Alimentations, traditions et développements en Affique intertropicale

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La culture a-t-elle sa place en cas de famine? Toute denrée comestible doit-elle être considérée comme de l'alimentation? L'aide alimentaire d'urgence ne renforce-t-elle pas, à long terme, les perturbations de la famine? La crise alimentaire et agraire qui sévit de façon alarmante dans de nombreux pays d'Afrique ne prouve-t-elle pas l'échec criant des stratégies alimentaires et économiques imposées de l'extérieur? L'alimentation d'un peuple peut-elle se réduire à un calcul purement nutritionnel ou économique ? La culture alimentaire des peuples n'est-elle pas celle qui est la mieux adaptée à leur écosystème? Autant de questions examinées dans le présent volume par des spécialistes en anthropologie sociale ou bioculturelle, en droit, en économie et en histoire. La plupart d'entre eux ont vécu longtemps auprès de populations rurales et urbaines du Burkina Faso, de la République centrafricaine, du Kenya, du Mali, du Rwanda, du Zaïre, de Zambie, ou du Zimbabwe. Les anthropologues-coordonnateurs de ce livre portent un regard critique sur le développement. Chargés de recherche au NFWO-FNRS ou au CNRS et/ou titulaires de cours, ils le font dans leurs publications à L'Harmattan et à la University of Chicago Press, ainsi que dans leurs enseignements aux Universités de Bruxelles, Leuven et Louvain.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296300026
Nombre de pages : 304
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ALIMENTATIONS, TRADITIONS ET DÉVELOPPEMENTS EN AFRIQUE INTERTROPICALE

Alimentation en Afrique Noire à L'Harmattan
ALBAGLI a. : L'économie des dieux céréaliers - Des lois de l'auto-suffisance alimentaire, 220 p. ALEAUX J.-L. et MOREL Ph. : Faim au Sud, Crise au Nord, 220 p. ALPHA GADO B. : Une histoire des famines au Sahel (XIXème-XXème
siècle), 202 p. ANDRIEN M., BEGHIN I. : Nutrition et Communication, 157 p. CONDAMINES Ch. : L'aide humanitaire entre la politique et les affaires,

234p.
COQUERY-VIDROVITCH C. (collectif) : Sociétés paysannes du TiersMonde, 285 p. DERRIENNIC H. : Famines et dominations en Afrique Noire - Paysans et éleveurs du Sahel sous le joug, 288 p. DESJEUX J.-F., TOUHAMI M. (collectif) : Alimentation, génétique et santé de l'enfant, 272 p.

GOOSSENS F., MINTEN B., TOLLENS E. : Nourrir Kinshasa -

L'approvisionnementlocal d'une métropole africaine, préfacé par Guy
Verhaegen, co-édition KU Leuven, 400 p. MEILLASSOUX CI. : Femmes, greniers et capitaux (réédition Maspero), 254 p. MIANDA G. : Femmes africaines et pouvoir - Les maratchères de Kinshasa, 224 p. MUCHNIK J. (collectif), Alimentation, techniques et innovations dans les régions tropicales, préface de H. Manichon, 566 p POGET J.-L. : Le beefsteack de soja - Une solution au problème alimentaire mondiale, 168 p.

RAGHAVAN C. : Recolonisation - L'avenir du Tiers-Monde et les
négociations du GATT, 304 p.

de RAVIGNAN F., BERTHELOT J. (collectif) : Les sillons de la faim, 224p.
Collectif: Nourrir les villes en Afrique sub-saharienne, 420 p.

Etc.

Sous la direction de René DEVISCH, Filip DE BOECK et Danielle JONCKERS

ALIMENTATIONS,

TRADITIONS

ET DÉVELOPPEMENTS EN AFRIQUE INTERTROPICALE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Couverture:

Manioc en farine et en chikwangue emballée. À Lua Ipeke, Région du Lac, Bandundu-Zaïre. (Photo: R. Devisch)

c L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3099-6

Sommaire
Liste des auteurs Avant-propos
l.INTRODUCTION F. De Boeck et R. Devisch - Alimentations "bonnes à penser" et bonnes à développer 6 8

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2. ÉTAT DE LA QUESTION J. Pottier - Perceptions of food stress and the formulation of sustainable food policies in rural Africa E. Tollens - Réflexions d'un agro-économiste 3. TRADITIONS PARTICULIÈRES F. De Boeck - "Lorsque la faim court le pays"; la faim et l'alimentation parmi les Luunda du Zaire D. de Lame - La bière en bouteille et le lait de la houe, parabole d'une colline rwandaise 4. PERSPECTIVES COLONIALES J.-L. Grootaers - "Shifting civilizers" among "shifting cultivators": a history of agricultural development in Central African Zandeland A. Cornet - Famine noire et regards blancs: la famine Rwakayihura dans le Rwanda des années 20
5. PARADOXES DU DÉVELOPPEMENT M. Sawadogo - Évolution de la production et de la consommation en milieu rural au Burkina Faso D. Jonckers - Stratégies alimentaires et développement en région cotonnière du Mali-Sud D. Beke - Les Turkana du Kenya: ingérences de l'administration et transformations des pratiques alimentaires Lapika Dimomfu - Quelles stratégies alimentaires pour l'Afrique: quelques réflexions H. Pagezy - De l'adaptation nutritionnelle à la malnutrition: interactions écologiques et sodo-culturelles dans l'alimentation des Ntomba du Zaire

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Liste des auteurs
Dirk BEKE est chargé de cours au Séminaire de droit non occidental à la Faculté de droit des Universités d'Antwerpen et de Gent (Universiteitstraat 4, B-9000 Gent). Il a effectué des recherches en Algérie et au Kenya. Anne CORNET est assistante en histoire de l'Afrique à l'Université de Louvain (Collège Erasme, Place Blaise PascalI, B-1348 Louvain-laNeuve), où elle prépare une thèse en histoire sur la problématique de la santé au Rwanda dans l'entre-deux-guerres.

Filip DE BOECK, chercheur attitré du NFWO (Fonds national de la
recherche scientifique) et chargé de cours à l'Université (Tiensestraat 102, B-3000 Leuven). Il mène des anthropologiques au sud-ouest du ZaIre depuis 1987. de Leuven recherches

Danielle de LAME est assistante scientifique à la section d'anthropologie sociale et d'ethnohistoire au Musée royal de l'Afrique centrale (B-3080 Tervuren). Elle compte une vingtaine d'années d'études sur le Rwanda et depuis 1987 elle conduit des recherches de sociologie rurale dans ce pays. Elle prépare, à la Vrije Universiteit Amsterdam, une thèse sur les transformations des communautés rurales rwandaises.

René DEVISCR est professeur d'anthropologie sôciale aux Universités de Leuven et de Louvain (Tiensestraat 102, B-3000 Leuven). Depuis 1970, il est en contact régulier avec la population yaka au sud-ouest du Zaïre et à Kinshasa. Il a également mené des recherches ponctuelles en Tunisie, au sud de l'Ethiopie, au sud-est du Nigeria et au Nord-Ghana. Jan-Lodewijk GROOTAERS a été enseignant de biologie au Gabon et au Zimbabwe. Il achève son doctorat d'anthropologie à l'Université de Chicago (Department of Anthropology, 1126 East 59th Street, Chicago, Ill.60637) sur les aspects culturels et historiques de l'agriculture des Zande au sud-est de la République Centrafricaine.
Danielle JONCKERS, anthropologue, est titulaire de cours à l'Université de Bruxelles et chargée de recherche au CNRS (URA 2041, Université Blaise Pascal, OPGC, 12 avo des Landais, F-63000 Clermont-Ferrand).

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Depuis plus de vingt ans elle suit l'évolution de la société minyanka du Sahel méridional, au sud-est du Mali. LAP/KA Dimomfu est professeur d'anthropologie sociale à l'Université de Kinshasa. Il y assume les fonctions de Secrétaire général académique et de Directeur du Centre de recherche et de documentation en sciences sociales desservant l'Afrique sud-saharienne (CERDAS, B.P.836, Kinshasa XI).
Hélène PAGEZY est directeur de recherches au CNRS (UPR 221, Pavillon de Lanfant, 346 route des Alpes, F-13100 Aix-en-Provence). Elle a effectué de multiples séjours de recherche en anthropologie bioculturelle dans la cuvette centrale du Zaïre.

