Afrique, la voie du cannibalisme culturel

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L'Europe d'aujourd'hui s'alimente de sa romanité depuis la période républicaine et impériale. Quelle est la source commune identitaire de l'Afrique identifiable au classicisme européen ?

Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296479876
Nombre de pages : 244
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Afrique, la voie du cannibalisme culturel


















Paulin Hounsounon-Tolin







Afrique, la voie du cannibalisme culturel
À la recherche de la source commune
identitaire de l’Afrique






































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55904-2
EAN : 9782296559042





À la mémoire des feus
Anagonou Joseph Goudjèhoun et
Rufin Kindo Goudjèhoun Hounsounon qui avaient compris,
dès notre enfance, l’intérêt à aller à l’apprentissage
des savoirs de l’homme blanc.
Lucien et Lucienne, qui ont quitté cette terre
avant l’âge de la réflexion




REMERCIEMENTS
Je remercie une fois encore les différents responsables de la maison
d’éditions L’Harmattan à divers niveaux, en particulier mon collègue et
ami Monsieur Roger Mondoue, directeur de L’Harmattan Afrique /
Cameroun et enseignant à l’université de Douala, pour avoir accepté
d’éditer cet ouvrage.
Je remercie également les différents responsables des revues
scientifiques dans lesquelles, les études présentées ici ont d’abord été
publiées, et qui ont autorisé leur reprise en partie ou en intégralité dans
cet ouvrage.
Que ma mère, Adeline Ahouanlèdé née Pierre Agligan Videgnonsin
Agbanmadahankou, reçoive ici ma reconnaissance pour avoir supporté
son impatience de voir vite son petit ‘‘Akowé’’ (clerc) commencer à
travailler afin que... Qu’elle trouve ici les fruits des longues années
d’études à cause desquelles toutes les propositions de très belles filles
ont été renvoyées aux calendes grecques depuis le fameux Cours Moyen
e2 année, CM2, qui était à l’époque, et dans la contrée de Zado, une
étape très importante.
Je salue le professionnalisme, le niveau de culture générale et la
maîtrise de la langue de Jean-Jacques Rousseau des instituteurs d’alors
qui leur ont permis de former de jeunes apprenants dont les niveaux de
culture générale et de maîtrise du français, à la fin du CM2, dépassaient
ceux des brevetés d’aujourd’hui, voire des bacheliers de nos jours.
Les noms de deux d’entre eux me viennent spontanément à l’esprit. Il
s’agit de feu Cyrille Gnansounou, ancien directeur de l’École primaire
publique mixte de Zogbodomey, qui m’a appris l’importance du
subjonctif et du conditionnel dans l’expression de nos idées et des
événements, et Vincent Adjakle, premier instituteur, et le seul d’ailleurs
du court instant d’existence, de l’École catholique de Zado-Hlanhonou,
qui me mit le crayon à la main.
Enfin, j’ai gardé un souvenir inoubliable de deux de mes professeurs
du secondaire à Bohicon : Marcelin Kitcho, professeur d’histoire-
géographie, et Hubert Azonsi, professeur d’histoire-géographie et de
français.
7 Le premier m’apprit qu’après la lecture d’une dissertation, si l’on
constate qu’en enlevant une phrase, le texte gardera toujours son sens, il
convient de l’enlever.
Le second m’apprit les concordances de temps :
- Je cherche le chemin qui conduise à la forêt
- Je n’ai pas trouvé le chemin qui conduise à la forêt
- Pourriez-vous m’indiquer le chemin qui conduise à la forêt ?
- J’ai trouvé le chemin qui conduit à la forêt
Feu Cyrille Gnansounou, MM. Marcellin Kitcho et Hubert Azonsi,
m’ont donné le goût de la langue française sans lequel j’aurais dû
arrêter mes études en classe de troisième à cause de ma nullité en
mathématiques, en physique et en chimie.
Mais les notes de la dictée, de l’analyse grammaticale, de la
dissertation, la réflexion donc, et de l’histoire et géographie, comblaient
les trous de ces trois disciplines dont je confondais même les cahiers de
cours.

