Adler avec Freud

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En France l'apport d'Alfred Adler à la psychanalyse a été méconnu. Il est pourtant essentiel et impose des révisions sérieuses à qui refuse le sectarisme. Le présent ouvrage retrace l'évolution de sa relation avec Freud, puis expose ses conceptions métapsychologiques, cliniques et philosophiques. Libido, pulsions du moi, instinct de mort, processus de la cure, tout est à reconsidérer à cette lumière.
Publié le : samedi 1 novembre 2014
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EAN13 : 9782336359908
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Jacques PonnierAdler A vec Freud
En France l’apport d’Alfred Adler à la psychanalyse a été
méconnu. Il est pourtant essentiel et impose des révisions
sérieuses à qui refuse le sectarisme. Le présent ouvrage
retrace l’évolution de sa relation avec Freud, puis expose ses AdleR Avec FReud
conceptions métapsychologiques, cliniques et philosophiques.
Libido, pulsions du moi, instinct de mort, processus de la cure, Repenser le sexuel, l’amour et le souci de soi
tout est à reconsidérer à cette lumière. Penseur de la détresse
qui est le signe de notre condition, Adler a voulu comprendre
comment, malgré tout, nous voulons vivre. À cette frénésie
d’exister, il a trouvé trois causes principales : la capacité de
penser le monde, de protester contre lui et de le transformer
(c’était placer la pensée raisonnable dans l’inconscient), la
recherche d’une image de soi satisfaisante et reconnue (c’était
anticiper le narcissisme et obliger Freud à en faire la théorie) et
la passion du lien social (c’était célébrer le pouvoir de l’amour).
Telles sont les trois perspectives à prendre en compte pour
en nir avec cette psychanalyse obsolète qui ne voit que la
« déesse Libido » et qui fut plusieurs fois contestée par son
fondateur lui-même, inspiré parfois, malgré qu’il en ait, par
son turbulent disciple.
Jacques Ponnier est agrégé de philosophie et docteur en psychanalyse
(université de Paris VII). Il mène depuis douze ans une réexion
philosophique sur la psychanalyse et un travail d’interprétation
psychanalytique de la philosophie. Après la question du moi (Nietzsche
et la question du moi, Narcissisme et séduction), celle du devenir (Le
Temps et le moi), celle de l’Autre (L’Autre en question) et celle de
l’éthique (La Spirale du regard), il livre, à travers un décryptage des
Minutes de la société psychanalytique de Vienne, une lecture d’Alfred
Adler qui nous confronte à la question de l’amour.
Illustration de couverture : © Eglon Van der Neer, sans titre, collection particulière.
Études psychanalytiques Études psychanalytiqueseP
ISBN : 978-2-343-04357-9
Prix : 30 €
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Adler A ec Feud
Jacques Ponnier
Repenser le sexuel, l’amour et le souci de soi















ADLER AVEC FREUD
Repenser le sexuel, l’amour
et le souci de soi
















Études Psychanalytiques
Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat

La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non
de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à
écrire, ce, « hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.

Dernières parutions

Laurence KAPLAN DREYFUS, Encore vivre : À l’écoute des récits de la
Shoah. La psychanalyse face à l’effacement des noms, 2014.
Stoïan STOÏANOFF-NENOFF, Freudaines, 2014.
Francine Hélène SAMAK, De Freud à Erickson. L’hypnose revisitée par la
psychanalyse, 2014.
Christiane ANGLES MOUNOUD, Aimer = jouir, l’équation impossible ?,
2014.
Christophe SOLIOZ, Psychanalyse engagée : entre dissidence et orthodoxie,
2014.
Mina BOURAS, Elle mange rien, 2014.
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Christian FUCHS, Il n’y a pas de rapport homosexuel, ou de l’homosexualité
comme générique de l’intrusion, 2013.
Thomas GINDELE, Le Moïse de Freud au-delà des religions et des nations.
Déchiffrage d’une énigme, 2013.
Touria MIGNOTTE, La cruauté. Le corps du vide, 2013.
Pierre POISSON, Traitement actuel de la souffrance psychique et atteinte à
la dignité. « Bien n’être » et déshumanisation, 2013.
Gérard GASQUET, Lacan poète du réel, 2012.
Audrey LAVEST-BONNARD, L’acte créateur. Schönberg et Picasso. Essai de
psychanalyse appliquée, 2012.
Gabrielle RUBIN, Ces fantasmes qui mènent le monde, 2012.
Michel CONSTANTOPOULOS, Qu’est-ce qu’être un père ?, 2012.
Marie-Claude THOMAS, L’autisme et les langues, 2011.
Paul MARCIANO, L'accession de l'enfant à la connaissance. Compréhension
et prise en charge des difficultés scolaires, 2010.
Valérie BLANCO, Dits de divan, 2010.
Dominique KLOPFERT, Inceste maternel, incestuel meurtrier. À corps et
sans cris, 2010.
Roseline BONNELLIER, Sous le soleil de Hölderlin : Œdipe en question,
2010.
Claudine VACHERET, Le groupe, l’affect et le temps, 2010.
Marie-Laure PERETTI, Le transsexualisme, une manière d’être au monde,
2009.
Jean-Tristan RICHARD, Nouveaux regards sur le handicap, 2009.
Philippe CORVAL, Violence, psychopathie et socioculture, 2009.
Stéphane LELONG, L’inceste en question. Secret et signalement, 2009.
Paul DUCROS, Ontologie de la psychanalyse, 2008.
Jacques Ponnier


























ADLER AVEC FREUD
Repenser le sexuel, l’amour
et le souci de soi






















































































































Du même auteur

Karl Marx, Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite
et chez Épicure et Travaux Préparatoires, traduction, introduction
et commentaire, Bordeaux, Ducrot, 1970.
Nietzsche et la question du moi, Paris, PUF, 2000, et L’Harmattan, 2008.
Narcissisme et séduction, pour une critique métapsychologique
du concept d’idéalisation, Paris, Anthropos, 2003.
« Les Goncourt et le rêve, le rêve et les Goncourt »,
Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, n°12, Paris, 2005.
Le temps et le moi, psychanalyse et ontologie, Paris, Economica, 2006.
L’Autre en question, approche philosophique et psychanalytique
de la Différence, Paris, Economica, 2010.
La Spirale du regard, de la séduction narcissique à l’éthique,
Paris, L’Harmattan, 2013.
Mon cours de philosophie, tome I, Is-édition, 2013.






























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04357-9
EAN : 9782343043579
AVANT-PROPOS



