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Alcool et Alcoolisme

De
239 pages
La vie sociale abonde en occasions de boire. Le discours sur l'alcool est le plus souvent un discours sur la société. Acte individuel et social, l'usage de l'alcool s'insère dans des pratiques et des valeurs collectives, des limites socialement établies. Celui qui franchit ces limites s'expose à la réprobation. L'alcoolique reste une figure honteuse, servant de contre-modèle dans la représentation d'une société rassurante et intégratrice.
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ALCOOL ET ALCOOLISME
Pratiques et représentations

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la col~ection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Yannick LE QUENTREC, Enlployés de bureau et syndicalisme, 1998. Karin HELLER, La bande dessinée fantastique à la lumière de ; l'anthropologie religieuse, 1998. Françoise BLOCH, Monique BUISSON, La garde des enfants. Un~ histoire de femmes, 1998. Christian GUIMELLI, Chasse et nature en Languedoc, 1998. Roland GUILLON, Environnement et emploi: quelles approches syndicales ?1998. Jacques LAUTMAN, Bernard-Pierre LÉCUYER, Paul Lazarsfeld (1901-1976), 1998. Douglas HARPER, Les vagabonds du nord ouest américain, 1998. Monique SEGRE, L'école des Beaux-Arts 19ème, 20ème siècles, 1998. Camille MOREEL, Dialogues et démocratie, 1998. Claudine DARDY, Identités de papiers, 1998. Jacques GUILLOU, Les jeunes sans domicile fixe et la rue, 1998. Gilbert CLAVEL, La société d'exclusion. Comprendre pour en sortir, 1998. Bruno LEFEBVRE, La transforl1lation des cultures techniques, 1998. Camille MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias et féminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondelnents cachés de la théorie économique, 1998. Laurence ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998.

Pascale ANCEL - Ludovic GAUSSOT

ALCOOL ET ALCOOLISME
Pratiques et représentations

Préface de Véronique NAHOUM-GRAPPE

L'Harmattan 5-7,me de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA I-I2Y 11(9

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6748-2

Remerciements

Nous remercions les person11esqui ont accepté de participer à cette étude, ainsi que le Centre d'Alcoologie de Poitiers (CIPAT) et particulièrement Chantal Le Normand pour son aide 'documentaire, et enfin Véronique Nahoum-Grappe pour sa relecture du manuscrit.

Préface
de Véronique NAHOllM-GRAPPE Rares sont les recherches qui, dans le champ de la sociologie des consommations, abordent la question de façon spécifiquement sociologique, c'est-à-dire non marquée par un regard médical, épidémiologique, psychiatrique ou psychanalytique i le Boire (le complément d'objet d'un tel verbe n'a pas besoin d'être explicité !) se définit alors comme conduite et non pas comme pathologie potentielle. fi s'agit donc d'un vrai travail de sociologie qualitative, où l'enquête de terrain sert de support et de référence permanente. Elle accompagne ainsi les analyses, mais elle n'est pas traitée de façon positiviste, c'est-àdire qu'elle ne constitue pas le seul argument de démonstration du texte. Les propos, les paroles des personnes interrogées sont restitués au fil du raisonnement dont l'ensemble constitue ainsi le véritable corps sémantique du texte; des séquences d'entretiens sont donc insérées dans son cours linéaire comme autant de citations significatives. En fait la pensée ici s'appuie sur un travail de théorisation fine et concrète sur le statut et le rôle de l'alcool, sur les figures des buveurs, des buveuses, sur celle de l'alcoolique, sur leurs relations respectives à cette substance psychotrope "dure", mais licite qu'est l'alcool. Le buveur contemporain et sa façon d'inscrire son boire dans une vision du monde et "de la vie", au sens flou du terme - c'est-à-dire de "la vie en général" qui implique une vision du monde et de la société, mais aussi de sa propre vie, de son itinéraire personnel en tant qu'il s'offre comme récit à soi-même -, sont ici en scène. La relation à l'alcool peut alors intervenir comme une sorte de clef qui ouvre sur d'autres champs, philosophiques, moraux.

Boire excessivement autre chose que de l'eau est non seulement un risque majeur explicitement dénoncé dans notre culture mais aussi un mode mineur et récurrent de ponctuer la journée, d'inaugurer (de terminer) les soirées, d'accompagner éventuellement les repas. Comment se débrouiller alors entre l'offre permanente, anodine, du partage social de la boisson, la multiplication des occasions de boire pour l'adulte contemporain et l'image négative de l'abus de boisson? fi s'agit donc de décrire la construction sociale de l'alcoolisme, la diffusion de son modèle d'inconduite au sens de Georges Devereux - ne le fais pas, mais si tu veux lefaire, voilà comment il faut s'y prendreen miroir de la figure positive du buveur viril et convivial, qui sait vivre: ce livre cerne l'appropriation de cette construction sociale par un acteur social qui, à chaque fois, doit prendre en

comptesa propre façon de boirelorsqu'il pense l'alcool-

et cette

implication du sujet au sein du discours non savant produit à la fois de la modestie et de la profondeur. En conséquence, sur ce sujet mineur -la question de l'alcool pour les non-alcooliques présumés est dénuée de gravité politique immédiate; ils sont donc intérieurement plus libres de leurs énoncés que s'ils
étaient interrogés sur le racisme par exemple

