Actualité de la théorie de l'institution

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Au moment ou certains auteurs pensent observer le "déclin" de l'institution, au moment où la question de la "citoyenneté" se pose avec insistance à la République, il est indispensable de concevoir et de modéliser l'institution. "L'actualité" d'une théorie de l'institution est, ainsi, double. Il s'agit d'une part de rappeler sa pertinence dans la situation actuelle de la société française et des sociétés modernes, d'autre part de témoigner de la vitalité d'une pensée.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296345744
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ACTUALITÉ DE LA THÉORIE DE L'INSTITUTION

Collection Cognition et Formation dirigée par Georges LERBET et Jean-Claude SALLABERRY Les situations de formation sont complexes. Elles s'appuient sur des processus cognitifs eux aussi complexes. Appréhender ces situations et ces processus signifie que les sujets (chercheurs, formateurs, "apprenants"...), leurs milieux et leurs relations sont considérés comme des systèmes autonomes en interactions. Cela conduit à mettre l'accent sur une nouvelle pragmatique éducati ve, développée au fil des volumes de la collectIon.

Déjà parus Martine LANI-BA YLE, Généalogie enseignants: A l'insu de l'école ?, 1996. des savoirs des

Jean-Claude SALLABERRY, Dynamique représentations dans la/ormation., 1996.

Dominique VIOLET, Paradoxes, autonomie et réussites scolaires., 1996. Frédérique LERBET -SÉRÉNI, Les régulations de la relation pédagogique, 1997 (préface d'André de Peretti). Dominique VIOLET (coord.), Formations d'enseignants et alternances, 1997.

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5685-9 EAN 9782747556859

Jacques ARDOINO, Patrick BOUMARD, Jean-Claude SALLABERRY
( coordinateurs)

ACTUALITÉ DE LA THÉORIE DE L'INSTITUTION
Hommage à René Lourau

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytec1mique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Déjà parus (suite) Jean-Claude SALLABERRY, Alternance, 1998. Groupe, Création
-

et

Lev VYGOTSKY, Théorie des émotions

Etude

historico-psychologique, traduit du russe par Nicolas Zavialoff et Christian Saunier, 1998.

Georges LERBET, L'autonomie masquée - Histoire
d'une modélisation, 1998. André de PERETTI, Energétique personnelle et sociale, 1999. Edgar MORIN & Jean-Louis LE MOIGNE, L'intelligence de la complexité, 1999. Christian GERARD, Au bonheur des maths, 1999. Pierre PEYRE, Compétences sociales et relations autrui, 2000 (préface d'André de Peretti). à

Christian GERARD, & Jean-Philippe GILLIER (coord.), Se former par la recherche en alternance, 2001. Martine BEADV AIS, "Savoirs-enseignés" - Question(s) de légitimité(s), 2003. Yvette VAVASSEUR, Relation pédagogique et médiation
de la voix, 2003

Sommaire Introduction
PREMIERE PARTIE

p.9

Le point sur la théorie de l'institution CHAPITRE PREMIER -

Le devenir de l'institution en
p.17

éducation

CHAPITRE - La théorie de l'institution et l'institution II de la théorie p.SI CHAPITRE - Théorie de l'institution et articulation III individuel-collectif p.7S
INTERLUDE1. - René Lourau, danseur
DEUXIEME PARTIE

p.lll

La théorie de l'institution

sur le terrain

CHAPITRE IV - La symbolisation institutionnelle: une enquête institutionnaliste p.127

CHAPITREV - Théorie de l'institution, individuel-collectif et intention scripturale

articulation p.IS9

INTERLUDE. - Je crache sur l'observation participante 2 p.187

TROISIEME PARTIE

Le journal en tant qu'outil de repérage de l'implication CHAPITRE VI - Le journal de recherche ou l'art de décaper les institutions p.197

CHAPITREVII - René Lourau ou l'invitation à la transgression de la forme académique de l'écriture en sciences de l'éducation p.227
INTERLUDE3 - René Lourau: regards teintés d'affection p.249

8

INTRODUCTION Jacques Ardoino, Patrick Boumard, Jean-Claude Sallaberry I La genèse et l'évolution du projet L'origine Le Congrès AFIRSE de Rennes était prévu et organisé, un atelier centré sur la théorie de l'institution étai t programmé, animé en partie par Patrick Boumard et Jean-Claude Sallaberry, lorsque la mort de René Lourau est survenue. Il nous a semblé évident d'inscrire l'atelier dans un hommage à l'homme et à sa pensée. C'est ainsi que le déroulement de l'atelier s'est infléchi. Nous avons notamment demandé à Jacques Ardoino d'intervenir le premier, pour rappeler son parcours avec Lourau et le mouvement de l'AI, puis d'animer l'atelier. La modification dans l'animation a d'ailleurs été discutée au démarrage. C'est à partir de cet atelier qu'a émergé l'idée de cet ouvrage collectif. La théorie de l'institution De même que la clinique psychanalytique, tout en constituant une pratique, permet de produire la théorie psychanalytique, on peut considérer que la pratique de l'analyse institutionnelle permet d'élaborer une production théorique distincte des conceptions "classiques" de l'institution1. Cette production théorique mérite, dès lors qu'elle se formalise, d'être nommée théorie de
1

