Aide et dépendance de l'Afrique noire

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L'Afrique noire bénéficie d'une éternelle assistance en matière d'aide. L'exécution des programmes et projets de développement apparaît dans le temps et dans l'espace comme une suite infinie de recommencements d'initiatives, avec toujours les mêmes constats d'échecs qui entretiennent la continuité de l'assujettissement, avec son cortège de milliards de dollars de dette à payer, dans un cercle infernal sans issue.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296800137
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Aide et dépendance de l’Afrique noire

Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Pierre N’GAKA, Le Système de protection sociale au Congo-Brazzaville, 2010. Bernard GOURMELEN et Jean-Michel Le Roux, Petits métiers pour grands services dans la ville africaine, avec la collaboration de Mamoutou Touré, 2011. Issakha NDIAYE, Guide de la passation des marchés publics au Sénégal, 2010. Xavier DIJON et Marcus NDONGMO, L’Éthique du bien commun en Afrique, Regards croisés, 2011. Daniel KEUFFI, La régulation des marchés financiers dans l’espace OHADA, 2011. Cedric ONDAYE-EBAUH, Vous avez dit développement ?, 2010. Mahamadou ZONGO (sous dir.), Les enjeux autour de la diaspora burkinabè, 2010 Jean-Claude MBOLI, Origine des langues africaines Essai d’application de la méthode comparative aux langues africaines anciennes et modernes, 2010. Lambert NICITIRETSE, Charge pastorale du curé et coresponsabilité dans l’église du Burundi, 2010. Jean Maurice NOAH, Le makossa. Une musique africaine moderne, 2010. Brice Armand DAVAKAN, Repenser les nations africaines, 2010. René N’Guettia KOUASSI, Comment développer autrement la Côte d’Ivoire ?, Des suggestions concrètes pour soutenir la dynamique du développement de ce pays, 2010. Jean-Pierre BODJOKO Lilembu, Développement de la radio catholique en RDC, 2010. Auguste ILOKI, Le droit des parcelles de terrain au Congo. Tome 1 : Droits fonciers coutumiers. Acquisition des parcelles de terrain, 2010.

Essè Amouzou

Aide et dépendance de l’Afrique noire

L’HARMATTAN

© L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54094-1 EAN : 9782296540941

Avant-propos Le développement de l’Afrique préoccupe les gouvernements Africains au plus haut point et l’objectif affiché par les organisations internationales et non gouvernementales est de parvenir à la réalisation d’un développement durable susceptible de permettre aux populations de satisfaire au moins leurs besoins vitaux et de s’affranchir des aléas de la pauvreté. Mais, malheureusement l’aide au développement devient sujet à controverse. La Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International qui ont longtemps voulu contribuer à la résolution d’un certain nombre de contradictions qui assaillent les Africains au sud du Sahara font finalement le triste constat que leur assistance s’éternise sans toujours apporter les solutions tant souhaitées pour alléger les peines et les souffrances des individus. En d’autres termes, de multiples projets initiés çà et là sur le continent depuis cinq décennies n’ont pas eu d’impacts significatifs. La misère matérielle, la désolation et le désespoir de la jeunesse africaine en particulier et des communautés traditionnelles en général ont atteint un niveau effrayant. Ce phénomène alarmant a pour corollaire la migration clandestine, la délinquance juvénile et les fléaux sociaux dont la famine et les maladies se classent en position dominante. Le discours sur le développement devient finalement utopique puisque les financements pour le développement rural, même triplés, ne semblent pas mettre les bénéficiaires à l’abri des anxiétés existentielles. Le mythe du développement durable comme je l’affirmais dans mes précédents ouvrages est réel et rien ne permet de démentir jusqu’à ce jour cette triste réalité. Cette assistance éternelle qui ne dit jamais clairement son nom est suicidaire pour l’Afrique noire qui n’a fait que gémir sous le poids d’une dépendance continuellement entretenue sans relâche parce que génératrice de profits monstrueux. Comme le disait si bien un chef d’Etat en Afrique noire dans les années 70, « qui aide l’autre en réalité ? ». L’auteur

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Introduction L’aide au développement de l’Afrique, a été une préoccupation depuis les temps coloniaux à nos jours. Mais c’est à partir des années qui ont consacré “l’indépendance” des Etats Africains, que cela est devenu aux yeux des dirigeants héritiers du système colonial, un passage obligé pour amorcer un développement. L’aide est devenue le cordon ombilical d’une Afrique dans les entrailles des pays colonisateurs, la mère, sans laquelle aucun espoir de vie n’est envisageable. L’aide publique au développement (APD) de Afrique, est devenue si indispensable qu’on en est arrivé à en imaginer plusieurs sortes : (aide bilatérale, multilatérale, assistance économique, technique, etc.). Les pays Africains se bousculent devant la porte d’entrée de la fameuse Initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés), afin de bénéficier de la largesse des Institutions de Bretton Woods qui, en réalité, sont plus préoccupées par les intérêts sur les emprunts que par les problèmes de développement des pays. En effet, un pays endetté ne peut profiter de l’allègement de sa dette selon le programme de l’initiative PPTE, que lorsque ‘‘il devient pauvre et très endetté et donc voit sa situation se détériorer de plus en plus (par un appauvrissement supplémentaire)” (Joseph Amougou & Patience Thiery, 2002). C’est-à-dire être un pays à asphyxier économiquement avant d’avoir droit à une aide quelle qu’elle soit. Puisque aujourd’hui, il est demandé aux pays pauvres très endettés, après le plan d’ajustement qui a contribué à appauvrir les Etats, de mettre en place des mécanismes de lutte contre la pauvreté afin de bénéficier d’une réduction de leurs dettes. Or, comme le dit Alejandro Teitebaum (2002), “ La logique la plus élémentaire, voudrait qu’un ordre soit inversé, c’est-à-dire qu’il faut d’abord réduire ou annuler la dette et ensuite (ou simultanément) exiger des gouvernements bénéficiaires qu’ils adoptent des mesures de lutte contre la pauvreté” en consentant de nouveaux prêts avec intérêts. Malgré ce raisonnement dépourvu de toute logique, être éligible à cette initiative, au lieu d’être perçu comme un problème, est devenu 7

