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Afropéa

480 pages
A l'ère d'une société placée sous le signe de la mondialisation et d'un héritage historique, de nombreux artistes se revendiquent d'une « afropéanité », néologisme exprimant un entre-deux entre l'Afrique et l'Europe. Simple utopie, posture ou provocation, véritable engagement, l'afropéanisme peut-il s'apparenter à l'éclosion d'une culture nouvelle ? Ce numéro interroge les origines et les enjeux de l'afropéanisme et ses impacts en tant que posture littéraire et politique mais aussi ses limites.
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l A revue l A revue
Afropéa Afropéa
u N te rrI t o Ire culturel à IN ve Nte r
Sou S l A dIr ect Io N de PÉNÉlo Pe dec HAu Fo ur u N t err Ito Ire culturel à IN v eNt er
Avec la collaboration de Sylv Ie cHA l Aye
So uS l A dIr ect Io N de
PÉNÉl o Pe dec HAu Fo urEn 2001 Africultures faisait paraître un numéro fondamental
Avec la collaboration de qui questionnait l’africanité des Enfants-Terribles des
Sylv Ie cHA l Aye
Indépendances, génération de penseurs en quête
d’émancipation identitaire, refusant d’être enfermés dans
c ontributions de
l’enclos d’une identité univoque. Qu’en serait-il alors si cette
Alice Atenarius-o wanga
hybridité redessinait nos géographies identitaires et nos o livier Barlet
cartographies culturelles ? Les années 1990 ont vu arriver un Anne Bocandé
néologisme exprimant cet entre-deux, tout droit inspiré des Sarah Burnautzki
Nubians ou encore des Zap Mama qui chantaient « Adventures Marie-Julie c halu
c écile coquet-Mokokoin Afropéa » et s’afrmaient « afropéennes » quand on leur
Julie c renndemandait leur origine. Une formule que l’on retrouve
c laire diaoaujourd’hui chez Léonora Miano qui revendique elle aussi
t hierry Gustave
cette identité frontalière et utopique dans Habiter la frontière.
r amcy Kabuya
Simple utopie, posture ou provocation, véritable engagement, daniel S. l arangé
l’afropéanisme peut-il s’apparenter à l’éclosion d’une culture Élodie Malanda
nouvelle ? Buata Malela
Achille Mbembe
À l’ère d’une société placée plus que jamais sous le signe de la Alice l eflleul
mondialisation et d’un héritage historique qui met au jour nos Myriam l ouviot
rhizomes interculturels, de nombreux artistes se revendiquent Aymeric Morillon
d’une « afropéanité » - sans doute à penser dans les sillons du Selim r auer
c élia Sadaiparcours des afro-américains. D’autres, œuvrent toujours au
Belkacem tatemdépassement de ces catégories identitaires qui réduisent le
r aphaëlle tchamitchianchamp de perception des êtres mais surtout des productions
dominic t homasartistiques. Ce numéro de la revue interroge, comme il l’avait
c aroline t rouillet
fait autrefois avec afl’ricanité, les origines et les enjeux de Pauline vermeren
l’afropéanisme, ses impacts en tant que posture littéraire et t émoignages
Photos ci-dessus politique mais aussi ses limites dans ce qui est à appréhender Bintou dembelede haut en bas :
© Alexis Peskine comme lien diasporique et tentative de se (re)connecter en se Audrey Mukoko
© Gastineau Massamba
© Marco Castro Nachpensant visiblement, avant-tout, comme afro-descendants.
entretiens
Amzat Boukari-yabara
Amandine Gay
Alanna l ockward
Pap NdiayeRevue publiée avec le concours de la Délégation
générale de la langue française et des langues Nunny
de France du ministère de la Culture.
Johny Pitts
Maboula Soumahoro
ISBN : 978-2-343-06990-6
ISSN : 1276-2458 do SSIer SPÉ c IAl  : deSt INAt Io N GuAdelou Pe eN AvIGNo N 2014
39 En couverture : visuel réalisé par Adjo K
99-100 Afropéa un territoire culturel à inventerLA REVUE
numéro 99-100
Afropéa,
un territoire
culturel
à inventeréditorial 100
Africultures,
plus que jamais !
Oivier Barlet, Sylvie Chalaye,
Boniface Mongo-Mboussa
100 numéros ! C’est bien sûr à la fois pour l’équipe dA’ fricultures une ferté et
une fête, mais aussi un déf. D’une part parce qu’il est de plus en plus difcile
aujourd’hui de maintenir une revue imprimée. D’autre part parce qu’à l’heure
d’internet, nombreux sont ceux qui croient connaître Africultures sans avoir
jamais ouvert la revue : ils reçoivent gratuitement la lettre d’information qui
ofre chaque semaine entre cinq et dix nouveaux articles lisibles sur le site
internet, et croient être «abonnés» !
Cela a-t-il encore un sens de maintenir une revue dans un tel contexte ? Plus
que jamais ! Parce que face aux forces de la communication et au nivellement
par le bas de la pensée, une revue telle que nous l’entendons est un laboratoire,
un lieu d’idées nouvelles et d’utopies, un regard pluriel et surtout un regard
capable de se confronter à la complexité.
Africultures est né d’une indignation face à la marginalisation dans la
société française des créateurs et des productions artistiques d’Afrique et des
diasporas, éternellement cantonnés dans l’enclos d’une exotisation réductrice,
faite de condescendance et permettant d’éviter tout regard artistique critique.
Le déf d’Africultures, fut de contribuer par la réfexion critique et un travail
de recherche à la connaissance et la reconnaissance de l’apport des expressions
culturelles contemporaines d’Afrique et des diasporas au monde, et à la France
en particulier. Critique, Africultures s’est engagé à l’être dès son premier
dossier «La Critique en questions», en octobre 1997. Car nous pensons qu’une
vigilance est nécessaire face aux préjugés issus de l’imaginaire colonial et qui
fondent les discriminations. Comme nous l’écrivions dans notre manifeste en
2013, «l’enjeu est de contribuer à un monde où chacun doit être à égalité réelle
1de droits et de dignité, dans une appartenance commune à l’humanité.»
1 - cf. article 11783 sur africultures.com
2 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer éditorial 100
Notre revue doit-elle poursuivre sa voie dans le livre ou bien devenir seulement
virtuelle ? Reconnaissons que le confort des liseuses et des écrans reste encore
précaire et qu’il est souhaitable, malgré son coût, de maintenir l’imprimé et
ses illustrations, également dans les terres africaines où l’internet passe de
plus en plus par le minuscule téléphone portable.
Ce n’est bien sûr pas un hasard si le dossier de ce numéro 100 porte sur
l’afropéanisme, en prolongation de 18 années où nous nous sommes battus
contre le territorialisme, le communautarisme et l’afrocentrisme pour
revendiquer une approche non-identitaire mais singulière des expressions
culturelles africaines ainsi que leur contemporanéité. Ce n’est que dans cette
perspective qu’elles nous semblent pouvoir déployer leur pertinence, en pleine
conscience d’elles-mêmes, et interroger ainsi dans ses replis et ses peurs une
société française à laquelle elles apportent, chargées d’avenir, leur richesse
d’expérience et de réfexion, leur vitalité et leur créativité.
Que faire aujourd’hui sinon continuer ? Mais les temps changent, l’économie
d’une revue est fragile, les enjeux de société s’aiguisent, et s’afrme la direction
interculturelle du travail de l’équipe dA’ fricultures, au sens de la documentation
d’une Histoire et d’une appartenance commune, et des problématiques qui
en découlent : «Le divers, écrit Edouard Glissant, ce n’est pas le
meltingpot, c’est les diférences qui se rencontrent, s’ajustent, s’opposent, s’accordent
2et produisent de l’imprévisible.» C’est ainsi qu’Africultures explore le délicat
vivre ensemble qui se manifeste au-delà des frilosités et des rejets.
Ce travail prend diverses formes : sites internet basés sur Sudplanète (base de
données de grande envergure de la création artistique), magazine Afriscop, e
actions culturelles dans les foyers de travailleurs migrants, vidéos,
webdocumentaires, etc. Une nouvelle forme doit émerger, dans une synergie et une
dynamique globale de nos activités, dans les logiques actuelles du multimédia,
où la revue conserve son rôle moteur de réfexion et d’approfondissement
tout en rendant compte de ce travail. Cela suppose de marier recherche et
journalisme, réfexion et investigation, dans un grand partage générationnel.
Nous nous y attelons, avec votre soutien mais aussi, parce quA’ fricultures a
toujours profté des collaborations de ceux qui sont en phase avec sa vision
utopique du monde de demain.
2 - Introduction à une poétique du divers, Gallimard 1996, rééd. 2006, p. 98.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 3 Afropéa, un territoire
culturel à inventer
so Us LA d IREct Ion d E
PÉNÉLOPE DECHAUFOUR
Vo Us AVE z d It A fRo PÉAn Is ME ? 25
AVEc LA co LLAbo RAt Ion d E
SyLviE CHALAyE Afropolitanisme 26
Achille Mbembe
L’écrivain noir est-il soluble 34
dans la littérature française ?
ÉdItoRIAL 2 Myriam Louviot
Africultures, plus que jamais ! La couleur de l’écrivain 42
Oivier Barlet, Sylvie Chalaye, Ramcy Kabuya
Boniface Mongo-Mboussa Afropéa 44
Sarah Burnautzki
IntRodUctIon 9
contribution à une anthropologie 52
de l’Afropéen t isser sa trame
Daniel S. LarangéPénélope Dechaufour
Identité nouvelle : une approche 66
PRoLoGUE 16 philosophique de la notion afropéa
Pauline vermerenPour une culture de marcottage
Sylvie Chalaye L’histoire contemporaine de l’Afrique 76
c’est le panafricanismeAfro-européen 23
Entretien de Anne Bocandé Koffi Kwahulé
avec Amzat Boukari-yabara
Afropéanisme, identités frontalière s 84
et afropolitanisme
Alice Lefilleul
Rédaction rhônalpine 26110 Les Pilles +33 4 75 27 74 80 Rédaction parisienne 23 rue bisson
75020 Paris  +33 1 40 40 14 65 E-mail redac@africultures.com Directeur de la publication 
olivier barlet Rédacteurs en chef boniface Mongo-Mboussa, sylvie chalaye Coordination de
ce numéro Pénélope dechaufour, sylvie chalaye Ont participé à ce numéro Achille Mbembe,
Myriam Louviot, Ramcy Kabuya, sarah burnautzki, daniel s. Larangé, Pauline Vermeren, Anne
bocandé, Amzat boukari-Yabara, Alice Leflleul, dominic thomas, selim Rauer, Pap ndiaye,
Raphaëlle tchamitchian, Aymeric Morillon, Alice Aterianus-owanga, Marie-Julie chalu, nunny,
buata b. Malela, Élodie Malanda, sylvie chalaye, Julie crenn, Myriam tadessé, nach, bintou
dembele, thierry Gustave, Pénélope dechaufour, Maboula soumahoro, célia sadai, Amandine
Gay, Audrey Mukoko, claire diao, cécile coquet-Mokoko, olivier barlet, caroline trouillet,
Alanna Lockward, claire diao, Johny Pitts, stéphanie bérard, blodwenn Maufret, Jean-Georges
chali, Mariann Mathéus, Axel Arthéron, soylé, Emily sahakian, Amélie thérésine, sylvie Perault
Maquette Elena Vieillard Site internet www.africultures.com samuel brozzu, Raphaël chassigneux
Maxime nicolas Édition et difusion Éditions L’Harmattan 5-7 rue de l’École Polytechnique
75005 Paris Abonnements voir dernière page Vente au numéro en librairies ou à L’Harmattan
et sur www.harmattan.fr Remerciements à Jean-Lucien sanchez pour sa relecture attentive.sommaire
Afropéanisme et littérature 92 Marie nd iaye, 188
francophone subsaharienne ou l’inaccessible identitaire
Dominic Thomas Selim Rauer
L’Afrique est plus qu’un ensemble 104 combat d’Afropéennes : 196
géographique. Elle est et doit Léonora Miano et Eva doumbia
demeurer une question Raphaëlle Tchamitchian
Entretien de Anne Bocandé
Eva doumbia sur Afropéennes 202avec Achille Mbembe
de Léonora Miano
Il nous faut l’Amérique ! 108 Sylvie Chalaye
Ramcy Kabuya Traversée aux disparus 206
Sylvie ChalayeÉtranger parmi les siens 120
Article et entretien de Selim Rauer du fantasme aux fantômes : 210
avec Pap NDiaye une odyssée afrodescendante
Pénélope Dechaufour
Identités diasporiques 130
Vibration Alexis Peskine 220de l’entre-deux-guerres
Sylvie ChalayeRaphaëlle Tchamitchian
Yinka shonibare 226
Julie Crenn
Gastineau Massamba 234AfRo PÉA dAns to Us s Es É t Ats 139
Portrait par Belkacem Tatem
Au rythme des voix afropéennes 140
Aymeric Morillon
Lord Ekomy n dong, l’afropolitain 148 AfRo PÉEn AU q Uot Id IEn 239
Alice Aterianus-Owanga
Une femme crie 241
Prendre son envol et déployer ses ailes 158 Myriam Tadessé
Entretien de Marie-Julie Chalu avec Nunny
Je parle KRUMP 242Une peinture de l’identité 162
Un témoignage de Nachafrodescendante
Buata B. Malela s/t/R/A/ t/E/ s 250
Un témoignage de Bintou Dembele
Insa sané et Julien delmaire 172
steevy Gustave 262Alice Lefilleul
Un témoignage de Thierry Gustave
« Habiter la frontière » ou errer 180
dans un no-man’s land ?
