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Amours artificielles

De
340 pages

Amours artificielles - La Société Terminale 3

Patrick Schmoll

Le titre « amours artificielles » annonce un pléonasme. Suggérant en creux qu’il existerait une forme native de l’amour, naturelle, authentique, par rapport à laquelle se développeraient aujourd’hui des formes médiatisées par les techniques, les dispositifs de rencontre et l’argent, il fait écho au sentiment de misère affective et sexuelle qui semble saisir les être humains au tournant du millénaire. Vient la nostalgie d’une époque où l’amour semblait plus « vrai ».


Mais a-t-il jamais existé une relation ou une rencontre amoureuse qui ne fût pas artificielle ? L’amour est la forme que prend le sexuel dans l’humain, depuis que celui-ci est humain, c’est-à-dire depuis qu’il s’artificialise dans le langage et dans les techniques qu’il invente, s’extrayant ainsi de sa biologie.


L’anthropologie consiste à nous rendre familier ce qui est étrange, et inversement à faire surgir l’étrange dans ce qui nous est familier. L’étrangeté des relations que des humains entretiennent avec des artefacts, ou avec d’autres humains via des artefacts, dissimule ce que ces relations ont de foncièrement, intemporellement humain. A contrario, la figure de l’amour romantique, exclusif et éternel, qui continue de nos jours à s’imposer comme un horizon naturel de toute relation sérieuse, se révèle à l’analyse être un construit culturel, historiquement daté, étroitement associé aux supports techniques qui en véhiculent les scripts : le livre, le cinéma, la télévision.


La figure de l’amour-passion émerge au XIIe siècle avec la diffusion du roman courtois, porté par un usage à l’époque innovant du livre : la lecture solitaire et silencieuse. Les médias de masse contemporains, en particulier le cinéma et la télévision, ne remettent pas en cause le principe vertical au fondement de cette narration : un auteur s’adresse à un lecteur/spectateur dans un rapport duel exclusif et asymétrique, forçant en lui l’ouverture d’un espace intérieur de l’imaginaire, dans lequel lui sont dictés ses choix d’objets et les scénarios à suivre pour les atteindre.


Que devient ce modèle au tournant du millénaire, qui voit les supports de communication affectés par des transformations profondes ? Rencontres en ligne, cybersexe, pornographie, téléphonie mobile, adjuvants médicamenteux : les nouvelles technologies accompagnent l’invention de nouvelles figures de la rencontre et de la relation. Réseaux, communautés, familles recomposées et étendues, rompant avec le modèle exclusif et vertical du livre et des médias de masse, instaurent une communication plurielle, égalitaire et réciproque, qui diffuse dans nos manières de vivre et de penser le rapport à l’autre... un autre qui devient multiple, volatil, et d’une certaine façon, nous résiste dans son altérité. Dans un univers relationnel précarisé par l’individualisme, notre quête forcenée d’amour permet au romantisme de continuer à exalter ses idéaux. Mais dans le même temps, nos pratiques amoureuses et sexuelles réelles en contredisent constamment le paradigme.