un objectif à atteindre même s’il faut remplir des conditionnalités qui parfois, frisent l’humiliation. Il faut donc s’engager dans le respect de ce qu’il convient d’appeler un code de bonne conduite, ou encore, être déclaré un bon élève des institutions financières internationales, pour bénéficier d’une aide publique au développement. Le système qui rend les pays africains dépendants s’explique par les obligations qui amènent ces pays à avoir recours aux instituions financières. Les contradictions générées par la problématique du sousdéveloppement sont nombreuses et variées. Elles vont des nécessités d’enrayer les maux inhérents aux besoins alimentaires jusqu’à ceux relatifs à la santé des populations. Tel un individu qui n’a d’autre recours que le prêt à usure, les pays africains tendent la main aux institutions de Bretton Woods qui leur octroient des prêts à intérêts dont le remboursement devient interminable. Sans avoir épongé ces dettes, d’autres besoins se font sentir cruellement obligeant le pays à formuler de nouvelles demandes pour venir à bout des maux qui pointent constamment à l‘horizon. Le cumul des dettes face à l’incapacité de l’acquittement des redevances contraint les pays nécessiteux à demeurer dans le cercle vicieux de la dépendance (Salaires inimaginables) des expatriés sans lesquels l’aide ne pourra jamais être consentie. Cela amène les pays pourvoyeurs d’aide à récupérer près de 70 % des fonds alloués qui doivent retourner au Nord, sous diverses formes (achat de matériel des pays pourvoyeurs de fonds, salaires monstrueux des expatriés, …etc.) Dans cette situation où les Africains semblent se plaire dans leur position d’éternels assistés, et où “ils sont largement persuadés que leur destin doit être pris en charge par les étrangers “(Axelle Kabou, 1991), est-il exagéré de dire que l’aide rend l’Afrique dépendante ? Pour répondre à cette interrogation, il convient d’abord de décrypter un certain nombre de concepts clés qui sous-tendent cette problématique majeur de l’Aide au développement. L’Aide Publique L’un des objectifs essentiels de l’aide publique au tiers monde appelle sans plus tarder une analyse politique de celle-ci. Que ce soit par le jeu de l’échange inégal (détérioration des termes d’échange) qui entraîne 8

une ponction lente, continue, mais relativement peu visible sur les recettes d’exportations soit par le rapatriement des profits privés qui exige chaque année une ponction de caractère massif et abrupt sur les réserves de change, le pillage du tiers monde sous ses diverses formes ne serait pas supportable longtemps par les pays pillés si une aide financière et économique ne leur était apportée régulièrement. Nous avons vu déjà que divers auteurs analysent l’aide en une restitution. Elle peut aussi être comparée à des injections répétées annuellement, qui ont pour effet de réamorcer la pompe d’où les monopoles impérialistes recueillent le produit de leur pillage. L’aide publique n’est donc en rien une générosité, une option qu’on pourrait prendre ou non, mais une rigoureuse obligation afin que le système d’exploitation puisse se perpétuer sans trop de heurts. Mais qui paie cette aide publique des pays industrialisés? Elle est prélevée sur les recettes des Etats qui proviennent partout, à concurrence d’environ les trois quarts et par voies directes et surtout indirectes, des revenus des salariés. Transitant par les caisses publiques, ces fonds d’«aide au développement’» du tiers monde sont à la fois une contrepartie partielle du pillage des monopoles et ce qui permet de l’entretenir. L’aide s’analyse de ce point de vue, dans les pays donateurs et pour les trois quarts de son montant si ce n’est davantage, en un transfert de revenus en provenance des classes salariées et au profit des monopoles nationaux ; elle s’inscrit dans l’exploitation de classe. Perpétuant par ailleurs le pillage du tiers monde par les mêmes monopoles, concourant de ce fait à l’exploitation dont sont victimes les populations des pays sousdéveloppés, elle constitue l’un des éléments objectifs d’une solidarité internationale des travailleurs des pays développés et des peuples dominés et exploités du tiers monde. Mais d’un autre point de vue, cette aide est accordée par des Etats à d’autres Etats. Les premiers sont l’expression de classe de la bourgeoisie capitaliste et de plus en plus du capitalisme monopoliste, les seconds sont l’émanation de classes ou de couches dominantes dans le tiers monde. A ceux-ci, à leurs gouvernants presque partout dévoués à l’impérialisme, l’aide publique économique et financière mais aussi militaire procure les moyens de défendre leur pouvoir de classes ou couches privilégiées. A ce titre, l’aide, quoique provenant pour l’essentiel des revenus des travailleurs salariés des pays riches, est canalisée par les Etats au profit du système impérialiste. Elle est 9

