//img.uscri.be/pth/e1b6bdd2fa873170e3c1478e617f49857fadb4e6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,88 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Addiction

De
160 pages
Pendant huit années l'auteur a pris en charge, dans un cadre de Médecine Générale et également en cure analytique, un certain nombre d'addictifs-toximanes aux drogues dures et à l'alcool. Le fruit de ces expériences et de ces accompagnements a permis d'approcher et clarifier de nombreux modes de fonctionnements et d'éléments structurels chez ces patients qui, dans la majorité des cas, auront réussi à sortir vers un Extérieur d'eux-mêmes et se re-socialiser. Il existerait pour ce praticien une nécessité à reconsidérer l'addictif-toxicomane tout comme la notion d'Addiction.
Voir plus Voir moins

ADDICTION

Ce monde oublié

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6818-0 EAN : 9782747568180

Thierry

DUBOIS

ADDICTION Ce monde oublié

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus TOUSSAINT Didier, Renault ou l'inconscient d'une entreprise, 2004. LEFEVRE Alain, De la paternité et des psychoses, Tome 2 - Du psychotique, 2004. J.L. SUDRES, G. ROUX, M. LAHARlE et F. De La FOURNIERE (sous la dir.), La personne âgée en art-thérapie. De l'expression au lien social, 2003 BARRY Aboubacar, La double inscription, 2003. P. MARCHAIS, L'activité psychique, 2003 HACHET Pascal, Du trauma à la créativité: essais de psychanalyse appliquée, 2003 PRATT Jean-François, Mots pour maux, 2003. PIERRAKOS Maria, La « tapeuse» de Lacan. Souvenirs d'une sténotypiste fâchée, réflexions d'une psychanalyste navrée, 2003. CUYNET Patrice (dir.), Héritages - « les enjeux psychiques de la transmission », 2003 LEFEVRE Alain, Les vestibules du ciel. A propos de la paternité et des psychoses tomel-Du père, 2003. SUDRES J.-L., ROUX G., et LA HARlE M., Humeurs et pratiques d'art-thérapie, 2003. ZAGDOUN Roger, Hitler et Freud: un transfert paranoïaque, 2002. CHARLES Monique, JL. Borges ou l'étrangeté apprivoisée, 2002.

HURNI Maurice, STOLL Giovanna, Saccages psychiques au
quotidien, 2002.

Chapitre Premier
PREMIERE RENCONTRE
Toute première rencontre relève de l'intuitif, plus exactement de l'inconscient affectif caché en chacun de nous. Le terme rencontre ici est à prendre au sens relationnel du terme car il va sans dire que tout patient dans sa première visite dans un cabinet de praticien a, même si elle est confuse ou profondément enfouie dans son inconscient, une première démarche consciente et officielle basée le plus souvent sur des éléments concrets de ce qui fait son existence et la partie émergée de sa recherche personnelle. Le praticien, quant à lui, est dans une situation d'attente en partie passIve. Cet état de « passivité ouverte» est en fait, sous couvert, l'attente d'un état actif. Ce jeu Actif/Passif, à la base de toute relation, sera particulièrement l'élément clé dans la rencontre avec l'Addictif; il représentera la pierre d'angle de la future relation entre l'addictif et le praticien. Et, selon le rapport du dosage Actif/Passif qui émergera de son être dans sa relation au patient, une première communication sera possible. Ce dosage se devra d'évoluer au fur et à mesure que le travail personnel inconscient du patient avancera dans le temps. Tout blocage dans l'évolution du dosage Passif! Actif vis-à-vis du patient bloquera de lui-même et sans que l'on s'en aperçoive, et, le devenir relationnel thérapique, et la métamorphose du patient. Chaque être, qu'il le perçoive ou pas, est, dans l'état de lui-même où il se trouve, bloqué dans une limite de sa propre évolution et de ce fait de ses possibilités relationnelles. Il en est de même pour tout praticien comme pour tout patient et, si l'addictif est vécu dans la société comme un danger, un rebut, c'est parce qu'il véhicule des peurs ancestrales, des projections « désagrégeantes», présentes en chacun de nous. Aussi, chaque praticien en fonction de sa propre structure, de son propre vécu, subira, comme tous les autres membres de la société, sa propre sensation issue des émanations de ces êtres Addictifs qui sont tous au-delà « d'une ligne» que les gens bien mis se sont refusés à franchir.

