ANOREXIE

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" …Il paraît invraisemblable qu'une chose aussi simple que " manger " puisse être un enfer au quotidien dans la vie de certaines personnes. Pourtant cela existe bel et bien et se développe de plus en plus. Cette maladie, que l'on appelle l'anorexie mentale, peut entraîner la chute incontrôlable et dévastatrice d'un être cher, lésions irréversibles et même dans certains cas la mort ". En faisant que son journal puisse devenir un livre, l'auteur a décidé de retrouver ce qui aurait pu l'aider à affronter sa maladie dans les moments les plus pénibles.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
Lecture(s) : 85
EAN13 : 9782296399426
Nombre de pages : 220
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Valérie PIERRE

Anorexie
La quête du vide et de la transparence

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L' Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

AVERTISSEMENT J'ai volontairement tu les noms et changé les prénoms des personnes intervenant de près ou de loin dans ce récit, pour protéger leur anonymat et ne pas porter préjudice à leur intégrité. Les noms des hôpitaux et des pavillons ont été remplacés par des noms fictifs. Le nom des villes a été également changé.

Remercièments
Je tiens à remercier en tout premier lieu, ma psychothérapeute le Docteur Inès F., ma psychiatre le Docteur Véronique B. et ma généraliste le Docteur Christiane V., pour tant de soutien et de collaboration pendant des années. Pour leur contribution, d'une manière ou d'une autre, à mes rémissions, en apportant des mots à des idées souvent trop vagues, à des préoccupations et des conflits internes, ne serait-cequ'en s'opposant à moi. Elles m'ont appris en particulier le sens du mot «anorexie », que je ne voulais absolument pas reconnaître au départ. Pour tout ce qu'elles ont fait pour moi, je leur transmets toute ma gratitude. Jeveux exprimer ma reconnaissance à l'infirmière Danielle J., pour sa gentillesse et sa sollicitude, sans qui ce journal n'aurait jamais été un livre. La publication de celui-ci n'aurait jamais été envisagée et c'est également grâce à elle qu'elle a été possible. Pour tout cela merci. Je dédie donc cet ouvrage à ces quatre personnes, car ce que j'ai pu apprendre me concernant, je n'aurais pas eu la possibilité de le faire aussi clairement sans elles. A Stéphane pour son amour, sa patience, son respect et ses encouragements, même quand moi je n'y croyais plus. A Mégane pour sa tendresse et le petit soleil qu'elle me donne chaque jour. A toutes les personnes de mon entourage. Je ne puis, hélas, remplir les pages de cette liste, donc je ne citerai pas de noms, mais je sais qu'elles se reconnaîtront. Valérie Pierre.

Année 1993

Jeudi 9 septembre.
Mon prelllÎer jour d'hospitalisation. Je suis dans une clinique psychiatrique. J'ai attendu deux heures dans le hall d'entrée, avant que quelqu'un Ine reçoive. C'est un interne. Il Ille pose tout un tas de questions, sur Ina vie, l110n passé, les conditions dans lesquelles je vis, et ce qui In"anlène ici. Dans ma tête, je me demande s'il ne nous colle pas une étiquette. Un grand « A » pour les anorexiques, un grand « B »pour les boulimiques, un grand « D» pour les dépressifs, un grand « S » pour les schizophrènes, et ainsi de suite. Je n'entends même plus ce qu'IiI dit. IJa pluie de questions cesse enfin. Il m'annonce que je rencontrerai le médecin delnain. Ce sera monsieur le Docteur Jean F., qui ne consulte que le Inatin. Avant de me conduire à Ina chambre, une infirl11ière prend ma tension: 11/8. Puis elle Ille fait Inonter sur la balance: 31 kilos 800. Elle est plutôt gentille. Je crois qu'elle s'appelle Carole. Mon cœur bat la chal11ade.Je la suis timidement. Intriguée, je scrute tes lieux. Nous nous arrêtons à une chalnbre particulière dans le ton vert kaki. La couleur ne me plaît pas beaucoup, ..nais je m'y ferai. Je n'ai pas le choix. De toute façon, plus rien ne Ine choque. Pour J'instant, ça se passe plutôt bien. ()n ne m"ennuie pas trop. Avant de me coucher, on l'n'a repris la tension: 10/7. Pour le repas, il y avait de la soupe (trop lourd), haricots verts (ça ITI'étranglait), saucisse Ue préfère ne pas en parler), frotTIage(ça pouvait encore aller), salade de fruits (en boite bien entendu, rernp1ie de sucre et de co1orants~ beurk ! Dégoûtant), et un cake aux raisins (bien plâtreux). Bref je n'ai pas Inangé grand chose. Ma sœur est venue 111e oir après son boulot. I~)lc11,.a v apporté toutes Ines affaires, sauf 111011rdinateur. I~{)ur o

