Anatomie d'un spectre

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« Un spectre hante l'Europe, le communisme ». Depuis ces paroles inaugurales de Marx, le spectre a fait d'impressionnantes conquêtes. Mais s'est-il incarné ? Et si c'était son incapacité de se trouver un corps qui expliquait les particularités de son anatomie ?
Ce livre examine le « socialisme réel », c'est-à-dire soviétique, dans les supports matériels, économiques, où il espérait s'implanter, se développer, exister enfin. Or, il apparaît qu'un système économique de type nouveau naît justement du fait que le socialisme n'existe pas.
Depuis soixante ans, l'économie soviétique déjoue l'analyse des observateurs et désoriente leur regard, sorte de mirage en dur flottant entre l'échec lamentable et la réussite miraculeuse :
Publié le : vendredi 1 avril 1994
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EAN13 : 9782702150825
Nombre de pages : 176
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Les fausses évidences1
L'économie soviétique est l'objet d'un travail scientifique considérable, qui occupe aux États-Unis et en Europe de nombreux centres d'études, nourrit une vaste littérature et plusieurs périodiques savants. Mais ceux qui sont nés en U.R.S.S., ou qui ont approché le fait soviétique par l'histoire, la littérature, le voyage, le récit des émigrants, ne le reconnaissent pas dans les descriptions des économistes, comme s'il y avait un écart infranchissable entre le système repéré par ces derniers, avec ses mesures et ses chiffres et cet autre système sans mesure et sans chiffre qu'ils ont peu à peu construit d'instinct, forts de leur seule expérience vécue. C'est un trait remarquable du milieu soviétisant qu'une certaine approche économique de la réalité soviétique, si savante, honnête, sophistiquée soit-elle, est accueillie par ceux qui pratiquent une autre approche avec un scepticisme si complet, une incrédulité si massive qu'ils renoncent à critiquer — ne sachant pas par où commencer — et bientôt à s'informer. En quoi ils rejoignent l'attitude des dissidents soviétiques qui aux chiffres officiels, mais tout aussi bien aux chiffres auxquels parviennent les économistes occidentaux, n'opposent que le rire et le haussement d'épaules.
Ces attitudes ne sont pas nouvelles. En fait, rien ne change moins que la distribution des opinions sur le phénomène soviétique, sinon ce phénomène lui-même. Considérons l'avant-guerre. Entre 1917 et 1929, l'opinion occidentale s'est médiocrement intéressée à l'économie soviétique. A part sa destruction presque complète et sa reconstruction précaire et empirique, il n'y avait pas grand-chose à en dire. Mais quand éclatèrent d'une part la crise mondiale, d'autre part les nouvelles de la collectivisation et du premier quinquennat, l'économie soviétique devint un enjeu intellectuel de premier ordre. Laissons de côté l'attitude croyante des communistes occidentaux et de leurs compagnons de route. Plus intéressante, intellectuellement, fut la réaction de l'opinion savante non communiste et parfois anticommuniste. Son premier mouvement fut d'accepter comme dignes de confiance les chiffres fournis par le Gouvernement soviétique. A partir de ces données, on supputa les avantages comparés de l'économie planifiée et de l'économie de marché et l'on se demanda si on ne pouvait pas injecter dans les économies occidentales quelques-uns des procédés que le système soviétique assurait être les siens. Dans cette période de chômage massif, de récession, ne pouvait-on s'inspirer de la maîtrise soviétique de l'économie, au moment où celle-ci, à l'ouest, échappait au contrôle ? Au lendemain de la guerre, c'est encore sous l'invocation de l'exemple soviétique que les États, notamment l'État français, procédèrent à la nationalisation, à la confection d'appareils statistiques raffinés, enfin à des procédures d'instigation