Johan POmER est titulaire de cours d'anthropologie sociale à la SOAS (School of Oriental and African studies, University of London, Russell Square, London WCIH OXG). Il a réalisé plusieurs missions scientifiques en anthropologie de l'alimentation dans l'est du Zaïre, au Rwanda et au nord de la Zambie. Mathias SAWADOGO, docteur en économie rurale et agro-alimentaire, est animateur rural dans le cadre du Centre d'études économiques et sociales de l'Afrique de l'ouest (CESAO, B.P.305, Bobo-Dioulasso, Burkina Faso).
Eric TOUENS, ingénieur agronome et docteur en économie rurale, est professeur à l'Université de Leuven (Kardinaal Mercierlaan 92, B-3001 Leuven). Il a enseigné à l'Université de Kinshasa et a participé au plan directeur et aux plans d'action agricole et rurale du Zaïre. Il coordonne actuellement des projets de recherche-action dans le domaine agro-alimentaire au Cameroun et en Côte-d'Ivoire.

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Avant-propos Les auteurs du présent ouvrage sont bien téméraires d'aborder sous l'angle culturel la problématique de l'alimentation, souci quotidien, si pas angoisse de millions d'Africains, mères ou responsables de famille. Leur démarche s'inscrit dans le programme de la décennie mondiale que l'Unesco a voulu consacrer à la dimension culturelle du développement.
Ce volume, où l'apport anthropologique prédomine, entend dynamiser un débat pluridisciplinaire et interculturel sur l'alimentation en Afrique. Les institutions de développement ou de recherche sont amenées à réfléchir à la dynamique des sociétés locales et à comprendre les processus culturels des transformations en cours. La culture n'est pas seulement une facette du développement: elle en est le coeur même. La diversité des projets implique que leurs finalités et leurs mises en oeuvre . soient définies en fonction de chaque culture de façon endogène et intégrée. Il importe de trouver, par un dialogue interdisciplinaire constructif, des catalyseurs que la population locale puisse exploiter dès qu'elle en reconnaît l'utilité. Ces processus ne sont toutefois pas toujours programmables. En vue de favoriser une alimentation plus appropriée, les intervenants doivent tenir compte d'un maximum de facteurs culturels, économiques, agronomiques, biologiques, géographiques, historiques et juridiques, particuliers aux communautés locales elles-mêmes. Cet ouvrage constitue une étape marquante d'une réflexion commencée en partie lors des Journées d'étude organisées, les 17 et 18 octobre 1992, par l'Association belge des Africanistes - Belgische vereniging van Afrikanisten (ABA-BV A). Nous remercions chaleureusement le Musée royal de l'Afrique centrale qui nous a accueillis pour ces journées. Notre reconnaissance va également au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS-NFWO) et à l'Administration générale de. la coopération au développement (AGCD-ABOS) pour leurs subsides généreusement accordés. L'Académie royale des sciences d'Outre-Mer (ARSOM-KAOW) a offert son patronage.

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1. INTRODUCTION

Alimentations "bonnes à penser" et bonnes à développer
Filip DE BOECK
et René DEVISCR

"Quand des êtres humains transforment une partie de leur environnement en alimentation, ils créent ainsi une modalité sémiotique puissante. Dans ses formes tangibles et physiques, l'alimentation présuppose et exprime des arrangements technologiques, des conditions et rapports de production et d'échange, des réalités d'abondance et de besoin. C'~t pourquoi elle est un fait social total" (Appadurai 1981:494, notre traduction).

L'alimentation en Afrique intertropicale a fait l'objet de nombreuses études se profilant selon deux perspectives par trop divergentes: l'une technocratique et extravertie, l'autre culturelle, endogène et autocentrée. Dans l'étude qui suit, nous entendons contribuer au dialogue entre -ces approches. La première perspective, de type technocratique et interventionniste, caractérise nombre de projets de développement où des chercheurs et des experts en économie et en agronomie s'appliquent à étudier, voire à déclencher la dynamique des transformations. La perspective en vigueur souscrit à une idée évolutionniste et moderniste du progrès envisagé en termes technocratiques et devant engendrer une rentabilité croissante. En effet, certains considèrent le développement comme une intégration au capitalisme et à sa politique économique à visée universelle. Le progrès est conçu comme un passage du traditionnel au moderne par un processus linéaire de transformations selon une loi de récapitulation historique, comme si seul l'Occident et son modèle techno-capitaliste d'urbanisation et d'industrialisation avait marqué l'histoire mondiale avant l'essor contemporain de la modernité asiatique. En dehors de ses zones en voie d'urbanisation et de modernisation, l'Afrique serait non seulement "absente de l'histoire" et déclarée "traditionnelle", mais aussi sans avenir quant au partage mondial des bienfaits 9

De Boeck et Devisch

de la modernité et des fruits de la croissance économique. Dans cette perspective, le développement équivaut donc à l'occidentalisation, à la modernisation, à la référence scientifique, à la sécularisation, à l'abandon de la solidarité traditionnelle et du mode de production domestique. Il nécessite d'immenses projets d'infrastructure, une production efficace et rentable pour une économie de marché, une spécialisation des fonctions, un salariat, des rapports marchands et la création de nouveaux besoins. L'ajustement structurel et les stratégies visant au développement durable entendent stimuler la création variée et moins vulnérable des richesses de la nation au bénéfice de toutes les couches de la population. Une sorte de manichéisme ou de dualisme existe dans l'approche de l'agro-économiste qui distingue un secteur formel, où prédominent les lois du capitalisme libéral, d'un secteur dit informel en réalité structuré par les mécanismes endogènes des traditions familiales de l'économie de subsistance et de ses rationalités non marchandes.

L'anthropologue a une autre approche: il est à l'écoute de la population qu'il étudie sur laquelle il porte un regard de l'intérieur de la culture. Il est en principe attentif au génie et à la dynamique propres de la culture ou de la société concernée. Dans l'étude de l'alimentation, voire de la famine, il part des acteurs locaux, de leur expérience, de leur perception et de leur interprétation. Il envisage le développement comme un processus endogène, se déroulant à plusieurs niveaux de l'organisation sociale et de la vie culturelle selon des logiques multiples et des dynamiques issues des rationalités et des temporalités à chaque fois spécifiques et fort diverses. Il prend en compte, par exemple, les rationalités dictées ou portées par les besoins, les règles de l'échange, les enjeux de la solidarité ou de I'honneur familial. Il étudie les rythmes des saisons ou de la longue durée en jeu dans les rapports intergénérationnels, aux échanges matrimoniaux, aux héritages de bétail ou à l'octroi de terres. L'anthropologue pense en termes d'éco-développement durable centré à la fois sur la mise en valeur et la régénération des ressources locales selon les possibilités de l'écosystème et de la culture propre, au profit d'abord de la société locale et de la sécurité humaine quotidienne. La productivité, tout comme la production et la consommation d'aliments, sont envisagées comme des phénomènes sociaux totaux faisant partie intégrante d'un vaste ensemble social et culturel multiforme, en ce qu'elles ont partie liée avec les valeurs, les normes, les attitudes et les croyances qui imprègnent les multiples rapports entre les générations et les sexes, les groupes familiaux et les sociétés voisines, rurales et urbaines.

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lmroduction

Dans quelle mesure les tenants de ces deux courants ont-ils quelque chose à se dire et sous quel angle se réservent-ils un espace d'échange? Sont-ils capables de s'écouter l'un l'autre, rot-ce même par nécessité plutôt que par affinité, et d'articuler leurs approches les unes aux autres? Étant donné les hégémonies économiques au niveau mondial, peut-on véritablement parler - comme le fait le Rapport mondial sur le développement humain 1994 - de modèles ou de voies de développement au profit des populations locales, des plus démunis et des politiquement faibles? Finalement, en quoi consiste l'apport de l'anthropologue et comment peutil enrichir les autres approches?