l'avoir, il faut que je demande l'autorisation au médecin. Maintenant je vais faire quelques mots fléchés avant de me coucher, et je reprendrai ce journal demain. Il est onze heures vingt-cinq.

Vendredi 17 septembre.
Cela fait une semaine que je suis ici. C'est plutôt dur pour moi. Le Docteur menace de m'isoler. A son goût, je n'engraisse pas assez vite. Non, mais ils me prennent pour quoi! Je ne suis pas une oie que l'on gave à volonté. De toute façon, je mange plus que chez moi, donc on verra bien la pesée tout à l'heure. Moi j'ai l'impression d'avoir pris minimum trois kilos. La balance devrait en annoncer la couleur. Le plus contrariant, c'est qu'ici on ne peut pas trop tricher avec le poids, parce qu'ils nous pèsent tout déshabillés. Comme si cela les fascinait de voir des anorexiques en chair et en os (c'est le cas de le dire). A la limite, on peut boire de l'eau, mais je ne vous dis pas le désagrément. Ça y est, il est huit heures. L'heure de la pesée et des médicaments. On vient me chercher de peur que j'oublie de venir. Ils ont raison, parce que j'ai horreur de ça. Tous les moyens sont bons pour y échapper. Le moment fatidique approche. J'ai très peur. Non seulement de la menace qui pèse sur moi, mais aussi d'affronter la vérité. Que cette satanée balance m'annonce ma défaite. Qu'ils ont gagné sur moi. Qu'ils vont me voler mon corps. Il ne m'appartiendra plus. Ce sera leur objet, qu'ils rempliront à leur guise. Je les déteste. Ce qu'ils aiment, c'est me faire souffrir. Je panique. Fini le contrôle sur moi. Je sais que je suis prise dans l'engrenage. Que pour en sortir, il faudra grossir, grossir. 12

Je marche dans le couloir en direction de mon ennemie. Sagement, je suis l'infirmière sans dire un mot. Mon cœur bat à toute allure. Il est prêt à exploser. La clef tourne dans la serrure. La porte s'ouvre, et laisse apparaître en premier plan, cet objet si familier. Je refuse de monter dessus. Ils veulent me faire du mal. Pourquoi ne me laissent-ils pas tranquille? Je pleure. L'infirmière me somme de presser le pas car elle n'a pas que ça à faire. Mais moi, je ne lui ai rien demandé! Contrainte et forcée, je m'y résigne. Le verdict est prononcé: 32 kilos 200. Catastrophe! Rien qu'en voyant sa tête, j'ai compris qu'elle n'était pas trop contente. Elle me dit: « De toute façon, vous verrez bien ce que vous dira le médecin. Aujourd'hui en plus, vous rencontrerez Mme Inès F. Elle vient tout juste de rentrer de vacances. » Je repars dans ma chambre, tout en pensant à ce qui venait de m'arriver. Dans mon for intérieur, j'étais contente. Enfin, oui et non. Je n'avais pas pris trop de poids, mais je paniquais en me demandant où était passée toute la nourriture que j'avais ingurgitée durant cette semaine. Moi qui avais l'impression d'avoir pris trois kilos, je me posais tout un tas de questions. Je me trouvais déjà difforme. Comment vais-je ressortir de cet endroit? Je me sens gonflée. Depuis mon arrivée ici, je ne suis pas encore allée à la selle. Bien sûr, mes laxatifs sont restés chez moi puisque c'est interdit dans le contrat. Je peux vous dire que ça me rend malade, parce que c'est l'une de mes obsessions. Me vider. Toujours me vider. Même si je suis déjà pleine de vide. Il faut que je nettoie cet intérieur, qui pour moi pourrit. Alors, cette nourriture, où est-elle passée? Je n'ai pas mangé tous mes plateaux certes, mais j'ai pris quelque chose à chaque repas. Ce qui est beaucoup, étant donné que chez moi je ne mangeais plus rien. Enfin, on verra bien ce que va dire le Docteur 13

