Actualité de Pierre Janet

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Revenir à l'oeuvre de Pierre Janet veut précisément combler une demande qui ne semble pas trouver de réponses à des questions peu étudiées par la psychanalyse freudienne : par exemple ce qui déclenche un sentiment, sa signification pour la conscience qui s'en saisit, ce qui s'en déduit comme conduite à chaque instant, autant d'observations qui n'étaient guère étrangères à l'analyse de ce que Pierre Janet nommait la conduite sociale, autrement dit l'intrication entre morale et politique...
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296224681
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Actualité de Pierre Janet

Du même auteur
-Ethique et épistémologie du nihilisme, les meurtriers du sens, opus d'une thèse universitaire ( Paris IV), L'Harmattan, 2002. -Le nihilisme français contemporain, fondements et illustrations, étude, L'Harmattan 2003. -Les Berbères et le christianisme, étude, Éditions Berbères, 2004. -Sous le temps des malentendus, le sortilège s'efface, préface au livre de Moïse Rahmani, Sous lejoug du croissant, juifs en terre d'Islam, éditions Sépharade, Bruxelles, 2004. -L 'œil brisé, qui a tué Pandora Swifer ? roman fantastique, éditions Le Manuscrit, 2004. -Les Berbères ou l'(auto-)étouffement, essai, in A l'ombre de l'islam, minorités et minorisés, Filipson éditions, 2005. -Méthode d'évaluation du développement humain, de l'émancipation à l'affinement, esquisse, L'Harmattan, 2005. -La philosophie cannibale, La Table Ronde, 2006. -La condition néo-moderne, L'Harmattan, 2007. -Le monde arabe existe-t-il ? Histoire paradoxale des Berbères, éditions de Paris, 2007. -Parfum total, roman d'anticipation réaliste, éditions Le Manuscrit, 2007.

- Nature et politique, penser leur économie:
L'Harmattan 2008.

liberté et justice,

* * *

Lucien Samir Oulahbib

Actualité de Pierre Janet
En quoi est-il plus important que Freud pour les sciences morales et politiques

L'Harmattan

!Q L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2009 75005 Paris

polytechnique;

http://www.1ibrairieharrnattan.com di ffusi on. harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-08322-6 EAN : 9782296083226

Table des matières
TABLE DES MATIÈRES 5 INTRODUCTION 7 CHAPITRE I .19 LA SPÉCIFICITÉ DE L'ÊTRE PSYCHOLOGIQUE 19 CHAPITRE II 29 LE CORPS PSyCHIQUE 29 CHAPITRE III 35 LA CONSCIENCE COMME CHAIR 35 CHAPITRE IV 51 LE SENTIMENT COMME CONCENTRATION 51 CHAPITRE V 59 LE SENTIMENT COMME FORCE 59 CHAPITRE VI 75 LE SENTIMENT COMME ÉGOïSME? 75 CHAPITRE VII 85 LE SENTIMENT COMME SENSATION COMPLEXE 85 CHAPITRE VIII 93 LE SENTIMENT COMME MOTIF 93 CHAPITRE IX 103 LE SENTIMENT ET SON TROUBLE: L'ÉMOTION 103 CHAPITRE X .125 FREUD OU JANET 125 CONCLUSION 163 ANNEXES .179 EXTRAITS DE L'ŒUVRE JANÉTIENNE 179 BIBLIOGRAPHIE DES ŒUVRES DE PIERRE JANET 189 BIBLIOGRAPHIE 223 AUTOUR DU TRAVAIL DE PIERRE JANET 223 LIVRES DE PIERRE JANET DISPONIBLES ET À COMMANDER SUR LE SITE DE L'INSTITUT PIERRE JANET: 259 HTTP://PIERRE-JANET.COM/LIvRESPAPIER.HTM 259 BIBLIOGRAPHIE (DE L'AUTEUR) 261 *

*

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Introduction

Certes, d'autres sentiments, comme celui de l'angoisse, du mal être, de la timidité, les sentiments de peur, du doute, de la mort, ont été bien plus des thèmes de prédilection, (par exemple chez Jean Jacques Rousseau, Soren Kierkegaard, Martin Heideggerl, Emmanuel Lévinas2, et leurs disciples), que les sentiments de l'effort ou de la fatigue dépressive si soigneusement étudiés par Pierre Janet. Peut-être parce qu'une pensée romantique murmure toujours à notre imaginaire que les premiers affects seraient dotés d'une dimension nous dépassant et qui, révélée, nous transcenderait; ce qui impliquerait qu'ils aient été, disent nos philosophes, souvent occultés3, alors que l'effort, lui, paraît
1 « Dans l'angoisse, nous «flottons en suspens ». Plus clairement dit: l'angoisse nous tient ainsi suspendus, parce qu'elle produit un glissement de l'existant en son ensemble. A cela que nous-mêmes -nous, ces hommes que voici- nous nous sentions en même temps glisser au milieu de l'existant. C'est pourquoi, dans le fond, ce n'est ni « toi» ni « moi» que l'angoisse oppresse, mais « on » se sent ainsi (...) ». Martin Heidegger in Qu'est-ce que la métaphysique, (1949), Paris, Questions 1, éditions Gallimard, 1968, p. 59. 2 Emmanuel Lévinas (in Ethique et infini, Dialogues avec Philippe Nemo, 1982, Paris, Le livre de Poche, 2007, p. 30) a pu remarqué ceci: « Dans les analyses de l'angoisse, du souci, de l'être-à-la mort de Sein und Zeit, (Être et Temps, livre phare de Martin Heidegger, (1927), voir infra, note 3 ; ~ les crochets sont de mon fait, LSO], nous assistons à un exercice souverain de la phénoménologie. Cet exercice est extrêmement brillant et convaincant. Il vise à décrire l'être ou l'exister de l'hommenon sa nature. Ce que l'on a appelé l'existentialisme a certainement été déterminé par Sein und Zeit. Heidegger n'aimait pas qu'on donne à son livre cette signification existentialiste,' [par exemple dans Lettre sur l 'humanisme, (1946), Paris, Questions III, éditions Gallimard, 1966, p. 106 et p. 116], l'existence humaine l'intéressait en tant que « lieu» de l'ontologiefondamentale,' mais l'analyse de l'existencefaite dans ce livre a marqué et déterminé les analyses dites « existentialistes» ultérieurement ». 3 Dans le même texte de la note 1, Heidegger pouvait préciser que ce « que nous appelons « sentiments» n'est ni un épiphénomène fugitif du comportement de notre pensée et de notre volonté, ni une simple impulsion qui le provoquerait, ni un état subsistant comme une chose, avec lequel nous passerions tel ou tel arrangement» (p. 57). Par ailleurs notons que Heidegger avait déjà signalé qu'il voulait reconsidérer la

