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Albert Aftalion

186 pages
Au sommaire de ce numéro : "Albert Aftalion (1874-1956). Jalons et enjeux d'une biographie" par Bernard Delmas, "Les deux Sismondi d'Aftalion" par Thierry Demals, "Albert Aftalion et l'industrie de la région du Nord : machinisme, crises de surproduction et cartellisation" par Serge Dormard, "Hayek et Aftalion : de la perturbation endogène à l'équilibre impossible", "La théorie des cycles endogènes d'Albert Aftalion" par Alain Raybaut, "La théorie marginaliste de la monnaie et des changes d'Albert Aftalion" par Cécile Dangel-Hagnauer ...
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ALBERT AFTALION redécouverte d'un économiste français du XXe siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

(Ç)L' Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4327-7

Sommaire

Serge Dormard, Présentation Bernard Delmas, Albert Aftalion (1874-1956). Jalons et enjeux d'une biographie Thierry Demals, Les deux Sismondi d'Aftalion Yves Breton, Albert Aftalion et les nouvelles orientations de l'économie politique Serge Dormard, Albert Aftalion et l'industrie de la région du Nord: machinisme, crises de surproduction et cartellisation Jean-Gabriel Bliek, Hayek et Aftalion: de la perturbation endogène à l'équilibre impossible Alain Raybaut, La théorie des cycles endogènes d'Albert Aftalion Cécile Dangel-Hagnauer, La théorie marginaliste de la monnaie et des changes d'Albert Aftalion Florence Huart et Philippe RoUet, Albert Aftalion et les théories du taux de change à long terme

9 15 37 61 85 105 117 141 161

PRÉSENTATION
Serge DORMARD

En septembre 1900, Albert Aftalion, alors jeune docteur en droit, débarque à Lille venant de Paris. Il vient remplacer un professeur lui-même nommé dans la capitale. D'abord simple chargé de cours, agrégé en 1901, professeur en 1906, il restera 23 ans dans le Nord de la France et c'est pendant cette période lilloise qu'Aftalion publiera ce qui constitue peutêtre l'essentiel de son apport à la science économique. Afin de célébrer le centenaire de son arrivée à Lille mais aussi pour mieux faire connaître, notamment auprès des jeunes chercheurs, un des grands économistes français du xxe siècle, la Faculté des Sciences Économiques et Sociales de Lille a organisé, en octobre 2001, une journée d'étude sur Albert Aftalion. Cette manifestation a permis d'approfondir certains aspects de son œuvre mais aussi d'éclairer quelque peu une vie mal connue. C'est cette vie que Bernard Delmas cherche à restituer. Né à Roustchouk (Roussé) en Bulgarie en 1874, Albert Aftalion est arrivé en France très jeune, sa famille s'étant installée à Nancy vers 1876. Après des études secondaires à Nancy, il étudie le droit à Paris où il obtient son doctorat. Sa carrière d'enseignant commence, en 1898, comme chargé de conférences à Paris puis se poursuit, nous l'avons dit, à Lille comme chargé de cours puis comme professeur. Si ses activités universitaires sont relativement bien connues, il n'en est pas de même de sa vie personnelle. Faute d'archives, on ne sait que peu de choses sur sa famille, lui même ayant toujours été très discret sur ce sujet. Un aspect mal connu de la carrière d'Aftalion et qui méritait d'être étudié, c'est sa situation pendant la seconde guerre mondiale. Son origine juive entraîna sa révocation de l'Université en 1940 et il dut se réfugier à Toulouse où il passa quatre années. Bernard Delmas relate cet épisode difficile de la vie d'Aftalion et montre, textes à l'appui, le rôle ambigu voire hypocrite joué par les autorités universitaires et une partie du corps enseignant de la Faculté de droit de Paris pendant et après la guerre. Le 26 juin 1899, Albert Aftalion soutient, à Paris, une thèse de doctorat en sciences économiques sur L'œuvre économique de Sismonde de Sismondi. C'est son premier grand travail d'économiste. Le choix d'un tel sujet de thèse peut paraître étonnant de nos jours, Sismondi n'étant plus
Cahiers lillois d'économie et de sociologie, n° 39, jer semestre 2002