Mille Inès F, que je dois voir pour la prel11ièrefois dans la 111atinée. Jen1e sentais un peu rassurée. Non seulelnent parce que c'était une fetTIll1e, nais en plus, tnêlne si mon poids I n'avait pas trop changé, il avait quand l11êl11eugtnenté. a C~étaient les conditions pour ne pas me retrouver en chan1bre d'isolclTIent Je l'n'étais alJongée sur le lit. On m'avait l11is la perfusion et je devais attendre le tnédecin, J'exan1inais lna Challl1Jreavec un peu plus d'attention que d'habitude. J'avais renlarqué "lue les autres n'étaient pas pareilles à la 111 Îent1e, Il y avait de la Inoquette, et les lits étaient di fférents. Aussi, avec étonnelnent~ je découvris que la ChaJ11bre Ùje Ine trouvais était une chal11bred'isolement. o Chez lTIoiil y avait des petits carreaux pour que l'on ne dissimu1epas la nourriture en dessous. IJa tapisserie était très tine, pour la 111êJl1e raison. COlllme ça au l11oins,si on 1a déchire ça se remarquera de suite. Qu'y avait-il encore? L,elit en fer, vissé au sol de peur qlle l'on bloque l'entrée ou je ne sais quellllotif. L,a fenêtre, ferlnée à clef pour que J'on ne puisse pas balancer leurs plateaux ou

s échapJ)cr,I-Iesplacards, également ferl11éspourne pas y
~

cacher de la nourriture ou des Inédicaments. Mais le cOlnble de tout~ c'étaient les portes. Au total, il y en avait trois. (Jne était destinée à séparer la chan1bre du petit couloir~ « ferrnée )>.I)ans ce petit couloir il y avait la salle de bain, qui était égalelllcnt « feflnée », COll11nea on ne ç pouvajt pas se faire vOlllir. Pour finir, la porte de la prison. C:elle qui donnait accès à la liberté et qui bien entendtl était «feflnée à clef ». Dans r atlTIosphère régnait un silence accablant. Soudain, j'entendis ]es portes s'ouvrir. tJrte daIne s'approcha de 1110i se présenta: et -Bonjour~ je suis le Doctellf Inès F, A présent je vais vous suivre régulièren1ent et vous continuerez de voir 14

