Adam Saulnier journaliste d'art à l'ORTF

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Adam Saulnier (1915-1981) fut LE journaliste d'art à l'ORTF. D'abord homme de radio, il exerça à la télévision au cours des années soixante et soixante-dix. A partir d'un beau fonds d'archives, cette biographie présente trois entrées : sur la télévision de l'ère gaullienne ; sur la vie politique via André Malraux ; sur le monde des peintres.
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296193994
Nombre de pages : 236
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Sommaire Préface de Cécile Méadel……………………………….11 Introduction. L’art dans la salle à manger………….…...15
Parents artistes et dandys. Grands-parents austères. Des visites fameuses : Rodin, Monet, Joyce. Quatre patries : France, Angleterre, Pologne et pays de la Bible. Deux lieux : Meudon/Bellevue et Saint-Tropez. La découverte de Paris. « L’art nègre ». Une sirène. Orphelin et déclassé. Publicitaire. Puis artiste-peintre. Francis Gruber. Ceux de 1935 et Montparnasse. Les « fœtus de 1914 ». Ateliers, restaurants, galeries, salons. Les débats esthétiques. L’ombre du nazisme. L’engagement, la démobilisation. L’école des Métiers d’art. « Jeune France ». La Résistance, Le groupe Franc-Tireur, la Libération de Paris, le BCRA. Rome, l’expérience de la radio. Anglais et Américains. Ses débuts de journaliste. L’Autriche.

Chapitre 1. Fils de passeurs (1915-1932)…………..…...19

Chapitre 2. Peintre et témoin (1932-1939)……………...37

Chapitre 3. A la radio via la guerre (1939-1945)……….51

Chapitre 4. Chroniqueur à la RTF (1945-1960)………...61

André Bazin et le ciné-club. L’éducation populaire. Arts et diverses revues. La RTF. Actualité de Paris : la pépinière. Les séries : chansons, peintres, personnalités. L’écriture. La peinture. Premiers portraits.

Chapitre 5. Un intérêt précoce pour la télé……………..75

Courteline à Bruxelles. Un article de 1950 sur l’art et la télé. Les 819 lignes. Une machinerie encore rudimentaire.

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Chapitre 6. La rue Cognacq-Jay (1960-1968)………..…79

Le premier tournage. Le journal télévisé, sa solidarité, son stress. La parole et l’image. Darget. Zitrone. L’émission Les Expositions. L’amour de l’art… et des artistes. Echos médiatiques. Correspondances de lecteurs. Art Actualité. Les « spéciales » ou Panorama. Mme Bourdelle. Calder. Lhote. Bérard. Man Ray. Le Corbusier. Van Dongen. Mathieu. Foujita. Buffet. Martin. Grauer. Saint Phalle. Giacometti. Breton. Iakovlef. Debré. Bonnard. Chagall. Picasso. De Chirico. L’autorité du nouveau ministre. L’intérêt pour la télévision. De nombreuses interviews. L’atelier de Braque. Le plafond de Chagall. La vie de Vermeer. L’aventure Picasso. Les rêves de Malraux. Le pouvoir gaulliste et la télévision. Contrôle politique et âge d’or de la télévision culturelle. La voix de son maître ?

Chapitre 7. Galerie de portraits …………………….…..93

Chapitre 8. La passion Malraux…………………...…..107

Des années d’extrême productivité. Ses différentes émissions. Comment transposer des transpositions ? L’usage du storyboard. Le temps de l’image. La couleur. Le son. Le silence. La « touche » Saulnier. Le peintre, le téléaste et l’image. Une belle inventivité. Une série d’expositions. Les arbres. Une critique abondante. Reconnaissance vraie et phénomène de mode. Les collages. Revue de presse.

Chapitre 9. La construction d’une émission ou le temps de l’image……………………………………...……...…..121

Chapitre 10. Saulnier, peintre. Une joie fantastique..… 137

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De brusques changements. Cabotin et contemplatif. Homme d’ordre : dans la famille, le travail, l’écriture. Mais aussi bohème et ami des artistes. Contemporain et classique. Un homme de télé qui se méfie de la télé. Personnalité publique et syndicaliste engagé.