-

que tout adulte

contemporain a des chances d'expérimenter parfois, ce que disent les personnes interrogées est toujours plein de sens. En deçà de l'effet particulier que produit la transcription écrite d'une parole orale (parfois productrice de faux sens sur le style qui semble alors relever d'une sorte d'enf~lo;ce"populaire" non savante caricaturale, alors que cela n'est en fait qu'une illusion due au' passage à l'écrit), une lecture est possible où le lecteur peut percevoir l'hésitation dans la pensée, sa nuance et sa tolérance pourrait-on dire; il entend le ton absent du papier, comme une résonance qui transforme la lecture en écoute. Les opinions sur l'alcool mettent alors en cause l'image de soi, des autres et surtout celle de l'alcoolique. Par exemple, voici un résumé de la carrière de l'un d'entre

eux, vite brossée par l'informateur: « On sentait un comportement assez suicidaire, c'est-à-dire qu'à la limite s'il devait mourir d'alcoolisme,eh bien il mourrait d'alcoolismeet puis voilà. Et de fait d'ailleurs il est mort d'alcoolisme. » (chap. 1, p. 53) En deux phrases, le destin du buveur alcoolique est réduit à son essence, presque mimé au rythme de la répétition de l'expression "mourir d'alcoolisme" : au début de la phrase, 10

(comme sans doute à celui de la vie de l'alcoolique présumé), il y a ce parfum de mort que #l'on sentait" en lui, et l'inscription, tout au fond du premier souvenir de sa présencel de ce #comportement assez suicidaire". Le trop suicidaire trouverait autre chose que l'alcool pour en finir, quelque chose de plus radical. Le juste suicidaire se contenterait, comme tout le monde, de quelques verres en trop, d'un excès au parfum de survie. Mais le

suicidaireassez,comme dans le refrain de la chanson « Ploum
ploum pIa! Laissez-les passer! ils ont eu du mal assez», celuilà il boit. Au milieu de la phrase, l'odeur de la mort, un peu vague ("assez"), se précise: une induction imaginée, qui pousserait le bouchon de la pensée, nous pousse à une étrange hypothèse limite, une sorte de virtualité non encore écrite: et Ns'il devait lnourir d'alcoolisme ?" Eh bien soit, il mourrait d'alcoolisme ! Bizarre assentiment du buveur à une simple hypothèse: si la mort est socialement prévue comme liée à la dépendance alcoolique, eh bien, d'accord, il consent à cette prévision et donc à sa propre mort. Une mort offerte, non pas pour sauver la France ou l'honneur, mais à un pur stéréotype social. Cette mort prévue en principe n'est pas obligée, et elle n'est pas encore un destin biologique. Ce buveur pourrait par exemple choisir de ne pas boire, de se soigner. fi pourrait aussi se soûler dans une cuite conjuratoire d'ivrogne positif, celle où plus je bois plus la conviction l'emporte que les autres buveursfumeurs peuvent mourir d'alcoolisme, de cancer, etc., mais pas moi! La plupart des buveurs usent de ce~te croyance en une protection irrationnelle, qui s'accroît avec l'imprégnation alcoolique... Cette dernière façon de négocier le parfum de la mort (simple hypothèse) collée à la bouteille est sans doute la plus répandue. Mais le buveur dont on parle ici, celui que nous ne connaissons pas autrement que par cette phrase extraordinaire, celui-là, eh bien, "s'il devait mourir d'alcoolisme, eh bien, il mourrait d'alcoolisme" à la limite! En deçà de cette limite, s'il ne devait pas mourir d'alcoolisme, eh bien, il ne mourrait p~as d'alcoolisme! Il pourrait boire assez, pas trop, sans trop pousser l'hypothèse inscrite par un comportement "suicidaireun peu". Un buveur un peu suicidaire reste en deçà de cette étrange limite qui ne concerne pas seulement les doses bues, mais aussi une sorte de consentement intérieur à un possible comme Umourir d'alcoolisme". Mais pour le suicidaire uassez", la pure hypothèse du parfum de la mort devient un étrange devoir, un Il

