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Altérité et travail social

De
246 pages
Ce livre propose une réflexion propice au débat. Ceci à partir d'une approche singulière des fondements mêmes de l'altérité, et d'une observation attentive de ce qu'elle entretient de si particulier entre le travailleur social et l'usager, mais aussi entre ceux qui composent l'environnement professionnel du travail social.
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titre 4 de couvAltérité et tavail scial
Le questionnement sur l’altérité conduit à s’intéresser à
ce qui est « autre » (alter) que « nous » (ego), à nos relations
avec lui, aux moyens de le connaître, à son acceptation en
tant qu’être diférent et la reconnaissance de ses droits à être
lui-même.
Le travail social trouve à la fois son origine et sa raison
d’être dans le creuset complexe de l’altérité. Il entraîne
chaque acteur dans des missions et des rôles multiples qui
s’entrechoquent et s’interrogent dans les entrelacs et les
complexités de « l’autre ». Gérard Lefebvre
Dans ce magma aux apparences souvent trompeuses,
le travail des uns et les attentes des autres s’activent et se
découvrent dans une quête permanente d’exister : maillage
fragile composé de rencontres, de projets, de réciprocités et
de reconnaissances. Altérité etCe livre propose une réfexion large et propice au débat.
Ceci à partir d’une approche singulière des fondements
mêmes de l’altérité, et d’une observation attentive de
ce qu’elle entretient de si particulier entre le travailleur travail social
social et l’usager, mais aussi entre ceux qui composent
l’environnement professionnel du travail social.
Gérard Lefebvre dirige le service départemental de prévention et de
protection de l’enfance au Conseil général du Pas-de-Calais. Il publie son
sixième ouvrage et nous invite ici à emprunter un itinéraire original composé
de mises en perspective philosophiques, d’observations, de questions et
de réfexions, le tout rythmé par une tonalité d’écriture volontairement
changeante et parfois décalée. Il est également engagé dans de nombreux
programmes de formation de travailleurs sociaux, et apporte sa contribution
dans diférents travaux de recherche et d’écriture.
Illustration de couverture : © Dan4 - Getty Images
ISBN : 978-2-343-05668-5 9 782343 056685
24 €
Gérard Lefebvre
Altérité et travail social













Altérité
et travail social





Gérard Lefebvre











Altérité
et travail social








































































































Du même auteur
chez L’Harmattan

Reconstruction identitaire et insertion,
coll. « Technologies de l’action sociale », 1998.

Récit d’adoption – du désert à la source,
coll. « Histoires de vie et formation », 2008.

Quelques considérations sur l’attente,
coll. « Questions contemporaines », 2010.

L’Aide sociale à l’enfance ; du compassionnel au professionnel,
coll. « Enfance, éducation et société », 2012.

Les Chemins du Silence
coll. « Questions contemporaines », 2012.

























































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05668-5
EAN : 9782343056685






L’autre est le seul moyen
d’être certain de sa propre existence.
Jacques Attali






















À l’intention du lecteur

Ce livre propose de voyager en traversant diverses
conceptions de l’altérité. Ceci en recourant aux fondamentaux qui ont
permis d’établir, de construire et d’interroger ce concept
spécifique, objet de tant de questions et sujet de tant d’attentions.
Cet itinéraire empruntera volontairement des chemins de
traverse, il s’aventurera sans jamais se perdre, dans quelques
élargissements de points de vue, avant de reprendre son cours
dans les méandres spécifiques et singuliers du travail social.
Tout au long de ce parcours, nous questionnerons l’altérité
dans ce qu’elle entretient de si particulier entre le travailleur
social et l’usager. Nous exposerons avec respect l’altérité, cette
déesse aux multiples miroirs qui n’en finissent pas de nous
renvoyer l’immense complexité des rapports humains.
Enfin, nous proposerons quelques fondements puisés sur des
éléments factuels d’ordre historique, qui nous rappellent à nos
désordres, à nos espérances, à nos doutes et à nos nécessaires
illusions humaines.


