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Afrique:

l'irruption

des Pauvres

L'Afrique

à l'Harmattan

(dernières parutions)

AMIN Samir : L'Ethnie à l'assaut des Nations (Yougoslavie, Éthiopie), 160p. ANTONIOLI Albert: Le droit d'apprendre - Une école pour tous en Afrique, 186 p. CAMILLERI Jean-Luc: Dialogue avec la brousse-village, ethnie et développement, 160 p. DIGEKISA PILUKA Victor: Le Massacre de Lubumbashi, Zaïre, 11-12 mai 1990 - Dossier d'un témoin-accusé, 416 p. DIOUF Makhtar : Sénégal - Les ethnies et la Nation, 224 p.
DORLODOT / AMOS: « Marche d'espoir»

-

Kinshasa

16 février

1992

- Non-violence pour la Démocratie au Zaïre, 320 p. DUPAGNE Yannick : Coopérant de l'Éducation en Afrique - L'expérience camerounaise d'un directeur de collège, 192 P. FARES Zahur : Afrique et Démocratie, espoir et illusions, 192 p.
GOOSSENS, MINTEN, TOLLENS : Nourrir Kinshasa

nement local d'une métropole africaine, 416 p. JACQUIN Claude: Une gauche syndicale en Afrique du Sud (1978-1993), 240 p. KABALA Matuka David: Protection des écosystèmes et développement des sociétés - État d'urgence en Afrique, 276 p. KAMGANG Hubert: Au-delà de la Conférence nationale, pour les ÉtatsUnis d'Afrique, 250 p. KOFFI Ehui Bruno: Le pouvoir de la brousse-ni démocratie ni développement sans les paysans organisés, 260 p. KOULIBAL Y Mamadou : Le libéralisme, nouveau départ pour l'Afrique noire, 224 p. KOUMOUE Koffi Moïse: Politique économique et ajustement culturel en Côte-d'Ivoire, 140 p. MBONIMP A Melchior: Ethnicité et démocratie en Afrique, vrais et faux problèmes, 160 p. MOFFA Claudio: L'Afrique à la périphérie de l'Histoire (traduit de l'italien), 392 p. MOUKOKO Priso : Cameroun/Kamerun - La transition dans l'impasse, 172 p. MZALA: Afrique du Sud - Buthelezi et l'lnkatha - Le double jeu, 360 p. PERRET Thierry: Afrique, voyage en démocratie - Les Années chacha, 360 p. PROSPER Jean-Georges: L'Île Maurice au sommet de la vague économique francophone, 192 p. RYCKMANS André et MWELANZAMBI Bakwa : Droit coutumier africain - Proverbes judiciares Kongo (Zaïre), 400 p. SIKOUNMO Hilaire: Jeunesse et éducation en Afrique noire, 172 p.
STREN et WHITE: Villes africaines en crise

- L'approvision-

-

gérer la croissance

urbaine

au Sud du Sahara, 272 p. WEISS Herbert: Radicalisme rural et lutte pour l'indépendance au CongoZaïre - Le cas du Parti Solidaire Africain, 372 p. YAMEOGO Hermann: Repenser l'État africain - Les dimensions et prérogatives, 256 p. Etc.

Jean-Marc

ELA

AFRIQUE

L'IRRUPTION

DES PAUVRES

Société contre Ingérence, Pouvoir et Argent

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Jean-Marc Ela est né à Ebolowa au Cameroun. Il a étudié dans les universités de Strasbourg et ParisSorbonne. Docteur d'État habilité en sciences sociales. Maîtres de conférences, il enseigne la sociologie à Yaoundé I ; professeur invité à l'Université Catholique de Louvain-IaNeuve en Belgique. Ses autres ouvrages: La plume et la pioche, C.L.E., Yaoundé, 1971. Le Cri de l'homme africain, L'Harmattan, Paris, 1980 (trad. néerlandaise et anglaise). L'Afrique des villages, Karthala, Paris, 1982. Voici le temps des Héritiers. Églises d'Afrique et voies nouvelles, en collaboration avec R. Luneau, Karthala, 1981 (trad. italienne). La ville en Afrique noire, Karthala, Paris, 1983. De l'assistance à la libération - Les tâches actuelles de l'Église en milieu africain, Centre Lebret, Paris, 1981 (trad. allemande et anglaise). Ma foi d'Africain, Karthala, Paris, 1985 (trad. allemande, anglaise et italienne). Pede et liberazione in Africa, Cittadella Editrice, Assisi, 1986 (trad. espagnole). Ch. A. Diop ou l'honneur de penser, L'Harmattan, Paris, 1989. Quand l'État pénètre en brousse... Les ripostes paysannes à la crise, Karthala, Paris, 1990. Le message de Jean-Baptiste - De la conversion à la réforme dans les Églises africaines, C.L.E., Yaoundé, 1992. Restituer l'histoire aux sociétés africaines - Pour la promotion des sciences sociales en Afrique, l'Harmattan, Paris, 1994.
Couverture: Une foule au Kenya (d'après une photo
@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2348-5

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CIRIC)

En hommage

à la mémoire du Professeur Antoine ELA qui nous a ouvert tant de chemins...

INTRODUCTION

FAUT-IL RAYER L'AFRIQUE DE LA CARTE DU MONDE?