conformisme fade, un destin mécanique, la réussite d'un faux sens lorsqu'une hypothèse d'école se trouve être un piège définitif, ce qui conduit directement à la conclusi9n mortelle: "d'ailleurs, de fait, il est mort t;l'alcoolisme".On entend la fin de cette phrase tautologique terrible résonner avec celle de la vie vite finie du buveur qui se conforme à sa mort prévue. Les deux phrases de l'informateur fonctio~ent ici presque comme un hologramme qui restitue dans sa forme et non dans son fond, absolument vide, la dramaturgie de l'alcoolisme, cette menace d'une mort socialement prévue à laquelle le buveur peut ou non consentir. Une définition non théorique de l'alcoolisme est ici finement brossée en fait: il s'agit bien d'une pente glissante donc fatale - et non pas l'inverse puisque la mort promise par l'alcool n'est pas aussi déterminée que celle ,que d'autres maladies gravissimes impliquent - qui vient renforcer la conduite de dépendance, COlnmeune envie de glisser, non pas à cause d'un vertige enivré mais d'une simple fatigue lorsqu'il ne faut sauver que sa propre peau: un ennui profond de soi. Dans cette phrase si bien rythmée autour de la répétition du "mourir d'alcool", il y a comme un vide absolu, celui d'une histoire de vie dévorée par le boire répétitif et permanent qui ne fabrique aucune histoire, un peu comme la masturbation. On y entend aussi comme un écho des conversations mille fois tenues ou seulement pensées en face du buveur ontologiquement fatigué à l'extrême, tous ces avertissements, adressés à l'ami qui boit trop: "mais tu vas mourir d'alcoolisme !" La réponse du buveur averti qui tend encore son verre est un acquiescement. Le mot" alcoolisme" résonne alors comme un glas, et son écho, son ombre musicale portée, c'est la promesse de mort. La mort est liée à l'alcoolisme COlnnlel'onde harmonique au "gong" sur le bronze: on s'y laisse couler, on consent à l'écho qui vibre en soi lorsque le verre doit être rempli à nouveau; s'il faut mourir, mourons, mais encore ce verre. La fatalité ici ne relève pas de la tragédie antique mais de la fatigue, du désintérêt, lorsque celui qui est "suicidaire assez" s'en fiche de sa survie et accepte de porter définitivement le masque social qui le défigure. Les notions de faiblesse de la volonté, etc., n'ont pas été abordées par l'informateur: plus nuancée et plus fine que les paroles des spécialistes, la phrase du buveur qui commente le boire d'autrui nous trace avec seulement des ellipses et des répétitions suspensives une voie de compréhension plus proche peut-être des 12

conditions de réalité - et non pas de possibilité théorique, expression de Merleau-Ponty - que bien des diagnostics, à condition que l'on accepte de la traquer comme un poème. Dans ce livre, les paroles des personnes interrogées sont donc restituées au sein du texte théorique de telle sorte qu'elles gardent leur force signifiante - alors que si souvent les reponses aux questionnaires sociologiques semblent complètement dévitalisées, comme si les informateurs étaient sans intériorité, sans intention ni rationalité autre que celle, souvent réductrice, impliquée par les questions. Dans le travail de Pascale Ancel et Ludovic Gaussot, au contraire, le traitement des paroles des personnes interrogées permet de les prendre en compte dans leur épaisseur. La parole parlée offre son propre inachèvement répétitif, comme secoué par sa prpximité avec son propre objet. Un énoncé psychiatrique figerait en tentant de l'inscrire dans une nosographie ce que la parole non savante dessine en laissant du champ; il n'est pas sCtrque le "suicidaire assez" se suicide vraiment avec l'alcool, ou que le portrait évoqué corresponde à une personne réelle, par contre il nous semble pertinent d'élaborer la possibilité sociologique de la "fatigue", de l'acceptation d'une distance à sa propre vie, à son propre avenir, dont la clef serait donnée par un rapport à l'alcool tellement explicite que tous les amis de ce buveur seraient en mesure de prévoir sa mort au vu de ce consentement par fatigue au boire - et donc à l'espèce de destin fatal que le tenne "alcoolisme" implique nécessairement dans notre culture. Toute recherche non médicale ou purement épidémiologique sur l'alcool déborde (si l'on ose dire) son sujet: par exemple, la question de la morale, du contrôle de soi et de la légitimité de certaines limites se pose de façon très spécifique lorsque l'on aborde ce sujet. Ainsi, dans cette parole d'un ouvrier interrogé, Aonentend posée et résolue la question des "limites" : - « Etre raisonnable,c'est dans tous les domaines.Il y a l'alcool,il yale sexe; si on devait ne plus freiner quoi que ce soit, le monde serait quoi?» La tentation de boire, comme celle du flsexe", au sens courant de ce terme ainsi employé, c'est-à-dire comme métonymie de tous les désirs incontrôlables, menace la beauté du monde: si "on se laisse aller", si on ne se reconnaît pas de limites, à quoi ressemble ce dernier? L'excès défigure le visage du monde! La raison de la morale est ici kantienne et esthétique: le monde, abîmé par la perte de contrôle des 13

