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Ambitions et illustrations de la coopération nord-sud : Lomé IV

De
384 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1991
Lecture(s) : 86
EAN13 : 9782296224629
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Ambitions et illusions de la coopération Nord-Sud: LOME IV
-'

Le projet sur LaME a été réalisé avec le concours de la Commission des Communautés européennes.

ISBN: 2-7384-0831-1

Sophia MAPP A
sous la direction de

Ambitions et illusions de la coopération Nord-Sud:
LOMÉ IV

Editions L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

PRÉAMBULE

j'ai beaucoup voyagé en nous écoutant parler de par le monde et je me suis posé la question du voyage. A quoi servirait un voyage à J'extérieur, vers J'étranger, vers J'Autre, s'il n'était accompagné d'un voyage à J'intérieur, Impliquant sa propre étrangeté, la rencontre avec soi-même?

Sophocle D. THEODORIDIS

Introduction

Sophia Mappa*

Les négociations pour le renouvellement des accords de Lomé (Lomé IV) traversaient leur phase finale au moment où le Forum de Delphes discutait au cours de deux rencontres internationales, avec des responsables politiques et avec des ONG, les enjeux fondamentaux de ces accords. Les rumeurs de ruprure n'ont pas été vérifiées et les accords ont été signés; mais le climat dans lequel ces négociations finales se sont déroulées laisse sceptique quant à leur avenir réel.

1. LA CONJONCTURE

Sans doute les relations CEE/ACPse trouvent-elles d'ores et déjà en forte concurrence avec les relations Est/Ouest. Un nouvel espace s'ouvre à la CEEqui, malgré quarante ans de séparation - ou à cause de celleci ? -, apparaît plus proche qu'il ne l'était auparavant. Certes les retrouvailles se font dans la foulée, sans réflexion sérieuse sur les chances du libéralisme dans des pays qui jusqu'à hier encore étaient les pionniers du socialisme réel, et qui se proposent d'adhérer au modèle occidental sans pour autant en rassembler les conditions. L'imaginaire est actuellement plus fort que l'effort de lucidité et l'HistOire, avec ses affinités culturelles et géographiques, lui est d'un grand secours. «L'Europe redevient le centre du monde et l'histoire revient en

Europe

»

a dit un des participants à Delphes. D'ores et déjà et malgré
de Delphes

.

Forum

7

le désenchantement qui commence à se faire sentir dans les pays de l'Est, les avantages offerts par la coopération intra-européenne, dont les aspects financiers ne sont pas les plus négligeables, risquent de faire

reculer la coopération

«

avec les pays tiers» à l'arrière-plan des préoc-

cupations de la CEE. D'autant plus que l'Afrique a perdu ce même intérêt politique traditionnel, comme champ de rivalité des puissances occidentales. Apparemment le terrain se préparait depuis longtemps même si, par automatisme ou par dénégation (?), les Européens n'avaient pas conscience du désenchantement, voire du désengagement, qui gagnaient leur esprit par rapport à leurs partenaires ACP. Le Forum de Delphes

lui-même est un miroir de ces processus;

«

Il y a peu de temps encore »,

dit ce participant grec « dans ce même endroit, on était plus optimiste; on ne savait pas encore qu'on vivait dans le passé, le passé de la coopération, lorsque le Nord avait encore besoin du Sud ». En effet la révolution technologique a rendu l'Occident presque autonome par rapport aux matières premières du Tiers-Monde, les pays ACP en l'occurrence. En termes strictement économiques et la dette mise à part, l'interdépendance semble aujourd'hui vidée de son contenu traditionnel; encore que' des phénomènes comme la pollution, les migrations, etc.,n'aient pas de frontières et que leurs retombées soient planétaires.

Le désengagement De ce désengagement les participants européens ont décrit plusieurs symptômes: de la marginalisation de l'Afrique dans le système mondial, jusqu'aux études universitaires, qui sont en perte d'intérêt - et de financement public - étant perçues comme inutiles ou folkloriques. Ce constat n'est pas partagé par tout le monde; lors de la réunion de Delphes, certains participants, notamment Africains l'ont vivement contesté. Néanmoins, pour beaucoup, le mal est bel et bien là et ses racines devraient être recherchées, au-delà de la perte de l'intérêt économique et politique de l'Afrique, dans le changement des mentalités et l'émergence de nouvelles perceptions de soi en Europe. Moins paternalistes et moins culpabilisées, plus portées aussi vers des valeurs comme le plaisir et l'autonomie, les nouvelles générations perçoivent l'Afrique non en tant que différente mais en tant qu'anachronique. Quoi qu'il en soit, pour la première fois ces questions font l'objet de débats ouverts et publics. Celui qui a eu lieu à Delphes trouve son pendant dans une littérature et une presse européennes de plus en plus abondantes qui cachent de moins en moins leur lassitude devant ce continent qui s'obstine à ne pas «se prendre en charge ». Pourtant ce fait serait positif, à la fois pour l'Europe et pour les ACP. Il aurait permis de sortir du néo-colonialisme de l'assistance et de l'infantilisation de l'Afrique qui dominent la coopération depuis plus 8

de quarante ans. Moins il y aura de coopérants avec des solutions pour l'Afrique, plus il y aura de solutions venant des Africains; moins on cherchera le changement de «l'autre », plus on se penchera vers les conditions de notre propre changement. Positif aussi, car il aurait per-

mis de regarder l'Afrique sans

«

ce beau masque blanc de standardisa-

tion que l'on met sur les problèmes spécifiques que l'on ne veut pas voir ». Néanmoins signale Marie-Christine Aulas, parlementaire européenne verte, il faudrait y voir les signes d'un mouvement de désengagement plus vaste: l'Europe se désolidarise par rapport à ses propres déshérités, et les mécanismes d'exclusion - internes et externes - ont des similitudes évidentes. Et c'est probablement là où émergent des forces en faveur d'une autre organisation sociale dans le Nord, qu'une certaine coopération avec le Sud peut se faire. Dans cette conjoncture historique inédite pour la coopération NordSud, le discours officiel - celui de la Commission et celui des États membres individuels - qui cède souvent à la tentation d'argumenter en termes d'assistance, semble aujourd'hui relativement biaisé: outre qu'il prend peu en compte les changements intervenus, il élude le débat sur les avantages que la CEE tire de sa reltion avec les ACP, comme des intérêts qu'elle y met en jeu. Ses intérêts d'ordre géo-politique, par exemple, qui font que l'Europe ne peut pas rester totalement indifférente au sort de ses anciennes colonies. Que l'on pense à l'immigration africaine et à l'image souvent apocalyptique qu'on en a en Europe. Ou encore au SIDA et à la pollution qui, tout comme les migrations, ne connaissent pas les barrières des frontières et contre lesquels le Mur de Berlin, même déplacé au Sud, ne serait d'aucun secours. Mais les institutions acceptent difficilement de se mettre en cause, et les expériences du passé servent rarement pour éviter la répétition des erreurs; de toute évidence, c'est le cas actuellement de la CEE qui risque de rééditer avec les pays de l'Est les erreurs de Lomé.

2. LOMÉ: AMBITIONS ET ILLUSIONS

Mais qu'est-ce que Lomé, quelle est sa spécificité par rapport à d'autres institutions de coopération Nord-Sud? S'agit-il d'« un petit Nord-Sud » et d'un modèle de « coopération au développement », ou d'une prolongation des rapports coloniaux? Est-ce une association politique capable d'influer sur le paysage politique international, ou un regroupement rhétorique de partenaires, sans volonté et sans signification politiques propres? Les déclarations de principe des partenaires officiels mettent en avant son caractère foncièrement politique: Lomé serait une association égalitaire, fondée sur le respect de la souveraineté des partenaires, 9

la conrraCtualité, la non-discrimination, la prévisibilité et la sécurité, le principe du dialogue, le caractère colleCtif du contrat. Il se serait ainsi créé un groupe de pays (les ACP) ayant en quelque sorte un pouvoir syndical et capables de défendre leurs intérêts individuels et collectifs. Présenté sous cet angle, Lomé serait une convention destinée à servir presque exclusivement les intérêts de ces derniers. Pour d'autres, Lomé serait une convention néo-coloniale dont le résultat concret pour les pays ACP serait le maintien au pouvoir et la reproduction de leurs États. Entre ces deux perceptions opposées et réductives, il y a une gamme de questions plus nuancées qui indiquent des voies plus pertinentes pour une réflexion systématique. Aussi avons-nous cherché, pour mieux l'analyser, à nous dégager de la logique propre de Lomé et à adopter une démarche davantage méthodologique et politique: quelles sont les questions de fond que Lomé ne prend pas en compte? Quelle serait la méthode appropriée d'appréhension et d'analyse des sociétés actuelles dans leur diversité? Pourquoi l'emprise de l'économisme dans les analyses dominantes et le cloisonnement des sciences de l'homme? Quelles sont les failles de l'analyse des sociétés européennes, elles-mêmes présentées souvent comme modèle d'un développement qui serait universel ? Que signifient les concepts économiques occidentaux dominants: compétitivité, rentabilité, profitabilité, pour l'Europe et ses partenaires africains? Comment s'articulent le spécifique, le micro, voire le local, avec le général et le global? Quels seraient une vision de gauche en matière de coopération Nord-Sud et un universalisme respectueux de la différence? Comment des cultures aussi singulières que les cultures occidentale et africaine peuvent-elles communiquer entre elles? Pour répondre à ces questions, nous avons essayé de lier la recherche ponctuelle, pour autant qu'elle existe, avec l'analyse globale. Aussi avons-nous tenté, dans la première partie des débats publiés dans ce volume, de brosser un aperçu global des questions posées par Lomé, et d'esquisser une réflexion prospective en les situant dans le contexte international actuel. Nous avons ensuite entrepris un examen des concepts économiques occidentaux, c'est-à-dire ceux de la « rationalité » économique du capitalisme, et analysé leur pertinence explicative à la fois pour les pays de la CEE et les ACP. Cette analyse théorique nous a permis d'introduire d'emblée la composante culturelle des systèmes économiques, de mieux situer le débat sur l'ajustement structurel qui occupe une place privilégiée dans les accords de Lomé et de l'examiner à la lumière des failles de l'approche macro-économique qui lui est réservée par la CEE et par les autres organismes internationaux. Ensuite, nous avons repris le débat sur la culture sous un autre angle, celui des différences culturelles et de la communication entre des systèmes de valeurs aussi distincts que ceux de la CEEet des ACP. Les thèmes plus spécifiques des migrations et du partenariat scientifique entre CEE/ACP s'inscrivent dans cette problématique, tout en essayant de la préciser. 10

Enfin, une troisième partie, en corrélation étroite avec les précédentes, a été consacrée à l'analyse des problèmes politiques posés à la gauche européenne par la coopération CEE/ACP.Ici encore, le débat théorique et global a été précisé par des contributions plus spécifiques sur l'État en Tanzanie et en Côte-d'Ivoire.