l’expression de la solidarité internationale des classes dominantes des pays donateurs et des pays bénéficiaires. Dans ces derniers, en évitant notamment la catastrophe financière que l’exploitation impérialiste ne manquerait pas de provoquer rapidement, elle aide au maintien en place des prostituées politiques du système. Elle est un contre-feu au développement de la contestation révolutionnaire et assure, tant bien que mal il est vrai, la survivance de l’ordre impérialiste. L’aide publique, bilatérale aussi bien que multilatérale, est donc politique au premier chef. Etant d’essence impérialiste, elle en porte les stigmates dans toutes ses formes et manifestations, y compris celles qui, à première vue, pourraient apparaître comme néanmoins profitables au tiers monde, la coopération par exemple. L’Aide bilatérale C’est celle qui est accordée par un pays développé donné à un pays du tiers monde à titre particulier. Chacun sait que les grandes puissances impérialistes accordent leur aide personnelle de préférence aux pays du tiers monde qui, au stade néo-colonialiste, sont demeurés dans l’orbite de la métropole colonialiste : la France par exemple aux pays dits francophones d’Afrique, la Grande-Bretagne aux pays du Commonwealth, et bien sûr les Etats-Unis à l’Amérique latine. Mais il serait faux de croire que ces courants préférentiels sont exclusifs. La France sert d’abord les siens, c’est-à-dire les pays où ses firmes exportent plus volontiers leurs marchandises et leurs capitaux, mais elle n’oublie pas pour autant les autres en Amérique latine, au MoyenOrient et en Asie. Les Etats-Unis dispersent davantage encore leur aide sur tout le tiers monde, et les pays capitalistes développés qui n’ont pas eu de colonies ou pseudo colonies ou fort peu, orientent leur aide là où les conduit leur intérêt. Politiquement enfin, le coopérant n’est choisi ou accepté par le pays assistant que si l’on ne possède à son sujet aucun «mauvais renseignement ». Les contestataires du système impérialiste sont éliminés. Sans doute la sélection politique n’est-elle pas parfaite, il y a des surprises. Très souvent, le coopérant est porteur conscient et consentant de l’idéologie du pouvoir dans son pays d’origine. Et il faut aller plus loin : même lorsque le coopérant se croit indépendant au regard de cette idéologie, il la véhicule néanmoins avec lui inconsciemment, au moins dans une large mesure. Objectivement, 10

l’enseignant le mieux intentionné (et les enseignants constituent la grande masse des coopérants), d’une part diffuse la langue et la culture de son propre pays et par là est nécessairement propagateur d’impérialisme culturel et agent d’oppression de la culture nationale du pays assisté, et, d’autre part, par son existence même de coopérant, il est un rouage du système d’ensemble de l’aide impérialiste au tiers monde ; il ne saurait s’en abstraire et il en porte les stigmates. Le coopérant pense souvent et de bonne foi qu’il fait œuvre utile, de même qu’il croit largement encore que l’aide est une générosité. Mais, l’impérialisme ne saurait apporter à un pays du tiers monde un concours qui n’ait pas de contrepartie à son profit. Souvent d’ailleurs il s’en cache à peine. Ainsi en va-t-il pour l’aide liée, qui s’est aujourd’hui généralisée dans le cadre bilatéral, et qui consiste à subordonner l’aide financière à l’obligation pour le pays receveur de faire dans le pays donateur exclusivement les achats «équipements» qu’elle permet. Ainsi, le pays donateur est-il sûr que la plus grande partie des fonds qu’il alloue lui reviendra en paiement «importations » par le pays bénéficiaire. Et comme les fournisseurs du pays donateur savent qu’ils détiennent dans ce cas une exclusivité, il leur est facile de s’entendre souvent pour majorer leurs prix dans une mesure importante. Le rapport Pearson lui-même écrit que les pays bénéficiaires d’aide liée « se voient contraints d’acheter des marchandises à des prix souvent supérieurs à ceux en vigueur sur les marchés mondiaux où s’exerce la libre concurrence. S’agissant de l’aide des Etats-Unis, Le Monde du 19 janvier 1972, rendant compte d’un débat au Sénat de Washington écrit : « Il n’a évidemment jamais été question au Sénat de supprimer l’aide à l’étranger. L’économie américaine pourrait difficilement se passer d’une telle “ subvention “au moment où elle est en proie aux difficultés que l’on sait. 90 % des crédits qui composent l’aide doivent être, en règle générale, dépensés en salaires ou en achats de biens et de services dans les pays des bailleurs de fonds ». En Angleterre, une brochure officielle récente précise : Les deux tiers de notre aide au tiers monde sont, en fait, dépensés en GrandeBretagne. En France, le rapport Gorse de 1971 souligne en subvention que la coopération est conçue comme une suite de décisions à courte vue inspirées par le souci d’augmenter les ventes d’équipements français sans se préoccuper de l’intérêt réel du pays assisté. Et le spécialiste Tibor Mende, cependant modéré dans ses prises de 11

position, écrit que « pratiquement, toute l’aide de la France à l’Afrique lui revient sous forme de transferts de fonds ou de commandes ».

L’Aide multilatérale Elle est essentiellement dispensée par la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (B.I.R.D.) plus couramment appelée Banque Mondiale, et par ses deux filiales : l’Association Internationale de Développement (A.I.D.), et la Société Financière Internationale (S.F.I.). En plus interviennent, mais de façon plus modeste, le Fonds spécial des Nations Unies, le Fonds Européen de Développement (F.E.D.), les pays de la C.E.E., la Banque Interaméricaine de Développement, la Banque Africaine de Développement, etc. On s’attachera plus spécialement à la Banque Mondiale, non seulement parce qu’elle est la plus importante dispensatrice de l’aide multilatérale, mais aussi parce qu’elle joue un rôle de plus en plus grand dans l’orientation et la coordination de l’aide. La Banque Mondiale, d’abord, n’est que la banque du monde capitaliste car les pays socialistes n’en font pas partie. Les souscripteurs au capital de la Banque sont les Etats. On ne peut être membre de la Banque sans l’être du F.M.I., et la connexion entre les deux organismes est très étroite. Il faut y voir l’un des éléments de l’intégration mondiale impérialiste dans les domaines monétaire et financier. Au 30 juin 1991, la Banque mondiale comptait 116 Etats-membres, c’est-à-dire pratiquement tous les pays capitalistes développés et tous ceux du tiers monde, ces derniers en constituent l’écrasante majorité. Mais les souscriptions au capital et le nombre de voix étant fonction du poids financier des Etats, sept pays capitalistes développés (U.S.A., Royaume-Uni, R.F.A., France, Japon, Canada, Italie) en détiennent la majorité absolue. La Banque Mondiale est par conséquent un instrument entre les mains des impérialismes les plus puissants. Les moyens d’action de la Banque sont, outre son capital et ses réserves, des emprunts obligataires qu’elle place auprès d’organismes publics divers, des banques centrales et des banques privées. Le coût de ces emprunts pendant l’exercice 1991 s’est élevé, en moyenne à 12