7



Prologue

Comme c’est étrange et tellement passionnant de rédiger les
premières lignes d’un ouvrage consacré à l’altérité.
Comme c’est étonnant de se voir prudemment quitter les
rivages du vacarme et de l’immédiateté pour se laisser attirer par
les lenteurs silencieuses de la dérive, comme pressé de voguer
vers une autre terre ; une terre faite de l’argile résistante des
mots, de la moisson fragile des émotions et de l’automne
éphémère des hypothèses, des supputations, des questions et des
postulats.
Comme c’est attirant de se retrouver face à soi-même et,
simultanément, se savoir livré à « l’autre », sans filet ni
protection, véritable naufragé volontaire qui accepte de dériver sur un
océan d’écume infini où il va falloir en permanence composer,
négocier, se protéger, se défier, pour oser sans cesse, pour oser
toujours et pour oser encore. Mais aussi pour savourer le plaisir
de se risquer imperceptiblement à avancer, à progresser, pour
finalement se rencontrer.
Les premiers mots d’un livre, c’est un peu comme la
première lueur d’une aube nouvelle qui s’offre en préalable aux
plus belles journées de nos vies ; une lumière hésitante, presque
blafarde, qui se prépare à émerger pour s’imposer
inexorablement, à mi-chemin entre la terre et le ciel, entre hier et demain,
entre les autres et nous.
Les premiers mots d’un livre sont comparables à ces instants
d’exception que nous guettons fébrilement à longueur de vie ;
nous les savons rares et éphémères, c’est pourquoi nous les
attendons avec une réelle impatience. La majorité de ces
instants revêt un caractère exceptionnel, précisément parce que
nous les avons partagés avec quelqu’un, ou bien encore parce
que nous les avons vécus en pensant à quelqu’un, ou pour
quel9
qu’un. Rien ou si peu de la multitude des actes de la vie ne se
réalise pour nous seuls. Rien, ou si peu, n’appartient qu’à nous,
juste à nous, seulement à nous.
Il y a nécessairement « l’autre » ; l’autre présent ou l’autre
absent, l’autre réel ou sublimé, l’autre incontournable ou
redouté, mais tellement présent de toute sa force d’être, de tout ce qui
nous unit, nous rapproche ou nous éloigne réciproquement.
Peut-on seulement écrire un poème, rédiger un livre,
composer une œuvre musicale ou réaliser une peinture ou une
sculpture, sans que nous abritions, cachée au plus profond de nous, la
discrète certitude de « l’autre » ?
A fortiori, peut-on exercer un des nombreux métiers du «
social » sans être en permanence interrogé et avide de l’autre ?
La suite se composera de saisons ordinaires laissant alterner
le désordre et la rectitude, l’évidence et l’incongruité, la
faiblesse de penser et la force incertaine d’écrire.
Sur ce chemin, comme sur tant d’autres, suis-je seul ?
Suis-je accompagné, devancé ou bien suis-je oublié ?
Qui me précède vraiment ? De qui suis-je l’ombre ? De
quelle lumière suis-je le reflet ? Qui décide ? Qui me domine et
qui domine l’autre ?
Faut-il que je le sache, ou que je l’invente jusqu’à m’en
persuader, ou bien faut-il que je m’illusionne jusqu’à m’en
convaincre, m’en excuser ou m’en désespérer ?
Rien n’est moins incertain, rien n’est plus précaire ;
Entre toi et moi, entre nous, entre moi et eux, entre nous et
eux...
Du « Je » jusqu’à « nous », marcheur infatigable sur des
chemins étranges ; promeneur hésitant qui découvre des routes
inattendues pavées de vieilles pierres luisantes et qui abritent
avec une rare fidélité les aléas, les moindres doutes et les
milliers de questions en attente laissées désespérément sans
réponse. En équilibre incertain, nous écrivons nos altérités dans
l’immensité des incertitudes, et nous les découvrons
malicieu10
sement nichées au beau milieu de la plus insignifiante de nos
rencontres.
Le travail social trouve à la fois son origine et sa raison
d’être dans le creuset complexe et infini de l’altérité. Il engage
implicitement tous les acteurs dans des missions multiples et
variées qui s’entrechoquent dans les entrelacs et les complexités
de « l’autre ». Dans ce magma aux apparences souvent
trompeuses, le sens même du travail de chacun se génère et se
découvre dans le brouhaha insistant issu d’une quête permanente
d’exister ; maillage fragile de rencontres, de réciprocités et de
reconnaissances.
Au sein de l’espace professionnel « public » dans lequel tout
doit s’exprimer et se mettre en mots, tout comme dans
l’intériorité secrète de chacun, la mouvance et l’écho
s’entendent sans fin pour organiser et apprivoiser la rencontre
de l’autre.