8 INTRODUCTION
‘‘Il y a des problèmes généraux qui intéressent tout le
monde, ceux-là, un philosophe doit être en état de les traiter
dans la langue de tout le monde’’.
Henri Bergson
‘‘Quand on danse avec un aveugle, il convient de le
piétiner de temps en temps afin qu’il puisse savoir qu’il
n’est pas seul’’.
(Prov. Africain)
‘‘Quiconque accepte de se faire oublier au partage de la
cendre, se fera oublier au partage du sel’’.
(Prov. Fon du Bénin)
‘‘Quiconque garde silence sous un arbre, recevra les
fientes des oiseaux sur la tête’’.
(Prov. Fon du Bénin)

Les études rassemblées ici sous le titre de ‘‘Afrique, la voie du
cannibalisme culturel’’ (À la recherche de la source commune identitaire
de l’Afrique identifiable au classicisme européen), rédigées et publiées
de 2003 à 2011, et bien que n’étant pas destinées à l’origine à cette fin,
visaient au moins trois objectifs principaux : ‘‘la non-singularité de façon
absolue des représentations du continent noir face aux grandes énigmes
de l’existence humaine’’, ‘‘la modernité pas comme un vain mot’’ et ‘‘la
connaissance comme la meilleure action. Connaître, c’est agir, ou du
moins, la connaissance est la voie indispensable à l’action déterminée et
réfléchie’’.
‘‘Le postulat d’une épistémologie propre au continent noir et le devoir
épistémologique universel’’ et ‘‘la singularité de l’Afrique’’ à travers la
différence qu’il y aurait entre les difficultés rencontrées par
l’évangélisation de l’Afrique et d’ailleurs, suffisent pour justifier les deux
premiers propos. Quant à l’affirmation selon laquelle, connaître, c’est
déjà agir, elle peut déconcerter bien de gens, pas seulement de niveau du
pecus vulgum. En effet, le propos semble trop hardi et les milieux qui ne
comprennent pas bien le sens du point de vue selon lequel on n’a jamais
le vent favorable si l’on ne sait où l’on va, ne pourraient pas accepter la
priorité de la connaissance sur l’action.
9 Mais on peut supposer qu’un penseur comme Hannah Arendt, par
exemple, en dénonçant avec la dernière rigueur le penseur professionnel
qui trouve son plaisir uniquement dans les fallaces métaphysiques, qui
finissent toujours par absorber l'agir dans le penser, ne montre pas moins
l’importance de la théorie. Elle est considérée comme l’une des grandes
penseures et théoriciennes de l’époque contemporaine. Nous sommes ici
sur le terrain de la réflexion, de la recherche. Certes, le travers du penseur
professionnel est à condamner. Mais un intellectuel universitaire n’est
pas un militant de mouvements comme ceux des mouvements
altermondialistes, des ments écologistes, des mouvements des
droits de l’homme, des mouvements féministes.
Même parmi ceux-ci, on peut citer l’exemple particulier de Simone de
Beauvoir qu’on peut considérer à la fois comme une grande penseure et
une militante du mouvement féministe. Et pourtant, comme le fait
remarquer Mariette Sineau dans son article Sexisme, écrit en 1979 :
1‘‘Nommer, c’est dévoiler et dévoiler, c’est déjà agir’’ .
Nous sommes des intellectuels universitaires et notre champ d’action
est le domaine de la réflexion. Tandis que notre rôle, en tant
qu’universitaire, à la différence de celui de l’intellectuel dont ‘‘le fonds
de commerce est de redire l’opinion dominante en « causant bien »’’, est
avant tout de rétablir ce que nous croyons être la vérité, qu’elle soit
2agréable ou non’’ . Que l’on veuille nous écouter ou non, est un autre
problème.
En tant que chercheurs et universitaires, nous ne pouvons donc pas
avoir pour tâche de redire l’opinion dominante en « causant bien ». Nous
devons avoir comme mission de rétablir ce que nous croyons être la
vérité, même si cela doit aller contre la clause de style habituel.
C’est pourquoi j’ai donc, pour ma part, choisi d’indiquer et d’analyser
l’existence d’autres pistes de réflexion concernant les realia du continent
noir et que les intellectuels ne prennent pas toujours en considération.
Puisqu’il s’agit pour moi de réfléchir sur la situation de l’Afrique sub-
saharienne en évitant de causer bien à propos de l’opinion dominante
comme l’intellectuel, j’ai donc entrepris de proposer aux intellectuels et