Nous considérons en effet que les conceptions juridique (Hauriou, Renard) et

sociologique (Durkheim, Mauss, Fauconnet) sur l'institution sont des points de vue a priori par rapport à l'expérience, à caractère hypothétique-déductif à l'intérieur de champs définis. Alors que la théorie de l'analyse institutionnelle s'origine dans des pratiques, s'enracine dans des terrains, s'inscrit dans des processus.

l'institution. Beaucoup plus encore qu'une "théorisation", c'est une théorie en actes. La première proposition d'idée directrice fut, en distinguant ainsi peu ou prou la théorie de l'institution de la pratique d'intervention de l'AI, de témoigner de la vitalité de la réflexion théorique ainsi que de la pertinence de l'outillage élaboré, non seulement pour l'AI elle-même mais aussi pour la modélisation de l'articulation individuel-collectif ou la modélisation du changement. Il s'agit alors d'esquisser un état de la théorie, mais aussi de rappeler ses origines, son évolution, ses "courants", ainsi que les perspectives qu'elle dégage. La multiréférentialité Le propos de l'ouvrage n'est pas d'élaborer une "nouvelle théorie dominante". Le choix est de penser résolument en tant que complexes les objets auxquels s'attaque la théorie de l'institution pour en rendre compte et si possible les modéliser. La conséquence immédiate étant qu'un seul éclairage théorique ne peut suffire. La posture épistémologique est celle de la multiréférentialité, qui "croise" des outillages théoriques divers, en les considérant comme complémentaires et articulables. Bien entendu, il ne s'agit ici pas de s'attarder à décrire l'utilisation d'autres appareils théoriques, mais le lecteur pourra découvrir, au fil des chapitres, tantôt le repérage d'autres apports théoriques, tantôt le lien entre le point de vue institutionnel et un autre point de vue. L'articulation individuel-collectif Même si elle se contentait de décrire le fonctionnement d'une règle, la théorie de l'institution pourrait être trouvée dans l'articulation entre individuel et collectif comme entre psychique et social. En effet, une règle comporte un aspect collectif, mais aussi un aspect individuel. En affirmant l'articulation de ces deux aspects, et du même coup le fonctionnement d'une règle, d'une norme, ou de toute forme de socialité, elle s'installe dans des espaces et dans des temporalités originaux, recoupant psychologie et sociologie. Elle y rencontre la partie de la psychologie sociale qui travaille les représentations 10

sociales, mais se distingue de ce mouvement par sa proposition de modèle d'intelligibilité - la représentation sociale questionne l'articulation individuel-collectif, mais avec une modélisation "en creux". On verra que pour élaborer une proposition alternative tant au primat à l'individuel (position de la psychologie) qu'au primat du collectif (position de la sociologie), la théorie de l'institution doit aussi faire appel à la théorie des systèmes - c'est le fruit des échanges entre Barel et Castoriadis. A partir de là, l'hypothèse de la co-émergence des éléments et de la forme permet de dépasser l'aporie créée par le face à face des deux primats, constituant un élément décisif de construction pour l'espace intermédiaire, les entre-deux, les interactions qui viennent d'être évoqués. Le changement Avec le schéma en trois moments, la théorie de l'institution dialectise le changement (dans le domaine du social). A première vue, cette modélisation débouche sur une conception continue du changement (puisque tout nouvel institué est d'entrée de jeu travaillé par la capacité instituante). Indépendamment de ses autres portées dialectiques, cette conception semble alors s'opposer à la proposition de la théorie des systèmes, avec son changement 1 (ou faux changement) et son changement 2 (vrai changement, en rupture avec ce qui précède). Mais il ne faut ni surévaluer ni dévaluer l'importance des différents temps ou moments, sous peine de réification. Lorsqu'une forme nouvelle émerge, elle réorganise les éléments (qui la forment et l'informent). Or, cela peut fort bien inscrire une rupture par rapport à l'organisation antérieure. Ainsi, le schéma institutionnel en trois moments permet d'envisager et de comprendre des situations de continuité comme des si tuations de discontinui té. Théorie de l'institution et interactionnisme Outre l'articulation avec la théorie des systèmes (qui modélise les situations à interactions multiples), la rencontre du mouvement institutionnel avec l'interactionnisme symbolique est évoquée au chapitre II. Il