8,07 %, contre 7,54 % en 1990. Aussi le taux d’intérêt des prêts qu’elle consent a-t-il dû être porté de 7 à 7,25 %. Ce taux est moindre que celui des emprunts de 1991, parce que les emprunts antérieurs avaient été beaucoup moins onéreux. Car la Banque n’est pas une organisation de bienfaisance, elle réalise des profits qui se sont élevés en 1991 comme en 1990 à 212 millions de dollars, pour un capital versé de 2 316 millions de dollars en 1990 et 2387 en 1991. Quant à la répartition de l’aide publique par secteur économique, si des données précises manquent à ce sujet, on sait pourtant qu’au moins la moitié de cette aide est affectée à des travaux publics, installations portuaires, transports, grands ouvrages, etc., c’est-à-dire à des travaux d’infrastructure généralement non rentables directement, mais indispensables aux entreprises étrangères de pillage des matières premières et pour elles fort rentables. En un mot, l’aide publique prend à son compte les travaux et les dépenses qui facilitent l’introduction du capital privé et de ses entreprises. Le rapport Pearson l’avoue crûment «L’aide publique pour les investissements d’infrastructure est la condition sine qua non de l’investissement privé que cette aide tend à simuler ». C’est la confirmation des motivations de l’aide exprimée dans le rapport Clayton au président des EtatsUnis, pour lequel, en substance, les Etats donateurs font les frais nécessaires et engagent les actions politiques et économiques indispensables pour permettre aux monopoles d’étendre paisiblement leur mainmise sur le tiers monde. Les Etats donateurs, certes, dans le système du capitalisme monopoliste d’Etat, font les frais nécessaires à cette fin, mais les frais strictement nécessaires seulement, car finalement leur aide ne s’écoule de leurs caisses qu’au compte-goutte, et chacun sait que les objectifs qu’on avait fixés pour la première décennie dite du développement (2009-2010) n’ont pas été atteints, il s’en faut de beaucoup. Pourtant, le montant de l’aide publique est calculé par l’O.C.D.E. de façon plutôt avantageuse. C’est ainsi que la France, qui s’obstine par ailleurs à ne regarder que ses départements d’outre-mer comme partie intégrante du territoire national, n’en comptabilise pas moins dans son aide au tiers monde les concours qu’elle leur apporte, ce qui permet d’améliorer très fortement sa performance. Malgré cela, alors que l’objectif proposé pour l’aide publique en fin des années soixante était de 0,70 % du P.N.B. de l’ensemble des pays donateurs, l’aide n’a atteint que 0,34 % de ce P.N.B. en 2009, contre 0,36 % en 2010. 13

Constatant que les flux privés et en particulier les crédits à l’exportation ont en fin de période progressé davantage que l’aide publique, le rapport du C.A.D. pour 2009 stipule entre autres « L’une des raisons en est sans doute que l’aide publique au développement ne suffit pas à procurer à ces pays (en voie de développement) les moyens de financement extérieurs des investissements qu’ils estiment indispensables. Force leur est donc de recourir aux crédits à l’exportation, et d’alourdir ainsi leur dette à court terme portant un intérêt élevé ou de remettre l’investissement à plus tard ». Si par ailleurs, on exprime l’aide en relation avec la population des pays bénéficiaires, l’O.C.D.E. constate que cette aide montait en 2009 à 3,70 dollars par habitant, contre 3,60 dollars en 1999. Mais, mesurée aux prix de 1991, l’aide, par habitat, n’était en 2009 que de l’ordre de 3 dollars seulement, soit 20 % de moins qu’en 1999. Non seulement donc l’objectif fixé n’a pas été atteint, mais il y a eu durant la décennie régression absolue de l’aide réelle par habitant. «L’intérêt que la Chine porte aux pays du tiers monde est mis en évidence dans un rapport du département d’Etat américain dont la teneur a été révélée. La Chine populaire a accordé en 2009 à ces pays une aide beaucoup plus importante que l’Union Européenne » estime le rapport consacré à l’assistance des pays européens au tiers monde. Les prêts de Pékin atteindraient 709 millions de dollars, contre 204 millions pour l’U.E., qui en ce domaine est à son plus bas niveau depuis 2005. L’aide chinoise croît rapidement, et l’année 2009 représente à elle seule 43 % de toute l’aide apportée. Les principaux bénéficiaires de cette assistance sont la Tanzanie et la Zambie, qui ont reçu chacune environ 300 millions de dollars pour la construction du chemin de fer entre les deux pays. Le Pakistan a obtenu un engagement de crédits de 100 millions de dollars. Quelque 8 100 Chinois travailleraient comme assistants techniques à l’étranger. Le rapport donne quelques détails sur l’aide militaire soviétique, qui s’est beaucoup accrue et atteignait, en 2009, 800 millions de dollars. L’Egypte a reçu la majeure partie de cette somme. Quatorze mille conseillers militaires soviétiques travailleraient en Egypte, deux mille séjourneraient dans d’autres pays non communistes. L’aide des pays socialistes est donc faible au total comparativement à celle des pays impérialistes. Il ne faut pas s’en étonner, puisque l’aide 14