Élodie Malanda
Revue publiée avec le concours
de la Région Rhône-Alpes
et de la Région Île-de-france.LA REVUE
tous droits de reproduction réservés,
sauf autorisation préalable.
numéro 98
Isbn : 978-2-343-05336-3
Issn : 1276-2458
commission paritaire africultures.com : 0918 W 91080
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 5 Africana 270 Le marronnage créateur 384
Trois questions de Pénélope Dechaufour Blodwenn Mauffret
à Maboula Soumahoro
contes créoles et subversion 392
L’afropéanité, entre sociabilité et désir 276 du discours littéraire
Célia Sadai Jean-Georges Chali
de l’oralité au théâtre 400Ouvrir La Voix 284
Témoignage de Mariann MathéusEntretien de Pénélope Dechaufour
avec Amandine Gay Pleins feux sur la création théâtrale 406
contemporaine guadeloupéenne
Une histoire de peau 292 au festival d’Avignon 2014
Un témoignage de Audrey Mukoko Stéphanie Bérard
Nous, Noires et Françaises 300
quand dramaturges, escrimeurs, 416Claire Diao
footballeurs et boxeurs
marronnent de concertRegards d’Afropéennes sur la dot 304
Sylvie ChalayeCécile Coquet-Mokoko
Parcours d’une scénographe 420Trop noire pour être française ? 312
guadeloupéenne
c inéma : évanescente diaspora 314 Entretien de Axel Arthéron avec Soylé
Olivier Barlet
Rassembler une réalité caribéenne 428
Une afropéanité décoloniale, 330 dans L’Épreuve de Virjilan
un regard caribéen Emily Sahakian
Entretien de Caroline Trouillet
avec Alanna Lockward sur les traces du c hevalier 434
de saint-George
Afropea, expérience noire et blanche 336 Amélie Thérésine
en Europe
Entretien de Claire Diao avec Johny Pitts Aube et crépuscule 440
Sylvie Chalaye
L’Afropéanisme et vous 344
Micro Trottoir par Marie-Julie Chalu Maryse condé 442
et ses marronnages dramatiques
se donner des possibles 354 Emily Sahakian
Un témoignage de Marie-Julie Chalu
corps, costumes et territoires 450
black & n oir 362 dans Boesman et Léna
Claire Diao Sylvie Perault
Pour aller plus loin 372 souvenirs et murs de papier peint 454
à fleurs suranné
Sylvie Chalaye
d EstI nAtI on GUAd ELo UPE 374
En AVIGnon 2014 Un conte d’Afrique à Budapest 457
destination Guadeloupe en Avignon 378
Sylvie Chalaye
c AHIER cRI t Iq UE
Le laboratoire scènes francophones 380
et Écritures de l’Altérité (sefeA) c annes 2015 : 458
Responsable : Sylvie Chalaye ancrer ou déconstruire les clichés
Secrétariat scientifique : Pénélope Dechaufour Olivier Barlet
Émergences c araïbe(s) 382
Sous la direction de Sylvie Chalaye
et Stéphanie Bérard
6 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer iinnttrroductoductiioonn
Motif afropéen, trame textile qui tisse ensemble wax et toile de jouy. La réappropriation de soi contre le rejet sociétal
et l’ignorance de l’Histoire passe aussi, pour les afropéens, par la réappropriation textile, de nombreux artistes
en Europe s’emparent du pagne pour créer des œuvres inventives qui dépassent le seul univers de la mode ©Adjo K
8 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer introduction
t isser sa trame
Pénélope Dechaufour
« L’aliénation est désormais le terreau où doit tomber le grain.
Et tant mieux s’il en sort une plante nouvelle ».
(Kossi Efoui, « Post-scriptum »,
in Récupérations, Carnières, Lansman, 1992)
Dans un faisceau pluriel marqué par une Histoire diasporique, comment se
construire sans modèles de représentation ? Comment évoluer dans une société
où tout n’est qu’altérité et où l’on projette sur vous des chimères engendrées par
l’Histoire ou des amalgames encouragés par l’actualité ? C’est cette question
qui est au cœur de la démarche afropéenne que nous souhaitons aujourd’hui
interroger. Il s’agit pour toute une génération d’identités «m étissées » de se
saisir de ce qui les constitue pour mieux s’afrmer dans un paysage social qui
ne leur a pas fait de place en dehors des carcans exotiques et des jugements
à l’emporte pièce. Et ce qui constitue cette génération, c’est avant tout une
Histoire faite de rencontres entre les cultures européennes et les diasporas
africaines. Une Europe qui les a vues naître et dont les afropéens se réclament
avec force tout en rappelant que leur africanité, aussi fondamentale soit-elle,
n’est pas territorialisée car elle appartient davantage à un espace labile dont les
contours n’ont rien de folklorique.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 9 Pénélope Dechaufour
introduction
L’afropéanisme semble en efet d’abord répondre d’une dynamique
européenne tournée vers l’Afrique, comme background propice à la
production de motifs rappelant d’où vient le malaise et pourquoi le
communautarisme est aujourd’hui encore inévitable. Repenser l’aliénation
en termes positifs – non plus comme un asservissement à des contraintes
extérieures mais plutôt sous l’angle d’une réalité à partir de laquelle tout
reste à écrire – c’est avant tout donner au sujet le pouvoir de revendiquer
des racines qui lui sont personnelles. En suivant Edouard Glissant, pour
qui la déterritorialisation permet de rentrer en contact avec le monde et
non plus de subir un exil malgré soi, on peut voir dans l’« Afropéen » un
1 2être de « transhumances » , une « identité frontalière » … C’est pourquoi
nous avons pensé ce numéro sans tentative de défnition identitaire, mais
bien plutôt comme une mise en perspective, celle d’un territoire à venir,
d’un espace à inventer où l’on peut envisager la rencontre de toutes les
diasporas panafricaines en dehors d’un quelconque ethno-diférencialisme,
autrement-dit un territoire culturel qui est encore aujourd’hui à dessiner.
L’enjeu de ce dossier est davantage de faire entendre une diversité
des voix afropéennes et d’apporter une pierre à l’édifce du concept
d’« afropéanisme », tel que Léonora Miano en émettait le souhait en
2010 : « Il faut formuler le concept d’afropéanisme pour qu’il existe, que l’on
comprenne que les Noirs que l’on croise dans la rue ne sont pas forcément des
3 4immigrés. Dans son ouvrage Habiter la frontière , l’auteure identife bien
ce concept comme relevant d’une approche culturelle plutôt qu’identitaire
et se déployant à travers un panel de démarches singulières que
cellesci soient artistiques, sociales, politiques ou individuelles. L’afropéanisme
représente donc l’espoir de dépasser un jour le carcan de la couleur et
5porte l’idée d’une poétique de la relation qui refète l’état de nos sociétés
1 - Sylvie Chalaye, Le Syndrome Frankenstein, Théâtrales, 2004, pp. 51-70.
2 - Léonora Miano, Habiter la frontière, L’Arche Editeu,r 2012.
3 - Entretien de Camille Thomine avec Léonora Miano pour le Magazine Littéraire, 2010.

http://www.magazine-litteraire.com/actualite/leonora-miano-il-faut-formulerconcept-afropeanisme-06-11-2013-33069
4 - Léonora Miano, op.cit.
5 - En référence à la pensée d’Edouard Glissant.
10 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer introduction
6construites sur une Histoire qui ne doit pas être oubliée , celle qui ft
se métisser l’Afrique, l’Amérique et l’Europe et qui détermine qui nous
sommes désormais.
Et qui sommes-nous ? Loin de chercher ici à défnir, à classer, à scléroser…
l’aventure de ce numéro de la revue Africultures s’inscrit dans le sillon de la
centaine qui le précède et pour qui le but a toujours été d’explorer la pluralité
des êtres hybrides que nous sommes afn d’inviter au dialogue et de générer
davantage de relation. Ainsi, près de quinze ans après le numéro Africanité
en questions, qui mettait déjà en lumière le malaise d’un regard cloisonnant
7posant « une question existentielle, une quête de soi au monde» , c’est
l’afropéanité que nous souhaitons ici interroger. Déjà sensibles aux propos
d’Achille Mbembe de qui nous reprenions l’afrmation suivante : « L’identité
africaine n’existe pas en tant que substance. Elle se constitue, dans des formes
8variées, à travers une série de pratiques» ; c’est également avec lui que s’ouvre
notre numéro Afropéa autour de la question de l’afropolitanisme, un terme
émergeant avant tout dans les pays anglo-saxons et qui souligne l’attitude
cosmopolite des diasporas africaines d’aujourd’hui. Plus qu’une question
d’origine, nous sommes le fruit d’infuences culturelles multiples. Nous nous
6 - À ce sujet rappelons les mots d’Edouard Glissant dont l’écho nourrit nos
réfexions :« V ous ne pouvez pas haïr un peuple ou une communauté qui ont cessé de
vous haïr, vous ne pouvez pas aimer vraiment un peuple ou une communauté qui vous
haïssent encore, ou qui vous méprisent sourdement. C’est qu’en matière de relations
entre communautés, l’oubli est une manière particulière et unilatérale d’établir des
rapports avec les autres, mais que la mémoire, qui est non pas une médication de l’oubli
mais à la lettre son éclat et son ouverture, ne peut être que commune à tous. L’oubli
ofense, et la mémoire, quand elle est partagée, abolit cette ofense. Chacun de nous a
besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ni de
charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons
partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses soufrances, nous
devons apprendre à nous souvenir ensemble. » Édouard Glissant, Une nouvelle région
du monde, Gallimard, 2006.
7 - Sylvie Chalaye, « Les masques de l’africanité » in L’Africanité en questions,
Africultures, N°41, L’Harmattan, 2001, p. 5.
8 - Achille Mbembe, À propos des écritures africaines de soi, bulletin du Codesria 1, Dakar,
2000, cité en exergue de L’Africanité en questions, Africulture sN°41, L’Harmattan, 2001.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 11 Pénélope Dechaufour
introduction
demandons ce que le métissage produit et questionne au quotidien en partant
du principe qu’Afropéa est un territoire à inventer par tous et pour tous, car
nul n’échappe désormais au faisceau de l’afrodescendance.
La notion d’afropéanisme apparaît dans les années 1990 sous le label Luaka
Bop de David Byrne qui produit le premier album du groupe belge Zap
Mama intitulé Adventures in Afropea – défnissant d’emblée la notion comme
un territoire fctif qui représenterait l’infuence des cultures subsahariennes
sur l’Europe. Il sera récemment popularisé par Léonora Miano qui remporte
en 2013 le prix Femina et une certaine visibilité dans les médias, ramenant
alors l’afropéanisme au premier plan des préoccupations liées aux expressions
artistiques des Afrodescendants de France et d’Europe. Pourtant, ce terme
existe depuis quelques decennies, on le retrouve dès la fn des années 80
chez des dramaturges comme Kof Kwahulé ou Kossi Efoui. En fait, dès
1986, Ngugi wa Tiong’o expliquait dans son ouvrage, Décoloniser l’esprit, à
l’époque non traduit en France, que le premier marqueur de l’afropéanisme
se situe au niveau linguistique – la langue étant par ailleurs génératrice de
représentations mentales : « Ce que nous avons créé est une tradition hybride,
fragile, minoritaire, qu’on peut au mieux qualifer d ’afro-européenne, la
littérature écrite par des Africains d’expression européenne. Elle a donné de
nombreux écrivains et de grandes œuvres: C hinua Achebe, Wole Soyinka,
Ayi Kwei Armah, Sembène Ousmane, Léopold Sédar Senghor et beaucoup
9d’autres. » Très tôt portée par le monde de la musique avec des artistes
comme Marie Daulne du groupe Zap Mama, la notion est désormais difuse
dans les univers d’artistes tels que Stromae, Youssoupha ou encore Casey…
L’afropéanisme tend également à s’ancrer au quotidien par le bais de la presse :
Amina Magazine, Miss Ebene, Roots ou encore Fashizblack (et les initiatives
sur la toile se font de plus en plus nombreuses).