La théorie de l' insti tution, dont le "noyau" est la dialectique de l'institué et de l'instituant, s'articule, à certains moments, à des corpus théoriques fondés sur l'interaction. Encore faut-il qu'il s'agisse explicitement d'interactions impliquées, intersubjectives, chargées de pulsions et de répulsions, en un mot vivantes. La théorie de l'institution peut-elle être classée parmi les théories interactionnistes? La prudence s'impose, car, contrairement à certains courants qui tentent de modéliser la genèse sociale à partir des interactions entre éléments2, le point de vue institutionnel est que - dans le cas de l'humain - la situation est toujours organisée par un déjà institué, l'imaginaire (qu'il soit individuel ou collectif) est toujours structuré par une culture. L'originalité de l'outillage institutionnel consiste, sans nier les interactions entre éléments du système (entre sujets ou entre groupes), à mettre l'accent sur l'interaction entre déjà institué et capacité instituante. Un tel éclairage peut être qualifié de transversal - au sens premier où il s'agit d'éclairer "par côté", et d'éviter d'être aveuglé par le spectacle des interactions entre éléments, au sens second où la question de l'instituant et de l'institué va permettre de comparer, d'une situation à l'autre, et donner ainsi accès à la transversalité. Ces ensembles, dynamiques et dialectiques, ne peuvent être pensés qu'en fonction d'une temporalitédurée-mémoire, vécue, hors de laquelle il n'y aurait pas de sens. La pratique du journal de recherche C'est Patrick Tapernoux qui a introduit la présence (dans l'atelier comme dans l'ouvrage) de la pratique du journal. Dans un premier temps, cette présence pouvait paraître modifier l'idée directrice. A y regarder de plus près, cela est au contraire en pleine cohérence avec notre projet, en tant que moyen privilégié de repérage de
2 Varela (Approches de l'intentionnalité: de l'individu aux groupes sociaux, in L'organisation apprenante (sId 1. Mallet) 1996), par exemple, en concédant seulement une "logique de la conversation" pour toute structure de type culturel, est proche de l' hypothèse d'une "autopdièse sociale" (production du niveau collectif par le seul jeu des interactions entre éléments). 12

l'implication - à l'instar de l'utilisation qu'en fait Lourau lui-même dans Le lapsus des intellectuels. II Présentation du plan Le plan de l'ouvrage comprend trois parties, entrecoupées de textes de passage (ou de charnière), nommés interludes. La première partie (trois chapitres) a pour ambition de faire le point sur la théorie. Après le premier interlude, la deuxième partie (deux chapitres) montre la pertinence de la théorie sur le terrain. Le deuxième interlude annonce la troisième partie (deux chapitres), consacrée au journal de recherche. L'ouvrage se termine par l'évocation proposée par le troisième interlude. I Le point sur la théorie de l'institution J.Ardoino (Le devenir de l'institution en éducation) brosse l' histoire du "mouvement institutionnel", dans l'enchevêtrement des mouvements précurseurs, des tendances, des sensibilités, des expériences. Il repère les spécificités épistémologiques des différents apports, fait le point sur les concepts essentiels de la théorie et souligne l'intérêt qu'elle présente pour l'éducation et les sciences humaines. P.Boumard (La théorie de l'institution et l'institution de la théorie) met en évidence l'historicité de la construction de l'analyse institutionnelle et souligne l'inévitable processus d'institutionnalisation auquel l' AI elle-même doit accepter d'être confrontée. Il questionne les limites, ou les franges de la théorie (et du mouvement), surtout sur le posi tionnement vis-à-vis de (et/ou l'articulation à) l'ethnographie. JC Sallaberry (Théorie de l'institution et articulation individuel-collectif) assigne à la théorie la tâche de modéliser l'articulation individuel-collectif et travaille la conception du troisième moment - ce qui l'amène à 13

-

distinguer l'émergence d'une forme (qui de son point de vue caractérise le troisième moment) de l'institutionnalisation. Une forme, en effet, après avoir émergé (troisième moment), peut se révéler évanescente ou au contraire devenir pérenne. C'est seulement dans ce cas que le processus d'institutionnalisation s'enclenche. Interlude 1 M. Guiraud (René Lourau, danseur) II - La théorie de l'institution sur le terrain M.Guiraud (La symbolisation institutionnelle: une enquête institutionnaliste). Cette enquête constitue une application de la théorie au parcours du mouvement institutionnel lui-même, à propos d'un "concept oublié", la symbolisation institutionnelle. lY DaIm (Théorie de l'institution, articulation individuelcollectif et intention scripturale). L'auteur montre la pertinence de la théorie sur le terrain de l'école (pl us précisément du spectacle scolaire et de la photo scolaire). Cette recherche explore l'hypothèse du spectacle scolaire (et de la photo) en tant qu'analyseur du moment de la classe. L'objet central étant la question du "être ensemble à l'école", on retrouve l'articulation individuel-collectif. Interlude 2 RM Bouvet (Je crache sur l'observation participante)

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III - Théorie de l'institution et journal de recherche, P.Tapernoux (Le journal de recherche ou l'art de décaper les institutions). Il s'agit d'un travail très érudit sur la pratique du journal en général, qui recadre la question du journal de recherche. D.Cueff (René Lourau ou l'invitation à la transgression de la forme académique de l'écriture en sciences de l'éducation ?). Mettant en acte la pratique du journal, ce texte ouvre à ce que René Lourau appelait le "hors texte". Interlude 3 Ruben O.Bag (René Lourau : Regards teintés d'affection)