11





PREMIÈRE PARTIE

L’ALTÉRITÉ :
DU JARDIN D’ÉDEN JUSQU’À NOS
RÉCIPROCITÉS TENACES…























Chapitre 1

La malédiction du jardin d’Éden ?


La question de départ est simple, je me suis demandé tout
d’abord ce qu’on pouvait bien raconter sur un tel sujet, ce qu’on
pouvait bien dire qu’on n’avait jamais dit, ce qu’on pouvait bien
penser qu’on n’avait jamais pensé et, finalement, ce qu’on
pouvait bien écrire qu’on n’avait jamais écrit ?
L’altérité, je le sais bien, c’est cette aventure étrange et
secrète qui relie tous les hommes sans exception. C’est cette
présence incontournable de « l’autre » qui s’invite dans le moindre
de nos espaces, dans le plus secret de nos mouvements et dans
le plus décalé de nos rêves. C’est cet effet d’une étrange
attirance qui nous conduit parfois et de manière saisissante
jusqu’aux portes d’un véritable enfer aussi fascinant que
repoussant.
Il y a dans l’altérité quelque chose se rapprochant d’une
connivence, quelque chose qui attend de se partager, quelque
chose d’immensément léger qui contient à lui seul toute notre
humanité, et qu’il nous faut consentir à faire vivre et à
entretenir. Un peu comme l’étincelle primaire, la flamme puis le feu,
éléments précieux et indispensables que nos lointains ancêtres
s’attachaient à défendre et à nourrir.
Au même instant, je me surprends à penser qu’à ce moment
précis, presque banal, où « l’autre » (le lecteur) pose son regard
sur ces quelques pages écrites à son intention, nous déclinons
déjà ensemble les prémices d’ombres fuyantes et légères
composant et articulant discrètement notre mystérieuse altérité.
15
En effet, voici d’un côté celui qui écrit, et surtout celui qui
écrit avec le désir secret d’offrir son écriture. Et de l’autre côté,
celui qui accepte la lecture, qui partage ou rejette la manière ou
le style, le sujet ou la forme, pour inévitablement s’engager
dans une bien curieuse rencontre. Une rencontre singulière et si
souvent unique. Une rencontre semblable à la brièveté d’un
silence profond, comparable à l’élégance d’un respect sans
faille, et qui abrite et distille l’écoute et la discrétion à la
manière d’un ensemble fragile et diffus sur lequel il faut sans cesse
veiller. Ce schéma en apparence simple est pourtant bien celui
qui s’applique en permanence à l’espace relationnel qui maille
les multiples rencontres humaines, et qui s’invite aussi et à sa
manière dans la multitude infinie des interventions sociales.
…Mais que diable allaient-ils faire dans cette galère ?
Adam et Ève, nos paires fondatrices, ou supposées l’être, ces
entités imposées, ces créatures issues d’un jeu divin et
machiavélique leur ayant imposé de vivre dans une indescriptible
dépendance, peuvent être considérés comme les fondateurs de
l’altérité. Adam et Ève, ces êtres embusqués dans le berceau de
nos routes et de nos destins, ces énigmes humaines issues de la
volonté ou du délire de Dieu ; ces créatures composées,
déclinées, disséquées et prisonnières d’une insupportable solitude,
nous ont ouvert le chemin en traçant le sillon absolu de nos
exigeants apprentissages relationnels.
Adam et Ève, nos gardiens et nos garants, otages et témoins
de ce monde désespérément humain dans lequel tout s’attire en
se repoussant et tout se rêve en se craignant. Adam et Ève,
illustres fondateurs d’une pensée sociale qui ne demandait qu’à
prospérer et à s’imposer dans les rouages subtils de la plus
insignifiante relation humaine.
Et ce jardin d’Éden, ce fruit défendu, et cette tentation
fruitière (l’Homme, la Femme, le serpent et… la pomme) !
Quel superbe écrin pour une religion à naître ; l’homme et la
femme, le complémentaire et l’unique, l’unicité et la dualité, le
corps et l’esprit, l’âme et la chair, l’interdit et le toléré, le
mensonge et la duperie. Sans oublier la descendance : Caïn, Abel,
Seth, Noé et la multitude d’autres.
16
Tout est dit, tout est posé, le reste ne demande qu’à s’écrire.