1 In Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation, Paris, Nathan, 1994,
p. 914, col. B.
2 Voir Rémi Brague, Au moyen du Moyen Âge. Philosophies médiévales en chrétienté,
judaïsme et islam, Nouvelle édition revue et corrigée, Paris, Flammarion, Champ essai,
2008, p. 9.
10 hommes politiques africains comme thème de réflexion la voie du
cannibalisme culturel en analysant et en recherchant la source identitaire
commune à l’Afrique et identifiable au classicisme européen :
- la singularité de façon absolue des représentations du continent noir
face aux grandes énigmes de l’existence humaine ;
- la modernité et les us et coutumes du continent noir.
Mais on m’objectera qu’on ne comprend pas le rapport entre ces
préoccupations et les trois derniers chapitres. Et cette objection rejoint le
troisième objectif des textes rassemblés ici : la connaissance comme la
meilleure action, connaître, c’est agir, ou du moins la connaissance
comme la voie indispensable à l’action déterminée et réfléchie. Je
voudrais me justifier en soutenant que quand on se propose de traiter
d’une question sensible, politique, philosophique et qu’on juge
d’importance sociale si primordiale que les realia du continent noir, il
importe avant tout, de dire d’abord ce que l’on entend par les thèmes que
l’on choisit pour sujets de dissertation afin d’éviter tout malentendu.
Sinon l’on se condamne à appeler de ces termes tout et le contraire de
tout comme le dit si bien Rémi Brague...
Les sujets de dissertation de la troisième partie répondent à cette
dernière préoccupation. En effet, l’on confond en Afrique illettrisme et
pauvreté, alphabétisation et développement en soutenant même que les
futurs alphabétisés, une fois alphabétisés, ne seront plus bernés, alors que
savoir lire, écrire son nom et signer ne protègent personne de la mauvaise
foi des autres. Les grands intellectuels se bernent proprement entre eux,
les futurs alphabétisés seront, d’une manière ou d’une autre, bernés. Les
alphabétiseurs se bernent entre eux à propos des milliards des
contribuables suisses que l’État helvétique convoie en Afrique pour des
Programmes d’alphabétisation souvent mal montés.
Le texte sur l'‘‘ignorance’’ de Darwin de la théorie évolutionniste, par
exemple, permet d’imaginer les raisons de non-aboutissement de
certaines ébauches de découvertes scientifiques dans les sociétés dites
primitives et aide ainsi à comprendre le fonctionnement desdites sociétés.
Et nous avons soutenu au départ que connaître, c’est agir. Le propos sur
la rémanence de la magie et de l’irrationnel montre qu’il convient de
trouver le juste équilibre entre la science et l’irrationnel qui est ce qui ne
peut entrer pour le moment dans la norme établie, mais qui pourrait
trouver une explication logique ou scientifique par les générations
11 futures. Le chapitre préliminaire de la troisième partie reviendra sur la
question de la connaissance comme action et sur celle de la nécessité du
juste équilibre entre le spirituel et le rationnel.
Et puisque nous avons souscrit à la thèse de Simone de Beauvoir selon
laquelle connaître c’est déjà agir, un texte sur alphabétisation, éducation
et développement, en examinant les erreurs de raisonnement et de
réflexion, à propos des rapports alphabétisation / illettrisme et
développement, participe aux actions capables de conduire au
changement de la situation peu reluisante de l’Afrique dans le concert des
nations à l’heure de la globalisation.
L’analyse relative à l’utilité de la polypharmacie traditionnelle, en
regard avec le principe du déterminisme dans la détermination des causes
des maladies, nous apprend tout ce que les populations rurales, et surtout
les tradipraticiens, pourraient prendre à peu de frais à la médecine
occidentale, surtout sur le plan de l’hygiène, dans l’enquête et la quête de
la santé.
Les études proposées à l’appréciation du lecteur sont reparties en trois
catégories et correspondent aux trois parties de l’ouvrage. Les quatre
premiers textes de la première partie posent donc le problème de la
nécessité du devoir épistémologique universel pour ne pas « causer
bien » simplement en redisant l’opinion dominante à la manière de
l’intellectuel d’une part, et d’autre part, pour reconnaître les évidences
historiques qui font saisir la modernité pas comme un vain mot bien
qu’elle mérite d’être pensée à nouveaux frais. Les trois textes de la
deuxième partie correspondent au titre de l’ouvrage.
Les cinq derniers chapitres, qui constituent l’ossature de la troisième
partie, complètent les analyses de la première partie sur le terrain de la
connaissance comme action et assurent à la deuxième partie une assise
conceptuelle philosophique digne de ce nom et transcendant le domaine
du simple intellectuel et du militantisme vulgaire d’un mouvement de
revendication dont l’objectif premier ne peut qu’être loin, très loin, de la
réflexion en vue de frapper les choses, les éléments et les événements, en
plein corps afin qu’ils nous livrent leur véritable visage. Connaissance
avant l’action est la règle divine.
Quant au sous-titre de l’ouvrage, ‘‘À la recherche de la source
identitaire commune de l’Afrique identifiable au « classicisme
européen’’, c’est la conclusion qui le porte en litige et en débat, sans
12 vergogne et aucune flatterie, en posant de façon claire et nette la question
de la source commune identitaire de l’Afrique et des Africains
identifiable, ou à défaut comparable, au classicisme européen.
Car si enseigner le classicisme, Homère et Virgile, c’est montrer la
source identitaire commune de l’Europe, il me semble qu’il y a tout de
même un problème à propos de l’Afrique. Personnellement, si enseigner
Homère et Virgile, c’est montrer le chemin qui conduit à la source
commune identitaire de l’Europe, les conséquences d’une telle réalité,
d’une évidence historique, me retournent l’esprit et font entrer la carie
dans mes os.
Les conséquences d’une telle réalité me font rappeler pourquoi j’avais
du mal, quand j’étais aux études à Paris, à comprendre les histoires des
dynasties européennes : telle reine d’Angleterre est cousine de tel prince
de Germanie, telle reine de France est cousine de tel prince d’Italie,
d’Espagne. Telle autre reine de Hongrie avait été donnée en mariage à tel
roi de Roumanie, cousin du souverain de France, etc.
Ces conséquences me font poser au moins deux questions :
- Si enseigner le classicisme, Homère et Virgile, c’est enseigner la
source commune identitaire de toute l’Europe, ne peut-on pas parler à
juste titre de la particularité de l’histoire européenne ? La romanité a été
la première unité étatique de toute l’Europe pendant des siècles et des
siècles. Et en Afrique ?
- Et si ceux qui avaient osé dire que l’Afrique n’avait pas d’histoire
pensaient et réfléchissaient dans ce sens ?
Même l’exemple de l’histoire émouvante du français, et des parlers
régionaux, qui ne constituent pas pour autant aujourd’hui des groupes
ethniques rivaux entre eux en France, montre bien l’importance de la
longueur et de la largeur, c’est-à-dire de la spatialité et de la durée, de
l’histoire commune dans la constitution d’une nation.
Godomey, Savi, le 14 mars 2011
P. H.-T.
13