La visée technocratique comme effet de culture
Dans un remarquable traité d'anthropologie philosophique sur la valeur des cultures, Lemaire (1976) s'interroge sur les traits de la culture occidentale lesquels dans la situation (post)coloniale réussissent à imposer leur conception de la rationalité aux cultures dominées. Cette attitude accorde la primauté aux données et aux lois de la nature plutôt qu'aux faits sociaux, pour que les individus les manipulent et se les rendent utiles par le biais de la technologie. Dans l'histoire de l'Occident le travail est considéré comme une mission divine, prométhéenne, visant à une maîtrise optimale de la nature et contribuant à la liberté humaine. Cette option, présentée comme rationnelle, est en fait le produit d'une culture et s'avère donc relative. Les hommes ne sont pas capables d'assumer toutes les conséquences écologiques.et sociales de leurs innovations agro-économiques. Pensons à la dégradation du milieu de vie, l'explosion démographique, la pauvreté, les maladies contagieuses et la violence dans les grandes agglomérations. Par contre, certains procédés qualifiés par les experts d'élémentaires ou de pré-technologiques et considérés comme irrationnels ou inefficaces peuvent être bien adaptés aux conditions écologiques. C'est le cas de la houe, par exemple, en zone sudsahélienne. Un problème majeur des théories et des actions de développement réside dans le caractère culturel de celles-ci, enracinées qu'elles sont dans une vision occidentale matérialiste et technocratique (Baeck 1993, Berthoud 1976, Boirai, Lanteri et de Sardan 1985, Choquet et al. 1993, Kabou 1991). Elles ne sont pas remises en cause et il est admis que les populations doivent s'y adapter (Rist 1994). Cet idéal de développement est censé être le fait de sujets autonomes, libres et volontaires (Lemaire 1976).
Il

De Boeck et Devisch

Sahlins (1976) critique la thèse postulant que la culture (comme source et scène complexes de pratiques de sens) est soumise à la raison pratique, ainsi qu'au mode et aux rapports de production réglés, par exemple, par la logique capitaliste dite de maximalisation des profits. Il montre combien le système de parenté détermine les productions économiques, et non l'inverse. Par exemple, dans nombre de cultures bantoues, le jeune marié s'associe à son père pour le travail au champ, mais pourquoi pas à celui de son oncle. Lorsque la famille s'accroît, les champs ou les récoltes se répartissent d'après des règles de parenté ou de séniorité, fort différentes d'une rationalité économique au sens restreint. Toute culture a une certail1e autonomie face au changement économique. Par exemple, une nouvelle culture alimentaire ne fonctionne qu'à l'intérieur d'une conception culturelle du travail, de l'échange, du caractère comestible ou non du produit. Selon Visser (1977), les Ahouan en Côte-d'Ivoire ont finalement abandonné le projet gigantesque de cultures de riz non irrigué, étant donné que pareilles cultures vivrières sur les collines sont déconnectées du contact avec le sol ancestral des forêts où se cultivent les tubercules, le café ou le cacao. Comme monoculture en terrain déboisé, le riz empêche le reboisement et donc la présence des esprits ancestraux, garants de la fécondité. Cette culture du riz défie la division traditionnelle du travail et du profit. Dans sa critique des positions marxistes, Sahlins (1976) montre que la valeur d'utilité dépend en grande partie de la position que ce bien se voit octroyer dans un système culturel; l'utilité, et le besoin afférent, sont des constructions culturellement déterminées; tout bien n'acquiert de valeur qu'à l'intérieur d'un système culturel (Spitz 1980). Ce regard sémantique contraste avec la tradition fonctionnaliste plus ancienne qui, comme Malinowski l'a préconisé, envisage la culture comme un instrument au service de la satisfaction des besoins primaires (reproduction, alimentation, habitation) et secondaires (éducation, pacification, sens de la vie). Le symbolique tel qu'il est célébré dans le rite, la danse, la religion, n'aurait finalement de valeur qu'économique. Aux yeux du fonctionnaliste, en dernière analyse, l'être humain vise naturellement son intérêt propre. Le sujet serait imbu du volontarisme qui caractérise l'homme d'affaire. Pour le fonctionnaliste, tel que Malinowski, l'être humain serait par nature un homo oeconomicus, un entrepreneur de type bourgeois, tout comme la culture serait de l'ordre de l'entreprise ou business au niveau social. Sahlins (1976) et Lemaire (1976) montrent combien cette vue reflète l'idéologie de la bourgeoisie occidentale si facilement projetée sur d'autres cultures (Lukes 1973, MacFarlane 1978). La notion d'entrepreneur et
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Introduction

d'individu libre cherchant à maximiser le profit matériel est elle-même un produit de la culture bourgeoise, issue de l'Aujkllirung. Toutefois, la culture n'est pas à subdiviser en une infrastructure matérielle et en une superstructure culturelle, mais forme un ensemble symbolique (un ensemble de modes de classification, de perceptions, d'images ou de schèmes d'évaluation), hiérarchisant les pratiques, les professions, les aliments, les goOts, etc. La production matérielle, la maximalisation d'utilités pratiques est une visée fondamentale dans la civilisation occidentale, alors que les rapports de parenté constituent le coeur des nombreuses cultures africaines: "Money is to the West what kinship is to the rest" (Sahlins 1976). Selon Sahlins, l'économie n'est qu'un terrain partiel de l'action d'une culture. La notion de développement appartient à la culture occidentale et se présente fort souvent comme un message sécularisé de salut et d'émancipation. Elle s'enracine autant dans des conceptions de l'homme et du monde helléniques ou judéo-chrétiennes que dans les objectifs de la .Renaissance et du modernisme du XIXe siècle exprimés en termes de progrès et de rationalité d'une société matérialiste où l'homme est la mesure de toute chose. La Renaissance en Occident voit naitre le projet (calviniste) de l'homo oeconomicus, travaillé par des besoins illimités, et appelé à s'humaniser par la rationalité instrumentale. Fondamentalement, l' homo oeconomicus vit dans le report continuel de la jouissance du produit de ses activités et de ses investissements dans l'espoir d'assurer aussi son avenir et/ou son salut. Cet idéal de rationalité se dessine comme une vision totalisante du monde: il met l'homme dans une position prométhéenne. Les études comparatives montrent que pareil idéal n'est sOrementpas partagé par l'ensemble des cultures. Les projets de développement adressés aux pays d'Afrique par leurs partenaires européens sont souvent chargés d'un sens quasi-religieux, témoignant d'une foi dans une vérité eschatologique. Cette rhétorique scientiste légitime souvent des actions très intrusives, mais refuse pour elle-même toute remise en question: le développement visant comme par définition le bien commun et le progrès pour tous. Les propos développementalistes caractérisent de façon stéréotypée les conditions de vie antérieures comme étant obscures, irrationnelles, aléatoires et en deçà de la dignité humaine. Ils légitiment les projets en termes de modernisation, de croissance et de libération. Alors qu'en réalité nombre d'actions entrainent une dépendance croissante et une paupérisation des populations. Les coopérants s'évertuent à transmettre leur modèle de développement à des populations qui n'en sont pas toujours demandeuses.

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De Boeck et Devisch

Argent, capital, marchandises, consommation, compétition, plus-value, croissance, notion linéaire du temps (minutage, planification, prospection), ... sont autant de variables-clés des théories occidentales du développement qui induisent des mécanismesdétachant l'individu de sa culture profonde tout en le transformant en un être de besoins et de dépendances sans fin. Paradoxalement, ce concept de développement prétend fournir une réponse aux problèmes et inspirer des stratégies. Mais en même temps, cette vision urbaine occidentale prive de vastes groupes humains de leur sagesse, de leurs richesses culturelles et matérielles au profit d'une minorité. En d'autres mots, l'idéologie du développement fait partie du problème, étant donné qu'elle transforme fondamentalement la façon dont l'individu ou le groupe se situe par rapport à l'environnement, au temps, aux autres, à la qualité de vie, aux services, aux choses et aux rapports sans valeur marchande.
Afin de dépasser pareille approche normative, dualiste et en miroir de l'Autre, il est essentiel de ne pas seulement s'interroger sur le sens, la forme et le contenu des projets de développement, mais aussi de faire une analyse en profondeur du donneur traditionnel, à savoir l'Occident et son impérialisme culturel. Il nous reste à décoder, voire à dénoncer l'image ethnicisée et fantasmatique projetée sur l'Africain par l'Occidental qui, faute de pouvoir aujourd'hui se profiler comme surcivilisé, se présente comme l'ambassadeur de la technologie dispensatrice de richesses. Cette identification est alimentée, par exemple, par les mythes de la troisième révolution industrielle issue des possibilités fabuleuses de l'électronique.

