Amour, sexe, genre et trauma dans la Caraïbe francophone

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Dans ce collectif, chercheurs, écrivains et artistes se penchent sur l'espace tabou qu'est le corps souffrant, sa sexualité et ses complexes formations identitaires. Ils interrogent sans ambages, les couleurs, formes et mouvements que prennent le désir et le trauma lorsque les individus en présence sont des produits de l'histoire post-esclavagiste, post-coloniale, et portent en eux, les stigmates du rapport dominant-dominé. Sont incluses 22 illustrations en couleur des œuvres artistiques de Victor Anicet, Béatrice Mélina et Michel Rovélas.
Publié le : mardi 15 mars 2016
Lecture(s) : 9
EAN13 : 9782140005107
Nombre de pages : 296
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Amour, sexe, genre et trauma Sous la direction de
dans la Caraïbe francophone Gladys M. Francis
Dans ce collectif, chercheurs, écrivains et artistes se penchent sur l’espace tabou qu’est
le corps souff rant, sa sexualité et ses complexes formations identitaires. Ils interrogent
sans ambages, les couleurs, formes et mouvements que prennent le désir et le trauma
lorsque les individus en présence sont des produits de l’histoire post-esclavagiste, post- Amour, sexe, coloniale, et portent en eux, sur eux, les stigmates du rapport dominant-dominé. Ces
essais scrutent le sens de l’écriture de la provocation, de la blessure, de la représentation
du corps souff rant et du désir dans les travaux de Jacqueline Beaugé-Rosier, Jocelyne genre et trauma
Béroard, Nicole Cage-Florentiny, Maryse Condé, Gerty Dambury, Fabienne Kanor,
Lénablou, Gisèle Pineau et de Simone Schwarz-Bart. Sont également incluses, 22 dans la Caraïbe francophoneillustrations en couleur des œuvres artistiques de Victor Anicet, Béatrice Mélina et
Michel Rovélas. Ces artistes peintres de renom, nous exposent les résistances, maux et
désirs du corps – à travers « une cannibalisation et une mythologisation » de formes et
de couleurs qui rendent compte de la complexe créolisation qui s’opère dans l’espace
franco-antillais.
Gladys M. Francis est enseignante-chercheure à l’université de Georgia
State à Atlanta aux États-Unis. Elle y enseigne les études francophones,
culturelles et théoriques. Ses récents travaux interdisciplinaires portent
sur l’esthétique des représentations du corps souff rant dans la littérature
et les arts visuels. Elle y explore les questions de résistance, de trauma, de
construction identitaire, de genre et de sexualité. Elle publie régulièrement
dans ses domaines de spécialisation. Elle compte également deux Chaires
de recherche en lettres, diverses bourses nationales et internationales,
ainsi que trois prix d’excellence pour son enseignement.
Contacts de l’auteur : gladysmfrancis@yahoo.com | Site Internet : http://www2.gsu.edu/~mclgmf/
En couverture : Peinture de Béatrice Mélina intitulée Peau Noire Masques Blancs. Réalisée en 2013.
Acrylique sur toile. 150 cm x 100 cm. Collection privée, Paris. © Béatrice Mélina.
Photo de l’auteur : © Marzena E. Guzik.
EspacesEISBN : 978-2-343-07395-8 EL
32 € Littéraires
Amour, sexe, genre et trauma
Gladys M. Francis
dans la Caraïbe francophone








AMOUR, SEXE, GENRE ET TRAUMA
DANS LA CARAÏBE FRANCOPHONEEspaces Littéraires
Collection fondée par Maguy Albet


Dernières parutions

Fabienne GASPARI, L’écriture du visage dans les littératures
efrancophones et anglophones, De l’âge classique au XXI siècle,
2016.
Yulia KOVATCHEVA, Modernité esthétique chez André
Malraux, 2015.
Hanétha VETE-CONGOLO (dir.), Léon-Gontran Damas : Une
Négritude entière, 2015.
Naïma RACHDI, L’art de la nouvelle entre Occident et Orient,
Guy de Maupassant et L’Égyptien Mahmûd Taymûr, Influence de
la littérature française sur la littérature arabe moderne, 2015.
Augustin COLY, Duplications et variations dans le roman
francophone contemporain, 2015.
Marie-Denis SHELTON, Eloge du séisme, 2015.
Marie-Antoinette BISSAY et Anis NOUAIRI, Lorand Gaspar et
la matière-monde, 2015.
Thierry Jacques LAURENT, Le roman français au croisement de
l’engagement et du désengagement, 2015.
Moussa COULIBALY et Damien BEDE, L’écriture fragmentaire
dans les productions africaines contemporaines, 2015.









© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-07395-8
EAN : 9782343073958 Sous la direction de
Gladys M. FRANCIS