besogneux, et la fatigue plutôt d'origine «physique» ou sociale (travail). L'effort est de plus mal vu pour certains parce que la patience du concept serait suspecte, -elle amènerait à « l'arraisonnement» du monde, sa mise à la raison traduit Heidegger dans ses recherches sur la Technique, son asservissement; alors que l'émotion et la pulsion, au contraire, dépenseraient l'énergie concentrée en effort, et, de ce fait, seraient, elles, valorisées. Pourtant, l'impossibilité de l'effort, le sentiment de croyance en rien, la fatigue psychique en réalité qui en résulte, ou cette sensation de n'arriver à rien, de se faire une montagne de tout, en un mot la dite « dépression» qui par exemple touche tant de nos compatriotes en France semble bien pour Janet liés précisément à cette impossibilité de draper les instants et leurs flots de sensations d'une régulation de sentiments dont la synthèse s'affirme dans et par la conscience même de soi, pour paraphraser le titre d'un livre récent de Antonio Damasio. La joie et la tristesse, autres sentiments majeurs pour Pierre Janet, s'en sortent mieux, car ils détiennent eux aussi cette dimension supposée cachée qui permettrait de découvrir le sens peut-être divin de notre présence sur Terre4. Par exemple comme présent, dans tous les sens de ce terme. Soit. Pourtant, on pourrait dire des choses aussi profondes (et sans qu'elles soient nécessairement cachées voire divines et/ou
dimension du sentiment et de l'affect en ~énéral dans son livre fondamental dont parle plus haut Emmanuel Lévinas, à savoir Etre et Temps (Sein un Zeit -1927-, dixième édition, Paris, 9 23. La spatialité de l'être-au-monde, (139), traduction Emmanuel Martineau, éditions Authentica, 1985, p. 115): « On connaît le développement ultérieur de l'interprétation des affects dans le stoïcisme, ainsi que la manière dont la philosophie patristique et scolastique l'a transmise aux temps modernes. On omet seulement de remarquer que l'interprétation ontologique fondamentale de l'affectif en général n'a pratiquement pas réussi à accomplir de progrès notable depuis Aristote. Au contraire: les affects et les sentiments sont intégrés à la catégorie des phénomènes psychiques, dont ils forment le plus souvent la troisième classe après le représenter et le vouloir. Ils sombrent au rang de phénomènes d'accompagnement ». 4 Hélène Camus a par exemple étudié la notion de timidité dans l'œuvre de JeanJacques Rousseau en y décelant un mode singulier d'être au monde (thèse inédite sous la direction d'Éric Marty, Département des Lettres, Paris VII, 2006). 8

destinai es) sur le sens pour une part enfoui de l'effort, de la fatigue, puisqu'ils forment à chaque instant la force d'agir et son impossibilité pour le meilleur comme pour le pire, la portant au plus loin, la sondant dans son poids le plus lourd dirait, peutêtre, Nietzsche. Et, produire un effort peut déclencher un sentiment de joie repérable en premier lieu chez les animaux: c'est le cri de triomphe observé par Konrad Lorenz (et aussi par Pierre Janet) qui, de ce fait, n'est pas le produit d'imitations culturelles quant à sa fonction en ce qu'elle exprime une satisfaction de prouver la réalité de son existence. Mais exister ne suffit pas pour l'humain comme le rappelait Kant: il s'agit d'être. Aussi cette dimension semble également distincte de la physiologie animale dans ce qu'elle qu'exprime comme sentiment d'appartenance, sentiment proprement politique au sens fort, grec, d'appartenance à un serment5 ; ce qui explique sans doute les frissons déclenchés à la suite d'un chant patriotique, les larmes furtivement essuyées lors d'une récompense octroyée par la Collectivité; rappelons-nous aussi cet exemple qui inspira Victor Hugo, celui de la force décuplée d'une mère qui souleva un lourd chariot afin d'en dégager son enfant. Il s'avère donc, en un mot, que le psychique n'est, à l'évidence, pas réductible à du neuronal stricto sensu ni d'ailleurs seulement à du cognitif au sens où il n'y aurait que du logique au sein du psychique6.
5 Oulahbib, Nature et politique, Paris, l'Hannattan, 2008. 6 Le psychologue Maurice Reuchlin souligne la dépendance du cognitif à autre chose que lui-même. Il écrit ceci: « Un cognitiviste représentatif, D. A. Norman, en vient à considérer (1982) que les processus intercalés entre stimulus et réponses constituent

d'abord un « système régulateur» chargé d'assumer lesfonctions propres aux êtres
vivants, et donc absents chez les ordinateurs: survivre, trouver de la nourriture, se protéger contre les agressions, former des familles et des sociétés, se reproduire, protéger et éduquer les jeunes, etc. Le «système purement cognitif» n'est pour Norman que l'auxiliaire de ce système régulateur, même si cet auxiliaire est devenu capable dans une certaine mesure d'un fonctionnement autonome. La position de Norman n'est qu'un exemple de l'évolution de l'attitude de certains cognitivistes. On en trouvera plusieurs autres dans M. Reuchlin, 1990a, chap.1, d'autres encore après cette date. Dans un ouvrage publié sous la direction de R.G. Lister et H.J. Weingartner (1991) sur les perspectives de la neuroscience cognitive, un chapitre est consacré à la « modulation de la cognition» 9