Vraiment, qu’y avait-il à ajouter de plus à cette formidable
scénographie et à cette bien étrange dramaturgie qui, de concert,
nous invitent aux ballets les plus saisissants pendant lesquels il
nous est possible d’admirer l’Histoire, la vie, les bonheurs et la
complexité du lien entre les hommes.
Cette « scénographie » de la création ne nécessite pas de
s’accompagner d’une croyance forcenée, elle réclame juste
d’accepter un instant de trêve et de se risquer à l’énoncé de
quatre constats fondateurs de notre humanité.
Le premier d’entre eux repose sur la question de la solitude ;
cette solitude pesante et désagréable, cette solitude infernale et
presque maladive qui s’étire en d’inconsolables errances à la
recherche d’une possible compagnie. L’amitié et l’amour ont
peut-être vocation à répondre à cette insupportable solitude,
sorte d’imposture volontaire qui entrave tout cheminement
humain ?
Le second élément du même constat s’appuie sur la
complémentarité, cette subtile notion qui installe avec une extrême
précaution la place de l’autre en sa qualité de complément, sorte
d’alternance bienfaisante et réparatrice à notre inévitable
incomplétude.
Le troisième élément, quant à lui, pose avec évidence la
complétude sexuelle comme fondement de la continuité et de la
reproduction de l’espèce. Cette singularité offre le choix à
chacun de créer à son tour, afin de retrouver dans un espace plus ou
moins sublimé sa propre trace, son bien-aimé miroir, ou en
réinitialisant les éléments parfois confus de son histoire pour les
redistribuer, les offrir, les partager et, selon les cas, les imposer.
Selon cette conception existentielle, on peut y entrevoir une
certaine rassurance. En effet, je n’existerais donc pas pour rien,
et encore moins pour personne, puisque j’ai cette capacité (ce
pouvoir ?) d’offrir (ou d’imposer) la vie. Je ne suis pas
« Dieu », mais je m’en approche tellement… Pas au point
cependant de m’en affranchir, car « l’autre » m’est nécessaire,
incontournable et parfois même insupportable.
17
Enfin, le quatrième constat fait valoir toute la complexité de
cette dualité, cet insupportable effet miroir qui m’attire et me
repousse, me rapproche et me distancie de tout ce que
profondément je suis. Miroir aux effets trompeurs et décalés qui me
renvoie sans cesse la part de l’autre, sa place, sa voix, son
influence et son destin, qui inlassablement se fondent aux miens.
Voici donc nos deux « paires » fondatrices occupées à nous
suggérer une déclinaison hasardeuse du « je » au travers des
multiples conjugaisons du « nous ». C’est bien de cette étrange
fusion et de ce curieux amalgame que va s’extraire, se
composer ou se défaire notre destinée humaine. Cette structuration du
« je » constitue au fond le passage obligé menant
inexorablement vers « l’autre ». Le passage obligé à partir duquel je vais
conquérir mon espace, mes aspirations, mes limites et mes
rêves, et dont l’autre ne sera jamais réellement absent. C’est
précisément la permanence de la présence d’autrui qui
m’incitera à composer une succession infinie de rôles, à me
transformer sans cesse, me conduisant parfois à la limite du
reniement et de la trahison. Mais c’est aussi et selon d’autres
mécanismes cette constante singularité qui construira et
justifiera mes alliances, mes attentes, mes doutes et mes passions,
conduisant jusqu’à l’absence définitive et l’irréparable séparation.
Alors ! Cette liberté, cette course forcenée à la recherche de
la différence et de l’unicité serait-elle issue de ce creuset
étrangement paradoxal ?
La rencontre nécessaire et inévitable avec l’autre
s’imposerait-elle comme une partie constituante de mes
velléités d’autonomie et de solitude, mais aussi et surtout,
représenterait-elle l’incontournable passage à emprunter pour pouvoir
écrire ma vie ?
Ma vie, la vie, toutes nos vies, quelles que soient nos
considérations à leur égard, se déroulent en permanence dans le
miroir des autres. Miroir de l’autre qui nous a faits et de l’autre qui