Amour, sexe, genre et trauma
dans la Caraïbe francophone





























L’HARMATTAN Du même auteur
"Dialogisme, exotisme et chaos en milieu antillais: André Breton et
Gerty Dambury." Entre-texte: Dialogues littéraires et culturels. Eds. Oana
Panaïté and Vera Klekovkina. Routledge, 2017.
"Tyrannie en ‘France’: André Breton et Gerty Dambury." Communautés de
lecture in French Studies Series. Eds. Panaïté and Klekovkina, Newcastle:
Cambridge Scholars Press, 2017.
"Case départ: Slavery in Martinique through the Lens of Comedy."
Celluloid Chains: Slavery in the Americas through Film. Eds. Alcocer, Block
and Duke. Knoxville: Univ. of Tennessee Press, 2016.
"Préface. La Techni’ka de Lénablou: Les enjeux d’une syntaxe du gwo-ka
èmeet du bigidi." Techni’ka et le concept du bigidi par Lénablou. 2005. 2 édition.
Pointe-à-Pitre : Éditions Jasor, 2016.
"Africa, France and the French Antilles: Beyond Négritude and Créolité
in Dance." Contemporary Voices of Afro Caribbean Dance. Ed. Pawlet
Brookes. Leicester: Serendipity Artists Movement, 2015.
"Transgressive Embodied Writings of KAribbean Bodies in Pain."
Writing Through the Visual and Virtual: Inscribing Language, Literature, and
Culture in Francophone Africa and the Caribbean. Ed. Ousseina Alidou and
Renée Larrier. Lanham, MD: Lexington Books, 2015.
"Creolization on the Move in Francophone Caribbean Literature." The
Oxford Diasporas Programme. Oxford: The University of Oxford, 2015.
"Folies sacrificielles dans le théâtre francophone africain." Le Sacrifice dans
les littératures francophones. Ed Gyssels, Stevens, and Edwards. Collection
Francopolyphonies 17. NY : Rodopi (2014) : 39-65.
"Le drame de Sony Labou Tansi : faire jouer le corps souffrant et se
jouer de la folie." Corps et voix d'Afrique francophone et ses diasporas : Poétiques
contemporaines et oralité. Ed. Sylvie Chalaye. Revue d’Études Françaises.
Budapest: University Press of ELTE Hungary 18.1, 2013.
"Fonctions et enjeux de la danse et de la musique dans le texte
francophone créole." Nouvelles Études Francophones University of Nebraska
Press 26.1 (2011) : 179-94. Remerciements
Mèsi anpil !
Cet ouvrage est le fruit de magnifiques rencontres faites lors de
divers projets liés à mes travaux de recherche qui datent de 2012 à 2016.
Je tiens à remercier Victor Anicet, Jocelyne Béroard, Fabienne Kanor,
Lénablou, Béatrice Mélina, Gisèle Pineau et Simone Schwarz-Bart pour
nos rencontres et entretiens. Ces échanges furent sans doute du temps
volé à vos diverses créations artistiques, mais vous m’avez tous accueillie
avec tant de munificence et de chaleur, à l’ombre de vos vérandas, au
cœur de vos bibliothèques personnelles, au sein de vos ateliers d’art, au
détour d’un séjour aux Antilles, au Cameroun, à Paris ou au Sénégal.
Merci pour toute la richesse, l’inspiration, la sagacité, et la virtuosité de
ces rencontres qui ont nourri de nouvelles amitiés et de nombreuses
collaborations. Je pense notamment à ma rencontre en Guadeloupe avec
Lénablou qui fut suivie l’année suivante de sa tournée aux Etats-Unis
que j’ai eu l’honneur de diriger. Ces 11 jours sur le territoire américain
furent possibles grâce aux remarquables partenariats avec Georgia State
University, Kennesaw State University, The University of Georgia,
Spelman College (en collaboration avec Morehouse College et Clark
Atlanta University), The University of West Georgia et Emory
University. Lénablou et sa compagnie de danse Trilogie, nous ont permis
d’examiner les questions du trauma, de la psyché du corps caribéen et de
la place des traditions culturelles intangibles guadeloupéennes – lors de
séminaires, de tables rondes, de spectacles à guichet fermé, impromptus,
master classes et divers ateliers qui ont compté plus de 2300 participants.
Suite à cette visite d’envergure, le Centre pour les Arts Collaboratifs et
Internationaux (CENCIA), l’organisme Engaging the World et le Pôle
sudatlantique de l’institut des Amériques (SACIdA) ont développé une série
d’activités scientifiques et artistiques mettant à l’honneur des artistes et
écrivains de l’espace antillais. À cet effet, en 2014, Engaging the World s’est
focalisé sur la Caraïbe francophone, de par la mise en place de cours
portant sur la littérature contemporaine des écrivains femmes de la
Guadeloupe et de la Martinique (dans le curriculum scolaire de Georgia
State University). Les jeunes chercheurs inclus dans ce livre ont donc
participé aux séminaires de Trilogie en 2013 et étaient inscrits, en 2014,
aux cours portant sur la littérature caribéenne francophone. Ils ont
également participé à des journées d’étude et présentations (avec par
exemple, l’auteure et cinéaste Fabienne Kanor) portant sur l’identité, la
sexualité et le trauma dans la diaspora noire des Amériques. En 2015, Engaging the World a eu l’honneur d’accueillir en résidence, Carine
Gendrey, spécialiste en études et didactiques créolophones, linguiste,
traductrice, animatrice et conceptrice de l’émission pédagogique Ti Lison
ère(pour la chaîne télévisée Martinique 1 ) et chargée de la dikté Kréyol.
Durant son séjour à Atlanta, une centaine d’apprenants prirent part à un
atelier dynamique construit autour du conte créole et des danses et
musiques traditionnelles de la Guadeloupe et de la Martinique. Un
séminaire et un atelier permirent également à un large groupe de futurs
enseignants et d’étudiants de Master de discuter et parcourir les notions
de construction linguistique et identitaire dans les espaces créolophones.
Mes sincères remerciements au Global Studies Institute, au Center for Latin
American and Latino/a Studies et le College of Arts and Sciences de Georgia
State University sans qui il m’aurait été impossible de réunir les
enseignantes-chercheures Dominique Aurélia (Université des Antilles),
Lisa Connell (Université de West Georgia), Jacqueline Couti (Université
du Kentucky), Anny Dominique Curtius (Université de l’Iowa), Irène
D’Almeida (Université de l’Arizona), Ananya Jahanara Kabir (King’s
College London), Valérie Loichot (Université d’Emory), Emily Sahakian
(Université de Géorgie), Nadège Veldwachter (Université de Purdue),
Lucie Viakinnou-Brinson (Université de Kennesaw State) – ainsi que
l’artiste Gabrielle Civil (d’Antioch College), la romancière et réalisatrice
Fabienne Kanor, et la danseuse et chorégraphe Guadeloupéenne
Lénablou. Cet éminent groupe de chercheures, écrivains et artistes se
retrouvent les 14 et 15 avril 2016, dans la ville d’Atlanta, pour la
conférence et les journées d’étude Islands and Identities: Memory and Trauma
in comparative perspectives qui bouclent le volet académique et les
coopérations internationales de ce remarquable projet de quatre ans. Je
tiens donc à remercier tous les collaborateurs qui ont permis la création
de ces importants projets interdisciplinaires, qui pour leur part, ont
inspiré le concept de cet ouvrage. Merci à Morris Gardner, le directeur
de la bibliothèque historique The Auburn Avenue Research Library d’Atlanta
(dédiée aux études afro-américaines et africaines), et au Docteur Beverly
Daniel Tatum (à l’époque Présidente de Spelman College) pour leur
précieux soutien. Mes sincères remerciements à Marzena E. Guzik pour
le design graphique des illustrations de l’ouvrage. Je tiens aussi à
remercier les professeurs Sylvie Duigou et Carine Gendrey, ainsi que la
coordinatrice du SACIdA pour leurs relectures. Toute ma gratitude au
professeur Gendrey pour ses révisions portant sur les termes en langue
créole inclus dans cet ouvrage. Un éternel flot de mercis à mes proches, à
Monique – et particulièrement à ma mère et à Nina – pour leur soutien
inconditionnel. TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION 13
Dis-positions Créoles : Corpographies du désir, du trauma et de la 15
résistance aux Antilles
Gladys M. Francis