L'hégémonie

économique: un paradigme relatif

Avec la faillite de la politique de "l'ajustement structurel" en Afrique, une attitude différente s'impose (cf. Africa seminar, Maastricht, 1990). Comme le formulent Azoulay et Dillon (1993:7), "l'hégémonie théorique et politique de la problématique de l'ajustement structurel a été totale et aucune alternative n'a pu émerger véritablement et acquérir le crédit nécessaire pour infléchir ou transformer la nature des politiques mises en oeuvre". Une étude anthropologique du contexte culturel des systèmes d'action locaux, menée en profondeur, prétend être capable, premièrement, de déterminer un certain nombre de facteurs culturels pouvant soit stimuler, soit freiner le développement humain, social, culturel ou économique, et deuxièmement offrir des voies alternatives pour des actions de transformation et d'émancipation à partir de dynamiques culturelles bien 14

Introduction

spécifiques pour telle ou telle activité ou catégorie de la population. Or, dans la pratique, technocrates et économistes ne souscrivent qu'à leur conception du développement socio-économique et à des projets à court terme d'assistance technique. Ils ne tiennent pas compte des perspectives ouvertes par les recherches des anthropologues. Le mur de mésentente entre les deux parties est largement dû à l'idéologie du développement épaulée par "l'économie comme science morale et politique" (Hirschman 1984, voir aussi Hill 1986, Van den Breemer, Van den Pas et Tieleman 1991) qui n'a cessé d'avoir le dessus sur les discours en faveur des ressources humaines ou culturelles.
On peut reprocher aux anthropologues de ne pas s'être attelés à l'analyse du développement. Or l'Association euro-africaine pour l'anthropologie du changement social et du développement (APAD), créée en 1990 et comptant quelque 500 adhérents, vise à y suppléer. Mais avant la création de ce centre de recherche, la plupart des anthropologues, faute de s'être impliqués, n'ont pas été à même d'offrir une approche opératoire, notamment du développement autocentré. Ils ne souhaitaient pas s'inscrire dans des programmes à court terme liés à des objectifs interventionnistes et certains d'entre eux manquaient peut-être d'outils conceptuels pour le faire. Le fait qu'ils ne s'impliquent pas, par exemple, dans l'étude de l'alimentation tient à la fois à un certain dédain académique et à une attitude critique qu'ils affichent face à l'idéologie du développement (Schneider 1988). En outre, ils favorisent l'étude holistique de la culture comme iin tout intégré et de la société dans son fonctionnement optimal. L'étude des situations de crise, tout comme des problèmes de disette ou de violence, par trop longtemps ne cadrait pas avec le projet anthropologique en ce qu'il visait à rendre une image quelque peu esthétisante des sociétés africaines, en compensation des inacceptables discours (post)coloniaux et des préjugés modernistes (Hastrup 1993). Qui plus est, étant en majorité des hommes, les anthropologues jusqu'il y a peu n'ont que rarement consacré des études approfondies à l'alimentation dans les sociétés africaines où celle-ci relève du domaine féminin. Nombre de recherches récentes sur la problématique de l'alimentation (telles que Huss-Ashmore et Katz 1990, Kotler 1990, Whiteford et Ferguson 1991) accusent une absence totale de référence au contexte anthropologique.

La monographie anthropologique, quant à elle, même dans ses parties portant sur la production agricole et les activités ménagères, a tendance à déblayer tout un univers culturel dans la logique propre aux données mêmes très différentes du regard et de l'idiome scientifiques des écono15

De Boeck et Devisch

mistes ou des agronomes. Adoptant chaque fois la perspective de la culture hôte, l'anthropologie africaniste contemporaine privilégie l'intérêt porté non pas tellement à un ordre de faits dits objectifs et réplicables, mais à des logiques d'action, des événements, des processus génératifs issus de ressources culturelles et sociales très enfouies dans l'habitus (Bourdieu 1980) et le non-dit. L'attention n'est plus tellement portée vers un ordre de la (re)production, ni vers des formations discursives homogènes et réplicables. L'anthropologie ne décante donc guère des variables et une logique opérationnelles pour des économistes et des technocrates. Ces derniers en sont venus à rejeter les écrits anthropologiques comme des distractions élitistes. Et cela, paradoxalement, en dépit du besoin criant de modèles explicatifs pertinents pour la compréhension de la résistance au développement exogène (Koenig 1994, Torry 1994). Les décideurs politiques, les Organisations Non Gouvernementales et les sciences de développement en sont arrivés à un consensus, à savoir qu'il faut tenir compte de la culture locale, à la lumière de laquelle il s'agit à chaque fois de déterminer à quel niveau et comment procéder (Fabrizio 1994, Poncelet 1994). Cet ouvrage présente des études de cas couvrant une grande partie de l'Afrique intertropicale: le Burkina Faso, la République centrafricaine, le Kenya, le Mali, le Rwanda, l'Uganda, le Zaïre, la Zambie et le Zimbabwe. Ces analyses partant des pratiques quotidiennes entendent enrichir la connaissance des logiques d'action en jeu dans les perceptions, les expériences et les réponses d'acteurs locaux face à la problématique de l'alimentation. Ces contributions offrent un regard critique sur l'impact des projets de développement exogène sur la dynamique sociale, la croissance démographique, l'environnement et plus particulièrement sur l'alimentation. Le fait de se montrer concerné par ce qui se passe au niveau local n'implique aucunement que l'on aspire à idéaliser les communautés traditionnelles, leurs stratégies de production et leur éthique sociale. Par ailleurs, nombre de ces communautés locales en Afrique ne correspondent plus du tout à l'image idéalisée évoquée par des ethnographies classiques: les Nuer et les Dinka du Soudan, par exemple, représentants du pastoralisme traditionnel à en croire les annales académiques africanistes, ont de nos jours par la force des choses rejoint le Sudan people 's liberation army pour mener une guerre acharnée qui dépasse le niveau régional, voire national (Johnson 1994). Les cultures locales sont de plus en plus victimes des aléas et des bouleversements qui frappent l'Afrique entière dans ses 16

/lItroductioll

systèmes politiques tant traditionnels que modernes, dans ses moyens de production et dans ses dynamiques sociales et culturelles. C'est dire qu'une analyse valable de la problématique de l'alimentation nécessite différentesapprochesà plusieursdimensions sociale, culturelle, rituelle et aux échelles régionale, nationale ou supranationale. Les problèmes alimentaires et leurs solutions impliquent un ensemble d'enjeux politiques et économiques aux niveaux national et international. Songeons, par exemple, aux conséquences commerciales des comportements des bourgeoisies nationales ou des messages publicitaires des médias qui propagent et légitiment la consommation ostentatoire et l'alimentation industrielle. Le choix de secteurs et de régions pour les grands projets de développement agricole, routier, commercial ou industriel relève d'agendas politiques plutôt que des possibilités endogènes. Y intertèrent les hégémonies économiques internationales au détriment du développement autocentré.

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Étant donné les contextes globaux de mutation, il est dès lors clair que les'conclusions des analyses socioculturelles présentées ici ne peuvent être considérées comme définitives, voire pertinentes pour d'autres contextes. D'ailleurs, elles ne se formulent pas en termes d'actions politiques à entreprendre. Il s'agit pour la plupart d'études anthropologiques issues d'une observation participante au sein d'une communauté locale. La contribution de ce livre réside dans la confirmation de la complexité et de la diversité des pratiques, des perceptions et des réponses en matière d'alimentation et de famine. Le livre s'inscrit en porte-à-faux face à ces nombreux discours d'experts décrivant, par exemple, la famine où que ce soit comme un phénomène uniforme et universel, malgré les divergences apparentes dans l'espace et le temps (Dirks 1980). Les contributions de cet ouvrage ne se laissent pas saisir uniquement par les catégories combien larges de besoin, de rationalhé marchande, d'efficacité, de PNB. Elles démontrent qu'une macro-perspective ne peut éclipser le caractère spécifique des connaissances, de la perception et de l'expérience des producteurs d'alimentation au niveau local (voir De Boeck 1993, De Waal 1989, Downs, Kerner et Reyna 1991). L'étude du mode de vie de ces acteurs locaux permet de voir combien les préférences alimentaires et les conceptions de faim ou de satiété peuvent différer d'une culture à l'autre, voire même à l'intérieur d'un même écosystème. En ce sens, l'approche anthropologique contribue à une remise en cause des modèles de développement, de modernisation et de changement social conventionnels et prédominants, aux relents ethnocentriques, elle permet une réorientation "des formes alternatives de développement vers des alternatives au développement" (Escobar 1991:675). 17