PREMIÈRE PARTIE

Devoir épistémologique universel
et évidence historique


1.

La question du postulat d'une épistémologie propre au continent
noir et le devoir épistémologique universel*
Les chercheurs en sciences humaines et sociales en Afrique noire
doivent-ils tenir le même discours que leurs collègues européens ?
Doivent-ils se soumettre aux mêmes arcanes universitaires ? La
rhétorique qui fait comprendre les réalités socioculturelles ne doit-elle
pas varier d'un continent à l'autre, à l'image de ces mêmes réalités ?
Existe-t-il vraiment une méthode universelle intouchable ?
J'ai choisi, après l'article consacré à la "Polypharmacie traditionnelle
et principe du déterminisme dans la Médecine occidentale d'aujourd'hui :
3pistes de réflexion sur la santé des populations rurales d'Afrique" , de
traiter à la kalachnikov de cinq idées-forces des "prêts-à-porter" chers à
certains étudiants et chercheurs africains, des thèmes sur lesquels tout le
monde croit être d'accord et qui sont justement à la base du tournant
ridicule des productions de nos étudiants en philosophie, en théologie, en
sociologie, etc.
Je procéderai en plusieurs temps pour soutenir, en fin de compte, que
nous devrions avoir honte de notre ignorance de l'évolution des peuples
qui eurent à léguer à l'Occident sa culture actuelle. Une telle honte
semblant aller dans le bon sens, pourra nous convaincre de la nécessité de
ce que j'appelle "Le devoir épistémologique universel".
Je montrerai donc l'ineptie de ces idées (thèmes), de ces cinq "prêts-à-
porter", les "vaches sacrées de nos étudiants, séminaristes" et aussi de
certains collègues. Je leur montrerai que les "vaches sacrées" peuvent,
elles aussi, devenir folles, surtout si on les chatouille trop. Mon exposé
pourrait s'intituler "Mort aux vaches !".

* Texte publié dans la revue Ethiopique de Dakar sous le même titre.
3 Cet article a été finalement publié, bien après ce texte, dans la revue Nous de la Côte-
d’Ivoire.
17 Et il y aura en effet cinq vaches, j'annonce la composition du cheptel :
l'inculturation (ou le flagrant délit de contradiction du christianisme de
version catholique), la particularité des mi-dits africains, la sagesse des
contes et proverbes africains, l'apologie de l'oralité comme une
consolation bien maigre et le devoir épistémologique universel.