CHAPITRE 1 TRAUMA : CORTEX ET CORPS-TEXTES 27
Esclavage et Holocauste : Pour une histoire croisée des 29
traumatismes en héritage
Nadège Veldwachter

Cette injonction que l’on appelle Bigidi 43
Lénablou

Sillonner les ventres et les chambres 57
Fabienne Kanor

CHAPITRE 2 FABIENNE KANOR 71
Fabienne Kanor, écrivaine des passages 73
Dominique Aurélia

D’Eaux douces de Fabienne Kanor : La source du mal antillais 87
Amanda E. Breland

CHAPITRE 3 LE THÉÂTRE DE MARYSE CONDÉ 93
Le théâtre de Maryse Condé : Une dramaturgie de la provocation 95
du spectateur
Émily Sahakian

Théâtraographie de Maryse Condé 119
Émily Sahakian et Christiane Makward

Pension Les Alizés : La rébellion au féminin 123
Mary Fisher

Exclusion et aliénation dans Pensions Les Alizés de Maryse Condé 130
Gabriel Hampton


CHAPITRE 4 LE THÉÂTRE DE GERTY DAMBURY 135
Espaces rêvés et espaces réels dans Trames de Gerty Dambury 137
Mame-Fatou Niang

Trames de Gerty Dambury : Interstices mémoriels au féminin 153
Pénélope Dechaufour

La répétition du trauma dans Trames de Gerty Dambury 161
Jessica Drummond

CHAPITRE 5 ÉCRIRE LES VIOLENCES SEXUELLES 167
Hors de soi : Dissociation et réintégration corporelles dans C’est 169
vole que je vole de Nicole Cage-Florentiny
Jacqueline Couti

L’Espérance-Macadam : Comment se libérer du cercle de violence ? 181
Juliette Carrion

CHAPITRE 6 SIMONE SCHWARZ-BART 189
Entretien avec Simone Schwarz-Bart : « Vivre à la Tout-Monde » 191
Gladys M. Francis

CHAPITRE 7 VOIX DE POÈTES 207
À vol d'ombre/At Shadow Flight de Jacqueline Beaugé-Rosier 209
Gabrielle Civil

Crash fatalité ? 217
Jala (Jeannine Lafontaine)

Vierge 223
Stevy Mahy

CHAPITRE 8 JOCELYNE BÉROARD 227
Résister au compromis, crever la douleur, dire le silence : Entretien 229
avec Jocelyne Béroard
Gladys M. Francis

CHAPITRE 9 COULEURS DES MOTS/MAUX 251
L’ARThralgie Créole de Béatrice Mélina : Peindre arythmies et 253
articulations identitaires
Béatrice Mélina et Gladys M. Francis Victor Anicet ou une venue-en-présence dans l’accordance 259
Monchoachi

Mythologies Créoles : Les Anciens toujours existants et bien 263
vivants
Michel Rovélas

LISTE DES ILLUSTRATIONS 271

BIOGRAPHIES DES CONTRIBUTEURS 277























Jan tanbou-la ka bat, jan pou’w dansé











INTRODUCTION











Illustration 1: Béatrice Mélina, Potomitan (2015)
Acrylique sur toile, 100 cm x 100 cm, Paris
Introduction

Dis-positions Créoles :
Corpographies du désir, du trauma et de la résistance aux Antilles