Serge Dormard

guère étudié, tout au plus son nom reste-t-il attaché à la controverse sur les crises de surproduction des premières décennies du XIXesiècle. Or, ce n'est pas cette controverse qui conduit Aftalion à étudier Sismondi, mais plutôt d'autres questions, celle de la pauvreté dans une société qui s'industrialise et, plus généralement, celle de la fmalité de l'économie politique. Malgré ses qualités, l'étude d'Aftalion contient, selon Thierry Demals, un paradoxe: alors qu'il se propose de montrer que l'œuvre de l'économiste genevois annonce une vision plus humaine de la société de marché, telle qu'à la fin du XIXesiècle le socialisme de la chaire semble l'incarner, son analyse est parsemée d'arguments persuadant du contraire et insistant sur le caractère réactionnaire de sa critique de la grande industrie et de l'économie politique anglaise. Thierry Demals montre que le portrait ambivalent, dressé par Aftalion, d'un Sismondi progressiste et libéral se métamorphosant en conservateur porte la marque plus ou moins affirmée d'une double influence: celle de Blanqui qui fait de la critique sismondienne de l'économie politique anglaise le terreau sur lequel il est possible de construire une économie sociale française à la fois novatrice et humaniste, et celle de Marx qui voit au contraire dans cette critique une tentative désespérée de retourner au régime de la petite production marchande de l'Ancien Régime. L'activité scientifique et pédagogique d'Albert Aftalion s'est déroulée sur une cinquantaine d'années allant des toutes dernières années du XIXe siècle au milieu du siècle suivant. Pendant cette période se répand l'usage en économie des méthodes statistiques puis, à partir de 1930, fait irruption une nouvelle spécialité, promise à un grand avenir, l'économétrie. Ces deux nouvelles orientations de l'économie politique apparaissent-elles dans les écrits et dans les enseignements d'Albert Aftalion? Quel accueil leur réserve-t-il ? Pour répondre à ces questions, Yves Breton distingue trois périodes. De 1900 à juin 1923, années pendant lesquelles il enseigne à la Faculté de droit de Lille, Aftalion, qui attache beaucoup d'importance à l'analyse des faits, découvre les nouvelles méthodes statistiques à travers les travaux de l'économiste américain Moore. S'il en voit rapidement l'intérêt, il en perçoit néanmoins les limites. De 1923, date de son départ pour la Faculté de droit de Paris, à 1934, les nouvelles méthodes statistiques sont au cœur de son enseignement et de plusieurs de ses travaux. Son cours de statistique connaît un grand succès. Mais Aftalion reste prudent sur l'usage des méthodes quantitatives et insiste sur l'importance de la théorie économique qui lui apparaît beaucoup plus assurée de pérennité que les lois statistiques qui changent avec le temps. De 1934 à 1950, date de ses derniers travaux, Aftalion n'a plus recours aux méthodes statistiques et, tout en continuant à reconnaître leur intérêt, il semble privilégier ce qu'il appelle l'économie politique qualitative.

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Présentation

À partir de 1903, peu après sa nomination à la Faculté de droit de Lille, Albert Aftalion prend en charge un cours sur les « Questions économiques intéressant la région du Nord », cours dans lequel il montre une connaissance fine et originale de l'industrie régionale. Au cours des années suivantes, il publie différents articles portant sur des questions d'économie industrielle, avec un intérêt tout particulier pour les situations de concurrence et de coopération au sein d'activités traditionnelles, textiles, charbonnages, fortement implantées dans la région du Nord. Il étudie d'abord longuement la question de l'effet du machinisme sur la concurrence entre l'industrie du coton et celle du lin. Ce qui amène ensuite Aftalion à analyser les crises de surproduction dans l'industrie textile. À l'aide de données statistiques précises, il met parfaitement en valeur le rôle de l'allongement de la durée de production du capital fixe dans la filature de coton. Il étudie ensuite, et de manière très logique, la formation des cartels dans l'industrie textile et dans les charbonnages de la région du Nord. Selon Serge Dormard, ces travaux, qui font partie des œuvres de jeunesse d'Aftalion et qui demeurent mal connus, ont largement contribué à la formation de sa pensée, notamment en ce qui concerne les crises de surproduction. Selon Jean-Gabriel Bliek, Aftalion et Hayek ont en commun d'avoir tous deux établi une théorie endogène des fluctuations conjoncturelles. Ils ont pris comme point de départ théorique l'œuvre de Bohm-Bawerk et son analyse du capital. Hayek a cherché à élaborer une théorie des fluctuations qui explique la crise par le mal-investissement. Aftalion tente d'expliquer les fluctuations conjoncturelles par les spécificités du capital en insistant sur les liens macroéconomiques entre la demande et l'investissement. Il débouche sur le caractère inévitable et inhérent des crises économiques. Hayek rejette le caractère naturel du cycle économique et insiste au contraire sur la notion d'anti-cycle. Mais l'antagonisme entre les deux économistes ne vient pas seulement de l'opposition entre une théorie fondée sur la technique capitaliste et une théorie de la perturbation monétaire endogène. Aftalion et Hayek s'opposent sur leur conception du système économique. Paradoxalement, ils se retrouvent dans leur conclusion que l'équilibre est impossible. La place d'Albert Aftalion parmi les théoriciens prékeynésiens des cycles d'affaires a été très vite reconnue. S'il est considéré comme l'un des premiers auteurs à systématiser le rôle conjoint des délais de production et du mécanisme de l'accélérateur au sein d'une théorie de la surcapitalisation réelle, le cadre analytique original élaboré par l'auteur des Crises Périodiques de Surproduction demeure assez mal connu et mérite que l'on s'y attarde. C'est l'objet du texte d'Alain Raybaut qui examine en détailla tentative d'Aftalion de concilier dans sa théorie du cycle endogène, sur-