Observons d'ailleurs que d'autres sentiments bien connus non seulement ne sont pas non plus réductibles à une effervescence nerveuse ou cognitive, mais ils ne sont pas non plus réductibles à leurs soubassements culturellement et historiquement situés. Les sentiments sceptiques, cyniques, stoïques, utilitaristes, par exemple, ne sont pas seulement l'apanage de l'expérience philosophique grecque prolongée dans les œuvres d'un Montaigne d'un Rabelais, ou d'un Hume. Elles expriment aussi, comme l'avait bien vu Hegel dans sa Phénoménologie de l'Esprit?, les sentiments singuliers de l'esprit humain plongé dans les vicissitudes du Réel. Qui en effet n'a pas en mémoire la trace de tels sentiments à un moment ou à un autre de la vie? Et lorsqu'ils glissent vers une vision constamment pessimiste, observons également qu'ils n'affirment pas seulement un point de vue destinaI sur le monde; ils peuvent, aussi, incarner l'aspect pathologique du sentiment de tristesse, que Janet nomme le sentiment de vide où l'on devient indifférent à tout, surtout à soi-même. Ainsi, ces divers sentiments ont été certes formalisés historiquement comme des notions portées par des courants d'idées comme les philosophies sceptiques, stoïques cyniques utilitaristes; mais on peut aussi certainement avancer que leur émergence a pu être formalisé historiquement parce que précisément ces notions et ces courants incarnent également certaines tournures permanentes de l'esprit humain; surtout si ces celles-ci s'accompagnent d'une perte de sens propre à une époque donnée, ce qui va accentuer la légitimité de leur manifestation, par exemple l'horizon de la mort de Dieu surgit depuis la fin du 18èmesiècle, à l'orée de la Révolution Française qui en vint jusqu'à changer de calendrier, ce qui est encore considérable.
sous l'effet, par exemple, du stress, de l'anxiété ou de l'émotion 1>. ln Totalités, éléments, structures en psychologie. Paris, Puf, Collection psychologie aujourd'hui, 1995,p.258. ? (1807), Paris, éditions Montaigne, 1941, traduction Jean Hyppolite, T.1. B. Liberté de la conscience de soi: stoïcisme, scepticisme et la conscience malheureuse, p.] 68 et suivantes. 10

A la place de Dieu surgit la finalité d'un monde sansjin (dans tous les sens de cette locution), ce qui donne encore libre cours aux sentiments d'absurdité, de chaos, de spleen et de hasard qui se doublent d'une autre impossibilité: celle de reconnaître que I'humain ne peut pas être l'absolu divin, cette perfection ou ce sans souci de pesanteur, de réalité et donc d'effort; d'où la conscience malheureuse pour Hegel; d'où cette belle âme dont il parle aussi qui dénonce, énonce, s'énonce, mais jamais agit car il faudrait dans ce cas se déterminer, quitter le flux dialectique des nuances pour l'effort de l'action qui choisit hiérarchise discrimine et ainsi incarne cette espèce vivante pas comme les autres -puisqu'elle se sait libre d'imaginer et de réaliser ses fins, -même si ceci s'effectue dans des cadres de référence spécifiques-, une espèce qui se vise comme Genre capable de tisser sa propre route. Et que le «on» a trop vite caractérisé comme Dominant, « spéciste », pour être à la mode. Car un tel effort a toujours été cependant fragile tant une spirale conflictuelle toujours inouïe s'en trouve en effet enclenchée entre harmonie et tension, entre l'effort d'être et la joie propre au repos. Cet effort aurait comme excès le sentiment d'ardeur et en défaut ce sentiment du vide déjà rencontré, c'est-à-dire explique Pierre Janet, nous aurions, d'un côté, l'effervescence de l'action visée pour elle-même et qui se fige en quelques obsessions pour prouver son existence, y compensant ainsi les manques supposés; de l'autre côté, nous aurions, ajoute Janet, la disparition du sens irrigué par tous ces actes dits secondaires qui, d 'habitude, par leur réflexion, singularisent l'action en l'accompagnant, la commentant, dans chaque pas ou durée8, mais qui, sous le choc de l'ardeur frénétique, se polarisent sur eux-mêmes, et rétrécissent, bouclent, sur quelques aspérités, ou I'hystérie, puis, sous la disparition lymphatique de toute signification s'acharne à tout trouver vain, s'affaisse, s'épuise ou la psychasthénie même, c'est-à-dire les deux faces d'une même médaille souligne enfin Janet: celle de la dépression, au
8 Au sens de Bergson, (ami de Pierre Janet par ailleurs, il parraina son entrée au Collège de France, et fut son collègue à l'Académie des Sciences Morales et Politiques), c'est-à-dire en tant que mesure subjective du Temps. Il

sens presque littéral de ne plus avoir suffisamment de force, donc de pression, pour écarter telle idée, effectuer telle action, équilibrer, mesurer, bref, tout ce qui nécessite un effort qui écarte fatigue et découragement. Toute une tragédie qui montre bien que nous sommes tous sur le fil du funambule, et dévoile que santé et maladie comme le disait Claude Bernard ont entreelles une différence de degré et non de nature (ce qu'aimait à souligner aussi Janet).