Gladys M. Francis
Georgia State University

Comparatiste en essence, ce livre réunit différentes disciplines
théoriques et artistiques, afin d’ouvrir à un dialogue interdisciplinaire qui
met en jeu les questions que notre contemporanéité pose sur le corps en
position de trauma, et sur la construction de corporalités en contexte
franco-caribéen. Le motif du trauma prévaut dans cet ouvrage qui
inventorie diverses analyses critiques de chercheurs, d’artistes et
d’activistes basés en Afrique, dans les Amériques (les États-Unis, la
Guadeloupe, Haïti, la Martinique) et en France. Cet éminent groupe
d’auteurs y affouille des notions maillées aux souffrances, jouissances et
résiliences du corps, de par : une perspective historique ; des études
théoriques, postcoloniales et culturelles ; des études sur les femmes, le
genre et la sexualité ; de même que les arts visuels et performants. Cette
méthodologie permet de déceler les répercussions des traumas de
l’Histoire sur les sujets postcoloniaux, et comment ces affres
ressurgissent dans les expressions artistiques, politiques territoriales, ou
encore, les histoires personnelles de personnages de fiction. Le corps, le
texte littéraire, la toile, ou le laïus politique sont donc déconstruits dans
le but de compulser, d’une part, le thème du trauma dans ses dimensions
collectives et sociales, et de saisir d’autre part, sous quels mécanismes et
stratégies ce dernier s’inscrit ou se réinscrit. En sus d’une exposition des
interactions entre les dimensions esthétique, éthique et épique adoptées
par des créateurs « porteurs culturels » de l’espace postcolonial caribéen,
cet ouvrage identifie aussi, les modalités (enjeux artistiques, culturels et
civilisationnels) de postures délimitées par des écrivains et artistes pour
qui la création est un rhizome, une zone de contact entre l’Afrique, les
Amériques et l’Europe. De manière homologue, cette méthode concède
à mesurer la médiation entre création artistique, rapport au trauma et
discours culturel. Le champ de recherche proposé inclut, par conséquent,
de nombreux auteurs et artistes postcoloniaux, de manière à mettre en
exergue les contextures et tractations par lesquelles ils se re/construisent
en tant que sujets postcoloniaux, eux-mêmes sujets de migrations,
d’exils, d’expériences d’expatriation et/ou de nomadisme.
15
« Le trauma […] donne l’occasion à la littérature de mettre en
récit, ou plutôt de créer une instabilité que le texte lui-même viendra
réparer, une lacune que l’écriture se donnera pour tâche de combler »
(Marc Amfreville, Ecrits en souffrance 2009). Ce projet de recherche
pénètre justement ces zones complexes et douloureuses que sont
l’érotisme détourné, la sexualité taboue, les traumatismes de siècles
d’esclavage, où la bienséance est déjouée, où le texte porteur du trauma
provoque et révèle les ambivalences du corps et de sa psychologie. Sont
investigués l’espace tabou qu’est le corps souffrant des femmes, la mise
en voix de leur sexualité et les complexes formations identitaires et
relationnelles qui prennent naissance à l’ombre d’une omniprésence
patriarcale, impérialiste, d’un trauma plésiomorphe, de mémoires
ancestrales avachies et de malaises inapparents. Les œuvres analysées
mettent le lecteur en contact avec ce corps féminin. Il est question d’un
contact qui s’opère non dans l’exotique ou l’érotique, mais au sein d’une
douleur corporelle virulente qui interroge sans ambages la position du
lecteur : son éventuel voyeurisme, sa passivité, ou sa réflexivité. Il existe
donc dans cette teneur du trauma, des questions d’éthique (de
distanciation, d’identification, ou de participation) qui
s’appliquent nécessairement au lecteur. Trop souvent, les travaux
académiques négligent les cultures intangibles et arts visuels clairement
sustentés dans les ouvrages franco-caribéens qui traitent de la question
du trauma. Ceci est la raison pour laquelle mon postulat méthodologique
s’attelle à insérer ces domaines substantiels au mitan des parcours
théorique et critique proposés dans cet ouvrage. Dès lors, le lecteur est
convié à entreprendre la traversée de perspectives kaléidoscopiques dont
les voies/voix polymorphes examinent le corps, ses manques et
manquements, ses résistances et violations, ses souffrances in/visibles et
in/audibles – au sein des champs littéraire, visuel, théorique et
patrimoines culturels immatériels. En plus de la contribution de
chercheurs largement publiés et reconnus dans le domaine des études
francophones, ce livre englobe également la voix d’écrivaines antillaises
phares (comme Fabienne Kanor et Simone Schwarz-Bart), de poétesses
et chanteuses célébrées (telles Jacqueline Baugié-Rosier, Jala, Jocelyne
Béroard et Stevy Mahy), et d’artistes émérites (tels que Victor Anicet,
Lénablou, Béatrice Mélina et Michel Rovélas). Ils sont tous des « Black
Karib » (pour reprendre le précepte de Monchoachi) qui continuent de
démarquer de leurs empreintes le paysage politique, artistique et culturel de la
Guadeloupe, d’Haïti et de la Martinique.


16
L’anthologie se structure autour de mises en dialogue
pluridisciplinaire que l’on remarque dès le premier chapitre qui aboute
une étude tripartite sur le trauma : au sein du discours officiel de la
République, à travers le corps en mouvement (dansant), et finalement
dans les fictions amoureuses littéraires et cinématographiques. Propre à
la culture orale fortement ancrée dans la Caraïbe (francophone) dont ce
livre fait l’étude, l’organisation diseur/répondeur (« call/response ») des
chapitres 2 à 5 s’articule autour de l’analyse d’un enseignant-chercheur de
renom, suivie de réponses de jeunes chercheurs. Dans le cadre de ces
dialogues-créoles, les enseignantes-chercheures Dominique Aurélia, Emily
Sahakian, Mame-Fatou Niang et Jacqueline Couti dévoilent de manière
synoptique, la particularité de l’écriture du trauma des œuvres de
Fabienne Kanor, Maryse Condé, Gerty Dambury et Nicole
CageFlorentiny. Leurs analyses sont suivies de réponses et critiques littéraires
d’étudiants-chercheurs en études francophones : Amanda E. Breland,
Jessica Drummond, Mary Fisher, Pénélope Dechaufour et Gabriel
Hampton. Ces essais sondent les procédés par lesquels les textes de
fiction de femmes écrivains des Antilles françaises livrent des
problématiques qui touchent au trauma, à la sexualité et au genre.
Véritables arrimages dans l’espace intime féminin, les chapitres 6 et 8
comptent des interviews avec l’auteure guadeloupéenne Simone
Schwarz-Bart et de la chanteuse martiniquaise Jocelyne Béroard. Dans
les chapitres 7 et 9, l’expression du trauma s’élabore dans le domaine de
la poésie, puis dans celui de la peinture, avec des artistes antillais comme
Michel Rovélas (qui inspira l’œuvre de l’auteure Maryse Condé) ou
encore Victor Anicet (ami et complice de longue date de l’écrivain et
philosophe Edouard Glissant).