Le bilan,

ou les questions

non posées

Disons d'emblée que l'ajustement structurel a pris un poids démesuré par rapport à la complexité des questions posées par la coopération entre des partenaires aussi différents que le sont la CEE et les ACP, notamment la question de la méthode. Aussi leur différence est-elle déniée, les deux partenaires préférant davantage argumenter en termes d'inégalité; ceci permet aux uns et aux autres de ne pas avoir un regard sur leur propre société, de faire abstraction des difficultés de communication, qui font que la coopération repose souvent sur un malentendu,

et parfois de rester cantonnés dans la thèse rostowienne du

«

rattra-

page» qui est pourtant datée. « Aider l'autre à devenir comme soi », pour emprunter les termes d'A. Lipietz, est une obsession que l'Europe déplace sans trop de succès d'un continent à l'autre, selon la conjoncture. Actuellement la balle se trouve dans le camp des pays de l'Est. Perçu en termes d'inégalité, Lomé met l'accent sur le quantitatif, le « décalage» financier, industriel et technique des uns par rapport aux aUtres. Il fait du rattrapage un objectif immédiat, et de l'assistance une obligation. En revanche, perçu en termes de différence, il met l'accent sur la singularité culturelle des uns et des autres et exclut l'hypothèse de processus sociaux identiques. En outre, Lomé reste dans la logique du système dominant, dont le double mécanisme d'intégration et d'exclusion fait le malheur des plus nombreux, sans pour autant rendre heureux ceux qui s'y intègrent. Car, comme le souligne C. Comeliau dans son rapport introductif, la relation CEE/ACP s'inscrit dans un mode de relations internationales globales qui définit la nature des besoins pris en considération, les modes de production, le type des relations sociales qui en découlent,

le mode de

«

l'interdépendance », ete. Ot, situé dans ce cadre, le res-

serrement des liens entre le Nord et le Sud ne serait pas justifié parce qu'il est apparemment négatif pour le Sud. La maximisation des échanges commerciaux, par exemple, ne profite pas au Sud et il est fort douteux que la maximisation des ttansferts financiers des pays du Nord vers les pays du Sud contribue au développement de ceux-ci. C'est donc le cadre et la logique dans lesquels s'inscrit Lomé qui devraient être réexaminés. Mais est-ce un hasard, si à la veille de la signature du renouvellement des accords, on n'a pas ressenti le besoin de faire un bilan des relations passées? Autre caractéristique de Lomé qui n'est pas sans importance: la 11

diversité des intérêts internes au sein de la CEE et au sein des ACP, qui fait que la coopération reste foncièrement bilatérale. En fait, si l'objectif prétendu de l'Europe à l'origine de Lomé était de créer un
«

syndicat des pays du Sud », force est de constater que l'Europe ne

s'est posée que trop peu le même objectif pour elle-même. Trente ans après le Traité de Rome et la mise en place consécutive de Lomé, la politique de coopération des pays européens reste foncièrement bilatérale et non communautaire. Lomé est le miroir du mal qu'a la CEE à se définir en tant que sujet politique collectif et cohérent, et le reflet de la primauté persistante des intérêts individuels des États au détriment d'une philosophie et d'une politique européennes de coopération. Il en résulte que, loin d'être l'expression de la politique européenne, Lomé se donne comme ambition (forcée) de servir de modèle pour l'amélioration de la coopération individuelle des États membres avec les ACP. Ce paradoxe de la mise en place d'une institution centrale sans pouvoir réel face aux pouvoirs nationaux mérite par lui-même une analyse systématique; car ses conséquences se font sentir à plusieurs niveaux. Il en va ainsi de la question de la dette, dont la CEE en tant qu'institution n'est créancière qu'à concurrence de 1,5 % du total pour les pays ACP et n'a aucune compétence pour en parler dans les forums qui en décident: FMI, club de Londres, club de Paris, ete. Il en découle que la Commission, même si elle est active dans les coulisses de différents sommets, n'a aucun rôle à jouer dans ce domaine, sauf celui d'essayer d'influencer des politiques nationales divergentes face à cette question cruciale. Ceci n'est qu'« une réponse de bricolage », remarque un participant à Delphes. La situation n'est guère plus réjouissante au sein des ACP, qui se présentent en groupe uniquement lorsqu'il s'agit d'extorquer quelque chose à la CEE et sont également absents de tout centre de décision qui les concerne. Lomé reste essentiellement une juxtaposition d'États aux intérêts souvent divergents, de nature foncièrement différente selon qu'il s'agit de la CEE ou des ACP, vivant une période de crise qui change radicalement les données de départ, ayant du mal à se doter de politiques internes et, au-delà, de politiques de coopération, s'alignant, le plus souvent par conviction, ou par contrainte, ou les deux à la fois, sur les politiques du FMI. Aussi, n'est-il pas étonnant que des décisions prises en son sein - certains aspects du Lomé III par exemple, comme le dialogue sur les politiques - aient du mal à se réaliser. Enfin, une autre caractéristique essentielle de Lomé est l'abstraction de la diversité des situations à l'intérieur à la fois de la CEE et des ACP qui rend caduque toute politique standardisée. Certes, la Com-

mission répugne à l'idée du dogmatisme et revendique celle du

«

prag-

matisme ». Cependant, le « pragmatisme» n'est pas le contraire du dogmatisme et, faute de théorie et de méthode d'analyse, il peut en être le synonyme. Or, les politiques macro-économiques qui priment à l'intérieur de la CEE, comme dans ses relations avec les ACP, souffrent, entre 12

autres, d'un économisme qui balaie sur son passage ce qui est spécifiquement subsrantiel aux sociétés, pour ne prendre en compte que le quantifiable. Ce sont ces caractéristiques de Lomé qui ont guidé notre démarche. En fait, plus nous avancions dans notre réflexion, plus il nous semblait qu'un de ses problèmes majeurs consiste dans sa propre nature, dans la manière dont il est perçu et conçu, bref dans la méthode d'analyse qu'on lui applique.

3.

DE L'IRRATIONALITÉ

DE LA «RATIONALITÉ»

ÉCONOMIQUE

Quelle est la pertinence des critères qui semblent fonder la « rationalité » de l'économie occidentale: produCtivité, profitabilité, compétitivité? Est-ce que les théories économiques à elles seules sont capables d'expliquer toute l'économie? Est-ce qu'il y a un seul comportement économique des agents, comme le suggèrent la plupart des économistes ou y a-t-il en fait un éventail de comportements possibles? Et, quels sont-ils dans la CEE et dans les ACP? En formulant ainsi les questions, A. Nicolai et C. Comeliau ont mis l'accent d'une part sur le décalage entre le discours économique et les comportements réels des agents et d'autre part sur l'irrationalité des critères de rationalité que l'économisme occidental triomphant a érigés à l'ordre du sacré. En fait, aucun des paradigmes (marxistes, keynésiens, tiers-mondistes ou libéraux) qui nous sont proposés - ne serait validé par les praticiens, qui eux parlent le discours de l'efficacité, suggère en substance A. Nicolai. Pour expliquer le système capitaliste, il faut avoir recours à des catégories non économiques; la vertu, la perversité, le plaisir, le ludique. Tant il est vrai que l'activité économique n'est pas plus rationnelle que les autres activités humaines et est aussi déterminée que cellesci par l'imaginaire, l'affectivité, les valeurs, en d'autres termes, par la culture des sociétés dans laquelle elle a lieu; elle varie à l'intérieur des sociétés, d'une société à l'autre et a fortiori d'un système culturel à l'autre. Ce qui explique peut-être pourquoi le capitalisme, produit de la culture occidentale, a du mal à se généraliser malgré sa tendance à l'expansion. L'homme occidental est insatiable; il fait plus que ce qui est nécessaire, plus que ce qu'exige la vertu. Cette insatiabilité - que Marx avait déjà qualifiée dans le Manifeste d'agitation perpétuelle et de fébrilité qui différencie le système capitaliste de tous les autres

fie dans le temps et engage les agents à aller tOujours plus loin, sans qu'il y air nécessité ou intérêt individuel ou collectif. En effet, ce jeu ludique, la jouissance de cette activité sans fin, n'engagent pas seule13

-

s'ampli-

ment les entrepreneurs,

mais aussi leurs subordonnés qui font plus qu'il

ne leur est demandé. Il s'agirait, suggère A. Nicolai, d'une « perversité obsessionnelle» - présupposant l'individu - qui, comme d'autres attitudes de ce genre, la soumission par exemple, n'a souvent rien de rationnel. Qu'est-ce donc que la rationalité des critères économiques? S'agitil de rationalité ou de rationalisation de la société marchande qui postule l'assujettissement de l'individu à la relation vente/achat?

Sophocle Théodoridis place la naissance de la « rationalité économique » et du calcul comptable qui lui est associé dans son contexte
socio-historique, voire culturel: la société marchande occidentale; la première aurait puisé sa force dans le second qui ne connaît que des catégories quantifiables et ignore celles - trop, gaspillage, pollution - qui sont culturelles et non quantifiables. C'est le triomphe de la logique partielle et sélective qu'est le calcul, logique assembliste et identitaire pour reprendre les termes de C. Castoriadis, forme la plus pauvre de l'intelligence humaine qui s'instaure comme logique globale et universelle. C'est aussi le triomphe de l'idée que l'on peut construire un modèle auquel peuvent se conformer les comportements des êtres humains. C'est cela la technocratie et l'intellectualisation de la vie humaine qui a passé de J'intelleCtualité au seul usage de J'outil intellectuel, en excluant tous les autres aspects de l'essence humaine. Où est l'amour dans l'analyse économique, s'interroge E. Enriquez? Pourtant il n'y a aucune société qui puisse tenir sans un minimum de liens affectifs. Le triomphe de l'économisme est le triomphe d'une démarche irrationnelle qui consiste

à analyser en découpant les problèmes,

«

en fouillant la chair fumante»

et c'est une démarche en crise. La crise actuelle n'est pas une crise de la rationalité mais elle relève de l'irrationalité des concepts économiques utilisés et du contenu irrationnel des critères de compétitivité, rentabilité, productivité, ete. Face au système capitaliste qui serait impossible sans l'individu,
ceux qui en sont distincts