Ainsi l'échec de l'action crée des troubles pathologiques comme la fatigue excessive ou dépression; ce qui implique bien que ce désir d'action ne soit pas un caprice acquis selon certaines circonstances historiquement situées. À moins d'expliquer que, sans le stimulus du groupe, I'humain serait naturellement paresseux. Pas sûr. Puisque l'analyse cognitive montre que le cerveau ne reste pas inerte9. Ce fut en tout cas l'effort particulier de Pierre Janet que de tenter d'en repérer les linéaments, mais ceci fut occulté par la prédominance de son «concurrent », Sigmund Freud qui a préféré porté l'attention sur le fantasme d'action que sur sa réalisation (nous en reparlerons plus loin). En fait, il n'existe guère ou si peu, du moins de mon point de vue, de réflexions convaincantes, hormis celles de Hegel et surtout (ici) de Pierre Janet, pour tenter de comprendre pourquoi voulons-nous agir ainsi, pas autrement, et comment y arrivonsnous? Par exemple, lorsque nous agissons nous nous concentrons, d'abord. Jusqu'à être sensibles à ne pas se laisser disperser (y compris lorsque c'est celle-ci, la dispersionlO, qui est visée). Pourquoi? Pourquoi faut-il ainsi se concentrer et, au
9 Joseph Nuttin, Théorie de la motivation humaine, Paris, PUF, 1980, p. 30. 10 Pour une présentation plus détaillée du concept de dispersion, voir mon livre Méthode d'évaluation du développement humain, éditions l'Harmattan, 2005, même collection. 12

fond, pourquoi réussir l'action? Car elle peut être nuisible pour soi, pour Autrui, pour la Terre dirait-on aujourd'hui. Autant de questions qui interrogent à la fois le désir d'action le moyen d'y arriver, et son résultat. Lorsque nous voulons ceci et pas autre chose, «on» nomme cela l'égoïsme. Ce qui est devenu définitivement péjoratif (sauf en privé, pour la mode, égoïste! égoïste! clame telle publicité pour un parfum de Yves 8t Laurent). La volonté aussi, si elle n'est pas «générale », «collective », si elle se vise seulement elle-même, si elle n'est pas incarnée par un Enfant Terrible, a toujours mauvaise presse. « On » la traite volontiers de nihiliste. Néanmoins, le vouloir, perçu comme désir, reste supportable lorsqu'il s'agit d'art, de mode, de fielleux; de plus, la réussite de l'action a toujours un aspect plastique qui, dans sa perfection, suscite de l'excitation, et donc un désir d'en partager l'émoi. Mais c'est rare, goûté en secret par ceux qui la dénoncent comme une drogue du Vieux monde. L'échec a plutôt bonne presse, le «looser» a remplacé le «super héros» dont la fonction comme exemple à suivre s'est réfugiée dans la littérature et le cinéma populaire et enfantin (Harry Potter). La paresse, aristocratique, est brusquement devenue «tendance » depuis les années 60, on en fait même l'éloge, et l'effort redevient «réac» (alors qu'au temps de l'aristocratie oisive c'était l'inverse). La concentration en vue de l'effort est devenue suspecte. Pourtant, comment effectuer et surtout réussir l'action, par exemple sauver la Terre, si l'on n'est pas concentré, telle sportif au moment de l'épreuve? Il semble bien que l'échec de cette concentration permettant d'aller à l'action, et de la réussir, crée des troubles pathologiques; ce qui implique bien que le sentiment d'effort n'est certainement pas un caprice acquis selon certaines circonstances historiquement situées. Plus encore, il faudra bien admettre un jour ou l'autre que certains réussissent l'effort d'action malgré des conditions défavorablesll.
II Comme l'a démontré le psychologue Maurice Reuchlin dans La psychologie différentielle, Paris, Puf, par exemple p.191. 13

Certes, ceux qui « réussissent» suscitent de l'admiration, même chez ceux qui détestent l'action, mais aussi, et surtout peut-être, de la jalousie, voire, plus grave, de l'envie, et ce dès le départ, dès que l'action émerge; la différence entre la jalousie et l'envie étant que la jalousie désire avoir la même chose tandis que l'envie veut la chose même, c'est-à-dire pour elle seule; ce qui poussent certains envieux à empêcher les «meilleurs» d'agir, autrement dit, ceux qui réussissent tout ce qu'ils entreprennent. Bien sûr ceci sera maquillée au nom de « la » Justice. * Il n'existe donc guère ou si peu de littérature sur la conduite de l'effort, hormis celles de Hegel et surtout celle de Pierre Janet, (je ne fais que résumer très succinctement la réflexion de Hegel alors que je développerai celle de Janet) car, dans l'ensemble, la tendance idéologique dominante, surtout aujourd'hui, insiste bien plus sur les conséquences de l'effort d'action, considérées nettement comme néfastes pour l'Humanité et son environnement terrestre. Et il semble bien que ses conséquences positives ne soient plus vues désormais qu'en tant que résultats de ce néfaste; elle ne sont donc pas perçues en tant que telles, en tant qu'effort du Génie humain à se sortir de la dépendance des saisons et de la dureté monotone à gagner son pain; ce qui rompt avec la Tradition judéo-chrétienne qui les pense certes dans leur relation, mais point en tant que l'un, le bien, serait la cause de l'autre, le mal. Ce qui est le comble si l'on y réfléchit bien. Le Jeune Hegel (1807) a comparé le travail du vivre comme négatif, et donc comme rapport inégal12 au sens d'organiser l'extension cartésienne du corps par l'instrumentalisation de la relation à la nature et à l'autre plutôt que de la subir. Mais Aristote ne parlait-il pas de négatif lui aussi lorsqu'il observait que le marbre perd son indépendance lorsqu'il est sculpté en statue ?.. Faut-il pour autant se passer de statue

12 Phénoménologie de l'esprit (1807), op.cit., T.I, p.32. 14

comme le pensent certaines tendances extrêmes de l'Art contemporain? Le Jeune Hegel a étudié ce lien indissoluble entre bien et mal qui traverse tout humain, y compris les belles âmes et les postmodernes : le bien se perçoit ontologiquement comme effort d'ordre c'est-à-dire organisation (la domination devient maîtrise), le mal s'affiche comme désordre c'est-à-dire mort et négativisme (la domination se réduit à la puissance). Hegel en a fait I'historique en partant de la Tradition judéochrétienne lorsque celle-ci caractérise cette concentration qui se viserait seulement elle-même comme le Mal lui-même; (cette dernière appellation est aussi abordée par bon nombre de Traditions, même si elles n'en repèrent pas identiquement l'origine ). Plus exactement, concernant la Tradition judéo-chrétienne -qui reste le socle des autres interprétations l'ayant suivi chronologiquement, par exemple l'Islam, le Genre humain vit le Mal mais ce seulement depuis la Chute, du moins si l'on lit Hegel:
[ L'homme] est arrivé, comme quelque chose de non nécessaire, qu'il ait perdu la forme de l'égalité avec soi-même en cueillant le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, et ai été chassé de l'état de conscience innocente, de la nature s'offrant sans exiger de travail et du paradis, du jardin des animaux. Étant donné que cette concentration en soi-même de la conscience étant là se détermine immédiatement comme le devenir inégal à soi-même, le mal se manifeste comme le premier être-là de la conscience concentrée en soimême, et, puisque les pensées du bien et du mal sont radicalement opposées l'une à l'autre et que cette opposition n'est pas encore résolue, alors cette conscience est seulement le mal. Cependant en même temps, et justement en vertu de cette opposition, la conscience bonne est aussi présente en face d'elle, et présente également leur relation mutuelle13.