Plus précisément, au cœur du collectif Amour sexe genre et trauma
dans la Caraïbe francophone sont d’abord explorés : les procédés
narratologiques et rhétoriques par lesquels l’expérience de la douleur et
les états thymiques de l’être humain sont racontés et montrés. Telle est la
démarche du Dr Nadège Veldwachter qui scrute le compartimentage
disciplinaire entre études juives et postcoloniales, et traite d’une
éventuelle étude concomitante de la Shoah, de l’esclavage et de la
domination coloniale. Veldwachter expose les formes d’intertextualités
(de lexicologie et de sémantique historique) liées au trauma en examinant
les lieux de mémoire (de la Shoah, à la traversée dans la cale négrière, à la
colonisation et aux génocides non reconnus) – qui tous, forment des
objets d’Histoire politisés qui influencent les formes des représentations
et des discours historiographiques. Ainsi, comme elle le démontre, le
17
sens de l’absence ou de la présence de monuments commémoratifs,
établit la part de subjectivité ou d'idéologie dans le discours
historiographique, tout comme le fait la sémiotique qui émane des mots
qui nomment justement cette douleur et l’épistémologique qui l’informe.
Le second essai de la chorégraphe Guadeloupéenne Lénablou,
Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite,
permet une progression des enjeux de la textualisation (élaborés par
Veldwachter) à celle de la corporalisation de la violence et de la résistance
dans le discours de l’histoire, du droit, de l’exercice du pouvoir et de la
parole de l’autorité. En portant un regard sur ses travaux novateurs sur le
corps et la danse, Lénablou examine le trauma à travers la kinésie du
corps (la grammaire et les codes du corps en mouvement) que l’on
retrouve dans les traditions culturelles immatérielles caribéennes ; plus
particulièrement dans la danse gwo-ka qui perdure depuis l’époque
esclavagiste. L’artiste observe le trauma visible dans « tracé corporel et
rythmique » du corps en mouvement et déconstruit l’esthétique du bigidi
du corps dansant toujours « en brisure », ce qui pour elle permet de
« saisir ici et maintenant la trace la plus fidèle des réminiscences, des
résurgences, des stigmates, des traumas de l’histoire esclavagiste et
coloniale ».
À l’image de la connexité atypique qu’entretient Fabienne Kanor
avec le motif de la blessure-fermeture qui se développe en un pertuis de
brisure-pérégrination, le dernier essai du chapitre 1 combine un passage
entre textualisation et corporalisation des corps/textes et cortex du trauma.
Cette suture donne naissance à une réflexion critique sur la sexualité.
Fabienne Kanor, célèbre auteure, réalisatrice et documentaliste
d’origine martiniquaise, nous y dépeint les manières de décrire, de
représenter (et de se représenter) l’expérience de la douleur, de même
que les conditions et contextes qui les génèrent au sein de la relation
intime du couple. Collationnant corps et trauma, Kanor livre les tabous
qui touchent à la relation à l’autre, au sexe et à la sexualité au sein de ses
propres travaux ainsi que dans les productions littéraires et
cinématographiques afro-diasporiques qui portent l’écriture double du
plaisir et du déplaisir. Il s’agit de parcourir les interstices du désir et de
faire pénétrer le lecteur dans l’espace intime de la chambre, dans par
exemple : le roman La fin d’un primitif de l’écrivain américain Chester
Bomar Himes ; le scénario de James Baldwin Le Jour où j’étais perdu :
L’Autobiographie de Malcolm X ; ou encore le film Jungle Fever réalisé par
Spike Lee. Kanor explique dans quelle mesure elle écrit les ventres des
femmes comme lieux d’enfantement, de colère, de folie, de cruauté, de
chaos, de solitude et de faim ; tout en traitant de la difficile position des
18
femmes qui écrivent crûment les rapports sexuels avec la même liberté
que les hommes écrivains.

Dans le second chapitre, le Dr Dominique Aurélia allègue que
la complexité narrative des œuvres de Fabienne Kanor livre un sentiment
de « réalité obscure » dominé par « la perte, le manque et l’excès au-delà
des conjonctures spatiales ou temporelles ». Elle analyse la thématique de
l’enfermement de Fabienne Kanor qui s’articule sur un appel vers
l’ailleurs malgré la douleur qui semble ravager le corps. Ce chapitre
permet de comprendre l’esthétique des corps disloqués de Kanor qui
corrèle le trope de l’esclavage à celui d’univers contemporains et
équivoques. On observe les praxies par lesquelles ces corps
métaphoriquement démembrés et amputés deviennent le lieu de
témoignages transculturels permettant aux protagonistes en dé-route de
renégocier leurs identités par le biais de la démesure. L’essai d’Aurélia
expose le principe du dialogisme bakhtinien, qui chez Kanor, participe à
un tangible contre-exotisme.
Son analyse est suivie de celles des Drs Sahakian (chapitre 3) et
Niang (chapitre 4) qui soulignent le complexe statut ontologique des
univers créés dans le théâtre des dramaturges guadeloupéennes Maryse
Condé et Gerty Dambury. Elles se penchent spécifiquement sur la
disconvenance entre les traditions (orales) et l’être, la question du choix
de la transmission de la douleur, ainsi que des méthodes de
détournement de cette transmission.

