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Aide Sociale à l'enfance

De
272 pages
Chems, un enfant en grande souffrance, est confié au nom de la société, l'Aide Sociale à l'Enfance, à une famille d'accueil. A travers ce témoignage à la fois vivant, touchant, mais toujours mesuré, on a là, au plus près de l'humain, une illustration concrète de ce qu'est ce beau et "impossible" métier de famille d'accueil. Impossible car le service de placement a bien mis en garde. "Aimez cet enfant comme les vôtres mais ne vous y attachez pas". Comment vit-on au quotidien cette injonction paradoxale ? Quel effet a-t-elle sur l'enfant, sur la famille qui l'accueille, sur sa propre famille, sur les membres de l'institution.
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AIDE SOCIALE À L'ENFANCE
La redoutable sollicitude
Témoignage d'une famille d'accueil Collection Placement familial et familles d'accueil
dirigée par P Sans
L'accueil familial, ou le placement familial, ou les familles d'accueil
sont une série de thèmes qui voient leur intérêt remis à l'honneur, et à
juste titre. Que ce soit dans le cadre de l'aide à l'enfance ou à
l'adolescence en difficulté, ou dans celui des «alternatives à l'hospitali-
sation», ou concernant la prise en charge des personnes âgées très
dépendantes, ces formes antiques consistant à accueillir un «étranger»
au sein d'un milieu familial méritent toute notre attention. Cela pose
tout un ensemble de questions à la fois pratiques, réglementaires, mais
aussi théoriques et «politiques», que la présente collection ne manquera
pas de poser. Elle se veut ouverte à la fois à des témoignages, à des
expériences, modestes ou plus ambitieuses, et à des études de haut
niveau conceptuel. Elle accueillera donc aussi bien des écrits de familles
d'accueil, d'éducateurs et de soignants, que des travaux universitaires.
Un seul mot d'ordre en balisera l'itinéraire : la libre parole.
Déjà paru
Pierre Sans, Le placement familial. Ses secrets et ses paradoxes, 1997.
© L'Harmattan, 1998
ISBN :2-7384-6342-8 Maria IVIK
AIDE SOCIALE À L'ENFANCE
La redoutable sollicitude
Témoignage d'une famille d'accueil
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) — CANADA H2Y 1 K9
En hommage aux enfants victimes de violences
institutionnelles, à leurs familles et à leurs familles d'accueil.
A tous les sans : sans droits, sans travail, sans abri, sans
papiers, sans place...
A la mémoire de Clément.
Et à M., bien sûr, avant tout. "Les hommes ont oublié cette vérité. Tu es responsable de ce que tu
as apprivoisé."
Antoine de Saint-Exupéry. Le petit Prince.
"Il y a quelque chose de plus abject encore que d'être un criminel,
c'est de forcer au crime celui qui n'est pas fait pour lui."
Albert Camus. Les Justes.
"L'individu qui, au sein d'un régime totalitaire, refuse de
s'adapter, ne le fait guère par sens du devoir, ni par naïveté, mais
parce qu'il ne peut pas faire autrement que de rester fidèle à lui-
même."
Alice Miller. C'est pour ton bien.
"La souffrance engendre des songes
Comme une ruche ses abeilles
L'homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges"
Louis Aragon. Les poètes. Préface
Les éditions de l'Harmattan m'ont confié la responsabilité
d'animer cette collection dédiée à l'accueil familial. J'ai accepté cet
honneur à la condition que ce soit dans l'esprit qui me semblait
correspondre à la fois à l'Harmattan et aux valeurs auxquelles je
crois, c'est-à-dire l'ouverture, le décloisonnement des spécialités, la
liberté de ton. A la condition aussi de réserver dans certains
ouvrages une place à l'esprit d'insoumission et de rébellion contre
les ordres établis et les injustices qui en découlent. Ce livre illustre
cette politique.
Ce travail se veut un pur témoignage. Que l'on n'en
attende donc pas plus que ce qu'il peut donner, et en particulier
aucun développement d'ordre théorique. Ce qui ne veut pas dire
que Maria Ivik n'ait rien à dire à ce sujet : simplement je lui ai
demandé de réserver ce niveau d'écriture pour un autre ouvrage.