nous fera. Miroir de l’autre que je regarde et de l’autre qui
m’observe. Miroir de l’autre qui m’épie et que je voudrais fuir.
Miroir de l’autre qui se dérobe et que j’attends. Ensuite c’est
selon le cours de nos pensées, selon le composé friable de nos
18
certitudes, selon la nature de nos destins et suivant les parcelles
fragmentées de nos doutes.
C’est précisément cet ensemble infiniment complexe qui
nous conduira à considérer et à qualifier la VIE de « passage
obligé », d’acte imposé, de cadeau simplement offert, ou de
« prêt » annexé sur la valeur « humanité ». C’est cette même
qualification qui permet d’entrevoir la vie comme simplement
soumise au hasard et au dérisoire, juste comme une « valeur
marchande » qui autoriserait à vendre, acheter ou supprimer,
selon l’heure et le temps qu’il fait, selon les contextes et les
lieux, mais aussi selon mon pouvoir, mes envies, mes luttes et
mes déraisons humaines. La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut
la vie…
Au plus intime de son être, nul d’entre nous ne peut oublier
qu’il est le fruit d’une nécessaire altérité (quelle que soit sa
forme), qui a décidé (ou pas) de lui donner (de lui imposer ?) la
vie. Cette décision s’est prise sans nous, sans le moindre
consentement. Elle s’est prise en notre nom et en fonction de rêves
divers, de réparations inconscientes ou de nécessités
impérieuses de garantir la survie de l’espèce humaine. Parfois, il n’y
a pas eu la moindre décision : juste ce qu’on appelle
communément un « accident ».
Personne n’a fait le choix de vivre, personne n’a formulé le
moindre accord ; c’est nécessairement un choix que d’autres ont
fait pour nous. Ou tout au moins une responsabilité que les
autres ont engagée en notre nom. C’est peut-être cette
souvenance ancestrale qui conduit si souvent, de façon involontaire et
maladroite, à imposer discrètement aux autres un choix, une
idée, une direction, un projet, un interdit. Réciproquement, c’est
peut-être aussi cette même souvenance ancestrale qui conduit si
fréquemment à nous opposer, à nous défier et à nous combattre.
Un peu comme si cette posture nous affranchissait de notre
condition d’homme. Et d’une façon plus générale encore, et
selon cette logique implicite, personne n’a choisi sa famille, ni
ses frères et sœurs. Personne n’a choisi son pays, son milieu de
naissance ou bien encore la couleur de ses yeux. Cette forme
étrange et subtile de dépendance nous plonge dès notre
conception dans une obligation absolue de vivre l’altérité. De la vivre,
19
non comme un choix, mais comme une incontournable
exigence. Un peu comme si l’altérité était là bien avant nous, et
qu’elle nous attendait. Il n’y a pas de choix possible ; il faut
vivre et vivre avec les autres…
Beaucoup maudissent le hasard qui les a fait sortir de ce
néant où personne ne souffre jamais. « Les enfants que je n’ai
pas eus, disait Cioran, ne savent pas tout ce qu’ils me doivent. »
Et déjà l’Ecclésiaste : « j’ai préféré l’état des morts à celui des
vivants ; et j’ai estimé plus heureux celui qui n’est pas né
encore et n’a pas vu les maux qui sont sous le soleil. »
L’enfant qui se construit progressivement dans le ventre de
sa mère possède tout ce dont il a besoin, et sa mère en retour lui
apporte tout ce qu’il attend. Cette altérité fusionnelle cesse dès
la naissance, et le lien d’unicité cède la place à l’inévitable
rencontre avec tous ses autres semblables. Cependant, l’enfant, par
sa naissance, transforme le destin des adultes qui lui ont donné
la vie en destin de parents. Dès son entrée dans l’humanité,
l’enfant va rencontrer la souffrance du détachement et se verra
contraint de s’accoutumer au lent apprentissage de la frustration
et de la séparation. Car la vie qui l’attend le « comblera » de ces
complexités infinies. La plus grande partie de son existence, il
dépensera une énergie considérable à trouver sa place dans les