Mais pour travailler avec eux il faudra accepter de traverser, au moins en compréhension, et le plus important dans le jeu relationnel, des marques qui sont comme des (( garde-fous» pour chacun de nous et que l'Addictif, même s'il les a dépassées, passées et repassées, recherche si fort, encore plus fort que les autres: une limite au milieu du chaos de son Etre. C'est pourquoi la première rencontre relève le plus souvent du "Lunaire", entre le praticien campé dans ses certitudes et ses limites, et un addictif dans son errance qui pourrait grossièrement être qualifiée de recherche puisqu'elle se base plus ou moins concrètement sur la demande d'un produit. Et pourtant la réalité du lieu est là, l'heure du rendez-vous pose pour une première fois une notion de temps. Ce seront, au-delà de tout discours, les éléments les plus importants dans l'élaboration des fondations du travail du patient et son début d'éloignement de sa déstructuration. Par praticien, j'entends toutes les personnes qui sont amenées à travailler avec des Addictifs, médecins généralistes, psychiatres, psychologues, ou analystes. Ayant la possibilité de travailler avec des patients Addictifs, autant en tant que généraliste que psychanalyste, je me permettrai dans ce témoignage de montrer que la frontière entre les deux (( statuts» peut parfois être mince, et que, si le mode de travail est différent, l'établissement de la relation et l'installation du jeu relationnel sont les mêmes; que toujours le premier (( concret» est l'officialisation de la recherche du produit (terme remplaçant celui de drogue) au travers de la demande d'un substitut, sa nécessité et les manques qu'il engendre. Et, où la demande n'est que le reflet apparent des sens cachés de celleci c'est-à-dire: la nécessité vitale, masquée par la brume du dés-être, d'accéder enfin pour le Toxicomane, à un début de réalité profonde de lui-même. Si apparemment le rôle du Médecin Généraliste paraît (( terre à terre » dans cette première rencontre avec l'Addictif (et celles qui suivront, il faut l'espérer) vis-à-vis de son confrère psychothérapeute, il n'en est rien, au contraire ! Mis à part les centres recevant les Toxicomanes, dont nous parlerons ultérieurement, les premiers et les plus nombreux à entrer en relation avec ces patients sont les médecins généralistes. On rencontre très peu de patients qui vont consulter un psychothérapeute ou un psychanalyste en première intention. 8

Pourquoi? Parce que ces confrères ne prescrivent aucun substitut du produit et que la première rencontre entre un praticien et un toxicomane se passe autour de la demande de celui-ci. C'est au cours de l'évolution du patient lorsque la relation thérapique avec le praticien stagnera dans une situation bloquée, que l'officialisation d'une cure analytique deviendra, à mon avis, indispensable. Elle permettra alors au patient de mettre autre chose (de l'ordre de l'élaboration d'un Soi au travers d'un relationnel dirigé) à la place du produit, de la relation Dealer/Toxicomane, reprise ultérieurement dans celle Patient/Praticien. Mais au début, et pendant un temps certain, le produit, la demande de son substitut, et la relation que le praticien pourra engendrer autour de cette demande, sont la seule possibilité de trouver un terrain d'échange se substituant à la quête sans fin du patient, bloqué dans la recherche d'une fausse limite de lui- même. Ce substitut du produit Oe plus souvent l'héroïne et ses dérivés) se trouve être maintenant le Subutex, seul traitement substitutif qu'il soit permis de délivrer de novo aux médecins généralistes (et c'est regrettable, nous y reviendrons). A noter d'ailleurs que nombre de Toxicomanes, le plus souvent addictifs à plusieurs classes de produits, pensent, comme quelques praticiens, que ces produits de substitution sont physiologiquement actifs sur les dépendances (physiques) de plusieurs classes de drogues. Je ne le pense pas, mais l'important est (même si l'addiction la plus importante se trouve être la cocaïne et que les effets physiques du traitement substitutif sont minces) de pouvoir avoir un objet sur lequel une demande peut-être projetée, de poser une première rencontre, dans la réalité du lieu et dans celle d'un temps. Au cours de l'évolution du travail du Toxicomane, un fossé se creusera entre l'héritage de la dépendance physique au produit, projetée sur le substitut et la dépendance psychique. On pourrait considérer trois phases: - la première: elle est représentée par le sevrage au produit luimême avec l'acceptation difficile de perdre le plaisir engendré par le produit et parallèlement l'éloignement de la "Relation Manquée". - la deuxième: ce sera l'utilisation du substitut pour éviter les phénomènes de manques physiques (afin de ne pas renoncer à l'espoir de retrouver cette Relation Manquée et son plaisir), ainsi que pour projeter symboliquement la nécessité de la présence de « l'Objet 9