-

le système

communautaire

africain

par

exemple, dans ses multiples variantes fonctionnant avec la logique du primat de la communauté et de la minimisation du risque et non avec celle de la maximisation de l'accumulation - ont eu jusqu'à présent, un éventail varié de réactions, signale André Nicolai; pas une seule, comme semblent le croire les organismes internationaux, CEEcomprise, qui se trouvent à l'origine des politiques d'ajustement. L'assimilation serait une de ces réactions et le Japon est probablement l'exemple le plus réussi; l'accommodation - dans le sens que Piager lui a donné - en serait une autre. La gamme d'accommodations possibles serait illimitée: de la ruse, passant par la subversion, allant jusqu'au suicide; ce fut le cas, entre autres, de l'Océanie où des groupes entiers se sont suicidés, faute de pouvoir supporter le choc du contact avec l'Occident. Le cas le plus fréquent, rappelle néanmoins Babic

-

en connais-

sance 14

de cause

-

est la décomposition

de l'intérieur

de ces

sociétés. On a ici une question contact de l'Occident?

analysée: pourquoi les systèmes « traditionnels»

de taille qui n'est pas suffisamment se décomposent-ils au

Ainsi des concepts tels que « nécessité de développement », « besoins de base », « marché », ete. relèvent davantage de la langue de bois et de la moralité, que d'une réflexion qui se veut novatrice sur la réalité. Le développement est nécessaire lorsqu'il devient nécessaire, c'est-à-dire lorsqu'il se pose en tant qu'objeCtif des sociétés concernées. Or, toutes ne se le posent pas; d'où les famines ou la disparition en cinquante ans de groupes entiers - selon C. Lévi-Stauss 40 000 sociétés ont disparu: où était la nécessité de développement pour ces sociétés? Et qu'est-ce que pour l'Afrique?
«

les besoins de base» pour les dif-

férentes cultures? L'électricité, l'eau, la nourriture, la vie d'un enfant sont des biens élémentaires pour l'Occident; le seraient-ils également
«

Au Zaïre, dit un participant africain, vous coupez

l'électricité, les gens allument des bougies et, s'ils n'en ont pas, ils resteront dans l'obscurité et attendront le matin. Ils ne se révoltent pas

et il en va ainsi de l'éducation, de la mortalité, ete. »
Aussi, devrait-on cesser d'argumenter en termes de besoins universels et penser en termes de besoins issus de la vie sociale et différenciés selon les cultures qui les créent ainsi que en termes de désir. Si le désir de certains biens en Occident est insatiable, en est-il ainsi pour toutes les sociétés? Les pulsions de mort l'emportent-elles dans certaines sur celles de vie et de plaisir? Des suicides collectifs les sociétés occidentales en ont elles-mêmes connu dans leur histoire, dira E. Enriquez, citant entre autres l'exemple de l'Allemagne à l'époque du nazisme.

4.

L'AJUSTEMENT

STRUCTUREL

Pourquoi l'ajustement structurel a-t-il pris une telle importance dans les accords de Lomé? De toute évidence, le noyau des idéologies qui sous-tendent les politiques homonymes apparaît déjà dans la terminologie en usage - l'ajustement - qui s'est progressivement substituée à celle du « développement » et encore plus à celle du « changement» ou de « modèles alternatifs ». On focalise ainsi le problème - fût-ce implicitement - dans les seuls pays ACP, et on passe sous silence la nécessité de changement dans les pays européens. Est ainsi écartée toute
aux exiissue de pluralisme pour les uns - appelés à se conformer gences du système occidental - comme pour les autres - censés res-

ter dans l'état actuel des choses. Mais vues sous l'angle de la problématique qui vient d'être esquissée, les mesures d'ajustement structurel seraient handicapées sur plusieurs plans: perception réductive et statique de la culture européenne 15

et au-delà du modèle occidental de développement, dénégation de la nature de sa crise - perçue comme simple crise économique - abstraction de la diversité des ACP et de leur singularité culturelle. Ces programmes, suggère un participant, sont conçus pour les économies occidentales; ils visent au rétablissement des équilibres conjoncturels, dans des pays qui n'ont pas de structures économiques cohérentes dans lesquelles on pourrait rétablir l'équilibre conjoncturel! Un autre handicap est l'abscence d'acteurs qui auraient pu appliquer ou même comprendre la logique de ces programmes. Les États africains, rappelle Régis Mahieu, vont aux négociations avec quelques anecdotes sur leurs pays et sans cadre théorique capable de faire face à celui de la Banque mondiale, et d'opposer la réalité de leurs sociétés aux théories de la standardisation. Le pouvoir « technique» de ces programmes est redoutable et exclut les États africains à la fois de leur conception et de leur compréhension. C'est un des aspects des difficultés de communication entre codes culturels et au-delà cognitifs différents qui traversent l'ensemble des accords de Lomé. S'y ajoutent leurs contradictions politiques et conceptuelles - l'oscillation entre interventionnisme et libéralisme autour - et l'absence de toute information d'eux, ces plans étant considérés secrets par les gouvernements africains. F ait significatif: la Banque mondiale a pris à son compte des concepts tels que l'opposition « ville/campagne », dont certains courants

tiers-mondistes et nationalistes ont fait souvent un usage abondant contre les politiques de cet organisme. A son tour maintenant de démontrer que les injustices en Afrique deviennent de mauvaises politiques nationales ou de mauvaises politiques d'assistance bilatérale. Mais le grand paradoxe de Lomé, souligné par Stevens, est qu'en fait la CEE n'a pas de vision propre sur les programmes d'ajustement; elle adhère à leur logique sans pour autant en avoir une approche critique. Elle les cofinance avec d'autres bailleurs de fonds, comme la Banque, et cette cartellisation réduit encore davantage les marges de manœuvre des États africains. Autre paradoxe: les États africains sont de plus en plus demandeurs de ces programmes soucieux de recevoir l'argent qu'ils rapportent sans pour autant avoir des propositions alternatives pour l'Afrique qui puissent être mises sur la table des négociations. On a souvent vu à Delphes nos collègues africains reprocher à « la CEE de ne pas
avoir des modèles alternatifs pour l'Afrique» ; d'autres, évoquer le document de la CEA - African Alternatives - comme preuve de l'existence de telles alternatives. Celui-ci constitue une alternative intéressante mais demeure encore trop vague pour offrir une véritable base de négociations.

Des théories

standardisées
est accompagnée d'une autre (les deux vont d'ailleurs

Cette pénurie 16

souvent ensemble) : J'absence de théories de développement non standardisées, en Aftique comme en Europe. La nécessité de pervertir l'économie, comme les autres sciences humaines, et de la mettre au service de la différence et du micro, du local, fait l'objet de débats en Occident, déjà avant les années soixante. Néanmoins, ce sont les approches structuralistes et macro-économiques ignorant le rôle du singulier et du spécifique dans l'analyse des réalités sociales et du changement qui l'ont emporté jusque récemment. Pendant des années nous avons eu à souffrir de solutions toutes faites, venant de différents horizons intellectuels et politiques - marxistes, structuralistes, tiers-mondistes l'une plus simpliste que l'autre et toutes aussi globalisantes et standardisées, ne prenant pas en compte les réalités des sociétés qui étaient censées les appliquer. Il est temps de réfléchir sur la diversité et sur la relation du singulier au global, suggère entre autres participants, E. Enriquez, en citant l'exemple de la psychanalyse: la théorie donne un type idéal pour pouvoir encadrer le réel et ensuite, essayer d'étudier la spécificité de chacune des situations, en sachant que, de toutes manières, chacune de celles-ci démentira la théorie sur plusieurs points. Cette relation n'est prise en compte par aucune des théories appliquées en Afrique. L'absence quasi totale de recherches sur le terrain et d'études historiques approfondies ajoute aux difficultés d'analyse. Comment comprendre alors le fonctionnement du système communautaire dans ses multiples variantes, le droit de propriété, la multitude des comportements migratoires ou les conditions d'émergence des minorités novatrices et porteuses de changement qui varient selon l'histoire et la culture de chaque groupe? Aurait-il suffi, comme le suggère un participant, de dépasser l'impossibilité actuelle à appliquer en Afrique des théories récentes micro/macro, nées en Occident - on a vu souvent les résultats catastrophiques de l'application de telles théories en Afrique - ou faut-il multiplier la recherche propre sur l'Afrique et renforcer la coopération scientifique?

La société Vu sous cet angle, le grand absent de la problématique de l'ajustement structurel et de l'application qu'en font les partenaires locaux de la CEE, sont les sociétés, candidates à l'ajustement. Animées par des rationalités fort différentes de celle qui anime les concepteurs de l'ajustement, elles en subissent les conséquences, en se refusant obstinément les mutations anthropologiques vertigineuses qu'on leur suggère. En effet, on ne saurait espérer le succès des programmes qui impliquent l'initiative individuelle et le risque, dans des sociétés qui fonctionnent sur la base de la collectivité et la minimisation du risque. Dans les pays du petit et du grand frère et du parternalisme, l'initiative privée ne pourra jamais fonctionner sans la sécurité de la protection de J'État, 17

remarque un participant. Mais l'État africain, ne refuse-toil pas de fonctionner lui aussi sans la sécurité du grand frère que serait l'Europe? Dans le même sens, peut-on faire abstraction des résistances culturelles de ces sociétés à tout changement et du temps nécessaire pour une telle entreprise venant d'en haut? Du point de vue de sociologie de droit européen, signale]. Costa-Lascoux, toute application de la loi a des effets inattendus et pervers; c'est la raison pour laquelle avant toute élaboration de nouvelles lois, on fait des sondages sur les aspirations et les logiques internes des sociétés qui seront appelées à les appliquer, pour trouver des normes nouvelles dans le temps. Or, si les théories de développement hier, entre autres celles d'inspiration marxiste et les mesures d'ajustement aujourd'hui, sont problématiques, c'est que les deux conçoivent le changement dans le vide, faisant abstraction des sociétés censées le mettre en œuvre et du temps nécessaire. Les États africains poussent cette logique à l'extrême, par le double jeu du refoulement de leur réalité sociale et de la rétention de l'information. Les résultats réels de ces mesures sont difficiles à évaluer. Il aurait fallu étudier pendant une longue période des pays sous ajustement et des pays qui ne le sont pas, pour en juger; mais aucun effort sérieux n'a été entrepris dans ce sens. Néanmoins, dans grand nombre de pays qui les ont appliqués, le bilan est négatif: diminution des investissements ; blocage de la croissance; inflation; mise sous tutelle de l'Afrique, dont l'infantilisation n'a jamais été si loin, remarque un participant: les choix budgétaires les plus intimes des pays ont été dictés par les organismes internationaux,... Difficile aussi de dire avec certitude quelles sont les couches sociales qui en sont les plus endommagées. Et à un participant grec de remarquer la similitude des programmes d'ajustement appliqués en Grèce et de leurs résultats avec ceux des pays ACP.

