Améthyste Croisière

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Irène est une jeune femme qui rencontre des difficultés relationnelles avec sa famille, et en particulier avec sa mère et sa sœur. Elle rencontre Rachid et s'éprend de lui, mais cette relation amoureuse ne peut malheureusement pas durer.

Irène devra défier... le temps. Son obstination et ses facultés psioniques vont l'aider dans cette aventure hors du commun.


Publié le : jeudi 21 avril 2016
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EAN13 : 9782334127714
Nombre de pages : 158
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ISBN numérique : 978-2-334-12769-1

 

© Edilivre, 2016

 

 

Améthyste Croisière

Synopsis : L’histoire d’une jeune femme confrontée à un deuil.

Résumé : Voir ma fiche.

Genre : ?

Citation

 

Améthyste Croisière

 

 

Quand on possède le goût des gens exceptionnels, on finit toujours par en rencontrer partout.

Pierre Dumarchais

À tous ceux qui cherchent…

I
Améthyste Croisière

Dans certaines bourgades, la vie est mièvre et le soleil dans sa course se lève et se couche pour tous. Dans d’autres villes, il faut se battre ou se laisser abattre parce qu’on est fatigué de la guerre. Tandis que, dans certains villages, la beauté de la mer et des montagnes majestueuses ne pallie pas la misère du peuple. La vie change selon notre naissance car ce n’est pas toujours à cause de notre personnalité, de notre sang, cela concerne le lieu et le moment de notre naissance. Parfois nous sommes enviés, alors qu’on ferait n’importe quoi pour changer de vie, partir, s’enfuir. Cette semence, qui a germé et qui fait que nous sommes qui nous sommes, peut aussi être la cause de tous nos problèmes, non pas parce que l’on est mauvais mais parce que l’on est bon. Cela arrive souvent dans les villes modernes.

Il existe des femmes qui auraient préféré avoir un ventre plat et de gros seins au lieu d’un gros ventre et de petits seins, des cheveux ondulés au-dessus et plus lisses derrière la nuque, des yeux verts. Des hommes, qui jamais n’accepteront leur petite taille, ou plus grands dont la hauteur n’impressionne guère, ou d’autres qui auraient tant voulu avoir de l’humour. Ce qui est aussi pénible, c’est de se voir marcher ivre.

Naître en Afrique et mourir tôt, serait-ce préférable ? La sainte trinité d’enfants fous, d’enfants démons jalonne les sentiers des esprits tourmentés, préparant la révélation du psychisme bon. Nous pouvions être heureux, nous n’avions pas faim.

Désireuse de plaire au plus grand nombre, Emma avait pris comme habitude de cibler l’essentiel grâce à son œil de lynx. Son frère aussi en avait un, mais c’était au sens propre : il était pilote d’avion de chasse pour l’armée belge. Emma obéissait et savait se faire aimer par ses supérieurs, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Se faire apprécier, oui, c’est jouable mais, se faire aimer, c’est une autre paire de manches. Elle avait ce truc, ce je-ne-sais-quoi, qui faisait que ses supérieurs la voyaient comme une alliée, une fille à adopter, une fille à garder, enfin, une jaune quoi.

Plutôt lèche-bottes, pas vraiment compétente, c’était une personne qui excellait dans l’art de bluffer, oui, c’était une bluffeuse, une femme qui avait de l’assurance, comme ça, en vrac, sans avoir fait ses preuves. Elle n’était pas vraiment quelqu’un qui croyait en elle comme peuvent douter d’eux-mêmes les perfectionnistes, non, Emma cueillait tout simplement.

Elle était en charge de communiquer des informations sur la vie de sa cité à un agent du service de renseignements. En journée, elle travaillait dans une boutique de vêtements avec sa collègue Irène. C’était une boutique branchée avec des collections tendance, où la musique arrachait les tympans. Le comptoir était capitonné de couleur rose, chaque étagère était éclairée par une ampoule intérieure et les cabines étaient étroites, pas assez larges pour des personnes en surpoids. D’ailleurs, il n’y avait pas de taille au-dessus de 42, sorte d’obstacle infranchissable, tel un accès interdit.