Intrinsèquement pensé comme une identité culturelle hybride, à l’image de
la trame textile de notre dossier qui symboliquement tisse ensemble wax et
toile de jouy pour créer un motif nouveau et original, l’afropéanisme redéfnit
9 - Ngugi Wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit, La fabrique éditions, 2011, p. 58.
12 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer introduction
aujourd’hui nos géographies identitaires et nos cartographies culturelles. Mais
s’agit-il juste d’un double ancrage culturel ? Quelles sont les diférentes façons
d’appréhender cette notion qui pour les uns permet de défnir une immigration
de longue durée quand pour les autres il s’agit d’évoquer les problématiques
afrodescendantes en France? L éonora Miano démontre bien que la frontière
peut être abordée comme un obstacle mais aussi comme l’espace de la relation
et du multiculturalisme. Mais d’autres pensent l’afropéanisme par le prisme
du postcolonial, comme le territoire de nouveaux stigmates identitaires et
d’une perte totale de repères. L’Afropéen serait alors étranger partout…
Dans tous les cas on voit bien à quel point cette notion relève de la question du
territoire et d’un territoire culturel à inventer. Car s’il existe identitairement
de fait, ses espaces d’expression sont encore trop rares (majoritairement les
réseaux sociaux à travers blogs, web-séries, projets de revues associatives…) et
surtout trop mal interprétés alors même qu’il appelle à ouvrir les êtres à des
racines aériennes. À travers ce numéro, nous avons voulu nous pencher sur les
diférentes démarches afropéennes contemporaines afn de faire entendre la
parole de ceux qui cherchent à tisser une trame comme une toile de fond sur
laquelle pourrait enfn se détacher les individualités. Nous revenons donc sur
l’histoire de la présence noire en France mais nous nous penchons également
sur ceux qui participent à construire le discours afropéen d’aujourd’hu: i
Léonora Miano bien sûr, Marie Ndiaye, Lord Ekomy Ndong, Eva Doumbia,
Insa Sané, Julien Delmaire, Alexis Peskine, Yinka Shonibare… Pour certains,
il s’agit avant tout de penser la notion dans le sillon des afroaméricains et du
triangle Afrique-Europe-Amérique quand, pour d’autres, l’afropéanisme est
un outil permettant de dresser une analyse sociocritique du monde occidental.
Ces articles croisent les témoignages de Bintou Dembele, Amandine Gay,
Maboula Soumahoro, Nach, Johny Pitts…
L’ensemble des acteurs de l’afropéanisme ne saurait malheureusement être
représenté ici, d’autant qu’aujourd’hui les prises de paroles sur la question
se multiplient et se complexifent; d’abord autour de l’installation Exhbit B
du sud-africain Brett Bailey, puis plus récemment avec le débat concernant
l’absence de « diversités » sur les scènes contemporaines... De la naissance de
l’association ECA (Egalité Citoyenne en Actes) à la création active du collectif
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 13 Pénélope Dechaufour
introduction
Assiégées, projet intersectionnel de lutte contre le racisme, le patriarcat et le
capitalisme par et pour les personnes racisées, en passant par des évènements
citadins tels que la semaine AfricaParis au Carreau du Temple, le Salon Boucles
d’Ebène, rendez-vous européen de la beauté et des talents afro au Centquatre à
Paris, ou encore les journées Africana et la Mahogany March ; l’afropéanisme
dépasse le domaine de la fction en étant marqué d’un militantisme de plus en
plus afrmé et présent dans les médias français. Ce numéro d’Africultures est
l’occasion de poser un concept encore en friche, d’en circonscrire les contours,
de cerner ses enjeux politiques, de remonter également à ses origines d’abord
essentiellement musicales, mais aussi de recenser en les analysant les formes
artistiques qui s’en réclament aujourd’hui et autour desquelles se trame un
tissu de rêves...
Après avoir été At ER en Études t héâtrales à l’Université sorbonne
nouvelle-Paris 3 où elle enseigne toujours, Pénélope Dechaufour
achève une thèse sous la direction de sylvie c halaye, au sein du
laboratoire s cènes francophones et Écritures de l‘Altérité (s efeA) de
l’Institut de Recherche en Etudes t héâtrales. ses travaux portent
sur les théâtres d‘Afrique et des diasporas, principalement autour
de l’œuvre de l‘auteur togolais Kossi Efoui ainsi que sur les
questi© DR
ons liées au corps scénique et à l’écriture marionnettique en tant
qu’idiome philosophique. Elle assure le secrétariat scientifque du
laboratoire sefeA et est membre du comité de rédaction d’Africu-l
tures. En 2011 elle met en scène Io (tragédie) de Kossi Efoui avec la
c ie Mulao à l’Institut français de Lubumbashi (Rdc ongo). Enfn, elle
a co-réalisé deux documentaires : Io à Lubumbashi (avec Jeanne
Lachèze) et Un conte d’Afrique à Budapest (avec Romain Vauclair).
14 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer introduction
ieSimon Abbe, Entre là, C Xavier Lot, 2011 ©Emmanuelle Stäuble
Emmanuelle Stäuble découvre la photographie durant ses études d’Art à
Valenciennes. Passionnée d’images et de théâtre, elle se forme aux métiers de la
lumière et de la régie au Keene state c ollege - États-Unis. d e retour en france, elle
devient directrice technique, et conçoit des créations lumière pour la danse. Elle
travaille entre autres avec le conservatoire de Paris, Philippe c aubère, Jacques
Rebotier, Emmanuel Accard, et Xavier Lot. Après un voyage en n orvège en 2012
durant lequel elle prend le temps de redécouvrir la lumière naturelle, elle choisit
alors de ne plus fabriquer la lumière, mais bien de la débusquer. Elle suit alors
une formation à l‘école des Gobelins et se consacre totalement à la photographie.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 15 prproloologuguee
Pour une culture
de marcottage
Sylvie Chalaye
« Je suis adossé à l’Afrique, mais en même temps
il me faut construire ici quelque chose d’inouï.
Il s’agit de créer un autre espace culturel et spirituel
dans l’espace où l’on est, et qui n’est pas la reconstruction
1nostalgique de l’espace d’où l’on vient.  »
( Kof Kwahulé)
DESSINEr LES CoNTour S DE CETTE CuLTurE française faite
d’hybridité et de partage, la culture que construisent les Européens
d’ascendances africaines, les Afrodescendants de France, Métis, Antillais
ou Africains d’origine, ces Européens africains-caribéens, qu’un surplus de
mélanine identife comme appartenant à un ailleurs, s’avère aujourd’hui
primordial, ne serait-ce que pour afrmer son existence. Est-elle une culture
marginale de la culture française, une sous-culture, une culture fantasmée
par celui qui l’identife comme la culture de l’autre, passant à côté de ce qui
fnalement le constitue également ? Quel est le territoire de cette culture dite
« afropéenne» ? Un territoire virtuel, imaginaire, intérieur ou un territoire de
partage, un territoire à inventer au nom du vivre ensemble?
La culture n’est pas une réalité close, fermée sur elle-même et en dehors du
temps. C’est une réalité vivante, organique, faite de diversité, mais aussi en
devenir, en constante mutation. La culture ne peut être univoque, la culture
se partage entre les membres d’une communauté et se construit dans une
forme de choralité, un jeu prismatique, de miroitement et d’échange. Il
faut comparer la culture d’un peuple à une sorte de corail qui travaille par
sédimentation, mais absorbe et fltre ce qui l’entoure.
1 - Entretien avec Kof Kwahulé, « Immigration et conscience diasporique », in Diaspora :
identité plurielle, Africultures n° 72, Paris, 2011, p. 160.
16 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer prologue
La culture française de 2015 ne peut se défnir sur les contours de ce qui
faisait la culture française en 1815 ou en 1915. Elle a absorbé l’histoire
coloniale, les guerres de 14-18 et 39-45, mais aussi de nouveaux courants
de pensée, de nouveaux courants esthétiques, l’ère des télécommunications,
la mondialisation, la révolution internet…. et elle s’est nourrie de toutes les
migrations, anciennes et récentes qui ont traversé l’hexagone.
Un exemple amusant est celui du fameux croissant de nos petits déjeuners à la
française qui n’aurait pas vu le jour sans la venue d’un sultan à Paris en 1549
erpour qui les boulangers de la cour de François 1 auraient confectionné ce
gâteau. La recette a été reprise par des boulangers autrichiens installés à Paris
e au début du XX siècle qui l’ont imposée comme viennoiserie, avant que le
croissant devienne à la mode dans les années vingt et fnalement un emblème
gastronomique français !
La culture est une matière vivante poreuse, une éponge qui fltre et recycle
à sa guise, et les organismes qui fltrent et recyclent ce sont les créateurs et
les artistes.
La France ne peut se penser aujourd’hui monochrome. Les traces noires de
l’histoire de France remontent aux invasions romaines. La présence noire
en France n’est pas une réalité superfétatoire, elle est consubstantielle à
l’hexagone. Quatre cents ans de traite négrière, la descendance des sang-mêlés
d’origine antillaise, les métissages du temps des colonies et de la présence des
troupes africaines ou des soldats noirs américains en 14-18, comme en 39-45
e ont redessiné en profondeur l’identité nationale de la France du XXIsiècle,
sans parler de la musique africaine-américaine dont est pétrie la jeunesse. La
France aujourd’hui respire avec ses artistes d’ascendances africaines issus des
migrations proches ou plus anciennes, elle en tire sa force d’innovation.
Pourtant les artistes afrodescendants de France ne sont, le plus souvent, pas
« calculés » dans la société française et on oblitère le fait qu’ils participent
à la construction de l’identité culturelle française, une culture de partage,
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 17 Sylvie Chalaye
prologue
de traversée, ce qui tient au territoire français, à cet hexagone qui donne
sur quatre mers et partage des frontières avec le monde ibérique, le monde
germanique, et le monde latin. À la proue de l’Europe, la France a toujours
été un embarcadère pour les Amériques et le continent noir.
On occulte les artistes d’ascendances africaines dans le paysage culturel
français, car ils sont encore pensés comme en dehors, étrangers de l’intérieur.
La couleur de peau fabrique de la frontière. C’est une construction imaginaire
qui remonte au temps où les territoires de l’Afrique restaient inexplorés, la
terra incognita produisait alors du mystère, de l’obscurité qui coïncidait avec
la couleur de peau de ses lointains habitants. On s’arrête aujourd’hui encore
à la couleur, on enferme l’autre dans un territoire lointain. On replie l’origine
sur la couleur de peau. Ainsi celui ou celle qui a un peu plus de mélanine que
les autres, dont les cheveux frisent, les lèvres sont charnues et le nez épaté,
vient nécessairement d’ailleurs et est associé à des horizons lointains, un pays
lointain, le pays des Noirs ! On le voit comme un étranger, un migrant. Il
suft de penser à l’anecdote que racontent souvent les enfants et à ce maître
d’école qui, le jour de la rentrée, avec les meilleures intentions du monde,
demande à la petite flle ou au petit garçon un peu plus bronzé que les autres :
Et toi d’où viens–tu ? Tu nous feras un exposé sur ton pays et ta cultur? e
Pourtant, comme le rappelle Pap Ndiaye dans son essai, La Condition noire,
« il y a bien des manières d’être noir et aucune n’est plus normale ou plus
2naturelle qu’une autre. »
En fait, on enferme d’emblée celui que l’on repère comme l’Autre dans une
stigmatisation sociale et géographique. Mais comment a-t-on construit ce
raccourci métonymique : ce que j’appelle le syndrome du Noir Ambassadeur
d’Afrique ? Cet ostracisme a à voir avec la gestion de la peur de l’Autre.
Repousser l’homme noir ou la femme noire dans l’ailleurs, c’est d’emblée
tracer une frontière. Cette peur est celle d’être avalé par l’Autre et de perdre les
repères de sa propre identité ; c’est pourquoi d’ailleurs la peur du cannibalisme
n’est jamais très loin.
2 - Pap Ndiaye, La Condition noire. Essai sur une minorité française, coll. Folio, Gallimard,
2009, p. 46.