Ainsi, pour Hegel, résumant en fait l'Histoire de cette Chute, il est nécessaire pour l'humain d'éprouver, aussi, ce que les diverses Traditions nomment le Bien, et que Hegel suppose
13 Phénoménologie de l'esprit (1807), op.cit., T.II, C. La religion manifeste (révélée), Ill. (Développement du concept de la religion absolue,' b)- (L'esprit dans son aliénation, le royaume du Fils), 1. (Le monde.) (1941, p. 277). 15

n'être vécue que dans le Christ symbole d'une réconciliation avec l'essence divine; mais on peut tout aussi bien extraire la nécessité de ce Bien hors de sa racine théologique pour en faire un fondement morphologique, celui de la stabilité et de l'harmonie permettant au souffle humain de se saisir et s'affiner. Dans ce conditions, le Mal, comme égoïsme, ne peut pas être vécu seul. Y compris lorsqu'il est cantonné à la sphère des mœurs afin qu'il ne se concentre pas en capital et en domination (c'est du moins ce que tentent de faire le postmodernisme et le déconstructionnisme depuis qu'ils se sont substitués à l'existentialisme) . Mais comment le Mal sait qu'il est le Mal? C'est en défiant le Bien, c'est-à-dire, (osons une définition non théologique mais psychosociologique), ce mieux être pour soi et en soi, que le mal peut à nouveau se saisir et ainsi continuer à se concentrer comme étant ce qui n'est pas le Bien en semant désordre et désolation. Mais celui-ci, par contre, peut-il survivre sans le Mal? Réponse puérile car il s'agit pour Hegel de dépasser/surmonter cette épreuve, constante, du Mal, devenue, pense Hegel, la condition permanente depuis la Chute. Alors que ce conflit entre le bien et le mal, c'est-à-dire, au niveau psychologique, entre la force et la faiblesse comme nous le verrons avec Janet, me semble être l'apanage du vivant humain lorsqu'il se saisit comme effort et souffle c'est-à-dire esprit cherchant à être (de son temps) plutôt que rien. Reprenons: dans la dimension théologique dessinée par Hegel, tout y est conçu pour que la prise de conscience de ce destin de la concentration qui se vise uniquement elle-même (le mal) ne puisse s'extraire de son infinité, celle de l'égoïsme, qu'en se purifiant au contact de l'essence divine incarnée historiquement dans la vie de l'Esprit, cette « vie éthique» souligna Hegel. Mais, est-on sûr, au niveau psychologique, que ce Mal provienne, seulement, d'une Chute? Ne serait-ce pas plutôt le revers de la Condition Humaine lorsque celle-ci refuse l'effort d'être et son devoir? Par ailleurs, la question de son origine estelle nécessaire à résoudre en tout premier lieu pour saisir sa réalité dans cette même condition humaine? Plus prosaïquement: est-on angoissé, dépressif, lymphatique, par 16

destin ou par accident? De plus, l'on peut être fort et pauvre, faible et riche, voilà ce qu'a souligné de son côté Pierre Janet, et aussi plus tard Joseph Nuttin. Notre naturelle condition fait que nous nous concentrons pour agir, mais notre humaine condition délimite cependant la manière de le faire. Ce qui sera visé ici consistera plutôt à comprendre pourquoi et comment cette concentration vient et s'achemine vers l'action sous forme de sentiment à accomplir, au delà de savoir si le motif des affects vient sous la forme d'un masque social (persona) soulignait Durkheim. Il s'avère que la seule personne à même de m'aider dans ce périple a été l'œuvre de Pierre Janet. C'est ce que j'aimerais faire ici passer.

17

Chapitre I La spécificité de l'être psychologique
Janet distingue donc quatre sentiments vitaux, au sens psychologique, c'est-à-dire qui n'impliquent pas une force physique, mais mentale. Ils permettent, accompagnent et jugent à chaque instant l'action: il s'agit, répétons-le, de l'effort, la joie, la fatigue, la tristesse, dont, précisément, la trop grande présence ou l'absence, la trop grande force ou la trop grande faiblesse, deviennent le traumatisme par excellence (Janet en regroupera tous les symptômes sous le terme de psychasthénie aujourd'hui appelée dépression). La pensée vulgaire (au sens de trivial) a toujours eu maille à partir avec cette notion de sentiment parce qu'elle oscille entre le relativiser en le subjectivant et donc en l'annihilant presque à l'état de fantasme, ou en le surévaluant dans une seule dimension celle de sa présence surréelle alors qu'il peut s'agir d'un ressenti qui n'est pas encore passé au stade réfléchi ou rationnel dirait Janet. Dans ce même registre, Janet fait état d'une observation, qui se rapproche plus précisément de celles formulées par Antonio Damasio et Jean-Pierre Changeux, lorsqu'il étudie le cas du capitaine Zd qui avait été blessé par une balle logée dans la région occipitalel4. Janet remarque que ce capitaine développe particulièrement ce sentiment du vide qui exprime une disparition de ce qu'il nomme les actes secondairesls ces
14 De l'angoisse à l'extase, Paris (1926) éditions Société Pierre Janet., 1975, T.lI, p.3. IS Ibidem., p. 77.