mon père uniquement le Inercredi. Bon~ à ~1art ça~ COlllmentallez-vous? - Très bien, lui répondis-je. Elle regarda le classeur qu'elle avait apporté et oÙ étaient l11arquéstous les reJ1seignelnents Ine concernant. Bien sûr, je n'échappais pas à la courbe de poids. Mais j'étais confiante puisqlle j'avaisprjs 400g. Elle ]ne regarda et dit: -Depuis une sel11aÎneque vous êtes ici, vous n'avez pas groSSI. - Si, lui répondis-je avec lIn air de fierté. J'ai pris 400g, Elle répliqua aussi sec. - Oui, vous a\'ez pris 400g parce que vous avez changé de petite culotte. I~lle repartit sans en dire plus et les portes se refermèrent. Je restais là, vexée par sa réplique, ne sachant plus quoi faire ou dire. Aussi, dans Ina colère je lne jurais que puisque c'était ainsi, j'allais lui montrer que j'étais capable de prendre du poids avec leurs saletés de plateaux. Que désormais mon seul mot d'ordre serait de Inanger~p()u.r pouvoir ln' enfuir d'ici. Je m'en fous, quand je sortirai de cette prison je pourrai reperdre tous ces kilos') et encore plus vite que je ne les aurai pris. Personne ne pourra In'en empêcher. Je serai tOlIte seule chez 1110i, ans quiconque s pour me dire quoi que ce soit. Il y avait quand 111êlne quelque chose de bizarre. Cette femme qlle je voyais pour la pretnière fois, et qui nl'avait blessée dans Ina fierté, je ne lui en voulais pas. Au contraire, je lui trouvais lnêll1e de la sYllll)athie.ElIe était parvenue à ce que je veuille grossir (tant pis si ce n'était pas pour une bonne raison, l11aisqu'itnporte). Tout ce que je sais, c'est que depuis ce jour-là, durant toute l110n hospitalisation je n'ai plus jalnais écrit dans rnon journal et je lne suis confiée llniquel11ent à elle. Il In'arrivait même, vers la fin de Inon séjour, de Ine placer dans les 15

couloirs de façon à ce que je l'aperçoive quand elle circulait. Rien que de la voir ça me réconfortait.

SPLEEN
Un vent froid, agressif, me glace d'angoisse. Des visions confuses défilent dans ma tête, écran imaginaire où les répliques s'ébauchent et se fixent. Ma future victoire se profile sur le vide de mon avenir. Depuis longtemps déjà, je sais que les mots n'ont pas de regard. Lentement, je relève la tête. Mes yeux errent sur cette chambre où tout dénote un souci constant. Une sorte d'amertume s'élève en moi, le monde extérieur n'est que mensonges et apparences, tout s'inscrit irrémédiablement dans ma tête où même l'espoir semble mourir à force de certitude. Je grave sur la feuille ,ces lignes qui me dérobent en me vidant peu à peu de toute la force qui me reste. Je ne trouve peut-être pas les mots justes, mais le temps se moque des hésitations, ma pensée a un seul terme alors que l'univers paraît sans barrière. Le stylo, lui n'impose rien. Il revient en arrière, raye, modifie. Il n'a pas cette assurance prétentieuse, il vous laisse le choix. Je Ine redresse et ma main délaisse le stylo pour chercher une cigarette. Mes yeux dévient vers la fenêtre, s'attardent un instant. Irritée, je me lève pour arpenter la pièce et décrire des cercles, cercles autour de mon lit, autour de ma vie, me tourne et me retourne pour revenir à n10n passé. Calmée, je reviens m'asseoir devant la table pour attendre, attendre que les mots jaillissent de ma plulne. La fumée de ma cigarette dessine devant mes yeux des formes étranges à travers lesquelles je tente de comprendre. Des rêves, seulement des rêves qui, une fois figés, ne me semblent qu'images décousues, bribes de souvenirs, visions éparpillées. La cendre de ma cigarette 16

tombe sur la manche de mon pull, je la balaie d'un geste, elle s'éparpille sur la surface blanche de la table. Mon regard se pose en haut de la feuille et consciencieusement, je commence à relire. Le silence s'allonge comme pour recouvrir ma vie d'une couleur sans brillance. Mes yeux se ferment et des images se pressent dans mon esprit. Mon stylo comble le vide, mes pensées se livrent sans pudeur. Mon ivresse m' emmène loin de mon refuge hors de l'espace et hors du temps, elle m'etnmène loin de la sinistre vérité, mais cela ne dure qu'un court instant. Même mon corps doit se plier, mes besoins et mes désirs restent souvent insatisfaits, ne recevant en guise de réponse à leurs appels véhéments, que paroles de mépris et de dédain. La porte se referme de nouveau sur moi, me laissant seule face à l'espace infini. Je m'énerve, me traite d'incapable, m'accuse de perdre mon temps. Je me décris des images irréelles où mes pensées se raccrochent comme un naufragé au canot de sauvetage. Immobile et figée, j'attends que le désespoir et le temps s'enfuient. Et ce regret que j'enfouis au plus profond de moi-même ne me laisse qu'une impression pénible de déception et de ressentiment. Silence obsédant dont l'éclat jaillit dans l'ombre comme une seconde accusation. Errance d'un corps à un autre corps. Quêtes incessantes de rencontres qui me laissent face à ma solitude intérieure dont la seule issue est une clinique psychiatrique, abri illusoire.