hommes, de quoi a-t-il l'air ? Cette question morale est pleine de sens; elle est à la fois profonde et non tyrannique. Il faut se contrôler, sa boisson, ses désirs, parce que sinon, on ne peut plus regarder le monde ni soi-même en face. L'argument esthétique de l'éthique est raffiné et rend inutile la condamnation: un monde enlaidi par la démesure humaine ne peut plus être contemplé ni habité par le démesuré lui-même. L'exemple du lien entre contrôle et beauté concerne directement le boire féminin: «Je ne dis pas qu'un homme a le droit de se soûler, mais pour moi une femme c'est tellement... beauje dirais. C'est vrai, je la vois mal se salir », lit-on plus loin (chap. I, p. 65). Dire d'une femme qu'elle est "belle" c'est la définir d'emblée dans son identité sexuée Htypifiée", celle de la Femme toujours belle en tant que vraie femme: la Femme est un être dont la forme corporelle constitue une aventure visuelle assez puissante pour suffire à sa définition identitaire. Mais énoncer Hune femme c'est beau", c'est l'instituer en tant qu'objet particulier, neutre au plan du genre, c'est parler du fén1ininimaginaire, du destin de la femme même lorsqu'elle est vieille et laide, c'est mettre en perspective la différence des sexes avec une sorte de respect pour l'autre, le féminin rêvé dans un corps, des gestes, une figure. C'est presque un objet de culte, un culte profane envers le féminin alternatif, qu'il faut préserver dans sa différenced'avec le masculin, supposé moins délicat tant il est impliqué en tant que stéréotype dans le monde sale et dur des hommes, de la politique et de la guerre, des gros chantiers et des tactiques bassê,S, du pouvoir avilissant. Le boire menace la douceur hors jeu du féminin, ce rêve d'homme hélas faux. Il y a dans les paroles restituées par nos auteurs une référence fréquente implicite à l'idée de saleté, de souillure, liée à la consommation d'alcool. Dans notre histoire culturelle, le corps du glouton (qui boit et mange) n'est pas imprégné de sacré comme parfois il peut l'être dans d'autres cultures non occidentales. La gloutonnerie constitue un des péchés capitaux et reste marquée par la vulgarité voire l'obscénité du trop. Le boire et le manger sont toujours excessifs au regard des normes implicites positives du "moins" devenues dans notre culture contemporaine régime de minceur: le corps glouton est imaginairement gâché, abîmé, enlaidi et pourri à la fois, par l'excès d'ingestion, alors que le corps de l'abstinent, de l'ascète qui mange peu et ne boit que de l'eau semble plus intègre, moins 14

souillé et gagne en pureté et densité au fur et à mesure qu'il maigrit. Une forme contemporaine du prestige ancien de celui qui sait dire "non" peut être repérée dans cette.:.phrase d'un informateur qui décrit ainsi la blessure infligée au groupe de

buveurs lorsque certains refusent de boire:

«

C'estcommesi nous

on était saleset eux propres» (chap. 3, p. 135). Le buveurmodéré ne supporte pas le convive abstinent. Le cercle des buveurs partage une sorte d'accord non verbal sur ce qui peut être vécu ensemble quand l'ivresse met en péril la surface sociale bien scellée en temps de sobriété. En ne buvant pas, l'abstinent du groupe détruit le cercle du boire social, gâche l'unité ronde du présent collectif, refuse l'ouverture possible aux autres; il veut garder son intégrité et par là même ses distances. Sa présence est marquée par une sorte de retranchement impeccable. Le trop-boireentame l'intégrité corporelle et l'éclat lisse du corps aux yeux mêmes du buveur. De même, dans une culture traditionnelle, l'idée d'une sexualité féminine débridée produisait aussi ce regard oblique de la société et de la femme elle-même sur son propre corps qui même beausemblait invisiblelnent souillé. Dans une assemblée de buveurs, celui qui ne boit pas ne peut être que rejeté car il inflige aux autres un miroir pénible de leur entreprise: sa présence corporelle renvoie les corps buvant à une sorte de faiblesse, de tache, de faille par où s'engouffrerait le risque de pollution intérieure, d'indignité gluante. Le nonbuveur ne veut pas se mouiller, comme s'il réservait sa substance intime à un futur plus intéressant, à :une autre scène qui exclut les buveurs allumés un peu obscènement investis dans leur présent. Le non-buveur trahit quelque chose. En fermant sa bouche il clôt la communication. il la rend presque gênante pour les autres vulgaires qui, au troisième verre, parlent plus fort et déboutonnent le col. fi les abandonne dans une espèce de fange mineuremais sensible, une espèce d'obscénité collective minuscule dont il se distingue; il les salit donc un peu à leurs propres yeux. A lire le livre de nos auteurs, on s'aperçoit qu'une de ses performances, entre autres, est de saisir en situation la dramaturgie du boire social telle que la réfléchissentles buveurs euxmêmes: en les écoutant on s'aperçoit qu'ils pensent plus qu'ils ne boivent, à condition que des sociologues assez respectueux de leur parole l'inscrivent dans un réseau de sens.
v. N.-G.