jugements cognitifs fondamentaux:

qUi

accompagnent

les

sentiments

Le capitaine Zd. arrive chez moi au bras d'un soldat qui le conduit, il a été fatigué par une petite marche et cela exaspère encore son sentiment d'irréel, d'isolement, de vide: « Je suis ici, dit-il, dans un désert sans issue, il faut que je me gourmande, que je me raccroche à vous pour ne pas avoir trop peur. De quoi avez-vous peur? - J'ai peur parce que je ne sais pas où je suis, dans quelle partie du monde je suis perdu. - Mais vous savez très bien où vous êtes, puisque vous récitez correctement mon adresse et la vôtre. - Oui, je la récite comme un perroquet, mais je ne me représente pas ce qu'elle signifie... Quand je suis assis dans ce fauteuil je ne sais plus, ... je ne comprends plus, je ne sens plus où est la porte de la chambre, où est l'escalier, où est la rue, dans quelle direction peut bien être Auteuil et ma maison Je nomme les objets, je les reconnais bien si vous voulez, mais c'est tout, je ne pense pas à m'en servir, je ne les situe pas, je ne les encadre pas. Je ne peux même pas recourir à une carte, je ne comprends pas une direction en avant ou une direction en arrière, c'est joli pour un officier »16.

On voit l'importance de l'accident qui dérègle ce capitaine. Mais connaît-on également des phénomènes moins cruciaux organiquement qui cependant ont une influence décisive sur notre comportement? En un mot: qui ou quoi fait en sorte que le sentiment domine la raison ou l'inverse? Plus encore, sommes-nous essentiellement influencés dans un tel choix, mais aussi à vrai dire dans tout choix, par notre histoire affective, notre appartenance sociale? Uniquement? Réellement? Entièrement? Constamment? Un peu beaucoup passionnément, cela dépend? Suspendons d'emblée toutes ces questions en avançant cette remarque, qui les surplombe: ces divers aspects de l'influence sont toutes traversées par l'idée même de but. Plus encore cette dernière fait tout pour écarter ce qui dans l'instant y fait obstacle. Appelons cela un désir de réel qui prouve à l'organisme que sa présence au monde et son combat a un sens. Ce qui implique ceci: on ne peut réduire l'ambition et la volonté d'être reconnu par autrui au fait que l'on a pu être en manque ou en excès de quelque chose. Bref, que sa volonté de puissance soit seulement
16 Ibidem. 20

déduite. Ce qui ne veut pas dire que son désir de croître soit seulement agressif comme le soutenait Nietzsche contre le christianisme alors que l'on peut désirer aussi diriger son agressivité vers le raffinement et le juste partage pour parler comme Chantal Delsollisant Michel Valley]? En tout cas, il est dans la nature du vivant, -le vivant humain l'exacerbe et l'affine en même temps comme état de nature paradoxal]8, que de préférer être aimé que détesté, de se sentir récompensé lorsque l'action réussit]9 et ainsi triompher. Janet l'a remarqué dans son fameux livre De l'angoisse à l'extase20 et en a fait un sentiment fondamental. Konrad Lorenz, disais-je plus haut, a lui aussi parlé du cri de triomphe2] et a insisté sur le fait de ne pas réduire l'activité de l'animal au seul assouvissement physiologique:
Nous savons de nos chiens qu'ils exécutent avec passion les mouvements de flairer, lever, courir, traquer, happer et secouer à mort une proie imaginaire, sans avoir faim. Les amis des chiens n'ignorent pas non plus que, même en le nourrissant aussi bien que possible, on ne peut malheureusement pas guérir de sa passion un chien acquis au plaisir de la chasse22.
Michel Villey (études sur) in Le juste partage, (sous la direction de Chantal Delsol et Stéphane Bauzon), Paris, éditions Dalloz, 2007. ]8 Pouvant être ange et/ou démon, bon ou méchant, à trop faire l'ange on fait la bête disait Pascal.. .Des penseurs comme Locke, Rousseau et Hobbes soulignent, respectivement, une nature libre, bonne, allant jusqu'au bout de son désir pour le dernier, tout en tirant des conclusions inverses en ce qui concerne le premier et les deux suivants: Locke insiste sur un droit naturel qui se régule seulement par un droit négatif qui limite mais n'empêche pas; Rousseau et Hobbes insistent, au-delà de leur différence d'approche, sur la nécessité au contraire d'un droit positif qui se subordonne le droit naturel parce que les plus forts pousseront trop loin leurs intérêts; (pour en savoir plus sur Rousseau voir la précieuse préface de Bertrand de Jouvenel au Contrat social, Genève, Les éditions du cheval ailé, 1947). ]9 C'est ce que Joseph Nuttin, (déjà cité ici), professeur de psychologie à la faculté de Louvain, spécialiste de la motivation humaine, appelait les orientations dynamiques innées: «Ces orientations ont pour résultat, par exemple, que dans les relations sociales l'être humain cherche normalement à être reconnu et considéré, plutôt qu'à être rejeté et méprisé, etc. (H')' 11 faut noter, en plus, que le caractère inné ou la détermination héréditaire d'un trait psychologique ne garantit pas, automatiquement, sa présence manifeste ou phénotypique au niveau du comportement» in Théorie de la motivation humaine, Paris, PUF, 1980, p. 116, note 1. 20 De l'angoisse à l'extase, (1926), op.cit., T.II, p. 290. 2] L'envers du miroir, (1973) Paris, Champs/Flammarion, 1990, p.283. 22 L'agression, (1969), Paris, Champs/Flammarion, 1977, p.90. 21 ]?