de ces derniers s’analyse en une restitution ou compensation partielle du pillage des monopoles dans le tiers monde, ou encore en injections de capitaux pour permettre la pérennisation du pillage et en particulier le transfert des profits privés. Pour les pays socialistes, l’aide n’est pas une obligation comme pour les pays impérialistes, mais véritablement une option. Est-elle pour autant moins politisée? Toute aide est nécessairement politisée, ne serait-ce que parce qu’elle s’effectue sous tel ou tel drapeau. L’aide des pays socialistes est en outre politisée, étant une option, par le choix des pays auxquels elle est accordée. Quant au point de savoir si elle est politisée de façon louable ou critiquable, cela dépend évidemment de l’optique de chacun. Puisque l’aide est nécessairement politisée, l’aide des pays impérialistes, comme il est logique, a pour objectif politique de soutenir les intérêts du système impérialiste, l’aide des pays socialistes, comme il est logique également, ne saurait que soutenir les luttes ou les politiques de caractère émancipateur et anti-impérialiste. D’après ce critère et sans entrer dans le détail, l’aide de la Chine apparaît dans l’ensemble louable, celle de l’Union soviétique dans l’ensemble contestable. La dépendance La quasi-totalité des pays du tiers monde ont été naguère des colonies, quelques uns le sont encore. La dépendance militaire et politique n’a été établie, dans la plupart des cas, que pour asseoir la dépendance économique, et celle-ci, nous l’avons déjà dit chemin faisant, n’est de nos jours que la survivance et l’adaptation au monde moderne du vieux « pacte colonial ». Les pays du tiers monde sont tous aujourd’hui intégrés au marché mondial capitaliste, mais ils le sont en situation de subordination par rapport au centre dominant que constituent les métropoles impérialistes. La dépendance économique se manifeste en premier lieu au plan des échanges. Les quelques 340 milliards de dollars de marchandises qu’échangent en 1999 le tiers monde et les pays impérialistes représentent les trois quarts du commerce extérieur total du premier, mais à peine le cinquième du commerce extérieur total des seconds. Le tiers monde est donc près de quatre fois plus dépendant des pays impérialistes que ceux-ci ne le sont du tiers monde. Il y a là, en dehors de toutes autres considérations, l’expression d’un rapport de forces qui est le fait de l’inégalité des partenaires, mais qui en même temps a pour effet de conduire à l’aggravation de cette inégalité. 15

La dépendance commerciale s’exprime également par le fait que tandis que les pays industrialisés peuvent offrir à l’échange une gamme considérable de produits, les pays du tiers monde n’en peuvent offrir qu’un éventail des plus restreintes, se limitant souvent à quatre, trois, deux ou même un seul constituant la masse exportable. L’auteur de cet ouvrage sait par expérience personnelle que lorsqu’un pays du tiers monde se présente devant un pays industrialisé pour conclure un accord commercial, ses mandataires sont en position de faiblesse car ils n’ont aucune solution de rechange, il leur faut à tout prix placer des quantités importantes et déterminantes pour l’économie du pays de trois ou quatre produits clés, parfois moins. Au contraire, le partenaire industrialisé est en position de force. Ses mandataires étalent tout un catalogue de produits exportables et demandent négligemment : « que voulez-vous ? », ce qu’ils placeront ou ne placeront pas de tel ou tel produit n’ayant pour leur économie que d’infimes incidences. Autrement dit, les productions des secteurs vitaux de l’économie des pays du tiers monde sont dominées par des facteurs externes qui déterminent seuls leur rentabilisation et par voie de conséquence leur survie. A l’inverse, les ventes au tiers monde de produits manufacturés des pays industrialisés ne représentent qu’environ 5,5% de leur production industrielle globale ; à la limite, ces pays pourraient s’en passer. La dépendance commerciale est étroitement imbriquée avec la dépendance financière, l’un et l’autre se conditionnant mutuellement. Il a été mis en relief que les ponctions de toutes sortes et en particulier commerciales effectuées par le capital monopoliste sur les économies des pays du tiers monde se répercutent en fin de compte sur les finances et notamment sur les finances extérieures de ces pays, qui, s’ils étaient limités à leurs seules ressources, se trouveraient rapidement en situation catastrophique. C’est pourquoi intervient l’aide publique, dont l’objet essentiel est d’éviter la catastrophe économique et financière ainsi que la catastrophe politique. Il en résulte une dépendance fondamentale et permanente. Si l’aide prétendument allouée pour le développement ne permet aucun développement, elle évite néanmoins que le « sous-développement » ne se développe jusqu’à des limites explosives, du moins en règle générale jusqu’à ce jour, car l’on a vu que l’aide se dévorant ellemême désormais à concurrence de quelque 70 % de son montant, le système en arrive à un point que d’aucuns l’appellent le point de rupture. Mais, ce point de rupture sera reporté de quelques années 16

dans tous les cas, par le jeu des moratoires et de la consolidation des dettes. Il en résultera et il en résulte déjà une dépendance politique aggravé, les gouvernants bénéficiant de ces moratoires et consolidations se trouvant de plus en plus irrémédiablement enchaînés au système impérialiste, ce qui risque fort d’étendre et de radicaliser les contestations internes qu’on se proposait de contenir ou de museler. Au fur et à mesure qu’elle s’alourdit, la dépendance nourrit sa propre mise en cause. Enfin, une autre forme de dépendance contraint les pays africains à avoir continuellement recours aux institutions de Breton Woods dans le cadre des financements des projets de développement avec intérêts. Les problèmes inhérents à la pauvreté et au sous-développement en général sont souvent la cause de la main tendue des pays d’Afrique vers ceux du Nord et étant donné que les contradictions n’ont jamais de fin, les Africains restent éternellement dans la logique dépendance en utilisant la grande partie des fonds alloués au paiement des salaires colossaux des expatriés imposés aux projets par le Nord et à l’achat des machines agricoles à des prix nettement plus élevés que ceux pratiqués par les pays asiatiques.

L’exploitation Schématiquement, elle se manifeste d’une part par un ensemble de ponctions financières, d’autre part, par des ponctions matérielles. Les ponctions financières s’opèrent à travers la détérioration des termes de l’échange, qui a pour effet premier de priver les pays du tiers monde, au bénéfice de leurs partenaires impérialistes, d’une fraction importante de ce que devraient être leurs recettes d’exportations. Elles s’opèrent à travers les transports maritimes, qui entraînent eux aussi un prélèvement financier nullement négligeable sur les disponibilités des pays du tiers monde. Elles s’opèrent enfin et surtout à travers le transfert des profits réalisés dans le tiers monde par les capitaux impérialistes qui s’y sont investis. L’on a donné quelques indications qui autorisent à penser que le taux de ces profits, dont seulement moins de 15 % sont réinvestis sur place, est en général très élevé. Pour sa part, Samir Amin estime que le taux 17

moyen de rémunération de ces capitaux est de l’ordre de 20 à 25 %, et il constate lui aussi qu’à partir d’un certain niveau de « mise en valeur » le reflux des profits l’emporte sur le flux des investissements de capitaux nouveaux.