18 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer prologue
Le repli de l’origine sur la couleur rencontre en France un enjeu territorial
que ne connaissent pas les Africains-Américains. «C ontrairement aux
ÉtatsUnis, où être noir ne place pas dans une position d’ « étrangeté » par rapport
à la nation (mais suscite bien entendu d’autres formes de soupçon), les Noirs
de France et d’Angleterre, constate Pap Ndiaye, sont souvent perçus comme
3extérieurs à la communauté nationale imaginée ». Les Noirs des Amériques
sont issus d’une déportation forcée, mais la nation américaine a dû se construire
sur un territoire à partager, impossible de penser les Africains-Américains
comme des migrants devant retourner chez eux.
La France en revanche s’est longtemps pensée comme un empire aux territoires
multiples avec sa métropole et ses territoires satellitaires lointains et exotiques.
Et dans cette « grande France », comme on disait alors, le Noir venait des îles
ou d’Afrique. Il convoquait l’exotisme, le rêve d’horizons ensoleillés.
Dans les années soixante-dix, à la suite du choc pétrolier, la France découvre
le chômage et réalise qu’elle est une terre d’immigration. Le Noir devient
le migrant, peu importe qu’il vienne des Antilles ou d’Afrique, il vient
d’un ailleurs. Les médias ont largement entretenu cette image et alimenté
le racisme de la misère qui a fait le lit des discours politiques extrémistes
et nationalistes.
L’ensemble des contributions de cet ouvrage vise à identifer ce territoire
culturel d’entre-deux où les Afrodescendants de France peuvent afrmer
leur double appartenance et ne pas être assignés à habiter leur peau,
mais peuvent habiter une France consciente et fère de son histoire et de
ses mélanges, une France dont la jeunesse a su se dresser en 1983 pour
défendre une société française polychrome, dans laquelle elle avait grandi
et dans laquelle elle comptait bien vieillir et faire des enfants, la France de
la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Ce rêve qui était celui de ceux
qui avaient 20 ans en 1983 est le rêve qui a présidé à la création de la revue
Africultures, une quinzaine d’années plus tard et qui est toujours le nôtre
pour ce centième numéro de la revue.
3 - Ibid., p. 48.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 19 Sylvie Chalaye
prologue
Léonora Miano, dans les œuvres romanesques dont s’inspire le spectacle
Afropéennes qu’a récemment créé Eva Doumbia, mais aussi dans un recueil de
conférences publié sous le titre Habiter la frontière, témoigne avec beaucoup
de fnesse de cette double identité des Européens d’ascendances africaines,
qui ne veulent pas avoir à choisir et vivent mal qu’on leur demande toujours
de témoigner de leur africanité: « Aujourd’hui, les Européens noirs refusent
d’avoir à choisir entre leur part subsaharienne ou caribéenne, et leur part
européenne. Ils souhaitent abriter en eux les deux, les chérir, voguer de
l’un à l’autre, les mélanger sans les hiérarchiser. C’est dans cet entre-deux
4qu’ils sont à l’aise, complets, épanouis. » Elle défnit Afropéa comme
un territoire utopique, un jardin secret de réappropriation de soi et de
reconquête d’équilibre et d’estime de soi, « un lieu immatériel, intérieur où
les traditions, les mémoires, les cultures dont ils sont dépositaires s’épousent,
chacune ayant la même valeur. Afropéa, c’est en France, le terroir mental
que se donnent ceux qui ne peuvent faire valoir la souche française…
C’est la nécessaire entrée de la composante européenne dans l’expérience
diasporique des peuples d’ascendance subsaharienne. C’est une littérature à
venir, mais aussi des arts visuels ou des musiques. C’est ce que l’Europe peut
encore espérer produire de neuf, sans doute sa dernière chance de rayonner.
C’est le commencement de la post-occidentalité, qui n’est pas la négation du
5substrat européen, mais sa transformation. »
Quant à nous, nous faisons le rêve que la culture française est en mutation, en
passe de se reconfgurer et qu’Afropéa est plus qu’un territoire mental. Il s’agit
d’un territoire de résistance et de marronnage, une fenêtre à ouvrir dans le
6champ culturel et artistique de l’hexagone. « Un lieu inédit » pour reprendre
Kof Kwahulé. Un lieu d’inédit surtout, d’invention et d’innovation. Les
artistes et créateurs d’ascendances africaines plantent eux aussi leur fore dans
le territoire culturel français, une plantation par marcottage, car ils restent
enracinés dans le territoire des origines, mais les frondaisons de l’arbre fait
des racines en Europe. Édouard Glissant parlait des racines aériennes et
4 - Léonora Miano, Habiter la frontière, L’Arche, Paris, 2012, p. 84.
5 - Ibid., p.86-87.
6 - Entretien avec Kof Kwahulé, « Immigration et conscience diasporique, in Diaspora :
identité plurielle, Africultures n°72, Paris, 2011, p.160.
20 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer prologue
rhizomatiques. Pour Kof Kwahulé, il faut parvenir à déposer son bagage,
autrement dit la conscience de ce que l’on est et cela ne veut pas dire oublier,
mais accepter que le baluchon devienne autre chose, qu’il se transforme et
évolue. « Comme la graine du semeur, il faut accepter d’enterrer ce bagage
dans la terre nouvelle afn que germe l’inouï. Accepter de laisser le bagage se
7putréfer, se décomposer, mourir, pour que autre chose advienne. » Pour ma
part, j’aime l’idée du marcottage. L’idée d’un grand arbre d’Afrique dont les
branches, ont ployé vers Europe et les Amériques et où elles ont pris à leur
tour racines et donné naissance à d’autres arbres et d’autres espèces aux fruits
inouïs. À l’heure des replis identitaires nauséeux et sclérosants, nous voulons
dessiner ce nouveau territoire, celui d’une culture française de partage et de
mélange, faite d’hybridation et de marcottages.
Anthropologue des représentations coloniales, Sylvie Chalaye est
aussi spécialiste des dramaturgies contemporaines d’Afrique et des
diasporas. co-fondatrice dA’ fricultures, elle est professeur et
directrice de recherche à l’Université de la s orbonne n ouvelle, où elle
dirige l’Institut d’Etudes t héâtrales et le laboratoire « scènes
francophones et écritures de l’altérité » (sefeA). Elle est l’auteure de
plusieurs travaux sur l’imaginaire colonial et a publié de nombreux
© DR ouvrages sur les scènes et dramaturgies afro-caribéennes. Mem -
bre associé du Laboratoire de Recherches sur les Arts du
spectacle du cn Rs, elle a également publié plusieurs études consacrées à
des metteurs en scène : t homas o stermeier, didier Georges Gabily,
dominique Pitoiset, Jean-françois sivadier, Jean-Marie serreau et
s’intéresse à la question de l’altérité dans la mise en scène
contemporaine. Elle a publié avec Pascal blanchard La France noire aux éditions
de la découverte en 2011 et participé à Exhibitions, l’invention du
sauvage aux éditions Actes sud. Elle a dirigé le volume Cultures
noires : la scène et les images (Africultures, n°92-93, 2013).
7 - Ibid., p.161.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 21 22 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer Afro-européen
Kof Kwahulé
J’ai la culture d’un Africain-Européen: j e ne suis pas un Ivoirien au sens strict
– d’ailleurs, lorsque je vais en Côte d’Ivoire, on remarque très vite que je ne
suis plus de là-bas. À force de vivre en Occident, mon corps n’occupe plus
l’espace comme un corps qui vit en Côte d’Ivoire et, en même temps, ce n’est
pas un corps blanc. Mais il n’y a pas de double en moi : je suis structuré ainsi,
et il n’y a pas de confit. Pour moi, les frontières ne sont pas aussi nettes: m ême
entre des cultures apparemment très éloignées, il y a des zones poreuses, de
passage, de glissement d’un point à un autre ; du coup, il n’y a jamais vraiment
de confit : au niveau culturel, je suis quelque chose d’autre, peut-être une
chimère, peu importe, mais ce n’est pas une donnée relative à l’Ivoirien ou au
Français : c’est un absolu en soi. Ce que l’on croit être un confit culturel, c’est
en fait le rapport à l’Autre, c’est comment on me renvoie toujours à un Autre
absolu ; dans le regard d’autrui, il y a toujours la volonté de me bloquer dans
une altérité absolue, irrémédiable, alors que je sais en moi-même que ce n’est
pas vrai. Surtout quand tu es noir, parce que tu es visible. Ce n’est pas toujours
un rejet d’ailleurs, et il arrive que l’on t’assigne même une place relativement
gratifante, mais tu n’es simplement pas comme les autres. Le confit est
donc en dehors. D’ailleurs, même quand on est français, on ne possède pas
toujours la culture française: c omment voulez-vous que quelqu’un qui vient
d’une autre culture possède entièrement la culture française et, en possédant
la culture française, ne perde pas quelque chose de sa culture d’origine?
C’est une expérience particulière, mais cela ne fait pas de celui qui la vit une
conscience relative : c’est une conscience absolue.
L’adjectif «a fro-européen» s emble renvoyer à toute l’Europe. Alors que ce que
j’entends par là ne concerne fnalement que la France, l’Angleterre, la Belgique,
le Portugal… c’est-à-dire les pays qui ont fait un bout de chemin historique
avec l’Afrique. L’Europe se fédéralise. Il faudrait un jour que les Noirs de ces
pays organisent des festivals, des rencontres, pour manifester cette sensibilité
particulière, cette façon de penser le monde qui est nouvelle et que je qualife
d’ « afro-européenne» . Cela permettrait de créer un autre espace de partage et
de solidarité au sein de l’Europe. Mais c’est fnalement une chose assez récente
que des Africains décident de vivre en Europe et scellent leur destin au destin
européen. Quel est le rêve que ces Afro-Européens proposent à l’Europe et,
par delà l’Europe, au monde ? Comment organiser le chaos de cette identité-là
pour que ce soit aussi un espace de rêve pour les autres ?
« Entretiens avec Kof Kwahulé (Paris, 2005-2008) », Virginie Soubier,
Le Téâtre de Kof Kwahulé : l’utopie d’une écriture-jazz,
éditions Rodopi, Amsterdam-NY, 2014, p. 234-235.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 23 VoUs AVEz dI t
AfRoPÉAnIsME ?
Kiripi Katembo est un photographe-vidéaste originaire de la
République démocratique du c ongo. il participe à la création du
collectif « YEbELA », constitué de jeunes vidéastes et
photographes qui réalisent des projets photos et vidéos sur le quotidien
kinois. En 2008 et 2009, Kiripi Katembo réalise la série
photores graphique Un regard… qui sera exposée aux 1 Rencontres de
la photographie et des arts visuels de Kinshasa Afrikaribu, puis
en 2010 à la deuxième édition des rencontres Picha, la biennale
de Lubumbashi, et dans des lieux en Europe comme le KVs de
bruxelles. Il est cette même année le premier cinéaste congolais
invité à la berlinale, le festival du flm international de berlin, où
est projeté le flm Congo en quatre actes pour lequel il a réalisé
deux courts- métrages, Kinshasa Symphony et Après la mine.
ce dernier s‘est vu décerner le prix du meilleur flm court
documentaire aux Africa Movie Academy Awards de Lagos en 2011.
dans ses photographies comme dans ses courts-métrages,
Kiripi Katembo décrit la vie quotidienne des habitants de
Kinshasa et la situation politique et économique instable de son pays.
Grâce à l‘emploi du téléphone portable ou de petites caméras,
il flme au plus près de la rue, contournant les interdictions de
tournage du gouvernement congolais. son travail peut aussi se
faire plus poétique, comme dans la série Un regard... où il photo-
graphie les refets des personnes et des paysages dans les
faques d‘eau de Kinshasa.
24 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer VoUs AVEz dI t
AfRoPÉAnIsME ?
« Attendre... », Série Un regard © Kiripi Katembo
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 25 Achille MbembeVo Us AVE z d It A fRo PÉAn IsME ?
Afropolitanisme
Achille Mbembe
Article paru le 20 décembre 2005 dans Le Messager
(Douala) et Sud-Quotidien (Dakar) puis sur Africultures.com
et publié ici avec l’aimable autorisation d’Achille Mbembe :
Qu’il s’agisse de la littérature, de la philosophie ou des arts,
le discours africain a été dominé, pendant près d’un siècle,
par trois paradigmes politico-intellectuels qui, au demeurant,
ne s’excluaient pas mutuellement. Il y a eu, d’une part,
diverses variantes du nationalisme anti-colonial.