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Patrick Schmoll La Société Terminale 3 Amours artificielles
TITRE DU CHAPITRE
3
Collection “Futurs Indicatifs” dirigée par Patrick Schmoll et JeanChristophe Weber La recherche technoscientifique suscite les interrogations les plus stimulantes, en même temps que les plus inquiètes, tant les limitations habituelles de l’agir humain semblent pouvoir être dépassées. Nos techniques nous permettent aujourd’hui, non plus seulement de transformer notre environnement, mais de nous transformer nous mêmes en modifiant les données programmatiques du vivant. Les dispositifs tech niques de communication reconfigurent le lien social jusque dans l’intimité du rap port de l’individu à luimême et aux autres. Ce pouvoir de transformation, qui suscitait aux siècles précédents un culte optimiste du progrès, nourrit au contraire aujourd’hui des craintes liées à ses dangers réels ou supposés, ainsi qu’aux interrogations éthiques qu’il soulève. La complexité bouscule nos capacités d’anticipation et de contrôle. Quelle place les humains se ménagentils dans les sociétés qu’ils produisent, dès lors qu’ils ont la possibilité technique de se traiter euxmêmes comme des “ressources” ou des “produits” de leurs activités ? Quels cadres de pensée pouvonsnous ouvrir pour tenter d’imaginer l’avenir ? Dans cette collection : Gaëlle Le Dref, Thomas Droulez & Catherine AllamelRaffin (dir.),Usages du vivant. Être, vivre et penser avec les biotechnologies(2011) Patrick Schmoll& al.,La Société Terminale 1. Communautés virtuelles(2011) Patrick Schmoll& al.,La Société Terminale 2. Dispositifs spec[tac]ulaires(2012) Maquette de couverture : Néothèque Image de couverture : Pierre Matter,Kiss cube20, 2005, Bronze patiné, 47 x 47 x cm. © Néothèque, 2014 7 place d’Austerlitz, 67000 Strasbourg http://www.neotheque.com ISBN 9782355250972
Introduction
ArgumentL’invention de l’amour
L’amour par les artefacts
Sommaire
S ke tu m’M ?Notes médiologiques sur le speed datingLa révolution ViagraPornographie : la dislocation du sexuel
L’amour pour les artefacts
Pornographie : des imageschosesRobot, mon amourAmour des simulacres, simulacre de l’amour
p. 9
p. 17
p. 59
p. 81
p. 91
p. 115
p. 139
p. 165
p. 185
L’amour artefact
L’obscur objet des passions en ligneRéseaunancesSexe avec ses “ex”Quantique des Quantiques
Conclusion
Conclusion
6
p. 207
p. 241
p. 273
p. 311
p. 327
Introduction
Argument
L’histoire de l’amour estelle autre chose que l’histoire des his toires d’amour ? Pour illustrer la portée abyssale de cette question, nous avons à quelques reprises, par le passé (Schmoll 2005, 2008, 2009), évoqué l’exemple de cette amie qui était férue des romans des éditions Harlequin. Elle vivait des rencontres avec les hommes – dont elle souffrait beaucoup – qui étaient elles aussi des histoires de type “roman Harlequin”. On peut ainsi se demander si notre amie vivait des histoires originales dont le récit aurait pu fournir la matière de nou veaux romans, ou si elle (comme nous tous, sans doute) ne faisait que revivre des histoires en partie déjà racontées par d’autres. L’anthropologue, enquêtant sur un tel terrain, se pose la même question à propos des récits que lui font ses interlocuteurs de leurs histoires d’amour : notre informateur ne nous racontetil pas des his toires qui reproduisent, en le déclinant avec des variations, un scénario de base qui a été vécu par d’autres que lui ? Estce que ce ne sont pas toujours les autres : nos parents, nos amis, les livres que nous lisons, les films que nous regardons, qui nous informent, bien avant la “pre mière fois”, quant à la façon dont cela va se passer – dont celadoitse passer –, délimitant, à la fois, un parcours en un sens déjà connu, mais aussi les inévitables surprises, heureuses et malheureuses, que le scé nario ne pouvait prévoir ? À écouter ceux qui nous content leurs dé boires sentimentaux, on se dit parfois que leur histoire nous est déjà connue, pour l’avoir entendue ailleurs, et le cas échéant pour l’avoir nousmêmes déjà vécue. L’exemple de notre amie permet de se de mander s’il est utile d’avoir des entretiens avec des lecteur(trices) de romans Harlequin pour connaître le script de leurs représentations amoureuses, ou si l’on n’a pas intérêt à aller directement à la source en analysant le corpus des romans euxmêmes, comme l’ont entrepris, avec des œuvres littéraires plus classiques, un Roland Barthes ou un
ARGUMENT
10
René Girard. Il est vrai qu’a contrario ce constat confère quelque vali dité à la méthode de l’entretien (clinique, sociologique, ethnogra phique), puisqu’un informateur, à lui seul, est déjà porteur dans sa tête de tous les romans et essais sur l’amour qu’il a pu lire et que d’autres ont également lus, ce qui fait de son témoignage un échantillon signi ficatif de ce que la plupart d’entre nous vivons ou avons vécu en ma tière d’amour, pour ce que nous baignons tous dans la même culture qui nous en dessine les figures imposées. Le succès des éditions Harlequin n’est qu’une des manifesta tions contemporaines d’un fait de société déjà ancien, puisqu’il re monte au roman courtois. L’influence des récits de fiction sur leurs lecteurs a été très tôt relevée, souvent pour en souligner les effets dé sastreux, par les auteurs de fiction euxmêmes. LeDon Quichotte de Cervantès ou leMadame BovaryFlaubert sont porteurs d’une cri de tique par leurs auteurs des méfaits des romans sur le lectorat de l’époque. Le personnage de Don Quichotte est emporté par sa lecture délirante des romans de chevalerie, Emma Bovary rêve d’une vie de princesse comme dans les fictions dans lesquelles elle se réfugie pour rompre son ennui. Paradoxe : ces personnages, qui sont pourtant dé peints comme des antimodèles, deviennent à leur tour des incarna tions de la conscience moderne auxquels puise l’esprit du temps. Madame Bovary, par l’excès même où la conduit sa difficulté à vivre dans un monde borné, s’offre comme exemple à toute une génération de lectrices et lecteurs qui n’y voient pas qu’une malheureuse folle, mais d’abord une femme moderne qui assume ses désirs. Les modèles amoureux évoluent sous l’influence complexe de métatextes enchâs sés les uns dans les autres : les lecteurs lisent les histoires de person nages qui sont euxmêmes lecteurs d’autres histoires, dans un processus qui précipite les identifications des uns aux autres. Le lec teur en vient à se penser luimême comme un personnage de fiction. Or, ce n’est pas qu’un contenu de récit, ou même un genre litté raire, qui travaille ici l’imaginaire du sujet. On tend à oublier que ce contenu est porté par un support, le livre, dont les formes calligra e phiques à partir du XII siècle entretiennent une collusion remarquable avec l’émergence à la même époque du genre courtois en littérature. L’influence d’un médium se révèle déterminante dans la mise en place des formes de la relation amoureuse qui sont celles qui vont perdurer jusqu’à nos jours. Nous avons fini par oublier que nous entretenons avec le support livre un rapport intime original, tant il nous semble évident que la lec ture est – et semble avoir toujours été – un exercice solitaire et silen
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