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Serge Dormard

production générale et équilibre. Il en montre les limites, notamment en ce qui concerne sa conception de la demande et l'ambiguïté de sa défmition de la surproduction. Mais les travaux d'Aftalion ont ouvert la voie à certains auteurs, notamment Kalecki, qui ont reconnu l'apport essentiel de l'économiste français. L'ouvrage, « Monnaie, prix et changes », publié pour la première fois en 1927 et réédité en 1940, constitue l'une des contributions majeures d'Aftalion. Le début du xxe siècle est marqué par de nombreuses périodes d'instabilité des prix et des changes que les analyses théoriques traditionnelles, théorie de la balance des comptes et théorie de la parité des pouvoirs d'achat, ne parviennent pas à expliquer. Albert Aftalion propose alors sa propre théorie, la théorie psychologique, où la loi de l'utilité marginale décroissante fournit le fondement à la valeur de la monnaie et du change et où les anticipations et autres facteurs «psychologiques» jouent un rôle déterminant. Cécile Dangel-Hagnauer montre que le projet d'Aftalion est d'appliquer à la monnaie et au change les fondements théoriques de la détermination de la valeur qu'il emprunte, d'une part, à la théorie autrichienne, plus particulièrement à Von Wieser, d'autre part, à Alfred Marshall. Comme il vient d'être dit, Albert Aftalion a développé une analyse critique de la théorie de la parité des pouvoirs d'achat et de la théorie de la balance des comptes. Il s'est ensuite interrogé sur la possibilité de construire une théorie du taux de change «normal» ou taux de change d'équilibre de long terme. Le texte de Florence Huart et Philippe Rollet explique comment Aftalion en est venu à nier l'existence d'un niveau normal du change: selon lui, le caractère éminemment psychologique des déterminants du taux de change à court terme conduit à l'indétermination du taux de change à long terme, qui est non seulement impossible à mesurer précisément mais aussi instable. Il n'y a donc pas de retour automatique du taux de change vers un niveau prétendument normal. La pensée d'Aftalion apparaît très moderne sur différents points, en particulier en ce qui concerne l'analyse des relations entre facteurs de court terme et de long terme. La journée d'étude consacrée à Albert Aftalion n'aurait pu avoir lieu sans la participation active de différents collègues, en particulier de Mme Annie L. Cot, professeur à l'Université de Paris 1, MM. Arnaud Berthoud et Nicolas Vaneecloo, professeurs à l'Université de Lille 1, Richard Arena, professeur à l'Université de Nice, Bertrand Zuindeau et Frank Van De Velde, maîtres de conférences à l'Université de Lille 1. Enfm, nous voudrions remercier pour leur confiance et leur soutien matériel, Monsieur Philippe Rollet, doyen de la Faculté des Sciences Éco12

Présentation

nomiques et Sociales de l'Université de Lille 1, et Monsieur Alain Desreumaux, directeur de l'Institut Fédératif de Recherche sur les Économies et les Sociétés Industrielles (IFRESI) de Lille.

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ALBERT AFTALION
Bernard DELMAS..