Comment une jeune femme de 25 ans avait-elle eu un job d’infiltré sans avoir étudié le droit et sans même avoir un diplôme de détective ? La chance, les circonstances et un frère militaire peut-être.

Irène était une jeune femme de 23 ans réservée mais chaleureuse.

– Tu as mis les étiquettes sur la troisième rangée, Irène ?

– Ben ouais.

Irène voulait parler de l’inventaire du mois précédent qui avait été bâclé, mais elle se tut comme d’habitude. Si elle la ramenait un peu de trop, comme par hasard elle commettait une erreur, et Emma lui tombait dessus comme si elle devait payer pour avoir marqué un point et devait être remise à sa place aussitôt. Irène avait plus d’occasions qu’Emma de dénoncer son incompétence mais elle n’en profitait pas, au contraire, elle était bienveillante et compréhensive et passait le plus souvent l’éponge. Elle était comme ça, Irène. Elle a toujours été comme ça.

Irène avait surpris Emma en train de frotter une jupe en daim légèrement faussement usée et par ce geste l’avait vraiment abîmée. Elle fit semblant de rien pour ne pas mettre Emma dans une situation peu confortable.

Emma ne savait sans doute pas, et puis cela ne se verra pas, et puis Emma risque d’être de mauvaise humeur parce que j’ai vu qu’elle n’a pas compris que c’était par effet de mode, et puis, et puis, se disait-elle. En réalité Irène savait qu’elle devait la boucler. De toute façon, Irène tenait à jour secrètement un calepin avec les heures et les dates de toutes les maladresses qu’Emma avait faites ou dites et un jour elle s’en servirait… le jour ou la goutte aura fait déborder le vase. Au fond, Irène savait qu’elle ne s’en servirait jamais. Ce n’était pas par peur, non, c’était pire que ça, c’était par indulgence. Un de ses copains avait sa petite liste à lui aussi : des choses récurrentes ; des erreurs ; du sabotage de son travail par son collègue et qui ressemblait à s’y m’éprendre à du harcèlement moral. Conclusion, même en étant syndiqué, son copain avait failli être viré pour faute grave et dû reprendre son travail alors qu’il était en arrêt maladie et, comme il n’avait pas pris ses congés annuels, il avait remboursé les cacahuètes qu’il avait perçues quelque temps de l’assurance maladie. Tout ceci se passe en Belgique en 2012, ailleurs c’était pire. Il ne fallait pas se plaindre. Par désespoir, il avait fait la paix avec son bourreau qui n’avait nullement été inquiété et qui, par folie ou par intelligence, était dans le déni total de ses actions crapuleuses, au point que le copain d’Irène se demandait si tout ceci s’était bel et bien passé. Victime, il était à deux doigts de se retrouver clochard.

Il faut de tout dans la vie et pareil dans une boîte, tous les caractères s’entrecroisent dans une équipe. Certains sont moins bons dans un domaine et meilleurs dans un autre. Il y a le colporteur, toutes les équipes en ont un et, en réalité, il est nécessaire car, de cette façon, l’information circule et l’on sait que rien n’est gardé, que tout est ou sera livré. Cela empêche les messes basses et l’assurance que l’on peut parler librement. Il y a les fauteurs de troubles pour que les caractères se révèlent. Il y a les lents, ça peut être utile parfois. Il y a les boucs émissaires, très utiles les boucs émissaires, pour ne pas dire essentiel. Le bouc émissaire est la fondation d’une entreprise, il est plus que nécessaire, oui, il est utile. Il y a les leaders, les préférés, les nuls qui ont une chance de cocu. C’est ce que l’on avait dit au copain d’Irène, Mathis.

« Si seulement Mathis était moins hésitant, il est si talentueux », disait sa mère et, comme dit le proverbe coréen : « Le chien qui est entre deux monastères ne reçoit rien. » Sa mère rajoutait qu’il fallait lui faire confiance. Un jour, il trouvera sa voie.