* *
*

41. Inculturation
L'inculturation est une pratique très vieille, consistant à prendre à une
autre culture, religion ou philosophie, un rite, un mode de représentation
du monde et des choses et à l'incorporer dans sa propre culture ou
religion. Cette pratique qu'on trouve chez beaucoup de grands penseurs,
comme chez le très grand Cicéron, et qui est incontestablement à l'origine
de la constitution du judaïsme, duquel est sorti le christianisme, peut
dépasser le cadre d'une simple adaptation et faire l'objet de nombreux
mythes en vue de masquer les origines culturelles, religieuses ou
philosophiques des rites et représentations ainsi inculturés. En
anthropologie et en ethnologie, le terme canonique est l'acculturation. Ce
sont les théologiens catholiques qui usent surtout de l'inculturation pour
désigner cette pratique. Cependant, des groupes de prêtres africains et
sud-américains se servent maintenant de l'inculturation pour des
revendications d'ordre culturel et politique avec des mouvements
religieux qui prennent souvent l'allure des sectes.
Au commencement était l'inculturation
Le sociologue de la religion Gustav Mensching, expliquant comment
de l'aversion du monde, la fin du monde n'arrivant pas, le christianisme
est devenu lui-même un monde, avec une hiérarchisation aboutissant à la
théocratie papale, écrit :
"Le christianisme, au début de son histoire, a déjà subi, à l'époque des premiers
5chrétiens, une première transformation par rapport à l'attitude de son fondateur" .

4 Dans ‘‘Analyse de questions éducatives. Éléments et situations de comparaison chez
les Romains de l’Antiquité et les Fon du Bénin’’, l’inculturation a été analysée comme
une approche pédagogique.
18 Tout ce qui ressemble à l'image du Christ et peut-être considéré
comme annonce de la paix à un prince était pensé et représenté comme le
6Messie. Virgile a été considéré comme un saint et prié comme tel à
cause de l'un de ses vers où il chante la naissance d'un enfant miraculeux
qui doit ramener l'âge d'or sur la terre. Le style de Virgile avec ses
images de troupeaux et de pasteurs font croire aux chrétiens qu'ils se
trouvent en présence des expressions symboliques de leur langue
religieuse.
Virgile était considéré par les premiers chrétiens comme un prophète.
Et lors de l'usage qui voulait que le jour de Noël on réunît dans la nef de
l'église tous les prophètes qui avaient annoncé la venue du Christ, après
Moïse, David et les autres personnages de l'ancienne loi, on appelait le
grand poète Virgile :
"Allons, lui disait-on, prophète des gentils, viens rendre témoignage
7au Christ" .
La quatrième églogue de Virgile annonce même que l'enfant est déjà
8né et "reget orbem" . Ces propos ne peuvent être adressés, selon ces
chrétiens, à un empereur, ni à un consul. Il s'agit bien de propos qui
semblent convenir tout à fait au Sauveur. Saint Augustin, un croyant
convaincu ne pouvait que l'appliquer avec enthousiasme au Christ :
"À quel autre, dit saint Augustin, un homme pourrait-il adresser ces mots : sous
tes haruspices les dernières traces de notre crime s'effaceront, et la terre sera
9délivrée de ses perpétuelles alarmes ?"