Ce livre est un nouveau jalon dans ma tentative de faire travailler l’une
grâce à l’autre la philosophie et la psychanalyse. Je me suis demandé si sa
publication restait de mise en cette époque de lamentable démagogie
anti-freudienne. La culture médiatique dominante use de plus en plus vite
les paradigmes, imposant ce qui est jeune, ce qu’on n’a pas encore essayé.
Comme on ne trouvait rien d’excitant, on a fait donner l’artillerie lourde
1contre le cadavre de Freud qui bougeait encore . Dernièrement on a
enfin cerné la question de fond : Sigmund avait-il couché avec sa
bellesœur ? Tout cela est futile mais imprègne l’opinion comme une rumeur
et un préjugé inconscient se forge, qui risque bien d’aboutir non plus à
des attaques frontales donnent encore à penser mais à l’indifférence, de
plus en plus sereine parce que de plus en plus partagée, de ceux qui ne
pensent jamais. Ils sont heureux, dans cette société postmoderne, elle est
faite par eux et pour eux : les seuls à les déranger un peu étaient les
intellectuels, mais ils en ont trouvé pour se mettre à leur niveau, alors
tout va bien, on peut mépriser et ignorer, au nom du cliché, ceux qui
cherchent la finesse et la nuance.
2Reconnaissons que la réponse des psychanalystes n’est pas à la hauteur .
Freud accusé de mensonge ? Mais, cher Monsieur, vous n’avez rien
compris : la vérité, en psychanalyse, c’est la fiction, Lacan dixit, alors,
vous savez, que Freud ait menti… Presque rien pour démonter dans le
détail les faiblesses de l’argumentation des Borch-Jakobsen ou
3Benesteau . Le pire : ce travail théorique abandonné, cette sclérose des
pseudos évidences érigées en dogmes, cet éclatement sectaire et ce repli
sur la sacro-sainte clinique, une clinique censée fournir des trouvailles
métapsychologiques à des praticiens qui ne réfléchissent plus à la
métapsychologie. Il y a eu une seule source de renouvellement théorique
ces dernières années, c’est la clinique des troubles narcissiques. Combien
se sont engagés dans cette recherche ? Les lacaniens ont évacué le
problème en niant leur spécificité. Kohut a été considéré comme un

1 Allusion à un titre ancien du Nouvel Observateur.
2 Bien entendu, je ne dis pas que tous les psychanalystes relèvent de cette présentation
pessimiste. Mais la tendance générale me paraît bien être celle que je décris.
3 Quelques pages de moi-même, je me permets de le rappeler, dans Le Temps et le moi,
Paris, Economica, 2006. « psychologue du moi », ce qui a suffi pour le discréditer. Gauchisme
intellectuel de bon ton oblige, plus de quarante ans après le gauchisme
politique… Et pourtant, comme mes propres travaux ont tenté de
l’établir, la théorie du narcissisme devait être reprise à cette nouvelle
lumière. Mais suivre ce chemin, c’était accepter de remettre en question
pas mal de choses, et même, on va le voir dans ce livre, au-delà du
narcissisme, qui, s’il est essentiel, ne peut prétendre tout expliquer.
Voir ce lac d’indifférence engloutir la théorie freudienne et les efforts
déployés pour la penser serait insupportable, pour la bonne raison que
les questions qui surgissent à l’interface de la philosophie et de la
psychanalyse, celles que je refuse de lâcher, le désir, le moi, le temps et
l’autre (et donc l’éthique), sont les seules qui importent pour qui veut
avancer. Les autres (celles du champ épistémologique ou celles du champ
politique, par exemple) n’ont d’intérêt qu’en relation avec elles. Sinon elles font
l’objet de resucées des philosophes du passé qui ne s’avouent pas.
1Comme l’écrivait Fukuyama à propos des régimes politiques, tout a été
expérimenté, tout à été dit, c’est la fin de l’histoire et le « dernier
homme » de Nietzsche, qui s’ennuie à mourir…
Un philosophe, aujourd’hui, ne peut penser quelque chose de fécond que
2s’il pense à partir de Freud , parce que Freud est un authentique
philosophe, et même un philosophe meilleur que beaucoup d’autres : ce
qui lui a permis de l’être c’est que, ne se voulant justement pas penseur,
mais savant et médecin de l’âme, et prétendant avoir fait une découverte
d’une portée égale à celles de Copernic et de Darwin, il avait satisfait
pleinement son narcissisme ! Il n’avait donc pas besoin de le faire par les
moyens de la philosophie. Car la philosophie est souvent mue
3secrètement par le souci inconscient de soi . On ne philosophe pas de la
4même manière avant le divan et après . Il y a deux sortes de philosophes,
ceux qui ont fait de la vérité un emblème narcissique (chez Platon, par
exemple, la vérité est divine et celui qui l’entrevoit est lui-même divin) et
qui l’ont cherché sincèrement à cause de cela, et ceux qui, plus récemment,
ont mis en doute cette vérité absolue et unique jusqu’à adopter une
5position relativiste sceptique . Dans ces conditions, comment se gratifier
narcissiquement ? La seule solution fut de chercher l’originalité extrême,

1 Françis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.
2 Ce qui ne veut pas dire le répéter pieusement !
3 Ce qui justifie, en un sens, l’attitude du psychanalyste à son égard.
4 Si du moins on a tenté de penser sa cure…
5 Sur le relativisme et le scepticisme, cf. notre ouvrage Mon Cours de philosophie, tome I,
édition numérique IS-Editions.
8 la pensée que personne n’avait jamais encore eue. C’est alors le moi du
philosophe qui s’expose et s’exhibe, ce moi censé être merveilleusement
unique. Nietzsche a, par excellence, incarné cette attitude, au point de
« moderniser » Platon en le tirant de ce côté (il lui fait dire : « moi,
1Platon, je suis la vérité ») . Ce genre de philosophe ne recule pas devant
le paradoxe pour se démarquer de ce sens qu’il fustige comme trop
2commun. Bon sens et sens commun sont les repoussoirs de sa vanité .
Freud, donc, n’avait que faire de cette manière de se mettre en avant, et,
philosophiquement, a collé au sens commun, avec, par exemple, un
kantisme édulcoré, énonçant qu’il existe un réel sur lequel, au départ,
nous n’avons aucune prise, mais que nous pouvons maîtriser
3partiellement à l’aide des concepts que nous forgeons . D’une certaine
manière, après Freud, le philosophe doit avoir le courage d’une certaine
4banalité .
Penser avec Freud, donc, cela seul importe. Mais, peut-être, aussi, avec
d’autres : je n’arrivais pas, jusqu’ici, à l’envisager, car j’étais encore trop
imprégné de lacanisme. Les confusions de la « pensée-condensation » de
5Lacan cachent en effet un sectarisme freudien en béton . Le travail de
pensée qui me fascine a été effectué en réalité non par Freud seul mais
par le groupe des premiers psychanalystes lors des célèbres réunions
viennoises du mercredi et singulièrement par Adler. Jung, à côté de cela,
n’apportera pas grand-chose : une immense culture mais beaucoup de
confusion, bien qu’il tourne autour des mêmes questions.

1 Cf. F. Nietzsche, Crépuscule des idoles, « Comment, pour finir, le « monde vrai » devint
fable, histoire d’une erreur », in Œuvres philosophiques complètes, tome VIII, Paris,
Gallimard, 1974, p. 80.
2 Un bel exemple en est la philosophie de Sartre (nous sommes condamnés à la liberté,
nous sommes d’autant plus responsables devant les autres qu’aucune valeur ne
fonde la responsabilité etc.). Philosophie très excitante au demeurant, à laquelle j’ai
rendu plusieurs fois hommage, mais philosophie intenable car prisonnière de la
logique paradoxale. Lacan s’est inscrit dans la même lignée avec un moyen encore
plus sûr : l’organisation systématique de l’incompréhensibilité de son discours,
laquelle relevait au départ de l’impuissance à penser clairement.
3 Cf. J. Ponnier, L’Autre en question, Paris, Economica, 2010, p. 116-120.
4 C’est également vrai de Nietzsche, à condition de refuser l’ultime doctrine de la
volonté de puissance et d’en revenir à l’apologie de la mesure de l’époque d’Humain,
trop humain (voir mon livre Nietzsche et la question du moi, Paris, L’Harmattan, p.
211230). Je renvoie souvent à mes ouvrages antérieurs, non par immodestie, mais pour
montrer la continuité du questionnement.
5 Un freudisme déformé, certes, mais dont on conserve les aspects les plus
dogmatiques.
9 Voilà pourquoi je continue, prêchant dans le désert intellectuel du
moment, en proposant ce travail de lecture d’Alfred Adler. Cette lecture
présente un intérêt en soi car c’était un esprit d’une grande acuité et les
discussions viennoises sont d’une richesse très excitante. Je crois que
1mon travail est le seul à tenter de ressaisir sa pensée dans le mouvement
de sa formation, depuis les hésitations passionnantes des années de
controverse jusqu’à la relative pétrification finale, en scrutant
méticuleusement le texte qui a recueilli les témoignages de ces
2discussions . Ceux qui s’intéressent à l’histoire en général et à celle de la
psychanalyse en particulier le liront pour cette raison. Mon but n’a
cependant pas été de faire une étude purement historique, mais de tenter
de répondre à de nouvelles interrogations qui faisaient déjà avancer La
Spirale du regard, mais sans être clairement formulées. Ma lecture d’Adler a
en effet ébranlé certains résultats que je croyais acquis et m’a remis en
mouvement. Pour le meilleur ou pour le pire, au lecteur d’en juger.