15

Introduction
Pascale ANCEL

Boire est une activité qui organise un mode de relations aux autres. Boire du vin, de l'alcool, souligne le lien social, l'active et le met en œuvre. il est impossible de dénombrer toutes les occasions sociales du boire. Boire, ensemble ou seul, permet la transition entre des espaces et des temps sociaux différents: les passages du lieu public, anonyme, à la sphère privée et intime, les passages du temps de travail à celui du repos, de l'ordinaire à l'exceptionnel, se produisent le plus souvent autour des rituels et des lieux de consommation d'alcool. Ainsi, tout discours sur l'alcool est un discours sur la société.
.

Alcool et sciences sociales

I

L'alcool et l'alcoolisme sont des thèmes de recherche sur lesquels il existe aujourd'hui une bibliographie considérable. Quel que soit l'angle d'approche envisagé, on a peu de chances de se trouver en terrain vierge. Cependant, et malgré l'abondance de documentation, l'alcoologie reste largement dominée par les sciences biomédicales, les sciences de l'homme et de la société manifestant peu d'intérêt pour ce domaine. En préface de Sciences sociales et alcooll, Alphonse d'Houtaud signale ce livide à combler'" et présente cet ouvrage comme un

1. Alphonse d'Houtaud, Michel Taleghani, L'Harmattan, Logiques Sociales, Paris, 1995.

Sciences

sociales et alcool,

plaidoyer en faveur de l'éclairage compréhension des usages de l'alcool.

sociologique

dans la

L'alcool ne serait donc pas un objet d'étude privilégié pour ces disciplines sociales et pourtant, «jusqu'à aujourd'hui on n'a pas trouvé de nation qui se contente de boire seulement de l'eau »1. L'utilisation des ver~s de liquides fermentés, à base de plantes, de fruits ou de céréales, est probablelnent antérieure à l'agriculture et à la sédentarisation des peuples vivant de cueillette et de chasse. Les boissons fermentées étaient vraisemblablement consommées dans un but de recherche d'extase mystique, de communication avec le sacré autour de la ritualisation d'un événement. Les produits distillés n'apparaissent qu'au milieu du Moyen Age et sont essentiellelnel).t utilisés par les nlédecins ; ils connaissent un véritable essor au XIxe siècle lors de la création et de la diffusion de l'absinthe. La production et la consommation d'alcool sont donc bien des activités fondamentalement sociales: par un traitement technique, la fermentation suivie parfois de la distillation, les hommes transforment une ressource naturelle - le liquide issu de la fer-

mentation de végétaux - en un produit culturel. Ainsi, « la
valorisation de l'eau par un artifice lui confère un caractère socialisé, festif, marqueur de la pleine humanité de ses

utilisateurs »2.
Parler de l'alcool dans une culture dOJVléen'est pas chose facile: sa consommation appartient au quotidien et, en raison de cette familiarité, elle reste, de façon paradoxale, malaisée à déchiffrer. Les substances ayant pour effet de modifier la conscience sont présentes dans toutes les civilisations et leur usage a toujours été teinté d'ambigulté. De la même façon, les manières de boire et les façons dont on se représente l'alcoolisation3 sont diverses et complexes; elles varient d'une société à l'autre et au sein d'une même société. L'ivresse scandinave du
1. Ce que constatait le père Gonzalo de Las Casas en décrivant les sociétés indiennes situées au nord du Mexique. Citation reprise par Thierry Saignes,
«

Boire dans les Andes », Cahiers de sociologie économique et culturelle, n° 18,

décembre 1992, pp. 53-62. 2. Ibidem. 3. Le terme alcoolisation exprime la manière de consommer de l'alcool, sans connotation morale ni réference aux conséquences psychologiques ou physiologiques sur le corps humain. 18

samedi soir n'a rien de cOlnmun avec l'état d'ébriété quotidien que partagent les elnployés japonais d'une même entreprise après leur journée de travail. Ces deux pratiques ~J~ distinguent également de la consommation quotidienne de vin des Français, de même que les réceptions bourgeoises ne ressemblent pas aux repas populaires. Mary Douglasl rappelle que, dans de nombreuses sociétés, l'alcoolislne, tel que nous pouvons le définir médicalement et socialement - définition qui apparaît au XIxe siècle - semble pratiquement absent en tant qu'état répréhensible; dans certains cas l'ivresse peut même être habituelle et exaltée. Chaque société consent à un degré précis de tolérance. À ces variations sociales, s'ajoutent des variations ~dividuelles. Les recherches médicales ont mis en évidence ces inégalités face à l'alcool. Le renouvellelnent des conceptions bio-médicales a montré qu'il n'existe pas un seuil défini de toxicité de l'alcool, mais une série de seuils individuels de toxicité. Aujourd'hui,