Celui-ci a exercé une profonde infuence sur les sphères
de la culture, du politique et de l’économique,
voire du religieux. Il y a eu, d’autre part, diverses relectures
du marxisme desquelles ont résulté, ici et là, maintes fgures
du « socialisme africain ». Venait, enfn, une mouvance
panafricaniste qui accordait une place privilégiée à deux
types de solidarité – une solidarité de type raciale
et transnationale, et une solidarité de type internationaliste
et de nature anti-impérialiste.
26 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer Afropolitanisme
À L’or ÉE Du SIèCLE, l’on peut dire que cette carte intellectuelle n’a pas
fondamentalement changé alors même qu’en sous-main, d’importantes
reconfgurations sociales et culturelles sont en cours. Cet écart entre la vie
réelle des sociétés d’un côté et, de l’autre, les outils intellectuels par lesquels
les sociétés appréhendent leur destin n’est pas sans danger pour la pensée et
la culture. Les trois paradigmes politico-intellectuels mentionnés ci-dessus
se sont en efet institutionnalisés et se sont ossifés à un point tel qu’ils ne
permettent plus aujourd’hui d’analyser avec un tant soit peu de crédibilité
les transformations en cours. Les institutions qui les portent fonctionnent,
presque sans exception, à la manière de véritables «r entes de situation ». Elles
bloquent, en outre, toute forme de renouveau de la critique culturelle et
de la créativité artistique et philosophique et amenuisent nos capacités de
contribuer à la réfexion contemporaine sur la culture et la démocratie.
LA c IRc ULAt Ion d Es Mond Es
De toutes les reconfgurations en cours, deux en particulier risquent de peser
d’un poids singulier sur la vie culturelle et la créativité esthétique et politique
des années qui viennent. Il y a d’abord celles qui touchent aux réponses
nouvelles à la question de savoir «q ui est africain» e t qui ne l’est pas.
Nombreux sont, en efet, ceux aux yeux desquels est «a fricain» c elui qui est
« noir » et donc « pas blanc », le degré d’authenticité se mesurant, dès lors, sur
l’échelle de la diférence raciale brute. Or donc, il se trouve que toutes sortes
de gens ont quelque lien ou, simplement, quelque chose à voir avec l’Afrique
– quelque chose qui les autorise ipso facto à prétendre à la «ci toyenneté
africaine» . Il y a, naturellement, ceux que l’on désigne les Nègres. Ils sont
nés et vivent à l’intérieur des États africains dont ils constituent les nationaux.
Mais si les Négro-Africains forment la majorité de la population du continent,
ils n’en sont, ni les uniques habitants, ni les producteurs uniques de l’art et de
la culture.
Venus d’Asie, d’Arabie ou d’Europe, d’autres groupes de populations se sont
en efet implantés dans diverses parties du continent à diverses périodes
de l’histoire et pour diverses raisons. Certains sont arrivés en conquérants,
marchands ou zélotes, à l’exemple des Arabes et des Européens. Fuyant
toutes sortes de misères, cherchant à échapper à la persécution, simplement
habités par l’espoir d’une vie paisible ou encore mus par la soif des richesses,
d’autres se sont installés à la faveur de circonstances historiques plus ou
moins tragiques, à l’exemple des Afrikaners et des juifs. Main-d’oeuvre
pour l’essentiel servile, d’autres encore ont fait souche dans le contexte des
migrations de travail, à l’exemple des Malais, des Indiens et des Chinois en
Afrique australe. Plus récemment, Libanais, Syriens, Indo-Pakistanais et, ici
ou là, quelques centaines ou milliers de Chinois ont fait leur apparition. Tout
ce monde est arrivé avec ses langues, ses coutumes, ses habitudes alimentaires,
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 27 Achille Mbembe
ses modes vestimentaires, ses manières de prier, bref, ses arts d’être et de
faire. Aujourd’hui, les rapports qu’entretiennent ces diverses diasporas avec
leurs sociétés d’origine sont des plus complexes. Beaucoup de leurs membres
se considèrent comme des Africains à part entière, même si, par ailleurs, ils
appartiennent également à un ailleurs.
Mais si l’Afrique a longtemps constitué un lieu de destination de toutes sortes
de mouvements de population et de fux culturels, elle a aussi, depuis des
siècles, été une zone de départ en direction de plusieurs autres régions du
monde. Ce processus de dispersion, multiséculaire, s’est déroulé à cheval sur
ce que l’on désigne généralement les Temps modernes et a emprunté les trois
couloirs que sont le Sahara, l’Atlantique et l’Océan Indien. La formation de
diasporas nègres dans le Nouveau-Monde, par exemple, est le résultat de
cette dispersion. L’esclavage, dont on sait qu’il ne concerna pas seulement
les mondes euro-américains, mais aussi les mondes arabo-asiatiques, joua un
rôle décisif dans ce processus. Du fait de cette circulation des mondes, des
traces de l’Afrique recouvrent, de bout en bout, la surface du capitalisme et de
l’islam. Aux migrations forcées des siècles antérieurs se sont ajoutées d’autres
dont le moteur principal a été la colonisation. Aujourd’hui, des millions de
gens d’origine africaine sont des citoyens de divers pays du globe.
Lorsqu’il s’agit de la créativité esthétique dans l’Afrique contemporaine, voire
de la question de savoir qui est «a fricain» et qu’est-ce qui est « africain» , c’est
ce phénomène historique de la circulation des mondes que la critique politique
et culturelle a tendance à passer sous silence.
Vu d’Afrique, le phénomène de la circulation des mondes a au moins deux
faces: c elle de la dispersion que je viens d’évoquer, et celle de l’immersion.
Historiquement, la dispersion des populations et des cultures ne fut pas
seulement le fait d’étrangers venant s’implanter chez nous. En fait, l’histoire
pré-coloniale des sociétés africaines fut, de bout en bout, une histoire de gens
sans cesse en mouvement à travers l’ensemble du continent. C’est une histoire
de cultures en collision, pris dans le maelström des guerres, des invasions,
des migrations, des mariages mixtes, de religions diverses que l’on fait
siennes, de techniques que l’on échange, et de marchandises que l’on colporte.
L’histoire culturelle du continent ne se comprend guère hors du paradigme de
l’itinérance, de la mobilité et du déplacement.
C’est d’ailleurs cette culture de la mobilité que la colonisation s’eforça, en
son temps, de fger à travers l’institution moderne de la frontière. Rappeler
cette histoire de l’itinérance et des mobilités est la même chose que parler
des mixages, des amalgames, des superpositions. Contre les fondamentalistes
de « la coutume » et de « l’autochtonie », l’on peut aller jusqu’à afrmer qu’au
fond, ce que l’on appelle «l a tradition » n’existe pas. Qu’il s’agisse de l’islam,
du christianisme, des manières de s’habiller, de faire du commerce, de parler,
28 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer Afropolitanisme
voire des habitudes alimentaires – rien de tout cela ne survécut au rouleau
compresseur du métissage et de la vernacularisation. C’était le cas bien avant
la colonisation. Il y a, en efet, une modernité africaine pré-coloniale qui n’a
pas encore fait l’objet d’une prise en compte dans la créativité contemporaine.
L’autre aspect de cette circulation des mondes est l’immersion. Elle toucha, à
des degrés divers, les minorités qui, venant de loin, fnirent par faire souche sur
le continent. Le temps s’écoulant, les liens avec leurs origines (européennes ou
asiatiques) se compliquèrent singulièrement. Au contact de la géographie, du
climat et des hommes, ils devinrent des bâtards culturels même si, colonisation
oblige, les Euro-Africains en particulier continuèrent de prétendre à la
suprématie au nom de la race et à marquer leur diférence, voire leur mépris
à l’égard de tout signe « africain» o u « indigène ». C’est en très grande partie
le cas des Afrikaners dont le nom même signife «l es Africains» . On retrouve
la même ambivalence parmi les Indiens, voire les Libanais et Syriens. Ici et là,
la plupart s’expriment dans les langues locales, connaissent, voire pratiquent
certaines coutumes du pays, mais vivent dans des communautés relativement
fermées et pratiquent l’endogamie.
Ce n’est donc pas seulement qu’il y a une partie de l’histoire africaine qui
se trouve ailleurs, hors d’Afrique. Il y a également une histoire du reste du
monde dont nous sommes, par la force des choses, les acteurs et dépositaires,
ici même, sur le continent. Au demeurant, notre manière d’être au monde,
notre façon «d ’être-monde », d’habiter le monde – tout cela s’est toujours
efectué sous le signe sinon du métissage culturel, du moins de l’imbrication
des mondes, dans une lente et parfois incohérente danse avec des signes que
nous n’avons guère eu le loisir de choisir librement, mais que nous sommes
parvenus, tant bien que mal, à domestiquer et à mettre à notre service.
La conscience de cette imbrication de l’ici et de l’ailleurs, la présence
de l’ailleurs dans l’ici et vice-versa, cette relativisation des racines et des
appartenances primaires et cette manière d’embrasser, en toute connaissance
de cause, l’étrange, l’étranger et le lointain, cette capacité de reconnaître sa
face dans le visage de l’étranger et de valoriser les traces du lointain dans
le proche, de domestiquer l’in-familier, de travailler avec ce qui a tout l’air
des contraires – c’est cette sensibilité culturelle, historique et esthétique
qu’indique bien le terme « afropolitanisme» .
LE RÉfLEXE nAtIVI stE
Le deuxième type de reconfgurations en cours a trait à la montée en puissance
du réfexe nativiste. Dans sa version bénigne, le nativisme apparaît sous la
forme d’une idéologie qui glorife la diférence et la diversité et qui lutte pour
la sauvegarde des coutumes et des identités considérées comme menacées.
Dans la logique nativiste, les identités et les luttes politiques se déclinent sur
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 29 Achille Mbembe
Achille Mbembe © Jean Counet
© La Découverte
30 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer Afropolitanisme
la base d’une distinction entre « ceux qui sont d’ici» ( les autochtones) et « ceux
qui sont venus d’ailleurs » (les allogènes). Les nativistes oublient que, dans
leurs formes stéréotypées, les coutumes et les traditions dont ils se réclament
furent souvent inventées non par les indigènes eux-mêmes, mais en fait par les
missionnaires et les colons.
Au cours de la dernière moitié du siècle, l’on a ainsi vu apparaître, à peu
près partout sur le continent, une forme de bio-racisme (autochtones contre
allogènes) qui se nourrit politiquement à la source d’une certaine idée de la
victimisation et du ressentiment. Comme c’est souvent le cas, la violence de la
victime est rarement dirigée contre son bourreau réel. Presque toujours, elle
s’exerce contre un bourreau imaginaire qui, comme par coïncidence, se trouve
toujours être plus faible que soi, une autre victime – souvent des gens qui n’ont
rien à voir avec la blessure originelle. On le voit dans maints pays – et pas
seulement en Afrique – une pulsion génocidaire habite toujours les idéologies
de la victimisation. Elles sont créatrices de cultures de la haine dont on a
constaté, et pas seulement au Rwanda, l’incroyable pouvoir de destruction.
L’afropolitanisme n’est pas la même chose que le panafricanisme ou la négritude.
L’afropolitanisme est une stylistique, une esthétique et une certaine poétique
du monde. C’est une manière d’être au monde qui refuse, par principe, toute
forme d’identité victimaire – ce qui ne signife pas qu’elle n’est pas consciente
des injustices et de la violence que la loi du monde a infigé à ce continent
et à ses gens. C’est également une prise de position politique et culturelle
par rapport à la nation, à la race et à la question de la diférence en général.
Dans la mesure où nos États sont de pures inventions (récentes, de surcroît),
ils n’ont, strictement parlant, rien dans leur essence qui nous obligeât à leur
vouer un culte – ce qui ne signife pas que l’on soit indiférent à leur sort.
Quant au « nationalisme africain» , il représenta, à l’origine, une puissante
utopie dont le pouvoir insurrectionnel fut sans bornes – la tentation de nous
comprendre nous-mêmes, de nous tenir debout devant le monde, dans la
dignité, en tant qu’êtres dotés d’un visage humain, simplement. Mais dès
que le nationalisme se transforma en idéologie ofcielle d’un État devenu
prédateur, il perdit tout noyau éthique – désormais démon « qui rôde la nuit et
fuit la lumière du jour» . Cette afaire du visage humain, de la fgure humaine,
tel est donc l’obstacle contre lequel le nationalisme et le nativisme ne cessent
de buter. La solidarité raciale prônée par le panafricanisme n’échappe pas à
ces dilemmes. À partir du moment où l’Afrique contemporaine s’éveille aux
fgures du multiple (y compris le multiple racial) qui sont constitutives de ses
identités, décliner le continent sur le seul mode de la solidarité nègre devient
intenable. Par ailleurs, comment ne pas voir que cette prétendue solidarité est
profondément mise à mal par la manière dont la violence du frère contre le
frère, et la violence du frère contre la mère et les soeurs s’exerce depuis la fn
des colonisations directes ?