On pourra se demander de prime abord si ce témoignage
n'est pas un brûlot antipsychiatrique. Je tiens ici à rassurer le
lecteur pressé : je crois qu'il n'en est rien. Je connais un peu Maria
Ivik, qui fit appel à moi voici déjà quelques années lors de cette
épreuve difficile qu'elle relate et qui culmina lors du passage
d'assistantes maternelles dans une émission télévisée, où elles eurent
9 le sentiment de se faire manipuler par les marchands d'audience.
Puis nous restâmes en contact ; elle participa à plusieurs
manifestations que j'organisais, et je pus à chaque fois apprécier la
clarté de ses exposés, l'honnêteté de ses positions, et la chaleur
humaine qui se dégageait d'elle. Jamais je n'ai eu l'impression de
me trouver face à une passionaria anti-psy ! Si tel avait été le cas je
ne l'aurais pas appuyée et encouragée à remettre son texte à notre
éditeur. Je ne pense pas en effet que se complaire à ne parler que des
trains qui n'arrivent pas à l'heure soit positif. La question est
ailleurs.
Certes, Attila a toutes les caractéristiques du pervers. Des
personnages de cet acabit sévissent partout, aussi bien parmi des
médecins, des magistrats, des boulangers ou évidemment des
familles d'accueil. Mais la question qui m'intéresse et qui devrait
solliciter l'attention du lecteur est de contribuer à montrer comment
le "système" fonctionne, fondamentalement, de telle façon qu'un
salaud puissant a tout le loisir de se soigner par des moyens
pervers, au travers des familles d'accueil et des enfants placés. Nous
le verrons en détail, dans le service d'accueil familial thérapeutique
qui nous est décrit ici, aucun des contre-pouvoirs habituels en
institution ne fonctionne. Attila et ses subordonnés se situent en
marge de la loi, aussi réellement que des marginaux de banlieues.
La différence étant qu'ici ils bénéficient de la plus totale impunité,
et qu'ils en tirent de surcroît une gloriole qui ne les empêche pas
d'aller faire le beau dans les manifestations dites scientifiques.
C'est cela qui est à la fois intéressant et humainement
1 0 révoltant. Pourquoi ? Nous le montrerons, je l'espère, dans les
ouvrages à venir dans cette collection, le placement familial, en
France mais aussi encore souvent dans la plupart des pays dits
développés, se situe hors la loi. Un exemple simple illustrera mon
propos : la plupart des familles d'accueil recevant des adultes
travaillent sans contrat de travail, puisque la si déplorable loi du
10 juillet 1989 a institué une variété aberrante de contrat
s'excluant automatiquement du Code du travail. En ce qui
concerne les familles œuvrant dans le domaine de l'enfance il en va
un peu différemment, du moins en apparence, puisqu'une autre loi
institue théoriquement un contrat du travail au plein sens du
terme. Mais la perversion du système réside dans le fait que tout est
organisé par l'administration (mais aussi le plus souvent, parfois
inconsciemment par les éducateurs), pour dénaturer le contrat, en
faisant en sorte que les familles d'accueil (les assistants en accueil
familial, si l'on veut être plus précis) isolées, affaiblies par le
continuel chantage à l'emploi, à l'affectivité et au "don à l'enfant"
qui s'exerce sur elles, se sentent en marge du monde du travail
salarié. On est là dans espace doté d'une sorte d'extraterritorialité,
d'une zone franche du travail social.
On m'a souvent présenté comme un ennemi acharné de
l'administration en tenant le type de propos qui sont les miens ou
en donnant la parole à des gens comme Maria. Je crois qu'il n'en est
rien. Je suis au contraire favorable à une administration puissante,
capable de contrôler et pourquoi pas de contribuer à réprimer les
dérives. Mais je suis pour une administration intellectuellement et
11 politiquement honnête, et qui ne soit pas là avant tout pour
protéger les ordres établis, couper les têtes qui dépassent et protéger
les systèmes pervers ! Je suis pour un ordre qui bénéficie au plus
grand nombre, qui soit juste, et qui soit négociable. Ce qui n'est pas
le cas dans ce qui va nous être décrit. Car que fait l'administration
hospitalière, devant les situations scandaleuses, gravement
préjudiciables aux enfants en souffrance, et au delà que fait
l'administration dite de tutelle ? Rien, sinon fermer les yeux ! Car
que l'on ne nous fasse pas croire que des Attila passent inaperçus !