Bousculé par l'urgence des défis qui acculent de nombreux intellectuels africains à choisir entre l'exil et la misère (1), le chercheur ne peut se dérober à la nécessité de soumettre l'état du continent noir à un effort global de réflexion et d'analyse afin de mieux comprendre ce qui nous advient et, peut-être, trouver une issue aux impasses actuelles. De nouvelles tâches s'imposent à la recherche africaine en cette fin de siècle. Ces tâches doivent être assumées au moment où, dans l'opinion mondiale, en ce qui concerne l'Afrique, il n'est trop souvent question que de famine et de sida. Car, tout se passe comme si l'on ne devait accorder d'intérêt qu'aux événements qui rentrent dans la catégorie des malheurs dont souffrent « ces pauvres noirs ». Dans les lieux du discours où le regard de l'autre reste le savoir du maître, l'on tend à évacuer soigneusement et à passer sous silence tout ce qui touche à la vie quotidienne. Ce « traitement» nous pousse à mettre à jour les choses que l'on cache... Au-delà des visions misérabilistes, il faut réapprendre à porter un autre regard sur l'Afrique. Dans cette perspective, l'on doit prendre en compte le vécu quotidien à travers les turbulences qui ébranlent les systèmes politiques dans un contexte de crise économique où les tensions s'aggravent entre l'État et la société. Si l'on veut bien reconnaître que les bouillonnements d'une Afrique en gestation sont un défi à notre
(I) Voir A. Mbembé, « Écrire l'Afrique à partir d'une faille », in Politique africaine, 51, 1993, pp.69-97. 7

intelligence, il s'agit de s'imposer le retour au concret et d'accepter de descendre dans les « bas-fonds» où vit le peuple pour penser l'avenir à partir des failles et des contradictions qui restent explosives. Car, toute tentative de canaliser l'ensemble des dynamiques sociales sur un mode monolithique est désormais vouée à l'échec en Afrique Noire. Partout, les conduites d'opposition sont au centre de la vie sociale depuis l'avènement du pluralisme politique qui impose une culture du désaccord. En fait, alors que les régimes établis se sont acharnés à mettre au pas de nombreux acteurs à travers des appareils de contrôle, nous assistons à un brusque retour des comportements et des réflexes refoulés jadis par les structures de domination politique. Aujourd'hui, des hommes et des femmes lèvent la tête et affrontent la réalité massive de la violence des pouvoirs qui tuent. Au Cameroun, avec la baisse drastique des salaires qui témoigne de la faillite d'un régime mettant à nu son impuissance par des mesures impopulaires (2), les agents de l'État sortent enfin de la torpeur. Les cadres qui ont longtemps mis leurs ressources au service d'un système politique qui n'a pas su briller par ses méthodes de gestion et de gouvernement, commencent à déchanter (3). En peu de temps, l'on est passé du « syndicalisme de participation» au syndicalisme de revendication! La main-d'œuvre intégrée aux mécanismes d'exploitation au cours des années de domination politique (4), s'organise en puissants groupes de pression. C'est une véritable « résurrection des morts» (5). Voici qu'un peuple émasculé par un régime de fer réveille son potentiel critique qui, seul, peut lui permettre de résis-

(2) J .M. Éla, « Pour sortir du chaos, changer la culture et la politique au Cameroun », in Le Messager, n° 338, 15 décembre 1993, pp. 14 et 15. (3) Sur ce sujet, lire « Contestations tous azimuts: Enfin les fonctionnaires », in Le Messager, n° 336, 6 décembre 1993, pp. 4-6. (4) J.F. Bayart, L'État au Cameroun, Paris, 1979, p.244. (5) Lire « La chronique à tout vent sur "la résurrection des morts" », in Le Messager, art. cit. p. 2. 8

ter à la tentation de la résignation. Un vaste mouvement social est en cours sous le choc de la misère rampante à laquelle n'échappent plus les médecins (6) ou les magistrats (7) qui, après les enseignants déterminés à revendiquer leurs droits (8), protestent contre la « clochardisation» des fonctionnaires. Dans un pays devenu célèbre par le phénomène des «villes mortes », les grèves illimitées auxquelles nous assistons témoignent du « réveil social» qui fait partie d'un mouvement général de contestation socio-politique en Afrique. Après le Gabon, la Côte-d'Ivoire, le Niger ou le Sénégal qui furent naguère le théâtre de graves troubles sociaux, l'agitation qui ébranle le régime de Yaoundé ne fait que traduire le mécontentement des populations africaines souffrant de la baisse du pouvoir d'achat provoquée par les contraintes imposées par le FMI. Aggravées par les inégalités sociales qui se sont accentuées lors de la répartition des richesses, les situations de misère qui frappent aujourd'hui toutes les catégories sociales, ont atteint un seuil intolérable, dans des régimes corrompus où l'on vit en permanence au bord de l'explosion. Car, en dépit des apparences, l'Afrique n'est pas morte: c'est une marmite qui bout. Il arrive que les troubles qui éclatent soient d'une violence inouïe... On l'a vu naguère, à Bamako, au cours des affrontements qui ont mis fin au régime de Moussa Traoré (9). Rappelons-nous les scènes de pillages et de violences organisées au Gabon, ébranlé par les émeutes de 1990 (10). Tout peut arriver quand la rue gouverne dans une métropole africaine...
(6) Voir « L'ultimatum des médecins », in La Nouvelle Expression, n° 117, décembre 1993. (7) Lire: « Revendications salariales: les Magistrats lancent un ultimatum à Paul Biya », in Le Messager, n° 339, 20 décembre 1993, pp. 5-6 ; « La grève des magistrats a commencé », in Le Messager, n° 342, 5 janvier 1994, p. 6. (8) Cf. « Le débrayage continue dans l'enseignement public », in Le Messager, n° 336, 6 décembre 1993, p. 4. (9) Lire « Mali: la politique du carnage », in Libération, 25 mars 1991. (10) Cf. Le Monde, 27 mai 1990. 9