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 31 Achille Mbembe
PAss ER à AU t RE c Hos E
Il faut donc passer à autre chose si l’on veut réanimer la vie de l’esprit en
Afrique et, ce faisant, les possibilités d’un art, d’une philosophie, d’une
esthétique qui puissent dire quelque chose de nouveau et de signifant au
monde en général. Aujourd’hui, nombre d’Africains vivent hors d’Afrique.
D’autres ont librement choisi de vivre sur le Continent, et pas nécessairement
dans les pays qui les ont vu naître. Davantage encore, beaucoup d’entre
eux ont la chance d’avoir fait l’expérience de plusieurs mondes et n’ont
guère cessé, en réalité, d’aller et de venir, développant, au détour de ces
mouvements, une incalculable richesse du regard et de la sensibilité. Il s’agit
généralement de gens qui peuvent s’exprimer en plus d’une langue. Ils sont
en train de développer, parfois à leur insu, une culture transnationale que
j’appelle « afropolitaine ».
Parmi eux, l’on trouve de nombreux professionnels qui, dans leurs activités
quotidiennes, doivent sans cesse se mesurer non contre le village d’à-côté,
mais contre le monde au large. Cet « esprit du large », on le retrouve de façon
plus profonde encore parmi un grand nombre d’artistes, de musiciens et de
compositeurs, d’écrivains, de poètes, de peintres – travailleurs de l’esprit
faisant le guet du fonds de la nuit post-coloniale. Sur un autre plan, un
nombre réduit de métropoles peut être qualifé d’« afropolitaine» . En Afrique
de l’Ouest, Dakar et Abidjan ont joué ce rôle pendant la deuxième moitié du
vingtième siècle. La capitale sénégalaise constituait alors comme le pendant
culturel d’Abidjan, creuset des afaires dans la sous-région. Aujourd’hui,
Abidjan est malheureusement rongé par le cancer du nativisme. En Afrique
de l’Est, c’était Nairobi, centre des afaires et siège régional de plusieurs
institutions internationales.
Mais le centre par excellence de l’afropolitanisme est, de nos jours,
Johannesburg, en Afrique du Sud. Dans cette métropole forgée au fer d’une
histoire brutale est en train de se développer une fgure inédite de la modernité
africaine. Il s’agit d’une modernité qui n’a que très peu à voir avec ce que l’on
connaissait jusqu’à présent. Elle se nourrit à la source de multiples héritages
©raciaux, d’une économie vibrante, d’une démocratie libérale, d’une culture de
la consommation qui participe directement des fux de la globalisation. Ici
est en train de se créer une éthique de la tolérance susceptible de réanimer la
créativité esthétique et culturelle africaine de la même manière qu’Harlem ou
la Nouvelle Orléans autrefois pour les États-Unis.
32 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer Afropolitanisme
Achille Mbembé est né au c ameroun. Il est aujourd’hui Professeur
d’histoire et de sciences politiques à l’Université de Witvatersrand
(Johannesbourg) et directeur de recherche au Witwatersrand
Institute for s ocial and Economic Research (WIs ER) à Johannesburg. En
publiant De la postcolonie (Éditions Karthala 2000, nouvelle édition
revue et augmentée 2005), Achille Mbembe s’est afrmé comme
un des penseurs les plus féconds dans des domaines qui relèvent
© DR de l’histoire, de la sociologie et de la philosophie politique. L’au-
teur est conduit à développer une double critique dont l’actualité
est évidente : celle de l’universalisme abstrait (qu’il analyse comme
une nationalisation de l’universel) mais aussi celle d’un certain
usage des postcolonial studies qui, à trop mettre l’accent sur les
diférences, se détournent de la recherche du semblable. Membre
du comité scientifque et de rédaction de plusieurs revues inter-
nationales, Achille Mbembe est auteur de nombreux articles et
ouvrages de référence. En dehors de Sortir de la grande nuit – Essai
sur l’Afrique décolonisée (La découverte, Paris, 2010), il a publié,
entre autres Critique de la raison nègre (La découverte, Paris, 2013)
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 33 Myriam LouviotVo Us AVE z d It A fRo PÉAn IsME ?
L’écrivain noir
est-il soluble
dans la littérature
française ?
Myriam Louviot
« Lors de ce débat littéraire à Paris (…), vous, Madame,
une femme blanche dans le public, m’aviez demandé
si je me défnissais comme un écrivain noir.
Je vous avais dit sèchement : «Je ne crois pas que cela
ait une quelconque importance. Lisez plutôt mes livres.»
Je compris aussitôt que ma réponse était une sottise,
même si votre question ne valait pas mieux. »
(Sami Tchak, La Couleur de l’écrivain, p. 11)
34 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer L’écrivain noir est-il soluble dans la littérature française ?
DErrI èrE CE TITrE aux accents volontiers provocateurs, se cachent en réalité
une multitude de questions. Et pour commencer, qu’est-ce qu’un « écrivain
noir » ? Pourquoi cette précision ? Dire d’un auteur qu’il est malien, guadeloupéen
ou réunionnais, malinké ou créole, indiquerait un ancrage géographique et/
ou culturel dont on imagine qu’il pourrait efectivement avoir un impact sur
l’écriture. Mais en quoi la pigmentation serait-elle déterminante?
Il ne s’agit certainement pas de prétendre que l’écrivain noir aurait vocation
à exprimer une sensibilité et/ou une culture spécifque, ni même d’explorer la
possibilité et les modalités d’un imaginaire commun selon le modèle du «B lack
Atlantic » (Gilroy), mais plutôt de se pencher sur les contraintes du système
littéraire francophone. Il semble en efet difcile d’ignorer qu’aujourd’hui, en
France, la couleur de la peau d’un écrivain a une infuence sur la réception
de son œuvre – et dans un même mouvement, même si l’on tend parfois à
l’oublier, sur les conditions de sa production. La question que je me propose
d’aborder pourrait donc aussi se poser en ces termes : « Comment peut-on être
noir et écrivain en France? » ou « Quelle place est assignée à l’écrivain noir
en France et comment peut-il en jouer ou s’en défendre? » Les réponses ne
pourront bien sûr ici qu’être esquissées.
Les écrivains noirs publiés en France peuvent avoir des profls très divers: i ls
peuvent être nés en France ou à l’étranger, avoir vécu entre deux pays, en avoir
traversé plusieurs dizaines, être d’origine africaine, antillaise ou autre, vivre en
France, aux États-Unis, au Québec, en Allemagne ou ailleurs… Pour autant,
parce qu’ils sont publiés à Paris et sont majoritairement lus par des lecteurs
résidant en France, dans un pays donc où le fait d’être noir n’est pas tout à fait
indiférent, tous se retrouvent, de bon ou de mauvais gré, consciemment ou
non, soumis à une même exigence : celle de se positionner en tant qu’auteurs
noirs dans le champ littéraire. Une telle afrmation n’implique pas qu’ils
n’aient pas d’autre choix que celui d’une écriture opportuniste, formatée à
l’avance. Elle veut simplement rappeler que toute écriture est contrainte par
l’environnement dans lequel elle est produite, difusée et lue. Et que dans le
cas de l’écrivain noir, la couleur n’est pas dépourvue d’impact.
En caricaturant un peu et en simplifant beaucoup, on peut dire que l’écrivain
noir aujourd’hui dispose d’un répertoire de cinq postures principales possibles
(sachant bien entendu qu’un auteur peut jouer diférents rôles à diférents
moments de sa carrière et qu’il peut également, à partir d’une posture
spécifque, en modifer les contours et à terme infuer sur l’horizon d’attente).

L’EXot IqUE AUt HEnt IqUE
Dans la mesure où l’écrivain noir est de toute façon perçu comme étranger,
il a tout intérêt à inscrire son œuvre dans l’espace géographique et culturel
de ses origines (fussent-elles lointaines, voire imaginaires). Il se posera en
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 35 Myriam Louviot
témoin, en passeur d’une culture autre et intéressera le public français à ce
titre. Ainsi, les récits d’enfance et autres témoignages autobiographiques
sontils particulièrement bien accueillis (Chamoiseau, Mabanckou, Condé, Henri
Lopès, etc.). Ce type de texte répond idéalement aux attentes d’un public qui
cherche surtout dans la production de ces auteurs perçus comme exotiques
des informations de type sociologique, ethnologique, voire touristique.
Il est également possible d’évoquer l’actualité du pays d’origine, mais dans ce
cas, surtout s’il s’agit d’un pays africain, il sera de bon ton de poser un regard
sans concession sur les maux qui le déchire, si possible en imputant au moins
une partie de la responsabilité à ses citoyens ou à ses dirigeants. (Les
PetitsFils nègres de Vercingétorix d’Alain Mabanckou, Contours du jour qui vient de
Léonora Miano, les romans de Scholastique Mukasonga, etc.)
Léonora Miano qui écrit aussi bien sur l’Afrique et ses traumatismes que sur les
Noirs de France s’est désolée à plusieurs reprises de constater que ses romans
parlant de la France rencontraient systématiquement moins d’échos dans la
1presse que ceux à propos de l’Afrique. Non seulement, on préfère lire des
histoires mettant en scène des personnages noirs en Afrique plutôt qu’en France,
mais on suppose aussi fréquemment aux auteurs une expérience de première
main. Miano raconte à ce propos sa déception face aux nombreux malentendus
à la sortie de son premier livre, L’Intérieur de la nuit (2005), lu comme un
2témoignage d’expériences vécues et non comme une œuvre de création .
L’injonction à l’authenticité peut également avoir des conséquences sur le
style d’écriture. Ainsi, l’auteur noir aura-t-il tout intérêt à écrire dans une
langue teintée d’oralité, portée par une verve supposée typique de la langue
maternelle (forcément autre que le français…) (Verre cassé de Mabanckou ;
Tram 83 de Fiston Mwanza Mujila).
De nombreux auteurs sont parfaitement conscients de cette assignation à parler
de l’Afrique ou des Antilles et d’autres avant Léonora Miano l’ont largement
dénoncée. On se rappelle ainsi des protestations de Kossi Efoui: « L’écrivain
africain n’est pas salarié par le ministère du tourisme, il n’a pas mission
d’exprimer l’âme authentique africaine! ( …) Comprenons une fois pour
toutes que nous n’avons pas de parole collective! Nous ne devons allégeance
à personne ! (…) La meilleure chose qui puisse arriver à la littérature africaine,
3c’est qu’on lui foute la paix avec l’Afriqu!e »
1 - Voir Léonora Miano, Habiter la frontière, Paris, L’Arche, 2012, p.73.
2 - Ibid. op. cit., p.40.
3 - Kossi Efoui, propos rapportés par Jean-Luc Douin, « Écrivains d’Afrique en liberté »,
Le Monde, 21 mars 2002.
36 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer L’écrivain noir est-il soluble dans la littérature française ?
LE Po Rt E-PARo LE dEs EXc LUs d E LA soc IÉt É fRAnç AIsE
L’auteur noir, s’il est relativement jeune et doté d’une langue dans laquelle
on pourra croire reconnaître l’accent du ghetto, peut également construire
sa légitimité à partir d’une image de porte-parole des jeunes de banlieue. S’il
est un peu moins jeune ou si son écriture ne fait pas assez «b anlieue », il peut
néanmoins se poser en témoin de la misère et de l’exclusion, mais sa position
sera plus ambiguë. Dans les années 1980, il pouvait mettre en scène voire
incarner lui-même (tant pour les auteurs noirs on tend à assimiler contenu des
œuvres et biographie) un parcours exemplaire d’intégration particulièrement
méritante, mais depuis les émeutes de 2005, la tendance est au récit désespéré
(Tomté Ryam, Dembo Goumane). Des auteurs issus de l’univers du slam ou
du hip-hop ont pu s’inscrire dans cette tendance comme taillée à leur mesure
(Insa Sané, Edgar Sekloka, Disiz). Notons que quelle que soit l’envergure
littéraire de ces auteurs, toute originalité stylistique sera immédiatement
mise sur le compte de l’infuence de la « langue de la rue », dans le meilleur
des cas de celle du hip-hop. C’est au point que même des auteurs comme
Wilfried N’Sondé et Julien Delmaire, dont la langue firte plus volontiers avec
le registre soutenu qu’avec celui des cités, se voient renvoyés constamment à
l’infuence de la musique ou du slam. Wilfried N’Sondé a grandi dans une
famille d’intellectuels et d’artistes congolais venus en France suite à l’obtention
d’une bourse d’artiste. Les auteurs qui l’inspirent sont les Romantiques du
e XIX siècle… Il est efectivement musicien, mais évolue dans le registre de la
4chanson et ne s’est jamais particulièrement intéressé au rap ni au slam . Julien
Delmaire, lui, est fls d’un couple d’universitaires blancs spécialisés dans le
judaïsme, son père lui a fait lire Genet, il a découvert la poésie au lycée…
Étrangement, si les deux auteurs évoquent parfois dans des interviews ces
aspects de leur biographie, ils ne sont jamais repris ni par les éditeurs, ni par
les journalistes. En revanche, on rappellera systématiquement que Wilfried
N’Sondé a grandi en banlieue, qu’il a été travailleur social auprès de jeunes
en difculté et on mettra en avant la carrière de slameur (et les dreadlocks
particulièrement photogéniques) de Julien Delmaire.