Irène allait parfois dîner dans un restaurant français tenu par des Marocains parce que les Belges iraient plus facilement manger des cuisses de grenouilles qu’un tajine, d’après les tenanciers. Elle y rencontrait Rachid, lequel était associé avec un certain Soufiane, à moins que Rachid ne fût associé avec lui-même, puisque Soufiane avait payé sa part en monnaie de singe.

Les deux, comment dire, associés, travailleurs, ne se parlaient plus et Rachid commençait à perdre patience. D’autant plus que, par une ultime humiliation, Soufiane avait fait imprimer uniquement son prénom sur la carte du restaurant.

– Je pense que je vais le renvoyer, dit Rachid

– Tu vas t’y prendre comment ? dit Irène.

– Ben je vais lui dire : casse-toi.

– Il risque de demander sa part officielle, dit Irène.

– Il ne manquerait plus que ça. Il me doit beaucoup d’argent.

– Tu as une preuve de ça ?

– Non.

Quand même, il faut des preuves, il faut un médiateur et des raisons valables pour qu’il parte, n’est-ce pas ? Malgré cette panoplie de boucliers, les culottés ont toujours le dernier mot, nous le savons.

– Soit il accepte de partir sans réclamer son « dû » et ça se passe bien entre nous, soit il réclame son dû et ça ne se passe pas bien entre nous, dit Rachid.

Pour Irène, c’était curieux et inopiné cette manière de réagir, virile et sûre. Cela ne correspondait pas au personnage. Il s’était fait avoir et était sur un chemin de non-retour. Ce genre de menace ne pouvait fonctionner.

– Tu te rends compte, Rachid, qu’il va te rire au nez ?

– Je vais même récupérer la somme qu’il me doit avant de lui dire bye-bye.

– Tu rêves debout, il partira encore moins, son croupion va rester collé à la caisse enregistreuse.

Rachid regarda par terre, puis releva la tête et regarda dans le vide, pour enfin soupirer.

La situation était critique. Irène pensa aux problèmes qu’elle avait à la boutique et, sans réfléchir, elle lui dit :

– Prends-moi comme associée. Je ferai un prêt, ça relancera la machine et tout va bien aller.

– Je te prends au mot, dit Rachid.

C’était lancé et Irène se dit qu’après tout elle n’était pas faite pour travailler comme vendeuse, qu’indépendante est un statut qui lui conviendrait mieux, qui sait, ou peut-être que non. Elle fera partir les clients, elle ne connaît pas le métier en plus, mais c’était lancé.

La tentation était forte et l’attente de la suite des événements était comme une vague qu’un surfeur amateur guette avec excitation et crainte. Irène voulait quitter son emploi et se défaire d’Emma.

Rachid allait-il réussir à corriger des années de laisser-aller, de relation tacite que rien n’avait cadré, et cette impossibilité de récupérer son argent à cause d’un trop grand laxisme, d’une confiance aveugle ? Une confiance de blédard qui ne connaît pas les chemins de traverse de cette société où, à cause d’une simple erreur administrative, vous pouviez aller en prison ou tout perdre.

Quoique le copain d’Irène eût fait ses démarches en bonne et due forme. Il avait pourtant suivi le protocole du mieux qu’il avait pu.

– Je suis né ici et j’arrive encore à me faire entuber, dit Rachid les mains sur la taille.

– Ce n’est pas une question d’être blédard, je t’ai expliqué avec mon copain Mathis.

– Au fait, c’est ton petit ami ? dit Rachid à demi-mot.

– Non, non, il n’y a rien entre nous. On s’est perdu de vue du reste.

– Je ne te vois jamais avec personne, tu es une jolie jeune femme. J’aime bien tes cheveux. D’ailleurs, j’ai toujours préféré les brunes.

Rachid avait eu toutes les peines du monde à poser cette question et à lui faire ce compliment. C’était un timide, un taiseux, il n’avait pas le swing avec les femmes, pas même avec la sienne.