A cet égard, la réduction des salaires est devenue un dossier explosif dans les régimes où les plans d'austérité placent les élites au pouvoir dans l'incapacité de maîtriser les tensions et les revendications - sauf à lâcher du lest pour gagner du temps. Dans une Afrique soumise aux impératifs du FMI, il faut se demander si l'on ne s'achemine pas vers un état d'implosion dans la mesure où l'avenir de la pauvreté risque d'être placé sous le signe de la violence urbaine. Après les coups d'État qui ont été souvent sans grand contact avec la société civile, tout se passe comme si nous étions entrés dans l'ère des émeutes populaires. Il n'est pas nécessaire de procéder à l'évaluation quantitative de ces phénomènes qui se reproduisent dans les pays d'Afrique depuis la fin des années 70. Il suffit d'observer l'extraordinaire capacité de mobilisation dont les soulèvements témoignent dans les sociétés où ils éclatent. Nous avons déjà fait état de l'ampleur des violences qui les accompagnent. En dehors des conflits frontaliers et des insurrections régionales, il faut reconnaître l'importance des soulèvements populaires dans les sociétés en proie à des tensions explosives. On ne peut négliger ces grèves, révoltes et émeutes qui ne font que l'objet de recensions occasionnelles dans la presse. Ici, comme ailleurs, il convient de redonner toute sa valeur à la banalité. Car, ce qui apparaît comme un fait divers éclaire au grand jour les conflits majeurs autour desquels s'élabore une véritable «culture d'émeute» qui s'impose à l'attention. L'émergence de cette culture peut surprendre. Pour beaucoup d'observateurs, la patience, voire la passivité des peuples africains est légendaire. Aussi, ces observateurs ne comprennent-ils pas l'ampleur des manifestations contre les régimes politiques et les situations de misère régnant sur des peuples voués - semblait-il jusqu'ici - à la résignation. Depuis les années 60, l'on avait fini par oublier que dans l'histoire de l'Afrique Noire, l'arbitraire, les injustices et la domination ont été rarement subis dans la passivité. A travers les luttes et les résistances, les sociétés africaines ont mis en œuvre des pratiques de rupture avec l'ordre établi. Les 10

colonisateurs se sont heurtés jadis à des révoltes paysannes, au refus de l'impôt, à la désertion ou à la migration. Aujourd'hui, dans les villes, les grèves des élèves et étudiants, celles des syndicats non inféodés aux partis au pouvoir jouent le même rôle. Bien plus, devant des tyrans sanguinaires, de nombreux acteurs sont prêts à se jeter dans les conflits où ils n'ont rien à perdre: « On ira jusqu'au bout », disait-on naguère à Bamako au cours des émeutes dont la répression a fait tant de jeunes victimes (Il). Comme on peut le constater ici ou là, face aux défis du présent, les Africains désemparés se refusent à chercher la « libération dans l'imaginaire ». Si certains se ruent vers les religions de contrebande qui pullulent avec les nouvelles sectes en expansion, dans un contexte de perturbations et de déséquilibres où les Églises thérapeutiques se multiplient, d'autres retrouvent le goût du risque et le sens du combat dans les mouvements de protestation. Insistons sur l'ampleur des forces critiques qui interviennent dans les pays où le parti unique a étouffé toute conduite d'opposition ouverte. Les comportements actuels d'indiscipline s'inscrivent dans une tradition de résistance que les nouvelles générations réinventent à partir des lieux de mémoire, au cœur des conflits de notre temps. On le voit bien à travers les revendications politiques qui réactualisent un héritage de luttes dans un contexte où il n'y a plus de chefs charismatiques susceptibles d'être à l'abri d'une forte contestation populaire. Par la force des choses, une opinion publique est en train de naître et une opposition commence de relever la tête. Cette tendance s'accélère avec les métamorphoses de la pauvreté dans les villes africaines où l'État tend à décréter la misère au point d'en faire une institution nationale! Dès lors que les classes dirigeantes en viennent à légaliser les bas salaires sur la base des contraintes imposées par le FMI, il faut s'attendre à la colère des fonctionnaires dans

(11) Le Monde,

26 mars 1991, p. 3. Il

les pays endettés où les créanciers internationaux ont tendance à inclure les clauses de « flexibilité du travail» afin de pouvoir opérer des concessions sur de nouveaux prêts. Les agents de l'État se sont habitués à un rapport occasionnel et irrégulier à l'argent. Ils doivent désormais renoncer à des revenus élevés. C'est dans ce marché du travail en crise, où l'on s'oriente peut-être vers la fin du salariat, qu'il convient de situer les grèves illimitées, les contestations ouvertes, les formes d'absentéisme et de boycott qui se multiplient. De toute évidence, il n'y a plus d'« Afrique heureuse ». D'un bout à l'autre du continent, tous États confondus, la révolte gronde et les lendemains paraissent bien incertains. Au moment où les tendances de la restructuration du capitalisme déterminent les nouvelles situations de pauvreté en milieu africain, les émeutes urbaines incarnent la résistance des peuples soumis aux mécanismes d'exclusion étendus à l'échelle de la planète. Au-delà des scénarios de troubles qui alimentent les médias, il faut bien voir autre chose que la difficile naissance de la démocratie en Afrique Noire. En réalité, plus personne ne se réfère à la rhétorique de La Baule (12). Face aux fabuleux marchés et par temps de crise, que pèsent les convictions démocratiques dans les États qui admettent en leur sein la prolifération des exclus tandis que se multiplient les « rafles» contre les immigrés? Peut-être, la montée des intégrismes religieux constitue-t-elle une menace plus grave que la violation des droits de l'homme dans les pays où l'on a trop vite cru à la fin des dictatures? A la limite, si les népotismes africains à bout dé souffle doivent d'abord
(12) En juin 1990, lors de la traditionnelle rencontre franco-africaine réunissant les chefs d'État africains, tous antécédents confondus, avec le Président français François Mitterrand, celui-ci fit comprendre à ses pairs que l'Aide française qui leur est attribuée rimerait désormais avec leurs progrès en démocratie. La plupart des présents s'en offusquèrent et l'homme de la rue - tant l'africain que l'occidental - crurent alors que le Changement pour l'Afrique était vraiment advenu ce jour-là! Hélas, ce n'était que rhétorique, et la suite le prouva amplement... (note de l'éditeur).

