Anthropologie Beti et sens chrétien de l'homme

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Convertir un peuple à l'Evangile revient à réveiller en lui ce qui s'identifie à l'Evangile parmi les valeurs de sa culture. Un peuple ne s'accorde jamais avec un message absolument étranger à sa culture. Cette étude décrit la rencontre difficile d'une culture donnée avec la doctrine de la foi chrétienne.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296241343
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AVANT-PROPOS
« Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder ce que je vous ai prescrit. Et moi je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps» (Mt. 28, 19-20). Annoncer la Bonne Nouvelle de salut à toutes les nations de la terre, telle est la principale mission de l'Eglise. Mission enthousiasmante certes, mais combien délicate dans son exécution effective. La question capitale qui se pose à l'Eglise représentée sur le terrain par les missionnaires est de savoir comment faut-il annoncer l'Evangile du Christ? La bonne réponse pour cette question ne va pas tout à fait dans la ligne des directives bousculantes que Saint Paul donne à Timothée: «Proclame la Parole, insiste à temps et à contre-temps, reprends, menace ... » (2 Tm 4, 2). Mais si on agit sans discernement, sans intelligence, le Livre des Proverbes va se faire entendre: «Là où manque le savoir, le zèle n'est pas bon» (Prov. 19,2). Dans la grande question de la rencontre d'un peuple avec l'Evangile, le missionnaire doit éviter d'utiliser les techniques et les artifices inventés par les hommes, car ils donnent l'illusion de porter satisfaction à la « pédagogie religieuse» dont se servent les institutions peu rassurantes dénommées à tort « écoles de la foi ». Il n'y a pas de professeurs de la foi. Celle-ci, en effet, est essentiellement un don de Dieu. Les résultats d'une doctrine artificielle ne résistent pas au temps. Les combinaisons limitées des discours des hommes n'éclairent pas les enjeux d'éternité engagés par la rencontre d'un peuple avec l'Evangile. Pour annoncer la Parole de Dieu, le missionnaire doit donc procéder comme Dieu lui-même. Lorsque Dieu voudrait parler aux hommes, Il nous touche par là où nous sommes le plus sensibles aux réalités vitales: Il s'adresse à notre cœur, source de la compréhension (Eph 1, 18) pour nous rendre attentifs à sa Parole (Act. 16, 14). Il saisit notre cœur considéré comme centre dynamique de notre être et foyer de tous les mystères de notre amour où s'opère notre véritable conversion (Joël 2, 12; IR 8, 48). Il y a dans chaque peuple des valeurs vitales auxquelles il se montre particulièrement sensible. L'ensemble de toutes ces valeurs prend le nom de culture. C'est dans la conjugaison de ces valeurs que s'inscrit le processus de la vie humaine. La culture représente donc la voie obligée pour atteindre un peuple en matière d'évangélisation. En effet, un peuple ne comprend rien que la langue de ses sensibilités suscitées par sa culture. Mais - il faut le dire

clairement 8chaque peuple, même païen est, à travers sa culture propre, capable d'entrer en dialogue avec le divin et de le vivre. C'est là le « mystère du Christ» que Dieu a révélé aux Apôtres: « Les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, en Jésus-Christ, par le moyen de l'Evangile» (Eph. 3, 6). Dans le présent ouvrage, « Anthropologie béti et sens chrétien de l'homme », l'auteur traite d'une manière lumineuse toutes ces questions relatives à la rencontre de la culture béti avec l'Evangile. Jean-Marc ELA, théologien et sociologue camerounais réputé, apprécie hautement le travail du Père Alexandre NANA. Il écrit: « L'œuvre est un regard lucide porté sur les défis et les enjeux de la rencontre du Christianisme avec le peuple béti. C'est un travail très sérieux. Cette thèse est un bel exemple de méthode d'inculturation. Dans ce sens, elle a une portée qui déborde le continent africain et ses églises. » Il est vraiment souhaitable que tout chrétien appelé à proclamer l'Evangile du Christ entre en possession de ce livre et lui réserve une lecture attentive.

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INTRODUCTION

L’unanimité est faite sur la conviction selon laquelle l’inculturation du message évangélique est la seule voie à suivre pour l’évangélisation profonde d’un peuple. L’étude que nous entreprenons voudrait répondre à l’importante question de savoir en quoi consiste, concrètement, l’inculturation du message chrétien ? En d’autres termes, quels sont les éléments culturels qui entrent en jeu dans la rencontre entre la foi et la culture ? Les pages qui suivent se proposent de répondre à cette question avec le souci d’aller au fond du problème sans toutefois négliger les détails. La conversion du peuple beti est confrontée à une difficulté singulière caractérisée par une double figure du même peuple. D’une part, un visage exaltant qu’on pourrait appeler « Christianisme officiel », c’est-à-dire le Christianisme vu de l’extérieur : la conversion massive et très rapide des Beti, mondialement connue comme cas unique au monde, dans l’histoire de la mission évangélique. D’autre part, une autre figure, cachée celle-là, qu’on pourrait nommer « Christianisme officieux ». Celui-ci apparaît dans la pratique du Christianisme importé : la foi chrétienne et les croyances traditionnelles s’y trouvent mêlées. Syncrétisme ou infidélité aux exigences de la foi ? Ni l’un, ni l’autre. Il s’agit simplement de la résistance normale d’une vieille culture à son contact avec une nouvelle perception des valeurs humaines. La difficulté est classique. Elle est propre à tout effort de conversion véritable. La présente étude va consister à examiner ce problème à fond, afin d’en proposer une stratégie sereine de la mission où foi chrétienne et croyances traditionnelles se rencontrent, sans préjugé défavorable pour la religion beti, mais dans la lumière libérante de la Parole de Dieu. Voilà pourquoi la démarche de notre étude est conçue de manière à établir un dialogue entre la culture beti et la foi chrétienne, de telle sorte qu’il soit possible de dégager les convergences et les divergences recherchées à dessein comme lieux stratégiques où doit se situer l’action pastorale. L’itinéraire à suivre comprend trois parties : Anthropologie Beti, 1. 2. Vision chrétienne du monde et de l’homme, 3. Les défis de la mission chez les Beti.

Le plan du travail ainsi conçu permet de toucher toutes les questions de fond relatives à l’inculturation du message chrétien. L’étude engagée voudrait réunir toutes les chances d’être une modeste contribution à l’effort de recherche entreprise par l’Eglise, pour une nouvelle évangélisation attentive à la culture africaine.