– Elle est brune ou blonde, ta femme ?

– Ça dépend la bière qu’elle boit.

Irène se mit à rire.

– Quoi, elle boit, ta femme ?

– Disons qu’elle a toujours soif.

Des clients commençaient à venir en famille ou en couple dans ce restaurant aux fauteuils rouges, aux tables recouvertes de nappe blanche. Le carrelage était fait de grand carrés en imitation de marbre, légèrement veinés. Des tableaux épars sur les murs, des photos de divers endroits connus de Paris et, bien entendu, de la tour Eiffel. Des plantes et un immense bar laqué noir où les bouteilles étaient éclairées par des lumières de couleurs différentes. Le plafond en bois rustique mettait en valeur le feu ouvert fait de pierre naturelle claire. C’était paisible mais il manquait une ambiance chaleureuse et feutrée. Comme si la relation de Rachid et de Soufiane avait pris en otage les lieux en transformant leurs non-dits en un courant d’air qui soufflerait d’on ne sait où.

Lorsque ce fut plus calme, Rachid revint près d’Irène. Il la regarda sans rien lui dire : il attendait qu’elle commence la conversation.

– Comment peut-on boire quand on a un mari bosseur et gentil comme toi, avec en plus de magnifiques yeux bleus ?

Surpris, Rachid dit :

– Je n’en sais rien. Elle ne cuisine pas, elle passe sa vie dans les instituts de beauté, chez le coiffeur…

– Tu l’aimes ? demanda soudainement Irène tout en déposant ses couverts.

– Non.

Comment peut-on ne plus aimer une femme que l’on a épousée ? Ils sont encore jeunes et déjà lassés ? Irène voulait en savoir plus.

– Pardonne mon indiscrétion mais je ne peux pas croire que tu ne l’aimes pas.

– C’est une fille du pays, j’ai été contraint de me marier avec elle.

– Tu n’as rien pu dire ? Je croyais que c’était uniquement les filles qui sont forcées.

– Faut croire que non.

– Et elle, elle t’aime, tu penses ? demanda Irène, impatiente d’avoir une réponse.

Rachid ne répondit pas à cette question. Il devait aller à une table pour une commande. Un groupe de quatre hommes était en salle et l’un d’entre eux, levant le doigt, l’avait appelé : « Chef ».

Les migrants turcs et arabes dans les années soixante pensaient que le mot chef voulait dire monsieur et c’est resté. Même les autochtones parfois disent chef pour attirer l’attention de quelqu’un. Il existait un tas d’empreintes de ce genre dans le passé où la mondialisation était à ses balbutiements. Ces quatre hommes semblaient observer leur environnement.

Irène ne comprenait pas pourquoi Rachid ne propageait pas à gauche, à droite, ou juste à la commère du quartier, ce qui se passait réellement entre son associé et lui. Une rumeur comme celle-là aurait très facilement circulé, permettant à Rachid de redorer son image, car tout le monde pensait que c’était Soufiane le patron et lui son ouvrier. Qui plus est, un ouvrier qui tire une tronche jusque par terre. Soufiane, fier, aurait fini par craquer, se sentant petit aux yeux de tous puisqu’il se faisait passer pour un gars sympa et honnête.

Rachid avait expliqué cette situation à Irène des mois plus tard car son principe était que cela ne regarde personne, que c’était son histoire.

– Le tam-tam arabe fonctionne très bien quand il s’agit de salir une femme, dit Irène avec malice, alors vas-y, parle à la commère.

– Moi, ce n’est pas ma came. Les gens font ce qu’ils veulent, dit Rachid.

Irène sentait que cette affaire finirait mal. Elle avait le flair pour ce genre de chose. Soufiane se payait outrageusement la tête de Rachid qu’il avait identifié comme la poule aux œufs d’or, c’était du tout cuit. Un gars comme Rachid allait certainement se laisser faire et ses petites jérémiades auraient été des tapotements de pieds d’une fillette. Soufiane n’était pas le genre à hésiter. Il était sûr de lui. Tel un mythomane qui s’invente un scénario, il était convaincu de ses droits, d’autant plus que cela ne venait pas à l’idée de Rachid de décréter que tant qu’il n’a pas donné sa part, il sera payé comme un salarié et en fonction des heures prestées.