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passer devant le FMI pour sortir du chaos, il faut renvoyer à plus tard les changements en profondeur, auxquels rêve une jeunesse impatiente. Dans les puissances occidentales où l'on revient à plus de réalisme, un consensus se dégage: « la démocratie peut attendre. L'ordre et le commerce d'abord» (13). Ainsi s'explique l'indifférence générale devant les impostures actuelles et les coups d'État du Burundi et du Nigeria (entre autres). Dans les sociétés de pénurie et de dictature où une bande de truands impose des sacrifices à des catégories sociales déjà éprouvées par les réductions des dépenses de l'État en matière d'éducation et de santé, on doit renoncer à croire que les Africains vont cultiver la vertu de la résignation. Ils ont trop conscience d'appartenir à un espace qui n'est déjà plus le « tiers-monde» mais le « hors-monde» ! Précisément, dans l'ère des exclusions où l'Afrique fait son entrée, l'irruption des pauvres se traduit par le soulèvement des hommes et des femmes qui prennent conscience de leur condition insoutenable. Explosant, pour ainsi dire, de l'autre côté de l'Histoire, ces masses sont confrontées à un monde dominé par l'argent. Du fond d'un tableau impressionnant de pauvreté, de menaces de destruction, voici qu'émergent des classes exploitées, des groupes marginalisés qui constituent le véritable symbole de l'Afrique d'aujourd'hui. Cette « irruption» se manifeste à travers les luttes sociales dans les villes-misères où la violence politique s'inscrit dans les dynamiques historiques qui déterminent l'avenir du continent noir. En ces temps d'austérité où la mort du pauvre est un fait très commun, les émeutes de la faim sont le langage des sociétés écartées du festin de la vie et des centres du pouvoir. Faut-il rayer l'Afrique de la carte du monde? Telle est, en définitive, la question insolente posée par les « insurgés»

(13) I. Ramonet, « Risibles démocraties », in Le Monde diplomatique, Décembre 1993 ; lire aussi C. Julien, « Le libéralisme contre la société: Complices ou insurgés? » id. 13

qui se refusent à devenir les « complices» d'un capitalisme en déroute, avec sa trinité: Capital-Travail-Aliénation. On est loin des images misérabilistes fabriquées par les Blancs dans ce qu'il est convenu d'appeler «l'Afropessimisme ». Les émeutes qui prolifèrent dans les États où la répression a longtemps provoqué une désertification syndicale montrent, avec évidence, que la vraie histoire des Noirs se passe ailleurs. Ces mouvements de protestation révèlent, en profondeur, la violence de la monnaie, l'emprise déstructurante du néo-libéralisme et l'ingérence-recolonisation dans un système mondial où des millions d'hommes et de femmes luttent pour leur place dans l'Histoire. On mesure l'enjeu de ces processus au niveau de l'analyse des réalités africaines. Il est désormais difficile d'observer l'Afrique sans explorer des « sociétés chaudes ». En assumant ici le poids du présent dans les champs d'analyse, on éprouve le besoin d'élaborer une autre « sociologie actuelle de l'Afrique noire» qui prenne en compte les turbulences que nous vivons. Il est nécessaire de renouveler les perspectives en assumant les contestations, les conflits et crises qui mettent en évidence l'impuissance des projets politiques qui n'ont pas, à ce jour, trouvé des réponses crédibles aux questions vitales et aux grandes espérances de la jeunesse africaine. La déconfiture de l'État et la décomposition progressive de nos pays dans les tensions sociales interpellent la recherche ainsi que la marginalisation de l'Afrique dans l'économiemonde. Il n'est plus possible de dédaigner les monstrueuses réalités du terrorisme d'État, les répressions sauvages et la « culture de la mort» à laquelle tente de réagir la « culture d'émeute» dans un environnement difficile où des peuples entiers risquent de basculer dans une sorte de dénuement programmé. A partir des dysfonctions d'un système qui donnent désormais lieu à des conflits ouverts, il. est possible de repérer les objets autour desquels se cristallisent les contestations, les sujets qui interviennent dans ces pratiques, les formes et les 14

degrés que prennent les rébellions, les ruptures et les dissidences, les langages qu'ils utilisent... Le chercheur qui concentre son attention sur les inégalités et les aliénations, les phénomènes de domination et d'exploitation trouve ici un terrain à explorer à partir des crises des sociétés en dérive, à travers les conflits de classes, les insurrections de groupes sociaux, les violences institutionnelles. L'examen de ces phénomènes doit viser à déterminer les acteurs, motivations et mutations en cours dans les sociétés où l'homme vit dangereusement. Pour mettre en lumière ces dynamiques, on est tenté d'enfermer l'analyse des mouvements sociaux dans les grandes métropoles en expansion. En Afrique noire, comme le rappelle opportunément l'historienne C. Coquery- Vidrovitch : « c'est en ville que se concentrent désormais les hommes, le travail, les systèmes d'organisation, que s'affirment les tutelles économiques et culturelles, et que se détermine le pouvoir politique, br~f que sont appelées à se déployer demain les dynamiques sociales déterminantes» (14). Si l'on ne peut négliger les formes de créativités qui se manifestent dans les villages marqués par le souvenir des révoltes paysannes, il faut saisir l'articulation du « rural et du politique» compte tenu de l'emprise de l'État dans les mécanismes de paupérisation aggravés par les incidences sociales des Programmes d'Ajustement Structurel (P.A.S.). Une analyse globale des mutations africaines doit s'ouvrir à tous les niveaux où il s'agit de retrouver une société au quotidien en prenant en considération les attitudes et les réactions des acteurs face à l'État et aux logiques de marché. Dans cette perspective, il ne suffit pas de fixer l'attention sur les moments chauds où, à travers les formes de pillages et d'agitation sociale, des groupes humains vivent sous le choc. En réalité, il convient de rejoindre l'Afrique dans les lieux d'invention où, sans tambour ni tarn-tom, les acteurs anony(14) C. Coquery-Vidrovitch, Afrique Noire: Permanence et ruptures, L'Harmattan, Paris, 1985, p.392.
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mes et les systèmes d'organisation, tentent de réagir aux contraintes internes et aux pressions extérieures. Bref, à partir des questions de fond auxquelles les paysans, les jeunes et les femmes sont confrontés dans la tourmente actuelle, il nous faut cerner la pertinence des rapports entre la société, le pouvoir et l'argent. Tel est l'axe de cette étude qui s'efforce de surprendre les ruses de l'imaginaire dans un contexte de crise mettant à l'épreuve les capacités créatives et la revanche de l'homme africain.