1 En France du moins.
2 Traduit en français sous le titre : Les Premiers psychanalystes, minutes de la société
psychanalytique de Vienne Paris, Gallimard, 1976-1983, quatre tomes. Excellente
traduction, quoi qu’on ait pu dire...
10 PRELUDE



Narcisse s’est introduit chez Freud, apportant avec lui la chouette de
Minerve et menaçant de prendre la place d’Éros. Le célèbre
avertissement de 1909 adressé par Freud à Jung, en pleine crise avec
Adler, («Vous êtes en danger, à cause du moi que je n’ai pas assez étudié,
1de faire tort à la libido à laquelle j’ai rendu hommage » ), n’est pas une
remarque incidente, mais touche au cœur d’un problème presque
douloureux. Paul-Laurent Assoun parle d’un texte « pathétique », d’un
« drame métapsychologique ». Il faut effectivement établir ce qui est
décisif : la pulsion ou la défense, le refoulé ou le refoulant ? Car, pour
Freud, le refoulant ne peut être refoulé ni le refoulé, refoulant. Il a établi
un fossé entre eux et doit absolument concevoir leur articulation. Dans
cette lettre, il met les deux à égalité parfaite :
« Il est remarquable que nous, les hommes, nous parvenions si
difficilement à garder l’attention dirigée également sur les deux
camps de la pulsion, et que nous poursuivions l’opposition entre
moi et libido encore dans l’observation qui doit les englober
impartialement tous les deux ».
Les deux camps de la pulsion… Propos ambigus car on pourrait
comprendre que la même pulsion est présente dans les deux camps (on
lirait alors « les deux camps de la libido »), ce qui introduirait tout de suite
le narcissisme et comblerait le fossé, mais c’est tout à fait impossible, car
on n’en est pas encore là en 1909 et Freud maintient une dualité
tranchée : « Je n’ai en fait jamais décrit que le refoulé (…) en tant que
Caton qui prend parti pour la causa victa ». Il est temps, selon lui, de
rendre une partie de ses droits à la victrix, cette « attitude du moi à l’égard
2de la libido » . Il y a donc le camp de la libido et le camp des « pulsions
du moi », ce qui laisse entendre que, dans ces deux camps, l’essence de la
pulsion est la même, ce qui ne va pas du tout de soi, car les caractères de
la libido (énergie non liée, pulsions et objets partiels) ne se retrouvent pas
du tout dans les pulsions du moi. On aura à préciser tout cela.
Il est en tout cas clair que l’instance dont il faut, selon ce texte,
reconnaître les droits est le moi qui refoule la libido au nom de

1 C’était annoncer ses propres réflexions sur le moi qui le conduiront à la théorie du
narcissisme.
2 P-L. Assoun, L’Entendement freudien, Paris, Gallimard, 1984, p. 191.
11 l’autoconservation. Mais alors, pourquoi Adler et Jung sont-ils
sévèrement repris ? Ce n’est pas parce qu’ils font cela, mais parce qu’ils
en font trop ! Freud leur dit en quelque sorte : « Laissez-moi faire, je vais
étudier la même chose que vous, mais moi je vais le faire avec mesure, et
1je vais ne plus faire tort au moi, mais sans offenser la libido » .
Autrement dit, il ne s’agit pas de tout repenser à la lumière du moi, mais
simplement de lui faire sa place, qui n’est pas la première, et en tout cas de le
maintenir à l’écart de la libido, le noyau du refoulé.
Le célèbre Pour introduire le narcissisme de 1914 ira plus loin en
introduisant, comme on sait, la libido dans ce moi. Pur effort de
recherche théorique ou souci de répondre à Adler et à Jung en retrouvant
2dans l’instance refoulante cette chère pulsion ? En tout cas, une fois cela
fait, Freud n’oubliera pas qu’il faut rendre compte en profondeur de la
défense contre l’inconscient, affectée jusque-là aux « pulsions du moi ». Il
attribuera donc cette fonction défensive à une « libido narcissique ». Mais
la libido et son énergie non liée ne peuvent rendre compte de l’action du
moi, à savoir précisément sa capacité de liaison de l’énergie et
d’organisation de la pensée selon un but unique. Il faudra donc imaginer
que la libido narcissique a perdu son caractère… libidinal, qu’elle est
« neutralisée », vidée de sa sauvagerie et mise au service des forces
défensives qui font barrage contre la libido, la vraie, la « non liée », celle
qui veut jouir. Mais c’est se payer d’un mot, car cette libido neutralisée ne
se distingue plus des anciennes « pulsions du moi », sa fonction étant,
comme celle de ces pulsions, purement défensive. Et, en plus, c’est, selon
nous, faux : il existe bien une libido narcissique, mais elle est aussi
sauvage que l’autre, son mode de mise en acte principal est
l’exhibitionnisme, et elle peut parfaitement être refoulée. Il n’y a pas une
libido d’objet déchaînée et une libido narcissique neutralisée, il y a une libido tournée
vers l’objet et une libido narcissique tournée vers le moi, et ces deux libido sont au