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CHAPITRE

PREMIER

LE DEVENIR DE L'INSTITUTION EN EDUCATION Théorie de l'analyse institutionnelle et théorisation des ainsi dites pratiques chez René Lourau et al. Jacques Ardoino Les courants de pratiques institutionnelles, notamment dans le domaine psychiatrique, puis psychothérapique, comptent maintenant plus de cinquante années d'existence (1952). On doit, semble-t-il, au psychiatre Jean Oury l'expression « pédagogies institutionnelles », six ans plus tard (1958). L'institution (apparue dans notre langue vers 1190) a déjà un passé assez enchevêtré. Etymologiquement, le terme provient du latin instituere (formé à partir de statuere in) et comprend plusieurs acceptions: a) placer dans, organiser un raisonnement dans son esprit, placer quelqu'un dans son cœur, b) mettre sur pied, disposer, aménager, l'armée, un pont, un dispositif, un héritier; préparer, commencer, entreprendre; d) fonder, établir ; e) organiser, régler. C'est donc tantôt l'action (fonder, instituer), tantôt le lieu (institution psychiatrique, institution scolaire, établissements) produit de cette action et moyen de la continuer cette action qui vont, ici, retenir surtout notre attention. Notons le, de ce point du vue, « instruire» (in struere) et « instituer» n'ont pas la même origine, mais, dans le domaine qui nous occupe, l'éducation, les deux termes garderont partie liées, ne serait-ce que par l'idée de structure (Daniel Hameline).

Lorsqu'en 1970, René Lourau publie L'analyse institutionnelle], il entend faire œuvre de théoricien en mobilisant des modèles résolument dialectiques, ceux d'Hegel et de Marx, (encore qu'obéissant toujours aux principes d'une genèse plus conceptuelle que temporelle), par rapport aux représentations systématiques et logiques, classiques, de la sociologie2 ou de la philosophie du Droit3. Il entreprend de théoriser, du même coup, des démarches professionnelles, en cours d'élaboration, depuis deux décennies déjà. I Brève esquisse d'une chronique psychiatriques et pédagogiques institutionnelles des courants de pratiques

Les pratiques institutionnelles apparaissent, en effet, en France, vers 1950, (elles essaimeront plus tard dans plusieurs pays d'Amérique latine), dans les domaines de la psychiatrie et des psychothérapies, et, dix, ans plus tard, sur les terrains des pédagogies, elles mêmes clivées en deux courants bien distincts, toujours rivaux, mais néanmoins parents. Ces pratiques se font jour, au demeurant, elles mêmes, au sein de tourbillons divers, encore disparates et hétéroclites, en amont d'une telle théorisation. S'y mêlent, voire s'y entremêlent, ou s'y emmêlent carrément, les retombées de la dernière guerre mondiale (débarquement, gestion et management industriels de l'effort de guerre) les mouvements plus anciens des militants de l'éducation populaire, autour de l'école républicaine et laïque « pour
1 Collection Arguments, Editions de Minuit, Paris, 1970 (300 pages). Plusieurs éditions successives et traductions en langues étrangères (espagnol, portugais...). C'est, en fait, sa thèse de Doctorat d'Etat, en sociologie (Paris X Nanterre, 1969), remaniée aux fins de publication. Elle se subdivise en deux grandes parties: les théories de l'institution (l'institution dans la philosophie du Droit, marxisme et institutions, le concept d'institution en sociologie) et l'intervention (psychanalytique), 2 Psychosociologique, pédagogique, socianalytique.
3

Cf. la sociologie, d'Emile Durkheim)

« sciences des institutions» chez Marcel Mauss (gendre et Paul Fauconnet, disciple proche.

18

tous» (école Freinet, notamment), les idéologie anarchosyndicalistes, les « méthodes actives », les psychothérapie et pédagogie rogeriennes centrées sur le « client », ou sur l'élève (Hie et nune)4. Devraient aussi figurer dans un tel panorama, si ce n'est malstrom, le développement de l'éducation permanente et de l'éducation des adultes, l'articulation malaisée des formations initiales et des formations continuées, le surréalisme, voire le « lettrisme », le «dadaisme », le « situationnisme », les pénétrations du social par une anthropologie psychanalytique, contemporaine de l'essor des conceptions freudiennes de l'inconscientS, comme des avatars de la dynamique des groupes6, de l'intervention psychosociologique7, aux confins de la psychologie sociale et des conceptions lewiniennes du «groupechamp », de la « recherche-action »8, après les sociométrie et sociatrie moreniennes9, l'école sociologique
4

Cf. Maurice Hauriou, La théorie de l'institution et de la fondation, Sirey, Paris, 1925. 5 Cf. Carl Rogers et Marianne Kinget, Psychothérapie et relations humaines,

studia psychologica, Université de Louvain, 1962, et Carl Rogers, Liberté pour apprendre, Dunod, 1972. Cf. également Georges Lapassade, Socianalyse et potentiel humain, col. «Hommes et organisations », Recherches institutionnelles 4, Gauthier Villars, Paris, 1975.
6