* J'ai écrit ce texte pour le journal de l'hôpital. Après mon hospitalisation, qui dura trois mois et demi, je décidais de continuer de voir le Docteur Inès F. à son cabinet. Au moment où je termine ce livre, cela fait maintenant un peu plus de cinq ans. 17

Année 1994

Cette année, j'avais décidé d'entreprendre des démarches pour me construire un avenir professionneL Je n'avais pas d'idée précise, mais ce que je constatais, c'est que j'avais une préférence pour la psychologie et les enfants, Mon attirance pour ces petits êtres me fit rechercher un travail se rapportant à eux. J'ai acheté un l11agazinesur tous les métiers de l'enfance et les études pour y accéder. Ensuite je suis allée me renseigner à la ChalTIbre métiers. des Je me suis mise à lire des livres de psyc110logie et notatnlnent des ouvrages ayant trait aux divers problèmes des enfants. J'avais une grande envie de les aider. Très vite, j'ai sélectionné quelques auteurs tel que Bruno Bettelheiln. Il prît en 1944 la tête de l'un des instituts de l'université de Chicago. L'institut «Sonia Shankman» qu'il dirigea selon ses principes, après l'avoir réformé en 1947.L'institut devient dès lors célèbre sous le nom «d'Ecole Orthogénique» de Chicago. Spécialisée dans les thérapies d'enfants autistiques, cette école leur offre un « milieu thérapeutique total », où beaucoup d'amour et une totale disponibilité de l'équipe soignante, renforcent l'effet de son travail médical et psychologique. 'Une expérience qui va se poursuivre pendant près de trente ans et fera l'objet, au fil des années, de nombreux ouvrages. Je lisais aussi ToreyL.Hayden, célèbre psychologue atnéricaine, qui est spécialisée dans les problèmes de l'enfance. Elle travaille avec des enfants caractériels pratiquement depuis le début de ses études. Egalement Caroline Eliacheff, psychanalyste pour enfants ql1Ïa travaillé avec Françoise Dolto. Je m'enivrais de livres. C-'elame passionnait d'essayer de Inettre un lien entre la pathologie et le vécu de l'enfant. Ce que j'étais incapable de faire pour moi, et surtout, je n'y pensais tnêlnepas.Etudier la façon dont 21

l'analyste décèle le problème, comment il l'interprète et le traite. Tout ça l11efascinait. A la fin de chaque livre j'avais l'esprit saturé, cotnme après un récital de piano, Mais le lendemain, il fallait que j'en commence un autre pour assouvir Inon intellect. J'étais assoiffée de savoir dans ce domaine. Les livres étaient tous plus intéressants les uns que les autres. J'avais trouvé la branche qui Ine passionnait et dans laquelle j'avais envie de m'investir. Mon métier serait donc de travailler avec les enfants, et surtout de les aider dans leurs difficultés ou dans des épreuves difficiles à vivre pour eux. Je suis persuadée que la parole n'est pas la seule forme de langage, il y a aussi les actes qui ont' 'un sens. Ils sont loin d'être se'ulement des faits et gestes, ils peuvent avoir une importance capitale. C'est essentiel de les détecter. Les étudier est intéressant parce qu'ils nous font découvrir les choses différemment, avec plus de précision. Ils nous offrent une atltre possibilité de cOlnpréhension. Surtout quand il s'agit de jeunes enfants, le langage est limité. Et mêlne quand il est tnaîtrisé, leurs possibilités de compréhension ne sont pas, pour autant, reconnues. Après avoir bien exploré en détail mon magazine, j'optais pour la formation d'Eduèateur de Jeunes Enfants. J' entrepris donc les démarches nécessaires à cela, en commençant par passer l'équivalence du Bac. Dans 1110n adolescence les études n'étaient pas mon principal souci. Je pris également des cours de psychologie et psychanalyse par correspondance.