L’Int ELLEct UEL c ULt IVÉ Et c AUst IqUE
Si l’auteur n’a vraiment pas le profl « banlieue » ou refuse de jouer cette carte,
il peut encore endosser le costume de l’intellectuel cultivé et caustique posant
un regard incisif sur la société française. La mise en scène de personnages
ayant intégré tous les codes de la culture élitiste bourgeoise française, mais
4 - on notera que Wilfried N’Sondé qui déclarait en 2007 dans une interview pou r
Afrik.com « Je connais très peu le slam » (http://www.afrik.com/article11755.html)
anime aujourd’hui régulièrement des ateliers de slam et a sorti un nouvel album
de chansons présenté comme de la slam poetry… Lorsqu’on est noir et écrivain,
on n’échappe pas si facilement à son destin...
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 37 Myriam Louviot
néanmoins en butte aux préjugés sera ainsi un thème particulièrement prisé.
On pense ici à La Préférence nationale (2001) de Fatou Diome, mais aussi
au texte de Gaston Kelman, Je suis noir et je n’aime pas le manioc (2003), à
ceux de Bessora ou au roman de Gauz, Debout-Payé (2014). Certains romans
d’Alain Mabanckou et de Dany Laferrière pourraient également illustrer
cette tendance. Si en plus l’auteur sait se montrer aussi ironique et mordant…
L’Éc RIVAIn no IR REfUsAnt d’ Aff Ic HER LA co ULEUR...
Puisque la plupart des auteurs sont conscients des pressions qui pèsent sur
eux, on pourrait imaginer que beaucoup les refusent pour construire une
œuvre hors de toute référence à la couleur de peau. Or, c’est loin d’être le
cas, preuve sans doute que cela n’est pas si facile. Si, à une certaine époque,
l’écrivain français noir devait renoncer à être noir pour pouvoir intégrer le
panthéon de la littérature française (Alexandre Dumas), aujourd’hui il a
rarement la possibilité de faire oublier sa couleur. L’exemple magistral, mais
qui reste relativement isolé, est évidemment celui de Marie NDiaye. Pendant
des années, l’auteure qui estime ne pas avoir hérité de la culture sénégalaise
de son père, a dû faire preuve d’une intransigeance sans faille, tant dans
ses textes que dans ses interviews, pour ne pas être rattachée à la littérature
francophone. On note pourtant qu’à partir de 2006, elle commence à afcher
un intérêt pour l’Afrique et pour les questions identitaires liées à la couleur de
peau, en même temps que sa langue d’écriture évolue vers plus de simplicité.
Il faudrait sans doute s’interroger sur ce changement de posture: l ’auteure
estime-t-elle avoir donné assez de preuves de son inclusion dans la littérature
française pour se permettre plus de liberté? L e fait qu’elle vive en Allemagne
depuis 2007 a-t-il contribué à afaiblir les pressions ressenties? Ou b ien
s’agitil d’une adaptation (même inconsciente) à un marché désormais plus curieux
de ces auteurs aux trajectoires identitaires complexes?
Si Marie NDiaye incarne certainement un exemple extrême, d’autres auteurs
ont pu à un moment ou un autre tenter de faire oublier leur couleur. Marguerite
Abouet, après le succès phénoménal de sa série de bandes dessinées Aya de
Yopougon (racontant les aventures d’une bande de jeunes flles branchées de la
5banlieue d’Abidjan ), a ainsi commencé une nouvelle série (Bienvenue) dans
laquelle les personnages principaux sont blancs. Si cette série a obtenu de bonnes
critiques sur des blogs de lecteurs, elle n’a eu que peu d’échos dans la presse
ofcielle. Est-elle seulement moins réussie que la précédente ? Ou bien est-ce
parce qu’elle ne bénéfcie plus de l’attrait pour l’exotisme qu’exerçait la série Aya ?
5 - Notons au passage que la série a sans doute fait beaucoup pour donner une image
plus juste de la jeunesse africaine et a certainement permis de modifer l’horizon
d’attente à l’égard des récits sur l’Afrique. De ce point de vue, on peut considére r
qu’en jouant des contraintes du champ, Marguerite Abouet a réussi à en faire bouger
les contours.
38 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer L’écrivain noir est-il soluble dans la littérature française ?
Tandis que les auteurs blancs peuvent sans problème, et même souvent avec
succès, raconter des histoires de Noirs (Erik Orsenna, Madame Bâ, 2002 ;
Laurent Gaudé, La Mort du roi Tsongor, 2002 ; Delphine Coulin, Samba pour
6la France, 2011), l’inverse semble plus difcile ...
L’AfRo PÉEn A ss UMÉ : Un E PERsPEct IVE
Po UR L’Éc RIVAIn fRAnç AIs no IR ?
En remettant à l’honneur le terme d’ « Afropéen» , Léonora Miano défend
un programme bien précis : parler, enfn, de ces Noirs qui font partie
intégrante de la société française. Parler de leurs histoires qui peuvent inclure
des expériences de racisme ou d’exclusion, mais aussi des histoires d’amour,
d’amitié, de rivalité, des réfexions sur l’identité, certes, mais pas forcéement
seulement en lien avec la couleur ou l’origine. Il ne s’agit plus de dénoncer
l’exclusion ou pas seulement, mais surtout d’afrmer la présence des Noirs
en France, de la rendre visible dans sa diversité. Ses deux romans Tels des
astres éteints (2008) et Blues pour Élise (2010) répondent parfaitement à ce
programme assumé et revendiqué comme tel. Léonora Miano n’est pas la
première à aborder le thème de la France noire, pas la première non plus
ni la seule à afrmer que les identités de frontière, les identités hybrides,
sont de toute façon la norme. En revanche, elle dépasse les contradictions
de certains de ses prédécesseurs qui tout en prônant l’hybridité avaient
tendance à l’opposer à une identité française monolithique. Pour elle, c’est
bien la France et sa culture qui sont hybrides et doivent désormais l’assumer:
« il est sans doute temps, à présent, d’entrer, en France comme ailleurs en
Occident, dans une ère post-occidentale. Il va falloir cesser de se cramponner
à un monde disparu, habiter sa propre hybridité, poursuivre sereinement un
processus identitaire normal, c’est-à-dire, en constante mutation. La culture
française n’est pas donnée pour toujours, elle se fait au quotidien, et ce sont
7les personnes qui vivent en France qui la créent . »
On notera que comme bien d’autres, Léonora Miano a d’abord dû se faire
connaître en investissant des territoires sur lesquels elle était attendue – les
maux de l’Afrique ( L’Intérieur de la nuit) et l’exclusion des Noirs de France
(Afropean Soul) – avant de pouvoir proposer un imaginaire diférent. Elle
explique d’ailleurs dans Habiter la frontière qu’elle a dû batailler avec son
éditeur pour voir sortir Blues pour Élise.
6 - Le roman de Tierno Monenembo, Le Roi de Kahel (2008) qui met en scène le
eparcours d’Aimé Victor o livier de Sanderval, un aventurier blanc du XIX siècle qui part
à la conquête du Fouta Djalon fait à cet égard fgure d’exception tout à fait remarquable.
7 - Léonora Miano, op. cit., p.78.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 39 Myriam Louviot
Dans cette tendance « afropéenne» , il faudrait certainement inclure le roman
d’Alain Mabanckou, Black Bazar (2009) qui brosse le portrait d’un « Paris
black » dans lequel les Noirs ne sont plus des immigrés ne trouvant pas leur
place dans la société, mais des Parisiens à part entière. Le roman de Tierno
Monenembo, Le Terroriste noir (2012) qui participe de la réinscription de la
présence noire dans la mémoire collective française pourrait également être
considéré comme un pas vers la constitution d’un imaginaire afropéen.
Pour l’instant, le projet de Léonora Miano (et de ceux qui suivent la même
voie) a quelque chose de très militant qui nécessite sans doute de se centrer sur
des thématiques bien précises (voir son projet avec Blues pour Élise de présenter
« des Noirs instruits, gagnant décemment leur vie, ayant la nationalité
française, ne soufrant pas particulièrement de problèmes liés à l’identité ou à
8la mémoire »). On ne peut donc pas considérer que la posture d’Afropéen soit
une libération des pressions du système littéraire, au mieux une posture de
plus à l’éventail des possibilités. En revanche, puisque, comme le rappellent
Pascal Blanchard et Pap Ndiaye dans La France noire, « la diversité des
9présences actuelles prouve qu’il n’y a pas une manière d’être noir », on peut
espérer que l’ouverture à l’hybridité et à la diversité des parcours fnira par
brouiller sufsamment les repères pour que le fait d’être noir ne conditionne
plus exagérément la réception d’un auteur publié en France. S’il est important
d’écrire sur l’histoire de la France noire, s’il est
tout à fait légitime qu’un auteur raconte son
enfance ou dénonce le mal des banlieues, on se
réjouirait aussi qu’un écrivain de science-fction,
un maître germano-pratin de l’autofction voire
un auteur de romans historiques médiévaux
puisse être noir sans que cela ne pose question.
En janvier 2015, Wilfried N’Sondé a sorti son
quatrième roman, Berlinoise : l’histoire d’un
jeune Français qui arrive à Berlin juste après la
chute du mur, tombe amoureux fou et décide
de rester dans cette ville fascinante… Si l’un
des personnages a efectivement « la peau brune »
comme l’écrit l’auteur, cela n’est pas l’essentiel du
propos et la communication autour du roman ne
s’est d’ailleurs pas appuyée sur ce détail.
Peutêtre que les choses sont déjà vraiment en train
de changer.
Berlinoise © Actes Sud, 2015
8 - Ibid., p. 138.
9 - Pascal Blanchard (avec la collaboration de Pap Ndiaye pour le chapitre concerné),
La France noire, Paris, La Découverte, 2011, p. 307.
40 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer L’écrivain noir est-il soluble dans la littérature française ?
bIbLIo GRAPHIE
- Abouet, Marguerite, Aya de Yopougon, vol. 1 à 6, Gallimard, 2005 à 2010
- Bienvenue, vol. 1 à 3. Gallimard, 2010 à 2014
- Beyala, Calixthe, Les Arbres en parlent encore, Albin Michel, 2002
- Blanchard, Pascal, La France noire, Paris, La Découverte, 2011
- Coulin, Delphine, Samba pour la France, Seuil, 2011
- Diome, Fatou, La Préférence nationale, Présence africaine, 2001
- Le Ventre de l’Atlantique, Anne Carrère, 2003
- Inassouvies, nos vies, Flammarion, 2008
- Efoui, Kossi, propos rapportés par Jean-Luc Douin, «É crivains d’Afrique en
liberté », Le Monde, 21 mars 2002.