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PROBLÉMATIQUE
L’échec constaté dans l’évangélisation du peuple beti pose d’une manière décisive le problème de l’apostolat missionnaire. Un peuple naturellement religieux, qui semble doté de tous les préalables favorables à l’acquisition de la foi chrétienne, mais qui, en dépit de son étonnante conversion massive extérieure, semble tout à fait à l’aise dans la pratique de la foi chrétienne mêlée à des croyances païennes traditionnelles, cela oblige à réfléchir sérieusement d’une part, sur le rapport entre des religions africaines et le christianisme, et d’autre part, sur la question de savoir quel procédé entreprendre pour évangéliser convenablement un peuple et le prédisposer à une conversion véritable. Avant d’aborder cette question, il est important de signaler d’abord ce qu’il ne faut pas faire. Il faut éviter de tomber dans l’erreur « classique » de la mission qui consiste à imposer à un peuple un christianisme vécu ailleurs, au lieu de lui annoncer l’Evangile du Christ. Jésus et sa Parole ne s’identifient pas à une forme particulière historique de christianisme. « Jésus, dit Albert Nolan, ne peut être complètement identifié à ce grand phénomène religieux du monde occidental qu’a été le christianisme. Il est bien plus que le fondateur de l'une des grandes religions du monde. Il se tient devant le christianisme tel le juge de tout ce qui a été fait en son nom. Le christianisme ne peut en revendiquer la possession exclusive. Jésus appartient à l’humanité entière. »1 Le christianisme entendu comme culture en effet est la résultante de l’interprétation de la Parole de Dieu par une culture, la culture occidentale. « Le génie du christianisme », écrit en 1802 par le vicomte Français François - René de Chateaubriand, n’est pas l’éloge d’une conversion du cœur des Français au contact de l’Evangile. Il s’agit dans cette œuvre de l’art et de la grandeur inspirés du fait chrétien, en France en particulier2. Le christianisme

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Albert Nolan, Jésus avant le Christianisme, l’Evangile de la libération, traduit de l’Anglais par Jean-Marie Dumortier, Les Editions Ouvrières, Paris, 1979, p .15. 2 Une note de la préface de cette œuvre confirme notre observation : « Remplis des souvenirs de nos antiques mœurs, de la gloire et des monuments de nos rois, le Génie du Christianisme respirait l’ancienne monarchie tout entière : l’héritier légitime était pour ainsi dire caché au

acculturé en Occident a été élaboré par des hommes. Il est une manière de vivre à partir d’une conception singulière, d’une interprétation particulière du message évangélique. Ce phénomène se produit chez tous les peuples qui rencontrent l’Evangile. Le christianisme ne fleurit pas de la même manière dans tous les peuples. Le christianisme né d’une culture particulière d’un peuple donné ne saurait s’accommoder parfaitement avec la culture d’un autre peuple. On n’évangélise pas un peuple en lui apportant une culture christianisée ailleurs. On évangélise la culture d’un peuple en laissant à ce dernier la pleine liberté de créer son christianisme. La culture est le terrain obligé sur lequel doit se dérouler l’action missionnaire. Sans tenir compte de sa culture, on a enseigné au peuple beti un christianisme venu d’ailleurs. Résultat : une religion de surface n’ayant aucun pouvoir de transformation sur les croyances traditionnelles. Depuis les temps apostoliques jusqu’à nos jours, l’Eglise ne cesse de condamner l’idée de confondre l’annonce de la Bonne Nouvelle avec l’imposition d’une culture soi-disant chrétienne. Saint Pierre, au concile de Jérusalem, s’ adressant à ceux qui, avant d’avoir la foi, avaient appartenu à la secte des pharisiens et qui intervinrent en disant qu’il fallait circoncire les païens et leur imposer la loi mosaïque, déclare avec fermeté : « Frères, vous savez bien que Dieu m’a envoyé parmi vous, pour faire entendre aux païens par ma bouche la parole de l’Evangile (sous-entendu : pas autre ch ose), et les amener à la foi.»3. La vieille « Instruction » adressée par la Sacré Congrégation Propagande Fide, en l659, au Vicaire Apostolique partant pour l’ExtrêmeOrient, ainsi qu’au Délégué Apostolique du Japon, puis de nouveau adressée, en l938, à Mgr Delle Piane, Délégué Apostolique du Congo- belge et du Rwanda- Urundi, dit ce qui suit : « Que peut-il y avoir de plus absurde que de transporter en Chine, la France ou l’Espagne ou quelque autre pays d’Europe ? Ce que vous portez aux peuples, ce ne sont pas vos façons de vivre (votre christianisme), mais votre foi. » 4 Convaincus d’une part de leur sainteté personnelle, de celle de leur patrie (la France ne s’appelle-t-elle pas la Fille aînée de l’Eglise ?), et d’autre part de la mauvaiseté jugée congénitale des peuples païens d’Afrique Noire,
fond du sanctuaire dont je soulevais le voile, et la couronne de Saint Louis. » Le Génie du Christianisme, Edit. Gallimard, Paris, 1978, p. 460. 3 Actes 15,7. 4 Instruction de la Propaganda Fide 1659. Collection «s.c. Prop.Fide », vol.I (1622-1866), p 42

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prétendus héritiers de la malédiction de Cham, sauvages, ignorants et barbares, il était pratiquement impossible aux missionnaires d’appliquer cette pertinente recommandation de l’Eglise. Pour eux, cette Instruction semblait avoir été formulée dans l’ignorance totale de l’énorme distance qui existe entre la foi chrétienne et les croyances des peuples noirs. Comment pouvaient-ils reconnaître que leur christianisme n’était qu’une façon particulière de vivre le message de Jésus-Christ, que cette application occidentale de la Parole évangélique avait été conditionnée par une histoire et une culture propres à un pays, qu’elle ne convenait donc pas nécessairement à d'autres cultures. ? Mais, ils ont imposé leur christianisme. Cela explique pourquoi « Ni en Chine, ni en Afrique, ni au Japon, ni en Inde n’existent de véritables Eglises indigènes. Par un impérialisme spirituel analogue à l’impérialisme politique ou économique, on a occidentalisé plus qu’on a évangélisé. Les convertis sont des déracinés au point d’être souvent les premiers adversaires d’un christianisme naturalisé : ils estiment qu’ils le rabaisseraient s’ils le déseuropéanisaient ».5 Rien de plus exact. Les curés qui se sont le plus farouchement opposés à la messe en langue beti animée par une musique traditionnelle étaient souvent les prêtres beti eux-mêmes ! L’Abbé Jean Kounou, curé de Ngomdzap (paroisse de l’Archidiocèse de Yaoundé) des années 1970, a poussé sa réaction contre toute tentative d’inculturation du message chrétien aux limites du ridicule. Ce genre d’attitude qui consiste à mépriser les valeurs de la religion beti a atteint parfois des dimensions intolérables. Les missionnaires sont allés jusqu’à dévaluer la personne même de l’homme Beti. C’est ainsi qu’on l’a convaincu qu’il ne valait religieusement rien tant qu’il s’estimait Beti sans référence à la religion chrétienne. La preuve en est qu’aujourd’hui encore, en milieu chrétien, l'expression suivante est toujours en usage : « Angene man beti », textuellement, cela signifie : « il est encore un Beti », c’est-à-dire un païen ! un peu comme si on disait : il est encore un Français, c’est-à-dire, un non-chrétien! Le mot beti est devenu synonyme de païen. Le Père René Graffin qui devint, en 1932, coadjuteur de Mgr Vogt décrit, avec une sorte de satisfaction malicieuse cet auto-mépris inculqué par les missionnaires dans la conscience de l’homme Beti :

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Louis Evely, Si l’Eglise ne meurt, Editions Universitaires, Paris, 1971, p.125. On voit bien la nécessité de la formation (à partir du Séminaire) des prêtres autochtones pour l’inculturation de l’Evangile dans leurs pays respectifs.