entredeux précaires qui le conduisent vers l’autre. Sa première
expérience, il la réalisera à partir de ses parents ; parents dont il
attendra suffisamment de sollicitude, suffisamment de
limitations et d’interdits pour l’aider à s’humaniser. Cette rencontre
d’altérité avec ses parents, la psychanalyse la fonde et la
nomme à partir d’une dette symbolique : « la dette de vie ».
Lacan et Dolto ont été les premiers à évoquer cette « dette de
vie ». Progressivement la sémantique a progressé pour se
transformer ensuite en « dette symbolique ». Dans son ouvrage
Destin de l’adoption, P. Lévy-Soussan raconte l’histoire tirée du
film Alberto express qui illustre particulièrement bien cette
symbolique de la dette. Voici cette histoire : Un père, une
longue liste à la main, réclama à son fils qui vient de devenir
père à son tour, une somme exorbitante, qui correspond, à la
virgule près, à tout l’argent qu’il a dépensé pour lui et dont il a
soigneusement conservé la trace. Cela commence avec le taxi
20
qu’il a pris pour le ramener de la maternité et cela va
jusqu’aux frais concernant toute son éducation, sa nourriture, les
frais médicaux, les loisirs, les vacances et toutes les fêtes qu’il a
organisées pour lui. Le père s’est toujours saigné aux quatre
veines pour son fils…
Alberto cherche pendant tout le film le moyen de payer sa
dette envers son père alors qu’il a toutes sortes de soucis avec
son bébé. Comment trouver une telle somme ?
Un jour, son grand-père lui apparaît en rêve dans le train
qui l’emmène rejoindre sa femme et son bébé. Le vieil homme
lui demande s’il a payé l’addition ? Devant la réponse négative
d’Alberto, le grand-père rigole et lui explique que son fils ne lui
a rien réglé non plus lorsqu’il lui a présenté une addition
comparable. Alberto comprend alors que cette dette n’est pas faite
pour être payée, mais pour être transmise. Il comprend que son
père ne sera jamais remboursé ; que lui-même ne peut payer sa
dette de vie qu’en devenant père et en se sacrifiant pour son fils
comme son père l’a fait pour lui.
Cette histoire explique que si la dette de vie existe bien, elle
n’est pas faite pour être remboursée aux parents. L’enfant
rembourse cette dette en la transmettant à ses propres enfants. On
voit par cet exemple à quel point cette approche de l’altérité
familiale constitue un passage hautement délicat qui fonde chez
l’enfant ses premières capacités relationnelles le conduisant à
rencontrer ses parents et à engager les échanges avec eux. Les
problèmes de la dette commencent si, lors de multiples
échanges, l’une des personnes ne se sent pas quitte. C’est
finalement assez extraordinaire et paradoxal la façon dont se
compose le mécanisme de l’altérité : ne rien avoir choisi de la vie
qui s’impose à nous, et se sentir redevable de la dette nous
imposant de vivre cette vie… et de la transmettre !
C’est d’ailleurs en fonction de sa capacité à rencontrer
l’autre, à se montrer capable de tisser avec lui un lien social et à
s’inscrire dans un réseau humain, que l’on commentera la
nature de l’évolution de l’enfant, et que l’on en codifiera le niveau
de sa réussite. C’est de tout cela que sera faite la vie qui
l’attend : un peu de lui et tellement des autres !
21
La vie, au fond, c’est tout le problème de la souffrance et de
l’acceptation. « Souviens-toi que tu es un acteur qui joue un
rôle dans une pièce qui est telle que la veut le poète dramatique.
Un rôle bref s’il veut que ce rôle soit bref, long, s’il veut qu’il
soit long. S’il veut que tu joues le rôle d’un mendiant, veille à
jouer ce rôle avec talent ; ou un boiteux, ou un magistrat, ou un
homme ordinaire. Car ce qui t’appartient, c’est ceci : bien jouer
le rôle qui t’a été donné. Mais choisir ce rôle appartient à un
autre » affirme Épictète.
C’est aussi ce qu’a compris le prince Siddhârta. La tradition
bouddhiste nous dit que ce prince a tout ignoré du malheur
jusqu’à l’âge adulte. Il n’était entouré que d’individus jeunes et en