- Gaudé, Laurent, La Mort du roi Tsongor, Actes Sud, 2002
- Gauz, Debout-Payé, Le nouvel Attila, 2014
- Kelman, Gaston, Je suis noir et je n’aime pas le manioc, Max Milo, 2003
- Mabanckou, Alain, Verre cassé, Seuil, 2005
- Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix, Serpent à plumes, 2006
- Bleu Blanc Rouge, Présence africaine, 1998
- Black Bazar, Seuil, 2009
- Miano, Léonora, Blues pour Élise, Plon, 2010
- Tels des astres éteint, Ps lon, 2008
- Afropean Soul, Flammarion,
- Habiter la frontière, L’Arche, 2012
- Contours du jour qui vient, Plon, 2006
- L’Intérieur de la nuit, Plon, 2005
- Première nuit : une anthologie du désir, Mémoire d’encrier, 2014
- Monenembo, Tierno, Le Roi de Kahe, Sl euil, 2008
- Le Terroriste noi, Sr euil, 2012
- Mwanza Mujila, Fiston, Tram 83, Métailié, 2014
- NDiaye, Marie, Trois femmes puissant, Ges allimard, 2009
- Ladivine, Gallimard, 2013
- Ndiaye, Pap, La Condition noire, Calmann-Lévy, 2008
- N’Sondé, Wilfried, Berlinoise, Actes Sud, 2015
- Orsenna, Erik, Madame Bâ, Stock, 2002 
- Tchak, Sami, La Couleur de l’écrivain, La Cheminante, 2014
Myriam Louviot a soutenu sa thèse intitulée Poétique de l’hybridité
dans les littératures postcoloniales, en 2010. s es recherches portent
sur les littératures anglophones et francophones de l’Afrique, des
c araïbes et de l’Inde. Après avoir été enseignante de français dans
le secondaire au sénégal, puis auprès d’un public adulte en Allemagne,
elle travaille aujourd’hui dans l’édition et dirige notamment la
collection Mondes en Vf, aux éditions didier.
© DR
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 41 Dominic Thomas
La c ouleur
de l’écrivain
Ramcy Kabuya
Sami Tchak n’est pas seulement un écrivain exigeant,
il est également un observateur méticuleux de la vie littéraire,
un lecteur passionné, un discoureur hors pair mais aussi
– peut-être que toute la clairvoyance que procure ses
multiples casquettes y conduit – un intellectuel cynique,
conscient, trop conscient de sa condition d’écrivain noir,
africain, en France et dans le monde. S’il ne craignait pas
les références pompeuses et surannées, Sami Tchak aurait
pu intituler son livre « comment peut-on être écrivain
africain ? » car telle est la question qui le traverse de part
en part. Et pour y répondre, l’auteur choisit un format
quelque peu singulier. Dans un livre qui tient autant
du journal que de la satire, de l’autobiographie que du traité
de poétique, l’auteur de Place des fêtes , nous dévoile
la partition qu’il joue dans la grande « comédie littéraire. »
42 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer La Couleur de l’écrivain, le sacré jeu du dévoilement par Sami Tchak
CoMPoSITIoN Fr AGMENTAIr E, La Couleur de l’écrivain, s’ouvre, fort à
propos, sur une question qui vient à l’auteur, avec un mélange de naïveté et
de reproche, de bonne foi et de vanité, envoyée d’un public qui assistait à un
débat littéraire, par une femme blanche, non autrement identifée. C’est avec
cette Vox que Sami Tchak engage a posteriori un dialogue sur divers sujets
qui concernent la littérature africaine, son histoire, ses héros, ses combats et
ses agents. Il revient sur les questions de l’archétypale dame blanche pour
y apporter d’autres réponses que les réactions à chaud, toutes faites, des
rencontres littéraires en librairie.
La couleur de l’écrivain, c’est trois parties – (syllogisme ou plan dialectique? ),
discours dont l’acmé serait la « comédie littéraire » ? – qui cristallisent trois
pôles importants de la scène littéraire africaine en France. Premièrement, le
pôle identitaire. Il semble que plus que tout autre, l’écrivain africain qui écrit en
français, doive répondre à la question « q ui es-tu ? » Et plus d’un siècle après les
« premiers » textes littéraires africains, cette littérature est toujours, en France,
un cabinet de curiosités et en Afrique, un lointain rêve qui se concrétisera
un jour. En attendant, l’auteur devra, secondement, prouver « de quoi il est
fait» . Peut-il aller au-delà de sa peau ? Quel espace occupe-t-il entre Camara
Laye et Mongo Beti ? Peut-il, si le cœur lui en dit, rire avec Gombrowicz,
Tolstoï ou Gracq? T roisièmement,
et c’est là une conclusion efcace,
l’apodose de Sami, ne vaut-il pas
mieux de lire les auteurs, les textes,
ceux d’Ananda Devi, qui résolvent
les questionnements identitaires,
renvoient à leur insignifance les jeux
des institutions, laissent transparaître
les infuences et les diversités de
parcours. Mais encore faut-il que ces
textes rencontrent des lecteurs avec
lesquels ils feront sens.
Sami Tchak propose un tour de
passe-passe et rentre dans la vulgate
sur le texte et l’auteur africain avec le
sourire pour mieux nous en montrer
les limites.
Tchak, Sami. La Couleur
de l’écrivain. Comédie littéraire.
Paris : La Cheminante
coll. Harlem Renaissance, 2014.
La couleur de l’écrivain © La Cheminante,2014
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 43 Sarah BurnautzkiVo Us AVE z d It A fRo PÉAn IsME ?
Afropéa
o u comment habiter les frontières
racialisées de la littérature française ?
Sarah Burnautzki
En investissant à son tour la notion d’Afropéa dans son recuei l
 1Habiter la frontière, Léonora Miano en propose une
interprétation qui a immédiatement retenu une attention considérable.
Selon l’écrivaine, Afropéa est la zone de référence, l’espace
imaginaire et identitaire que se donnent celles et ceux que l’on
empêche encore et toujours de se voir comme faisant partie
 2d’un « nous » européen majoritairement fantasmé comme « blanc » .
Son invitation à habiter la frontière métaphorique entre l’Europe
et l’Afrique, je la lis comme une belle promesse de construction
d’un espace sans frontières racialisées  : au cours de l’appropriation
de cette frontière imaginaire à travers des pratiques culturelles
et littéraires, elle tendra à s’efacer progressivement dans la
mesure où toute frontière cesse d’en être une dès qu’elle n’est
plus reproduite, dès que son pouvoir de division devient inefcace
et qu’elle est dans les faits abolie. Toutefois la proposition
poétique de Miano d’habiter la frontière comporte un autre vole t
qui, jusqu’à présent, semble rester en dehors du champ de vision
de la critique littéraire. En supprimant la frontière imaginaire
entre l’Europe et l’Afrique, la notion d’Afropéa produit un espac e
sémantique qui n’engage pas moins la population majoritaire
que celles et ceux qui peuvent faire valoir leur afro-descendanc e.
N’oubliez pas combien vous êtes concernés, Miano le rappelle
3avec insistance à son public occidental  . Pour cette raison
il me paraît indispensable d’incliner l’interrogation au sujet
d’Afropéa sur la majorité invisible et dominante en ce qu’elle
est nécessairement aussi concernée par ce projet collectif
et en ce qu’elle a profté trop longtemps d’une position privilégiée
en dehors du discours critique.
44 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer Afropéa
Ou Comment habiter les frontières racialisées de la littérature française ?
Au LIEu DE TENTEr D ’oBJECTIVEr une fois de plus la notion d’Afropéa,
notion éminemment relationnelle, j’argumenterai que l’appel de Miano à
habiter la frontière s’adresse au groupe social majoritaire dont le privilège réside
à se penser comme la norme universelle par rapport à laquelle toute altérité est
défnie. Je réitère donc ici son appel à la communauté de recherche en littérature
afn d’y abolir de fait les frontières sécurisant des privilèges invisibles, en plaidant
pour des pratiques d’études impliquées et auto-réfexives qui déstabilisent et
abolissent réellement les frontières racialisées de la littérature.
o bJEct IVER, c At ÉGo RIsER, HIÉRARc HIsER :
LA dIMEns Ion s ÉMAnt IqUE dE LA RAc IALIsAt Ion
Dans les études littéraires, la distinction et la classifcation sont le nerf de
la guerre. À cette fn elles servent autant de catégories, de classes, de genres,
de groupes et d’époques. Mais quel type de savoir littéraire ces catégories
produisent-elles et quel est leur rapport à un ordre social et culturel hiérarchisé ?
Sans équivoque, Miano réprouve les pratiques dominantes de catégorisations
universitaires: « Au delà de cette manière de tout amalgamer par paresse et par
condescendance, il y a le sujet lui-même et ce qu’il révèle. (...) quelque chose
me hérisse dans le simple fait qu’on se pose la question de l’état des Lettres
4africaines. » Elle dénonce les présupposés racialisants animant les réfexions
académiques et les débats publics et suggère qu’ils naturalisent violemment
une hiérarchie littéraire.
L’approche socioconstructiviste nous permet de penser le caractère sémantique
de la « race ». La racialisation consiste à traduire, au sens propre du terme, des
rapports de pouvoir inégalitaires en rapports à l’apparence naturelle. Ainsi,
en fonction des relations de pouvoir qui leur servent de support matériel, les
catégories de dénomination et de classifcation se chargent de signifcations
multiples afn de produire le sens de la « race », c’est-à-dire d’une diférence
présentée comme essence fgée. Les normes de la domination sont produites au
travers des pratiques de dénomination et de représentation discursive au bénéfce
du groupe majoritaire dont la domination est en même temps rendue invisible.
Car la racialisation implique toujours l’existence d’un sujet racialisant pour qui ce
5processus d’altérisation et d’auto-identifcation est symboliquement valorisant .
1 - Léonora Miano : Habiter la frontière : conférences, Paris : L’Arche, 2012.
2 - Miano 2012 : 86.
3 - Miano 2012 : 55.
4 - Miano 2012 : 36.
5 - Colette Guillaumin décrit le sujet racialisant majoritaire dans les termes suivants :
« Il est sans doute le point le plus discret de l’organisation symbolique. Connoté
de naturel, d’évidence, il va tellement de soi qu’il en est complètement occulté.
Tels ces objets introuvables qui sont au centre de la table. » Colette Guillaumin,
L’Idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, Mouton, 1972, p. 219.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 45 Sarah Burnautzki
Habiter la frontière © L’Arche, 2012
46 I I n° 99-100 I Afropéa, un territoire culturel à inventer Afropéa
Ou Comment habiter les frontières racialisées de la littérature française ?
Comme Miano le démontre, dans le domaine des études littéraires, il y a
également des pratiques discursives dont il est urgent d’examiner le rôle dans
le maintien d’un ordre social racialisé. Certains discours participent ainsi dans
la construction d’une ligne de couleur littéraire qui permet la négociation des
distances entre groupes dont les frontières imaginaires se conçoivent comme
6infranchissables . La critique des pratiques discursives produisant cette ligne
de couleur entre « nous » et les « autres » est au centre de la réfexion de Miano :
Tout se passe, pour le lecteur occidental, dans la majorité des cas, y compris
au sein de l’Académie, de manière à laisser penser que les personnes humaines
représentées à travers les personnages romanesques ne sont que des objets d’études
distants, comme des animaux dans un zoo, qu’on peut trouver sympathiques,
mais qui ne seront jamais des êtres dont l’expérience pourrait trouver un écho
dans d’autres espaces que le leur. Ainsi, depuis que les universitaires lisent les
écrivains subsahariens, il ne semble pas qu’ils aient été capables de faire émerger
des fgures de l’envergure de Don Quichotte, d’Oliver Twist ou de Dorian Gray.
Je cite les premiers noms qui me viennent à l’esprit, simplement pour dire que
la littérature subsaharienne est lue, en Occident, avec la conviction silencieuse
7mais extrêmement ferme, de sa non-universalité.
L’engouement actuel pour des productions littéraires africaines et la
préoccupation obsessive pour l’identité de l’autre ne sont souvent, pour le
groupe dominant, qu’un prétexte pragmatique créant l’occasion de parler de
8soi-même et rehaussant le bénéfce symbolique d’une littérature « blanche » .
La prise de conscience des enjeux de racialisation à l’œuvre dans le discours
dominant à propos de la littérature africaine soulève la question de savoir
comment la ligne de couleur s’est inscrite dans la distinction entre littérature
française et littérature africaine francophone.
LA RAc IALIsAt Ion d E L’Un IVERsALIsME
LItt ÉRAIRE fRAnç AIs
Encore aujourd’hui, la tradition dominante des études littéraires en France
9est celle de la critique immanente. « Le texte, rien que le texte », est le
principe prévalent, comme le remarque Jean-Pierre Martin. Ni la critique
bourdieusienne des rapports de pouvoir et de la manière dont ils déterminent
objectivement et symboliquement la production des textes, ni la critique
6 - Voir à ce sujet Sarah Burnautzki, Les frontières racialisées de la littérature française.
Contrôle au faciès et stratégies de passage. Paris/Heidelberg, à paraître en 2015.
7 - Miano 2012 : 42f.
8 - Toni Morrison, Playing in the Dark. Whiteness and the Literary Imagination,
Cambridge, Harvard u niversity Press, 1992.
9 - Jean-Pierre Martin, Bourdieu et la littérature, Nantes, Éditions Cécile Defaut ,
2010, p. 11.
Afropéa, un territoire culturel à inventer I n° 99-100 I I 47