Cf. Carl Rogers et Marianne Kinget, Psychothérapie et relations humaines,

studia psychologica, Université de Louvain, 1962, et Carl Rogers, Liberté pour apprendre, Dunod, 1972. Cf. également Georges Lapassade, Socianalyse et potentiel humain, col. «Hommes et organisations », Recherches institutionnelles 4, Gauthier Villars, Paris, 1975. 7 Cf. Jacques Ardoino, Propos actuels sur l'éducation, Col. Hommes et Organisations, Gauthier Villars, Paris 1967, réedité en 1978, 20ème mille, traduit en espagnol, portugais, japonais; cf. ,également, les différents numéros de la revue Connexio1lX. 8 Cf. Eliott Jaques, Intervention et changement dans l'entreprise, Dunod, Paris, 1972 et Jean Dubost, L'intervention psycho-sociologique, PUF, Paris, 1987. A cette version « clinique» mais plus asservie aux besoins du marché, le courant institutionnaliste de Lapassade et Lourau opposera très vite l'intervention institutionnelle et la socianalyse, ajoutant une intention critique et politique. Cf. Gérard Mendel et al., L'intervention institutionnelle, Payot, Paris, 1980.
9

Cf. Pour, « La Recherche-action », n° 90, Privat, Paris, 1983 et Marie-Anne Hugon et Claude Seibel, Recherches impliquées, recherches-action: le cas de l'éducation, col. Pédagogies en développement - recueils, De Boeckuniversité et Editions universitaires, Paris-Bruxelles, 1988. 19

interactionniste dite «de Chicago »10, les recherches ethnologiques, ethnographiques et ethnométhodologiques en éducation11. Ces diverses composantes, constituant un magma bouillonnant d'idées, qu'on appellera, par la suite, et rétroactivement, « analyse institutionnelle généralisée », tout à la fois convergentes et contradictoires entre elles, permettront néanmoins ainsi de repérer et d'identifier dans les domaines précités (thérapies et pédagogies) des objets nouveaux (<<interactions», « groupes», « organisations» et « institutions »12), jusque là indiscernés, mais pesant d'un poids d'autant plus considérable sur les vécus, les comportements des acteurs, tant au niveau des soignants et des pédagogues qu'à celui des malades, ou des élèves, comme, enfin, sur les issues des traitements médicaux et des aventures éducatives. L'analyse institutionnelle « généralisée» s'opposera ainsi à une analyse institutionnelle «restreinte », plus singularisée, les « analyseurs de l'église », par exemple, mais tout autant à l'analyse « en acte» (socianalyse). De tels « objets» (néanmoins intersubjectifs, parce qu'objets-sujets) ne se laisseront plus confondre, désormais, avec les intentions, les projets individuels, de personnalités, thaumaturges ou magistrales, volontiers ignorantes des contextes organisationnels et institutionnels dans lesquels elles s'inscrivent, comme des jeux de forces et de sens qui pouvaient les traduire. Ces nouvelles pratiques s'affirment, ainsi, en tant qu'alternatives. A partir d'un équilibre «autre », parce que remanié, en tenant compte de ces différentes optiques de lecture: psychologique, sociologique et psychosociale, le pédagogique et l'éducatif travailleront plus particulièrement, mais avec l'intention affichée de ne pas s'abîmer dans l' excl usi ve, leurs dimensions économique et

Cf. Jacob-Levy Moreno, Fondements contemporaine, PUF, Paris, 1954.
11

10

de la sociométrie,

col. Sociologie

Cf. Alain Coulon, L'école de Chicago, Que-sais-je? 2639, PUF, Paris,

1991. 12 Cf. Patrick Boumard, Les savants de l'intérieur, col. Bibliothèque européenne des sciences de l'éducation, Armand Colin, Paris, 1989 et Alain Coulon, L'ethno-méthodologie, Que-sais-je ?, 2393, PUF, Paris, 1987. 20

politique13 traditionnellement négligées. L'institution, tout à la fois fonctionnelle (organisation), et symbolique, constituera le « champ» et le « terrain» privilégiés d'une telle démarche. C'est un article paru dans les Annales portugaises de psychiatrie (1952), sous les signatures de Georges Daumezon14, et de Pierre Koechler qui va lancer, plus officiellement, le mouvement (désaliénisme contre aliénisme). En fait, ces auteurs situent les prémisses d'un tel courant entre les années trente cinq et quarante. Dans la première moitié du vingtième siècle, en effet, la psychiatrie en Europe, les soins et les conditions d'hospitalisation, restent dans un état arriéré et délabré. Des contestations, toujours militantes, marxistes entre autres, se font jour. Des innovations, tantôt d'inspiration technique et organisationnelle, tantôt en provenance d'idéologies, sont cherchées au sein des établissements: « Parlements de malades» permettant aux « patients» de développer un regard plus critique sur les conditions de leur détention, voire de se les approprier, attribution d'un « pécule» correspondant à un travail par des «associations » distinctes de l'administration; mobilisation de tous les personnels soignants, et non plus des seuls médecins, formation correspondante de ces personnels... Des foyers expérimentaux se développeront ainsi, en France, dans des lieux bien identifiés: Saint Alban, en Lozére, La Timone à Marseille (Après TOITUbia, utre catalan également réfugié a à la suite de la révolution franquiste, François Tosquelles15), Cour-Cheverny, près d'Orléans (Jean Oury,
13

Cf. Georges Lapassade, Groupes, organisations et institutions, col.