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I ÉTAT, PAYSANNERIES ET POUVOIRS LOCAUX

Au terme de la décennie qui s'achève, on a vu les avocats, les journalistes, les enseignants et les étudiants, les hommes d'affaires ou les petits vendeurs de rue remettre en cause les régimes politiques qui nous gouvernent. Des voix se sont mises à réclamer le droit d'exister et de s'exprimer en toute liberté sur les grands choix d'avenir. En fait, c'est dans les villes, et singulièrement les grandes métropoles que ce débat se concentre. Ici, l'on réclame un meilleur cadre de vie dans les pays où, comme on le voit à Yaoundé, la capitale tend à devenir une immense poubelle. Là, des groupes manifestent pour un meilleur accès à la nourriture, à la santé, à l'eau potable ou à un logement décent. Parmi les salariés et les entrepreneurs, c'est le mécontentement généralisé dans la mesure où le matraquage fiscal risque de laisser de nombreux contribuables complètement démunis. Avec la vague des compressions et la réduction des salaires des agents de l'État, la colère ne cesse de monter dans les agglomérations urbaines. De toute évidence, les villes apparaissent comme le lieu privilégié des manœuvres politiques. Compte tenu des contrastes et des tensions sociales qui se concentrent dans les capitales, il faut s'attendre à des explosions de violence dans une Afrique soumise aux mesures d'austérité imposées par le F.M.!. qui, pour beaucoup, signifie: « famine, misère, impérialisme ». Au moment où les citadins revendiquent de meilleures conditions de vie en confisquant le débat politique, ne fautil pas revenir au village où l'on constate un appauvrissement plus grand de la majorité des populations africaines? Peut17

être ne soupçonne-t-on pas assez le drame des petits agriculteurs qui entretiennent les appareils d'État grâce au prélèvement effectué sur les cultures d'exportation. A l'heure où le cacao et le café ne font plus recette, c'est le désarroi total, dans les villages ébranlés par la chute des prix. « Nous cultivons, rapporte ce planteur camerounais du Mungo, les autres fixent les prix. Nous souffrons. Il faut supporter les piqûres d'abeilles, de fourmis. Tu vends un sac de café à 3 000 francs et tu ne peux même pas aller acheter un remède à la pharmacie. » Il n'est pas inutile d'insister sur ces témoignages bouleversants: A Manjo, à une quinzaine de kilomètres de Nkongsamba, quelqu'un s'est lancé dans ce jeu de comparaison: «3 poissons fumés, ça fait 200 francs. Une bière coûte 200 francs; 1 litre d'huile coûte 300 francs; 1 kg de café, on dit maintenant que c'est 155 francs. Vous voyez, il faut compléter l'argent du kilogramme de café pour prendre une bière (...) Hors ce café, on ne sait pas ce qu'on peut faire. Mais le café a un poids qui a dépassé le planteur. Nous sommes découragés» (1). Telle est la situation qu'il faut prendre en compte pour s'interroger sur les enjeux de la démocratie qui tend à s'implanter sans qu'il soit bien évident qu'elle assume les aspirations réelles des paysanneries dans le contexte où les ajustements imposés par le F.M.!. obligent les gouvernements à réduire les subventions accordées à l'agriculture. Ces pressions ne risquent-elles pas de permettre aux régimes africains, déjà suffisamment répressifs, de renforcer leur autoritarisme au nom de leurs responsabilités internationales? Pour réinventer la démocratie, ne convient-il pas de revenir en brousse où, en un sens, le monde rural récapitule les souffrances de « l'Afrique étranglée» dans les secteurs où il faut bien se demander si les « nouvelles politiques agricoles» ne sont pas avant tout un constat d'échec? (2). Car, il faut repenser la
(1) Le Messager, 21 février 1991, p. 7. (2) J. Jeffries, « Moins d'État et plus de marché. Sur une analyse des politiques agricoles en Afrique », Politique Africaine, 14, 1984 ; pp. 6-12. Sur la situation au Cameroun, cf. « L'Agriculture à l'épreuve », Jeune Afrique Économie, juin 1991, pp.202-209. 18

question paysanne à partir des défis qui surgissent dans les sociétés rurales où l'État abandonne les paysans à leur sort. Au cours des dernières décennies, l'on s'est préoccupé surtout d'examiner les conditions de vie au village en interrogeant les décisions de l'État touchant le régime de la propriété du sol, les prix des produits agricoles et les choix concernant le développement de l'agriculture. A travers les discours officiels, on a appris ce que l'État attendait des paysans, sans qu'il soit bien évident qu'il prenait des engagements concrets à l'égard de ceux qui nourrissent les citadins. Dans les régions où le travail de la terre est un métier trop risqué, les paysans ne participaient pas toujours aux décisions portant sur leur avenir. Alors qu'ils constituent une véritable vache à lait, on tend à les considérer comme des analphabètes et des ignorants incapables de définir leurs besoins objectifs. Façonnés par la colonisation, les dirigeants africains se contentent de faire entrer les communautés rurales dans les systèmes socio-économiques qu'ils contrôlent plutôt que de faire participer les populations villageoises aux structures de pouvoir et au partage des ressources nationales. Si l'omniprésence de l'État se manifeste dans la vie quotidienne jusqu'au niveau du village et les régions les plus éloignées à travers les appareils de contrôle de la société, on comprend que les rapports entre le pouvoir et les paysans constituent une « aire problématique» où les sciences sociales trouvent un thème mobilisateur (3). En fait, de nombreux observateurs s'interrogent sur la tendance de l'État à contrôler les développements locaux. L'enjeu des problèmes d'argent qui se posent à partir du village rend compte ici des rapports de force entre les producteurs ruraux, l'État et les intermédiaires (4). Dans ce contexte, depuis les travaux de Hyden, la capacité des paysanneries à se rendre « invisibles» devant les contraintes gou(3) Voir nos études sur ces problèmes; lire aussi États, développement, paysans: Actes du VIe Séminaire d'économie rurale, Montpellier, 1987. (4) « L'argent au village », A.G.R./.P.R.O.M.O., n° 63, octobre 1988. 19