(1874-1956). JALONS ET ENJEUX D'UNE BIOGRAPHIE*

Albert Abram AFTALION est sans doute l'économiste français le plus célèbre à l'étranger dans l'entre-deux-guerres. Sa vie reste cependant mal connue, ce que la discrétion du maître ne suffit pas à expliquer. L'examen de l'attitude des autorités universitaires dans l'application du « statut des juifs» de 1940 et des compromissions - au moins intellectuelles - de certains de ses collègues avec Vichy, permettent mieux de comprendre le silence convenu de la corporation après la guerre, de mesurer le poids des enjeux d'une biographie.
« Il est vrai que Roussé n'est plus vraiment balkanique et plus tout à fait Mitteleuropa, ou plutôt mêle les deux avec lassitude. Chacun peut s'y promener au gré de ses fantasmes. Quelque chose rôde toujours... qui monte du brouillard du fleuve et apporte avec le cri des mouettes des bribes de parlers disparus... Il y a cette impression ténue de désastre irrémédiable flottant dans l'atmosphère floconneuse, qui charrie encore des petites parcelles de temps décomposé ».
François Maspéro!

Roussé2 présente peu de charmes, à en croire François Maspéro, sinon celui, romantique au plus haut point, mais un peu délétère, des ruines d'un passé cosmopolite. Cette petite ville a vu naître pourtant deux personnages hors du commun: en 1874, Albert Abram Aftalion3 - sans doute
On trouvera à l'adresse suivante des compléments sur cet article (sources, bi* bliographie...) : http://www.ifresi.univ-lillel fr/economistes.html USTL, Faculté des Sciences économiques et sociales, CLERSÉ (C.N.R.S., ** E.S.A. 8019), 59655 Villeneuve d'Ascq Cedex; courriel : bemard.delmas@univliIle 1.fr 1 Balkans-Transit, Seuil, 1997, p. 338. 2 Parfois transcrit Ruse (du cyrillique: Pyce). On utilisait autrefoisle nom russe: Roustchouk ou turc: Rusçuk. 3 A. Aftalion est né le 21 octobre 1874 de Raphaël, Salomon Aftalion (décédé en janvier 1902) et de Mazal Aftalion née Behar. Cahiers lillois d'économie et de sociologie, n° 39, 1ersemestre 2002

Bernard Delmas

l'économiste français le plus célèbre à l'étranger dans l'entre-deuxguerres - et, 31 ans plus tard, Élias Canetti qui allait recevoir en 1981 le prix Nobel de littérature. Est-ce faute d'avoir reçu lui-même le prix -le Nobel d'économie ne fut créé, pour le tricentenaire de la Banque de Suède, qu'en 19684, soit 12 ans après sa mort? Toujours est-il qu'Albert Aftalion semble oublié en Bulgarie et qu'un dictionnaire biographiqueS le fait naître à Nancy! Canetti a, de ce point de vue, plus de chance: il est cité dans toutes les publications officielles de sa ville natale. Il est vrai qu'il en a dressé un tableau attachant: « Roustchouk... où je suis venu au monde, était une ville merveilleuse pour un enfant... : des gens d'origines diverses vivaient là et l'on pouvait entendre parler sept ou huit langues... Hormis les Bulgares..., il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des séfarades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes »6. 1- LES SÉFARADES DE RoussÉ Comme Elias Canetti', Albert Aftalion est né dans la communauté des juifs séfarades qui ont essaimé dans les Balkans à la suite de leur expulsion de la péninsule ibérique en 1492 et qui ont gardé comme langue maternelle un castillan du XVe siècle, le djidio8. En Bulgarie, cette communauté représente moins de 1 % de la population9, elle est concentrée dans les trois villes de Sofia, Plovdiv et Roussé1o.Selon Canetti, la situation des Juifs n'y était pas mauvaise: « ils ne subissaient aucune persé4 Notons pour la petite histoire que Léon Walras avait présenté, sans succès, sa candidature en 1907 au prix Nobel de la paix, au motif que la science économique contribuait par ses enseignements à la paix mondiale! 5 New Century Cyclopédia of Names, Prentice Hall, 1954. Un autre Ie fait mourir à Chambéry alors qu'il est décédé en fait en Suisse le 6 décembre 1956, à PregnyChambé~y près de Genève, où il s'était retiré. 6 Canetti, La langue sauvée, A. Michel, 1980, p. 12. 7 Né en 1905, mort à Zurich en 1994. 8 Appelé aussi djudezmo ou ladino pour sa version écrite, calquée sur I'hébreu. V. H. V. Sephiha, L'agonie des judéo-espagnols, éd. Entente, 1991 ; E. Benbassa & A. Rodrigue, Juifs des Balkans, la Découverte, 1993 ; E. Benbassa & A. Rodrigue (éd.), Une vie judéo-espagnole à l'Est, Cerf, 1992. 9 Benbassa & Rodrigue [1993], p. 179. 10 Elle est loin d'y atteindre l'importance de la communauté juive de Salonique, majoritaire dans la population de la ville, jusqu'à son extermination par les nazis: « sur les 56 500 séfarades qui s'y trouvaient en 1940, 46 091 furent déportés à Auschwitz, et la presque totalité y fut exterminée », E. Morin, Vidal et les siens, Seuil, 1989, p. 240. Voir aussi G. Veinstein (dir.), Salonique, Revue Autrement, 1992. 16