La maîtrise

des processus

internes

y aurait-il des alternatives possibles à l'ajustement? La réponse n'est pas simple. Tant il est vrai qu'avec ou sans mesures d'ajustement, toutes les expériences de développement sont problématiques: depuis l'Algérie et son énorme effort d'étatisation et de planification, jusqu'au Zaïre qui pille simplement les richesses de son pays, on assiste au même désarroi. Saurait-on argumenter en termes de planification versus marché libre, s'interroge ce participant grec, alors que les deux ont échoué? Quelle serait la logique d'accumulation pour les pays ACP ? Quel est le sens de la maîtrise ou des modèles de développement aujourd'hui? Pour certains, des éléments de réponse ne sauraient être donnés que dans une perspective de changements à la fois dans le système de la coopération et à l'intérieur de chacun des deux groupes concernés: la CEE et les ACP. C. Comeliau développera la thèse qui lui est chère: la nécessité d'introduire la réciprocité; de mettre fin à l'unilatéral et le 18

rapport de forces duquel découle le système mondial actuel; de permettre le pluralisme des choix pour les ACP ; de les libérer davantage de l'épée de Damoclès qu'est la contrainte extérieure, considérée, dans l'état actuel des choses comme une donnée. Et si au lieu de celle-ci, on utilisait le principe de la maîtrise des processus internes par ces pays? Sans doute, la thèse est-elle juste mais sa faisabilité n'est pas évidente. Pour pervertir le système dominant de coopération, il faut des forces sociales qui le fassent. Dans les pays de la CEE, même la gauche au pouvoir adopte de plus en plus le discours (et les pratiques) de la compétition, de la compétitivité, de la performance, des rapports de force. A ses marges, des groupes alternatifs, comme les Verts, des intellectuels, certains ONG, sont plus sensibles à ce type de propositions. Mais quels seraient leurs partenaires dans les pays ACP ? Pour

revendiquer la réciprocité, le droit au pluralisme de choix - « la variabilité maximale » de A. Lipietz - la maîtrise des processus internes,
il faut des forces sociales dans les pays ACP eux-mêmes. Or le paradoxe devant lequel on se trouve souvent est que ni la réciprocité, ni la maîtrise des processus internes ne semblent avoir d'adeptes convaincus en Afrique.

Les intellectuels Les États restent solidement installés dans la position de tutelle et d'assistance assumées; mais ne sont-ils pas significatifs d'attitudes sociales internes généralisées? Les intellectuels, groupe fragile et fort dépendant de l'État, seraient-ils plus sensibles à la revendication de la réciprocité et du pluralisme? Le discours tenu à Delphes allait plutôt dans le sens inverse. Ce fut la nécessité de l'intervention européenne et de l'assimilation des sociétés africaines avec les sociétés européennes qui ont été mises en avant, par un certain nombre de participants africains et non l'inverse. La nécessité d'occidentaliser l'Afrique - ce qu'elle devrait être - l'a emporté sur l'analyse de ce qu'elle est et sur la recherche de voies pluralistes. Ce discours assimilationniste est fondé sur une analyse empruntée souvent à des théories occidentales libérales ou néo-libérales. Il consiste à ignorer ce qui est spécifique à l'État africain, en tant que produit de l'histoire et de la société qui le mettent en place et au-delà des facteurs internes du sous-développement. Il procède par des comparai-

sons anachroniques-

»

l'Afrique serait l'Europe du XVII'siècle» -

ou repère en Afrique l'équivalent des classes sociales européennes la paysannerie ou les couches moyennes - qui n'y existent pas en tant que telles. Il croit aussi à la possibilité des changements politiques sans transformation des sociétés africaines - certains participants africains à Delphes revendiqueront l'immobilité des sociétés respectives comme 19

vertu. Pour ce faire, il fera appel à l'intervention de l'Europe. Au nom de sa responsabiliré historique d'ancien colonisateur ou de sa vocation universelle. D'où l'appel à l'intervention européenne, en faveur des intellectuels et d'autres groupes semblables - ONG, associations, femmes, politiques - qui seraient porteurs de changement en Afrique et qui,

faute des connections entre eux

«

restent piégés dans l'ethnicité et la

politique tribale », selon les termes d'une participante africaine. Ainsi, la critique radicale des années soixante et soixante-dix, qui imputait à l'Europe les souffrances de l'Afrique, s'est sensiblement déplacée avec une critique - tout aussi radicale - des États africains. Ceuxci ont été souvent qualifiés à Delphes en termes de corruption, de mauvaise gestion de la propriété publique, d'inefficacité, d'absence d'éthique de travail, d'autotitarisme, etc. Ce discours s'inscrit dans la même lignée que la précédente, notamment lorsque l'État est perçu comme un fait extérieur à la réalité africaine, comme « un rejeton de l'Europe ».
Dans ce cas, le regard est encore biaisé et les portes sont ouvertes pour toutes sortes de solutions qui viendraient de nouveau de l'extérieur.

Ajuster

la CEE

Signe de changement des mentalités: le scepticisme des participants européens quant au bien'fondé des appels à l'intervention européenne. Pour beaucoup, il est sans doute nécessaire de réfléchir sur le concours à apporter aux minorités novatrices et porteuses de changement, pour autant qu'elles existent. Mais il faut récuser la logique de l'intervention, même sur le plan financier. Il est fort douteux que la maximisation des transferts soit une condition pour le développement, suggère C. Comeliau et, à un participant africain d'ajouter: que faire de l'argent, lorsqu'il n'y a pas de projet de développement? Moins faire, surtout dans le domaine de l'aide, afin d'obliger les sociétés à se prendre en charge? La disparition de l'aide amèneraitelle nécessairement à la disparition de la classe parasitaire qui se trouve au pouvoir et la réallocation des ressources et des activités, comme il a été proposé? Pour beaucoup, il est fort douteux que seules des contraintes externes puissent avoir des effets positifs, s'il n'y a pas à l'intérieur des forces sociales qui ont des aspirations dans le même sens. Mais sortir de la conception unilatérale de la coopération exige "des
«

ajustements

de la CEE », dira

A. Lipietz

; celle-ci

devrait

se deman-

der si les politiques qu'elle propose aux ACP sont ajustées non seulement par rapport à l'Afrique, mais par rapport à elle-même. Le rôle du STABEX,par exemple, est inadapté: à partir du moment où l'on a une politique agricole chez soi (la PAC), consistant à dire que l'on ne peut mettre sur le marché n'importe quoi pour maintenir les revenus des paysans européens, n'est-il pas grotesque de mettre ses excédents sur le marché mondial et faire le contraire de ce qu'on préconise 20

pour la PAC? OU pour prendre l'exemple du SIDA, on devrait se dire qu'il y a nécessité d'une solidarité qui coûtera cher à l'Europe, puisque ni les médicaments, ni les préservatifs ne peuvent être produits en Afrique pour le moment. Il en va de même pour l'environnement. La CEE a plus de responsabilités dans les problèmes écologiques que les pays du Tiers-Monde, qu'elle accuse allègrement de leurs actions prédatrices. La France, avec le tiers de la population brésilienne, produit, à elle seule, les cinq sixièmes de la quantité des produits de gaz ayant un effet de serre. Il reviendrait donc à l'Europe de réduire ses actions prédatrices. En fait, remarque S. Papaspiliopoulos, l'idée d'un plan Marshall mondial, souvent avancé comme solution au sous-développement, serait catastrophique du point de vue écologique. Mais comment la CEE pourrait-elle avoir une conception de réciprocité avec les ACP, lorsqu'elle se refuse cette réciprocité? Les rapports avec son propre Sud, les régions comme la Grèce ou la Corse, les groupes sociaux, comme les immigrés ou les pauvres, sont aussi des rapports de paternalisme, de conformité, d'assistance ou de « cécité» pour emprunter les termes de Marie-Christine Aulas. Sans doute, les responsabilités sont-elles partagées; des régions du Sud européen aujourd'hui, la Bretagne hier, tout comme certains groupes socio-cultUrels, les immigrés se replient souvent dans des idéologies revendicatives et défensives et dans des relations d'ethnicité qui les ferment au changement et à l'initiative; d'où leur faible capacité de négocier une intégration relativement autonome dans le système national ou international. Ce fut un point fort intéressant sur les cultures et on y reviendra.

Quels changements

pour les ACP ?

Si le débat sur les changements nécessaires et possibles dans la CEE fut intense, encore que non systématique, celui sur les changemennts dans les ACP a été relativement malaisé. Cela provenait peut-être du paradoxe déjà signalé: ce sont les Européens qui ont parlé en termes de spécificité et de différence et posé la question des conditions et du contenu de changement en Afrique. Avec de rares exceptions, les participants africains ont mis l'accent sur les similitUdes des ACP avec l'Europe et, au-delà, sur celles des remèdes à proposer. Certes les points soulevés ne sont pas dépourvus d'intérêt. Tel le constat de Jeannette Hartmann sur les aspects de l'ajustement structurel que l'on devrait retenir, comme bénéfiques pour l'Afrique: la libéralisation du commerce et l'encoutagement du capital privé; la dévaluation de la monnaie; l'élévation du prix des producteurs; la réduCtion du secteur public. Ou les suggestions de Mamadou Koulibaly, qui soumet le développement à la condition de la libéralisation 21

de cette

«

entreprise politique que serait l'État, en laissant néanmoins

en suspens les processus internes qui auraient rendu une telle libéralisation possible. Celle-ci reposerait davantage sur l'intervention de l'Europe que sur des transformations internes. Mais, dit ce responsable politique européen, il y a un seul moyen pour changer un État: c'est le mouvement populaire. Etrange clivage concernant cette fois les processus et les acteurs de changement, pour les uns ceux-ci sont nécessairement internes, pour les autres externes.

Les acteurs, du changement Dès lors, la nécessité d'une réflexion sysrématique sur les condi. tions et les acteurs du changement dans la CEE et les ACP s'impose. En Europe, le débat est relativement développé mais manque cruelle-

ment aux ACP.D'une manière générale, suggère E. Enriquez, les

«

créa-

teurs d'histoire », ceux qui tendent à briser la répétition sociale er sont porteurs de changement, sont refusés par la société. Il se constitue alors des minorités subversives qui ne le seraient que pour un temps; la propagation de la subversion et sa généralisation la ramènent de nouveau à la clôture sociale. L'histoire du syndicalisme en Europe est un exemple de ces processus. Mais pour que la subversion se propage, il lui faut certaines conditions : l'ouverture de la société, sa capacité de se regarder et de se
mettre en cause. Les Bretons, rappelle

J.