vernementales a retenu l'attention des analystes (5). L'encadrement des dominés dans l'espace contrôlé par les régimes africains invite à renouveler la réflexion sur l'État à partir du « champ paysan ». Il s'agit de vérifier l'impact local de l'État et de ses relations avec les paysans. Au-delà des approches technocratiques centrées sur la « modernisation rurale », l'on reconsidère la relation du village au pouvoir central à partir de la marginalisation des petits paysans à l'intérieur des structures de commerce par lesquels les gouvernements prélèvent des ressources sur le secteur agricole pour financer leur budget. L'étude de ces données des sociétés rurales est une contribution décisive à la connaissance des réalités africaines dans les pays où, trop souvent, les recherches africanistes se sont concentrées sur les croyances, les rites et les mythes. De nouvelles orientations d'analyse mettent aujourd'hui l'accent sur les relations entre l'autorité étatique et les paysans. Pour approfondir ces sujets, il ne suffit plus de montrer que les paysans ne sont pas une masse amorphe et inerte. Il faut prendre en compte la crise de l'État dans sa prétention à

intervenir dans l'agriculture.

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Dans cette perspective, « les ripostes paysannes» à cette crise ouvrent un nouveau champ d'étude: il faut resituer les ressorts des sociétés rurales dans l'axe des stratégies qui s'élaborent au sein des économies en déroute. Si l'on veut comprendre les réactions d'en bas, ne convient-il pas de revenir dans les lieux de production où, depuis des décennies, les voies de l'accumulation passent par le ponctionnement des ruraux? L'analyse des problèmes inhérents au milieu rural permet de situer les paysanneries dans le réseau des rapports sociaux et d'aider à comprendre les mutations en cours dans le contexte des formations sociales en gestation. Cette approche doit s'articuler avec les changements qui interviennent dans les turbulences dont il convient de mesurer les effets jusqu'en brousse.
(5) G. Hyden, « La crise africaine et la paysannerie "capturée" tique Africaine, 18, juin 1985, pp. 93-113. 20 », Poli-

Des années perdues
Dans ce sens, précisons le cadre général de la réflexion qui va suivre. Face aux impasses du développement et à la crise actuelle des sociétés africaines, se manifestent des sentiments de découragement, de désillusion et de scepticisme. L'opinion a été nourrie de trop de mirages: la décolonisation politique n'allait-elle pas apporter le progrès économique? La « révolution verte» ne devait-elle pas mettre un terme à la faim dans le monde? Les organisations internationales n'avaient-elles pas pour objectif de promouvoir une civilisation de l'universel? Bref, à partir des projets où l'on retrouve les variantes de l'ethnocentrisme, le modèle occidental n'allait-il pas, par les pratiques de développement élaborées par les experts, assurer la « montée humaine» et faire passer des millions d'Africains de la pauvreté au bien-être? Aujourd'hui, la réalité est là, triste et sombre. L'Afrique « bloquée », «trahie )), « déboussolée )), « désenchantée )), « étranglée )), « en panne )), « perdue ))... : les titres s'accumulent pour jeter un même cri d'alarme: « l'Afrique s'enfonce )) (6). Elle apparaît comme un « continent naufragé )) dans un contexte international où l'inefficacité et le gaspillage de certaines formes d'aide démobilisent les sociétés du Nord devenues sceptiques face aux actions à long terme. Tous les indicateurs sont là : croissance de la famine et des inégalités sociales, baisse de la production alimentaire et augmentation des céréales à des coûts toujours plus élevés, avancée du désert, déforestation et banqueroute de l'environnement, « poubellisation )) et croissance des bidonvilles, ampleur du chômage urbain et paupérisation du monde rural, tensions et crise de l'État autoritaire... Mieux que les chiffres, ces données apportent un éclairage sur les problèmes
(6) Sur ce thème, lire E. Saouma, « Afrique: éviter le naufrage », Le Monde diplomatique, septembre 1986; C. Hoche, « Afrique: naufrage d'un continent », L'Express, 27 avril 1990. Voir aussi les articles publiés par Le Monde du 29,30 et 31 mai 1990 sur les « Plaies d'Afrique ». Sur ce catastrophisme, lire R. Godeau, Jeune Afrique, 17 décembre 1992. 21