Le Dr Emily Sahakian nous fait découvrir, dans le chapitre 3,
une histoire personnelle qui éclaire sur l’intérêt que Maryse Condé porte
depuis l’enfance au théâtre. Ce parcours minutieux du théâtre peu
exploré de Maryse Condé est important, car comme elle l’avance, la
scène reste bien le lieu où « la provocation caractéristiquement
condéenne, [est] plus risquée [que] sur la page littéraire ». Dévoilant
Condé comme une iconoclaste, Sahakian explique d’un côté, les
procédés par lesquels l’écrivaine refuse tout culte établi, et présente de
l’autre, les critiques virulentes qui dérivent de cette provocation (comme
le boycott d’An tan revolisyon). En collaboration avec le professeur émérite
Christiane Makward, Sahakian conçoit un corpus fortement attendu,
tant il est rare : la théâtrographie de Maryse Condé (qui peut être
consultée dans ce même chapitre). Cette section du livre englobe
également une ample étude de l’exploitation des thèmes du genre et de la
sexualité dans la pièce Pension les Alizés de Maryse Condé. Ces études
s’attachent aux procédés de distanciation brechtienne qui rendent le
19
spectateur conscient des problèmes d’assimilation et d’aliénation dont
souffre la femme noire guadeloupéenne (exotisée par les blancs et
méprisée pour son choix de carrière par la société antillaise).

Dans le chapitre 4, le Dr Mame-Fatou Niang sonde la
déstructuration du tissu narratif qui manifeste la violence du trauma dans
la pièce de théâtre Trames de Gerty Dambury. Elle se penche tout
particulièrement sur les notions du conflit, de la brutalité de l’urbanisme,
les funestes conditions que vivent les femmes, de même que les
conceptions essentialistes qui président à la sexuation des espaces
présentés dans Trames. Ces thèmes sont, comme elle l’explique, fort
précieux au militantisme personnel de Dambury. Nous sommes amenés
à comprendre les processus par lesquels Dambury transforme « un
drame anecdotique en élément de réflexion sur les rôles de la mémoire et
de la parole, dans l’élaboration de pratiques sociétales, de sorte quelles
soient plus inclusives ». Niang propose un riche corpus d’étude sur la
pratique de déstabilisation dans l’œuvre de Dambury qui adopte une
polymorphie, « des décors épurés et multimodaux », ou encore un
découpage en tableaux qui supplantent les scènes traditionnelles. Ces
pratiques, conjuguées à une écriture « [oscillant] entre tragédie, épopée,
conte et comédie », attestent du refus de Dambury de toute
classification.

Dans une analyse de C’est vole que je vole de Nicole
CageFlorentiny, le Dr Jacqueline Couti parcourt dans le chapitre 5, la mise
en scène de dispositifs de pouvoir qui s’articulent à l’intérieur de la
maison antillaise et du corps. Elle met en exergue les thèmes tels que la
folie, la violation corporelle et les abus sexuels qui révèlent le trauma
laissé par la colonisation. À travers une déconstruction des mises en
scène des déviances sociales représentées (telles l’inceste, la pédophilie et
les violences conjugales), Couti examine le personnage principal comme
l’allégorie d’un pays-Martinique en souffrance, incapable de se dire et de
se souvenir de son identité. Ce chapitre englobe pareillement une étude
de L’Espérance-Macadam de Gisèle Pineau qui interroge le lien entre
l’exposition du trauma et la question d’éthique ; c’est à dire, les notions
de distanciation, d’identification, ou de participation qui s’appliquent à la
lecture d’un roman qui canalise la violence physique et psychologique de
personnages taciturnes.

À cette période de la carrière du célèbre écrivain Simone
Schwarz-Bart, il m’a semblé important d’inviter l’auteure à porter un
20
regard sur l’ensemble de son œuvre. Le chapitre 6 est donc un entretien
avec Simone Schwarz-Bart, qui m’accueille dans les hauteurs de la
commune de Goyave, dans sa maison, à l’abri d’une terrasse surplombée
par le bureau de son époux André Schwarz-Bart (1928-2006). Notre
discussion s’agence sur l’expression de l’oralité, de la blessure et de la
sexualité – au féminin. Schwarz-Bart y évoque et démontre l’importance
de l’enfance, de la filiation, de la mémoire, de la mythologie diasporique
noire et de la représentation d’une généalogie contingente de
l’affirmation de soi. Cet échange permet d’élucider la place de
l’imaginaire dans « l’écriture de l’universel » propre à l’auteure, ainsi que
l’expression de l’oralité, de la blessure – et de la sexualité centrale à ses
écrits. Dans cet entretien, Simone Schwarz-Bart discute de la souffrance
qu’elle a vécue en tant que précurseur d’un nouveau type d’écriture, et la
réception de son esthétique littéraire qui au début était profusément
incomprise, et dont la critique n’aurait pas toujours été dithyrambique.