5 Mensching, G., Soziologie der Religion, traduction française de Pierre Jundts sous le
titre Sociologie religieuse. Le rôle de la religion dans les relations communautaires des
humains, Paris, Payot, 1951, p. 96.
6 On racontait qu’au plus fort de la persécution de Dèce, trois païens du midi de l’Italie
furent convertis en lisant Virgile et en vinrent à subir le martyre. De même, dans son
discours aux Pères du concile de Nicée, Constantin s’appuya sur la quatrième églogue
pour établir la divinité du Christ (Tillemont, Histoire eccl., III, 331, G. Boissier, La
ereligion romaine. D’Auguste aux Antonins, 6 édition, Paris, Hachette, 1906, t.1, p.
259).
7 Maro, Vates, note 5 : cf., p. 186, gentilium, de Cristo testimonium ! (Du Cange, III,
255) « non vidi », cité par G. Boissier.
8 Pour en savoir davantage au sujet de cet enfant qui a fait couler beaucoup d’encre, on
ese reportera à G. Boissier, La religion romaine. D’Auguste aux Antonins, 6 édition,
Paris, Hachette, 1906, t. 1, p. 256-262.
9 Epist., 258.
19 En résumé, et pour revenir à notre propos, on ne peut pas parler d'une
victoire de la nouvelle religion sur le paganisme. La masse de la
population paysanne, en adhérant au christianisme pour marquer son
mécontentement à l'égard de l'autorité impériale, n'a jamais renoncé à sa
manière de se représenter Dieu et à ses pratiques cultuelles, qu'on
pourrait qualifier de magiques, parce que cherchant toujours à obtenir des
10biens matériels au lieu de remercier Dieu pour le don du Messie qui
pourrait la conduire à la vie éternelle, si elle l'écoutait. Le christianisme a
été syncrétiste dès le commencement. C'est à tort qu'on qualifie
aujourd'hui les Églises africaines et sud-américaines de syncrétistes, elles
ne font que brouter, comme le diraient les Fon d'Abomey, l'herbe
qu'avaient fait brouter à la nouvelle religion, ceux qui l'ont
institutionnalisée. Comme les Césars avaient cédé devant l'invasion des
nouvelles sectes philosophiques et religieuses, la nouvelle religion, elle,
en convertissant les païens, a commencé à se convertir dès le
11commencement jusqu'au jour d’ aujourd'hui .
Virgile, les Chaldéens et les prophètes qui enflammaient les
imaginations malades lui frayèrent le chemin et l'aidèrent à s'emparer du
monde.
Quant à son avènement dans ce bassin méditerranéen en ce moment-
là, l'histoire ne présente aucune marque de sa singularité. La nouvelle
religion, le christianisme, comme la science et les techniques, est sortie
tout droit des pratiques magiques et superstitieuses. Elle est une synthèse
réalisée accidentellement, du moins le christianisme institutionnalisé, au
cours des événements par et dans des circonstances non pensées à
l'avance. Il porte la marque de tous les courants religieux et
philosophiques des mondes circum-méditerranéens. Il n'est pas l'œuvre
de ses chefs plus que celle des Juifs (devenus par la suite leurs ennemis)
que celle des philosophes et autres adeptes d'autres sectes du monde

10 Alors que Sénèque s’écrie : « Je proteste, gronde, perds patience. À ton âge tu
souhaites ce qu’ont souhaité pour toi ta nourrice, ton pédagogue, ta mère ?... Que les
dieux entendent donc enfin, issue de notre bouche, une prière désintéressée. Jusqu’à
quand demanderons-nous aux dieux un secours, tout comme si, dans notre condition
présente, nous demeurions incapables de nous sustenter nous-mêmes ». (Ad Luc. LXX,
1-2).
11 L’idée du cannibalisme culturel et doctrinal était donc présente dans mes écrits dès le
début et je n’y ai pris conscience que progressivement et surtout le jour où le passage de
‘‘Europe, la voie romaine’’ parlant de l’anthropophagie culturelle a retenu mon
attention.
20 gréco-romain. Un texte de G. Boissier explique clairement les
circonstances de son émergence et tous ceux qui ont travaillé à son
avènement à leur insu :
"C'était une opinion accréditée alors que le monde épuisé touchait à une grande
crise, et qu'une révolution se préparait qui lui rendrait la jeunesse. On ne sait où
cette idée avait pris naissance, mais elle s'était bientôt répandue partout. Les
sages de l'Antiquité avaient coutume de partager la vie de l'univers en un certain
nombre d'époques, et pensaient qu'après ces époques écoulées, le cycle entier
recommençait ; or, à ce moment, les prêtres, les devins, les philosophes, séparés
sur les autres questions, s'accordaient à croire qu'on était arrivé au terme d'une de
ces longues périodes, et que le renouvellement était proche (...) Le principal
intérêt des vers de Virgile est de nous garder quelque souvenir de cette
disposition des âmes. Il est d'autant plus important de la connaître que le
christianisme en a profité : les philosophes, haruspices, les Chaldéens,
travaillaient pour lui à leur insu ; toutes ces prophéties qui enflammaient les
imaginations malades lui préparaient des disciples. Grâce à elles, on le souhaitait
sans le connaître, et c'est ainsi que, dès qu'il parut, les pauvres, les méprisés, les
malheureux, tous ceux qui ne vivaient que de ces espérances confuses et qui
attendaient avec anxiété la réalisation de leurs rêves devinrent pour lui une si
facile conquête. C'est seulement dans ce sens qu'on a raison de faire de Virgile
une sorte de précurseur du christianisme. Il était de ceux qui lui frayèrent le
12chemin et l'aidèrent, sans le savoir, à s'emparer du monde" .
En somme, le christianisme est l'aboutissement des aspirations de
l'humanité écrasée sous le poids des souffrances depuis son enfance. Il
s'était constitué lentement et progressivement, en se détachant de ses
origines qui remontent au judaïsme. Il s'est même révélé moins autonome
par la suite que la science à l'occidentale issue elle aussi des pratiques
superstitieuses.
Les éléments rituels et liturgiques ainsi incorporés qui nous intéressent
le plus sont ceux qui relèvent du domaine du visible et du sonore. Qu'on
n'oublie pas que les fêtes païennes avaient cette vertu particulière de
captiver profondément les esprits par le visible et le sonore des
manifestations. Nous avons eu les échos de ces fêtes païennes.
Les images visibles et sonores sont les plus faciles à inculturer.
L'image du Bon pasteur connut une forme d'inculturation si
profondément chrétienne qu'elle en venait à ne désigner que l'image
symbolique du Christ miséricordieux. Et pourtant :
"L'Antiquité païenne connaissait l'image du Bon pasteur, dont l'emploi dans l'art
funéraire signifiait l'assurance du retour. Les chrétiens reprirent l'image