Lundi 9 mai.
Depuis hier j'ai cOInmencé mon suicide. Un suicide lent. Je veux vivre ma mort Ininute après lTIinute. Je ne veux pas prendre de cachets ou Ine pendre, enfin Ine 22

supprimer d'un seul coup, car je trouve que c'est lâche. Beaucoup trop rapide à mon goût, et en plus je pourrais me rater. Non, je veux crier à votre monde mon désaccord, mêlTIe si personne ne veut ln' entendre. Au moins j' aurai un contentement dans cette existence, c'est d'être maître de Inon propre corps. C'est une chose que vous n'aurez plus. Et si je craque ce sera de votre faute, car vous avez en vous une force maligne. Mais je ferai tout mon possible pour tenir bon. J'ai lu des livres d'un auteur anorexique, et je le remercie pour l'aide qu'il m'apporte à travers ses ouvrages. Je ne regrette qu'une seule chose, c'est de ne pas l'avoir connu. Je suis fière de moi parce qu'hier je n'ai pas succombé à la tentation. Je voulais prendre un petit déjeuner (café, croissant), mais je n'ai pris que du café. Le midi, trois huîtres, une rondelle de tomate, deux rondelles d'œuf dur, un cannelé (ça, j'aurai pu m'abstenir, je n'en suis pas trop contente). A six heures un esquimau. Le soir je pesais 42kilos 800 en pyjama. Dans la journée, j'avais pris en plus quatre cafés. Ce matin au réveil je pèse 42 kilos. Je reprendrai ce journal ce soir. Hélas, ce soir je suis un peu déçue. Pourtant je ne voulais pas manger. Comme je suis allée chez ma cousine chercher des places pour aller à la foire exposition, bien sûr elle m'a invitée à souper. Je ne veux pas qu'elle sache. Non, que personne ne sache, parce que je suis trop grosse. Je pourrai proclamer mon suicide en public quand j'aurai perdu au moins sept kilos, pas avant. Alors là, je me permettrai de sauter un repas devant vous, les gens. Donc ce soir, un peu de lapin, des frites (beurk ! Plein d'huile, de mauvaises graisses) et un esquimau. En arrivant je me suis pesée: 42 kilos 600.

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Mardi 10 mai.
La première chose après être allée aux toilettes, c'est la balance. Voilà ce que je fais au saut du lit. Ce matin celle-ci m'annonce 41 kilos 800. C'est pas mal, mais j'aurais été moins grosse si je n'avais pas mangé hier soir. Aujourd'hui je ne mangerai rien parce que demain je vais chez le Docteur Christiane V. C'est ma généraliste. La dernière fois que je l'ai vue j'étais à 42 kilos. Je veux que cette fois ci, il y ait minimum 1 kilo de moins. Sinon elle va penser que je suis trop grosse. Je repense aux billets de la foire exposition, car je les ai achetés pour Caroline. C'est une amie que j'ai rencontrée à la clinique psychiatrique. Elle devait venir à Bordeaux. Bien sûr, comme je l'avais pensé, elle ne viendra pas. Ça aurait été trop beau, depuis février qu'elle doit descendre, à chaque fois elle repousse. Après on va me dire que tout le monde n'est pas pareil. Mais moi je vous dis que si ! Plus loin je vous écrirai mes pensées sur votre monde. Maintenant je ne l'inviterai plus. Si elle veut venir ce sera elle qui me le proposera. Comme je suis lâche, je sais que je l'accepterai sans rien dire. Dans la journée j'ai pris quatre cafés et je me suis un peu dépensée. Je ne sais pas, cet après-midi j'étais en compagnie de ma copine Stéphanie et les jumeaux. Au début c'était bien, mais très vite je ne pouvais plus le supporter. J'avais envie d'être seule, ne plus voir personne et être isolée. Je me suis pesée en arrivant, 41 kilos 600. Mais je ne me rendrai compte de ce que j'ai réellement perdu que demain matin. J'ai remarqué que la nuit je perdais d'avantage.
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Mercredi Il mai.
Super, ce matin 41 kilos 200. Aujourd'hui je suis allée chez ma généraliste Mme Christiane V. Elle In'a pesée et semblait ravie de mon poids. Comme nous étions le matin, elle en a conclu que le soir je devrais peser un peu plus. Mais elle n'a rien compris! D'abord personne n'a rien compris. Puisque c'est ainsi, dans quinze jours je serai au maximum à 38 kilos, et elle verra bien si le soir je pèse plus. Je savais bien qu'elle me trouverait trop grosse. Bon, aujourd'hui c'est mal parti. Mais je vais leur montrer à tous que j'en suis capable. Je ne marquerai pas ce que j'ai mangé car je me dégoûte. Ça m'écœure, je préfère m'abstenir. De plus, cela ne va pas rester longtemps dans mon ventre. Je ne reprendrai pas mon journal ce soir, maintenant je n'écrirai que jeudi ou vendredi.