et les difficultés auxquels sont confrontés des millions d'hommes et de femmes qui constituent ces « damnés de la terre» dont parlait F. Fanon. Depuis une décennie, la situation s'est empirée dans un contexte où, comme on dit à Abidjan, nous sommes « conjoncturés ». Plus que jamais, « les temps sont durs ». Car, les Africains attendaient le « développement» mais c'est la « crise» qui est venue. La situation de l'Afrique est unique. Alors que le reste du monde progresse, l'Afrique recule. Dans les milieux populaires, oubliant les travaux forcés et le système de l'indigénat, certains en arrivent à croire qu'on était mieux au « temps des Blancs ». A tous les niveaux de la vie publique et des rouages de l'État, rien ne fonctionne correctement. La vie quotidienne est dominée par la confusion, l'amertume et la colère. Tous les masques tombent: le choc avec la réalité est brutal.
« En accédant à l'indépendance, l'Afrique nourrissait de grands espoirs. Selon l'opinion répandue, on allait rapidement assister à une augmentation des revenus et à une amélioration du bien-être de la population (...). L'Afrique subsaharienne voit maintenant, depuis près d'une dizaine d'années, les revenus par habitant diminuer, le problème de la famine s'aggraver et la dégradation de l'environnement s'accélérer. Les progrès réalisés initialement sur le plan social sont en passe d'être réduits à néant. En dernière analyse, les Africains sont aujourd'hui presque aussi pauvres qu'il y a trente ans (7). » Tel est le sombre bilan des années perdues dans cette Afrique qui «s'enfonce ». Dans les États en crise, aucun signe d'espoir ne pointe à l'horizon. Selon les experts, la pauvreté a, ici, un avenir prospère. A cet égard, « l'image qui se dégage de l'analyse des perspectives de la région africaine en 2000, selon les tendances historiques, ressemble à un cauchemar (.0.)0 La population rurale, qui ne survivrait qu'au prix d'un labeur intolérable, sera confrontée à une pénurie quasi désastreuse de terres cultivables, dans laquelle des familles entières devraient subsister sur à peine

(7) L'Afrique subsaharienne, que mondiale, 19890 22

de la crise à la croissance durable, Ban-

un hectare. La pauvreté atteindrait des dimensions inimaginables dans la mesure où le revenu paysan deviendrait presque négligeable par rapport au coût des biens manufacturés et des services. Les conditions des centres urbains seraient pires également. Le nombre des sans.emplois cherchant désespérement les moyens de survivre entraînerait la montée de la criminalité et de la misère» (8). Rappeler ces tendances, ce n'est pas céder à la mode de « l'afro-pessimisme» dans lequel se complaisent les médias des sociétés repues qui dissimulent leurs contradictions internes. Aujourd'hui que les regards de l'Occident se tournent vers l'Est, n'est-on pas tenté de justifier intellectuellement la marginalisation de l'Afrique? Le continent noir, qui n'est plus le champ clos des rivalités internationales, a fini par lasser les meilleures volontés. Les banques fuient et les sociétés industrielles se redéploient. Ailleurs. « La Hongrie avant le Mali». Les États industriels se concertent pour reconstruire des rapports de force où les pays d'Afrique n'ont aucun pouvoir de négociation par rapport à leurs populations et leurs potentialités économiques. A la limite, le continent noir risque d'être étouffé « dans la jungle du grand marché» où s'organise le bal des vampires. En fait, comme on peut le constater dans les milieux d'affaires, «l'Afrique, on s'en fout... ». La situation s'est aggravée après la guerre du Golfe où les puissances hégémoniques repensent l'ordre du monde. Dans ce contexte, il est devenu commode, pour se donner bonne conscience, de dénoncer le gaspillage et la gabégie des élites gouvernantes, la corruption institutionnelle, cette « politique du ventre» dont J.F. Bayart peut enfin parler ouvertement. A l'heure du révisionnisme où le « tiers-mondisme» est une bête à abattre (9), ce discours n'est pas innocent. Il est bien évident que les «plaies d'Afrique» sont légion. Depuis des années, ces maux sont recensés par le petit
(8) Voir La C.E.A. et le développement de l'Afrique, 1983-2008. (9) « Une bête à abattre: le tiers-mondisme », Le Monde Diplomatique, mai 1985.

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peuple que les élites au pouvoir ont cru enfermer dans les illusions entretenues par les bilans mystificateurs et les mensonges de l'État. Rien ne sert de dissimuler les blocages internes auxquels se heurtent les économies malades. On ne peut pas non plus rendre compte de la faillite actuelle par la fatalité de la nature ou les mythes de la malédiction des Noirs. Pour aller au fond des problèmes de l'heure, il faut mettre en cause l'étouffement de la société par un État-parti qui, au lieu de libérer la créativité populaire, a réduit son rôle à celui d'une machine politique à répression de l'imaginaire des acteurs et des groupes dominés. Nous devons situer les responsabilités des Africains dans ce « naufrage» qui met en cause jusqu'à l'image de notre continent. Mais, si tout espoir n'est pas perdu, il faut non seulement rompre avec le pessimisme ambiant pour mettre en lumière la « possibilité africaine », il convient aussi de refuser le jeu des analyses qui s'organisent pour masquer les mécanismes de strangulation à l'œuvre à partir des centres dominants où l'on a dit adieu à Cancun. De graves contraintes extérieures pèsent sur les États à bout de souffle. Dans les sociétés où une jeunesse désœuvrée et lasse de ses dirigeants supporte de plus en plus difficilement les richesses ostentatoires d'une classe née avec les indépendances, l'Europe et l'Amérique découvrent enfin qu'en Afrique aussi on meurt pour la liberté (10). Dans les régimes qui sont devenus le cimetière de l'intelligence et le désert des droits de l'homme, combien d'experts et d'analystes se sont demandés si ce que l'on a appelé « l'Aide» ou la « Coopération» n'a davantage servi qu'à consolider la domination d'une élite et à renforcer les pouvoirs répressifs? C'est un fait: en dépit de leur inefficacité
(10) J.P. Cot, « Adieu, Cancun », Le Monde, 30 avril 1986. A Cancun (Mexique), le Président français nouvellement élu, François Mitterrand réuni avec ses pairs, lança un appel à la justice et à l'équité concernant les rapports Nord-Sud. Le monde semblait vouloir enfin changer son fusil d'épaule... Hélas, comme pour le Discours de La Baule quelque dix ans plus tard, on en restera aux vœux pieux... (note de l'éditeur). 24