1 Selon l’heureuse formule de Paul-Laurent Assoun, ibid.
2 Courte phase « pansexualiste », en tout cas, avant l’introduction de la pulsion de mort.
Mais, contrairement à ce qu’il laisse entendre dans Au-delà du principe de plaisir,
introduire Thanatos ne revient pas au même dualisme qu’auparavant. La
ressemblance entre celui de départ (libido/pulsions du moi) et celui d’arrivée
(Eros/Thanatos) n’est que formelle : la lutte entre les deux dieux symbolise
l’opposition entre deux instincts sauvages, alors que la dualité de la libido et des
« pulsions du moi » était celle de l’instinct (le principe de plaisir) et d’une capacité de
prise en compte raisonnable de la réalité. Ce deuxième dualisme donne donc tout à
la pulsion en négligeant les forces propres de l’autoconservation, et en particulier la
capacité de penser selon la raison. Or c’est justement ce qu’Adler va mettre en
avant…
12 départ de l’énergie non liée sauvage et sont progressivement neutralisées
au cours de leur développement parallèle. Confondre la neutralisation et
le fait de prendre le moi pour objet est une lourde erreur. Cela revient à
exclure la séduction et la violence du narcissisme.
Qu’on s’en tienne aux pulsions du moi ou qu’on introduise une libido
narcissique désexualisée, le problème reste de rendre compte de la puissante
énergie de l’instance défensive qui est capable de faire face aux pulsions les
plus terribles. On doit mener ce questionnement sur deux plans bien
distincts. D’abord, celui du fait : quelle ou quelles forces sont-elles
mobilisées ? Ensuite, celui du droit : ces forces vont-elles dans le sens
d’une existence qu’on pourrait qualifier, faute d’un meilleur terme,
d’authentique ?
Le premier plan paraîtra d’abord le seul pertinent pour la théorie
psychanalytique, qui se veut scientifique. Or c’est la recherche que n’a
cessé de mener Adler et on comprend pourquoi nous poursuivons notre
réflexion par sa lecture. Partant de la détresse originaire de l’homme, il
s’est demandé comment un être « prématuré » comme lui pouvait
parvenir à vivre malgré tout. La réponse est pour lui évidente : par le lien
social, qui seul assure sa protection. Mais il s’est heurté au problème que
nous venons de poser : qu’est-ce qui fait la force de ce lien ? Il n’existe à
cette question que deux réponses possibles, dont on verra qu’il les a
aperçues toutes les deux et a hésité entre elles :
- Ou bien la pulsion en tant que telle n’est pas tout, et, comme le font, par
exemple, Descartes et Spinoza, il faut admettre que la réflexion, l’examen
du monde, la définition d’un but à atteindre et le calcul raisonnable de
nos forces créent une motivation assez puissante pour contrebalancer
celle des instincts connus. Descartes a établi que la raison était capable
d’engendrer des passions, passions qui, donc, ne viendraient pas, comme
toutes les autres, des mouvements mécaniques corporels. Il existe des
« émotions intérieures qui ne sont excitées en l’âme que par l’âme
1même » . Freud n’a pu éviter cette question, puisque, comme nous ne
cessons de le dire, il est contraint à chaque instant de philosopher. Si

1 Descartes, Les passions de l’âme, II, 147, Paris, Gallimard, 2007, p. 766. Le philosophe
donne deux exemples, dont le premier est plutôt savoureux et un peu étrange sur le
plan éthique. Il s’agit d’un mari qui n’aimait pas sa femme et se réjouit qu’elle soit
morte : il peut être influencé par la tristesse de la cérémonie de l’enterrement et
ressentir de la pitié pour la défunte tout en ne cessant d’éprouver une joie intérieure
produite par son âme sans le concours du corps ! Le second est moins
compromettant : il s’agit du plaisir intellectuel que nous éprouvons en lisant un
roman ou en assistant à une représentation théâtrale, qui n’a rien à voir avec les
sentiments représentés (tristesse, épouvante etc.).
13 notre évolution psychique, selon lui, se dirige vers l’assomption de
l’altérité en parvenant à s’extraire des séductions de la sexualité infantile
1et du narcissisme primitif , comment en rendre compte par la seule
libido ? Peut-elle tendre par elle-même à la reconnaissance d’autrui ?
Dans le cas contraire elle doit se transformer et la force motrice du
développement vers la socialité ne peut être que la répression des
instincts, la contrainte sociale. Mais cette contrainte doit être acceptée :
dans un premier moment, on peut penser qu’elle peut l’être en vertu du
« principe de réalité » qui la présente comme un besoin d’être aidé pour
survivre. Ce principe anime les « pulsions du moi », qui n’ont dès lors de
pulsions que le nom, car elles représentent plutôt la puissance du
raisonnable, de l’examen des conséquences de ses actes etc., c’est-à-dire
l’âme cartésienne et les « émotions intérieures » qu’elle engendre.
On verra qu’Adler propose souvent une telle solution au problème du
contrôle des pulsions et qu’il fait même de cette puissance du raisonnable
un facteur essentiel, plus important même que la libido. Peut-on
l’admettre ? Cela pose en tout cas le redoutable problème de savoir ce qui
est, au juste, inconscient. Freud considérait que tout ce que nous venons de
décrire relevait de la conscience et d’elle seule. Adler pouvait-il en faire
une force de l’inconscient ? L’inconscient peut-il réfléchir ?
- Ou bien, deuxième possibilité, la mise en ordre des complexes
libidinaux est assurée les pulsions elles-mêmes. On comprendrait mieux,
dans ce cas, le pouvoir dont dispose l’instance qui opère les
refoulements. Ce problème a été, lui aussi, bien vu par les philosophes.
Kant a énoncé que l’exigence morale est par définition coercitive, qu’elle
fait obéir ce qu’il nomme la « sensibilité », mais certains de ses
prédécesseurs, comme Descartes et Spinoza, avaient insisté sur les
difficultés d’une telle victoire sur soi-même : Descartes estimait qu’il y a
une force de la volonté qui peut suivre l’entendement et s’opposer aux
2passions venues du corps, mais seulement à certaines conditions .

1 Cf. J. Ponnier, La Spirale du regard, psychanalyse et éthique, Paris, L’Harmattan, 2013.
2 D’abord, les passions issues du corps ne peuvent pas être « directement excitées ou
ôtées par l’action de notre volonté ». Elles ne peuvent l’être qu’indirectement, « par
la représentation des choses qui ont coutumes d’êtres jointes avec les passions que
nous voulons avoir, et qui sont contraires à celles que nous voulons rejeter » (Les
Passions de l’âme, I, 45, éd. cit., p. 717). Ensuite, le pouvoir de l’âme sur ses passions
est fragile et dépend des circonstances : elle « peut aisément surmonter les moindres
passions, mais non pas les plus violentes et les plus fortes, sinon après que
l’émotion du sang […] est apaisée. Le plus que la volonté puisse faire pendant que
cette émotion est en sa vigueur, c’est de ne pas consentir à ses effets et de retenir
plusieurs des mouvements auxquels elle dispose le corps » (ibid., I, 46, p. 718).
14 Spinoza, lui, niait jusqu’à l’existence cette volonté libre et posait que seule
une passion peut en combattre une autre (ce pourquoi il fallait, selon lui,
1traiter la violence en y associant la peur de la sanction) . C’est ce
qu’Émile Durkheim reprochera à Kant : croire que l’idée du devoir suffit
à expliquer l’action morale. Elle peut rendre compte de sa valeur, sans
doute, mais non de son effectivité. Kant n’était pas sans le savoir,
puisqu’il estimait qu’il n’y avait sans doute jamais eu un seul juste sur la
terre ! Durkheim pensait qu’il y en avait tout de même, mais que c’était
parce qu’un motif d’agir intervenait chez eux, la fameuse « conscience
collective », cette vénération inconsciente du groupe. Mais, à son tour,
cette conscience collective a besoin d’une explication : il faut savoir quel
genre de désir émane de cette pensée collective.
Freud n’a pas mené une réflexion articulée sur ce problème, mais,
comme souvent, l’a traité de manière éparse et sporadique. Dans
l’ensemble il est de tendance spinoziste, expliquant l’inconscient par le
déterminisme psychique, mais il reconnaît malgré tout une certaine
liberté de la volonté devant le désir refoulé dévoilé : le sujet peut
2l’accepter, le refuser ou le transformer . Mais que le déterminisme règne
absolument ou qu’il existe une liberté, cela revient un peu au même si
cette volonté a besoin, pour s’opposer victorieusement à la passion, de
s’appuyer sur un motif fort, car ce genre de motif, pour Freud, ne peut se
trouver que dans un désir, et tout désir renvoie, au départ en tout cas, à
une pulsion.
Il faut donc revenir sur la question, qu’on croyait épuisée, de la liste des pulsions qui
font travailler l’inconscient. Existe-t-il une pulsion d’agressivité spécifique,
3comme la volonté de puissance de Nietzsche ou le Thanatos de Freud ?
L’agressivité paraît en tout cas compromettre le lien social, mais
comment lutter contre elle ? Freud a cherché à fonder ce lien de
plusieurs manières : le dépassement de la haine fraternelle, des
4 5sentiments éprouvés en commun , l’homosexualité sublimée et, surtout,
les avatars de cette nouvelle forme de libido, la fameuse libido