Vendredi

13 mai.

Ce soir je suis à 40 kilos 800. Il me tarde demain matin pour voir à combien je serai. Aujourd'hui j'ai bu quatre cafés et j'ai mangé un cannelé. C'est la seule chose que j'ai avalée depuis mercredi matin. Merde, merde, merde; je n'en peux plus. Le bureau, les gens, l'appartement, je ne me sens bien nulle part. Je voudrais tout envoyer promener. Toi, mon auteur vénéré, tu t'es isolé dans une maison de campagne, loin de la vie, des gens, de ce monde auquel nous n'appartenons pas. Mais pour cela il faut de l'argent. Tu avais quand même cet avantage-là. Moi, pour m'isoler, je n'ai que la solution de l'hôpital. Etre seule dans une chambre. L'unique problème, c'est que chaque fois ils me volent 25

mon corps. Ils me l'anéantissent, comlne ils m'anéantissent moi aussi. Ce qui fait qu'après je dois tout recommencer. Je n'en peux plus de tout cela. Je voudrais juste y aller pour faire le vide, et non être soign.ée pour anorexie, pour Ine permettre de reprendre un peu d'énergie. Pouvoir garder mon but, même s'il arrive au néant, à l'embouchure de la vie, à la mort. Oui, parce que je ne suis pas malade. C'est eux qui Ine rendent malade. Je voudrais avoir le courage de faire les choses sans influence. Aller jusqu'au bout sans que personne ne m'arrête dans mon univers. Je déteste l'homme, il est hypocrite. Les gens sont faux, ils ne vous disent que ce que vous avez envie d'entendre. Mais dans leur tête, ils pensent totalement le contraire. J'ai parlé à ma psychothérapeute, Mine Inès F., pour une éventuelle hospitalisation, et elle est d'accord si j'en ressens le besoin. C'est quelqu'un que j'aime beaucoup, car j'ai l'impression que c'est la seule personne qui me compre;nne.Elle m'écoute. J'arrive également à lui dire des choses que je n'ai jamais dites. C'est dur car j'ai des difficultés à me confier à quelqu'un. Je n'aime pas parler de moi. Mais j'aime beaucoup aller la voir. Là, je me sens vraiment écoutée. Pour l'hospitalisation il faut que j'en parle au Docteur Christiane V. Le Docteur InèsF. ne s'occupe pas de cela. Par contre, je ne pourrai pas retourner à la clinique psychiatrique avec elle, parce qu'au cabinet nous faisons un travail de thérapie et il n'est pas possible de le continuer à l'hôpital. Là-bas, on intervient plutôt sur les difficultés du quotidien. Pour cela, il faut donc que je change d'endroit. C'est bien dommage, car je vais me retrouver avec un autre psychiatre, à raconter de nouveau mon histoire. Ça va être difficile avant que je lui parle. Il faudra d'abord que j'aie confiance en lui. Et je vous assure que ce n'est pas gagné. Des fois, je suis une véritable coquille d'huître. 26

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