QU’EST-CE QUE L’AIDE PUBLIQUE AU DEVELOPPEMENT ?

L’aide publique au développement, ou APD, représente l’ensemble des financements alloués à des programmes de coopération technique, d’aide projet ou aide sectorielle, de soutien macroéconomique ou de contributions volontaires à des institutions internationales, apportés par les pays membres de l’OCDE coordonnés en Comité d’Aide au Développement (CAD)3. Pour être comptabilisés en APD, et représenter ainsi l’effort de coopération internationale au développement engagé par un Etat membre de l’OCDE, ces financements doivent bénéficier aux pays pauvres et aux pays à revenu intermédiaire dont la liste est remise à jour annuellement par le CAD. En 2002, l’APD totale des pays du CAD s’élevait à 57 milliards de dollars, ce qui représentait 0,23 % du PIB de l’OCDE4. A quoi sert l’Aide Publique au Développement ? « Il est normal de croire que la finalité du système d’aide est de satisfaire l’homme » (Marie-Christine GUENEAU et Bernard J. LECOMTE, 1998). Mais la réalité est beaucoup plus complexe, puisque l’aide qui devrait favoriser l’essor des populations aidées, ne semble pas prendre en compte les besoins de ces dernières, mais plutôt est dirigée par la vision du développement que se fait celui qui veut aider. Les institutions financières internationales en bonnes institutions bancaires, sont naturellement plus préoccupées par les conditions sécurisées qui peuvent garantir le remboursement de leurs prêts, que par l’intérêt que l’emprunteur en tirera. Ainsi comme le dit Philippe NOREL cité par Jacques ADDA, “Longtemps, la préoccupation majeure des pays industrialisés a été non pas la sortie de crise au Sud et la reprise du développement mais le redressement des bilans des banques créancières et la réduction de leur vulnérabilité au risque de non remboursement”.

3 Les membres du CAD apportent environ 95 % du total mondial de l’aide publique au développement. 4 “DACCountries Begin Recouvery in Development Aid : 5 % increase in 2002”, 22 avril 2003 (www.oec.org).

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Le fameux plan d’ajustement structurel des années 80 qui a appauvri plus qu’il n’a assaini, avec tous ses effets pervers sur le vécu quotidien des populations africaines, n’en est-il pas la preuve ? Un plan d’ajustement structurel qui une fois de plus a été une décision prise de l’extérieur et imposée par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, avec des conséquences désastreuses sur la vie des populations locales. Aucun secteur, qu’il soit de l’agriculture, de l’éducation ou de la santé, n’a été épargné. Comment expliquer la reforme mise en œuvre dans bon nombre de pays subsahariens, dans le secteur agricole, où le service apporté aux producteurs agricoles devrait, comme une marchandise, être payé ? Le Programme National d’Appui aux Services Agricoles (PNASA) par exemple initié dans plusieurs pays d’Afrique noire, est la parfaite illustration du désir des institutions financières de tout transformer en marchandises. Un programme présenté comme un outil performant de développement et qui dans sa phase d’exécution, a connu plusieurs interruptions qui ont fini par être transformées en arrêt de financement pour cause d’un soi-disant, non respect de conditionnalités. Comme quoi, celui qui aide non seulement veut avoir un regard sur l’organisation de ses bénéficiaires, mais surtout, comme le disent Marie-Christine GUENEAU et Bernard J. LECOMIE ‘‘il définit les règles du jeu, impose ses normes, ses méthodes de travail et ses modes “(1998). Cependant, les fonds ainsi décaissés dans cet indescriptible cafouillage, d’abord pour conduire la phase d’élaboration du programme, et ensuite, pour sa mise en œuvre, constituent une dette à rembourser avec bien sûr des intérêts. En plus, ce programme dont l’échec est imputable aussi bien à son arrêt prématuré dans nombre de pays qu’à sa conception, a fait l’objet de plusieurs missions d’évaluation dont la dernière a été pompeusement baptisée évaluation définitive. Que vient-on évaluer alors que le programme n’a presque pas été exécuté et que son échec se lit à l’œil nu ? Cette démarche pose un autre problème souvent reproché à la mise en œuvre des projets en Afrique. C’est-à-dire le manque de flexibilité des dispositifs de gestion des projets de développement. 20

Il faut évaluer les projets parce dès leur conception, un certain nombre d’outils et de lignes budgétaires sont prévus pour leur mise en ouvre ; et il est important de les respecter dans toute leur rigueur. Il faut une évaluation pour connaître les causes de l’échec du projet dira-t-on, et apprécier le niveau d’exécution du programme qui a à peine été exécuté. Mais tout ceci n’est-il réellement pas connu ? La logique voudrait que les dépenses dans le cadre de ce projet soient arrêtées. Cependant, les frais occasionnés par cette ballade, puisque les résultats sont connus à l’avance, constituent un autre fardeau supplémentaire pour les Etats. Expliquer les raisons du non décollage du développement de l’Afrique et ce qu’Axelle KABOU appelle ‘‘naufrage du continent Africain” (1991), seulement par les comportements des pays industrialisés, serait un refus de reconnaissance de la lourde responsabilité des Africains dans leur malheur. Comment les Africains, consciemment ou inconsciemment, signent leur mise à mort par les pays du Nord ?