et de direction auxquelles on tint à donner le beau nom de plan. Des économistes non communistes, qui souvent avaient les vues les plus perspicaces sur ce qu'il convenait de faire chez eux, n'éprouvaient pas le besoin de soumettre à critique les données qui leur venaient de l'Est, mais au contraire les acceptaient comme autant d'arguments pour faire adopter une politique économique plus appropriée par leurs gouvernements respectifs. C'est parce qu'il était tout entier tourné vers l'Occident que Sauvy admettait que le niveau de vie soviétique dépasserait bientôt le nôtre et que le rideau de fer fonctionnerait à l'envers, pour empêcher nos prolétaires d'aller envier la prospérité de leurs camarades russes.2
Tous n'allaient pas si loin. Parce qu'ils connaissaient mieux l'histoire et le passé économique de l'Empire russe, ils rejetaient la vision de la table rase sur laquelle le nouveau régime aurait initié le « développement ». Parce qu'ils connaissaient le pays, ils n'acceptaient pas sans nuance le tableau économique officiel. Ils entreprirent donc de trier les données, de les critiquer, de pondérer les statistiques. Ils aboutirent à un tableau moins brillant, quoique de lignes semblables. Au lieu d'un rattrapage imminent, il fallait prévoir un rattrapage dans un délai plus éloigné. Au lieu d'une harmonie universelle, il fallait reconnaître çà et là des disparités, une industrie légère à la traîne, une agriculture lourdement handicapée. Au lieu de 12 % de croissance, mettons 8 %, voire 4 %. En effet, disaient ces économistes, le poids de la situation internationale, le les fautes de Staline, la la maladresse des planificateurs, tout cela pesait lourd, empêchait une gestion rationnelle, entravait l'essor. Mais les n'étaient cependant pas telles qu'elles ne pussent être corrigées. Des mesures récentes montraient que le Gouvernement soviétique se décidait enfin à s'occuper sérieusement de l'agriculture, si longtemps A Novosibirsk, des équipes de mathématiciens, équipés d'ordinateurs, mettaient la dernière main à des modèles économétriques tout aussi raffinés que ceux de l'I.N.S.E.E. La réforme Liberman était l'annonce d'un et plus encore.fardeau des armements,rigidité des structures,rigiditésnégligée.assouplissement, d'une libéralisation
Devant de telles positions si raisonnables, si compétentes, comment pouvait-on rester incrédule, à moins d'obscurantisme ou de négativisme indéfendable ? Il y eut pourtant, de tout temps, des gens pour prétendre que le mensonge soviétique était d'une épaisseur telle que tous ces chiffres n'avaient aucun sens, pour refuser d'accorder la moindre consistance à la planification, au kolkhoze, au khozrastchet, pour rire des grandes réalisations. Mais ces gens ne se piquaient pas d'économie. De plus, comme l'U.R.S.S. avait fourni pendant la guerre la performance que l'on sait, comme elle avait lancé le spoutnik, l'opinion « dissidente » fut disqualifiée.
Il me souvient d'une conversation que j'eus à Moscou avec une vieille dame, en 1961. « Oui, disais-je à cette amie, ce régime est affreux, mais au rythme actuel de développement, vous allez finir par vous moderniser. Dans dix ans, dans vingt ans, le style de la vie matérielle aura tellement changé, que le style de la vie politique changera aussi, bon gré mal gré. » Cette femme me regarda et se tut. Par mon propos étourdi, je venais de me ranger parmi les imbéciles indécrottables qu'il est inutile de vouloir détromper. Simplement imaginer qu'en 1981 les boutiques de Moscou seraient approvisionnées, qu'il n'y aurait plus de queues, que la population jouirait d'un ensemble de biens et de services comparables à ceux dont on jouissait en Europe en 1961, lui semblait inconcevable, et faire la preuve d'un impardonnable dévergondage d'esprit. Cette femme ne connaissait rien à l'économie. Elle tirait ses évidences d'ailleurs. Bien sûr, elle avait raison.
