la couverture des actes du colloque de Cerisy consacré en
141987 à Goffman . Car c’est bien le célèbre sociologue canadien qui
traverse la rue, en short et sandales, un journal à la main. Joseph a
visiblement pris la photo sans que Goffman s’en aperçoive. Sinon, il y
aurait eu des chances pour que celui-ci demande la destruction de la
photo—Goffman ne supportait pas d’être pris en photo. Mais peu
importe : voici un portrait de Goffman en marcheur urbain. Et du
coup, une question : la marche urbaine intervient-elle dans l’œuvre de
Goffman ? À la fois quant à la méthode de collecte des données et
quant à la production de notions nouvelles ? On sait que Goffman
travaillait à l’œil nu, en totale immersion. On sait aussi qu’il était tout
petit mais très énergique ; est-ce qu’on oserait parler d’une
« sociologie mobile », un peu comme si Goffman avait eu une caméra
invisible à l’épaule tandis qu’il circulait sur le terrain ?

Pour répondre à ces questions, je vais repartir des données
15biographiques que j’accumule depuis 1983 et je vais relire quelques
textes de Goffman. Mais je n’ai pas de réponse définitive à offrir ; ma
question de départ n’est pas rhétorique : je suis encore dans une
démarche exploratoire. En d’autres termes, ce que je propose ici, c’est
une piste pour une recherche que d’autres pourraient reprendre et

14 Joseph, Castel & Cosnier (dir.), Le Parler frais d’Erving Goffman, Paris, Minuit,
1990.
15 Winkin, « Portrait du sociologue en jeune homme », in Goffman, Les Moments et
leurs hommes. Textes recueillis et présentés par Yves Winkin, Paris, Seuil/Minuit,
1988, pp. 5-88. Voir aussi, parmi d’autres textes consacrés à la vie de Goffman :
Yves Winkin, “Erving Goffman : what is a life ? The uneasy making of an
intellectual biography”, G. Smith, dir.publ., Goffman and Social Organization.
Studies in a Sociological Legacy, London, Routledge, pp.19-41.
21 approfondir. Mais il se pourrait aussi que ce soit une fausse piste, et
qu’il serait plus sage de l’abandonner. Décision en conclusion.
Vignettes cheminatoires
Il est arrivé dans le courant de l’automne 49, « out of the blue »,
comme dira la patronne de l’unique hôtel de l’île. Les habitants de
Unst ne sont que quelques centaines ; ils se connaissent tous. Un
inconnu qui s’installe au beau milieu d’eux ne passe pas inaperçu.
D’autant que « Peerie » (tout petit, dans le dialecte local) Goffman a
un comportement un peu étrange. Il parle peu, il marche beaucoup le
long de la côte, il semble observer les pêcheurs et les agriculteurs.
Parfois, il accompagne le facteur dans sa tournée. Le soir, on le
retrouve avec les hommes qui jouent au billard dans la salle
communale. Mais les ne parlent jamais beaucoup ; les boules
qui s’entrechoquent parlent pour eux.
Hyde Park est le quartier bourgeois-bohème que recherchent les
enseignants et les chercheurs de l’Université de Chicago. Erving a
soutenu sa thèse sur la « conduite de communication » dans l’île de
Unst ; il est marié à Angelica Schuyler Choate ; Tom est arrivé en
1953. Il a un contrat de recherche au département de sociologie. Tout
va bien. Il a retrouvé son copain Howie (Howard Becker) qui
commence à se dire qu’il pourrait devenir sociologue et non pianiste
de jazz. Ils « discutent socio » en marchant doucement à travers Hyde
Park, une main sur la poussette. En anglais, on appelle cette activité
« strolling together ». Et à l’époque, les poussettes ne ressemblaient
pas encore à des 4X4 ; on pouvait en faire rouler deux de front sur un
trottoir normal, pour le grand bien de la sociologie des interactions.
C’est encore Howie qui raconte l’anecdote suivante. Il va rendre visite
à « Erv’ » à Bethesda en 1955. Son copain fait une immersion d’un an
dans un des plus grands hôpitaux psychiatriques des États-Unis, le St.
Elizabeth’s Hospital. Il veut décrire la « vie souterraine » des patients
en vivant avec eux, de jour et parfois de nuit. Erving vient accueillir
Howie au pavillon d’entrée et il l’emmène se promener dans
l’immense parc, traversé par un petit train qui apporte les éléments
nécessaires à nourrir quotidiennement les 8000 patients et les 4000
employés. Ils rentrent dans un pavillon, et Howie remarque avec
quelque effroi un patient pris de convulsions qui se roule par terre,
22 bloquant le passage. Erving enjambe le patient et continue à parler
comme si de rien n’était. Il était vraiment « indigénisé ».
De Bethesda, Goffman passera à Berkeley, et de Berkeley, il ira très
régulièrement à Las Vegas pour des séjours d’un week-end à plusieurs
semaines. Au début des années 60, il jouera souvent avec « Sky »,
ainsi que tout le monde appelait son épouse. Après sa disparition, il ira
à Las Vegas avec Tom. Il deviendra croupier. Il apprendra que les
miroirs dans les salles sont en fait des vitres sans tain, d’où les
administrateurs observent le comportement des joueurs et des
serveuses. Celles-ci apportent à ceux-là les boissons qu’ils ont
commandées et pour lesquelles ils laissent parfois de gros pourboires.
Mais les serveuses se savent sous surveillance. Comme le dit Goffman
dans une lettre à son vieux maître Everett Hughes : « les filles
n’avaient même pas l’occasion de redresser la bretelle de leur
soutiengorge ». Goffman ne marche peut-être pas beaucoup dans les casinos,
mais il confirme qu’il travaille bien à hauteur de poitrine.