Hommes et organisations, Gauthier Villars, Paris, 1966). 14 Cf. Jacques Ardoino, Education et politique (Propos actuels sur l'éducation II), col. Hommes et organisations, Gauthier Villars, Paris1977 (réédité chez Anthropos-Education, Paris 1999. Partiellement traduit en italien, Educazione e politica, Palomar-Telemaco, Bari, 2(01); traduit en espagnol, Perspectiva politica de la educacion, Narcea S.A. de ediciones, Madrid, 1980.
15 Entourés de L. Bonnafé (cf. Désaliéner, ? Folie(s) et société(s), PUM, Toulouse, 1991), F. Tosquelles (cf. Education et psychothérapie institutionnelle, Hiatus, Mantes la Ville, 1984), P. Sivadon, Follin, Le Guiliant, Bernard... et al.

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et Felix Guattari16)... En redonnant importance, place et vigueur au «global» par rapport au «local », au « contexte» (ou réciproquement), en s'intéressant plus spécialement au groupe, à l'organisation et à l'institution, voire aux appareils d'Etat, on tend, avec une lecture critique nouvelle, à vouloir remanier les équilibres, largement faussés, entre l'universel, le particulier et le singulier, au sein des routines bureaucratisées à partir du seul « institué ». On est ainsi en quête de la réhabilitation d'une praxis (Francis Imbert)17 trop souvent dévoyée à force d'être réifiée18. Mais cet appel constant à une dynamique, censée s'opposer à la rigidité et vivifier l'univers statique et intemporel traditionnel, restera longtemps indiscernable de la dialectique, réellement, et plus profondément, recherchée, en oblitérant littéralement celle-ci. De leur côté, d' em blée, les pédagogies institutionnelles se reconnaissent, parentes (au propre comme au figuré), des pratiques psychiatriques précédentes (Fernand Oury, instituteur, pionnier de la pédagogie institutionnelle est le frère du psychiatre Jean Oury, l'une des figures en vue des psychothérapies institutionnelles). En fait, en 1966, deux courants vont se dessiner parallèles, oeuvrant en vue du même horizon utopique, parfois concurrents et conflictuels, à partir de la parution presque simultanée de deux ouvrages: La pédagogie institutionnelle de Michel Lobrot19 et Vers une péda~ogie institutionnelle, d'Aida Vasquez et Fernand psychosociologues, évidemment immédiatement attaché aux turbulences de mai 1968 comme aux visées
16 Cf. Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle, Payot, Paris, 1976. Cf., également, R. Gentis, Les murs de l'asile, Maspero, Paris, 1970 et G. Michaud, La Borde, un pari nécessaire, Gauthier Villars, Paris, 1977.

Oury 0. Le premier courant, lié à l'héritage contesté des

Cf. Psychanalyse et transversalité, Maspéro, Paris, 1cn2. Cf. Francis Imbert, Pour une praxis pédagogique, collection Pi, Matrice, Paris, 1985
18

17

19

Cf. Joseph Gabel, La fausse conscience, col. Arguments, Editions de
Paris 1966.

Minuit, Paris, 1962. 20Gauthier Villars, col. Hommes et organisations, 22

autogestionnaires, s'illustrera d'abord à l'université de Nanterre, au cœur même de l'effervescence étudiante, et se regroupera, ensuite, « dans les murs »21,de l'université de Paris VIII, à la faveur de sa création par Edgar Faure. Ce premier ensemble comprendra, entre beaucoup d'autres noms, Georges LaJassade, René Lourau, Antoine Savoye22,Rémi Hess, Patrice Ville (Michel Lobrot, plus « psychologisant », retrouvera rapidement ses distances propres), Jacques Ardoino24, René Barbier25, Alain Coulon... Dominique Samson, Danielle Guillet, Gilles Monceau viendront ultérieurement s'y rattacher. «Hors les murs », il faut également mentionner Jacques Guigou26 et Patrick Boumard, plus extérieurs à Paris VIII (sans préjudice de l'essaimage déjà évoqué dans plusieurs pays d'Amérique Latine: Mexique, Argentine, Bresil). Ce courant est explicitement pluri-disciplinaire (sociologie, psychologie sociale, ethnologie et ethnographie). Il tente d'articuler des approches, au besoin hétérogènes, quand il se lasse de leurs oppositions pures et simples. Le second courant, d'inspiration plus psychologique et psychothérapique, recentrera, pour sa part, l'ancrage lacano-marxiste de « Cour Cheverny» dans le sillage de la pédagogie Freinet, et s'intéressera aux modèles de la classe coopérative et de son organisation. Après Aïda
21 Maspéro, Paris, 1966. 22 Cf. Pratiques de formation-analyses,

nOS 33 et n° 34, «Analyse

institutionnelle et formation »", « dans» et « hors les murs », coordonnés par Jacques Ardoino et René Lourau, PUV, Paris, 1997. Cf., également, Jacques Ardoino et René Lourau, Les pédagogies institutionnelles, « Pédagogues et pédagogies », PUF, Paris, 1994. Cr., enfin, Jacques Ardoino, «Les pédagogies institutionnelles », in Gaston Mialaret et al., Histoire mondiale de l'éducation, T. 4, PUF., 1980,
23

Cf. Antoine Savoye, Les débuts de la sociologie empirique (1830-1930),

Méridiens-Klincksieck, Paris, 1994. 24 Rémi Hess et Michel Authier, L'analyse institutionnelle, Que-sais-je ?, n° 1968, PUF, Paris, 1981 25 Cf. Jacques Ardoino, «L'analyse institutionnelle, de René Lourau» in Ahmed Lamihi et Gilles Monceau à paraître, Syllepse, Paris, 2002, article dont nous nous sommes largement inspiré, ici, avec l'autorisation de ses coordonnateurs et de son éditeur. 26 Cf.René Barbier, La recherche-action dans l'institution éducative, col. Hommes et organisations, Gauthier Villars, Paris, 1975.