Le corps est ainsi tendu vers tel souhait et peut devenir irascible23 tant que celui-ci n'est pas atteint, au sens de tout hiérarchiser en fonction. Y compris d'autres souhaits. Ce que Platon appelait déjà le conflit des passions que la raison tel le cocher bataillant avec ses chevaux tente d'orienter vers un seul sens. .. qui, cependant, peut être aussi une de ces passions mise sur un pied d'estale. D'où la fausse impression, répétons-le, de croire que la raison domine l'ensemble alors qu'elle s'avère être utilisée par la hiérarchisation des actions que le je ou conscience organise lorsque l'on est fort psychiquement, ou qu'il laisse faire diverses influences au sein même du sentiment d'effort en cas de faiblesse24. Mais cet effort (d'être plutôt que rien), que Janet pose au cœur de la force d'action en en faisant l'un des quatre sentiments ou

23Nuttin reprend ce terme important (1980, p.318), développé par Thomas d'Aquin dans sa Somme théologique (Première Section de la seconde partie, question 23, Les éditions du Cerf, 1984, p.l77 et suivantes), en subdivisant la volonté d'une part en une force concupiscible qui désigne, sensiblement, son objet en attirant et repoussant en fonction, et, d'autre part, une force irascible qui, précisément, force le chemin de cette désignation en y écartant les obstacles. Ainsi d'Aquin peut-il dire (p.178) : « Donc, toute passion qui regarde le bien ou le mal de façon absolue appartient au concupiscible ; ainsi la joie, la tristesse, l'amour, la haine, etc. Et toute passion qui regarde le bien et le mal en tant qu'il est ardu, c'est-à-dire en tant qu'il y a difficulté à l'atteindre ou à l'éviter, appartient à l'irascible comme l'audace, la crainte, l'espérance etc. (...), l'irascible a été donné aux animaux pour vaincre les obstacles qui empêchent le concupiscible de tendre vers son objet, parce que le bien est difficile à atteindre, ou le mal difficile à vaincre. (...) ». Nuttin dit de son côté (1980, p. 318) : « (...) Sans vouloir identifier, sans plus, la force irascible des Anciens à la tendance agressive étudiée de nos jours, il y a des rapprochements à faire. Surtout, ce parallélisme suggère que l'agressivité, comme laforce irascible, seraient l'expression négative d'un dynamisme positif entravé, ce qui rejoint les recherches qui montrent le rapport entre agressivité etfrustration. (...) ». Thomas d'Aquin ajoute cependant ceci sur la force irascible qui complexifie la relation agressivité/frustration (1984, p.178) : « St. Jérôme attribue la haine des vices à l'irascible, non pas en raison de la haine elle-même, qui appartient strictement au concupiscible, mais à cause de l'agressivité qu'elle implique et qui relève de l'irascible ». Ainsi l'on peut être agressif en vue d'éviter le mal ou de corriger des défauts sans que cela s'apparente à une frustration. 24 Ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes qui fonnent précisément conflit en dessous de cette hiérarchisation effectuée par le je ou conscience, dans ce que Janet nomme le subconscient, conflit allant parfois jusqu'à se dissocier avec l'ensemble du corps et proprement devenir l'inconscient comme nous le verrons dans un instant... 22

conduites fondamentales25, ne peut néanmoins se confondre, sur le plan psychologique, avec le plan éthique disant par exemple qu'« il n'y a que la renommée qui compte pour lui », ou que la carrière, l'argent, l'importance de telle personne aimée, de telle entité, telle croyance, telle recherche, cause politique comme « la Révolution c'est toute sa vie» compte plus que tout. Pourquoi? Il faut d'abord retenir, à ce stade psychologique, la capacité de l'intention à régir toute une vie, la plus modeste soitelle, (comme économiser longtemps dans le but de s'acheter le bien convoité) plutôt que de tenter de l'évaluer seulement moralement sur ses résultats effectifs. Sauf si le jugement de valeur revêt autant d'importance que le jugement de fait pour évaluer si un effort d'action va dans le bon sens, c'est-à-dire permet un réel développement, ou s'il s'agit seulement d'une croissance en soi, même négative. Le problème à ce stade consiste à souligner seulement l'effort psychologique en tant que tel qui s'inscrit tout autant dans l'ambition et de son désir de gloire, même à la plus petite échelle, ne serait-ce que dans le fait de donner un sens à sa vie non pas en terme philosophique seulement, mais aussi psychologique. En un mot, une action, qu'elle soit considérée comme bonne ou mauvaise, a été déclenchée et réussit, ce qui prouve au corps que sa force ou volonté concentrée en un dernier effort d'action n'a pas été vain. Et cherche légitimation. Il s'avère cependant que rechercher plutôt le bon que le mauvais donne plus de chances d'arriver à ses fins que le contraire.

25 Suivant ici Maine de Biran lorsque celui-ci pose que le moi ne peut se remettre en cause au moment de l'effort moteur. Ainsi Pierre Janet relate (De l'angoisse à l'extase, 1975 -1926-, op.cit., T.2, p. 111) que pour Maine de Biran le : « sentiment de la liberté et le sentiment même de l'existence ne peuvent pas être mis en question au moment de l'effort moteur» (Maine de Biran, Œuvres inédites, I. p. 284) . Remarquons que Marc Richir, dans sa traduction de Recherches sur la liberté humaine de F.-W Schelling (Paris, Payot, 1977), souligne (pp.82-83, note 12), au-delà d'une critique qu'il entame curieusement avec l'auteur qu'il traduit (!), une analyse semblable chez Fichte: « (...) on se rappelle que dans la partie pratique de la W-L, (Théorie de la Science, livre majeur de Fichte) c'est le moi comme effort (Streben) ou, dans la mesure où l'effort est réfléchi dans la conscience, comme volonté d'intelligibilité et d'unité globale du savoir humain, qui est le fondement de la connaissance (...) ». 23

Voilà ce qu'il nous faut maintenant voir: le fait que pour le vivant humain le corps n'est pas seulement un organisme qui reproduit un programme, il est aussi conscience qui se meut par et dans le sentiment qui affirme l'action.