Un médecin ayant ce type de responsabilités est transparent. Ce
qu'il fait est rapidement de notoriété publique. Mais le système se
tait. Et lorsque les choses commencent à faire désordre, ce système
choisit comme bouc émissaire l'élément le plus fragile, et dans le
contexte qui nous intéresse ici une famille d'accueil.
Voilà ce que je tiens à souligner ici avec force. Nous
semblons être avec ce témoignage, apparemment, devant des
situations anecdotiques, non généralisables, mais en réalité nous
sommes dans du banal dans le domaine de l'accueil familial. Bien
des familles d'accueil s'y reconnaîtront, y retrouveront la violence
institutionnelle dont elles sont victimes, elles qui sont là pour
soulager d'un certain point de vue aussi les violences sociales dont
sont victimes leurs jeunes ou adultes, ou les vieillards qui leur sont
confiés. Cette manière qu'a Elise Lem de se sentir prise pour une
"malade", névrosée ou plus ou moins "mère de psychotique"
lorsque son discours gêne l'équipe, est des plus courantes. Elle est le
lot commun à la plupart des institutions d'accueil familial,
12 notamment thérapeutique, au sein desquelles le "jargon" psy n'est
souvent qu'une défense pour occulter les réalités, en particulier son
impuissance devant certaines situations dont les familles d'accueil
s'accommodent tant bien que mal et auxquelles elles font face,
souvent, toutes seules. Elle est aussi fréquemment une façon de
mettre à distance cette, disons compassion, qui est la première
réaction que manifestent les membres des familles d'accueil face à la
détresse, et qui est traitée quasi honteusement par de nombreux
"professionnels".
Le savoir est en effet par certains aspects une défense
institutionnelle. Il n'est que trop rarement un outil de travail
pouvant être mis à la disposition du plus grand nombre pour
élever le niveau d'ensemble des équipes. Il est trop souvent un
moyen de désigner une "élite" et de la maintenir à distance des
"ignorants". Le problème, en particulier à propos de l'accueil
familial, est que les familles d'accueil ont un savoir que ne
maîtrisent pas les équipes, un savoir de type "profane", comme j'ai
tenté de le théoriser dans mon dernier ouvrage, Le placement
familial, ses secrets et ses paradoxes. On est pourtant là
devant un roc de la réalité : je veux bien que l'on distingue, avec
Freud, le manifeste et le latent, mais je ne suis pas sûr du tout que
cette distinction épuise le sujet qui ici nous préoccupe. Il se passe
des "choses", en situation d'accueil familial, irréductibles à toute
transmission. Le cadre mental de l'accueil existe en tant que tel,
dans son immanence, et toute tentative de le réduire à un "objet"
ne peut qu'être un leurre. Il n'y a pas de méta-situation d'accueil,
13 pourrait-on dire au risque de se faire traiter de cuistre. Il y a bien,
autour de l'accueil, un "bain de langage", mais celui-ci laisse,
disons après le bain, et c'est heureux, un "reste". Et un gros reste !
En d'autres termes, il existe bien là un "savoir", qui a ses règles,
ses références, à la fois populaires, à la fois relativement "savantes",
plongeant ses racines dans l'histoire d'un terroir, d'un milieu
social, un savoir imprégné aussi de ces archétypes qui infiltrent le
quotidien de tout un chacun, "savant", médecin ou magistrat,
aussi bien que boulanger ou maçon.