bonne santé, et son père avait même interdit qu’il franchisse
l’enceinte du palais afin que rien de désagréable ne vienne le
heurter. À quatre reprises, Siddhârta réussit quand même à
sortir du palais, et à quatre reprises, il vit ce qu’il ne devait pas
voir : un vieillard, un malade, un mort et un ascète. Il en fut si
interloqué qu’il interrogea son fidèle cocher, lequel lui révéla
que, quels que soient leur pouvoir et leur richesse, tous les êtres
vieillissent et ne sont épargnés ni par la maladie, ni par la mort.
Révolté par ce « sort » de l’humain, décidé à le vaincre, il
s’enfuit pour rejoindre les ascètes des forêts, se soumettant aux
pratiques extrêmes qui leur procuraient des pouvoirs
extraordinaires. Mais il se rendit vite compte que même ces pouvoirs ne
pouvaient avoir raison du donné fondamental de la vie : comme
tout être vivant, lui aussi finirait par vieillir et mourir. Alors,
Siddhârta quitta les ascètes et s’en fut sous un arbre pour
méditer ; c’est à ce moment qu’il atteignit l’éveil et devint le
« Bouddha » (ce qui littéralement veut dire « l’éveillé »). Ce
qu’il comprit, c’est que la vie s’est imposée à nous et qu’il faut
davantage l’accepter que la combattre et chercher à éliminer le
malheur, la souffrance et la déconvenue. C’est par un travail de
transformation personnelle profonde que nous pouvons
atteindre une possible sérénité.
Dans un même registre et de façon plus puissante encore,
Alexandre Jollien préfère la notion d’« abandon » à celle
d’« acceptation ». Il considère en effet que l’acceptation
consiste à imposer une nouvelle et insupportable exigence, alors
22
que la vie peut se montrer déjà tellement exigeante. En
revanche, utiliser à dose homéopathique une attitude consistant à
« lâcher le lâcher-prise » permet progressivement de vivre
pleinement ce qu’il est donné de vivre.
C’est en ce sens un ancrage particulièrement important qui
lie à la fois l’obligation de vivre la vie qui nous est imposée,
tout en assurant sa responsabilité humaine et en entretenant,
autant que faire se peut, une relation permanente et singulière
avec tous les autres humains. On peut y entrevoir les prémices
d’un accomplissement, un choix plus fort que le choix
luimême et qui, heure après heure, jour après jour, nous construit.
Nous sommes naturellement et invariablement concernés par les
autres. Cette conscience de la responsabilité individuelle
conduit à la conscience de la responsabilité collective. Sartre l’avait
ainsi exprimé : « quand nous disons que l’homme est
responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est
responsable de sa propre individualité, mais qu’il est
responsable de tous les hommes. » Cette obligation de compter avec
les autres, dit-il, humanise la liberté de l’être humain et fait de
sa vie un engagement pour l’humanité entière.
Mais pour revenir un instant encore sur cette obligation
incontournable de vivre la vie qu’il nous est imposé de vivre,
nous constatons également que cette même impérieuse logique
s’applique à toute la chaîne de la vie en s’inspirant du même
fondement, à savoir : l’activation implicite d’une dépendance à
autrui. Cette dépendance, nous l’avons vu, est particulièrement
vraie pour l’injonction de vivre, mais elle est également vraie
lorsqu’il est question de mourir. En effet, le débat récurrent et
sans fin autour du « droit de mourir » repose en grande partie
sur ces mêmes fondements. L’individu plongé dans des
souffrances insupportables et le plus souvent inhumaines est bien,
quoi qu’on en dise, le mieux placé pour décider si son existence
a encore le moindre sens. Il est indiscutablement le mieux placé
pour exprimer, invoquer, solliciter le « droit » de mourir. Mais
voilà, de la position qu’il occupe et selon les situations, il ne
peut décider seul de disparaître. Dans ce cas, ce sont bien les
autres qui vont s’octroyer le privilège de répondre à sa demande
et, en ce sens, de respecter ou non son choix. La question est
23