Chapitre 11. Un personnage paradoxal….…………….145

Chapitre 12. Mai 1968 …..………………………….....151

Le doyen de Nanterre. Le 13 mai. Les barricades. Une nuit rue Gay-Lussac. Un mouvement qui commence tard. Gaston Defferre. Emile Biasini. Le comité des Dix. Un président sans boussole. Entrevue avec Gorse. La grève est votée. De Cognacq-Jay à la Maison de la radio. L’intersyndicale et les journalistes. Les jaunes. Création de l’UJT. Une brochure. Invité par l’Institut. Une communication sur la télévision considérée comme un art. Trouver sa syntaxe. Eviter l’ennui. L’art, c’est le rythme. Ceux qui la regardent et ceux qui la font. « De la télévision considérée comme un des beaux-arts ». Communication intégrale d’Adam Saulnier à la séance de l’Institut de France du 12 mars 1969.

Chapitre 13. Un rêve de télé-art ….…………………...165

Chapitre 14. Son intervention devant l’Institut...……...169

Chapitre 15. Des lendemains qui déchantent (19681975)……………...........................................................185
Un lent déclassement. La nouvelle émission L’Amour de l’art. A son tour déprogrammée. L’art à la télé sacrifié. Des yeux pour voir : une brève parenthèse. Duchamp. Max Ernst. Vasarely. Segonzac. Waroquier. Miró. La nécro de Picasso. Des voyages. L’accident cardiaque. Religiosité. Une lettre de Maurice Schumann. Taillandier. Manessier. La mort de l’ORTF.

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Conférence sur démocratie et critique. L’association des critiques d’art. Diderot et l’histoire des Salons. Entre émotion et analyse. L’argent et l’art. La morale. Des reportages. L’après-Malraux. Le centre Pompidou. Giscard étranger à l’enjeu culturel. 2 000 rencontres d’artistes. Son Panthéon personnel. Le prix Drouant. Des expositions.

Chapitre 16. La crise de la critique d’art ………...…....205

Chapitre 17. L’heure des bilans (1975-1991)…….……213

Conclusion. L’art et la télévision ne font pas bon ménage….....…………...................................................223 Annexes…………………………………………...…...225

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Préface La télévision et son peintre La peinture peut-elle se conjuguer avec l’audiovisuel ? De tous les beaux-arts, c’est certainement celui qui demeure le plus réticent à la « médiamorphose », cette opération qui fait des contenus culturels, au prix de transformations et de traductions, des contenus radiophoniques ou télévisés capables de retenir un public. Avec Adam Saulnier, nous voici replongés dans un média qui affronte le défi, mieux encore, un média qui se veut également art : les ambitions pédagogiques et civiques de la première télévision, comme les débuts de la radio, sont si souvent mises en avant qu’on en oublie que l’audiovisuel se donne aussi, en ses premiers âges, une vocation artistique ; vocation qui lui ouvre nombre de questions et d’expérimentations quant aux formats d’écoute, à la sensibilité aux sons ou aux couleurs, aux façons de s’adresser à un public à la fois lointain et épars... Il ne s’agit pas ici d’une vaine nostalgie pour des émissions dont la plupart nous semblerait sans doute aujourd’hui d’une pesanteur peu acceptable, d’un formalisme dépassé, mais plutôt du regret d’un climat qui savait favoriser l’innovation formelle, les voix divergentes, la diversité culturelle. Ce n’est donc point une épopée que propose ici Gérard Streiff, et c’est bien là ce qui fait l’intérêt et la richesse de ce portrait rien moins qu’héroïque. Dans ces mémoires d’un homme du XXe siècle, on trouvera un personnage qu’il qualifie finement d’ « intermédiaire ». Intermédiaire par son origine : un milieu d’artistes restés aux marges de la profession, assez introduits pour conduire le jeune Adam chez Claude Monet, Joyce ou Rodin, mais trop peu 11