Il y a bien un savoir, spécifique à la situation d'accueil
familial, dit "thérapeutique" ou autre. De ce savoir, les familles
d'accueil peuvent, que dis-je, doivent témoigner. Et je souhaite que
les personnes intéressées, professionnellement ou non, par le sujet
puissent les entendre. Tel est l'objectif de cet ouvrage. Une
formidable évolution (pour éviter de parler de "révolution") se
présente devant nous, notamment dans le domaine de la
connaissance, de la transmission du savoir, et peut-être (mais rien
n'est moins sûr) de la pensée humaine. C'est-à-dire que c'est à la
racine du problème que le sujet devrait être abordé, et non comme
encore cela est la règle en France, par la bouche ou sous la plume des
psy, ou des éducateurs, ou de l'administration. Il y a là une
proximité que certains critiqueront sous le prétexte, à mon avis
fallacieux, de manque de "distance", ou de "médiation", ou je ne
sais quoi de ce style, qui cache mal un corporatisme et un élitisme
purement défensifs. Car que veut-on de plus qu'une circulation de
la parole la plus libérée possible, et qui soit utile ? Mais c'est là où
14 j'ai parfois le sentiment que le bat blesse : pour une certaine
conception de la circulation de la parole et des connaissances, il faut
que cela ne serve surtout pas, et que tout continue comme avant.
Simple phénomène homéostatique au demeurant : que les systèmes
en place ne bougent pas ! Pour conclure cette préface, qui servira de
préambule aux ouvrages à venir dans la collection, on voudra bien
considérer le témoignage de Maria Ivik non comme un simple cri de
colère et de déception, mais comme un appel. Un appel au respect
de l'autre, au respect de la différence. Un appel au respect de
l'humain.
Pierre SANS.
15 Fallait-il témoigner ? En fait, la seule question qui
émergeait chaque fois qu'Elise Laêm se rappelait ce moment
de son passé, celle qui, parmi tant et tant d'autres, revenait,
lancinante, torturante, était celle-ci. Aussi, plus les journées
passaient sans que la plaie ne se referme, ni le
questionnement, plus elle avait la certitude qu'elle allait le
faire. Pourtant, elle savait ce qu'il en coûtait. Les petits, dont
elle était, ne peuvent s'offrir ce luxe qu'à leurs dépens car la
société n'est pas prête à ce que n'importe qui lui tende le
miroir qui dit la vérité. Encore que, à propos de vérité, elle
savait bien que chacun avait la sienne et qu'il y en aurait bien
qui prétendraient que sa version des faits était tronquée,
partiale ou partielle. Elle en avait pleinement conscience, la
complexité de l'affaire était telle que, forcément, sa vision ne
pouvait être que partielle.
Aussi la revendiquait-elle pour ce qu'elle était, une
histoire, singulière, dont elle témoignerait par fidélité envers
un enfant qui, dans tout cela, n'avait rien voulu et avait tout
subi. Si certains, inquiétés par ce qu'elle allait dire,
questionnaient la grande machine qui avait permis qu'une
histoire si terrible pût exister, elle en serait infiniment
soulagée, tant elle souhaitait que, plus jamais, aucun enfant
ne se retrouve ainsi objet entre les mains d'une
administration, pour ne pas dire otage.
Et bien sûr, elle témoignerait en pensant à Chems,
17 enfant d'ombre et de lumière, dans la chambre duquel elle
s'installait parfois, pour cueillir les sensations, remettre de
l'ordre dans les événements et lisser les questions qu'elle ne
pouvait s'empêcher de soulever.
Elle pouvait le faire, car maintenant, Chems n'était
plus dans sa chambre, et il était peu probable qu'il y revînt
jamais, enfant. Mais, absent, il était infiniment présent en
tout et cette maison était toujours sa maison et leurs coeurs lui
étaient à jamais ouverts.
Tandis qu'elle prenait le temps de se remémorer, elle
savait que sa famille et elle n'étaient pas seules concernées
par cette histoire. Celle-ci débordait même le cadre de
l'institution qui lui avait donné naissance, elle obligeait à
remettre en question des pratiques et des certitudes qui
gangrenaient insidieusement le corps social tout entier car la
tentation totalitaire commence toujours pas à pas, à bas
bruit, dans le quotidien le plus insignifiant en apparence.
C'est pourquoi il importait d'en retrouver le cheminement, les
imbrications, d'en éclairer les rouages, d'allumer des contre-
feux sous la forme de propositions concrètes afin que sa
logique ne gagnât pas irrésistiblement du terrain.