Costa-Lascoux,

ont commencé

à changer lorsqu'ils ont accepté de se regarder dans un miroir et de voir l'image qu'ils renvoyaient: alcoolisme, techniques de cultures archaïques, religion superstitieuse. Ils ont ainsi accepté de changer, en comptant sur eux-mêmes, tout en gardant cettaines spécificités. A l'opposé, d'autres régions européennes se sont repliées sur des relations d'ethnicité et des attitudes revendicatives. Sans universaliser ces exemples, c'est néanmoins ce type de réflexion qu'il faudrait généraliser, en étant précis sur le terrain et mondialiste dans la recherche des solutions. Des acteurs internes de changement existent dans les pays ACP, suggère Nicolaï, au niveau local: certaines minorités par exemple qui ne sont pas encore connectées entre elles ou sont persécutées et marginalisées par les conflits inter-ethniques. Et c'est ici un problème que l'on doit prendre systématiquement en compte: comment peut-on dans des pays pluri-ethniques s'identifier à une minorité novatrice en étant majoritaire? Comment aider ces minorités qui sont d'habitude mises au rancart dans leurs pays? Comment circuiter les États sans pour autant déclencher leur répression? Et Raphaël Ndiayé de l'ENDA du Sénégal de valider ces questions avec une analyse des interventions menées au niveau local en faveur d'un changement qui prenne en compte les caractéristiques propres de la société: la tendance à la répétition ou la pensée magique. 22

5. DE LA CULTURE

Ces questions nous ont amenés à poser la culture au centre de notre réflexion et des débats que nous avons animés autour de Lomé. Ce ne fut pas sans problèmes, ni sans réticences à l'intérieur même du Forum de Delphes qui ne saurait échapper aux pièges méthodologiques de toute démarche intellectuelle; d'autant que le cloisonnement des sciences en Occident a réservé jusqu'à présent certaines questions au seul domaine de l'économie. On l'a tenté - encore que très timidement - et comme l'a constaté avec un certain étonnement un participant, le débat le plus théorique que J'on a eu sur Lomé a été le plus humain et le plus riche; ce fut en même temps un débat sur la méthode. Quelle est la place de l'individu dans une culture? Qu'est-ce qui différencie la culture occidentale, dans la phase actuelle, des autres, et dans le cas précis des cultures africaines? Comment s'articulent les identités particulières avec l'identité collective? Comment s'articulent les changements individuel, groupaI et collectif? Et, comment traduire cette réflexion, essentiellement ethnologique et psychanalytique, en réflexion politique sur la communication et sur le changement? E. Enriquez, qui a lancé ce débat, met l'accent sur la relation étroite entre individu et société (la culture), le premier étant parlé par la seconde mais ayant en même temps sa propre parole: même si toutes les sociétés, comme toutes les institutions, essayent de faire des individus les plus conformes possibles à leurs propres désirs. Est aussi introduite d'emblée une première différence, voire une première opposition, soulignée aussi par C. Castoriadis, entre sociétés hétéronomes ayant tendance à créer des individus hétéronomes et sociétés autOnomes valorisant, à des degrés différents, l'autonomie de l'individu. Les premières qui résistent au changement et valorisent la répétition, seraient « portées par l'histoire », alors que les secondes seraient « porteurs d'histoire» et favoriseraient « l'imaginaire moteur» : la volonté de ne pas être pris dans la répétition et de poursuivre le changement qui serait pourtant inquiétant pour toute société.

Le refoulement Tant il est vrai que dans chacune des sociétés, on décèle des processus de refoulement qui consistent à l'idéaliser et à masquer son propre fonctionnement. D'où le recours fréquent à des idées comme la « constance », J'« unité» et la « reconnaissance du semblable» qui sont en fait des idées fausses: il n'y a aucune société qui ne change pas, même si les unes semblent prises dans un tourbillon vertigineux de mutations rapides, alors que d'autres semblent piégées dans des valeurs et des comportements séculaires. L'unité est d'autant plus idéalisée 23

qu'elle est partout problématique; souvent si on y insiste, c'est en quelque sorte pour l'exorciser, c'est par peur de ne pas l'avoir. C'est, comme disait Foucault à propos de la sexualité en Occident: si on en parle beaucoup, c'est qu'elle est problématique. De même, la reconnaissance du semblable (par opposition à
«

l'autre ,,) est d'autant plus fragile qu'on n'a jamais su trancher avec

certitude, les frontières entre le même et le différent: qu'est-ce que le « fou» par rapport au « normal », le « national» par rapport à 1'« étranger» ? Et pourquoi est-ce les trop semblables - les frères - qu'on a envie de détruire, et qu'on détruit le plus? Pourquoi les conflits meurtriers aujourd'hui apparaissent-ils le plus souvent dans des cultures qui mettent l'accent sur leur unité et nient leurs différences? Pourquoi cette

lutte du

«

corps à corps» quotidienne que constatent une participante

pour l'Algérie, une autre pour la Grèce? C'est que plus une identité collective est forte et homogène, plus elle est fermée sur elle-même et empêche la rencontre à la fois avec les autres et avec elle-même.. Le plus souvent, le rejet de 1'« autre» provient du processus de refoulement et de la dénégation du fait que l'autre est aussi chez soi. C'est notre propre étrangeté qui est dérangeante, comme dirait]. Kristeva à propos des immigrés, et elle est d'autant plus violente à l'égard de l'extérieur qu'elle n'est pas reconnue chez soi. C'est pour cela, suggère E. Enriquez, que plus une identité collective est forte, moins elle s'interroge sur elle-même et plus elle est raciste et xénophobe. Or, le racisme le plus intense se développe à l'égard du semblable. On l'a vu avec les Juifs en Allemagne, les Japonais aujourd'hui en Europe, les immigrés à l'échelle mondiale. Sans doute n'est-ce pas un hasard si le racisme contre les immigrés est plus fortement développé au sein des groupes en Europe - Le Front National en France, par exemple - dont le discours sur l'unité (de la France) ressemble à celui de ces mêmes immigrés, sur l'unité de leur communauté. Ni si les politiques appliquées à l'égard des immigrés dans les pays sous-développés sont nettement plus défavorables que celles appliquées en Occident. Ou le fait que ce que les Européens rejettent le plus chez les Japonais, c'est leur propre discours sur la compétitivité, la concurrence, la rentabilité, ete. Ou que si l'Afrique dérange et fascine à la fois l'Europe, c'est que, suggère le rapporteur de ce débat, l'Afrique lui renvoie l'image de ce qu'elle a été - les solidarités, le jeu de l'hystérie et du théâtre - et qu'elle n'a pas envie d'y revenir. D'où son envie de la blanchir et la double attitude à son égard, de nostalgie et de peur: nostalgie des solidarités et peur de l'endogamie, des solidarités obligatoires, du resserrement sur soi, du corps à corps; traits qu'elle-même a abandonnés avec le capitalisme, le dépassement de la spécificité culturelle, l'ouverture à l'autre, la quête de la vérité! C'est probablement cette démarche qui consiste à se masquer la réalité qui explique, entre autre, l'échec des expériences de développement dans le Tiers-Monde. On l'a dit: leur dénominateur commun 24

réside dans le fait qu'elles n'ont pris en compte, ni les réalités internes - les populations qui étaient appelées à mettre en œuvre telle ou telle politique - ni la réalité externe dans laquelle elles allaient s'insérer. La Grèce, qui sur plus d'un point ressemble à l'Afrique, est un bon paradigme de ce fonctionnement. Sa crise actuelle (la guerre généralisée de tous contre tous) provient, entre autre, de l'absence de regard de la société sur elle-même et sur l'autre. Sans doute n'est-il pas sans importance qu'elle touche à son paroxysme au moment où un discours idéalisé sur un changement tout aussi idéalisé devint le discours du pouvoir et fut d'autant plus radical, qu'il ne se fondait sur aucune analyse. C'est alors la fuite en avant de la « déconnection de la CEE», avec laquelle le pays entretient des relations de dépendance, de la modernisation par l'État, sans État, de la démocratisation de la production dans une société autoritaire, de la promotion de « l'initiative privée» dans une société qui écrase l'individu et sa créativité. A l'instar des processus de refoulement, les processus de sublimation d'une culture lui permettent la perception de sa propre étrangeté, sa remise en cause, l'interrogation sur soi et au travers de ceci, le fait de s'intéresser et d'être pris dans une quête de vérité qui est certes

la chose la moins partagée au monde. Tant il est vrai que

«

la langue

de bois» et l'assurance narcissique des individus, des sociétés, des institutions et de ces mêmes disciplines scientifiques l'emportent sur le besoin de faire rencontrer les objets de connaissance des sociétés, dans tout ce qu'il y a de plus fécond dans cette rencontre. Que la quête de la vérité ne soit pas un apanage facile de sociétés ou de groupes, les rencontres du Forum de Delphes comme celle-ci, en sont une preuve. Les problèmes d'écoute, signalera C. Comeliau, ont souvent rendu mal aisé le dialogue entre cultures et disciplines différentes.

Autonomie

et hétéronomie

y aurait-il une ligne de démarcation nette entre la culture européenne et la cultute africaine? Selon une participante ghanéenne, l'opposition entre les deux se poserait uniquement en termes de domination de la première sur la deuxième. Le constat de Marie-Christine Aulas est similaire: le dialogue entre cultures serait historiquement réduit à l'occidentalisation et à la dépossession de la symbolique des autres cultures par l'Occident. Pour Claude Acé, le vide moral serait assimilable

avec l'une, la moralité avec l'autre qui serait victime du

«

génocide cul-

turel» opéré par l'Occident. Or, toute opposition étant réductive, on ne saurait tracer de frontières nettes entre les deux mais distinguer les tendances qui l'emportent chez l'une et chez l'autre. Pour reprendre les termes de Fanny Colonna, la distinction essentielle entre Europe et Afrique reposerait sur celle qui a été opérée par E. Enriquez entre peuples créateurs et 25

peuples porteurs d'histOire, ou autrement autOnomes et hétéronomes. La malédiction des sociétés comme la société algérienne, suggère-t-elle, est qu'elles détruisent la capacité de l'individu d'être créateur et qu'elles le vouent à la répétition; qu'elles ne parviennent pas à la sublimation de la sexualité et qu'elles s'adonnent à une lutte corps à corps, sans recours à la symbolisation; qu'elles interdisent la différence et rendent difficile l'existence des minorités.