certains affirment que « du point de vue théorique, parler de
consommation modérée, nonnale ou excessive d'alcool ne relève que de valeurs normatives d'ordre collectif (u.). Conseiller à tous une consoffilnation dite sociologiquement modérée est une désinformation, car c'est faire croire qu'une telle consommation donne toute sécurité, ce qui apparaît faux en l'état des connaissances actuelles. Le terme "buveur excessif" est mauvais car c'est occulter la notion d'une fragilité partiCulière de certains intéressés; mieux vaut utiliser (.u) le vocablè' de "consomnlateur menacé", ce qui a pour avantage de ne pas exclure la notion de

terrain »2.
À tire indicatif, nous rappelons que, selon les critères médicaux, 20 % des Français de plus de 15 ans consommeraient de l'alcool de façon excessive et seraient susceptibles de devenir des malades alcooliques. Entre 5 et 8 % de la population française seraient déclarés malades alcooliques, c'est-àdire dépendants de ce produit toxique.
1. Mary Douglas, « Analyser le boire: une perspective anthropologique spécifique », Cahiers de sociologie économique et culturelle, n° 14, décembre 1990, pp. 63-77. 2. BernardHillemand,« De l'inégalité et de la vulnérabilité des personnes vis-à-vis de l'alcool », Guy Caro (sous la dir.), De l'alcoolistne au bien boire, L'Harmattan, Paris, 1990, pp. 73-83. 19

Les luanières de boire, examinées du point de vue d'une consommation considérée comme normale, ne font. l'objet d'aucune recherche indépendante de type qualitatif; elles sont le plus souvent incluses dans des études plus larges consacrées aux manières de table. Ces manières de boire sont le plus souvent abordées d'un point de vue quantitatif et statistique. Ces chiffres fournissent des données indispensables à la compréhension des variations de la consommation alcoolique selon les populations, les lieux et les époques. Ces données restent le plus souvent abordées en termes de surconsommation ou de déviance; elles présentent néanmoins l'intérêt de constituer la base de toute étude sur l'alcoolisme en complément d'approches qualitatives.. Dans l'ensemble, les interprétations de type qualitatif font de l'alcool un refuge temporaire, un faux-fuyant à des conditions de vie physiques ou morales difficilement supportables. C'est également dans cette perspective que la psychologie sociale et les disciplines cliniques abordent la question de la surconsommation. D'autres études présentent l'alcoolisme comme relevant d'un processus de construction historique. Didier Nourrisson1, par exemple, analyse les conditions économiques, sociales et politiques du développement et de la production de l'alcool. fi présente une typologie des buveurs et des façons de boire au XIXe siècle. Dans le, même esprit, l'ouvrage de Jean-Pierre Castelain2 décrit les pratiques d'alcoolisation des dockers comme un ensemble d'événements et de rites participant à la construction d'une identité sociale. Enfin, les études ethnographiques concernant cette question interprètent les usages de l'alcool et l'ivresse qui les accompagne d'un point de vue historique et anthropologique, sans les tenir nécessairement pour un problème3. Ces études qualitatives ont le mérite de rappeler les deux fonctions que l'on peut estimer universelles de l'alcool, à savoir
1. Didier Nourrisson, Le buveur du X/Xe siècle, Albin Michel, Paris, 1990. 2. Jean-Pierre Castelain, Manières de vivre, manières de boire. Alcool et sociabilité sur le port, Imago, Paris, 1989. 3. Lire à ce sujet les articles de Thierry Saignes, Jean-Michel Beaudet, Philippe Erikson et Rosalia Martinez, Cahiers ae sociologie économique et culturelle, n° 14, op. cit. 20

stimuler la sociabilité et comnluniquer avec l'invisible. Le thème de la communication avec l'invisible apparaît également comme l'une des quêtes fondamentales de l'artiste. La ';'vision intérieure", "l'inspiration divine" conduisent l'artiste sur des chemins autres, lui permettant de se rapprocher de Dieu. Sur ce dernier point, nous relllarquons que les relations entre l'art et l'alcool1 sont peu explorées alors que de nombreux discours du sens commun rendent indissociables création artistique et alcool. Enrésumé,l'enselnble de ces études oscille entre deux attitudes : soit faire de l'alcool en général et du vin en particulier un des élénlents les plus manifestes de l'art de vivre, de l'identité nationale et du patrimoine national, soit a~ contraire le stiglnatiser comme un poison conduisant à la déchéance et à la Inarginalité. Alors que la bibliographie sur l'alcoolisme comme comportement marginal est aujourd'hui intarissable, le boire- pris dans le sens neutre d'alcoolisation -, avec ses modes, ses règles et ses valeurs, demeure encore peu connu. Les études qui s'y consacrent ne présentent pas la forme d'un champ de recherche unifié. Disparates, fragmentaires, issues de problématiques distinctes, elles apparaissent souvent isolées les unes des autres; elles ont cependant l'intérêt de fournir un certain nombre d'éléments de compréhension et de dégager des pistes de recherche pertinentes.
'