12 Boissier, G., op.cit., t.1, p. 260-262.
21 traditionnelle pour lui appliquer la parole du Christ : « Je suis le Bon Pasteur ».
eCe n'est qu'au IV siècle que l'image du Bon Pasteur, chrétienne dans les
peintures des catacombes, mais aussi symbole païen de la croyance à
l'immortalité depuis des siècles, devint exclusivement l'image symbolique du
13Christ miséricordieux. L'art chrétien des premiers siècles a multiplié sa figure" .
La fortune particulière qu'a connu l'image du Bon Pasteur dans la
nouvelle religion peut se comprendre aussi par le fait que l'adhésion au
christianisme, – en Afrique, en Orient et plus tard en Occident –, se
faisait souvent sous une forme d'opposition populaire à la volonté
impériale. De phénomène urbain, cette adhésion à la nouvelle religion
devint très vite le fait de la masse de la population paysanne. Les mots
paysan (l'habitant d'un pagus ou canton rural) et païen : paganus avaient
peut-être la même origine. Toujours est-il que l'image du Bon pasteur
était du patrimoine des paysans. Elle était le symbole païen de l'assurance
du retour au pays, avant que la piété chrétienne ne la reprît à son compte
comme la figure du Christ.
De toutes les concessions faites aux païens, celles qui font le plus
tiquer l'historien est le culte des saints et des martyrs qui sont des
pratiques païennes qui devraient être perçues par les penseurs de la
nouvelle religion comme des pratiques antichrétiennes. Elles
fonctionnent comme des pratiques magiques cherchant à demander à
Dieu de se conformer à la volonté de l'homme et non cherchant à
préparer le fidèle du Christ à se mettre dans la disposition mentale de se
laisser crucifier sur la croix par la soif de la sincérité, de l'honnêteté et de
la vérité, pouvant le conduire dans une pietas dans laquelle il pourra crier
sans le savoir :
14"Que ta volonté soit faite et non la mienne" .
L'Église eut à couler une foi et un esprit nouveaux dans des pratiques
païennes fortement enracinées dans les mentalités. Le culte des saints,