1 Spinoza, Traité Théologico-politique, Paris, Hatier, 2007. Il ne s’en tient pourtant pas
toujours à cette idée, finissant par conclure que la connaissance rationnelle est une
motivation assez puissante pour détourner les passions de leur cours. C’est un peu
incohérent, à moins de réserver cette heureuse issue au sage.
2 S. Freud, Cinq Leçons sur la psychanalyse, Paris, Payot, 2010.
3 Nos lecteurs savent ce que nous pensons de ce dernier, mais nous allons reprendre
l’examen une nouvelle fois, sans préjugé, à propos d’Adler.
4 La haine du père de la horde, puis le remords de l’avoir tué (Voir Totem et tabou).
5 Mais la sublimation, elle, doit être fondée, et elle ne l’est que sur l’interdit et la
répression dont il faut, de nouveau, expliquer la puissance. On tourne en rond.
15 narcissique, autour de laquelle les discussions viennoises qu’on va
analyser n’ont cessé de tourner, sans la nommer.
La libido narcissique n’est en effet pas simplement de l’homosexualité
sublimée (cette sublimation n’en est qu’un exemple) elle est au départ
centrée sur le moi et sur son idéal et l’idéal fonde une certaine socialité,
1celle que Freud analyse dans Psychologie collective et analyse du moi . On
connaît cette thèse célèbre qui articule l’état amoureux, l’hypnose et la vie
sociale : pas de lien social sans phénomène de foule, et pas de
phénomène de foule sans obéissance aveugle à un leader, objet venu se
substituer à l’idéal du moi de chacun des membres de cette foule, comme
dans l’extase amoureuse ou l’état hypnotique. Le lien social, ce serait
l’effet de l’idéalisation narcissique.
Mais cette réponse à la question restera verbale tant qu’on ne montrera
pas concrètement comment la libido narcissique agit pour assurer le
contrôle des pulsions et ce n’est pas facile car on est dans le cas
paradoxal d’une pulsion se contrôlant elle-même ! Si cette libido est
« neutralisée », elle ne se distingue plus des « pulsions du moi » et du
« principe de réalité », et on ne comprend pas comment elle peut être
assez puissante, et si, comme nous, on la pense comme intacte, on ne
comprend pas comment elle peut assurer la liaison ! La solution est qu’il
existe une forme de la libido non neutralisée spécifique du narcissisme et qui a des
effets de liaison. Sa structure est très différente de celle qui impulse la
sexualité infantile : au lieu de se disperser dans de multiples zones
érogènes et autant de pulsions et d’objets partiels, elle a d’emblée pour objet
l’unité du moi. Nous avons commencé à la dégager dans La Spirale du
regard : l’exhibitionnisme reprend à son compte une unité conférée par le
regard de l’autre et le voyeurisme unifie le spectacle que le sujet se
2donne . Le narcissisme, passion du lien, cherché à travers la lutte pour la
reconnaissance ? Nous verrons qu’Adler tourne autour de cette solution
avec son concept de « protestation virile », que nous aurons de bonnes
raisons de nommer plutôt « protestation active ». Il ne lui manque qu’une
prise en compte plus assurée de la libido, mais il a le mérite de ramener
sans cesse Freud à la considération du problème de l’identité personnelle
et de l’affirmation de soi.
Si nous articulons la « protestation active » d’Adler et le narcissisme de
Freud, tiendrons-nous l’explication ultime ? Nous en aurons
certainement une partie, mais deux problèmes subsisteront : l’énergie

1 S. Freud, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
2 Ainsi, le désir hégélien de la reconnaissance serait fondé dans une libido sui generis, ce
qui rendrait compte de son indomptable énergie.
16 d’une forme de libido est-elle suffisante pour endiguer celle d’une autre
de ses formes et celles de toutes les autres pulsions qui viendraient
l’affronter ? Et cette libido narcissique centrée sur l’unité est-elle capable
de rendre compte du lien social, lequel, vital pour l’homme selon Adler,
repose sur une prise en compte des autres ? On a vu que la logique spéculaire
du narcissisme fait que l’on ne produit, en fait de lien, que
l’agglutinement psychique de la foule.
Ou alors, dernière hypothèse, une autre pulsion est ici décisive, une
pulsion capable de « pousser au lien » avec la même force que l’état
amoureux, l’hypnose ou l’état de foule, mais sans relever de la logique
narcissique. Adler n’affirme pas l’existence d’une telle pulsion, mais il a
posé avec une force remarquable la question de la libido elle-même, de son
existence et de son essence. Il a violemment critiqué l’usage de ce terme par
Freud et pointé l’ambiguïté redoutable : il désigne à la fois le désir sexuel
et l’amour, ce qui présuppose que c’est la même chose. Or cette idée
heurte profondément le sujet amoureux et ce n’est peut-être pas à tort.
Adler a mis en avant la terrible détresse du nourrisson humain et son
besoin incoercible de lien. Et il a eu le mérite de pointer sans cesse
l’énigme de ce qui fait le ciment de la socialité. On peut penser que c’est
l’amour qui donne la force de continuer à vivre, mais qu’entend-on par
1là ? Il nous faudra reposer, bien longtemps après son introduction
théorique, la question de la pulsion d’attachement, pour mieux être à
même de cerner l’origine du développement psychique, et jeter un pavé
dans la mare où s’ébattent les tenants de l’affrontement sectaire,
freudiens contre lacaniens, adeptes de Bowlby contre freudiens, et
lacaniens contre tout le monde.
Venons-en, maintenant, au deuxième plan de notre réflexion sur la
question de la puissance des forces de liaison et de contrôle du moi.
L’enjeu de cette recherche est autant éthique que psychanalytique. Il ne
nous faut pas, en effet, tomber dans une nouvelle vénération en
installant Narcisse à la première place du panthéon psychanalytique.
Nous avons assez souffert à cause des démagogues qui ont transformé la
découverte freudienne du désir refoulé en idéologie du désir, sur lequel,
bien entendu, n’est-ce pas, il « ne fall[ait] pas céder », pour répéter leur
geste. Comme la séduction pulsionnelle, la séduction narcissique nous fait