pour avoir laissé une œuvre ; famille cosmopolite, à la fois parisienne, anglaise et polonaise ; finances médiocres, suffisantes pour l’ouvrir à la culture, trop précaires pour lui permettre de faire des études. Intermédiaire par sa réputation, indéniable, surtout dans les années 1960, mais sans doute si fugace que les livres d’histoire eux-mêmes semblent l’avoir oublié jusqu’ici. Intermédiaire par ses talents, trop multiples sans doute : peintre, auteur dramatique, journaliste tout à la fois. Mais, enfin et surtout, intermédiaire par son métier, le mot juste serait plutôt médiateur puisque sa grande œuvre est de rendre compte des beaux-arts à la radio d’abord dans les années 1945 à 1960 puis à la télévision pendant une dizaine d’années, de se faire leur chroniqueur, leur servant, selon le mot de Jean d’Arcy, leur critique. On n’arrive guère alors à la radio par vocation et Adam Saulnier ne s’en sent que pour la peinture quand il débute à la RDF (Radiodiffusion française) par les hasards de la guerre et les vertus de son engagement aux côtés des FFI. S’ouvre alors, en ces lendemains de la Libération, l’époque glorieuse de la radio, de son quasi-monopole face à une presse prolifique et dynamique mais largement engagée. Comment parler peinture d’abord sur les ondes de la Tribune de Paris, mine il est vrai de talents et de thèmes, puis dans les programmes de la télévision naissante ? Adam Saulnier fait rencontrer aux auditeurs et téléspectateurs les artistes de leur siècle et ceux qui savent parler d’eux, comme en témoignent ses multiples et riches échanges avec André Malraux. En artiste lui-même, il ne se contente pas de montrer, il anime, il transpose, il travaille, comme au cinéma, les découpages, les scénarios, les articulations ; ses portraits s’attachent au travail de 12

l’artiste, à la matière, aux lieux. Sa production est considérable : en notaire scrupuleux de sa propre activité, il notera qu’il a fait, pour la seule télévision et en moins de dix ans, mille émissions, rencontré deux mille artistes, réalisé trois mille tournages ! C’est dire aussi que la radio et la télévision incorporent les beaux-arts dans leur domaine de compétence, éventuellement à des heures de grande écoute ou dans le quotidien des informations. On appréciera comme il se doit, pour finir, la fine vengeance de la télévision sur son travailleur de force : lorsque, enfin, ce pionnier de l’audiovisuel se décide à l’introduire à son domicile après une dizaine d’années de labeur, c’est pour ne pouvoir en contempler que la mire, la grève de Mai 68 ayant interrompu la diffusion des programmes. L’épisode marque aussi, on le verra, le déclin de la carrière de notre personnage. Mais au-delà des aléas politiques et de l’engagement fort d’Adam Saulnier dans le mouvement de mai, on peut se demander si ne se clôt pas là une époque où l’on pouvait faire de la télévision dans cette position intermédiaire, un pied dans l’institution et l’autre qui gambade, en entremetteur des milieux artistiques partageant leur ambivalence à l’égard de l’entrée des beaux-arts dans ce que Walter Benjamin appelle l’ère de la reproduction mécanique ? Cécile Méadel Maître de recherche au Centre de sociologie de l’innovation de l’Ecole des Mines de Paris.