De Boeck et Devisch

Études anthropologiques de l'alimentation
Rares sont les approches des logiques d'action endogènes, portant donc sur la perception et les réponses des acteurs locaux, face à la problématique de l'alirpentation. Aux yeux de Mary Douglas (1982:123), l'alimentation est apparemment un "fétiche tellement aveuglant dans notre culture" que jusqu'à tout récemment, des thèmes comme la nourriture, la faim, la famine et la sous-alimentation n'étaient guère abordés autrement que sous un angle matérialiste. L'approche prédominante reflète le discours économique, écologique et politique en vogue, tout comme ses regards conventionnels et par trop souvent condescendants. Certaines études anthropologiques ont, elles aussi, contribué à ce discours prédominant qui aborde la question alimentaire en termes de besoin, de profit et d'efficacité. Ces études privilégient les aspects économiques et agricoles ou la perspective bioécologique au détriment du culturel. Elles analysent les causes et les remèdes de la famine en termes du rôle réservé au marché externe, ainsi que de stratégies commerciales, de gestion et d'intervention de l'État et d'introduction de productions vivrières plus rentables et moins exposées aux aléas du climat ou de l'écosystème (voir Shipton 1990). Il y a eu quelques analyses de la première heure, centrées sur les aspects économiques, écologiques et sociobiologiques touchant à l'alimentation. Ces études, réalisées durant l'âge d'or du colonialisme et adoptant la méthodologie fonctionnaliste, furent inspirées par la volonté coloniale de s'atteler à fond au "problème de l'alimentation africaine traditionnelle" (Boyd 1936) en vue de transformer l'attitude locale vis-à-vis de la production et de la consommation de nourriture. Il s'agissait "de combattre la sous-alimentation, les maladies et le médiocre état de santé, de sorte que l'efficacité individuelle et collective soit améliorée" (Boyd 1936: 145)1. Depuis lors, un certain nombre d'anthropologues ont continué à analyser l'alimentation en termes d'adaptation biosociale et écologique (voir Harris 1986, Rappaport 1968). Cette approche reste toujours en vogue dans certains domaines spécifiques de la recherche, comme par exemple l'anthropologie physique des chasseurs-collecteurs (Draper 1977, Lee et Devore 1976, Truswell 1977, et la contribution dans ce volume de Pagezy). Quoique d'orientation différente, certaines études précoces en anthropologie psychologique ont porté sur l'alimentation et la faim. Dans son analyse de la faim à Alor (île des Indes orientales), Dubois (1944) a 18

Introduction

adopté en fait la perspective à la mode de "culture et personnalité", à savoir la question de l'impact du sevrage sur la formation psychodynamique de l'enfant et de la personnalité adulte. Holmberg (1950) et surtout Schack (1971), de leur côté, se sont intéressés aux dimensions psychologiques et sociales de la sensation de faim respectivement chez les Siriona de la Bolivie et les Gurage de l'Ethiopie. Des anthropologues britanniques se sont attardés aux dimensions culturelles et rituelles de l'alimentation et de la faim, tels que Fortes (1936) au nord-ouest du Ghana, ainsi que Richards (1932, 1939). Dans ce domaine, l'oeuvre de Richards (révisée et approfondie par Moore et Vaughan 1994) sur l'alimentation des Bemba de la Zambie est tout à fait exceptionnelle, par le fait qu'elle dévoile très clairement combien en ce domaine les Bemba mettent sans cesse en relation le physique et le symbolique. Bien que pleinement issue du paradigme fonctionnaliste de l'époque, l'oeuvre de Richards préfigure beaucoup de thèmes devenus, bien plus tard, centraux dans les approches de l'alimentation (Curtin et Heldke 1992), Ces approches, d'orientation culturelle et symbolique, considèrent la nourriture, sa production, sa préparation, sa consommation et les tabous alimentaires comme contribuant intimement à définir l'identité culturelle et les rapports que le groupe des commensaux établit avec le monde et les autres. Dépassant l'analyse de l'alimentation comme marque de différenciation sociale et d'attachement aux traditions, certaines études explorent les capacités que réservent les modes nouveaux d'alimentation pour signifier, structurer et transformer tant les rapports de génération et de sexe, que la personnalité, la position et les valeurs sociales, ainsi que les processus de (re)production du pouvoir et de régénération socioculturelle. En outre, l'alimentation contribue à rythmer le temps2, Plus récemment, Descola (1986) et Hugh-Jones (1979) ont combiné l'analyse symbolique de la production alimentaire et de la consommation de nourriture avec une approche structuraliste du rapport qu'une population entretient avec son environnement. Les auteurs traitent; chacun à sa façon, de la production, de la consommation, de la transformation et de l'échange de nourriture au niveau du cercle domestique et de la lignée en relation avec la régénération aussi bien physique que sociale du groupe. Ces études envisagent l'écologie, la production vivrière comme un tout intégré par le biais de la cosmologie et de la division sociale du travail. Ce point de vue symbolique se complète d'une interprétation psychologique dans l'oeuvre de Kahn (1986), ainsi que de Young (1971), portant sur l'alimentation et la faim respectivement chez les Wamira en Nouvelle-Guinée et aux lies Goodenough en Mélanésie. Ces deux auteurs suggèrent que le souci de la 19

De Boeck et Devisch

nourriture recèle en fait un mécanisme psychologique de défense contre une situation risquant d'échapper au contrôle social.

Plus récemment, la connaissance des dimensions psychologiques de la faim a été approfondie par Fajans (1983, 1985:378-380), qui montre comment en Nouvelle-Bretagne "la faim" est au coeur du vocabulaire émotionnel des Baining pour faire face aux menaces de la cohésion sociale. Elle met en relief combien des liens avec les autres se renforcent ou se refont par l'échange de nourriture. De façon parallèle, les données de Scheper-Hughes (1988, 1992) sur la médicalisation de l'expérience et de la signification de la faim parmi les coupeurs de la canne à sucre brésiliens établissent un rapport entre les propos médicaux et l'économie politique. Son analyse s'inscrit dans un courant qui entend mettre la dynamique socioculturelle de l'alimentation et l'expérience de la faim en rapport avec des notions d'affect, de sujet et d'expérience corporelle (voir De Boeck 1994, Munn 1986, Schmoll 1993). L'alimentation et le corps social

Des études récentes illustrent combien l'alimentation ne cesse de mobiliser, d'entretenir et de transformer des processus socioculturels et
des espaces moraux.

"Les gens se servent de la nourriture non seulement pOUfsouligner de manière symbolique combien des catégories ne cessent de changer, mais aussi pour créer des catégories distinctives. La nourriture est un agent capable de générer et de transformer maints aspects de la vie: elle peut exprimer et corroborer des liens de parenté, instaurer des pouvoirs ou du prestige, créer des relations sociales, effectuer un contrôle soci~l, participer à la formation de la personne ou des aspects de l'identité, et finalement servir d'agent dans des rites de passage, des célébrations et des mythes" (Fajans 1988:143-44, notre traduction). Plusieurs contributions dans ce volume relèvent d'une pareille approche. Celle de De Boeck examine les dynamiques culturelles de la faim à l'intérieur du champ des pratiques et des expériences alimentaires des Luunda au sud-ouest du Zaïre. Il démontre combien leurs perceptions et attitudes vis-à-vis de la nourriture et de la faim expriment beaucoup plus qu'une pénurie alimentaire. La faim y représente un indicateur à la fois physique et cosmologique de relations sociales perturbantes. Lorsque, 20