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« Le terme beti, écrit-il, nom énigmatique du groupe des tribus entourant Yaoundé, est devenu synonyme de fétichiste (pour nous, c’est pire que païen), mais avec une nuance de mépris, un peu comme chez les latins le mot paganus –paysan- en est devenu à signifier païen. Si bien que les gens 6 ont une certaine honte à avouer qu’ils sont encore Beti. » Ce serait une méprise de voir derrière cette présentation de l’échec missionnaire (car c’est de cela qu’il s’agit en définitive dans les actes cités) à l’aide des faits historiques vérifiables, une intention voilée de méconnaître toute la bonne volonté et le dévouement qui auront guidé l’action apostolique de bon nombre de missionnaires en terre africaine. Nul ne peut mettre en doute les raisons qui font de Mgr Vogt, un candidat incontesté à la béatification. L’immense foule des chrétiens de Yaoundé ayant assisté aux obsèques de leur pasteur vénéré, n’a-t-elle pas exprimé son sentiment profond à son sujet : « A quoi bon faire des messes pour un saint ? …C’est lui plutôt qui va prier pour nous. » 7 Le peuple beti a connu de saints missionnaires qui, par leur charité manifeste pour leurs ouailles, ont communiqué leur foi au Christ à un nombre considérable de païens beti. Ils n’ont pourtant pas appliqué toutes les règles de l’indispensable inculturation. Ils ont aimé. Et ils ont réussi dans leur apostolat. Car l’amour est tout puissant. « Il est seul, digne de foi. » « Il efface une multitude de péchés. »8 Il y a eu de véritables conversions en pays beti. Mais ces conversions sont une exception qui confirme la règle. Les erreurs graves dont nous parlons ont fait échouer l’action évangélisatrice des missionnaires. C’est un fait connu dans l’histoire de l’Eglise d’Afrique en général et du Cameroun, en pays beti en particulier. Les fidèles beti ont vécu ces erreurs. Les théologiens camerounais les ont dénoncées parfois avec des accents très énergiques.9 Et les missionnaires eux-mêmes les ont reconnues et déplorées.10 On en vit aujourd’hui les conséquences : la foi chrétienne ne semble pas avoir pénétré profondément le peuple beti. Il vit encore sa religion traditionnelle, malgré sa fréquentation assidue des sacrements. La remarque de Claude Souffrant faite pour décrire le comportement religieux des Noirs d’Afrique en général face aux événements importants de la vie,
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cité par Ateba Bikele dans sa Thèse en Sciences Théologiques, Institut Catholique de Paris, 1977. 7 Roger Dussercle, Du Kilimadjaro au Cameroun, Mgr F.X. Vogt 1870-1943), Edition du Vieux Colombier Paris, 1954, p.207. 8 Prov. 10,12. 9 Lire, à titre d’exemple, le célèbre article de Fabien EBOUSSI, La dé-mission, paru dans le n° 56 de Spiritus, mai-août, 1974 10 Voir l’autocritique des Pères Spiritains, in Cor Unum, vol.1, n°2, de février 1 964.

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illustre parfaitement la situation vécue par le peuple beti en matière de pratique religieuse : « Dans des moments de crise et d’effervescence nationale où le groupe s’agglomère, se réserve dans une communion plus étroite, se recueille pour puiser dans son fond le plus profond de quoi bander ses énergies, ce sont les religions traditionnelles qui fournissent le ressort souhaité. Ce n’est pas le christianisme, ce superficiel vernis d’emprunt, bien au contraire. »11 Si telle est la réaction normale des Beti pour résoudre religieusement leurs problèmes vitaux, cela signifie en clair que la foi chrétienne ne s’est pas enracinée chez eux. La question de la conversion véritable des Beti reste donc entière. Mais ce problème mérite d’être examiné à fond. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Quel genre d’apostolat faut-il pratiquer chez les Beti pour la conversion en profondeur de ce peuple ? Quelle méthode catéchétique appliquer concrètement pour saisir l’âme de l’homme beti ? La réponse théorique consiste à suggérer d’éviter toutes les erreurs signalées plus haut. Mais en faisant quoi concrètement ? En présentant, non pas « un christianisme », mais la Parole de Dieu inscrite dans l’Evangile de Jésus– Christ. En matière de catéchèse, il faudrait livrer un enseignement doctrinal très concret qui se limite à l’essentiel. Or l’essentiel de la foi concerne spécifiquement l’homme dans sa relation avec Dieu. C’est l’homme beti qui doit être le centre d’intérêt dans la problématique de sa conversion. Car, « Le mystère de l’homme est le chemin vers le mystère de Dieu. »12 Implication : « La foi en l’homme »13 est identifiable à la foi en Dieu. C’est pourquoi « la caractéristique la plus fondamentale sans doute, et en tout cas la plus

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Claude Souffrant, Catholicisme et négritude à l’heure du Black Power Présence Africaine, n°75. 12 Bernard Pavillon, Trouver Dieu dans l’homme, in Panorama n°347, sept. 1999, p.3. 13 L’expression est de Maurice Zundel. Pour éviter à cette formule une dangereuse équivoque entre l’homme et Dieu, l’auteur précise sa pensée : « C’est un faux problème d’opposer l’homme à Dieu. L’homme est une aspiration vers Lui, comme Dieu est une attente de l’homme au plus intime de nous-mêmes… Il y a « une solidarité indissoluble entre l’Homme et Dieu. Je crois en Dieu, je crois en l’homme : c’est au fond la même affirmation. Je crois en Dieu et je crois en l’homme ; on ne peut faire l’un sans l’autre, car croire en Dieu sans croire en l’Homme, c’est une imposture. Parce que l’Homme, justement, il est la Révélation de Dieu ; est ici-bas la seule révélation possible de Dieu ; et que si nous ne rencontrons pas et ne respectons pas la Présence divine là où elle doit se produire et se manifester, c’est que notre Dieu est une idole, un faux Dieu. » (Maurice Zundel, Ton visage, ma lumière, Desclée, Paris, 1989, pp. 33, 42. Par ailleurs, pour saisir la profondeur de l’expression « foi en l’homme », chère à Maurice Zundel, se référer à l’ouvrage de DARBOIS François, Maurice Zundel, la naissance de Dieu dans l’homme, thèse de doctorat en théologie catholique, Université des Sciences Humaines de Strasbourg, 1975.