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Introduction L’art dans la salle à manger Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à Adam Saulnier (19151991) ? Journaliste et peintre, il est le chroniqueur méthodique de l’actualité artistique, de la Libération au milieu des années soixante-dix, à la radio puis à la télévision. Son itinéraire, au carrefour de la création et des médias, offre donc un bon panorama, le parcourir est tentant. Comme l’observe l’historien Jean-Noël Jeanneney, « si les bonnes questions sont posées, on trouve dans la biographie un poste d’observation exceptionnel sur le jeu des forces, sur les réseaux de l’influence, sur la mobilité des élites, sur la genèse des décisions, au cœur (…) de la vie sociale. » 1 C’est le cas avec Adam Saulnier. Ce n’est pas une « vedette » de l’audiovisuel, il a plutôt un profil « moyen » mais il est typique de ces personnages dont l’histoire souvent nous en dit plus que celle des stars sur l’institution, la société et l’art. La RTF puis l’ORTF. Saulnier est un des pionniers de la radio et du petit écran. De 1947 à 1976 2, trente ans durant, avec ses chroniques et ses reportages, il occupe sur les ondes puis surtout au journal télévisé où il exerce sans concurrence sa passion de critique, une place originale. Expert, il n’entend pas pour autant parler au seul cercle des spécialistes mais vise le plus large public et évoque la
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Jean-Noël Jeanneney, « Vive la biographie », L’Histoire, juin 1979, p. 81-83. 2 L’ORTF stricto sensu existe de 1964 à 1975.

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vie artistique comme un des éléments de l’actualité. Une certaine conception de son travail le porte vers une télévision élitaire pour tous : il fait même un rêve, celui d’une télévision conçue comme un art. Son bilan est imposant : 1 000 émissions diffusées, entre 3 000 et 5 000 tournages effectués. Son autorité professionnelle est incontestable ; il ne dépare pas aux côtés de journalistes, reporters, réalisateurs ou producteurs comme Barrère, Bluwal, Couderc, Darget, Desgraupes, Dumayet, Fouchet, Krier, Lorenzi, Marcillac, Sabbagh, Sangla, Santelli, Seban, Zitrone… Le Pouvoir. Qui dit médias dit politique ; c’est l’image que le pouvoir donne de soi qui est en jeu. Adam Saulnier, c’est la télévision du temps d’André Malraux, celle de l’âge d’or des créations culturelles aussi. Il devient l’interviewer attitré – et complice – du ministre de la Culture. Paradoxalement, il est aussi un acteur important de Mai 1968 à la télévision, un témoin meurtri ensuite de la « restauration » qui s’impose dans l’institution. L’Art. Trois décennies durant, il donne à entendre puis à voir des milliers de peintres, fait découvrir une pléiade d’expositions, de galeries et autres ateliers. Comme l’écrit le critique Jean Bouret, Saulnier « est l’homme qui chaque dimanche fait entrer l’art dans la salle à manger ». Ce pédagogue invente les techniques du reportage d’art. Il installe un sentiment esthétique, suscite des vocations. Par ses origines familiales, peintre lui-même, il entretient une forte complicité avec le monde des arts plastiques. Il met cette connivence au service de son talent de journaliste. Lui qui aime les chiffres dit avoir rencontré 2 000 artistes. De tout rang. Sur ses pas, on va croiser Gruber, Utrillo, 16

Calder, Lhote, Bérard, Man Ray, Le Corbusier, Van Dongen, Mathieu, Foujita, Buffet, Martin, Grauer, Saint Phalle, Giacometti, Breton, Iakovlef, Debré, Bonnard, Chagall, Picasso, De Chirico, Duchamp, Max Ernst, Vasarely, Segonzac, Waroquier, Miró, Taillandier, Manessier, Dali… Adam Saulnier est un régal pour l’historien : il laisse une abondante documentation, notamment un projet de mémoires intitulé L’Œil et la bouche, qui a facilité grandement notre travail de redécouverte 3.

Journaliste, docteur en histoire, je me suis intéressé à l’histoire des médias lors du séminaire doctoral de Jean-Noël Jeanneney à l’IEP Paris. Dans ce cadre, j’avais eu l’occasion de réaliser une étude sur « Les journalistes communistes à la radiotélévision après 1981 ». Les enfants Saulnier ayant mis à ma disposition le fonds d’archives de leur père, j’ai souhaité retracer l’histoire de cet homme, lui rendre sa place, aujourd’hui minorée voire ignorée, dans l’histoire de l’ORTF. Diverses publications – ou interventions – ont ponctué ce travail : un premier article est paru sur le site web de l’université de Newcastle ; une conférence a été donnée au printemps 2003 lors du séminaire sur l’histoire des médias de Cécile Méadel à Sciences Po. Paris ; une étude a été publiée par les Cahiers du comité d’histoire de la radiodiffusion.