Ebauché » à travers ce même substitut, avec dans le rôle de la relation primitive le dealer remplacé par le praticien. la troisième: ce sera le transfert des besoins primitifs du Toxicomane sur le praticien avec évolution de la relation primitive vers une relation extérieure non désagrégeante. Nota: Ces Termes «Objet Ebauché et Relation Manquée» seront explicités plus après. Aussi, plus le patient arrivera à se détacher de sa dépendance physique grâce à la prise de substitut, plus la dépendance psychique s'exacerbera et se montrera au grand jour: que mettre à la place d'un produit qui n'est d'ailleurs pas vécu stricto sensu comme nourriture ? Probablement un relationnel qui serait à même d'évoluer vers «une relation Vraie ». Et c'est le médecin généraliste qui est là, sur le terrain, pour recevoir ce patient. Vécu comme un dealer (ce qui est loin d'être péjoratif quand on reconnait que les relations entre un toxicomane et son dealer sont intimes et primordiales, et ce, au-delà de la nécessité d'obtention du produit), le médecin va être dès lors, le dépositaire d'une relation identique à celle AddictifjDealer, autant dans le concret d'une délivrance de produit, que dans la demande du relationnel primitif, occultée par le produit. Le problème est que ce relationnel primitif concrétisé dans cette relation AddictifjDealer enferme les Toxicomanes dans un cercle d' auto- fonctionnement. Cet auto-fonctionnement les maintient dans une impossibilité de s'échapper de cette relation ancienne et donc de découvrir par la construction d'une relation extérieure positive et soutenante, que l'Extérieur n'est pas aussi dangereux qu'il leur paraissait. Tout le travail majeur avec le Toxicomane se trouve là après avoir dépassé les deux premières phases évolutives du sevrage
-

Bonjour... voilà... je viens pour... enfin j'ai décroché depuis quelque

temps... un copain m'a donné du Subu, mais j'en ai plus... Voilà dans cette simple phrase tout est dit, tout se répétera, ou tout pourra commencer à changer! La plupart du temps le premier contact se fait sur ces mots, sans que des « maux» ne dépassent. 10

Derrière on retrouve le début d'une demande de reconnaissance ; reconnaissance passant par l'acceptation de ce qu'il vous montre: un aspect livide, quelques sueurs, un regard vide, le plus souvent baissé, se relevant par instants rempli d'éclairs, avec, au-dessous, une bouche partiellement édentée, et, au-dessus, une tignasse inquiétante, le tout parfois orné d'attributs divers et d'un autre monde. Il faut avoir une certaine foi, voire une foi certaine, pour pouvoir distinguer au travers de cette apparence, au-delà de cet autre monde, « l'humanité» balbutiant tout au fond. Pourquoi humanité? Ce terme est utilisé ici au-delà du sens littéral. Cette qualification veut dire possibilité d'entrer en contact compassionnel avec l'autre; or, ce patient en est loin, non pas qu'il soit plus méchant ou dangereux qu'un autre être, non, mais parce que sa possibilité d'entrer en contact avec l'extérieur est plus que limitée et le plus souvent absente. C'est que cet être n'en est « apparemment pas un ». En fait il le cherche si intensément (son être), si douloureusement, qu'il a été contraint de plonger dans une quête qui, sans se détourner de sa nécessité première, n'arrivera jamais à son but: oublier le vide et l'angoisse de son état de « non-être ». Alors quelques mots suffisent pour déjà le faire accéder à une reconnaissance; ces quelques questions simples qui sortiront de la parole du médecin: vous avez arrêté l'héroïne depuis quand, ça fait longtemps que vous en prenez? Arrivez-vous à vous débrouiller pour vous nourrir ?... A la sortie d'une toxicomanie, le patient est encore dans l'état a-social (dans un a-relationnel) qui a dirigé sa vie jusqu'à présent, même s'il est en apparence socialisé. Très peu ont un travail; quelques uns en pratiquent un, mais il s'agit le plus souvent de petits boulots dont l'instabilité et la précarité sont en rapport avec leur propre instabilité. Certains parfois ont continué une activité professionnelle stable, parfois en vue, et dissimulent leurs besoins d'une manière remarquable, mais éreintante, par l'énergie qu'ils doivent déployer pour s'en cacher. Il faut être conscient que leur principale activité est de trouver leur produit, « le succédané» d'eux-mêmes. Cela leur prend une grande partie de leur énergie. Ils sont fixés, tendus, vers ce but sans qu'aucun autre n'existe. 11