Irène attendait que son prince des mille et une nuits l’invite à dîner, loin, ailleurs. Qu’il la séduise, qu’il la taquine. Mais Rachid était plutôt distant, encore un de ses principes car, au fond, il commençait peu à peu à se sentir bien avec la belle.

Irène ne voyait plus en lui un naïf ou un peureux, elle voyait un homme, un vrai, piégé par sa bonté. C’était un lundi, le restaurant était fermé. La nouvelle tomba.

Suite à une violente altercation, Rachid poussa Soufiane dans les escaliers et il mourut sur le coup : sa nuque fut brisée. Un témoin avait vu la scène, sans ça, Rachid aurait tenté d’évoquer un accident.

Rachid était en prison, attendant son jugement. Son avocat avait dit à ses proches qu’il pourrait s’en sortir, vu les circonstances.

Il n’y avait pas d’intention de donner la mort mais il ne fallait tout de même pas crier victoire, puisqu’il n’y avait aucune reconnaissance de dette permettant à son client de justifier sa perte de contrôle.

Rachid prit 5 ans ferme. L’enquête mit à jour la mésentente des deux hommes. À la grande surprise de tous, quelques mois plus tard, son épouse demanda le divorce et l’obtint.

Irène avait le champ libre. Plus elle se rendait en prison pour le voir au parloir et plus ses sentiments grandissaient. Elle finit par devenir complètement amoureuse de lui.

Irène ne pensait plus qu’à Rachid. C’était comme une obsession ; de douloureux états d’être s’entremêlaient à une délicieuse sensation d’ivresse. Irène ne pouvait se résoudre à l’attendre.

C’était une injustice, elle devait faire quelque chose.

Les personnes qui avaient jugé Rachid auraient pensé que c’était juste du fait que feu Soufiane avait « omis » de mettre son prénom sur la carte qui fit sortir Rachid de ses gonds, alors que cela faisait des années que son prénom avait été jeté aux oubliettes. Tout lui appartenait mais il n’avait plus voix au chapitre. Rachid ne supportait pas l’univers carcéral, ce n’était pas le sien, il n’avait aucun antécédent. C’était quelqu’un de bien, comme la majorité des gens qui triment, qui saignent toute leur vie et qui meurent avec à peine 500 euros sur leur livret d’épargne. Rachid était un homme généreux avec sa famille d’ici ou de là-bas. Irène était effondrée, choquée. Elle voulut prendre quelques jours de congé mais cela tombait mal car la période des soldes de juillet débutait.

À la boutique, les deux vendeuses n’avaient pas une minute à elles, enfin, pas Emma, puisqu’elle fume et qu’elle prenait le temps d’en griller une. Sauf que ça durait dix minutes.

Emma avait mis en garde Irène car elle savait que, dans la prison où se trouvait Rachid, il y avait un recruteur de fous de Dieu : un professeur de religion particulièrement habile dans l’art du lavage de cerveau et autre incitation à la subversion. Un barbu toujours en colère, excessivement intelligent.

– C’est bien gentil mais Rachid est athée, dit Irène en dissimulant sa crainte.

– Ça ne veut rien dire, le dernier qui sait fait exploser en Irak était un athée, dit Emma nerveusement.

C’est ce qui s’appelle de l’excès de zèle. Ils veulent en faire plus que ce qu’on leur demande. Ils tiennent à marquer l’adhésion à leur nouvelle famille, leur nouvelle communauté, au fer rouge. Ce besoin d’appartenance restera un fléau dans cet entre-deux ères. Ce passage étroit où les astres dans leur trajectoire vont réclamer toute notre attention parce qu’ils existent eux aussi, ils sont vivants, ils ont un noyau.