Le chapitre 7 englobe une des rares traductions en
anglaisfrançais d’extraits tirés du recueil de poèmes À vol d'ombre de la poétesse
haïtienne Jacqueline Beaugé-Rosier. Traduits par le Dr Gabrielle
Civil, ces poèmes louvoient devant la censure et la dictature de Duvalier
en faisant usage de vers extatiques et extasiés. Sous l’ombre des dangers
d’un tel régime répressif, ce poème d’amour (qui expose le cœur torturé
d’une femme) camoufle éminemment la survie, le trauma physique et
émotionnel, aussi bien que la résistance de la femme haïtienne. Ensuite,
la conteuse martiniquaise Jala raconte la virulente détresse qu’elle
éprouve à l’annonce du crash, au Venezuela, d’un avion parti du Panama
en route pour Fort-de-France. Ce sont 152 Martiniquais qui périssent le
16 août 2005, quand s'écrase à serranía de Perijá, le vol charter YH 708
de la compagnie aérienne colombienne West Caribbean Airways. Plus
qu’une tragédie qui unit et plonge dans la douleur toute l’île de la
Martinique en 2005, Jala expose surtout dans son poème au style
lapidaire, l’âpreté qui persiste, puisque plus d’une décennie plus tard, ces
familles de victimes se battent toujours « afin que la vérité éclate et que
les responsabilités soient établies ». Le chapitre s’achève sur l’une des
voix artistiques guadeloupéennes les plus retentissantes de cette ère
contemporaine, celle de la chanteuse et lyriciste Stevy Mahy, qui expose
au sein d’un texte poétique, les prémisses d’une sexualité et d’une arrivée
au désir qui s’engendrent dans le tabou, le sublimé et la peur dans le
contexte interrelationnel antillais.

21
Mon entretien effectué en Martinique avec Jocelyne Béroard
constitue le chapitre 8 de l’ouvrage. Dans cette interview, Béroard
partage avec une poignante sincérité, ses luttes contre les traumas laissés
par la colonisation, son rapport à la douleur qu’elle constate autour d’elle
et qu’elle chante sur scène, ainsi que sa relation aux tabous qui habitent le
corps des femmes. Notre conversation à lieu chez elle, à Schoelcher, où
elle me livre également le sens de sa créolité et ses différentes
négociations en tant que femme au sein du célèbre groupe Kassav.
Béroard explique le sens de son positionnement (entre espaces privé et
public) et les politiques et enjeux qui s’associent au fait d’être une femme
chantant désir et trauma en contexte antillais. Le lecteur est invité à
découvrir les divers efforts de Béroard sur le terrain, comme par exemple
Lanmèkannfènèg, un organisme qui facilite une revisite du passé pour
palier aux risques de l’amnésie.
Comme je l’avançais, j’ai souvent été désappointée par les études
académiques qui négligent les traditions intangibles et arts visuels
clairement sustentés dans les œuvres sur lesquelles elles s’épanchent. J’ai
de ce fait, délibérément tenu à ce que ce livre comprenne diverses
formes artistiques, soient-elles ou non déjà fusionnées dans un unique
support (littéraire par exemple). Mon but est de donner une visibilité aux
diverses productions artistiques qui discourent également les notions de
trauma et de sexualité. Le dernier chapitre rend compte de la
continuation de cette démarche.