Le changement On pourrait aussi remarquer, en accord avec ce participant sénégalais, que si en Europe la tendance principale se situe au changement, l'Afrique penche davantage vers la répétition. Dans son rexte sur « les droits et obligations dans le système communautaire ", R. Mahieu expliquera les résistances à la fois au changement et aux calamités que « l'Afrique serait capable d'endurer ", par ce même système communautaire. Mais pourquoi ce système des solidarités obligées ne changetoil pas, alors qu'il est représenté comme « l'horreur de ces pays ", « frein au développement" et générateur d'« équilibres instables» ? N'est-ce pas plutôt ces « résistances aux calamités" - cette aptitude de l'Afrique à endurer les souffrances - qui éclairent la persistance du système communautaire? Cela dit, la rapidité des changements en Europe, comme les résistances en Afrique, constituent deux mécanismes d'exclusion non négligeables ; les deux méritent une réflexion systématique. L'Europe ne peut pas continuer à rester indifférente au sort des millions d'individus qui, à l'intérieur et surtout à l'extérieur de ses frontières, se marginalisent faute de pouvoir suivre et maîtriser la rapidité des processus en cours. Inversement, l'Afrique ne peut plus revendiquer la répétition comme vertu, et vouloir être intégrée dans un système mondial en mouvement tout en restant la même. La domination de la culture occidentale est un fait. Elle est d'autant plus redoutable qu'elle s'opère avec le consentement des dominés qui se remettent à vivre dans le modèle du colonialisme, sans pour autant y être forcés. S'il est vrai que le colonialisme a opéré jadis par la force, il est probablement vrai aussi qu'il a trouvé des « greffes" à l'intérieur ;

s'il y eut

«

projet occidental de dépossession de la symbolique de

l'autre", c'est-à-dire de ce qu'il a de plus profond dans les sociétés et qui leur confere leurs sens, ce projet a-t-il pu s'opérer par la force ? Saurait-on continuer à argumenter aujourd'hui en termes d'opposition extérieur/intérieur sans percevoir la part interne de ce qu'on croit externe? Ce débat n'est pas facile, et il ne se fera pas réellement tant que les Européens se reconnaissent volontiers coupables - n'est-ce pas
une autre forme de paternalisme?

qu'inversement 26

les Africains n'y voient qu'un simple effet d'une inter-

-

de leur domination

culturelle

et

vention

et responsabilité
»

extérieures;

tant que les uns prennent

en

charge le « vide moral

qui tienne sans moralité? - et que les autres ne voient ce vide qu'en dehors de chez eux. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas s'attendre, sug. gère un participant, à ce que les cultures dominantes se remettent en question elles-mêmes; il faut qu'il y ait dissidence et subversion au sein même de cette société ou apportées par d'autres. Des exemples de telles subversions, il y en a en Europe et ].B. de Foucauld emprunte pour l'illustrer celui des chômeurs. La mise en place d'un imaginaire qui ait permis de considérer le chômage comme une fatalité, avec l'insuffisance d'initiative et de solidarité qui l'accompagne, a été pervertie par une partie de la société: des formes nouvelles d'emploi se créent pour ou par les chômeurs; même si elles partent d'un réflexe humanitaire, elles ne consistent nullement en des opérations d'assistance. En fait, un nouvel imaginaire se met en place qui a comme quête l'autonomie pour soi et pour l'autre et qui, en quelque sorte, pervertit la compassion et la charité chrétiennes en solidarité associant le bien-être propre à celui de l'autre. Ce sont d'ailleurs des formes de solidarité nouvelles qui émergent aussi au niveau local vis-à-vis du Tiers-Monde. Ce sont ces acteurs au niveau local qui donnent du sens, suggère ].B. de Foucauld, et il faudrait réfléchir sur la transposition de ces nouvelles techniques dans la coopération Nord-Sud.

qui leur est renvoyé - mais y a-t-il une société

Identités

et ethnicités

L'émergence de ces nouvelles identités, signale A. Lipietz, pose une question politique incontournable: comment s'articulent les identités collectives particulières - femmes, salariés, immigrés, ete. - avec l'identité collective nationale? Comment la gauche pourrait-elle mobiliser les identités nouvelles et subversives? Et, s'interroge S. Théodoridis, comment une théorie du changement social peut-elle intégrer et de ce fait s'enrichir d'une théorie du changement individuel? En d'autres termes, peut-on transférer des concepts utilisés, pour rendre compte des processus psychiques individuels, pour expliquer des processus collectifs et comment? Nous voilà au cœur d'un débat qui n'est pas suffisamment approfondi, faute d'études spécifiques, notamment dans les pays ACP; l'explosion actuelle des nationalismes et des ethnicités lui confere un intérêt indiscutable au niveau planétaire. D'une manière générale, une société est une multiplication d'identités collectives qu'elle a tendance à oublier. Elles se battent entre elles, à d'autres moments elles s'aiment, mais elle ne se reposent jamais. Cependant, la question de l'identité en Europe ne se pose plus comme hier; l'identité nationale y est déjà régionale et on entre dans des conflits qui opposeront des blocs de pays, avec des conflits inté27

rieurs d'autant plus graves que de nouveaux problèmes de légitimité vont se poser. En fait, quelle sera la réaction des régions qui, à l'intérieur de la CEE, se trouvent marginalisées par rapport à la prise de décision et aux processus mis en œuvre? Les signes d'alarme sont déjà nombreux. Si la Belgique, dont le poids n'est pourtant pas négligeable à l'intérieur de la C.E.E., s'est récemment émue, du sommet jusqu'à la base, d'une émission télévisée en France qu'elle a perçue comme « dévalorisante », voire « raciste », quelle sera la réaction de la Grèce, du Sud italien, et... j'en passe? Face à ces blocs, quelle sera la réaction de pays, comme les ACP, qui sont déchirés par des conflits d'ethnies de plus en plus chroniques et de plus en plus graves? Dans ce contexte, la question du changement lui-même se pose autrement aujourd'hui qu'hier, prenant parfois des allures hallucinantes, faute de maîtrise de la part des sociétés. Riche de son savoir E. Enriquez suggère, et à juste titre, qu'il ne faudrait pas mettre de cloisons nettes entre changement collectiflgroupal/individuel et, que d'une manière générale les minorités subversives propagent leur subversion à l'ensemble de la société. Mais, celui-ci est un mécanisme de changement, probablement le plus maîtrisé par les sociétés. Est-il pour autant le seul, particulièrement à l'heure actUelle? Et, est-ce que la subversion est toujours créative et les minotités toujours « créatrices d'histaire» ? Comment penser actuellement les conflits ethniques et nationalistes en Europe qui émetgent en partie « grâce » aux communautés
d'immigrés? Comment penser le même phénomène dans les pays ACP où les conflits inter-ethniques sont un facteur de destructi9n sociale?

6. LES MIGRATIONS

Le thème des migrations en soi ne fait pas partie des accords de Lomé; il a fait l'objet de déclarations communes et de la formulation de quelques principes généraux et généreux, sans pour autant être l'objet de véritables négociations. Pour certains responsables politiques de la Commission, cela ne se ptoduira pas dans l'avenir proche. Et une femme députée du Parlement européen de faire part à Delphes du refus opposé aux parlementaires de former une commission pour les migrations. C'est un symptôme de la difficulté de la CEE de se doter de politiques internes; d'autant que les migtations sont un domaine particulièrement sensible pour les États. On connaît les « résistances» à la libre circulation de ces mêmes ressortissants des pays membres, et la diversité des attitUdes de l'Europe des douze à l'égard du fait migratoire. Les tableaux élaborés par]. Costa-Lascoux en offrent une riche illustration. Sur ce plan, comme sur d'autres, Lomé semble être calqué surles 28

conventions

bilatérales conçues pour traiter les matières premières

et

consacrant, en passant, une partie aux « ressortissants des pays du Sud ».
Et, comme les politiques nationales sont fort diversifiées et ne s'accordent que sur les restrictions des flux, Lomé met l'accent sur cet aspect qui est pourtant daté: les flux des travailleurs réguliers ont repris depuis qu'il a pris à son compte leur restriction alors que, malgré les mesures, le nombre des immigrés clandestins est croissant. Une des raisons qui nous a amenés à prendre en considération le fait migratoire, est que celui-ci, comme le fait culturel, est probablement parmi les aspects les plus significatifs de la coopération CEE/ACP et des questions théoriques que pose celle-ci.

La dénégation La- dénégation du fait lui-même par les deux partenaires en présence est à elle seule éloquente du type de relations qu'ils entretiennent. Dans les pays ACP, l'absence dramatique de politiques et de réflexion sur les migrations, internes et externes, reflète les attitudes de resserrement sur soi et de refoulement que l'on a signalées au cours des débats. Elles constituent pourtant une clé essentielle pour la compréhension du développement et du sous-développement. Tant il est vrai que les pays récepteurs profirent des éléments les plus dynamiques et les plus éduqués que perdent les pays d'émigration. L'histoire des migrations inter-africaines est riche de tels exemples. A leur tour, les migrations d'origine ACP vers les pays de la CEE montrent la fragilité des acquis de l'indépendance et la persistance, en même remps que les mutations, des rapports coloniaux; faut-il signaler la contradiction entre la nécessité de développement local et la fuite des agents qui sont les plus éduqués? Dans les pays de la CEE, c'est la légitimité de l'immigré qui est déniée. L'accent mis sur la restriction des flux - même lorsqu'on parle d'intégration - montre la précarité de ceux mêmes qui sont réguliers. La tournure souvent hallucinante du discours sur les clandestins et la légitimation du recours à l'expulsion semblent avoir refoulé l'histoire la plus récente et la plus dramatique de l'Europe. La dénégation aussi de l'impossibilité de réduire le volume croissant des travailleurs clandestins masque le fait que celui-ci est, entre autre, « production administrative» et conséquence logique du traitement administratif qu'on réserve à un fait social exigeant le dialogue, la concertation et une approche diversifiée. Tant il est vrai que les expériences migratoires, au départ comme à l'aboutissement, sont d'une extrême variété, qu'on ne saurait traiter avec des mesures standardisées. Quelles seraient dès lors ces questions de fond posées par les migration qui ne sont pas prises en compte par Lomé?