Emma et Irène rangeaient les pantalons taille basse qui laissent entrevoir la fente du cul, les leggings moulants qui nécessitent un string qui fait mal au cul mais aussi les quelques chaussures qui laisseront des séquelles aux pieds, ainsi que les foulards qui grattent la gorge à cause des strass.

Emma dit :

– Après toutes ces horreurs, ils continuent, alors qu’on veut les aider. Regarde, en Syrie, ça continue, ce n’est pas croyable.

– Je sais qu’il ne s’occupe pas de ça, en tout cas on n’en parle jamais. On parle de poésie, de musique et de ce qu’on ira voir quand il sortira, dit Irène. De l’aide, quelle aide ?

Emma savait ce qu’elle faisait et la regardait, attendant une confession.

Irène s’était rendue à la prison avec un bouquet de fleurs, après tout, pourquoi ne serait-ce pas une femme qui offre des fleurs à un homme. C’était un superbe bouquet de lys et de roses aux couleurs blanches et roses. Après la fouille, elle se dirigea au parloir.

Une conversation banale s’ensuivit mais il fallait faire vite, une heure c’est peu.

– Oui… je sais de qui tu parles, je l’ai vu, le barbu.

– Fais gaffe, dit Irène.

– Il ne s’intéresse qu’aux mecs qui n’ont pas connu leur père ou qui sont déphasés.

– Emma dit qu’ils peuvent être très forts, ces gens-là.

– Avec moi, ça ne marchera pas, j’aurais vite fait de le remettre à sa place. On sait qui ils sont, d’ailleurs, ce sont surtout des Belges de souche qui se font enrôler, dit Rachid avec assurance. Après un moment de silence, Irène lui posa une question dont la réponse pouvait annoncer une issue ou la fin de tout espoir.

– À part ça, tu vas introduire un recours en appel ?

– Non, je me plais bien ici, je vais même apprendre le russe… Non, je rigole, bien sûr que oui.

Irène soupira et aussitôt fit un sourire radieux et ses yeux se mirent à briller. Elle était soulagée mais savait qu’il ne fallait pas faire de projets, un peu par superstition. Toutefois, elle s’était dit que, cette fois-ci, si le jugement était plus clément, ou faudrait-il dire plus juste, elle le reprendrait chez lui puisque son épouse était partie après avoir vendu leurs meubles. De plus, de son restaurant, il ne restait plus rien. Rachid était touché par la proposition d’Irène mais il n’avait pas besoin de se cacher ou d’avoir honte. Ses parents l’auraient accueilli à bras ouverts. Il pouvait compter sur eux. Irène lui dit :

– J’en ai assez de cette vie, je voudrais partir, vivre dans un autre pays, je ne supporte plus Emma, les clients, je ne voulais pas être vendeuse. J’adore prendre la nature en photo, mais ma mère disait que ce n’est pas un métier mais un hobby. Pourtant ma sœur est chanteuse.

– Comment ça, dit Rachid étonné, ta mère faisait une différence ?

– Je pense qu’on m’aimait bien mais on ne me parlait pas et je ne pouvais rien dire. Tout ce que je faisais était nul. Les deux blondes rigolaient ensemble mais moi je n’ai jamais ri avec elles.

– Je suis désolé, je ne savais pas, je ne sais pas quoi te dire, dit Rachid triste. Pour casser la morosité, il dit : en fait c’est toi qui devrais t’éloigner du barbu. Et ils se mirent à rire.

– Tu sais, Irène, je t’apprécie et je me sens bien en ta présence et, même si je ne peux pas te toucher, je sens ta peau et je m’imagine des choses la nuit… Il rit d’un rire gêné. Je voudrais te mordre.

– Ah, quelle idée, cannibale !

– Pourquoi tu viens me voir ?

– Parce que j’adore ta gueule d’arabe. Si j’avais un tapis volant, je viendrais te libérer.

– Non, sans façon, je préfère les hélicoptères.

 

Quelques semaines plus tard.

La famille de Rachid était ce...

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