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Chapitre 1 Fils de passeurs (1915-1932) Le grand-père Saulnier 4, Adrien, est un plombier parisien ; il a commencé par faire l’école des beaux-arts, subsistant avec ce « second métier » d’artisan qui va finalement devenir sa première et unique activité. Les contingences en effet le poussent à reprendre l’entreprise de son patron, une société de « couverture, plomberie, installation pour le gaz et l’électricité », au 81 rue Cherche-midi (6e). A la fin du XIXe siècle, des attelages à son nom, tirés par des percherons pommelés, parcourent le faubourg Saint-Germain. La clientèle est vaste, aussi bien du côté des couvents que des chambres de passe, les uns et les autres nombreux dans le quartier. « Gaz à tous les étages » affirment peu à peu les plaques qui vont orner durablement les entrées d’immeubles parisiens. La grand-mère est d’origine polonaise : Jeanne Ciolkowska est la fille d’un noble libéral, exilé politique venu en France dans les années 1860. Cet aïeul avait gardé de la clandestinité une humeur vigilante. « Je ne sais plus à quel attentat il avait participé. C’était un ami du poète Adam Mickiewicz 5. C’est de Mickiewicz que je tiens mon prénom. » 6
D’où vient le patronyme ? Il désignait le négociant en sel pour les uns, le collecteur d’impôts pour d’autres, dont Adam. 5 Adam Mickiewicz (1798-1855), l’auteur notamment de M. Thadée. 6 Humanité dimanche, 5 novembre 1965, entretien avec Jean Rollin.
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Adam n’a pas connu cet arrière-grand-père, Adam Ciolkowski, mais il en parle comme d’un intime : « C’était un homme mince, à la mine altière. Il portait un manteau-redingote serré à la taille, boutonné droit jusqu’au ras du cou ; un chapeau de forme légèrement évasée ; et des bottes courtes qui selon un curieux usage polonais étaient jaunes ou noires selon qu'il se disposait ou non à rendre quelque visite. » On observe ici une double caractéristique du style d’Adam Saulnier : le goût de l’image (on peut penser qu’il reconstitue l’aïeul à partir d’une photographie) et le sens du mot exact. La branche polonaise a des armoiries : un épervier qui tient un fer à cheval dans l’une de ses pattes, tout en étant monté lui-même sur un fer à cheval. Adrien a un fils, Henri. Il pense lui transmettre son fonds. Le fils refuse, fait le choix de l’art et, lui, s’y tient, écartant ainsi le fatal « second métier ». Henri Saulnier est donc peintre et critique d’art, assurant la correspondance à Paris du Burlington Magazine. Il épouse Muriel Drewett, anglaise, fille de pasteur Quaker, dont l’histoire mériterait sans doute d’être étudiée. Journaliste, critique d’art elle aussi, elle fait découvrir Marcel Proust outre-Manche, multiplie les écrits sur Rodin 7, fréquente James Joyce dont elle édite probablement certains travaux. Ses archives
De Muriel Saulnier-Ciolkowska, qui signe aussi parfois Muriel Drewett, on citera : « Qu’est ce que la peinture » dans la revue anglaise Forum (sans date) ; « Auguste Rodin » dans la revue londonienne The World, 28 septembre 1909 ; Rodin, chez Methuen, Londres, 1912 ; et ses articles dans la revue The Egoïst.
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montrent un personnage méticuleux, engagé – elle collabore à l’organe féministe Free Women. Cet environnement d’artistes et de passeurs d’art sera probablement à l’origine de la vocation d’Adam. Adrien et Henri Saulnier ont des atomes crochus, un amour de l’art, assumé ou contrarié, un goût aussi pour des femmes étrangères. Mais aussi des points de désaccord, nombreux. Ils sont divisés sur le plan de carrière, sur les enjeux politiques : quand éclate l’affaire Dreyfus, Adrien est du côté de l’armée, Henri de celui de la justice. Divisés encore sur la question du nom de famille. Henri récupère – non sans snobisme – l’usage du patronyme polonais ; il s’était adressé au Conseil d’Etat dès 1914, mais l’accord ne lui sera donné qu’en 1918. Le plébéien Henri Saulnier, fils de plombier, devient le néo-aristocrate, et artiste, Saulnier-Ciolkowski, au grand dam de son propre père. Et de son fils : Adam, né entre-temps, en 1915, échappe à cet état civil au double nom et reste un simple Saulnier. A l’évidence il n’avait aucune envie, il en conviendra plus tard, de porter ce titre 8. Il n’empêche : ses parents, dans leurs correspondances avec lui, le gratifieront du redondant patronyme. Adrien et Henri sont aussi en guerre (froide) de religion, par leurs épouses interposées ; on imagine difficilement deux femmes plus opposées ; l’épouse du premier a hérité du catholicisme polonais une ardeur conservatrice, une intolérance rare, un sectarisme avéré. Adam, enfant, la voyait se livrer à des autodafés domestiques avec des dessins de croix découpés dans le journal La Croix le jour
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Il pense même un temps, à tort, que cette branche polonaise avait été antisémite.