Qui sont les principaux bailleurs de fonds bilatéraux ? Les Etats-Unis sont de loin le plus important bailleur de fonds bilatéral avec, en 2002, un montant d’APD de près de 13 milliards de dollars. Ils sont suivis par le Japon avec 9,2 milliards de dollars. Ainsi, le doublement de l’aide, que la CNUCED considère comme indispensable pour accélérer la croissance et réduire à moyen terme la dépendance à l’égard de l’assistance extérieure, ne pourrait se réaliser « que si le Japon et les Etats-Unis, qui sont les pays dont les dons aux PMA sont les plus importants en valeur absolue, prenaient part aux engagements des donateurs [émis lors de la seconde conférence des Nations Unies sur les PMA]5 ». En revanche, lorsque le montant de l’aide est rapporté au revenu national brut du pays (RNB), les EtatsUnis se retrouvent au dernier rang des pays du CAD, avec un ratio de seulement 0,12 %. Le Japon descend également à la dix-neuvième place sur vingt-deux. Un groupe de cinq pays se détache largement des autres par un pourcentage d’aide supérieur à 0,75 % de leur RNB : le Danemark, la Norvège, les Pays-Bas, le Luxembourg et la Suède.
Aperçu général du secrétaire général de la CNUCED sur le rapport précédemment cité (www.unctad.org).
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La France est au cinquième rang des bailleurs de fonds en volume, pour un montant total de 4,4 milliards d’euros en 2001 et 5,3 milliards en 20026. Elle reste le premier contributeur du G8 en termes de rapport APD/RNB7.

Evolution de l’APD mondiale En légère augmentation depuis deux ans (+ 1,2 % en 2001 et 4 % en 2002), le budget global de l’aide semble rompre avec une décennie de forte diminution. La conférence de Monterrey sur le financement du développement, tenue en mars 2002, a notamment permis de consolider et formaliser les promesses des bailleurs de fonds quant à l’augmentation de leur aide dans les années à venir, notamment dans le cadre des objectifs du millénaire établis par les Nations Unies pour 2015. Les Etats-Unis ont ainsi annoncé une augmentation de leur aide publique de cinq milliards de dollars par an d’ici 2006, ce qui représenterait une hausse de presque 50 %. Les pays membres de l’Union européenne se sont également engagés à augmenter leur APD collective afin qu’elle atteigne au moins 0,33 % du revenu brut, tandis que les pays qui dépassent déjà ce niveau devront maintenir ou augmenter leur niveau d’aide. Cette inflexion du budget d’APD est toutefois à nuancer. En premier lieu, elle est à considérer à la lumière de la forte baisse constatée ces dix dernières années, au cours desquelles sa part rapportée au RNB de l’ensemble des pays du CAD a chuté de 0,33 % en 1992 à moins de 0,22 % en 2001. Comme le soulignait un récent rapport de la CNUCED, « en termes réels, les versements nets d’APD par habitant [bénéficiant aux pays les moins avancés] ont chuté de 46 % entre 1990 et 20008 ». Il n’est d’ailleurs pas certain que cette récente tendance à la hausse se traduise par une augmentation significative du budget de
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Prévisions à fin 2002, projet PLF 2003. L’OCDE évalue non pas le rapport APD/PIB, mais l’APD/RNB. Le revenu national brut s’est récemment substitué au produit intérieur brut, le premier permettant de prendre en compte un nombre plus important de secteurs économiques des pays. En pratique, il n’y a pas de différence notable, tout au plus une très légère baisse du rapport APD/RNB par rapport au précédent de l’ordre de 0,05 % maximum. 8 Rapport 2002 sur les pays les moins avancés, CNUCED, 2002.

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l’APD mondiale au niveau revendiqué par les agences spécialisées de l’ONU ou par les organisations non gouvernementales. La déclaration finale de Monterrey ne contient aucune mesure coercitive quant aux montants de l’aide – tout au plus des « engagements ». Surtout, même si les pays de l’OCDE tenaient la totalité de leurs promesses, le ratio APD/RNB de l’ensemble des pays du CAD ne devrait pas dépasser 0,24 % en 20069, ce qui restera bien loin de l’objectif souhaité de 0,7 %. A ce titre, le plan d’action de Johannesburg s’est d’ailleurs contenté de demander aux Etats de « faire des efforts concrets » pour atteindre cet objectif de 0,7 %, sans échéance, que du reste le sommet de Rio exigeait voilà déjà 10 ans. En second lieu, comme on l’a vu précédemment, les Etats-Unis constituent de loin le premier bailleur de fonds bilatéral. A ce titre, toute évolution importante dans un sens ou dans l’autre de ses crédits d’aide se traduit de façon significative sur l’évolution du montant de l’APD mondiale. Or, la hausse de l’aide américaine constatée ces deux dernières années ne s’inscrit pas tant dans un programme d’action de lutte contre la pauvreté à long terme que dans une réaction soudaine aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 et des événements guerriers opérés depuis lors en Afghanistan et en Irak. Enfin, cette hausse de l’APD mondiale semble s’opérer en partie au détriment du « principe d’additionalité », qui voudrait que les réductions de dette opérées dans le cadre l’APD, ne s’effectuent pas aux dépens d’autres programmes de développement financés sur la même enveloppe budgétaire. En effet, comme le constatent de nombreux observateurs ou représentants d’institutions internationales, à l’instar du secrétaire général de la CNUCED, « les réductions du service de la dette consenties aux PMA [dans le cadre de l’initiative PPTE] ont été financées par une diminution du montant de l’aide ».

Une APD française en hausse relative L’évolution de l’aide française au développement n’a pas échappé à la tendance générale des dix dernières années. Avec une baisse moyenne de 5,7 % par an de 1992 à 199810 et une diminution totale de 13
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Estimations du CAD, en supposant une croissance réelle moyenne du RNB de 2,5 % par an. Michel Charasse, Rapport général fait au nom de la Commission des finances du Sénat sur le projet de loi de finances pour 2001, décembre 2001.