18 Chapitre un
Les prémices
Pour comprendre, il fallait retourner loin derrière,
lorsqu'Elise et Paul Lem étaient jeunes et pleins d'énergie et
de révolte. Pas de révolte stérile, non, de cette révolte qui fait
déplacer les montagnes lorsqu'on ne sait pas encore que
celles-ci sont constituées des mille et un trop de la vie
quotidienne, petites négligences mères de tant d'injustices. Il y
avait sûrement dans leur histoire une sensibilité particulière à
une forme de gâchis chez les humains qui se transformait vite
en désespoir. Ils ne voulaient pas croire que tout fût
inéluctable, ils pensaient qu'ils pouvaient agir pour dévier le
cours des choses. Étaient-ils naïfs ! Étaient-ils simplement
plus jeunes et moins usés par l'absurdité de ce monde ?
Toujours est-il que, travaillant l'un et l'autre comme
enseignants avec des enfants élevés en collectivité, ils étaient
arrivés à la conclusion que la vie en collectivité émousse le
petit d'homme en attente d'une décision concernant son
avenir, rabote son désir de vivre, en fait un être dépendant,
un handicapé du bonheur de vivre, tue à petit feu ses
capacités potentielles. Elise ne pouvait plus se satisfaire de
rentrer chez elle retrouver des bras aimants en sachant que les
petits, là-bas, à la pouponnière, passaient de bras en bras, au
gré des équipes qui tournaient, venaient ou ne venaient pas,
prenaient des congés, des vacances. Peut-on dire à un enfant qui vous attend, car il n'a presque que vous, qu'on prend des
vacances ? Oui, il le faut, il faut se ressourcer, parce que la
soif affective est exténuante, mais il leur semblait que ce
système d'accueil n'était pas satisfaisant pour l'enfant en
perdition. Paul Laém travaillait avec des plus grands, sept
ans ou plus, au Foyer de l'Enfance du département. C'étaient
d'autres manifestations, plus supportables peut-être. Elise
travaillait avec des petits : trois, quatre ans. Les filles se
collaient à elle. Et les garçons étaient déjà dans le rejet, la
destruction, l'opposition. Les observant, elle savait qu'il
aurait fallu les prendre dans les bras, les pouponner, les
dorloter, comme des tout-petits qu'ils étaient encore. Elle
savait aussi que ce n'était pas si facile, qu'ils ne voudraient
pas forcément qu'on les aime, qu'ils avaient des parents,
absents peut-être, mais qui les revendiquaient. Elle n'était
investie d'aucune mission, pouvait-elle les prendre par la
main et un jour disparaître ? Donc, comme les autres, ses
collègues, elle gardait une distance prudente et chaleureuse,
pour ne pas risquer d'amplifier les dégâts. Car elle les voyait,
les dégâts, elle savait que chaque jour qui passait faisait de
l'enfant suspendu entre deux décisions, un peu plus un
marginal de l'affection. Et son impuissance ne lui convenait
pas. Un jour, dans une autre école, elle apprit par hasard, à
propos d'un enfant bien intégré à la classe, ouvert et éveillé,
qu'il ne vivait pas chez ses parents mais chez une "tata". Les
collègues lui dévoilèrent l'existence de l'accueil familial.
Alors, progressivement, l'idée mûrit en eux : ils ne
pourraient pas le faire pour tous, mais ils le feraient au moins
20 pour un. Ils partageraient leur toit et leurs coeurs, ils se
pousseraient, ils feraient un peu de place, et le petit pourrait
grandir dans la continuité de leur affection, sans rivalité avec
sa vraie famille, simplement au chaud chez une famille de
plus, comme dans une famille plus large. L'occasion les avait
faits larrons : un jour, dans le petit journal d'annonces
locales, ils avaient vu une annonce ainsi rédigée : "Placement
Familial Thérapeutique cherche famille d'accueil pour enfant
en difficulté". Ils n'avaient quasiment aucune idée de ce
qu'était une famille d'accueil, ils le découvrirent en le vivant,
ils découvrirent qu'il y avait un contrat de travail, un salaire,
des obligations envers l'employeur. Le salaire tombait plutôt
bien, Elise avait très envie de travailler à temps partiel pour
garder du temps pour les enfants. Le salaire le permettait. Ils
se rendirent compte, ensuite, que le salaire n'était pas quelque
chose "en plus", une sorte de faveur qui leur aurait été faite,
mais bien la base indispensable pour rester disponibles et
pouvoir tenir le coup. A ce moment-là, il n'était pas encore
question de Chems, simplement de savoir s'ils pourraient
travailler avec le service de l'hôpital psychiatrique
responsable de ce placement. Ils avaient été questionnés, sur
eux, leur histoire, leurs enfants, leur métier, leurs vues en
matière d'éducation, leur vision de la vie... Confiants, ils
s'étaient livrés puis ils avaient attendu le verdict. Seul le
hasard les avait poussés à choisir ce service de placement
plutôt qu'un autre .