Le monde autour d'eux n'existe pas, ils l'ont un jour cherché et s'en sont finalement créé un à eux afin de pouvoir survivre. Nota: nous verrons que la plupart des Toxicomanes n'ont pas eu d'alternative autre que le toxique afin de ne pas mourir d'eux-mêmes, c'est-à-dire ne pas plonger dans « la mort de leur être », survivre à leur état profond de dés-être. Donc voilà devant eux un étranger; bien sûr il est médecin, ce serait un garant de compassion... on pourra même peut-être en abuser, faudra voir!... Mais justement, s'il est médecin, toutes les images négatives et de rejet, que la société a toujours porté sur eux, peuvent apparaître . Ils ont tous le souvenir d'une démarche analogue dans laquelle « On » leur avait fait sentir qu'ils étaient des parias, « qu'On» voulait bien leur délivrer quelque chose, mais qu'il ne fallait pas qu'ils y reviennent... « Qu'On» n'était pas là pour être des pourvoyeurs de drogues... Qu'en plus, « On» ne serait jamais payé! Qu'ils feraient mieux de travailler honnêtement, d'avoir une famille... Alors que beaucoup, en fait, vivent leur toxicomanie en couple et très souvent avec des enfants. Il faut d'ores et déjà scinder les rapports Praticiens/Toxicomanes en deux périodes. Celle d'avant les traitements substitutifs et celle d'après, ou avec, les traitements substitutifs mis sur le marché en 1995. Je me permettrai de les définir comme « le temps pré-Subutex » et le « temps post-Subutex» , sans vouloir mettre à l'index la Méthadone bien entendu; mais il conviendra de reconnaître que c'est la Méthadone qui a pu être utilisé en premier lieu et en toute liberté (un peu trop peut-être d'ailleurs) par les praticiens de terrain. L'officialisation de ces deux temps pourrait presque rappeler l'opposition entre l'âge de pierre et l'âge industriel, par les modes de relations qu'ils ont induits dans leurs effets. Dans l'âge pré-Subutex, le patient, même s'il venait pour une demande de sevrage réelle, ne bénéficiait que d'un « médicament» qui n'était ni plus ni moins que le produit dont il se servait; pourquoi, dès lors, avoir besoin d'un médecin pour un sevrage alors que la diminution de sa propre dose habituelle réalisait la même expérience qu'avec le « médicament» donné par le médecin. 12