29

L'originalité

de la CrIse

Face à l'originalité de la crise en Europe, notamment l'effondrement démographique et le vieillissement de la population, peut-on continuer de suivre des politiques traditionnelles? Quels seraient les scénarios d'une ouverture des frontières et d'une libre circulation des populations entre ACP/CEE? Pour certains participants, l'Europe, à moitié vide, constitue la seule aire occidentale qui résiste au « métissage », avec des mesures de contrôle, somme toute inefficaces. Les résistances à la libre circulation des individus, alors qu'on accepte la libre circulation des marchandises, et à l'ouverture des frontières, ne seraient-elles pas d'ordre purement idéologique? L'Europe, non seulement peut nourrir ses immigrés mais en a besoin pour sa santé démographique. La peur

d'une

«

invasion massive des affamés du Tiers-Monde
Sans doute les flux continueront-ils
-

»

serait-elle aussi
se représentent

idéologique?

res de contrôle

mais il est peu probable qu'« ils s'alignent» sur la
de l'Afrique que beaucoup
«<

-

avec ou sans mesu-

croissance démographique

comme une apocalypse

des millions d'Africains auront à immigrer

en Europe », dit une participante). La nouvelle pauvreté en Europe à laquelle viendraient s'ajouter les immigrés, est certes un problème grave; mais les mécanismes qui la provoquent ne seraient-ils davantage internes et ne faudrait-il pas, au lieu de vouloir lui faire face par la réduction des flux externes, s'attaquer aux mécanisme eux-mêmes? D'autre part, à l'heure de l'unification européenne, peut-on laisser les politiques migratoires à la compétence des États isolés, ou bien les migrations sont-elles le domaine qui doit par excellence relever de la coopération internationale? Ne devrait-on faire de Lomé le modèle d'une telle coopération? A ceux qui excluent radicalement cette hypothèse, ses partisans ont opposé les changements de mentalités à l'intérieur même de la CEE et du Parlement européen qui interviennent en sa faveur. Du reste, ajoute un participant, la coopération internationale en la matière est la seule qui puisse rendre moins rhétoriques les droits de J'homme, notamment l'admission de réfugiés et l'interdiction des expulsions.

Nationalismes

et légitimités

Se pose ainsi la question de la loi en Europe; on l'a dit: la diversité des politiques parmi les pays membres, reflète des représentations différentes déterminées par l'histoire de chacun d'eux. Un Allemand de l'Est est national pour l'Allemange de l'Ouest pour laquelle la nationalité est-allemande n'existe pas; le même Allemand de l'Est présenté à Strasbourg a immédiatement le statut de réfugié et ceci n'est pas donné pour les autres demandeurs d'asile. Alors comment définit-on les gens? 30

Sur quelle base et avec quels critères procédera-t-on à l'harmonisation des politiques et des législations? Les tendances actuelles, à l'intérieur de la CEE, laissent apparaître un décalage croissant entre l'Europe un autre symptôme et la concurrence des pays de l'Est - et les pays tiers ainsi que la mise en place des mécanismes d'exclusion par des mesures qui se veulent généreuses; pour certains, la tendance serait à l'ethnicisation des relations sociales, car plus on va vers l'égalité des droits, plus on cherche d'autres différences. HistOriquement, l'intégration des uns a fait l'exclusion des autres et cette relation dialectique n'est pas analysée systématiquement. Se posera alors un problème de légitimités différentes et de conflits de groupes culturels auxquels on nie la représentativité. Les conflits actuels en Europe ne seraient-ils pas déjà un symptôme de cette quête de légitimité et de la discrimination opérée par la société et l'État? Le risque actuel, suggère A. Lipietz en se référant à la question du tchador en France, est sa répression et non son caractère phallocratique; plus encore: son acceptation à condition qu'elle soit cloisonnée; et la question qui se pose est: comment vivre sans réprimer et sans cloisonner les différences? La question est d'autant plus pertinente que les communautés d'immigrés ont souvent tendance à se renfermer et les politiques des États d'origine ne font qu'accentuer ces tendances. On le voit avec l'école actuellement en Europe et la lutte menée par les États du Tiers-Monde pour enfermer les enfants de leurs ressortissants dans le ghettO des écoles ou des cours qui leur sont exclusive-

ment réservés; au nom bien sûr du

«

la réalité devient le droit à l'infériorité. Les politiques de planification familiale et le développement dans les ACP sont-elles un remède contre l'immigration en Europe? Certains y croient, en prônant même la fin des migrations. Pour d'autres c'est un refuge pour ne pas faire face aux problèmes. L'hypothèse du développement dans le court terme serait exclue et aucune politique de planification familiale ne serait possible sans mutations culturelles et audelà sans demande sociale de réduction des naissances. On ne peut rien contre la croissance démographique à moins d'utiliser la contrainte. Mais on sait ce qui se passe en Chine...

droit à la différence ", qui dans

La perception

de l'altérité

Enfin, autre question controversée: l'opinion publique et le risque d'un dérapage vers des mouvements racistes en Europe. Il est vrai que dans certains pays européens le rejet de « l'autre" prend des dimensions inquiétantes. Sans doute ce thème mérite-t-il une réflexion systématique. Tant il est vrai que la crise des idéologies et des valeurs en Occident et l'acuité des nationalismes au sein de certaines communautés d'immigrés sont probablement liées et doivent être analysées. Néan31

moins, on pourrait affirmer sans grande crainte d'erreur qu'historiquement, le passage d'un système symbolique à l'autre met deux ou trois générations pour se réaliser. La culture européenne elle-même n'est pas statique; elle se transforme, en partie grâce aux apports des immigrations, qu'elle a toujours su intégrer. Le racisme n'est pas un mouvement à sens unique. Il y a aussi l'interrogation de l'altérité et sur l'altérité qui parle avant tout de l'interrogation de soi et sur soi. Et ceci est un acquis important pour les sociétés européennes: l'ampleur des questions de fond qu'elles se sont posées durant ces dernières années par rapport à elles-mêmes, grâce et à cause des immigrations, c'est du jamais vu en Europe et dans le monde. Ceci dit, le débat public et politique sur la question de l'altérité est plus que jamais nécessaire.

7. SCIENCES ET TECHNIQUES MODERNES

Comme les migrations, la question des sciences et techniques occidentales et leur impact sur les produits de base et sur l'environnement (naturel et culturel) des ACP ne font pas partie des négociations de Lomé; ni la question succincte de la coopération scientifique de la CEE/ACP.Or, l'impact du développement des sciences et techniques se pose comme problème et comme opportunité à la fois pour les ACP et la CEE, malgré les différences pour les uns et pour les autres. Les sciences et techniques modernes constituent à la fois une menace et une opportunité pour les pays concernés, mais elles sont un fait pour la CEE, alors qu'elles deviennent un facteur supplémentaire de marginalisation des pays ACP. Cependant, la part des choses est insuffisamment clarifiée: quel est l'aspect menaçant et quelle est l'opportunité pour les uns et pour les autres? Comment se pose la question de leur impact sur la société et l'environnement? La marginalisation concerne-t-elle seulement les pays ACP, ou est-elle déjà un fait pour certains pays et régions de la CEE? Dans le même ordre d'idées, l'environnement pose problème à la fois aux pays de la CEE et aux ACP, même si on a tendance à mettre l'accent sur ces derniers. Il constitue une donnée qui traverse tous les aspects des accords de Lomé, même si elle y est négligée: par exemple, on n'a pas suffisamment analysé l'impact des migrations sur l'environnement, rural et urbain, des ACP et de la CEE; on a tendance, lorsqu'on se réfère aux pays ACP, à négliger le problème de l'environnement urbain, alors qu'une partie croissante de la population vit dans les villes.

32

y a-t-il des technologies

appropriées?

11est d'usage, lorsqu'on aborde la question des nouvelles technologies et le Tiers-Monde dans les milieux de la gauche, de poser la question dans une logique binaire: le mal versus le bien. Depuis presque vingt ans, deux camps opposés s'affrontent: d'une part, les partisans des technologies appropriées, qui voient dans le transfert des technologies occidentales vers le Tiers-Monde une des expressions de l'impérialisme; d'autre part, les défenseurs de l'universalité de la technologie et de la nécessité de son expansion. 11 y a aussi, au sein du dernier courant, les optimistes qui croient dans l'avenir de l'universalité de la technologie occidentale et les pessimistes. Le débat fut plus nuancé à Delphes, même si le piège de la logique dominante n'a pas été totalement évité. Cependant la question s'est posée davantage en termes de différences culturelles dans les deux groupes de pays: pour certains, le postulat du saut qualitatif en matière de technologie occidentale devrait être probablement abandonné pour les pays ACP qui ont leurs propres tendances en matière technologique. N'est appropriée que la technologie qui est appropriable, signale un participant. Néanmoins, la technologie occidentale devrait être considérée comme patrimoine commun de la planète, et certains de ses aspects devraient être accessibles à tout le monde. Souvent les technologies modernes sont les plus utiles, notamment en matière d'environnement. La déforestation du Sahel, due à l'usage traditionnel - multipliée par la croissance démographique - de la biomasse comme source d'énergie peut être remédiée par l'usage de l'énergie solaire qui serait plus propice et peut-être la plus appropriée. Certes, la question qui se pose à ce niveau est celle de savoir quel usage lui réserver et quels moyens mettre à la disposition des pays ACP pour rendre cet usage possible, voire opérationnel. Question qui ne peut recevoir de réponse, remarque un participant africain, avant que ne soit dressé un bilan des expériences du passé: pourquoi les efforts du passé ont-ils échoué? Quels efforts ont eu du succès? Quelles innovations significatives ont eu lieu ces dernières années dans les pays ACP ? Ces questions n'ont pas de réponses simples et nous-mêmes avons eu du mal à les aborder d'une manière précise; le grand obstacle étant à chaque fois l'absence dramatique d'informations et de recherches ponctuelles dans les pays ACP. Néanmoins la négociation internationale, et dans le cas précis la négociation entre CEE et ACP, semble constituer un premier élément de réponse à la question: comment rendre la technologie occidentale patrimoine commun. La notion de négociation est importante et mérite d'être mise en avant, car elle s'oppose à des idéologies qui privilégient la coupure. On a proposé ainsi de créer à travers Lomé un espace réservant aux pays ACP une aire d'accès aux technologies occidentales.

33

La coopération

scientifique

A ce niveau, la question de la coopération scientifique semble être d'une importance certaine. Il est d'usage, lorsqu'on aborde ce thème, de mettre l'accent sur l'aspect financier de la coopération. Or, celui-ci est certainement un aspect important mais il n'est probablement pas le plus important. Une telle coopération, remarque D. Rapakoulias, l'auteur de la note sur le partenariat scientifique, est indispensable pour les chercheurs des ACP, car elle pourrait assurer la continuité des projets de recherche qui, notamment pour des raisons politiques, fait défaut dans ces pays. Et ce représentant de la CCE de souligner les avantages pour l'Europe de l'amélioration du potentiel de recherches dans certains domaines qui, comme la recherche tropicale, SOnt faiblement développées dans certains pays européens. Certes, les difficultés d'une telle coopération sont peu analysées d'une manière systématique. Les différences culturelles s'avèrent de nouveau déterminantes. Sur quels besoins établit-on un projet de coopération? Qui le définit et selon quels critères? Comment dépasser le handicap des processus cognitifs et des codes de communication souvent radicalement différents et source de conflits? Des conflits de ce type n'ont pas manqué à Delphes et comme l'a suggéré, non sans humour, E. Enriquez, si la conférence avait duré dix jours, on aurait commencé à « s'étriper» ; pourtant signale-t-il, on est au quatrième jour, et on dirait que la discussion réelle vient seulement de commencer. C'est dire l'importance du temps pour toute coopération et la place qu'on doit nécessairement faire au conflit. Rien d'essentiel ne se fait dans l'angélisme mais encore faut-il pouvoir gérer les relations conflictuelles.