La question de la transdisciplinarité Plus que du désintérêt de la part des chercheurs en sciences sociales, cette situation provient peut-être des difficultés méthodologiques liées à ce sujet. Contrairement à d'autres thèmes, il semble impossible de parler des manières de boire sans rapidement glisser vers les mauvaises manières: ces mauvaises manières se définissent le plus souvent en termes de surconsommation, d'ailleurs le verbe boireutilisé sans complément est interprété généralement comme boire trop, boire mal. Cette
1. Le premier numéro de la revue Sociétés et représentations est consacré à ce thème:« Art sous dépendance », Les cahiers du CREDHESS, novembre 1995. 21

particularité nécessite l'implication de différentes disciplines pour l'étude du boire, rendant de fait l'approche plus difficile. Entre les analyses nlédicales, psychiatrique~~ ou psychanalytiques qui privilégient l'individu (le plus souvent le buveur excessif) et les études statistiques de consomnlation globale qui éclairent des groupes sociaux, géographiques ou culturels, un espace de recherche pluridisciplin~e reste encore à investir. Ce

choix de démarche ne doit cependant pas faire oublier que « la
pluridisciplinarité ne fonctionne pas de façon architecturale par ajout sur un même fondement de nouvelles pierres, lUaiSc'est le fondement mêlne qui, à chaque fois, bouge et est démoli lorsque

la discipline change »1. La consommation d'alcool concerne autant l'histoire,l'écononue et les disciplines médicales que la sociologie. Un domaine aussi vaste que l'alcool one peut être abordé sans référence à ces différentes disciplines. L'esprit dans lequel s'est déroulé le colloque Manières de boireet alcoolisme: pour une socio-anthropologiede la complexité2 organisé à Rennes en 1987, sous la présidence de Guy Caro, est à ce titre exemplaire. La consommation d'alcool, était analysée selon différentes perspectives, l'évidente complémentarité des conununications soulignant de façon lumineuse la nécessité d'une approche pluridisciplinaire. Edgar Morin, participant à ce colloque, avançait le paradigme de complexité pernlettant d'ouvrir à un nouveau mode de connaissance. Mais la notion Inêllle de cOlnplexité apparaît COlmneréca~citrante à toute tentative de définition: « la complexité résiste' à la clarté, à la réduction, à la simplification (...). La complexité c'est aussi la InultidiInensionnalité »3. La complexité concerne un enchevêtreIlle nt d'actions et d'interactions, l'interdépendance de plusieurs phénolnènes. Edgar Morin insiste sur le fait que le concept de complexité n'a pas pour objet une synthèse interdisciplinaire des différents pôles (biologique, psychique et social); la connaissance multidimensionnelle n'est pas une connaissance totale, mais la lnise en œuvre d'une pensée transdisciplinaire qui est par définition lacunaire et partielle.
1. Ibident, p. 81. 2. Les actes de ce colloque sont publiés sous la direction de Guy Caro: De l'alcoolisme au bien boire, op. cil. 3. Edgar Morin, « De la complexité à la boisson », De l'alcoolisme au bien boire, op. cU., pp. 47-48.

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Elle offre cependant quelques clefs de compréhension supplémentaires et lance des passerelles entre des disciplines qui ne cOlnmuniquent pas toujours spontanélnent. Bien qu'elle ne prétende pas à une connaissance totale, la connaissance 111ultidiInensionnelle de la consoffilllation d'alcool répond à l'obligation de considérer cet objet d'étude comme un fait social total. Les Inanières de boire concernent l'ensemble de la société et de ses institutions: tous ces faits sont à la fois juridiques (arrêtés municipaux sur les troubles de l'ordre public causés par des "ivrognes", réglementation de la consommation d'alcool par le code de la route), économiques (le groupe MoëtHennessy, par exell1ple, producteur de champagne, est le dixième contribuable français et les devises qu'il rapporte assuraient en 1985 une selnaine de facture pétrolière ae la France. L'arrivée du Beaujolais nouveau, est un événement festif et ritualisé, mais aussi écononlique). Le vin touche enfin au domaine religieux (les civilisations judéo-chrétiennes sont marquées par la vigne et ses produits: la Bible comprend 500 citations relatives à la vigne, au vin et au vigneron, dont 140 pour le vin exclusivement), etc. Les manières de boire répondent au concept de totalité défini par Mauss et Durkheim: « Le concept de totalité n'est que la forme abstraite du concept de société: elle est le tout qui comprend toutes les choses, la classe suprême qui renfemle toutes les autres clas~es »1. Et il est possible de reprendre pour le compte de l'alcoolisation ce que Halbwachs disait du suicide: « Un ensemble de suicides est donc une donnée très complexe qu'on ne ~eut mettre en rapport qu'avec un ensell1ble conlplexe de causes. Cependant, l'utilisation du concept de totalité n'exclut pas la possibilité de voir ces différentes logiques s'affronter. Les politiques de santé publique par exelllple, sont parfois difficilement conciliables avec les enjeux éconolniques, et la diffusion de certaines boissons alcoolisées destinées à de jeunes consonUl1ateurs se trouve actuelleluent au centre de ce type de polémique.