En fait les morphiniques, donnés en relais de leur Toxicomanie, ne faisaient ni plus ni moins que cautionner celle-ci par le fait même que le « médicament» délivré était la même chose que le produit utilisé, la prescription continuant à perpétuer officiellement la toxicomanie. Certes, il y avait bien les prescriptions de codéiné, mais celles-ci plaçaient les patients dans une démarche de dépannage vis-à-vis du médecin, tout comme finalement d'ailleurs, la demande d'un morphinique. Dans l'âge post-Subutex, le médicament en était vraiment un, différencié moléculairement du produit, donc officiellement nonidentifiable de ce dernier, tout comme le type de relation entre le patient et le praticien, différenciable des habitus du toxicomane. Ce nouveau médicament fit disparaître le manque physique en apportant un soulagement physique et psychique sans que le plaisir du produit puisse, hélas, être retrouvé et que l'état de dés-être sous-jacent ait pu être transformé réellement dans la nouvelle relation qui s'installait. Le traitement substitutif apporta aussi son propre lot de dépendance personnelle, inhérent au substitut lui-même et surtout aux modes de fonctionnement profonds et ancestraux du Toxicomane. De même sur le plan psychique, une nouvelle dépendance apparaissait. Créée à partir de la recherche du plaisir trouvé jusqu'alors dans le produit, elle entraînera à long terme une tristesse de ne pas le retrouver, plongeant les Toxicomanes dans une nécessité relationnelle nouvelle vis-à-vis du médecin ainsi que dans un état d'assistanat tant financier que sociétaire. Le monde extérieur n'avait été jusqu'alors que dangereux, repoussant et non-soutenant; une certaine revanche d'ordre inconscient, basée sur leurs affects les plus profonds, allait pouvoir se mettre en marche. Car si les dérives antisociales des Toxicomanes ne devenaient plus nécessaires, grâce à la possibilité de trouver un produit efficace sur les manques physiques, leurs revendications vis-à-vis de l'extérieur, faisant partie intrinsèque de leurs relationnels primitifs, ne pouvaient pas s'éteindre. A commencer d'ailleurs, après qu'ils aient compris les fonctionnements du produit de substitution, du cadre et des règles de sa délivrance, la mise en place d'une revendication première, au bout de quelques années d'utilisation. 13

Le substitut qu'on leur avait donné les maintenait dans une dépendance nouvelle, faite, et de la dépendance au médicament, et du relationnel dans lequel ils avaient dû s'engager avec le soignant, sans pour autant résoudre leur manque originel ni leur procurer un plaisir supplantant le plaisir total qu'ils avaient rencontré auparavant avec le produit. Revenons à notre première consultation, date à laquelle ces éléments-là ne sont pas encore connus, ni vécus par le Toxicomane. « Mais là aujourd'hui, il a l'air différent des autres celui-là! » "Il me sourit, il écoute, il s'intéresse; regardons ses yeux... Ils ont l'air ouverts mais felmes, amicaux mais respectueux... Oh, c'est bizarre, estce que ça ne cacherait pas quelque chose... on verra bien; de toute façon ça me permettra d'avoir du Subu gratis I... Aurait-il une faille? Laquelle... faudra voir ". Pour une fois la recherche va être modifiée; inconsciemment son fonctionnement, son monde, vont être bousculés sans être détruits, de toute façon personne n'a le droit d'y toucher! Qu'y mettre à la place ? « Certes, c'est plus pratique de ne pas avoir de descente, de crise de manque, et quelle économie! » - Je vous donne une ordonnance pour sept jours. Cela nous permettra de nous revoir la semaine prochaine; vous me direz comment ça s'est passé.
-

Sept jours! Mais j'ai trop de choses à faire moi; je n'aurai pas le

temps de venir comme ça toutes les semaines! - On verra, voyons-nous déjà une autre fois, jeudi prochain... dix-huit heures? Un regard sondeur, empli de questionnements et de doutes... un au revoir alors, à jeudi! Et voilà le système vient d'être enclenché... on verra

14

Chapitre Deuxième

INSTALLATION DE LA RELATION
-

Bonjour, comment ça va ?