Concentrons-nous pour ce faire de plus en plus sur l'œuvre de Pierre Janet. Pourquoi? Son œuvre possède toute une conception générique de l'homme psychologique qu'il veut connaître, en tant que tel, même s'il n'en infirme pas le contexte social historique lorsqu'il se réfère aux travaux de Durkheim26. La connaissance de l'Homme total, (que Marcel Mauss, l'ami et le collègue de Durkheim appelait de ses vœux), permet d'en déduire les cas pathologiques, au sens aristotélicien d'un passage en excès d'une tendance moyenne, ce qui implique une différence en degré et non en nature entre le normal et le pathologique27. Ainsi que se passe-t-il lorsque cette organisation déraille, lorsque par exemple une passion, c'est-à-dire une inclination ou tendance, surgit de façon impulsive ou dérive dans telle ou telle action spontanée? C'est ce qui distingue le subconscient de l'inconscient chez Pierre Janet: le premier terme comprend toutes les tendances qui n'ont pas voix au chapitre mais se manifestent à la moindre faille, ou lorsqu'elles n'ont pas été sollicitées depuis longtemps; le second terme, celui de
26 De l'angoisse à l'extase, (1926), op.cit., T.I, p. 268. 27 Janet pouvait écrire: « rappelons-nous que pour Claude Bernard les lois de la maladie n'étaient pas autre chose que les lois de la santé; ce sont exactement les mêmes mécanismes, agissant sur les mêmes organes et obéissant aux mêmes lois et aux mêmes fonctions. Des réactions qui doivent se produire même chez l'individu le mieux portant, s'observent quand on considère des maladies mentales fonctionnelles, c'est-à-dire des maladies qui ne détruisent pas un organe, mais qui donnent une activité différente, une fonction particulière. Il n'y a pas de différence fondamentale entre la conduite d'un homme bien portant et la conduite d'un tel malade; » in La force et lafaiblesse psychologiques, Paris, éditeur N. Maloine, 1932, p.295. 24

l'inconscient, désigne ce moment où même lorsque la tendance se manifeste de façon impulsive elle ne prête pas attention, ce qui la force dans ce cas à la dissociation, c'est-à-dire à se séparer, comme si elle ne faisait plus partie de la même personne. L'un des aspects met alors en conflit les tendances, en substance les intentions d'action:
Ce qui caractérise la subconscience au contraire, ce n'est pas que la tendance diminue ou reste latente, c'est que les tendances se développent, se réalisent fortement sans que les autres tendances de l'esprit soient averties de leur réalisation et sans qu'elles puissent travailler à s'y opposer28.

L'autre aspect met en scène le travail en souterrain de certaines de ces intentions par le biais de la rêverie, voire du rêve, lisons ce qu'il en disait en 1898 :
Il Y aurait, je crois, toute une étude psychologique des plus curieuses à faire sur cette rêverie intérieure et continuelle qui joue chez beaucoup d'hommes un rôle considérable. On pourrait étudier le contenu de ces rêveries; on y verrait quelquefois de curieux travaux psychologiques qui s'effectuent en nous à notre insu. C'est grâce à ce travail subconscient que nous trouvons tout résolus des problèmes que peu de temps auparavant nous ne comprenions pas. C'est ainsi bien souvent que nous préparons un livre ou une leçon qui un beau jour nous apparaissent tout faits sans que nous comprenions ce miracle. On pourrait aussi suivant la nature de cette rêverie humble ou ambitieuse, triste ou satisfaite découvrir bien des lois du caractère et bien des prédispositions cachées29.

Dans un autre texte (1926) qui reprend une de ses analyses antérieures, (1892), Janet donne cette précision30 : La rêverie intérieure est un procédé d'activation pour des tendances puissantes qui ne trouvent pas un autre moyen de se manifester: le rêve, comme on l'a dit souvent est un exutoire et une soupape. Flournoy a insisté sur ce point dans son étude sur Hélène Smith (1899). M. Freud a décrit à ce propos les
28La psycho-analyse, (1913), in La psychanalyse de Freud, Paris, 2004, Il, Le mécanisme pathologique du souvenir traumatique, p. 75-76. 29 Janet, Névroses et idées fixes, (1898), Paris, Éditions société Pierre Janet, 1990, p. 393. 30 De l'angoisse à l'extase, op.cit., 1975, T.II, p. 387. 25

explosions de l'instinct sexuel; MM. Jung et Adler ont beaucoup insisté sur les rêveries déterminées par des tendances comprimées par le sentiment d'infériorité (...). L'impulsion de l'action n'est spontanée qu'en apparence et prend plutôt l'habillage de la dérivation dont la répétition vire à l'obsession. Par contre la pulsion évacue tout acte différé et donc toute conscience, c'est ce que Janet nomme proprement l'inconscient on l'a lu. Si l'on continue alors de raisonner en terme de normal et de pathologique à la façon de Claude Bernard et Pierre Janet, le normal exprimerait ce moment où la tension ou force se concentre en hiérarchisant les intentions ou tendances à agir, tout en voyant surgir par moment le conflit, la rêverie, lorsque la tension a été trop longtemps maintenue dans une seule direction. Le pathologique exprime ce moment où la conscience ne peut plus hiérarchiser, où les tendances semblent devenir indépendantes, à la façon de ces gens qui se parlent à eux-mêmes ou semblent plonger dans une torpeur, insensible à tout. En un mot, le pathologique pousse à l'excès ce qui existe à l'état normal, ce qui implique une différence de degré et non de nature entre normal et pathologique et donc requiert une analyse d'ensemble de la Psyché. Le fait que Janet se focalise sur l'organisation hiérarchisée de la conscience se comprend: c'est elle le cœur de la force que nous cherchons à comprendre depuis le début. C'est elle qui, en tant que synthèse évolutive au sens d'être de plus en plus dense et élargie, permet ou non une plus grande tension et donc un plus grand effort; tout en n'en négligeant pas les aspects héréditaires et cognitifs spécifiques; mais Janet exclut toute réduction du psychisme à ces deux facteurs. Pierre Janet a toujours considéré que la force psychologique ne pouvaient être réduite à son aspect neurophysiologique. Dans ces conditions la thérapie janétienne consiste à renforcer la conscience dans sa capacité à synthétiser, à hiérarchiser l'action, en un mot à croire en elle de façon réfléchie, tout en la soulageant dans cet effort en la délestant des décisions lourdes, afin que peu à peu la conscience puisse déjà reprendre confiance en ses capacités, en ses buts, en un mot en la croyance d'être celui-ci et non un autre.

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