Lorsque ce verdict était tombé, à savoir que le service
n'avait pas d'enfant à leur confier pour le moment, ils avaient
21 été déçus, mais, faisant aveuglément confiance au médecin
psychiatre qui le dirigeait, Madame Geai, ils avaient cherché
les possibles raisons de ce refus. Oui, ils étaient jeunes, oui,
leurs enfants l'étaient aussi, et ils étaient très rapprochés.
Accueillir aurait sans doute représenté une trop lourde
charge. Ils s'étaient rangés à ces raisons et la vie quotidienne
avait repris le dessus. Persuadés de ne pas faire l'affaire, ils
n'avaient même pas songé à proposer leurs services à l'Aide
Sociale à l'Enfance de leur secteur ou à d'autres placements.
Aussi, quelle ne fut pas la surprise d'Elise, lorsque, dix-sept
mois plus tard, sans que rien ne l'eût annoncé, elle avait
reconnu au téléphone la voix de Madame Geai qui lui
proposait d'accueillir Chems, trois ans, sans plus de
précisions. Entièrement à sa confusion de s'être laissé
surprendre par le côté inopiné de cette réapparition, elle
n'avait pas réagi et elle avait seulement promis de rappeler
dès qu'elle en aurait discuté avec Paul et les enfants. Elle était
si troublée qu'elle avait éprouvé le besoin d'en parler avec un
voisin, l'un des rares à être présent à l'heure du déjeuner.
Exceptionnellement, sa femme était là aussi, et c'était une
amie. Alors, elle s'était livrée, avec, déjà, les premiers
questionnements : comment peut-on demander à une famille
de devenir ainsi, presque du jour au lendemain, sans
préparation, sans formation, la famille de secours d'un enfant
en détresse ? Mais elle pensait qu'il y avait l'équipe du
placement et qu'elle les soutiendrait.
Son amie lui avait parlé de relations qui étaient
devenues parrains d'un enfant hébergé dans un foyer. Elle lui
22 avait raconté l'invraisemblable désinvolture du personnel de
l'Aide Sociale à l'Enfance à leur égard, les projets bousculés,
leurs promesses bafouées, l'impossibilité dans laquelle ce
couple s'était trouvé de remplir envers cet enfant le rôle pour
lequel il s'était préparé... Trop tard, elle n'entendait rien.
Le Voyage au Bout Comme Bardamu, le héros de Céline, dans
de la Nuit, qui s'engouffre derrière un régiment sous les vivats
de la foule, elle s'était engouffrée dans le sentiment que cet
enfant qu'elle essayait déjà d'imaginer, avait besoin d'elle,
d'eux, et qu'ils sauraient se montrer à la hauteur de cette
attente. Parler l'avait soulagée de la tension dans laquelle elle
se trouvait et elle avait pu faire cours l'après-midi très
tranquillement.
C'était la fin de l'année scolaire, Paul avait une classe
très lourde. Leurs propres enfants, Jean, sept ans et demi,
Pierre, six ans et Michelle, deux ans et demi, étaient souvent
très turbulents et Paul s'était montré assez réticent, en disant
qu'il avait besoin de souffler. Jean, non plus, n'était pas très
partisan d'un accueil. Mais Pierre avait dit oui tout de suite,
spontanément, comme elle. Un enfant avait besoin d'eux et
rien d'autre ne comptait, ils soulèveraient tous les obstacles.