11Itroductiofl

selon l'expression luunda, "la faim fait le tour du pays", elle circule de village en village selon un mouvement inverse à la circulation des aliments et des femmes à marier (deux forces de vie) lors des transactions matrimoniales. La faim est aussi vue comme un idiome transformateur à même de redéfinir une certaine anomie, car il ouvre les cycles matrimoniaux endogames ou fermés, à des circuits de réciprocité élargis entre générations et incluant un plus grand nombre de groupes. A la différence des coupeurs de canne à sucre brésiliens (Scheper-Hughes 1992) qui, pour éviter toute interférence fâcheuse avec le pouvoir politique, expriment les symptômes de leur faim en termes de pathologie individuelle et d'angoisse, les Luunda situent les origines de celle-ci dans le corps social: elle représente le symptôme des tensions entre le repli nécessaire du foyer sur soi et l'ouverture vers l'extérieur des circuits de réciprocité, entre les principes agnatiques et utérins de (re)production, entre les donneurs et les preneurs d'épouses, entre les consanguins et les affins, ainsi qu'entre les hommes et les femmes dans la division sexuelle du travail. Les métaphores du flot et de la circulation, caractérisant la force vitale stimulée aux niveaux physique et social par l'alimentation et l'échange de boisson, sont également centrales dans les deux autres contributions. Il y a d'abord l'étude que de Lame consacre aux différentes boissons, alcoolisées ou non, au Rwanda rural d'avant les événements sanglants de 1994. De façon détaillée, elle montre comment la classification, la production et les habitudes de circulation et de consommation des différents liquides et boissons sont à la base d'un univers social idéal fondé sur l'imbrication subtile entre, d'une part, les rôles déterminés et différenciés selon le sexe et les obligations de solidarité et, d'autre part, toute l'attention portée à l'intégrité personnelle. L'analyse de Grootaers des méthodes agricoles précoloniales en pays zande dans le sud-est de la République centrafricaine montre que ce n'est pas tant la circulation des aliments que bien celle des espaces cultivés et des villages agricoles qui crée un espace moral cristallisant ou définissant les relations de réciprocité, la distribution des tâches et les conclusions de mariage. L'identité culturelle et l'autodétermination des Zande dépendent donc de la mise en place, de la circulation et de l'expansion de l'espace cultivé. Plusieurs autres contributions du présent volume illustrent combien une approche non ethnocentrique et d'inspiration anthropologique de la problématique alimentaire permet d'être attentif aux enjeux de la société dans son ensemble et de porter un regard, dans une microperspective, sur les dynamiques des individus au niveau des maisonnées. Bien avant, 21

De Boeck et Devisch

Guyer (1981) avait déjà démontré que la maisonnée n'est pas une unité monolithique, mais qu'au contraire les membres ont souvent des intérêts différents et développent des projets spécifiques. Tout en prenant en compte les effets du travail migratoire des hommes et de leur contribution financière, Guyer était à même de définir sous un angle nouveau le concept de maisonnée dont la gestion est assurée par la femme mariée. Comme Pottier le remarque dans ce volume, la dynamique des processus quotidiens entre et à l'intérieur des maisonnées, de nature complexe et en constant changement, ne se trouve toujours pas suffisamment intégrée dans la réflexion analytique relative à la problématique de l'alimentation. L'importance de ce niveau d'analyse est bien montrée par la contribution de Pagezy sur l'évolution du travail migratoire dans les communautés de pêcheurs baOto près du lac Tumba au nord-ouest du Zaïre, lequel, de saisonnier, est devenu permanent. Ce changement a eu un impact négatif sur la situation alimentaire de la maisonnée. Par ailleurs, l'analyse de Pagezy est de celles qui ont tendance à baser l'étude de la maisonnée sur des modèles exclusivement économiques. Pareilles études invitent à une approche complémentaire, davantage anthropologique pour mettre en évidence la dimension morale spécifique à la maisonnée en tant qu'unité de redistribution et de réciprocité. L'étude de De Boeck, par exemple, va dans cette direction en montrant combien la maisonnée fonctionne comme l'unité primordiale de réciprocité physique et sociale. Une constante dans les différentes contributions est la conviction qu'une approche de J'alimentation aux niveaux des acteurs individuels, de la maisonnée, ou du groupe local, offre la possibilité, comme J'observe Jonckers, d'opérer une "mise en relation de domaines habituellement disjoints". Dans son inventaire des principales contraintes en rapport avec J'alimentation, Pottier examine brièvement un certain nombre d'entre elles (à savoir l'identité sexuelle, la séniorité, la mobilité sociale, les échelles de revenus, le prestige social, les relations de parenté et de solidarité, la structuration et l'emploi du temps et de l'espace), et il démontre l'importance d'une bonne conception analytique des connexions entre ces facteurs. Lorsqu'un programme de développement contient un parti pris sexiste erroné, cela peut avoir des conséquences fâcheuses dans beaucoup d'autres domaines, car l'identité sexuelle est une des clés de voûte de J'organisation socioculturelle. Quant à cette dimension, dans quasi toutes les études réunies dans ce volume (De Boeck, de Lame, Jonckers, Pagezy et Pottier), il apparaît combien la pénurie d'aliments constitue un foyer majeur de tensions dans les systèmes alimentaires africains, autant que de "J'arraisonnement des femmes" (Mathieu 1985).
22

Introduction

Plusieurs contributions étudient les conséquencesnéfastes des programmes de développement aveugles à l'ordre sexuel (par exemple, en rapport avec la participation à la vente au marché, comme Pottier le souligne). Trop souvent, ces programmes ignorent la division sexuelle du travail en vigueur dans le groupe concerné, qu'il s'agisse du travail aux champs ou au village, tout comme ils ne tiennent pas compte des relations entre hommes et femmes dans le domaine public et privé, ni des conceptions locales de la production et de la consommation de nourriture, qui sont étroitement liées aux conceptions de la procréation physique et de la reproduction sociale (Andersen 1994, Ferguson 1994, Mies et Shiva 1993). Dans le présent volume, Pagezy, par exemple, analyse les effets de la promotion et de l'introduction de la bouillie de maïs, mélangée avec de la farine, comme nouvelle source nutritive dans le cadre d'une campagne d'éducation nutritionnelle. Comme la farine importée, distribuée par les missionnaires, n'arrivait guère que dans quelques villages et comme il n'y avait pas assez de moulins mécaniques, la campagne a suscité une expansion de la culture du maïs, mais aussi une augmentation considérable de la charge de travail pour les femmes. Les foyers qui avaient accès à la farine se trouvaient désormais plus dépendants et vulnérables au niveau économique. L'analyse de la situation alimentaire chez les Minyanka du Mali amène Jonckers à considérer que "si jusqu'à présent les populations assurent leur subsistance, c'est peut-être parce que les domaines féminins ont été peu touchés par les projets dits de développement". Spécificité culturelle, alimentations et hégémonies économiques

En raison de l'intérêt qu'ils portent à comprendre combien une culture donnée inspire - de façon latente, inavouée, imperceptible et en interrelation - le choix de l'alimentation, les formes et pratiques de commensalité, la diète, les modes de production des aliments, la division sexuelle du travail ou le calendrier du travail, etc., nombre d'anthropologues, d'orientation plutôt culturelle, se voient critiqués pour leur fascination par les structures symboliques et les logiques sociales. II est sous-entendu que pareilles approches s'occupent de mondes idéaux ou chimériques et même embellissent la dure réalité de la quête quotidienne de nourriture, voire de la famine à travers le monde. La culture ne serait pas un facteur pertinent au moment de résoudre la famine ou de développer des stratégies d'assistance ou des dynamiques de mobilisation devant permettre aux sujets 23

De Boeck et Devisch

concernés de faire face eux-mêmes à pareille crise et de s'en remettre (voir Mennell, Murcott et Van Otterloo 1992:34).

Malgré cette critique, l'attention scientifique des chercheurs dans le domaine alimentaire semble évoluer des approches imposées d'en haut vers des études plus participatives et sensibles aux spécificités culturelles (voir Cernea 1991, Chambers 1983, Chauveau 1991, Gow et al. 1989, Moock et Rhoades 1992, Pottier dans ce volume). Les anthropologues n'ont cessé de critiquer la tendance à fonder toute compréhension du développement sur les conditions économiques, ou à réduire le développement au progrès économique sans égard pour les déboires sociaux et les heurts culturels perturbant la perception qu'une communauté a d'ellemême, son expérience et son attitude face à l'alimentation, la faim et la famine, ou sa conception de ce qu'est "bien vivre" (Baré 1987, Chauveau 1994, Hobart 1993, Vachon 1991). L'ouvrage de Cernea (1991) - anthropologue et conseiller en sciences sociales de la Banque mondiale - "a vite
été considéré comme une référence en matière de réflexion sur l'aide au 'développement rural''', nous dit Baré (1994: 129). Cet ouvrage traite des variables socioculturelles locales, susceptibles de conditionner la politique de développement: "il est intéressant de lire sous la plume d'un conseiller de la plus puissante institution multilatérale du monde en matière d'aide au développement qu"aucune théorie générale du développement induit' (via l'aide économique par opposition à un développement endogène) 'n'a Jamais été articulée' ..., 'qu'une inattention totale aux dynamiques sociales a été un trait inhérent et endémique aux modèles éconocratiques et technocratiques' et que 'le résultat final s'est toujours vengé de cette inattention' ...; ou encore que 'l'injection de ressources financières massives n'aboutit [dans ces conditions] qu'à un édifice précaire' ..." (Baré 1994).