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spectaculaire de la théologie aujourd’hui c’est son anthropocentrisme. »14 Pour le Patriarche de Constantinople, Athénagoras, la théologie doit être au service de l’homme. « L’histoire de notre époque, dit-il, en mettant en pleine valeur la vérité des actes, incite les responsables des Eglises et la hiérarchie à mobiliser la théologie, désormais servante, afin que le seul but de notre existence et de notre mission soit l’homme pour qui Dieu s’est fait homme. »15 Le Concile Vatican II, quant à lui, déclare : « Croyants et incroyants sont généralement d'accord sur ce point : tout sur terre doit être ordonné à l'homme comme à son centre et à son sommet. »16 Pourquoi ? Parce que l’homme est le représentant de Dieu dans l’univers créé. L’anthropologie théologique nous apprend qu’il est un partenaire ouvert et voué à l’intimité absolue de Dieu,17 et qu’il existe une accoutumance entre l’homme et Dieu, selon l’expression de saint Irénée, évêque de Lyon : « Le Verbe de Dieu a habité dans l’homme, et s’est fait Fils de l’homme pour accoutumer Dieu à habiter dans l’homme, selon le bon plaisir du Père. »18 Dans cet échange intime entre l’homme « capable de Dieu »,19 et Dieu accomplissant sa tâche de le diviniser, il s’est établi entre eux une relation telle que : aimer l’homme, c’est aimer Dieu, « blesser l’homme, c’est blesser Dieu. »20 Là où l’homme est méprisé, il ne peut y avoir ni théologie, ni foi. « C’est par l’expression et le développement de notre humanité que nous accéderons à une certaine expérience de la divinité. »21 Ainsi, quand on parle de foi, il faut bien s’entendre. « De quelle foi s’agit-il ? Foi en Dieu ? Foi en l’homme » ? S’interroge Roger Garaudy. Dans la même ligne que Maurice Zundel, il répond : « C’est un faux problème : une foi en Dieu qui n’impliquerait pas la foi en l’homme serait une évasion et un opium ; une foi en l’homme qui ne s’ouvrirait pas sur ce qui, en l’homme, déborde l’homme, mutilerait l’homme de sa dimension spécifiquement humaine : la transcendance. » (1) Toutes ces réflexions d’extrême importance convergent vers une idée capitale : la foi en l’homme (image de Dieu) implique la foi en Dieu ; une conception de l’homme dans une culture révèle une conception de Dieu dans
14 R. Aubert, Les mouvements théologiques dans l'Eglise catholique durant le dernier quart de siècle, in "La foi et le temps" n°2 mars-avril 1969. 15 Athenagoras, Patriarche de Constantinople, Message de Noël, 1968. 16 Vatican II, Gaudium et Spes, n°12 17 Karl Rahner/Vorgrimler, Petit dictionnaire de Théologie catholique, Editions du Seuil, Paris, 1992, p.218. 18 Citation du Catéchisme de l'Eglise Catholique, 1992, p. 26. 19 Expression du Catéchisme de l'Eglise Catholique, p. 26. 20 Office divin, Hymne, Samedi III, matin. 21 Louis Evely, Oser parler, Editions du Centurion, Paris, 1982, p. 150.

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cette même culture ; en d’autres termes, c’est dans l’anthropologie d’un peuple que réside le mode de communication de ce peuple avec Dieu. L’homme est donc en définitive le passage, le chemin obligé pour connaître Dieu et l’atteindre. Inversement, il est aussi, selon l’expression du Père Yves Congar, « ce que Dieu devient quand il veut se manifester. » Dieu s’est révélé par un homme, dans l’homme. Il se révèle aujourd’hui dans tout être humain, en nous, et dans les autres. C’est dans les profondeurs de l’homme, «dans nos cœurs où Dieu le Père et le Christ habitent »22 que nous rencontrons Dieu. Si le Père Congar a pu dire : « Ce qui est théologie pour l'homme est anthropologie pour Dieu », cela signifie, d’une part, que nous ne pouvons faire que de l’anthropologie lorsque nous voulons parler de Dieu et que, d’autre part, nous sommes absolument incapables de faire de la théologie au sens strict du terme. « Dieu, personne ne l’a jamais vu. »23 Un discours sur Dieu est par conséquent impossible à l’homme. L’unique manière de penser Dieu, c’est de penser profondément l’homme. L’homme est fait à l’image de Dieu. Par conséquent, pour connaître Dieu, il faut connaître l’homme. Ainsi l’homme est la seule référence qui permet de parler valablement de Dieu. Le seul chemin entrepris par Dieu lui-même pour se manifester à nous et vivre avec nous, c’est l’homme. L’Incarnation est la Réponse concrète de Dieu aux questions ultimes des hommes. La présentation du message divin à travers les bases anthropologiques et l’expérience d’un peuple sont absolument indispensables pour la saisie vivante et engageante de la Parole de Dieu. Le peuple s’y retrouve et s’y reconnaît. Sinon, la Parole divine passe hors de lui. Car, « nous ne saurons jamais ce que nous ne sommes pas ; nous ne saurons jamais ce que nous ne vivons faisons pas ; nous ne saurons jamais ce que nous ne faisons pas.»24 Mon expérience seule, c’est-à-dire ce que je vis à travers ce que je suis me fixe véritablement dans la mouvance de l’action de Dieu sur moi. La conversion, le changement, se fait en moi dans cette rencontre : Dieu, par la lumière de son Esprit, vient éclairer ce que je suis et ce que je fais pour me permettre de lui donner un sens plus humain, par conséquent plus divin. C’est pourquoi « la conversion authentique, dit Louis Evely, est la rencontre d’une réalité (anthropologique) dont je vivais déjà, avec une parole de vérité qui éclaire. C’est en cela que l’Evangile m’est une révélation. » 25
(1) Roger Garaudy, Parole d’homme, Editions Robert Laffont, S.A., Paris, 1975, p. 225 Jn 14, 23 23 1Jn 4,12 24 Louis Evely, Oser Parler, op. cit. p.150. 25 L.Evely, Eterniser la vie, Editions du Centurion, Paris p. 29
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L’anthropologie se pose donc comme l’unique domaine, l’unique chemin à suivre pour trouver la place qu’occupe Dieu dans la culture d’un peuple. Voilà pourquoi, pour répondre à la question de savoir comment évangéliser efficacement le peuple Beti pour qu’il soit réellement pénétré de la foi chrétienne, que l’homme beti en soit touché dans les profondeurs intimes de sa personne, le présent travail propose la méthode d’évangélisation suivante : confronter les points essentiels de l’anthropologie beti à ceux qui, dans la Révélation divine, déterminent le sens chrétien de l’homme. Les divergences et les convergences qui se dégageront de cette confrontation deviendront les centres d’intérêt dans la présentation de la foi chrétienne au peuple Beti. Les éléments de l’anthropologie beti qui coïncident ou tout au moins ne sont pas en contradiction avec la foi chrétienne seront traités dans le sens de leur maintien, tandis que les autres, les points de divergence opposés à la foi évangélique feront l’objet d’une attention particulière26 dans le chapitre des propositions d’ordre pastoral qui marque la fin de notre étude. Cette méthode pastorale peut avoir l’avantage de toucher le cœur de l’homme beti, c’est-à-dire la zone précieuse de sa sensibilité spirituelle et religieuse où se situe le mystère de sa rencontre intime avec Dieu.