Nous sommes le jeudi suivant et Jo X est revenu, oh pas à dix-huitheures, non! Toujours en limite dix-neuf-heures quinze, juste avant la fermeture, des fois que la consultation se ferait vite. Le premier test pour lui va être de savoir si vous allez délivrer le Subutex comme un sirop pour la toux, si vous allez banaliser cette prescription, si vous allez devenir un vrai dealer ou un dealer d'une nouvelle race qui va le cadrer, et qui même s'il lui délivre ce qui, dans son esprit, reste encore un produit, va être là pour l'écouter en tant qu'être à part entière, et accepter de l'aider et de le soigner. Car il s'agit bien officiellement de soins dans cette consultation et cette délivrance de médicament. Mais une consultation d'un type nouveau où une grande ambiguïté surnage dès la première minute: qui dit consultation et médicament, dit malade et maladie. Or, pour lui, il n'est pas malade; il subit un état dû au produit, à cette « saleté de daube» dont il veut officiellement se défaire, mais cela n'est pas une maladie! Peut-être d'ailleurs que ce n'est pas une maladie, en tout cas ce n'est pas en le traitant comme un malade que le relationnel espéré pourra voir le jour. Qui dit maladie dit dépendance, soins, assistance, prise en charge. Le Toxicomane, de par son expérience primitive, ne croit pas aux vertus soutenantes et thérapeutiques de l'Extérieur, au contraire ! Et nous le verrons, s'il a construit ce monde à lui, ce besoin d'irréel, cet apai,sement dans la destruction et dans la recherche de limites extrêmes, c'est que c'était le seul moyen pour lui de continuer à côtoyer ce monde extérieur et ce qu'il représente sans avoir à en mounr. De plus, l'obliger à rentrer dans un système soignant, au-delà de violer son équilibre de l'instant et ses convictions actuelles, c'est vouloir le ramener dans un relationnel de dépendance et de management, à un âge primaire dangereux pour lui. Il est bien trop tôt pour lui faire parcourir ce chemin, bien trop dangereux de le ramener à des ressentis d'affects primaires, sans avoir

créé avec lui, au travers d'une relation profonde et thérapique, l'accession à un autre stade structuratif de lui-même de l'ordre d'une différenciation. Et il serait dramatique que la confiance qu'il aurait pour la première fois accordée à un Extérieur ne puisse être récompensée, ne puisse l'amener dans une situation structurelle suffisante pour lui-même et qu'il subisse, par le manque d'une adéquation de management, un nouveau traumatisme affectif. A ce stade, entre vous et lui, et aussi en fonction de vos possibilités de prise en charge et de management personnel en tant que thérapeute ou soignant, les choses ne sont pas encore mûres. Alors on aurait tendance à se contenter d'un statut soignant/soigné; mais ce n'est pas non plus suffisant car cela l'enferme d'ores et déjà dans un assistanat et une dépendance trop étroite pour son évolution ultérieure. Certes on va se placer en tant que soignant, mais un soignant particulier qui ne considère pas l'autre comme malade mais comme une entité qui a besoin d'aide, une aide médicamenteuse certes, mais surtout humaine, dans un soutien, une écoute, la pose de limites réelles et simples, pour pouvoir passer après, à autre chose, sans en rien bloquer l'avenir de son travail personnel et structuratif. Pour revenir à notre deuxième consultation... En fait, il est aussi possible qu'il ne vienne que le vendredi ou le samedi en prétextant que jeudi il a eu une journée de galère ou qu'il ne s'est pas réveillé! On touche ici à un élément important de son fonctionnement: même s'il le dit et le désire, il ne peut pas rentrer dans un système qui n'est pas à lui. S'il sort temporairement de son monde, ce n'est pas pour embrasser le monde extérieur... pas encore; nous en sommes encore très loin. A ce stade le patient est toujours dans son monde, avec son mode de fonctionnement, sans qu'une « ébauche de l'autre» et du relationnel qui pourrait l'y lier, puisse être prise en compte et donc qu'un début de relation puisse commencer. n n'est pas prêt à sortir de « son sac» un bout d'oreille ou un quart de cil ; il est venu parce qu'il avait besoin de son Subu, pas autre chose. n faut bien passer par un médecin alors pourquoi pas celui-là qui ne le rabaisse pas, qui a l'air de l'écouter (de toute façon ce n'est pas le principal I). 16