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milliards de francs entre 1994 et 2000 (soi une baisse de 30 % en euros courants), la France est même l’un des deux pays, avec les Etats-Unis, qui ont le plus réduit leur aide au développement au cours de la dernière décennie. Si, en 1994, son budget représentait 0,64 % du PIB, il n’était plus que de 0,40 % en 1998 et 0,32 % en 200011. Cependant, semblant confirmer le récent engagement de la France d’augmenter son budget d’APD pour atteindre 0,5 % du PIB en 2007 et 0,7 % en 2012, le montant de l’aide française est stabilisée en 2000 et 2001 autour de 0,32 %12. La baisse sensible d’APD de 1999 à 2000 s’explique en partie par le retrait de la Polynésie et de la Nouvelle Calédonie de la liste des pays bénéficiant de l’APD du fait de leur niveau de revenu. Aujourd’hui, il ne reste plus pour les TOM bénéficiaires de l’APD que Mayotte et Wallis-et-Futuna. Si cette récente évolution est appréciable, elle est à considérer à la lumière de plusieurs éléments. D’une part, les augmentations enregistrées en 2002 et 2003 sont dues en grande partie à la forte hausse de l’aide bilatérale qui s’explique par la part importante des annulations ou réductions de dette opérées dans le cadre de l’initiative PPTE, et comptabilisées dans le budget de l’APD. Celles-ci ont en effet triplé en un an, passant de 0,4 milliard d’euros en 2001 à 1,3 milliard en 2002, avant d’atteindre presque 2 milliards en 2003. L’aide allouée sous forme de dons, elle, s’est au contraire stabilisée en 2002 autour de 2,4 milliards d’euros, avant de diminuer de 45 millions d’euros en 2003,13 326 millions d’euros de plus en remboursements qu’elle n’a consenti en nouveaux crédits. La hausse constatée de l’APD française tient donc plus de l’augmentation comptable des annulations de dette que d’une croissance soutenue des dons et prêts destinés à la coopération technique ou à l’aide programme. D’autre part, l’augmentation de l’aide multilatérale, dont la part a sensiblement augmenté ces six dernières années pour représenter plus d’un tiers de l’aide française en 2002, provient de la hausse de la
Si l’on ne tient pas compte de l’APD allouée aux TOM, ces chiffres redescendent à : 0,57 % en 1994, 0,35 % en 1998 et 0,30 % en 2000. 12 Projet de loi de finances pour 2003, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 10 Octobre 2002. 13 Projet de loi de finances 2003, présenté à l’Assemblée nationale le 10 octobre 2002.
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contribution française au Fonds européen de développement, conséquence circonstanciée de l’accélération des décaissements européens (fin du huitième Fonds européen de développement) et du règlement définitif de l’ancien STABEX (outil de stabilisation des recettes d’exploitation), dont il n’est pas sûr qu’elle perdurera.

L’aide-projet ou l’aide-programme Cette aide permet le financement de projets spécifiques dans les pays en développement, qui peuvent prendre la forme d’études de conception ou de faisabilité, de contrats d’équipement, de réalisations de travaux d’infrastructure, ainsi que de programmes d’action sectoriels dans la santé, l’éducation ou l’eau/environnement... Les financements sont assurés par l’Agence française de développement ou le Fonds de solidarité Prioritaire dans le pays de la ZSP, ou par des dons et prêts du Trésor pour les pays à revenu intermédiaire. Le Fonds de solidarité prioritaire finance des projets et programmes consacrés principalement au renforcement de l’État de droit et des capacités nationales et locales, à l’intégration régionale, à l’aménagement de territoires et à la gestion des ressources naturelles, au développement communautaire, à la lutte contre les discrimination de toutes natures, à l’éducation et à la santé publique, à La jeunesse et aux sports, à la promotion de la langue française, la culture et à la recherche. Si les crédits de paiement restent stables, autour de 110 millions d’euros, les autorisations de programmes allouées au titre du FSP sont en baisse régulière depuis plusieurs années. Les orientations générales de l’Agence Française de Développement (AFD) sont de contribuer, d’une part, à l’insertion des Pays les plus pauvres dans l’économie mondiale, dans une logique d’appui à l’intégration régionale (infrastructures économiques à La restructuration d’entreprises privées, renforcement des systèmes bancaires et financiers), et d’autre part, d’assurer un développement durable en contribuant au financement de projets d’accompagnement social et de lutte contre la pauvreté (microfinance, appui aux très petites entreprises, accès au service de base - eau et électricité notamment -, infrastructures de santé et d’éducation). Là aussi, la 25

tendance des autorisations de programme est à la baisse, entre 150 et 200 millions d’euros, alors que les crédits de paiement restent stables autour de 130 millions d’euros. Le collectif Coordination Sud déplore cette baisse progressive des crédits destinés à l’aide-projet ou aide-programme, qui constituent « le cœur » de la coopération au développement: «L’aide-projet a diminué de 47% entre 1994 et 1998. Sa part dans le total de l’APD est ainsi réduite de 14% à 10%. » Cette baisse est d’autant plus regrettable, ajoute le collectif, que l’aide-projet est « généralement de bonne qualité, en raison de l’expertise reconnue des équipes et de leur connaissance approfondie des pays». Michel Charasse relève, dans son rapport présenté au Sénat en 2000, que « l’outil projet de coopération est progressivement supprimé et ses moyens confondus sinon transférés avec ceux de la coopération culturelle universitaire qui n’a pas nécessairement les mêmes objectifs». On peut toutefois se féliciter de la suppression de l’aide liée à la demande notamment de l’OCDE. L’aide sous forme de dons ou de prêts a été pendant longtemps conditionnée à l’attribution de tout ou partie des contrats d’équipements, de travaux ou de services à une entreprise française. A priori, l’aide liée pouvait paraître bénéfique pour tous: elle aidait les pays en développement en leur octroyant un don ou un prêt à conditions financières avantageuses pour la réalisation d’études ou de travaux d’infrastructures; elle créait une demande pour les exportations françaises d’équipements et de services.

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