Soit trois affirmations courantes comme celles-ci :
 

1. « L'U.R.S.S. avec une production annuelle de 145 millions de tonnes d'acier est la première puissance sidérurgique du monde. »
Chacun sait que l'U.R.S.S. ne produit pas plus d'automobiles que l'Espagne ; que l'équipement des ménages en appareils d'acier n'est pas comparable au nôtre ; que le réseau ferré n'est guère plus long que celui de l'Inde ; que le réseau routier est très inférieur à celui de la France ; que la production de tanks ne peut absorber, si démesurée qu'elle soit, plus d'un ou deux millions de tonnes d'acier. Que peut donc signifier ce chiffre de 145 millions de tonnes, soit autant que la production réunie du Japon et de l'Allemagne, qui produisent ensemble une douzaine de millions d'automobiles et bien autre chose ? Il faut donc supposer que dans ces 145 millions de tonnes figurent : 1° la production de vrai acier ; 2° la production d'aciers inférieurs ; 3° la production d'aciers de rebut ; 4° la production d'acier pour la rouille ; 5° la production de pseudo-acier et 6° la pseudo-production d'acier. Un spécialiste de l'économie soviétique est sans doute capable de ventiler la production d'acier entre ces six chapitres. Il justifie finalement ce chiffre de 145 millions de tonnes en tenant compte de gaspillages, d'utilisation différente de l'acier, de pertes, etc. Il reste que l'assertion : « première puissance sidérurgique du monde » est à prendre hors de son sens commun, car on ne peut comparer que ce qui est comparable. Les États-Unis et le Japon, deuxième et troisième puissances sidérurgiques du monde, et dont il est très facile d'analyser à quoi ils emploient leur acier, ne produisent pas en quantité comparable les cinq dernières catégories d'acier que l'U.R.S.S. coule avec une si extraordinaire abondance dans des laminoirs géants.
 
2. « Le revenu par habitant et le niveau de vie situent l'U.R.S.S. dans les pays développés, un peu plus haut (ou, selon d'autres : un peu plus bas) que l'Espagne. »
Quelques auteurs raisonnent sur un rouble au taux officiel, ce qui est une absurdité. Toutefois, la plupart tiennent compte du fait que le rouble se négocie au marché noir au cinquième de sa valeur nominale, et que sa valeur réelle n'en dépasse pas le tiers. Mais, ajoutent-ils, certains services sont presque gratuits, comme le logement, les soins médicaux, l'éducation. Ils tâchent aussi d'évaluer le niveau de vie réel en tenant compte des biens que peut réellement acheter avec son salaire le Soviétique moyen, liste que l'on peut mettre en parallèle, item par item, avec la liste de ce que peut acheter le salarié espagnol. Cependant, il semble que de telles approches à force de négliger l'aspect qualitatif ôtent toute signification aux mesures quantitatives. Logement, soins médicaux évoquent, en Occident, les H.L.M. et le dispensaire d'hôpital. Ils n'évoquent pas l'appartement communautaire, le dortoir, le « coin » où vivent des millions de Soviétiques, ni les immeubles ruinés aussitôt qu'achevés, plantés dans des terrains vagues, ni la médecine rudimentaire, les officiers de santé, la pharmacopée indigente. Quant à ce qui remplit le panier de la ménagère soviétique, la ménagère espagnole n'en donnerait pas deux sous. Pommes pourries, patates gelées, viande douteuse, légumes rabougris, cela n'existe pas sur les marchés de Madrid. Et cela existe à peine sur les marchés de Moscou, ce pour quoi il faut faire la queue. Qui a jamais pondéré la queue dans le niveau de vie soviétique comparé ? Si on compte les heures de travail nécessaires pour acquérir en U.R.S.S. une télévision, une paire de chaussures, un aspirateur, il faut se souvenir que c'est une télévision comme on en trouve aux puces, des chaussures qu'un immigré marocain dédaignerait, un aspirateur qui marche à coups de pied. Il n'y a pas de rapport entre la sordide réalité soviétique et la normale, souvent joyeuse et quelquefois splendide réalité espagnole. Ce n'est pas avec l'Espagne, la Grèce, l'Italie qu'il faut faire des comparaisons mais avec l'Inde, le Bangla Desh, le Soudan — et encore ! Les « coopérants » soviétiques ne rentrent jamais de ces pays dans le leur, où les attendent les situations privilégiées du Parti et du K.G.B., sans de pleins couffins de tomates, des bottes de stylos à bille, des jambons et des blue jeans : ils rentrent du pays de cocagne ! Toutefois prenons garde. Rejeter la comparaison avec l'Espagne n'équivaut nullement à valider une comparaison avec le Bangla Desh. Entre-t-on dans le détail, on s'aperçoit qu'on ne peut plus comparer. C'est en renonçant résolument à la démarche comparatiste qu'on peut espérer cerner le phénomène soviétique.
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