L'échec incontestablede la politique appliquéejusqu'à présent mène de plus en plus de chercheurs à reconnaître l'intérêt d'un regard plus holistique et intégré de la problématique de l'alimentation, incorporant les différences culturelles, les facteurs sociaux et les interprétations locales de l'alimentation et de la faim'. Certaines de ces études nous apprennent de façon convaincante qu'en temps de famine, les gens ne se préoccupent pas autant de l'inanition que de la survie culturelle, tandis que d'autres études sur les aliments dits traditionnels et sur les interprétations culturelles de l'environnement, ainsi que sur l'usage et la gestion des ressources de 24

/Iltroductioll

l'écosystème (Box 1989, Croll et Parkin 1992, Van der Ploeg 1989, Visser 1977, Von Oppen 1991) ont montré qu'il faut nécessairement tenir compte de la culture pour expliquer l'attitude locale vis-à-vis des innovations agricoles ou des changements alimentaires. Toutefois, Pottier dans sa contribution remarque à juste titre que les approches culturelles de l'insécurité alimentaire, même traduites en termes de politique nutritionnelle, n'auront que peu d'effets aussi longtemps qu'elles ne seront pas prises en compte au niveau le plus élevé de la gestion politique. Aussi beaucoup de scientifiques sont-ils persuadés de la nécessité d'une approche endogène, et aspirent-ils de plus en plus à intégrer les unes aux autres les données locales et globales de la problématique de l'alimentation (voir Gittinger, Leslie et Hoisington 1987, McMillan 1991). De nos jours, il existe déjà toute une bibliothèque d'ouvrages sur la problématique de l'interaction entre les program~es d'aide au développement imposés d'en haut, d'une part, et les logiqùes 'culturelles locales, de l'autre (voir Arnold et Nitecki 1990, Richards 1985, Warren, Slikkerveer et Titilola 1989). La plupart des études citées ci-dessus témoignent de l'effort d'intégrer au niveau de l'analyse tant les critères économiques à grande échelle que les variables culturelles locales. S'il est vrai qu'on est en train d'arriver à un consensus autour d'une politique plus intégratrice, il reste que dans la pratique du développement cela s'avère assez difficile à réaliser. Baré (1994:132) soulève un problème central de cette approche intégratrice, pluridisciplinaire et interculturelle: "Les politiques publiques de différents pays dépositaires de sphères d'influence 'outre-mer' ont confronté de longue date, avec des fortunes diverses, projets de développement rural et experts de disciplines parfois hybrides relevant des sciences sociales, parmi lesquels, il est vrai, on compta peu d'anthropologues. Ces expériences ont généralement débouché, pour autant qu'on puisse en juger vu leur volume et leur hétérogénéité, sur des considérations critiques assez proches de celles qui déclenchèrent l'entreprise ici commentée: le caractère 'vertical' de l'aide, l'absence de maîtrise des chercheurs en sciences sociales quant à la formulation des projets..., le caractère non cumulatif des évaluations et donc une incapacité congénitale à l'auto-correction, enfin l'indifférence aux données propres aux populations concernées. Cependant, au cours de cette histoire déjà longue, fonctionnaires et chercheurs parlaient-ils de la même chose". 25

De Boeck et Devisch

En effet, les points de départ et les horizons épistémologiques et théoriques étant si divergents, à quel niveau les regards des sujets concernés et des experts agronomes, économistes et anthropologues peuvent-ils se rejoindre? Beaucoup d'anthropologues pourraient partager les propos de Richards (1986:3) que l'agriculture fait partie d'un champ social et culturel bien spécifique et qu'elle est enracinée dans une histoire et une écologie déterminées. Les acteurs devancent en expertise les "experts" étrangers. Néanmoins une approche globalement culturelle, combinée avec un regard endogène à la base est chose tout à fait exceptionnelle dans les études d'orientation économique. Ce qui est fonctionnel au niveau local n'est pas toujours réalisable, d'un point de vue économique, au niveau national ou international. Et de plus, les interprétations variées, voire contradictoires de l'importance de la culture ou de ce qu'est la culture, empêchent souvent l'intégration des données locales dans les projets de développement. Dans la brève histoire de l'anthropologie, la notion de culture, définie sous des angles divers inspirés par des perspectives méthodologiques différentes et par les préoccupations variées de cultures particulières, n'a cessé de susciter des controverses entre anthropologues eux-mêmes. Ce flou est pour les économistes source d'irritation et de frustration, puisqu'il vient brouiller la relative transparence caractéristique des analyses économiques et le caractère univoque des notions et des modèles qui y sont appliqués. Tollens, agro-économiste et directeur d'une étude récente sur l'alimentation à Kinshasa (Goosens, Minten et Tollens 1994), fait remarquer dans sa contribution au présent volume qu'au regard habituel des économistes, "le culturel n'est que l'emballage et on peut l'enlever pour aborder l'essentiel, qui est la rationalité économique".
Comme indiqué ci-dessus, l'analyse culturelle globale comporte des contraintes et des exigences spécifiques. Il y a d'abord la particularité de chaque contexte local et la complexité des liens réciproques établis par les acteurs locaux entre les différents facteurs socioculturels: songeons à la division sociale du travail, aux droits d'usage, au partage des revenus, à la propriété des outils. Il y a en outre les liens entre ces facteurs et les variables économiques et écologiques. L'analyse approfondie des réalités socioculturelles et de la façon dont celles-ci changent requiert un regard aussi bien diachronique que synchronique de la dynamique culturelle. Le point de vue de l'anthropologue ne s'acquiert qu'à travers la participation bienveillante et l'examen lent et complexe des rationalités propres aux acteurs avec lesquels il chemine pour un certain nombre d'années. Les informations fournies par de telles recherches s'avéreraient précieuses 26

Imroductioll

pour l'élaboration de stratégies alimentaires, adaptées à la culture en question. Bien qu'elles soient d'une applicabilité peu quantifiable et sans doute difficilement reproductible dans d'autres contextes, ces études peuvent dégager des paradigmes utiles.

L'économiste ou l'agronome n'est pas uniquement mal à l'aise face à l'approche qualitative et très contextuelle de l'anthropologue, il est en outre dupe d'une image périmée d'une anthropologie caricaturale qui situerait les communautés étudiées dans une temporalité sui generis, hors des évolutions (supra)nationales, leur niant toute aspiration au modernisme. Et Tollens de dire: "Une des frustrations des économistes confrontés aux anthropologues est le fait que ces derniers ont une prédilection pour les sociétés traditionnelles. Leur analyse repose souvent sur la description d'une société primitive qui n'a pas ou pas encore été influencée par ce qu'on appelle les temps modernes, c'est-à-dire la ville, les médias, la société de consommation". Il faut dire que les anthropologues, eux aussi, ont souvent une image stéréotypée de l'économiste. Baré (1994:135) en témoigne: "Chaque catégorie en cause a tendu à assigner à l'autre une
position stéréotypée

- les

uns, pour faire bref, étant les brutes des autres,

qui sont les poètes des premiers. A la condescendance des uns vis-à-vis des économistes, ces Diafoirus du monde moderne, condescendance fondée sur la revendication d'une scientificité pourtant pas toujours très fondée, répond la répulsion des autres envers des rêveurs incapables de faire une addition...". Or, l'image stéréotypée de l'anthropologie comme étant une étude romantique et plutôt superflue de communautés isolées du progrès économique n'est plus du tout d'actualité. Comme l'a souligné Fabian (1983),
le temps