Il a l'air sympa... en plus, de toute façon, il lui faut bien cette .ordonnance... mais quand même pas fonctionner autrement! Alors les horaires... Il convient de comprendre de suite les motivations qui animent ce patient afm que personne « ne perde son temps ». Ce n'est d'ailleurs pas en ces termes qu'il convient de poser les choses, car le patient ne sait pas vraiment ce qu'il recherche, il profite de l'opportunité, et d'autres éventuelles qu'il pourrait découvrir, de ce nouveau dealer, de ce nouveau « produit» sous forme de traitement, qu'il a d'ailleurs déjà essayé avec des cachetons qu'un « copain» lui avait filés ou vendus. Il est comme un caméléon sur sa branche sachant changer de couleur afm d'avaler l'insecte qui passera devant sa bouche. Cela va être au praticien de lui donner la couleur du biotope qui convient et ne pas endosser « la panoplie d'insecte ». Car il est fort probable que si vous délivrez le Subutex comme un sirop pour la toux, il va vite se croire au supermarché du Subu ; ce ne sera pas de sa faute mais de la faute du praticien et aucun travail de fond ne deviendra possible entre vous et lui. Aussi faut-il dès le début poser un CADRE. Le cadre, cela va être le lieu, l'horaire, le jour, la durée de la consultation (minimum vingt minutes), et le choix d'accepter de rentrer dans ce cadre. Si cela est accepté... et tenu, les trois-quarts du chemin pour le Toxicomane sont déjà faits, non pas dans la résolution de ses problématiques et de ses modes de fonctionnement profonds mais dans la sortie de son état d'Etre a-relationnel. Ce cadre et le choix qu'il va en faire, même s'il est vécu comme un deal entre vous et lui, sera la pierre angulaire du travail pour les longs mois à venir. Il lui apportera un stabilité, une sécurité, constituées par un Extérieur qui pour la première fois va rester réel et fort, et sur lequel il pourra s'appuyer. Lors de cette deuxième consultation on pourrait croire que le Toxicomane a commencé, dans cette démarche officielle de demande de traitement, à changer inconsciemment son comportement. Il a quitté le cercle fermé de la toxicomanie et des toxicomanes dealers pour celui du médical: c'est énorme! 17

Sans vouloir parler par avance des fondements de la relation Toxicomane/Dealer et Praticien/Toxicomane, il convient d'introduire quelques éléments. Dans la Période pré-Subutex, le Toxicomane restait en relation avec le dealer et en devenait lui-même un assez fréquemment; il subsistait en toile de fond la nécessité de continuer la relation avec la mauvaise mère et la mauvaise, mais si bonne et si nécessaire, nourriture apportée. Il venait parfois voir le médecin, certes dans un fonctionnement identique mais avec par ailleurs l'espoir inconscient de découvrir « une expérience maternelle nouvelle» (maternelle et le terme mère sont ici à prendre au niveau de la symbolique d'une relation primitive). Hélas, le praticien ne délivrait que des morphiniques et ne nourrissait le Toxicomane qu'avec la même mauvaise, mais si nécessaire nourriture. Dans la période post-Subutex, cette nourriture n'est plus la même et c'est là la révolution de cette molécule qui permet au praticien de ne pas avoir concrètement à nourrir le Toxicomane avec une nourriture identique à celle qu'il avait choisie jusqu'alors. Le Toxicomane en a certainement une pré-conscience et sa démarche n'est plus du même ordre que dans la période pré-Subutex; l'ouverture d'une autre possibilité a vu le jour. Si les raisons invoquées Qe plus souvent exactes) sont qu'il ne pouvait plus continuer comme ça que physiquement cela devenait pas possible... qu'il n'arrivait même plus à travailler, ou simplement qu'il voulait travailler, qu'il en avait marre de dépenser de l'argent pour de la daube ou des cachetons de Subu, ou bien qu'il avait envie de s'acheter une télé, c'est que l'ouverture « d'autre chose» se présente à eux. C'est lui qui en saisit l'occasion! Vous êtes, vous et votre traitement, la nouvelle occasion inconsciente de fonctionner autrement. Et si ce patient n'avait pas amorcé de lui-même, pour des « raisons obscures », un changement de fonctionnement afin de « faire autre chose », le médecin ne l'aurait jamais vu... ou simplement vu passer en dépannage. On ne peut jamais aller chercher un Toxicomane du fond de son monde, il faut qu'il amorce un début de sortie et le laisser venir à vous; alors là tout devient possible, même si la suite paraît plus qu'improbable.

18