Albert Aftalion (1874-1956). Jalons et enjeux d'une biographie

cution, il n'y avait pas de ghettos, ils ne souffraient pas de la pauvreté »11. Mais la condition économique de la plupart d'entre eux, précaire parce que confinée dans des activités commerciales ou artisanales de taille modeste, était en voie de dégradation: comme dans l'ensemble des Balkans, cette communauté « fut profondément affectée par la suprématie progressive de l'Occident sur la vie économique, culturelle et politique de l'Empire ottoman à partir de la fin du 18ème siècle »12. Certes, le statut des juifs de la Porte est généralement considéré comme assez favorable « le peuple séfarade est privilégié par rapport aux autres peuples soumis à l'Empire ottoman. Il a été accueilli, non subjugué... Les peuples de l'Empire rêvent à leur libération, alors que les séfarades jouissent d'une liberté introuvable partout ailleurs »13.Mais cet avantage reste très relatif: il ne faut pas oublier que les juifs, comme les chrétiens, sont dans l'Empire des sujets de seconde zone. Ils restent soumis à intervalles réguliers à diverses humiliations ou exactions, malgré le paiement de l'impôt de capitation qui est censé leur assurer la protection de l'Empirel4. Lors de la désagrégation de l'Empire ottoman à partir du XIXe siècle, les juifs crurent que leur statut réel allait s'améliorer - dans la mesure où ils peuvent compter désormais sur la protection des pays européensmais, à l'inverse, leur différence par rapport aux autres communautés soumises « s'exaspéra: les peuples subjugués voudront leur État-Nation, les séfarades, eux, feront tout pour échapper à l'État-Nation »15. « Comme ville portuaire sur le Danube, Roustchouk avait eu une certaine importance dans le passé. Le port avait attiré des gens de partout »16.
Il Canetti, Leflambeau dans l'oreille, A. Michel, 1982, p. 103. 12 Benbassa & Rodrigue [1993], p. 140. 13 Morin, op. cil., p. 16. L'auteur écrit plus loin: « Les gentils qui ont formé leur identité dans le cadre de l'État-Nation voient les Juifs levantins (mot qui a longtemps été huileux et fourbe pour les antisémites) comme apatrides... Mais à examiner l'histoire de ces Hébreux qui se sont fixés en Espagne, c'est leur aptitude à s'enraciner en Sefarad [nom hébreux de l'Espagne] qui est remarquable, et, bien qu'expulsés, leur fidélité à ces racines... Ils auraient pu très naturellement, s'ils n'avaient été chassés par les Rois Catholiques, s'intégrer dans le creuset ibérique; du reste, l'État espagnol leur reconnaîtra sur le tard [en 1924], le droit de réacquérir la nationalité espagnole}} (Ibid. p. 362). 14 Voir Bat Ye'or, Juifs et chrétiens sous l'Islam, éd. Berg, 1994. Cette historienne dénonce à ce propos une sorte de «négationnisme », apparu après la deuxième guerre mondiale (pp. 139 sq.). 15 Morin, op. cil., p. 17. 16 Canetti, op. cil., p. 13. Roussé dut sa croissance à la construction en 1868 d'une voie ferrée la reliant au port de Vama sur la mer Noire, tandis que le chemin de fer venant de Vienne par Bucarest aboutissait en face, à Giurgiu, sur la rive rou17