8. LA GAUCHE ET LOMÉ

Cette problématique sur Lomé, nous avons voulu l'inscrire dans une perspective de gauche, y animer un débat novateur et formuler des propositions alternatives sur les rapports Nord-Sud. La gauche était porteuse d'un projet de coopération autrefois, mais qu'en reste-t-il aujourd'hui? Quels sont les problèmes politiques qui lui SOnt posés par la coopération Nord-Sud? Qu'est-ce que Lomé pour la gauche européenne et africaine? Y a-t-il des projets communs pouvant faire l'objet d'une coopération des gauches à l'intérieur de Lomé? Qui sont les partenaires privilégiés de la gauche européenne dans les ACP et inversement? De toute évidence, les différences de culture et des valeurs qui animent les aires socio-culturelles de la planète excluent l'hypothèse d'une 34

définition universelle de la « gauche », même si ce terme a acquis droit
de cité au niveau planétaire. Doit-on pour autant renoncer à l'idée qu'il y a quelque chose de commun à tous les êtres? La difficulté de la tâche est évidente. Elle ne l'est pas moins lorsqu'on tente de répondre à des questions plus précises: celle de savoir ce qu'est la gauche en Europe, par exemple. D'une manière générale, il a été admis que ce qui la définit historiquement, depuis le XIX' siècle au moins et à un niveau très abstrait, est l'élargissement des revendications concernant les droits individuels: politiques au XIX' siècle, socioéconomiques au XX,, droits visant d'autres domaines actuellement: autonomie, féminisme, écologie, etc. Le dénominateur commun de ces mouvements serait le changement. Cela dit, on a peu avancé dans l'élucidation de la spécificité de la gauche européenne d'une part en tant que culture occidentale, distincte d'autres mouvements relevant d'aires socio-culturelles différentes et, d'autre part, en tant que culture propre à l'intérieur de l'Europe et distincte d'autres idéologies et cultures socio-politiques de la même aire. En d'autres termes, y a-t-il aujourd'hui une culture spécifique de gauche en Europe? L'analyse de sa crise, lors des débats antérieurs sur Lomé, apparut à la fois comme le miroir de la diversité des perceptions et de l'insuffisance des outils méthodologiques. Si pour certains le recul du marxisme en Europe était une manifestation de la crise, pour d'autres il constitue une libération de la pensée par rapport à un système doctrinaire et messianique, voire religieux. Pour les uns, la crise du marxisme résiderait dans sa difficulté de dépasser l'économisme et le raisonnement en termes de dichotomie infrastructure/superstructure. Il s'agirait, pour dépasser la crise, de privilégier l'analyse du politique et du culturel en termes non économiques. Pour d'autres, c'est aussi l'économie qui doit être pensée en termes culturels et l'abandon du primat de l'économie est une question non marxiste. D'où l'introduction de cette problématique dans les débats ultérieurs. Pour préciser ce débat, peu facile, A. Lipietz a centré la question sur une critique de la vision de la gauche européenne par rapport à la coopération CEE/ACP.Il se fonde sur le paradigme français en prenant bien la précaution de ne pas trop généraliser les expériences qui, si elles se ressemblent, restent néanmoins différenciées, car les perceptions de gauche, à l'intérieur de la CEE, sont nationales avant d'être européennes, et l'Europe n'est pas une: qu'y a-t-il de commun entre le PASOC et le PS français, ou entre la coopération Nord-Sud prônée par l'Europe scandinave et celle de l'Europe des douze? L'intérêt de cette démarche réside dans l'effort pour formuler un projet de coopération qui prenne en compte la spécificité des réalités

différentes et qui en même temps serait universelle: la « variabilitémaximale» et 1'« internationalisme modeste », selon les termes du rapporteur. Abandonner le.s pratiques d'homogénéisation, comme l'endettement ; aider le Tiers-Monde à être lui-même plutôt qu'à devenir comme nous 35

ou comme ce que nous aurions voulu être quitte à prendre des mesures contraignantes, suggère en substance A. Lipietz. Il faudrait de la part de la CEE des politiques qui ne mettent pas sur un pied d'égalité commerciale des pays qui ont fait des choix sociaux différents. Le principe semble sain et en accord avec les thèses développées par d'autres participants sur les sujets spécifiques abordés lors des débats: ajustement structurel, migrations, coopération scientifique, ete.

Certes, pour qu'une

«

variabilité maximale

»

soit possible, il fau-

drait encore qu'il y ait des choix différents dans les pays ACP. Y en a-t-il? Pour certains - on l'a vu lors de la discussion sur l'ajustement structurel - la réponse est négative; pour d'autres, il y aurait l'alternative de la thèse bien connue de la déconnection ou des expériences passées - la Tanzanie, - qui seraient « étranglées », par la contrainte externe. Néanmoins, il est fort douteux qu'on puisse argumenter uniquement en termes de contrainte externe comme on le fait souvent. Les pays qui ont dit avoir « rompu» avec le système mondial n'ont rien fait de différent du système qu'ils ont « condamné» ; il s'agissait davantage d'un nationalisme réactionnel que de choix sociaux différents et positifs. « Le socialisme a été le chemin le plus long pour aller du capitalisme au capitalisme », dit cette anecdote venant des pays de l'Est. Un participant hongrois rappelle que, dans les pays de l'Est, ce n'est pas une perception de gauche qui est en crise, mais un modèle despotique et totalitaire importé par l'Union soviétique. Importé ou non - y aurait-il importation sans greffes à l'intérieur? - ce constat pourrait aussi résumer d'autres expériences « non capitalistes» dans les pays du Tiers-Monde. sible, voire nécessaire? Pour A. Lipietz, la réponse serait sans hésitation positive, « même si on ne peut pas la fonder rationnellement» : la solidarité, la démocratie, l'autonomie, l'émancipation de la femme, seraient des valeurs transcendantes et au-delà, universelles, même si toutes les sociétés ne les revendiquent pas pour elles-mêmes. Il serait en effet impossible de penser sans croyance, sans le besoin de transcendance et d'universalisme même si elles ne sont pas des certitudes. Certes, il faut préciser le débat et élucider la question: comment peut-on s'aider mutuellement ou ne pas s'aider en admettant que les conflits n'ont pas toujours de réponses. Néanmoins, remarque A. Lipietz, la CEE a un moyen efficace d'aider le Tiers-Monde: c'est de s'aider ellemême en changeant ses propres modes de vie et ses modèles de produire. C'est cela un « internationalisme modeste» et auto-exigeant.

Un nouvel internationalisme -

fût-il

« modeste»

-

serait-il pos-

Pourquoi

la démocratie?

Pourrait-on dès lors imaginer une action de gauche européenne en faveur de la démocratie en Afrique? Pour certains participants afri36

cains, on l'a vu cela serait une obligation de l'Europe qui serait responsable des partis uniques et des régimes autOritaires; pour d'autres une telle action ne serait légitime qu'à condition qu'il y ait à l'intérieur des groupes sociaux ayant cette aspiration. Et pourquoi la démocratie ? Est-ce dans le but avancé par Mamadou Koulibaly qui y voit un moyen de développement et d'efficacité économiques, un marché de parris politiques concurrents? Ou dans celui mis en avant par A. Lipietz, qui indépendamment de considérations économiques considère la démocratie comme un bien en soi, un choix politique et un combat? Et quelle démocratie? Mercantile et représentative « qui soigne son look et vend la politique comme un produit» ou démocratie participative? Autant de questions qui méritent une réflexion plus systématique à l'intérieur de la gauche européenne dans la double perspective de penser son propre changement et s'engager dans un projet commun avec ses partenaires africains. La gauche européenne, suggère J.-B de Foucauld a un double défi : prendre en compte le marché et transformer les cultures. Car, si le marché est incontOurnable, il n'a pas pour autant le monopole de l'échange et il faudrait analyser la part qui lui est soumise et celle qui ne l'est pas; la part de la norme, des procédures de ces normes, ete. C'est aussi à la gauche de donner des réponses au non sens, l'aliénation, la misère, l'inégalité, qui impliquent des formes de partage, de frugalité et de fraternité. La gauche n'a pas suffisamment réfléchi sur les conditions culturelles de la transformation de l'homme. Pendant longtemps, elle a cru qu'il suffirait de changer les conditions matérielles, les infrastructures et les modes de propriété; elle a dénié la nécessité de changements en l'homme lui-même, afin que ces mêmes transformations matérielles soient possibles. Mais que serait un projet commun et avec quels partenaires en Afrique? Pour certains participants le problème fondamental, commun à l'Europe comme à l'Afrique, se poserait davantage en termes de ségrégation et d'exclusion et moins en termes d'exploitation et de domination, comme le pense -la gauche traditionnelle. Sans doute sommes-nous confrontés différemment à cette question en Europe et en Afrique; mais les mécanismes d'exclusion sont souvent les mêmes, et le phénomène prend une telle ampleur ici et là qu'il faut l'analyser et essayer d'y remédier. Pour certains participants africains c'est l'émergence de la société civile contre l'État en Afrique qui serait un projet prometteur dans la perspective de mobiliser les forces progressistes. Certes la définition de la société civile et l'histOire même du concept rendent son application à la société africaine malaisée; on en a vu les difficultés théoriques à Delphes. Néanmoins, il serait fort intéressant de cerner les tendances significatives dans les sociétés européennes et africaines en faveur du changement. Dans tOus les cas, la question incontournable est celle de nos partenaires en Afrique. Pour certains participants, il faudrait abandonner 37

l'idée que les États européens renoncent aux États dociles de l'Afrique; il faudrait se pencher davantage vers l'analyse des rapports existant entre cultures/valeurs/acteurs au niveau local. Comment peut-on, s'interroge A. Nicolai, dans des pays pluriethniques, s'identifier à une minorité novatrice en étant majoritaire? Et comment pourrions-nous nous associer à ces minorités qui sont d'habitude mises au rancart dans leurs pays? Saurions-nous connecter à des initiatives comme le Forum de
Delphes ce eype d'interlocuteurs

-

des

ONG,

des

villes

-

qui

sont

légitimés à l'intérieur et pas ceux qui puisent leur légitimité en Europe? Saurions-nous circuiter le dialogue entre États sans pour autant déclencher la répression des États locaux, ou promouvoir des instances régionales de coopération permettant une variété de choix plus grande que la coopération bilatérale ou européenne passant par les États? Et comment faite pour donner plus de poids et de sens à la notion du contrat?

38

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