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de la fête des Rameaux… Alors que Muriel, protestante, libérale, est inventive et ouverte. Cette femme résolument moderne, avant-gardiste même, est curieuse de tout, libre, entreprenante. La religiosité, la spiritualité seront aussi un des éléments fondateurs de la personnalité d’Adam. Son père et son grand-père ont un autre trait commun : celui des amours contrariés. Adrien est amoureux de la cadette des filles Ciolkowska mais il épouse l’aînée ; Henri finit par divorcer de son Anglaise, toujours plus ou moins tenue à distance par sa belle-famille, en 1925. Telles sont les quatre personnes qui vont jouer un rôle majeur dans son enfance. Lui-même résume ainsi l’enjeu : « J’avais quatre patries : la France, l’Angleterre, la Pologne et le pays de la Bible. » Né en pleine guerre, Adam est ballotté entre des parents le plus souvent absents et des grands-parents à la retraite. Ce petit monde est peu argenté. Retiré du commerce, le grand-père a perdu une large partie de son épargne dans la déconfiture des emprunts russes. Les parents sont du genre artistes précaires. D’emblée, il est tiraillé entre leurs projets divergents. Il raconte ainsi qu’à sa naissance, sa grand-mère le fait baptiser à l’insu de Muriel. N’empêche : jusqu’à la séparation de ses parents, ses dix premières années lui paraissent un temps de relative stabilité. Sur le père, les souvenirs sont peu nombreux mais précis ou pointillistes : son élégance à l’anglaise, son atelier :

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« Il y avait dans l’atelier de mon père une photographie de la comtesse de Noailles près d’une photographie d’Isadora Duncan. Visage pour visage, je préférais celui de la comtesse dont je savais qu’elle dessinait couchée et que la poudre de pastel recouvrait ses draps de manière impalpable. » Dans ce paysage d’enfance, si le poids des Saulnier est prédominant, la mère n’en exerce pas moins une influence profonde. Son empreinte victorienne marque le garçon. Il y a une phrase, raturée, dans ses mémoires, où il avoue, sur le tard, avoir pensé à cette mère tous les jours de sa vie ; on voit ici ou là sa présence ; par exemple, toujours dans l’atelier du père : « Sur les mêmes rayons couverts de livres, une illustration de Kate Greenaway pour Pictures and Rhymes for children près d’une autre illustration cette fois d’Aubrey Beardsley, extrait des illustrations de la Salomé d’Oscar Wilde. » Ce souvenir est lié à un poème de Greenaway que sa mère lui a appris : « Under my window is my garden, Where sweat, sweat flower grow ; And in the pear-tree dwells a robin, The dearest bird I know. » Sa mère l’initie à l’art anglais : « Pour ma mère, la Grande-Bretagne était, après Shakespeare (je dis « après Shakespeare » comme je 23

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