Bernard Delmas

L'architecture de la ville portait les signes de ces multiples influences1', avec une prédominance pour celle de Vienne: « le quartier du port... a, dit-on, un charme "Mitteleuropa". Là, il Y eut au début du siècle des banquiers et des agents commerciaux, des comptoirs et des hôtels particuliers, de larges baies ombragées »18. Mais la situation de la ville s'est beaucoup dégradée lors de la guerre d'indépendance lancée par le soulèvement d'avril 1876, atrocement réprimé par les troupes régulières et irrégulières turques. Le massacre de 30 000 personnes provoque un vaste élan de solidarité: l'Europe réagit avec autant de force aux « horreurs bulgares» qu'elle l'avait fait lors de l'insurrection grecque. Aux protestations de Byron et Delacroix en 1821, font écho celles d'Émile de Girardin, Victor Hugo, Dostoïevski, Tourgueniev, Gladstone, Garibaldi. La réaction très vive de l'opinion européenne provoque la mobilisation des russes. Un an plus tard, Alexandre II déclare la guerre à la Turquie. Aidée de volontaires roumains et bulgares, l'armée du tsar obtient une rapide victoire et impose par le traité de San Stefano (mars 1878) la résurrection d'une Grande Bulgariel9. La ville de Roussé, qui avait subit le premier choc de la guerre d'indépendance avait particulièrement souffert: « Les armées du "tsar libérateur" y assiégèrent les troupes ottomanes et, à leur victoire, les bombardements n'avaient pas plus laissé d'églises que de mosquées »20.Ces destructions, .et le fort mouvement de centralisation vers Sofia consécutif de l'indépendance, précipitèrent le déclin: « des villes aussi actives autrefois que Roussé et Plovdiv sombrèrent progressivement dans le provincialisme »21.Quant aux relations entre les communautés, elles étaient très tendues après l'exode des populations et le « chaos démographique» provoqué par la guerre. Elles le restèrent encore pendant de nombreuses années22. Tous ces facteurs convergèrent pour provoquer un fort mouvement d'émigration de la minorité juive vers l'Europe occidentale. Pour les Camaine. Roussé fut ainsi une étape obligée entre l'Europe et Constantinople jusqu'à l'achèvement, en 1888, de la ligne directe de l'Orient-Express. 17 Voir B. Lory, Le sort de l'héritage ottoman en Bulgarie, éd. Isis, 1985. 18 Maspéro, op. cit., p. 334. Roussé comptait, vers 1870, 17 consulats étrangers! 19 Amputée cependant de la Macédoine - sous la pression de l'Angleterre et de l' Autriche-Hongrie - lors de la révision du traité au Congrès de Berlin de l'été 1878. 20 Maspéro, op. cit., p. 335. 21 Lory, op. cit., p. 70. 22 Lory cite ainsi le cas d'une émeute opposant l'armée à la population de Roussé en 1910, à propos du mariage contesté d'un employé de banque bulgare avec une turque, qui fit 28 morts (p. 171). 18

Albert Aftalion (1874-1956). Jalons et enjeux d'une biographie

netti ce sera Vienne, la France23pour la famille Aftalion. Mais nos recherches ne nous permettent pas encore de dater cette installation: au moment de l'insurrection, lors de la guerre Russo-turque, ou plus tard encore24? On sait simplement que la famille s'est installée à Nancy où Albert a passé toute sa scolarité secondaire, qu'il a ensuite étudié le droit et l' écono-

mie politique à l'Université de Paris où il a passé deux Doctorats - en
droit le 25 mai 1898 et en sciences économiques le 25 juin 1899. Faute d'avoir découvert des archives familiales, les renseignements collectés sur sa vie ultérieure concernent essentiellement sa carrière scientifique et uni-

versitaire25.

11- UNE CARRIÈRE EXEMPLAIRE MAIS ATYPIQUE Albert Aftalion commence à enseigner dès 1898 comme chargé de conférences à la Faculté de Droit de Paris. Il entame ensuite une période de 23 ans à la Faculté de Droit de Lille, où il débute en 1900 comme chargé de cours. Il réussit l'agrégation en 190126et devient titulaire comme professeur-adjoint. Un décret de juillet 1906 crée à la Faculté de Lille une chaire d'Économie politique et histoire des doctrines économiques, chaire qui lui est attribuée aussitôt par un décret du 27 juillet. Il est par ailleurs très actif dans le fonctionnement de l'Université: membre du Conseil pendant plusieurs années, il est un temps assesseur du Doyen, plusieurs fois délégué aux examens à Paris ou membre du jury d'agrégation. Il quittera Lille pour Paris cinq ans après la fm de la grande guerre27et prendra sa retraite 23 ans plus tard en 1946.