23

Vasques et Fernand Oury, Catherine Pochef7, Francis Imbert, Jacques Pain28, en deviendront les principaux animateurs, militants et théoriciens. La dimension psychanalytique y prend une plus grande importance, avec l'intérêt psychologique marqué pour le développement de la personnalité et la problématique de la santé mentale. Peut être, aussi, avec la nécessité de remettre en question une imago antérieurement hypertrophiée du père, l'institution englobante tend à devenir plus maternelle (aide et soin se voulant « ménagement» au moins autant que « management»). « Le politique» y reste néanmoins central. En revanche, l'attention prêtée au jeu des interactions s'estompe en passant du groupe au collectif. L'orientation est nettement moins psychosociale, ou psychosociologique, que dans le courant précédent. Si l'un comme l'autre vont bien privilégier l'intersubjectivité29, cette dernière notion ne signifiera pas forcément la même chose, quant à leurs versants respectifs. Avec des fortunes diverses, ces mouvements se développeront sur près de cinq décennies. Leur influence aura été certaine et perdure encore actuellement. Ils ont, à l'occasion, croisés d'autres courants voisins, l'anti psychiatrie (Laing, Cooper, en Angleterre, Basaglia en Italie...), l'anti-pédagogie (Illitch, au Mexique...). Dans les années « soixante dix», de son côté, Gérard Mendel, de formation psychanalytique à l'origine, développe la socio-psychanalyse, à laquelle il faudra, certes, conserver une place originale, mais qui entretiendra néanmoins, des années durant, des relations suivies avec le courant de René Lourau. C'est, encore, une approche résolument politique. (Gérard Mendel, à une certaine époque, était proche du parti socialiste). Entouré des membres de son équipe, (Jacky Beillerot, Patrice Ranjart, Léon Loué, Christian Vogt, Gérard Lévy...), il a
27

Cf. Temps critiques, éditions de l'impliqué,

Marseilles,

1995.

28

Cf. Catherine Pochet et Fernand Dury" Qui c'est le conseil? col. Textes à

l'appui, François Maspero, Paris, 1979; cf., également, Aïda Vasquez et Fernand Dury, De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, col. Textes à l'appui, François Maspéro. Paris, 1971.
29

Cf. Fernand Dury et Jacques Pain, Chronique de l'école-caserne, François
Pain, La pédagogie institutionnelle

Maspéro, Paris, 1977, et, Jacques d'intervention, Matrice, Paris, 1993.

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stimulé des interventions intéressant les domaines éducatifs, associatifs ou administratifs. Toutes ces démarches ont fait l'objet de nombreuses publications30. Tout au long d'une telle chronique, en dépit de leurs histoires, de leurs formations et de leurs psychologies respectives, pour le moins contrastées, Georges Lapassade et René Lourau batailleront l'un contre l'autre au sein du ghetto vincennois (ces dissensions se reproduisant ensuite parmi des épigones, fragmentés en groupuscules), mais, malgré tout, toujours de concert, sans exclure des complicités profondes, en vue de la même œuvre. Plus généralement encore, c'est l'intelligence du sens dérobé, confisqué, dissimulé dans l'in-su de l'institution, et de sa traduction, plus factice, parce que formelle et fonctionnelle, qui va constituer le terrain le plus fructueux d'une herméneutique sociale propre à revisiter les pratiques pédagogiques routinisées31, et l'organisation de l'établissemenP2, pour leur redonner vie, pour leur restituer le sens d'une praxis33.Mais, pour justifiée qu'elle soit au niveau de l'action militante, la notion centrale de telles pratiques, l'institution, n'en véhicule pas moins des
30 Magali Uhl, «Intersubjectivité et sciences humaines - approche épistémologique» in L'année de la recherche en sciences de l'éducation, n° 9, Paris, AARSE-Matrice, 2002.
31

Cr., notamment, entre beaucoup d'autres,.David Cooper, Psychiatrie et anti-

psychiatrie, Points, Seuil, Paris, 1970. Franco Basaglia, L'institution en négation, Seuil, Paris, 1970 ; Ivan Illitch, Une société sans école, Seuil, Paris, 1971 ; Gérard Mendel, Pour décoloniser l'enfant" sociopsychanalyse de l'autorité, petite bibliothèque Payot, Payot, Paris, 1972.
32