1. Émile Durkheim Les forll1es élé111entairesde la vie religieuse (1912), Quadrige/PUF, Paris, 1985, p. 630. 2. Maurice Halbwachs, Les causes du suicide, Alcan, Paris, 1930, p. 492.
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Cet ensemble complexe de facteurs participe à la définition du Useuil" de tolérance sociale. Ce n'est donc pas le buveur qui définit ce seuil, mais les religions, la politique, l:eschoix économiques en matière d'agriculture (création de nouvelles appellations), les conditions sociales et économiques des consommateurs, l'imagination des producteurs (les bouteilles changent de forme et de couleur, elles s'allong,ent et se teintent de bleu; de nouveaux cocktails faiblement alcoolisés sont proposés, attirant les plus jeunes consommateurs), les circuits de commercialisation... Aujourd'hui, par exemple, les réglementations européennes sont amenées à supprimer les espaces duty-free des aéroports; il semblerait que ces suppressions menacent la région du cognac dont la production est pour la plus grande partie écoulée dans les aéroports. . Cet ensemble de faits et de manifestations - modifiant de façon constante les modalités d'alcoolisation d'une génération, d'une société - doit être observé et analysé comme un espace OÙ s'élaborent les significations et les représentations sociales et donc les systèmes de valeurs. L'alcool: outil d'investigation sociologique La vie sociale relève d'un paradoxe: Comment, en devenant plus autonome, l'individu dépend-il plus encore de la société ? Ce paradoxe est au cœur de la définition de l'alcool: d'un côté le resserrement du lien social dans la convivialité, de l'autre le risque de la dégradation de ce l11êlnelien dans l'alcoolisme. Boire répond à des codes de sociabilité et de convivialité établis. Ces conventions iInposent un seuil à ne pas dépasser, « seuil arbitraire au-delà duquel commence la faute, et ce, non seulement en fonction de l'histoire religieuse ou idéologique, mais en fonction des pratiques sociales quotidiennes banales récurrentes »1. La notion de seuil concerne tous les aspects de la vie sociale, mais elle apparaît essentielle à la cOlnpréhension sociologique de la COnS0111ffiation d'alcool. Claude Lévi-Strauss insiste sur le fait que « les seuils d'excitabilité, les limites de ré1. Véronique Nahoum-Grappe, « Alcoolisme et toxicomanie: de l'excès », Esprit, n° 158, janvier 1990, Paris, p. 74.
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sistance sont différents dans chaque culture. L'effort "irréalisable", la douleur "intolérable", le plaisir "inoul" sont moins fonction de particularités individuelles q~.e de critères sanctionnés par l'approbation ou la désapprob~ation collectives »1. La construction sociale d'un seuil en deçà duquel se situe la norme légitime (le verre de l'amitié) et au-delà duquel commence la faute (le troisièlne verre qui salue l'arrivée des dégâts), articule le collectif et l'individuel. Le regard oblique que le buveur normal jette sur ledit alcoolique et le sentiment de culpabilité - sachant que la culpabilité et/ ou le sentilllent de transgression peuvent apporter une saveur particulière à l'alcoolqui envahit ce mêllle buveur normal s'abandonnant à l'excès ne sont pas des phénoll1ènes isolés, ils sont liés à l'histoire culturelle de la société. "

Boire, selon Véronique Nahoum-Grappe, concerne la prise

de risque de l'enivrement et « la question de l'ivresse est à la
fois eXférience du corps et une expérimentation culturelle sujet» . Boire est un comportement individuel qui, selon les constances, seul ou en groupe, el1 accord ou non avec les leurs et usages collectifs, peut basculer dans le domaine du du cirvapa-

thologique. Claude Lévi-Straussrappelle que « le domaine du
pathologique ne se confond janlais avec le domaine de l'individuel, puisque les différents types de troubles se rangent en catégories, admettent une classification et que les formes prédominantes ne sont pas les lnêlnes selon tel' ou tel mOlnent de

l'histoire d'une mêlne société »3.
Comme n'importe quelle activité, le boire n'échappe pas à l'interprétation des participants ou des spectateurs. Phénomène social, cette interprétation n'est pas seulement le fait des spécialistes (111édecins,psychiatres, etc.) lnais de tout le nlonde (l'alnÎ avec qui je lève 1110nverre, le passant sobre qui juge le buveur ivre, la société qui produit les normes de consommation, l'alcoolique qui franchit ces normes). Les manières de boire sont
1. Introduction à Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Quadrige / PUF, Paris, 1985, p. XIII. 2. Véronique Nahoum-Grappe, La culture de l'ivresse, essai de phénonlénologle historique, Quai Voltaire, Paris, 1991, p. 34. 3. Introduction à Marcel Mauss, op. cit. p. XVll.
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