23 Le rôle des écoles françaises de l'Alliance Israélite Universelle, fondée à Paris en 1860, a été déterminant dans le développement de l'éducation et de l'influence de la France auprès des séfarades d'Orient à cette époque, Voir Benbassa & Rodrigue [1992]. « L'Alliance a détruit le judéo-espagnol, mais sans elle, nous serions tous des arriérés» dit un Salonicien, rescapé d'Auschwitz, cité par Séphiha, op. cil., p. 123. 24 Il est possible que A. Aftalion ait gardé quelques liens avec la Bulgarie puisque son ouvrage sur l'Or et sa distribution mondiale sera traduit en bulgare en 1932. 25 Cf. les dossiers de la Faculté de Droit de Lille (conservés aux Archives Départementales du Nord - ADN, Lille) et de celle de Paris (Archives Nationales, CARAN). 26 L'arrêté du 23 nov. 1901 qui donne les résultats du concours précise, à propos d'A. Aftalion, qu'il est « naturalisé par décret du 31 décembre 1897 » (lO. du 24/11/1901). 27 Ses origines juives ont-elles freiné son recrutement à Paris, malgré ses demandes réitérées et la grande notoriété acquise par ses travaux sur les crises? Il est sûr en tout cas qu'à la Faculté de Droit de Paris, afficher son dreyfusisme ou des idées sociales trop marquées exposait à de nombreux ennuis, de la part des étudiants et 19

Bernard Delmas

Le parcours précédemment décrit semble bien banal mais, à y regarder d'un peu plus près, on constate plusieurs particularités intéressantes. Dès le début de son parcours de chercheur, Albert Aftalion est confronté aux problèmes « de terrain ». Pendant l'été 1900, il se voit attribuer une bourse pour une enquête sur les ports maritimes allemands. Le choix du pays n'est sans doute pas anodin à l'époque: le thème du retard de la France, cause de la défaite, est largement répandu dans les milieux réformistes et l'on cherche à en comprendre les raisons. L'enquête peut paraître technique, mais elle permet au jeune chercheur de réaliser une première étude d'économie comparée mettant en parallèle la France et l'Allemagne. Il pose à cette occasion le problème de la croissance de la population et de l'émergence d'un État industriel, des enjeux du développement du commerce extérieur... 28 La pratique de l'enquête est rare à l'époque chez les économistes des Universités, même si elle a connu de premières applications fameuses dans d'autres cadres comme l'enquête de Le Play sur les mines d'Allemagne, qui jouera un rôle déterminant pour son œuvre sociologique; ou les missions financées par le comte de Chambrun dans le cadre du Musée social. Cette prédilection pour le terrain se confmne dès son arrivée à Lille. Il est en effet consulté sur la situation du textile et, en particulier, sur l'évolution comparée des industries du lin et du coton. Son analyse a tellement de succès qu'il est convoqué pour déposer devant la Commission parlementaire de l'industrie textile. Ce statut d'« expert universitaire» est, lui aussi, peu répandu à l'époque. L'étude donnera lieu à trois articles dans la Revue d'Économie Politique et elle sera abondamment commentée dans les publications officielles de l'Université. Sans doute est-ce le succès de cette enquête qui donnera l'idée - à Aftalion lui-même ou à ses commettants - de diffuser ses recherches auprès d'un public plus large et de les prolonger. C'est ainsi que sera ouvert le 18 avril 190429un cours public30 de « Questions économiques intéresmême de collègues (cf. la perturbation des cours de Charles Gide par des étudiants anti-dreyfusards et antisémites, l'affaire Jèze...). 28 Voir compte-rendu manuscrit de la mission dans sa lettre au Doyen de Paris (cf. dossier Aftalion, CARAN: AJ/16-932/1) et le Rapport écrit pour la Société d'Économie Nationale: « Les ports francs en Allemagne... », Bulletin de la Société, 1901, pp. 1-35. 29 La leçon inaugurale: « L'importance industrielle de la région du Nord... », a été publiée dans la Revue internationale de l'enseignement (R.lE., 15/6/1904). 30 D'autres cours publics, plus techniques, avaient déjà été créés - Enregistrement en 1878 et Assurances en 1903 (voir A.F.A.S. (éd.), Lille et la Région du Nord en 1909, Danel, 1909, 1. 1). 20