Les comparaisons suggérées ici doivent être faites par les Beti eux-mêmes, avec l’aide du pasteur.

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Le monde dans la pensée beti, est perçu comme une chose indéfinissable, une immensité enveloppée de mystère. Selon la conception beti, l'univers est à la fois dans le temps et dans l'espace. Dans le temps, il est le jour et la nuit. Le jour représente le temps de la manifestation claire du monde visible, et la nuit, "le moment par excellence de la réactivation des forces obscures de l'univers,"27 le moment où l'on entre plus facilement en contact avec le monde invisible, le monde énigmatique ou le monde vrai. On découvre ici la raison profonde pour laquelle les Beti, dans leur appréciation du temps, donnent plus d'importance à la nuit qu'au jour. C'est pourquoi ils comptent les nuits et non les jours pour marquer la durée d'un événement. Exemple: "Menga bombo a dulu melu awoom", ce qui veut-dire: "Mon voyage a duré 10 nuits, j’ai passé 10 nuits" (et non 10 jours). Dans l'espace, le monde est divisé en deux parties: "Yob ai Si", "le Ciel et la Terre". Ces deux composantes de l'univers sont animées de présences d'êtres vivants: "Ntondobe", "Soutien de l'univers " ou "Soutien des hommes" (Dieu), se trouve au Ciel. A cet effet, il est appelé : « Medan Yobo », c’est-à-dire celui qui habite au-delà de la voûte du firmament. Les vivants, hommes et animaux, occupent la surface de la terre. Quant aux morts, entendez "ceux qui sont partis" (selon l'expression beti), donc qui survivent sous le nom de "bekon" ou "revenants", ont leur demeure dans le "ventre de la terre". Entre ces multitudes d'êtres vivants, les hommes, les morts et les animaux, il existe une chaîne de relations dont le point de départ se situe dans le monde invisible. Pour l’homme beti, le cosmos n’est pas un ensemble de choses inertes, figées. Le monde est vivant. Tous les éléments qui le composent sont vivants. C’est-à-dire pleins de mouvements. Le monde est un vaste mouvement de Vie où chaque chose qui y existe possède une puissance auto-centrée exerçant son influence sur tout le reste du monde. Tous les éléments de l’univers combinent leurs forces et forment ainsi entre eux un lacis
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Jean-Marc Ela, Ma foi d’Africain, Editions Karthala, Paris, 1985, p. 78

d’influences réciproques. Tout ce qui existe dans le monde possède une puissance spécifique qui relève du mystère. Mystère en effet, car ces forces cachées par la nature même ne sont pas nécessairement proportionnelles aux apparences physiques des éléments qui les produisent. Ainsi, une petite étincelle de feu peut provoquer un incendie effroyable ! Un petit serpent (petite corde fluette) peut abattre un lion ! Question de quelques minutes ! Un petit enfant de 12 ans conduit allègrement un troupeau de 100 bœufs ! La violence d’un gros chien méchant se tranquillise et s’adoucit devant l’innocence d’un petit enfant ! Une petite erreur de parole déclenche une guerre armée ! Un grain de maïs planté en terre en produit 100 ! Une petite graine de baobab fait sortir de terre un arbre gigantesque ! Le monde des Beti est un univers essentiellement mystérieux, un monde où les éléments les plus petits, comme nous venons de voir, cachent les forces les plus surprenantes et les plus inimaginables. Les Beti attribuent la provenance de ces forces au monde invisible considéré comme le monde véritable. Cette conception originale de l’univers a fait naître dans la mentalité beti un penchant à la magie, laquelle est en fait l’art d’imiter les forces mystérieuses de la nature, de reproduire, par des procédés occultes, des phénomènes inexplicables. Mais la magie beti, il faut bien le préciser, ne provient pas d'une connivence malicieuse quelconque avec le diable comme certains missionnaires l’ont toujours pensé. La culture traditionnelle beti ne connaît pas ce personnage étrange, importé, que l'homme blanc missionnaire appelle diable. La magie beti est en fait une tentative d’imitation des phénomènes mystérieux de la nature : si, par exemple, une petite graine tendre enfouie dans la terre parvient à produire un énorme « esingan » (arbre au bois de fer dont la durée de vie peut facilement dépasser l000 ans !), il est possible à l'homme de réaliser, lui aussi, dans ce monde plein d’énigmes, un phénomène aussi spectaculaire. Tel est le raisonnement qui fonde le penchant à la magie chez les Beti. Le secret qui intervient dans l’opération magique beti est d’un autre ordre : « On ne livre pas ses découvertes secrètes à n'importe qui. » La vision beti du monde prend en compte les forces massives de la nature : la force du soleil et de la lune, la force terrifiante du tonnerre et des éclairs, la force effrayante des grandes eaux en furie des fleuves et des océans, la force des vents violents traduits en ouragans, tempêtes, cyclones, la force imposante et lourde des arbres éléphantesques, des montagnes et des volcans. Ces forces naturelles sont pour l’homme beti des forces nuisibles et inutiles. Il n’y peut rien. Il les subit. En revanche, il existe des forces bienfaisantes susceptibles de servir au maintien de la vie humaine : la force salutaire des pluies fécondantes et du