Il m’était impossible d’envisager ce livre sur le trauma sans
inclure les créations de Michel Rovélas, dont les couleurs disparates et
la création impétueuse, exhibent des êtres aux corps disloqués et
martyrisés qui servent à exprimer à travers l’art, la violence dévoreuse de
la vie d’hommes et de femmes déplacés dans l’incommodité du monde.
Sont incluses dans le volume, des œuvres de l’exposition Mythologies créoles
de Rovélas, dans lesquelles nous découvrons le minotaure, l’une des
figures « les plus belles et plus effroyables de la mythologie grecque »
nous dit l’artiste. Pour lui, elle est significative de l’esclavagiste, du
colonialiste et des victimes de l’Histoire. Rovélas représente alors « le
minotaure dominant sexuellement en tant que bourreau, [ainsi que] des
victimes à la fois effrayées et jouissantes ». L’artiste nous invite donc à
« plonger [notre regard] dans celui du Minotaure [qu’il est], le Minotaure
que vous êtes, c’est-à-dire le Minotaure que nous sommes ». Comme
l’indique Christian Bracy, Rovélas « propose une vision désenchantée
d’un monde engendré dans les convulsions. Pour établir la cohérence des
images et éviter leur flottement dans l’espace pictural, [l’artiste] structure
22
ses compositions par des carrés concentriques ou excentrés […] vus en
perspective oblique, indiquant une direction au regardeur, un
mouvement ». Ces carrés me rappellent l’obsession « des fenêtres » ou
encore le trope de la renaissance chez Fabienne Kanor, pour qui
l’enfermement s’agence sur un « appel vers l’ailleurs », au voyage, à la
découverte, au passage de l’autre côté, malgré la douleur qui semble
ravager le corps. Il me semble que le trauma, le corps monstrueux, le
corps violenté, la sauvagerie de la colonisation, ou l’animalité de
l’impérialisme, se polarisent dans ce carré de Michel Rovélas. Il illustre,
selon moi, la prison de la douleur, du silence et de l’invisibilité, comme
les cases créoles que Béatrice Mélina peint le long des Champs-Elysées
afin de dé-montrer paradoxalement, l’étouffement et l’invisibilité de ces
antillais (immigrés « français ») aux corps colorés dans le paysage
métropolitain.
Le trauma habite le bleu indigo qui hante les travaux du
peintrecéramiste Victor Anicet qui tient à mobiliser l’héritage laissé par le
peuple amérindien. Réhabilité et ré-habité dans ses œuvres sous des
formes et matériaux nouveaux, ce bleu indigo illustre dès lors, la trace
d’une riche civilisation amérindienne qui participe à part entière à
l’identité de l’antillais. La trace amérindienne se fait donc dissidence. Lors
d’un séjour que j’effectue en Martinique, Anicet m’accueille dans son
atelier où il m’évoque l’importance de fouiller la terre, de repasser les
traces amérindiennes, afin de rendre visible cette civilisation qui a habité
ces terres antillaises bien avant l’arrivée des blancs colonisateurs ou des
Africains mis en esclavage. Sillonner ces traces témoigne, de ce fait, que
l’histoire antillaise n’a point lieu de se fonder sur un discours de
servitude : « L’antillais est aussi un Arawak, un Caraïbe » me dit-il. Anicet
travaille donc essentiellement la terre où il y trouve des fragments de
poteries amérindiens. Il reste fasciné par l’argile et les moulages qui
s’inspirent d’adornos amérindiens (des moulages de décors des périodes
saladoïdes et troumassoïdes). Il éternise l’esthétique de ces poteries sous
des accents impressionnistes et procède, comme il m’explique, à une
sorte d’hybridation qui reconfigure la trace en lui donnant une empreinte
africaine et créole : « Je cannibalise ces signes amérindiens ». Les
gravures, treillis losangés, ou les compositions (très géométriques) de
torsades et de courbes, sont donc sculptés dans l’argile ou peints sur des
nasses à poisson. Les travaux de Victor Anicet convoquent ceux
d’Édouard Glissant, avec qui Anicet a d’ailleurs entretenu de nombreuses
collaborations. Dans le champ du visuel, ils ont corrélé les textualisation et
corporalisation des concepts de la créolisation et du « tout-monde ».
Comme l’énonce Monchoachi: « L’œuvre d’Anicet est donc créole
23
puisque la parole créole, et tous les langages qui se déploient à partir
d’elle, procèdent de l’initiation caraïbe au lieu et au monde caraïbes ».
L’artiste Béatrice Mélina pénètre le trauma au cœur de la
condition de départenance (Rosello, 1993) que vit l’antillais. L’artiste
revisite de grands classiques : des lieux populaires (comme les
ChampsÉlysées) ; des moments historiques (comme la marche sur la lune) ; des
peintures du quinzième au dix-huitième siècle ; ou encore des symboles
de la République française (comme l’emblématique Marianne). Elle leur
appose du bout du pinceau, une marque créole, des traces oubliées de
l’Histoire. Ainsi, Mélina revisite l’un des tableaux les plus célèbres de
Vallotton, La Blanche et la Noire (1913), une peinture qui matérialise
l’incommunicabilité entre deux femmes. Une femme blanche est
représentée allongée sur un lit, les yeux clos, la tête détournée vers un
mur, alors que se trouve assise au pied de son lit, une femme noire qui la
regarde franchement avec intensité, cigarette à la bouche, corps et
posture hommasses, portant un tissu bleu drapé autour du corps.
Vallotton fait planer les ambivalences, puisque l’on ignore si ces deux
femmes sont amantes, ou s’il s’agit entre autres, d’un rapport
dominant/dominé entre une maîtresse blanche et sa servante noire. De
ce huit clos, Mélina conserve la mâle-attitude de la femme noire, son
collier-chou, le regard fixe, mais elle lui recouvre le corps d’une robe
dont le tissu porte des accents afro-créoles (entre Kanté et madras). La
femme noire de Mélina (voir la couverture du livre) ne fixe point le corps
d’une femme blanche nue, mais un lot de livres empaquetés comme un
cadeau, celui de la mission civilisatrice d’une France aux peuples
indigènes qu’elle éduquait. Le visage de la femme noire, encore plus
masculinisé que chez Vallotton, est recouvert d’un maquillage blanc, et
l’œuvre est alors renommée Peau Noire Masques Blancs. Mélina brise toute
ambiguïté en évoquant la relation traumatique du noir à lui-même, à
l’autre colonial et cette douleur qu’il vit entre aliénation et assimilation
(comme l’évoque Frantz Fanon). Victor Anicet, Béatrice Mélina et
Michel Rovélas mettent sans équivoque le trauma sur la toile.

Les dis-positions et corpographies du désir et du trauma dans la
Caraïbe francophone sont au cœur de cet ouvrage. Chaque contribution
examine les productions et monstrations d’actes violents mis en avant
par des artistes et auteurs pour qui il est important de produire de la
pensée sur le trauma afin de penser le présent et le monde. Dans Amour
sexe genre et trauma dans la Caraïbe francophone, il est question de caractériser
l’articulation entre fictionnel et non fictionnel (invention/témoignage),
de comprendre la charge émotionnelle et traumatique des œuvres
24
d’écrivains femmes des Antilles françaises et l’apport de leur mise en
fiction du traumatisme – au regard des représentations issues de
l’actualité ou de l’historiographie. Le trauma qui ébranle la littérature, les
arts visuels et traditions immatérielles de l’espace-corps-texte et cortex
antillais s’élucubre dans la gémination de différents genres, disciplines,
approches artistiques et théoriques qui rendent compte de la complexité
et des multi facettes de la Caraïbe francophone.

Gladys M. Francis
~Entre-les-eaux~
Un certain 29 janvier 2016






Autour du motif du trauma, les thèmes parcourus sont :
Corps et espaces (privé, public et urbain)
Corps et voix
Corps : hexis/habitus
Corps : politiques institutionnelles, économie et loi
Créolité, créolisation
Enjeux didactiques, pédagogiques
Éthique et esthétique
Histoire coloniale
Identité
Mémoire et lieux de mémoire, affects et territoires, arts mémoriels
Migrations et exils
Patriarchie
Psychologie, sociologie et politique
Religion
Représentations du corps souffrant
Sexe, sexualité, érotique et genre
Traditions et modernité
Violence mise sur scène, toile, ou en texte
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Illustration 2: Béatrice Mélina, Case-Les Champs (2013)
Acrylique sur toile, 100 cm x 100 cm, Guadeloupe
26CHAPITRE 1
TRAUMA : CORTEX ET CORPS-TEXTES

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