1 Les psychanalystes n’ont pas toujours ignoré cette question, mais ils l’ont rarement
abordée de front, car elle les gêne. Il y a un bel ouvrage de Christian David, L’Etat
amoureux (Paris, Payot, 2002). Il a tenté de montrer qu’il y avait un aspect créateur
dans l’amour, mais sans interroger suffisamment, à notre sens, le cadre théorique
psychanalytique habituel.
17 advenir à l’humanité, mais elle porte en elle le risque de son contraire, l’inhumain.
Les philosophes connaissent bien cette question, ils ont assez réfléchi sur
les passions pour cela. Celui qui serait incapable de connaître le délire
passionnel ne serait pas un sujet humain, mais celui qui se livre sans frein
à ses passions ne l’est pas non plus. Dans ses meilleurs moments,
Nietzsche a accepté d’endurer cette banalité philosophique (si contraire
au narcissisme !) et de prôner, comme Aristote, une éthique de la
1mesure . Mais Freud n’a pas été en reste, il a laissé à Groddeck l’apologie
de l’inconscient et s’est fixé comme tâche de mieux le connaître pour
nous permettre de mieux le contrôler : philosophant, malgré qu’il en ait,
il a dégagé ce qu’il pensait être le but de notre existence, et qui est de voir
mûrir notre désir de telle sorte qu’il s’accorde avec l’exigence éthique du
2respect de l’autre . Si on fait, comme nous, du narcissisme un destin
pulsionnel central pour penser le lien social, doit-on pour autant le poser
comme un principe d’authenticité et de liberté ?
La question du narcissisme rejoint ici celle de notre rapport aux pulsions
en général. Nous avons mentionné l’hypothèse freudienne d’une
dérivation du ciment de la socialité à partir du narcissisme et de la
transformation de l’idéal du moi en soumission idolâtre à un leader aimé.
Ce serait donc par érotisme inhibé et transformé en vénération
amoureuse que nous nous mettrions à obéir aux pouvoirs politiques et
aux lois. Cette analyse est belle et au moins partiellement pertinente,
mais a pour conséquence que ce lien est, en son fondement,
pathologique, et que, dans les faits, cette pathologie peut tout envahir :
cela donne, on l’a compris, le pouvoir charismatique et la folie meurtrière
régnant chez les sujets hypnotisés. Or cette approche n’est-elle pas
unilatérale ? Ne peut-on parler d’un lien social moins sauvage et, osons le
mot, plus authentique ? La logique narcissique de la foule ne
s’impose-telle pas seulement dans les périodes de crise, lorsque ce second type de
lien commence à faire défaut ?
C’est une autre manière de reposer la question de la pulsion
d’attachement. Si, en effet, on admet cette hypothèse d’un autre
fondement du lien, sur quoi peut-il reposer ? Au départ, le narcissisme,
quoique relevant d’une séduction, n’est pas orienté vers l’autre : c’est soit
le repli sur notre « enveloppe » personnelle, soit la réduction de l’altérité
qui fait l’autre ou par laquelle il se fait autre pour le ramener à un double,
selon la dialectique de l’idéal. Nous avons cependant montré que l’on

1 C’est le cœur de notre interprétation de son œuvre, voir la deuxième édition de
Nietzsche et la question du moi.
2 Voir La Spirale du regard.
18 peut s’extraire de ce piège et construire une altérité plus conforme à la
1réalité . Se dégagerait ainsi une relation avec autrui compatible avec le
souci de soi. Mais cette transformation du narcissisme ne peut pas être
spontanée : faire de l’autre avec du double ne va pas de soi ! La question
de la source pulsionnelle de l’orientation vers autrui revient donc encore,
lancinante. Devrons-nous oser répondre par l’amour, compris comme
élan vers l’autre indépendant de la libido, et Adler, le théoricien de
l’affirmation de soi envers et contre tout, nous incitera-t-il à le faire ?

1 Rappelons que René Zazzo a étudié cet itinéraire vers l’altérité, dans son livre Les
Jumeaux, le couple et la personne, Paris, puf, quadrige, 2005.
19








PREMIERE PARTIE : LA RUPTURE
ENTRE FREUD ET ADLER,
UNE QUESTION DE PERSONNES ?





CHAPITRE I :
HISTOIRE D’UNE DISSIDENCE

Commençons par les éléments biographiques pouvant éclairer ce qui
s’est passé entre Freud et Adler, de l’euphorie des premières séances de
Vienne à la violence presque haineuse de l’affrontement final.
Esquisse d’un portrait d’Adler
Né dans une proche banlieue de Vienne, le 7 février 1870, Alfred Adler
est issu, tout comme Freud, d’une famille juive n’ayant pas vraiment
réussi d’un point de vue financier. Il était le second des six enfants de
Léopold Adler, commerçant en grains, et de Pauline Beer.
Il eut une enfance difficile : atteint de spasmes de la glotte, il dut
apprendre à se contrôler pour ne pas avoir de suffocations. Souffrant de
rachitisme, il ne put qu’assez tard aller partager des jeux avec ses
camarades, bien qu’il ne fût pas psychologiquement inhibé sur ce terrain.
Il essayait de prendre pour modèle son frère aîné Sigmund, né en 1868.
Son jeune frère Rudolf décéda près de lui, et lui-même vit son existence,
à l’âge de quatre ans, menacée par une pneumonie grave dont il faillit
mourir. Il avait tout à fait conscience de cette infériorité organique et
s’est même demandé, plus tard, si elle n’avait pas influencé
excessivement ses théories, preuve d’un bel esprit critique.
Cette enfance explique peut-être deux grands thèmes adlériens : le
sentiment de faiblesse et d’impuissance face à la mort et la capacité de
réagir à l’angoisse et de relever le défi du destin, deux motifs qui se
nouent dans l’histoire du faux souvenir rapporté par celui qui fut son
1disciple et ami, Manès Sperber : Adler aimait raconter qu’enfant, il avait
très peur de passer devant un cimetière pour aller à l’école, mais qu’un
jour il avait pris la décision d’en finir avec l’angoisse et avait escaladé le
mur de ce cimetière, se retrouvant aussitôt guéri. Il dut un jour convenir
que ce souvenir était inventé, mais cette invention en dit long sur lui. Il
raconte aussi (et ce souvenir, lui, n’est pas fictif) que, lors de
l’enterrement de son frère cadet, sa mère éplorée sourit faiblement à son
grand-père qui tentait de la consoler et qu’il pensa qu’il ne lui
pardonnerait jamais ce sourire. Ce ressentiment était pour lui la preuve
qu’il concevait déjà l’horreur de la mort. Manès Sperber écrit d’ailleurs
qu’à cinq ans il avait dû entendre une conversation entre son père et le

1 Ami jusqu’à une certaine époque, du moins. On en reparlera.
23 médecin de famille, conversation qui pouvait lui laisser croire que son
décès était imminent.
C’est peut-être pour réagir à cette angoisse qu’il conçut le désir de lutter
contre la maladie et la mort en devenant médecin. Quand il était enfant,
le médecin qu’on appelait à son chevet lui paraissait l’homme le plus
1puissant du monde, plus puissant même que ses parents . Il révérait la
puissance humaine plus que la divine : sa famille célébrait les fêtes
religieuses, mais sans trop de ferveur. Son père était venu à Vienne du
Burgenland, province « de peu de substance juive ». Ce judaïsme « pâli,
faible en contenu et borné dans ses formes », ne suffisait sans doute pas
à gérer l’angoisse de la mort. D’ailleurs, dans le quartier qu’ils habitaient,
il y avait peu de juifs et l’identité juive ne devait pas être prégnante pour
lui. Ce n’était pas un esprit religieux : Manès Sperber écrit même que,
totalement dépourvu de foi, il était « l’athée le plus radical » qu’il eut
2rencontré ! Il considère que sa conversion au protestantisme n’a eu
aucun sens religieux mais trahissait une « fuite devant le judaïsme », le
désir de s’intégrer à une communauté reconnue en quittant la condition
d’exception du juif. Cette conversion lui a d’ailleurs posé un réel
problème car il méprisait ceux qui abandonnaient cette identité par
opportunisme. Il pense que Freud ne lui avait pas vraiment pardonné
son baptême catholique, qui avait précédé sa conversion au
protestantisme. Pour cette raison et pour d’autres encore ils n’ont jamais
été amis intimes. Cherchant à pénétrer les raisons profondes de cette
conversion, Sperber en trouve une essentielle : Adler, au contraire de
Freud, se sentait avant tout Viennois et il était logique qu’il veuille se
fondre dans la population de cette ville prestigieuse. On comprend en
tout cas que, devant la crainte de la mort, une parade plus humainement
concrète que la religion comme la médecine lui ait parue préférable.
Par ailleurs, pour un enfant des faubourgs, un tel désir témoigne d’une
volonté de s’élever au-dessus des autres. Pour cela il eut à relever le défi
d’un retard scolaire en mathématiques. Son instituteur alla jusqu’à
conseiller l’orientation vers un métier manuel. Mais il se sentait compris
par son père (alors qu’il trouvait sa mère froide et distante) et, fort de son
appui, il travailla courageusement. Il fit même taire, un jour, les railleurs
de sa classe en trouvant la solution d’un problème difficile et, à partir de