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soleil tonifiant qui fait germer et grandir les plantes alimentaires, la force des herbes médicinales, et enfin, la force immédiatement vivifiante de l’union vitale entre les hommes. La vision du monde de l'homme beti ne s'intéresse pas à la marche des étoiles dans le firmament et encore moins à la cosmographie. Mais l’homme beti contemple le firmament la nuit et s'extasie devant la merveille lunaire (cet astre qui influence tant sa santé) et le mystère lointain des constellations aux étoiles scintillantes. Ses connaissances en matière d'astronomie sont plutôt rudimentaires et très limitées, non seulement parce que sa science n'est pas développée dans ce sens, mais aussi parce que sa conception du monde n'intègre l'univers que dans ses dimensions accessibles dont les forces actives influencent directement sa vie. Le monde de l'homme beti est en effet un immense lacis de forces qui interfèrent entre elles. C'est un monde en mouvement où tout bouge et porte une signification secrète. Au sein de cet univers sillonné de forces visibles et invisibles toujours agissantes se tient l'homme, tantôt victime, tantôt bénéficiaire de leurs inévitables influences dont les unes occasionnent la Mort, et les autres favorisent la Vie. Il revient à l'homme de reconnaître la nature de ces forces, de les choisir à son profit, de les conjuguer pour le triomphe de la Vie sur la Mort. Ces puissances de la nature, semble-t-il, se manifestent par une multitude de signes perceptibles, mais qu’il faut savoir lire et interpréter. Ces signes sont aussi innombrables que variés. Chacun des éléments de ce monde en est un, car, pour l’homme beti, tout est parole parce que tout est signe et symbole visibles d’une réalité métaphysique en liaison plus ou moins étroite avec la vie de l’homme. Et cette liaison est menaçante de Mort ou messagère de Vie. Il faut savoir lire ces signes de la Vie ou de la Mort. Il faut savoir percevoir l’invisible à travers le visible car, pour l’homme beti, vraiment », c’est « être en relation avec le monde invisible »; « être fort », c’est avoir la maîtrise des puissances invisibles. La vraie force de l’homme et son rayonnement dans la société traditionnelle beti se mesurent en fonction de la relation avec l’invisible. D’où le penchant naturel chez les Beti de recourir à la magie, aux forces occultes, à l’evu (principe chez l’être humain des puissances invisibles), chaque fois qu’il s’agit de comprendre une chose de signification difficile à saisir ou de porter un jugement sur un événement dont les causes profondes échappent à la clairvoyance intellectuelle. Nous pouvons imaginer, à partir de ces données, les points essentiels du projet éducatif et le plan de formation de l’homme chez les Beti.

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Dans la société traditionnelle beti, l’initiation à la lecture du livre du monde constitue le point de départ fondamental de la formation de l’homme. Celui qui réussit à déchiffrer les signes et les symboles de l’univers (rappelons-nous que chez les Beti, tout est signe, tout est symbole), et parvient à percevoir l’invisible à travers le visible, possède le secret de la vraie connaissance. Et il est fort parce que ses connaissances et ses convictions sont fondées sur le roc inébranlable du monde invisible, le monde vrai. Au reste, la réalité de l’invisible, dans la vision beti du monde, ne relève pas de l’imaginaire. Elle n’est pas non plus énigmatique au sens mystérieux du terme. Elle est une conviction qui se traduit concrètement dans les comportements. Le rappel des réalités invisibles vient régulièrement dans la parole journalière de l’homme beti. C’est-à-dire que le monde invisible est une réalité qui ne se discute pas. Il est une composante de l’univers malgré son caractère imperceptible à nos sens. Dans la pensé beti, "Le monde invisible est aussi naturel que le monde visible qui n’en est que l’émergence. Le fondement de la nature, pour les Beti traditionnels, se trouve dans le monde invisible… Autrement dit, le monde invisible est immanent à la nature de la Vie dont il constitue la face vraie»28 Affirmer avec Saint Exupéry, devant un Beti que « l’essentiel est invisible pour les yeux »,29 ou bien que le monde invisible est créateur et fondement du monde visible, qu’il est supérieur au monde visible, c’est répéter ses convictions les plus fermes et les plus naturelles. Voilà pourquoi l’heure du départ de ce monde pour l’au-delà n’a rien de surprenant (sur plan logique) pour l’homme beti. Elle est même, pour les Beti en général, et pour les vieux Beti en particulier, un moment de bonheur, de joie et de paix. Ce n’est pas un vieux Beti qui contredirait Walt Whiltman lorsqu’il affirme qu’« il ne peut rien nous arriver de plus beau que la mort.»30 car, pour le Beti, la mort est une nouvelle naissance, le commencement de la vie définitive à l’épreuve de tout changement, dans l’au-delà. La conception négro-africaine de l'univers en général et celle du peuple beti en particulier est essentiellement spirituelle. Le pape Paul VI le fait remarquer dans une affirmation sans équivoque: Un fondement constant et général de la tradition africaine est la vision spirituelle de la vie. Il ne

Laburthe-Tolra P., Initiations et Sociétés secrètes au Cameroun, Essai sur la Religion beti (Minlaaba II), Editions Karthala, Paris, 1985, p. 20. 29 Saint-Exupéry, Le Petit Prince Edit. Gallimard, 1946, p.72 30 Cité par Roger Garaudy, in Parole d’homme, Edits Robert Laffont, Paris, 1975, p. 42

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s'agit pas seulement de conception dite "animiste", dans le sens que l'histoire des religions donne à ce terme à la fin du siècle dernier. Il s'agit d'une conception plus profonde, plus vaste et plus universelle, selon laquelle tous les êtres, et la nature visible elle-même sont tenus pour liés au monde invisible et de l'esprit. L'homme en particulier n'est jamais conçu purement et simplement comme matière et comme limité à la vie terrestre, mais on reconnaît en lui a présence et l'action efficace d'un autre élément qui est spirituel et grâce auquel la vie humaine est toujours mise en rapport avec la vie de l'au-delà." 31 Le monde visible plonge ses racines profondes dans le monde invisible. Tous les éléments de l’univers et tous les êtres, y compris l’homme, trouvent leur fondement et leur raison d’être dans le monde invisible. La culture traditionnelle de l’homme beti prédispose ce dernier à rencontrer favorablement le christianisme qui prône les valeurs de la vie éternelle, la vie dans le monde invisible.

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Paul VI, Africa Terrarum, D.C. n°1505, du 19 nov. 1967.