notoire et de leur impopularité croissante, les régimes mis en place au début des années 60 n'ont cessé, au cours de trois décennies, d'être soutenus et portés à bout de bras par les anciennes métropoles. Nous payons le prix d'une décolonisation qui s'est opérée au profit des anciens maîtres au cours des trente ans d'une « indépendance surveillée ». Dans les capitales occidentales, en dehors de rares exceptions, on n'a pas toujours entendu de grandes voix s'élever contre les régimes dont la légitimité est désormais contestée par les générations qui rejettent le parti unique. En réalité, il a fallu accorder un appui indéfectible aux appareils d'État corrompus pour entretenir un réseau de relations et de complicités devant perpétuer l'influence de l'ancien colonisateur et d'assurer ses positions politiques, commerciales et stratégiques. Ainsi, en finançant les caprices des potentats locaux, l'on ne s'est guère soucié de réduire les inégalités et de poser le problème fondamental de l'évolution des structures sociales et politiques. Au nom du maintien de la « chasse gardée» et des intérêts de l'Hexagone, on a fermé les yeux sur les scandales et les détournements de l'aide. Il n'est plus nécessaire de rappeler les mécanismes de « l'Argent noir ». Le journaliste français P. Péan a montré que celui-ci a sa source dans des mains blanches. Pendant la décennie 70, l'argent a coulé à flots dans de nombreuses capitales africaines. Face à l'envolée des cours des matières premières, jouant de la cupidité et de la mégalomanie de la plupart des dirigeants du tiers-monde, il a suffi à l'Occident de vendre aux pauvres une production somptuaire : palais de marbre pour les maîtres du pouvoir et, pour les futurs chômeurs, des usines « clefs en main ». Les entrepreneurs étrangers faisaient antichambre chez les chefs d'État africains et finançaient de grands projets à n'importe quelles conditions. On se souvient de l'époque des « éléphants blancs », ces gros investissements coûteux qui, parfois, ne seront jamais utilisés. Tels sont ces sucreries géantes, ces cimenteries ou ces barrages surdimensionnés qui ont profité aux affairistes du Nord. L'Afrique se retrouve avec des « usi25

nes qui rouillent» (11), des hôpitaux et des autoroutes qui ne servent qu'à une minorité de privilégiés et des universités qui fabriquent des diplômés chômeurs. Tout cela s'est passé dans un contexte où conseiller les nouveaux États est devenu une véritable industrie. On s'explique mal la faillite du continent avec une armée d'experts et de coopérants que l'on retrouve à tous les niveaux d'élaboration et de mise en œuvre les projets dont on reconnaît l'échec dans les pays asphyxiés par le service de la dette. Les données élémentaires qu'on vient d'évoquer suffisent à montrer que la situation actuelle de l'Afrique est trop complexe pour être réduite à quelques paramètres. Un recul historique nous oblige à revoir les schémas d'analyse et les concepts dont la pertinence n'est plus évidente. S'il est bien vrai que les élites africaines ne sont pas des marionnettes sur la scène internationale, ramener tous les problèmes du continent à la « mauvaise gestion» et, en fin de compte, à l'incapacité des classes dirigeantes à créer un environnement favorable au capitalisme constitue, à maints égards, une mystification d'envergure, au même titre que celle qui consiste à assimiler le « sous-développement» à un « retard». Il s'agit là d'une vision qui se place en dehors du mouvement réel de l'histoire et des rapports de force en présence. En ces temps de cannibalisme international où les planteurs de cacao, de café ou d'arachide nourrissent les pays riches, il convient de se mettre à l'écoute du cri d'alarme qui vient des « États-poubelles ». Car, si l'Occident ne peut retrouver son équilibre qu'en acceptant une redistribution du pouvoir mondial et un réaménagement de l'ordre économique international, il faut assumer les questions fondamentales qui se posent à partir des zones de production agricole dans les pays d'Afrique exposés à une marginalisation croissante. Les États omnipuissants sont prêts à intervenir dans les situations d'urgence où les peuples sinistrés ont besoin d'une «aide humanitaire».
(Il) J. Giri, L'Afrique en panne. Vingt-cinq ans de « Développement », Karthala, Paris, 1986, pp. 85-115. 26

L'enjeu actuel n'est-il pas de repenser le développement en s'interrogeant sur la manière d'articuler population, environnement et développement? Dans ce sens, si l'on ne peut masquer le poids des contraintes internationales, l'on doit prendre en compte les dynamiques internes des sociétés africaines au sein des régimes où le désordre de l'économie mondiale ne saurait être un alibi pour les classes dirigeantes. Articuler les besoins croissants et les ressources rares dans une Afrique en crise est devenu un défi primordial qui interroge aussi bien les États que les communautés et les familles. La réponse à ce défi met en question les rapports entre l'économique et le politique dans un contexte où, trop souvent, les élites au pouvoir risquent de confisquer le développement et d'accélérer la désagrégation des paysanneries laborieuses. On le voit: l'analyse des « problèmes de développement» est devenue plus complexe. Il faut repenser ces problèmes à partir des peuples soumis à la purge libérale dans les pays où l'on dégraisse et désengage l'État sans que le transfert des initiatives économiques au secteur privé apporte une amélioration notable aux groupes marginalisés. Tel est le lieu du débat fondamental au moment où le souci pour l'avenir des périphéries n'a jamais été aussi faible dans les milieux d'affaires. A l'heure où « l'Afrique s'ajuste », tout se passe comme si la survie du continent devait passer par « une aggravation de la sur-exploitation de sa force de travail. Tel est, au fond, l'objectif des programmes d'ajustement structurel que s'efforcent d'imposer les bailleurs de fonds occidentaux» (I2). Ces programmes s'accompagnent d'un processus de restructuration qui oblige les États à dissoudre un grand nombre d'organismes publics ou à les céder à des opérateurs privés (13). Dans les opérations de désengagement en cours, la braderie n'est pas rare. Nous assistons au retour en force
(12) J.F. Bayart, «Les Églises chrétiennes et la politique du ventre », Politique Africaine, 35, 1989, p. 23. (13) Voir B. Coutamin et Y.A. Fauré, La bataille des entreprises publiques en Côte-d'Ivoire. L 'histoire d'un ajustement interne, Karthala, Paris, 1990. 27

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