Cf. Jacques Ardoino in «Les Pédagogies institutionnelles », Histoire

mondiale de l'éducation" op. cit. , (N 21), : « Lorsqu'à force de ré interroger sa pratique, l'éducateur s'avise que ses bonnes intentions, le projet qui l'anime, les objectifs qu'il croit se donner, ou qui lui sont imposés, les stratégies qu'il entend pri vilégier, les outils qu'il veut utiliser, les modalités de relations qu'il pense établir avec ses partenaires, ne constituent en définitive qu'une partie de ce qui détermine les processus éducatifs appréhendés dans toute leur complexité, il se trouve effectivement au seuil d'une démarche institutionnelle» ; p. 131, repris in Jacques Ardoino et René Lourau, Les pédagogies institutionnelles, op. cit., p. 8.. 33 Il faudra notamment plus de dix ans pour que les institutionnalistes parviennent à décoller l'institution de l'établissement, cf., F. Tosquelles et, sur ce point, Jean Dubost in Connexions n° 7,

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significations, des sens, des acceptions, des contradictions, historiquement élaborées, accumulées, juxtaposées, plus ou moins confondues, dans 1'histoire de la langue, et du terme. Il s'agit donc d'interroger également celle-ci.

II Contributions théoriques du Droit et de la sociologie à l'analyse du concept d'institution René Lourau, tout en consentant le deuil d'une délimitation ou d'une définition précises de l'institution, qu'il répute impossibles en l'état, entend surtout permettre de retrouver une certaine consistance de cette notion (plutôt que concept) à partir de l'examen de théories élaborées dans des champs, certes voisins, et cependant déjà très hétérogènes entre eux. Il s'agira ainsi, rappelons le, dès L'Analyse institutionnelle, d'une genèse conceptuelle plus que d'une genèse temporelle. Après l'exemple d'une « contre-institution» imaginaire: l'utopie rabelaisienne de l'abbaye de Thélème, assorti d'un rappel des querelles médiévales autour du nominalisme (la langue restant pour certains la matrice de toute institution), c'est surtout, au plan du Droit, le débat entre « tenants» de la particularité-singularité du Droit, plus conventionnelle et contractuelle, liée, par conséquent, à la souveraineté d'un peuple, à la subjectivité (chez Rousseau notamment), et « tenants» de fondements plus objectifs, plus universels (Hegel) de cette notion, qui va aider à comprendre son

passage dans la modernité occidentale. Le « mystère de
l'institution» issu d'un tel débat s'énonce en quelques questions. D'où l'institution, réputée, ensuite, fondatrice de toutes les autres instances sociales, jusqu'à travers l'Etat, tient-elle sa légitimité? ses propres fondements? d'un consensus? d'un accord préalable de volontés souveraines? d'un « consortium» ? d'un contrat social? à l'inverse, l'institution reste t'elle accrochée, suspendue à un ciel inaccessible, objective, dérivée de la raison souveraine? Il faut aussi comprendre, sinon expliquer, le caractère contraignant, s'imposant à tous, d'une trame institutionnelle exprimant plus encore le pouvoir que la 26

force, le « numineux du sacré» (Rudolf Otto «fascinans, transcendens »), la transcendance, système nécessairement pluriel, personnalisé, et pourtant impersonnel jusqu'à l'ankylose bureaucratique, qui l'affecte souvent. Droit subjectif ou Droit objectif? Hegel nous apporte bien le modèle d'une logique ordonnée en trois temps, dialectique des trois moments de l'universalité, de la particularité et de la singularité, mais ceux-ci doivent être nécessairement articulés au sein d'une praxis, co-présents au même procès, alors que, le plus souvent, on rencontrera, au fil des différentes théories, tel ou tel « moment », hypostasié par rapport aux autres, entraînant de ce fait une réification, une fausse conscience34, entraînant une déchéance de la temporalité. Point ne serait assez, d'ailleurs, de remarquer, dans le cadre d'une sorte de nouvelle typologie, que la pensée de Rousseau entrevoit mieux l'enracinement subjectif, le rôle des individus, des personnes, c'est à dire le « moment» de la singularité, dans la genèse conceptuelle d'une telle légitimité, tandis qu'Hegel privilégierait davantage, à propos des formes sociales, le «moment» de l'universalité. Il faut encore comprendre que le troisième « moment» négligé, oublié, à tout le moins insuffisamment reconnu et mis en lumière, par l'un comme par l'autre, est le « moment »35 de la particularité,
celui d'une pensée négative (je dirais négatrice), d'une remise en question, d'une contestation, hors desquelles seuIl' aspect statique de l'institué demeurerai t, ni temporel ni historique, mais immuable, quasi-éternel, ignorant, inconscient (de) ses capacités proprement instituantes. Ce moment de la particularité requiert, dès lors, l'intelligence d'une temporalité-historicité, d'une durée, vécue, consentie, et par tout cela consciente, échappant à l'ordre plus mesuré du chronos (chronométrie, chronologie). Une bonne moitié de l'espérance de vie de la démarche institutionnelle y a été consacrée, et encore de façon très inégale en fonction des chercheurs et des praticiens.
34

35

Cf. Francis Imbert, op. ci!. Cf. Joseph Gabel, op. Ci!.

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