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II.1. Qui sont les Beti ? Qui sont les Beti ? Dans la culture beti, le nom n’est pas un simple mot collé sur un individu, comme un chiffre, servant à le distinguer numériquement des autres personnes au sein d’un groupe déterminé. L’onomastique beti est particulièrement exigeante quant à ce qui concerne la signification exacte à donner à un nom d’une personne : le nom doit spécifier l’homme qui le porte. Il représente et résume ce qu’il a de particulier ou ce qu’il doit être. Les surnoms sont encore, dans ce sens, plus expressifs et plus significatifs. Nous portons le surnom de « Eziki akii ngan », ce qui veut dire : « Silence de l’œuf de crocodile ». Explication : « l’homme qui couvre sa puissance dangereuse par un silence apparemment pacifique. » Les Beti. A la racine du vocable beti se trouve le mot « ati » (il est un nom quand il est seul, et un adjectif lorsqu’il donne un sens au verbe être). Ati signifie « dignité consciente ». Celui qui incarne cette dignité est « ati » (anë = il est « ati »). On lui donne le nom de « Nti » qui n’est autre chose que la déclinaison substantivée de l’adjectif « ati ». « Nti » veut dire « seigneur ». Les « Be-nti », devenu « Beti » par l’usage, signifie « Les seigneurs ». Les Beti sont donc des seigneurs, c’est-à-dire « des hommes libres et capables de se défendre par leurs propres moyens… de se passer de la protection ou du secours d’autres groupes ethniques en cas de guerre ».32 Les Beti s’estiment être des hommes hors du commun des mortels. La légende de leur mouvement migratoire raconte que, venant du Nord du pays, ils auraient traversé la Sanaga sur le dos d’un énorme reptile : le boa ! C’est une épopée servant à donner aux jeunes enfants beti le courage dans les aventures dangereuses où une valeur inestimable est en jeu. D’où viennent les Beti ? Cette question ne sera pas élaborée amplement et profondément dans le cadre de ce travail. Des ethnologues et des géographes camerounais ont fait des recherches fouillées sur cette question. Nous nous limiterons à donner ici, brièvement, l’une de leurs importantes conclusions :
Ngoa Henri, Le mariage chez les Ewondo, Thèse de doctorat 3è cycle, Paris Sorbonne, 1968, p. 92.
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« Les populations beti venant du plateau central, traversent la Sanaga et envahissent la région du Centre-Sud, vers la frontière du Gabon et vers la côte atlantique »33 Durant ses migrations, le peuple beti a eu à se heurter à d’autres peuples. Le nom de "Seigneurs" que les Beti se donnent laisse supposer leurs victoires dans les guerres, car, le nom de beti signifie aussi « vainqueurs ». Le peuple beti est donc un peuple de guerriers à caractère d’acier. Mais ce n’est pas pour autant un peuple belliqueux. Bien au contraire, c’est un peuple pacifique, jovial, aimant la vie et particulièrement accueillant. Peuple très religieux, sa conversion extrêmement rapide à la foi chrétienne constitue un cas unique au monde. A cause de l'entrée massive et empressée du peuple beti dans la religion chrétienne, l’opinion mondiale a qualifié de "Miracle Camerounais" cette rapidité sans précédent avec laquelle le peuple beti a embrassé la foi chrétienne. Les témoignages qui affirment ce fait sont émouvants : « Le pays, tout à coup, s’était tourné en masse vers l’évangile, et les foules de Yaoundé, selon le mot de Joseph Wilbois en l934, évoquent les foules de Lourdes. C’est à Mgr Vogt et à ses missionnaires que revient cette explosion de la foi catholique que l’opinion mondiale a appelée le " Miracle Camerounais "34 « Les missions ont à faire à un raz de marée de conversions spontanées, surtout les catholiques, autour de Yaoundé »35 Le peuple beti compte aujourd’hui près de 2 millions d’âmes réparties en plusieurs groupes ethniques, les tribus, dont les principales sont les Ewondo, les Eton, les Mvele, les Etenga, les Nanga-Ebogo et les Bulu. Il n’est pas aisé de retrouver aujourd’hui les éléments de convergence historique qui ont contribué à la formation de ces tribus beti. On ignore également les causes des différents accents linguistiques, parfois très marqués, qui distinguent les diverses tribus pourtant limitrophes, comme les Ewondo et les Eton. Les Beti dont il s’agit dans notre étude sont tous les Beti en général, mais plus particulièrement les Beti traditionnels du temps de la colonisation allemande et française qui, à la suite de leur rencontre avec les européens, ont développé un christianisme où l’enracinement de l’Evangile pose encore aujourd’hui de sérieux problèmes. Nous parlerons aussi de l’homme beti

Mveng Engelbert, Le Cameroun vers son unité, in Missi, n° 418, Lyon, février 1979. Fondjo Thomas, Album des 75 ans du Christianisme au Cameroun, Imprimerie saint Paul, Yaoundé, 1966, p. 24 35 Ganiage J., Deschamp et Guitard O., L'Afrique au XXè siècle, Editions Sirey, Paris, 1966, p. 425.
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d’aujourd’hui en tant qu’il est héritier du christianisme « précaire » de ses devanciers. Ce qui veut dire qu’il n’a pas perdu l’essentiel de sa culture ancestrale (transmise de père en fils) au contact de la religion du Blanc. Le peuple beti avait embrassé le Christianisme avec l’enthousiasme du néophyte. Il s’agit de savoir comment et dans quelles conditions ? Cette analyse va permettre de comprendre le peuple beti quant à sa pratique religieuse d’aujourd’hui, après cent ans d’évangélisation du Cameroun. II.2. Analyse de la situation II.2.1. Christianisme « Officiel » Un événement extraordinaire s’est passé au Cameroun. L’opinion mondiale l’a appelé « une nouvelle Pentecôte » ou le « miracle camerounais ». C’est la conversion massive en un temps record des Camerounais en général et du peuple beti plus particulièrement, sous l’action apostolique d’un saint évêque alsacien, Mgr François Xavier Vogt, Préfet apostolique de Yaoundé, de l922 à l943. Au moment où Mgr Vogt arrive au Cameroun en l922, la petite chrétienté beti vit encore les séquelles de la première guerre mondiale. Les Pères Pallotins, missionnaires allemands, œuvrant avec zèle et courage au Cameroun depuis 1890, expulsés par les Français en 1916 durant la première guerre mondiale, sont remplacés par un petit nombre de missionnaires français. Les catéchistes se dévouent à relever les petites communautés chrétiennes des villages. Le Père Malessard, l’administrateur apostolique du Cameroun vient de mourir. C’est à partir de ce contexte défavorable (mais pas complètement vide, car les Pallotins avaient laissé en pays beti 2 paroisses actives : Mvolyé (1901), Minlaaba (1912), et un important groupe de catéchistes) que Mgr Vogt va opérer des merveilles. Sous son action apostolique. Le peuple beti va se tourner massivement vers l’Evangile avec une rapidité jamais vue nulle part dans le monde. La conversion par foules innombrables du peuple beti au Christianisme est un fait unique dans l’histoire de la Mission en terre africaine et dans le monde. Il mérite d’être connu non pas tellement pour son caractère hors série, mais surtout en raison des questions religieuses qu’un tel événement ne peut manquer de susciter. Les témoins et les historiens présentent l’adhésion du peuple beti à l’Evangile comme une manifestation inédite du souffle de l’Esprit-Saint sur un peuple païen. Chacun exprime son étonnement d’une manière frappante. R.Dussercle, biographe de Mgr Vogt fait parler les statistiques des