- tout

comme la langue et l'argent

- sert

de vecteur à l'individu

pour définir le rapport qu'il entend établir avec d'autres. Le temps de la productivité économique moderne et singulièrement de l'économie de marché est celui de la planification linéaire et cumulative, où chaque instant doit être au maximum de sa rentabilité. Mais par ailleurs cette même perspective temporelle renforce les relations de pouvoir et de domination de ceux qui ont la maîtrise de la gestion planifiée, ainsi que des ressources ad hoc par rapport à ceux qui en subissent la loi. Dès lors la question se pose de savoir comment cette économie peut se concilier avec les particularités propres aux civilisations autres, telles que celles de l'Afrique noire et dont parlent les études anthropologiques. L'image que nombre d'économistes se forment de l'anthropologie comme une étude de communautés traditionnelles et de cultures intactes (image qui en évoque
27

De Boeck

et Devisch

une autre, parallèle, de l'anthropologue comme un rêveur nostalgique, étranger à ce monde) en dit peut-être plus sur la cosmologie politique et la foi aveugle en le progrès caractéristique des planificateurs et des économistes, que sur le dit anthropologue déniant à autrui l'équanimité. Il suffit de vérifier les titres des études africanistes parues au cours des dernières décennies pour constater combien les réalités africaines en évolution n'ont cessé de faire l'objet des recherches anthropologiquesafricanistes. Depuis quelque temps, comme le dit Moore (1994:126), l'anthropologue se rend très bien compte combien son regard n'est qu'une saisie momentanée. Les études contemporaines portent sur les processus de changement, de créolisation, d'hybridisation, de métissage, ou sur les néologismes culturels et les syncrétismes (Amselle 1990, Hannerz 1987, 1990). Parallèlement, nombre d'anthropologues abordent de plus en plus l'interaction entre les différents niveaux: local, régional, national et supranational. Depuis Wallerstein (1974, 1980, 1989, Hopkins et Wallerstein 1982, Shannon 1989) et Wolf (1982), par exemple, la world system perspective fait partie intégrante de la réflexion anthropologique. Wolf (1982) décrit les transitions et les différences entre le mode domestique (kin-ordered mode, avec ses phénomènes de mercantilisme), le mode tributaire (tirant donc ses revenus des tributs et des taxes) et le mode capitaliste, et il analyse comment l'introduction du capitalisme et de l'esprit de consommation de masse a créé deux classes différentes, à savoir une classe de propriétaires entrepreneurs et une classe d'ouvriers consommateurs, et cela par le biais de la commercialisation du travail humain. Ainsi, dans son étude de l'impact de l'expansion capitaliste sur les cultures dites traditionnelles, Wolf adopte un regard anthropologique au niveau local et à partir des acteurs locaux plutôt qu'à partir des politiques étatiques ou internationales. Les perspectives de recherche anthropologique ont été fortement influencées par les écrits de Wallerstein, Wolf et, en général, par les théories au sujet de la dépendance qui, aux années 70, réagissaient contre les idéologies de la modernisation à diffuser, ainsi que contre les vertus du capitalisme, vues toutes deux comme des instruments contre le sous-développement. Parallèlement aux études très critiques sur l'impact de la politique coloniale et de la représentation occidentale de l'Autre, l'anthropologie contemporaine est moins tentée par l'exotisme (voir Asad 1973, Mudimbe 1988, Said 1980, Twaddle 1992). La popularité de Foucault et des concepts Gramsciens comme hégémonie et contre-hégémonie dans le discours anthropologique postmarxiste reflètent le regard critique désor28

Introduction

mais porté sur les rapports de force entr~ le Nord et le Sud à l'époque postcoloniale. Au cours des deux dernières décennies, de plus en plus d'études anthropologiques se sont penchées sur l'impact que l'économie monétaire ou les politiques économiques (inter)nationales ont eu sur les économies locales en Afrique et leurs moyens de production4. La plupart des contributions de ce recueil reflètent toutes ces préoccupations et analysent la politique (post)coloniale et ses effets sur l'alimentation. Tandis que De Boeck se limite à dénoncer indirectement l'effet perturbant et aliénant de la contrebande de diamants sur le tissu socioculturel dans les villages luunda de la région frontalière entre le Zaïre et l'Angola, de Lame étudie de façon approfondie les perceptions locales de pénurie alimentaire dans le cadre plus large des interventions d'aide au développement, et analyse la façon dont les différentes boissons en milieu rural rwandais façonnent et expriment une articulation donnée entre des univers dits traditionnel et moderne. Grootaers s'attarde à l'impact de la politique agricole coloniale. Il montre comment les agronomes coloniaux français, tout comme les coopérants de nos jours, ont sous-estimé l'effet des pratiques et des significations culturelles sur la production agricole commercialisable. Son analyse illustre combien le système de (re)production zande ne se laisse pas conceptualiser ni diriger ou stimuler à travers des programmes et des concepts de besoin, de subsistance, d'excédents à vendre, ou de surplus. Pour sa part, Cornet nous offre une analyse historique détaillée de l'impact que le pouvoir colonial a pu avoir sur la vie rurale au Rwanda à l'occasion de son intervention lors de la famine de 1928 due à une sécheresse d'une exceptionnelle intensité. Celle-ci n'a pas seulement causé de graves perturbations dans les rapports d'autorité au sein de la société, mais a donné aux Européens, missionnaires et colons, une emprise beaucoup plus importante sur le jeu d'échanges et les relations de pouvoir. Y ont contribué aussi la mise en place d'un réseau routier et l'organisation plus systématique de marchés structurés et surveillés par les fonctionnaires coloniaux. Ce fut l'occasion d'obliger à cultiver du manioc et du café, en partie sur les terres réservées aux cultures traditionnelles, et cela par l'application de schémas mentaux européens de l'époque: plantations alignées, suppression des cultures associées. Ces multiples transformations ont ébranlé avec plus ou moins d'intensité la relation des paysans rwandais avec leur milieu et ont modifié le mode de survie mis au point au til du temps pour composer avec un contexte écologique fragile et une production précaire.

29

De Boeck et Devisch

Les contributions de Beke, Jonckers, Pagezy, Pottier et Sawadogo, et, à un niveau plus global, de Lapika, traitent toutes d'une façon ou d'une autre des paradoxes de la politique postcoloniale, tant nationale qu'internationale, et des programmes d'aide au développement. Lapika remarque que les interventions et les stratégies alimentaires internationales "ont privilégié un processus de développement capitaliste. Loin d'améliorer le bien-être des populations paysannes, ce développement a plutôt conduit ces dernières vers des monocultures destinées au commerce. Cette évolution allait de pair avec la disparition des réseaux de solidarité et de travail collectif des systèmes lignagers".
Ce point de vue est illustré par les contributions de Jonckers et de Sawadogo. Dans son analyse des développements dans la région cotonnière du sud du Mali, Jonckers montre comment cette région a connu un développement économique réussi suite à l'intensification de la production du coton et au maintien des cultures vivrières permettant l'autosuffisance alimentaire. Mais cette réalité en cache une autre: l'augmentation de la production de coton et la commercialisation du mil a entraîné une détérioration de la qualité de l'alimentation et ce à cause de la diminution des réserves de mil et de la sérieuse dégradation de l'environnement. Celle-ci est due entre autres au fait qu'on a négligé les modes de production et les systèmes d'exploitation locaux (voir aussi Camara 1988). L'analyse de Sawadogo se situe dans la même ligne que celle de Jonckers. Lui aussi aborde l'interaction entre les facteurs socioculturels et écologiques, et le caractère inapproprié des mesures imposées d'en haut. L'étude de Beke portant sur les effets que les sécheresses ont eus sur les Turkana, éleveurs nomades de bétail dans les régions arides au nord-ouest du Kenya, montre combien il est illusoire de croire que des pastoraux se convertissent facilement et définitivement en pêcheurs ou en agriculteurs. De ces contributions résulte clairement que toute intervention ou modification (qu'il s'agisse de l'introduction de nouvelles cultures, de technologies, de techniques agricoles ou de stratégies commerciales) n'a pas seulement un impact immédiat sur l'agriculture et les systèmes écologiques, mais de plus entraîne irrémédiablement des modifications significatives (et souvent regrettables) au niveau social et culturel: perturbation des comportements dictés par le rôle social, des structures d'autorité, des relations de solidarité entre familles, et diminution de l'autonomie par le fait que les participants au développement deviennent de plus en plus dépendants des marchés internationaux incontrôlables au niveau local. Si désastreux que soient ces effets rétroactifs d'une politique agricole inappropriée, dans la plupart des cas ils sont ignorés par les programmes de développement ou

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