Et toute la réticence de Paul était tombée lorsqu'il
avait vu Chems. Son prénom complet était Chems Eddin,
rayon de soleil, en arabe. Rayon de soleil en effet, avec ses
boucles claires et son teint de blond. Il ne déparait pas dans
sa famille aux cheveux de lin, à l'exception d'elle-même.
Mais, eût-il été noir comme l'ébène, ils l'auraient accueilli avec
la même chaleur, dans leur commune passion pour l'enfance,
23 parce que celle-ci est l'âge de tous les possibles.
Elise avait vu Chems la première, avec les enfants car
Paul animait la kermesse de l'école. Puis Chems, qui était
accueilli avec son frère dans une famille, était venu un après-
midi, accompagné par sa "Tata". D'ailleurs, Elise s'était
étonnée de cette séparation auprès de la psychiatre, mais
celle-ci lui avait répondu que les deux frères étaient collés
dans une sorte de fusion morbide et que leur excès d'amour et
de dépendance les entraînait parfois à un excès de haine très
dangereux. Contraint et forcé, le service de placement s'était
résolu à séparer les enfants afin de leur permettre de devenir
des individus. Ceci dit, d'après Madame Geai, Chems allait
plutôt bien, il était turbulent, seulement. Comme tous les
enfants de son âge... Elise avait accueilli Tata, l'assistante
maternelle de Chems, avec le plus de chaleur possible,
consciente de ce que cette femme devait ressentir, et, pendant
que Chems prenait petit à petit la mesure de son nouveau
domaine, elles avaient commencé à mettre au point des
projets de rencontres pour la rentrée : piscine, balades... afin
que tout lien ne fût pas coupé entre Chems et son frère et
entre Chems et cette famille qui était un peu la sienne.
Elise savait peu de choses à propos de Chems. Elle
savait que les deux enfants avaient été retirés à leurs parents
pour mauvais traitements et placés dans une pouponnière.
Puis, lorsque Chems avait environ dix-huit mois, ils avaient
été accueillis chez Tata. Leur mère avait signé un acte
d'abandon, mais ils voyaient leur père assez souvent. Celui-
ci, après un court séjour en prison, avait retrouvé du travail et
24 un logement. Ce n'était pas Tata qui lui avait signalé tout
cela, mais la psychiatre. Tata, elle, lui avait parlé des enfants,
de leur état lorsqu'ils étaient arrivés chez elle, de leurs crises
de désespoir, de leur voracité, comme s'ils avaient voulu,
Chems surtout, avaler la terre entière pour combler tous leurs
manques. Elle avait souligné aussi leurs problèmes de
propreté, de l'impression qu'elle avait parfois d'être toujours
dedans, culotte après culotte, sans jamais voir la fin de cette
diarrhée du malheur. Elle avait indiqué qu'Atem, le frère de
Chems, à quatre ans, ne maîtrisait pas le langage. La
psychiatre et la psychologue pensaient qu'il ne parlerait
jamais. Tata, elle, était sûre de parvenir à avoir une vraie
conversation avec lui, un jour. Elise avait admiré, en silence,
la foi de cette femme. Tata avait mentionné les relations que
les deux frères avaient avec ses filles, avec son mari. Puis elle
était partie, emmenant Chems avec elle, un Chems barbouillé
de terre et d'herbe, qui s'était roulé, ravi, sous le soleil de juin,
comme un jeune chien fou.
Elle était revenue, quelques jours plus tard, et elle
avait laissé Chems. A cette époque, Tata avait une voiture et
elle faisait volontiers la vingtaine de kilomètres qui séparait
leurs deux domiciles. Pour la première fois, Chems était seul
avec eux, sans lien avec son passé. Tata lui avait dit qu'elle
allait revenir le chercher tout à l'heure. Il jouait paisiblement
et, en l'observant, Elise se demandait ce qu'il comprenait de
la situation. Elle se souvenait de quelles infinies précautions
elle s'entourait lorsqu'elle laissait ses enfants, au même âge, à
des inconnus. Elle s'étonnait de voir Chems apparemment si
25