13 Meuleau Maurice, Le monde et son histoire. Le monde antique, tome II, Civilisation
d’Extrême-Orient. Le monde des Barbares. Rome, de la conquête de l’Italie à
l’épanouissement de la civilisation impériale. Vers un autre monde, Paris,
Bordas/Laffont, 1965, p. 464.
14 Le « que ta volonté soit faite et non la mienne » a été découvert bien avant les
chrétiens : « La seule chose dont je pourrais me plaindre, dieux immortels, c’est que
vous ne m’ayez pas fait connaître davantage votre volonté ! En effet, je serais venu le
premier où je me présente maintenant à votre appel… » (Sénèque, De la Providence, V,
5, la formule n’est pas en réalité de Sénèque, mais de son ami et contemporain le
cynique Démétrius et il l’a fait sienne.
22 des martyrs et des reliques avait été accepté pour suppléer aux antiques
dévotions, aux images et amulettes protectrices.
En ce qui concerne les images de Jésus, de Paul, Pierre, Jean le
Baptiste et de la Vierge qui ne sont venues ni du judaïsme, ni issues de la
conception des chefs de la nouvelle religion, on se reportera à l'étude de
e eRamsay MacMullen (Christianisme et paganisme du IV au VIII siècles,
Belles Lettres, Paris, 1998, 374 p.).
Pour bien saisir l'enjeu et le danger d'un tel conservatisme et qui
relève d'un anachronisme qu'on rencontre chez ceux pour lesquels ce que
faisaient d'humainement bon les païens serait en prévision du Message du
Christ, on se reportera à l’Histoire et médecine de Jean-Charles Sournia
où il dénonce une telle myopie intellectuelle à propos de l’interdit de la
15viande du porc chez les Sémites à cause de la trichine de cette viande .
Et le problème que pose si banalement Jean-Charles Sournia est d'un
enjeu épistémologique d'importance capitale et politique pour les
sociologues, les ethnologues, les anthropologues, les ethnophilosophes,
etc. et les inculturateurs.
L'Église catholique serait, en tout cas, en flagrant délit de
contradiction en condamnant les pratiques syncrétistes. De plus, elle
ferait preuve d'une totale ignorance de son histoire en encourageant
l'inculturation comme quelque chose de nouveau pour elle.
2. De la particularité des "mi-dits" africains
La question des mi-dits fait partie des arguments essentiels qui
permettent à Honorat Aguessy de récuser les lectures des missionnaires
16sur Lègba . Il s'en sert également pour montrer les limites des travaux
des chercheurs non africains et qui ne maîtrisent pas les langues et les
dialectes africains. Quand Honorat Aguessy écrit qu'il faut être habitué
aux mi-dits des sages bokonon avant de pouvoir comprendre leurs
messages, il n'a pas mal vu les choses. Mais, je veux signaler que le
problème des mi-dits fait partie de la règle la plus élémentaire de
l'herméneutique. Pour pouvoir interpréter un texte, il faut savoir l'avant-
texte, ce pourquoi un auteur a écrit son texte, le texte, ce qu'il a écrit, et le

15 Sournia, J. C., Histoire et médecine, Paris, Fayard, 1982, p. 58.
16 Essai sur le mythe de Lègba, thèse de doctorat d’État, Université de Paris-Sorbonne,
1973, tome 3, 368 p.
23 17hors-texte . Le hors-texte peut être par exemple les conséquences de la
complexion psychologique d'un auteur sur ce qu'il écrit et sans que celui-
ci s'en rende compte. Tout cela constitue, à mon sens, des mi-dits
auxquels tout chercheur digne de ce nom devrait être déjà habitué.
Et il ne faut jamais oublier que les mi-dits existent à tous les niveaux
de la communication dans toutes les sociétés humaines. Ainsi, des
Américains ou des Israéliens, incapables de communiquer couramment
en français, arrivent à tenir un discours très scientifique dans cette même
langue. Tandis qu'un Français sachant bien communiquer dans sa langue
maternelle, peut se trouver incapable d'en faire un usage scientifique et
littéraire. C'est le problème du langage scientifique, ou professionnel ou
encore confessionnel.
Étant donné que tout le monde est habitué aux mi-dits, puisqu'ils sont,
non seulement phénomènes de société mais surtout de corporation, aucun
chercheur ne peut donc les ignorer au point de ne pouvoir les repérer et
les interroger convenablement dans sa recherche en Afrique.
Quand Honorat Aguessy écrit
"qu’il faut être cultivé à la manière des Danxomènou pour comprendre l'idée
18émise par un mi-dit" ,
il dit vrai. Mais ce qui compte c'est de repérer ces mi-dits pour les
travailler ensuite. Tout sociologue, anthropologue ou ethnologue est
capable de ces repérages. C'est la moindre des choses pour un enquêteur
sur un vécu culturel. L'exemple que Honorat Aguessy prend pour justifier
même son propos prouve que la plupart des mi-dits sont des expressions
ou concepts, si l'on préfère ce mot. Il suffit d'un peu de bonne volonté
pour savoir les façons de parler d'un peuple, je veux dire la structure
sémantique et grammaticale de sa langue. Il y a beaucoup d'expressions
latines ou grecques qui n'ont pas de correspondance directe en français, et
pourtant avec les traductions françaises plus ou moins acceptables, nous
pouvons faire la sociologie culinaire de la Grèce antique ou le mode
d’habillement des Romains au temps de César ou du grand Cicéron.
Faisons d'abord confiance à ces chercheurs !

17 Voir Gwendoline, Jarczyk, « Texte et hors-texte », in Philosophie, n°12, Faculté de
Philosophie ; Le Texte comme objet philosophique, Paris, Beauchesne, 1987, p. 173-
182.
18 Thèse déjà citée, p. 218.
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