1 Manès Sperber, Alfred Adler et la psychologie individuelle, tr. fr., Paris, Gallimard, 1972, p.
39-40.
2 Ibid, p. 55-57. Il signale néanmoins que, dans ses derniers écrits, il se rapprochait un
peu de la religion.
24 1là, devint bon en mathématiques . C’est un premier exemple de défi
lancé au destin et remporté héroïquement sur lui. Il aimait évoquer le cas
du lièvre qui, dos au mur, se défend avec le courage d’un lion. Et le lion
Adler réussit ! Malgré les difficultés économiques de la famille, il obtint le
grade de docteur en médecine en 1895, non sans avoir pris le temps de
s’intéresser au chant, à la littérature, à la philosophie, et il accumula une
solide expérience clinique soit en médecine générale, soit en
ophtalmologie.
Ayant fréquenté le même Gymnasium que Freud, il décida, donc, de suivre
des études médicales à peu près semblables. Pendant celles-ci, il
fréquenta le groupe de L’Association des étudiants socialistes, dont il devint
même l’un des dirigeants, et s’intéressa à l’analyse marxiste de la société.
En 1897, il épousa Raïssa Epstein, une jeune étudiante acquise aux idées
de gauche en faveur de l’émancipation féminine. Elle était venue étudier
en occident, aux universités accueillantes pour les jeunes russes. C’est
probablement au cours de meetings viennois qu’elle fit sa connaissance.
Ils eurent quatre enfants, Valentina, Alexandra, Kurt et Cornelia. Raïssa
lui fit rencontrer Léon Trotsky, futur fondateur de la quatrième
Internationale communiste.
Dès 1898, il publia La Santé et le métier de tailleur. Cet ouvrage se veut le
reflet des pathologies dues aux difficiles conditions sociales de ses
patients. Adler demande que l’on n’étudie pas l’homme en tant
qu’individu mais en tant que produit social. Dans son ouvrage de 1907,
Étude sur l’infériorité des organes, ce qui l’intéressait était la faculté des
organes de se différencier par leur fonctionnement et l’importance des
facteurs psychiques dans cette différenciation. On verra tout cela en
détail, mais ces travaux révèlent un côté très important de son univers
psychique : contrairement à Freud, qui s’est pensé comme un individu
considéré comme un étranger par les antisémites viennois, marginalisé, et
ne pouvant compter que sur lui-même, Adler a, dès l’enfance, et malgré
ses déficiences physiques qui l’en avaient, au départ, empêché, vécu dans
la rue avec tout un groupe de camarades : il a éprouvé un « sentiment
d’appartenance » et « se savait membre d’une communauté qui devait lui
apparaître comme sa communauté naturelle ». L’approche du fait humain
par le biais de la sociologie et l’accent mis sur l’environnement social ont
ainsi acquis pour lui une sorte d’évidence.
Longtemps médecin généraliste (la clientèle de son cabinet de médecine
générale était alors composée des habitants d’un quartier défavorisé de
Vienne, le Prater), Adler collabora à un journal médical viennois. Sperber

1 Du moins d’après Manès Sperber, ibid, p. 41.
25 pense qu’il a dû entendre Freud exprimer ses idées pour la première fois
lors d’une conférence devant l’Association des Médecins viennois, en
1899 ou 1900. Il estime que les deux hommes avaient comme point
commun (malgré les différences signalées plus haut), d’être des juifs issus
de la petite bourgeoisie et désireux de s’élever dans la société. Il
connaissait peut-être L’Interprétation des rêves, parue en 1900, mais on sait
que Freud s’était plaint du peu de diffusion de l’ouvrage. Toujours est-il
qu’il rédigea un article en faveur de Freud et que ce dernier lui répondit
1en louant cet écrit . Adler entre alors dans son cercle et y participera
pendant des années. A l’inverse de Freud, il veut rester médecin avant
tout. Son objectif se révèle très pragmatique. En 1906, il fait une
intervention, Les bases organiques de la névrose, appuyant sur l’intérêt d’une
médecine psychosomatique. Mais le présenter uniquement ainsi serait
trompeur, car on va voir que le corps n’aura vite plus cette importance
extrême.
Peu à peu, il va s’éloigner des conceptions freudiennes jusqu’à en devenir
un farouche adversaire. Il nous faudra en comprendre les raisons, mais
poursuivons le récit de sa vie avant de revenir sur cette crise. La guerre,
par sa cruauté, va lui révéler l’idée d’un « front de la vie » et lui inspirera
de prendre une part importante à l’effort viennois en faveur de
l’éducation. Mu par son idéal sociétal, il s’intéresse davantage, à partir de
1911, aux problèmes de ce type. L'entre-deux-guerres est une période où
se développe sa « psychologie individuelle ». Agrégé à l’Institut de
pédagogie de Vienne en 1924, il met en pratique une idée qui lui est
chère depuis ses débuts : un médecin ne doit pas se contenter de soigner,
il doit avoir un rôle préventif et être aussi éducateur. On lui doit les
premières consultations médico-pédagogiques, occasion de formation
des maîtres autant que prévention des troubles mentaux chez les jeunes.
Ses disciples fondent des jardins d’enfants. Dans le cadre de la réforme
scolaire de Vienne, environ trente services de conseils pour l'éducation
peuvent être ouverts dans cette ville par lui et ses collaborateurs. En
1920, il était devenu directeur de la première clinique viennoise consacrée
2à la psychologie de l'enfant et finalement, plus tard , travaillera à l’École
expérimentale de l’équipe Oskar Spiel, Birnbaum, et Scharmer, dans l’un
des quartiers les plus pauvres de Vienne. Il ouvre des consultations aussi
bien pour les enseignants que pour les parents et les élèves. Désireux de
gommer la relation dominant/dominé, il abandonne le divan freudien et