Début des années 1970, Erving s’installe à l’Université de
Pennsylvanie, et s’installe dans une belle maison rénovée de
Rittenhouse Square, d’où il part pour des explorations urbaines avec
son copain Henry Glassie, du département de Folklore et Folklife. Ils
arpentent ensemble Locust Walk, surnommé « Antique Row », tant les
antiquaires et brocanteurs y sont nombreux. Henry prend énormément
de photos, pour reconstituer la « vie sociale » d’objets passant de main
en main. Erving ne se prive pas d’acheter de temps à autre un meuble
anglais ancien. Ils ont même fabriqué ensemble une fausse carte de
visite d’antiquaire, « Goffman and Glassie », afin de pouvoir accéder
aux ventes réservées aux professionnels…
Au-delà des anecdotes
Que faire de ces « vignettes » ? Dans un premier temps, ce ne sont que
des myriades de petits éléments récoltés au fil des entretiens et des
lectures, que j’ai organisés de manière narrative afin de faire voir
Goffman au travail à cinq moments de sa carrière, en veillant à ce que
chacun de ses trois grands terrains soit présenté : dans l’île de Unst,
dans l’hôpital St. Elizabeth’s, dans les casinos de Las Vegas. Un
quatrième terrain était peut-être en cours d’élaboration peu avant sa
mort en 1982, celui du monde des antiquaires de Philadelphie, mais
23 nous ne le saurons jamais. Il faut toujours laisser un peu de mystère
dans les récits biographiques…
Dans un deuxième temps, tentons de trouver une réponse à la question
initiale : Goffman est-il un sociologue marcheur ? Faudrait-il relire
son œuvre à partir de ce modus operandi particulier ? La réponse est
encore indécise. Goffman n’apparaît pas dans sa pratique quotidienne
comme un arpenteur urbain systématique, mais ce n’est pas non plus
un sociologue en chambre, ni un « jet set sociologist » faisant des
aéroports et des grands hôtels les lieux de sa vie quotidienne. Ce qui
apparaît clairement, c’est qu’il travaille les pieds au sol, à hauteur
d’homme (cela dit, rares sont les sociologues qui travaillent de
16surplomb, en regardant évoluer les « fourmis » en contrebas ). Et
qu’il bouge souvent, à une vitesse de déplacement qui n’excède pas
celle d’un piéton.
Dans un troisième temps, nous nous interrogerons sur les possibilités
d’extension de son analyse au-delà de son cadre historique et culturel
initial.
Dans la foule de New York
C’est évidemment le premier chapitre de Relations en Public qui vient
17immédiatement à l’esprit . Intitulé « Les individus comme unités », il
se compose de deux sections : « Les unités véhiculaires » et « Les
unités de participation ». La première section est entièrement
consacrée à l’analyse de la marche urbaine, la seconde y fait
fréquemment allusion. Sans jamais spécifier de ville, Goffman laisse
le lecteur reconnaître New York entre les lignes, car seule la ville de
New York offre, parmi les villes américaines de grande dimension, la
densité de circulation piétonne décrite dans le texte. Goffman s’appuie
visiblement sur sa propre expérience mais convoque également
16 La remarque peut paraître un peu spécieuse, mais il faut rappeler qu’une école
française d’ethnologues (Griaule), de sociologues (Chombart de Lauwe), de
géographes et d’urbanistes de l’entre-deux-guerres et de l’immédiat après-guerre
prônait l’utilisation systématique des vues aériennes. Voir Jeanne Haffner, The View
from Above. The Science of Social Space, Cambridge, MA, The MIT Press, 2013.
17 Goffman, Relations in Public : Microstudies of the Public Order, New York,
Basic Books, 1971 ; en français : La Mise en scène de la vie quotidienne ; tome 2 :
Relations en public, Paris, Editions de Minuit, 1974.
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