1 Ibid, p. 42 -56.
2 De 1931 à 1934.
26 prône non seulement une consultation en face-à-face mais sur des sièges
de même hauteur, de même forme et de même dimension.
À partir de 1926, Adler se rend régulièrement aux États-Unis, il a une
chaire de professeur invité à l’université Colombia et sa doctrine devient
populaire. Ce sont plus de deux mille personnes qui ont dû participer au
cinquième grand congrès international pour la psychologie individuelle
organisé à Berlin par Arthur Kronfeld. En route pour l’Amérique, il
donne une conférence en Sorbonne, ou l’un de ses auditeurs est le jeune
Jean Paul Sartre. Face à la situation menaçante en Europe, il va s'établir
en 1934 aux États-Unis. Ses élèves sont pourchassés par le régime nazi.
En 1935 paraît pour la première fois l'International Journal of Individual
Psychology, rédigé en anglais. Il entreprend encore des voyages pour des
conférences en Europe. C'est au cours d'un de ces voyages qu'il meurt
d'une défaillance cardiaque, le 28 mai 1937, à Aberdeen, à l'âge de
soixante-sept ans. Il avait pressenti la fin tragique de sa fille aînée en U.
R. S. S suite aux procès de Moscou, et l’asservissement d’une partie
importante du vieux continent par le nazisme.
Mais venons-en à ses relations avec Freud, et cherchons l’origine exacte
du différend qui conduisit à l’affrontement. Lors des célèbres discussions
viennoises du mercredi, Freud, au début, apprécie Adler et admet qu’il
exprime des points de vue un peu différents du sien, mais les choses
vont se dégrader irrémédiablement. La rupture définitive avec Freud
intervient dès 1911, deux ans avant celle avec Jung.
Chronologie de la crise
Tout commence donc au congrès de Nuremberg, au printemps 1910.
Ferenczi, porte-parole de Freud, transmet les propositions de création
d’une Association psychanalytique internationale avec Jung pour
président à vie. Il assortit son discours de critiques virulentes de la
Société psychanalytique de Vienne. Les viennois, ulcérés, se réunissent
en urgence pour élaborer une réponse exprimant leur indignation. Freud
débarque dans cette réunion, en proie à une terrible colère, et ne mâche
pas ses mots : « Vous êtes juifs, pour la plupart, et par là inaptes à gagner
des amis à la doctrine nouvelle. Les juifs doivent se contenter du
modeste rôle qui consiste à préparer le terrain. (…) Nous sommes tous
1en danger » . Jones écrit que, rejetant son pardessus, il s’exclame que ses
ennemis « seraient ravis de le voir mourir de faim » et qu’ils « le
2dépouilleraient même de [ses] vêtements » . Chez Peter Gay, cela donne

1 Wittels, Freud, p. 140, cité par P. Gay, Freud, une vie, tr. fr. Paris, Hachette, 2002, I, p.
352.
2 Jones, La Vie et l’œuvre de Sigmund Freud, Paris, Puf, 2002-2006, t. II, p. 72-73.
27 que Freud saisit les revers de sa veste et que c’est sa chemise que ses
ennemis lui arrachent. La scène, en tout cas, est très dramatique. Un
autobiographe de Stekel prétend même que des larmes coulent sur ses
1joues . C’est, semble-t-il, une question de vie ou de mort : les suisses
doivent sauver la psychanalyse. Le traumatisme narcissique des Viennois
n’est pas à prendre à la légère. Freud, qui admire Annibal et s’est toujours
2voulu un héros Juif , aurait dû mesurer la brutalité de la trahison. Il s’est
d’ailleurs reproché, comme à Ferenczi, de n’avoir pas tenu compte de
l’effet que cela produirait. Les viennois « n’étaient pas absolument
convaincus de la réalité des dangers qu’invoquait Freud » et même le
fidèle Hitschmann s’inquiétait de la différence qui les séparait des suisses
3« en tant que race » .
Lorsque la Société psychanalytique de Vienne se réunit en avril 1910
pour faire le bilan du congrès, l’atmosphère est plus détendue et des
compromis sont passés. Freud nomme Adler président de la société et
propose de créer le Zentralblatt für Psychoanalysis avec Adler et Stekel
comme corédacteurs en chef. Lui-même reçoit le titre de « conseiller
scientifique ». Il invoquera ensuite tout cela pour dénoncer comme
infondées et pathologiques les accusations d’Adler d’avoir été persécuté.
En réalité, comme il l’avoua à Ferenczi, il avait offert la direction à Adler
« non par affection ni estime » mais parce qu’il avait « une certaine
envergure » et qu’on pourrait « le contraindre à collaborer à la défense du
4territoire commun » .
Jung est un peu responsable de cette situation tendue car il se dispute
avec les deux autres et ce qui fait enrager Freud est qu’il doit gérer leurs
différends en perdant son précieux temps : « Adler et Stekel m’ont fait
passer des moments atroces. J’espérais qu’on en arriverait à une franche
5séparation, mais cela traîne... » Les deux hommes démissionnent lors
d’une réunion du comité, en 1911, et on demande à Freud de reprendre
la présidence. Une motion est votée, exprimant l’espoir de voir les
dissidents rester dans la Société et affirmant que les vues d’Adler ne sont
pas incompatibles avec la psychanalyse. Adler reste membre de la Société
jusqu’à une dernière apparition, le 24 mai de cette même année. Freud le
prie de se démettre de ses fonctions de directeur du Zentralblatt, ce qui a
pour conséquence qu’il fait présenter par son avocat des exigences jugées

1 Cité par P. Gay, op. cit., t. I, p. 595.
2 Didier Anzieu, L’Auto-analyse de Freud, Paris, puf, 1998.
3 Peter Gay, op. cit., p. 352, 354.
4 Ibid., p. 355. Lettre à Ferenczi du 3 avril 1910.
5 A Ferenczi, le 23 nov. 1910.
28 par Freud inacceptables. Finalement Adler quitte la Société. Freud
déclare rester en bons termes avec Stekel, qui s’est « constamment
1montré loyal » . Une réunion à trois, avec Jekels, est organisée pour faire
revenir Adler sur sa décision, sans succès. Il crée un nouveau groupe, la
2« Société pour la psychanalyse libre » .
Freud pense profiter de la réunion de la Société de Vienne de l’automne
pour « se débarrasser de la bande d’Adler ». Il énonce l’incompatibilité
des deux sociétés et somme les membres de choisir. Six partisans d’Adler
le suivent. Voici le commentaire de Freud, adressé à Jung :
« Un peu fatigué du combat et de la victoire, je vous annonce que
j’ai forcé hier toute la bande d’Adler (6 hommes) à quitter
l’Association. J’ai été tranchant, mais à peine injuste. Ils ont fondé
leur propre association (…). Ils insistent néanmoins sur leur droit
de rester chez nous, afin bien entendu de se pourvoir en parasites
de stimulations et de matière à fausser. J’ai rendu cette symbiose
3impossible » .
Comme les adlériens réclament le droit de rester dans la Société de
Vienne, Freud refuse, les accusant de vouloir la parasiter. En juin 1911, il
indique à Jung qu’il s’est « enfin débarrassé » d’Adler, mais, c’est
4amusant, il écrit « sans fin » au lieu d’enfin » . Son inconscient savait que
le fantôme du dissident le hanterait encore longtemps... L’antipathie
entre les deux hommes était alors devenue définitive, et il suffira qu’une
conception de Jung ressemble à celles d’Adler pour qu’elle soit
disqualifiée : le 23 mai 1912, en effet, Freud note une « fatale
ressemblance » entre la conception jungienne de l’interdit de l’inceste
avec un théorème adlérien énonçant que le complexe d’Œdipe du
névrosé est « arrangé » et qu’il cache la peur. Ce théorème étant selon lui
« fou » et « fondé sur un incompréhension totale de l’inconscient », le
5rapprochement suffit à jeter le discrédit sur Jung . Ce dernier, d’ailleurs,
accuse le coup, car il persiste à cette époque, du moins en apparence, à
partager la condamnation sans nuance et sans appel du dissident par
Freud : « Le parallèle avec Adler est une pilule amère, que j’avale sans
6souffler mot. Il me faut sans doute accepter cela comme un fatum » .

1 Lettre à Ferenczi, 5 juillet 1911.
2 E. Jones, op. cit., II, p. 141.
3 S. Freud, C. G. Jung, Correspondance, t. 2, tr. fr. Paris, Gallimard, 1975, p. 203.
4 Peter Gay, op. cit., I, p. 360 ; p. 361.
5 Correspondance avec Jung, op. cit., II, p. 278. Bien entendu on examinera cette
discussion.
6 Le 8 juin 1912, ibid., II, p. 279.
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