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confessions et des communions : « Qui dira les séances harassantes de confessions, séances commencées à l’aube et qu’on poursuit très tard le soir, pendant lesquelles un seul prêtre aura vu défiler à ses pieds 500 à 600 pénitents…Chaque missionnaire entend au Cameroun (c’est-à-dire à Yaoundé chez les Beti) plus de 25 000 confessions par an ; et les fidèles font 36 50, 60, 80 kilomètres à pied pour venir attendre leur tour. » Ces affirmations peuvent sembler exagérées et peu crédibles. Pourtant, l’artisan principal de ce grand mouvement religieux, Mgr Vogt lui-même les confirme. Voici ce qu’il écrit après la Toussaint de l928 : « Nous sommes en situation désespérante. Je n’ai jamais vu de foule comme à la Toussaint, et cependant deux Pères étaient en brousse, donnant l’un et l’autre plus de l 500 communions chacun. Nous sommes sortis de la grand’messe à 11 h 45 (commencée à 8 h 45). La communion a duré plus d’une heure, distribuée par deux Pères. »37 La liste des témoins connus ayant exprimé leur surprise à la vue des prodiges opérés par le Seigneur parmi les Beti est beaucoup trop longue pour être reproduite entièrement dans le cadre étroit de ce modeste travail. Parmi les voix les plus remarquables, il faut citer le témoignage de Mgr Rogan, Préfet apostolique de Buéa, contemporain de Mgr Vogt. Il écrit : « J’ai quitté dernièrement le Cameroun Anglais pour aller visiter Mgr Vogt de la Congrégation du Saint-Esprit, Vicaire apostolique du Cameroun Français. Je suis venu, j’ai vu, j’ai été convaincu. Depuis longtemps, j’avais entendu de fréquents et surprenants propos sur les merveilles que Dieu opérait à Yaoundé. Et j’avais peine à croire ce qui m’était dit, jusqu’à ce que je sois allé voir de mes propres yeux ; et alors, j’ai trouvé qu’on ne m’avait pas révélé la moitié de la vérité. »38 En effet, il faut dire que la grande ferveur chrétienne d’une foule innombrable (Mgr Le Mailloux, Préfet apostolique du Vicariat de Douala, en l931, l’a comparée à "un fleuve," avec ses remous et ses contre-courants) remarquée à Yaoundé en l932 par Mgr Rogan, ne représentait pas toute la vérité sur l’engagement massif et spontané du peuple beti au Christianisme. Le même spectacle de foules immenses dans les cérémonies religieuses de la cathédrale de Yaoundé se répétait dans les paroisses dites « de brousse ». Une question jaillit spontanément à l’esprit : pourquoi les Beti ont-ils embrassé si massivement le Christianisme ? Qu’est-ce qui les attirait tant à la paroisse, auprès des missionnaires étrangers, de la même race que les
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Dussercle.R., Du Kilimandjaro au Cameroun, Mgr. François Xavier Vogt (1870-1943), Editions du Vieux Colombier, Paris, 1954, p. 207. 37 Lettre de Mgr. Vogt (citée par Dussercle R.), op. cit. 163. 38 Annals of the Propagation of the Faith, juillet, 1932.

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"colons", lesquels n’avaient aucun signe de modèle de bon chrétien sur le plan des relations humaines avec les indigènes et n’édifiaient personne dans leur pratique religieuse presque nulle ? Il y a une réponse possible à cette question. Ce qu’on peut dire est qu’il existe dans le cœur de l’homme et des peuples un attrait, une aspiration plus ou moins profonde vers Dieu. Quand le cœur d’un peuple est touché, grâce à sa forme de culture, par la soif de Dieu, il suffit à ce peuple d’une étincelle de la Parole pour qu’il s’engage dans la conversion. C’est probablement le cas du peuple beti. Et il faut souligner que cette conversion elle-même est l’œuvre du Saint-Esprit, commencée avant l’intervention des hommes. Le Saint-Esprit, selon l’enseignement de Vatican II est à l’œuvre depuis avant la glorification du Fils et « il n’est pas rare que son action prévienne l’action de ceux à qui il appartient de gouverner la vie de l’Eglise »39 A la lumière de ce qui vient d’être dit, la conversion par mouvement de masse du peuple beti au christianisme ne semble pas fonder son explication dans la seule action apostolique des missionnaires. Les Beti avaient déjà pour ainsi dire des prédispositions spirituelles pour accueillir la Parole de Dieu. Autrement dit, ils avaient reçu le souffle de l’Esprit-Saint comme les païens de l’époque apostolique. C’est pourquoi leur marche vers l'Evangile venait d'abord d'eux-mêmes, avant l'intervention des missionnaires. R. Dussercle fait cette constatation et y voit une vérité qu'il ne faut pas taire. Il déclare : « Il est une chose certaine dit-il, qu’il est bon de redire pour ce qui concerne le Cameroun (il parle des Beti) « Ce ne sont pas les Pères qui ont déclenché le mouvement des âmes vers le Christianisme. Mais, ce sont les âmes elles-mêmes qui, poussées par une force irrésistible, sont venues assiéger les missionnaires et bientôt les accabler sous les flots de leurs masses sans cesse grandissantes. »40 Au regard des statistiques livrées plus haut en termes de foules, le peuple beti s’est converti avec une rapidité étonnante par rapport à sa propre masse populaire, mais aussi en comparaison avec le mouvement (plus lent) de conversion des autres ethnies du Cameroun. Le tableau que nous nous proposons de présenter ci-dessous voudrait montrer l’évolution rapide de la conversion chez les Beti, en mettant en
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Ad Gentes, n°4 et 29. Dussercles, op. cit. p. 162. Le Rév. Père Mveng Engelbert fait une réflexion analogue en parlant de la conversion du premier chrétien camerounais André Mbangue, baptisé le 6 janvier 1889, à Eresing (Allemagne), un an avant l’arrivée des premiers missionnaires catholiques au Cameroun :"La naissance du christianisme au Cameroun a ceci de particulier que c'est nous qui sommes allés au devant du Christianisme" (citation de l'Abbé Fondjo T., op cit. p.8)

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parallèle, certaines paroisses beti, et d’autres paroisses de même date de fondation, (1) prises ailleurs au Cameroun. Nous prenons les statistiques de l961, de l’Annuaire des Diocèses d’Expression Française.41 Année de Fondation 1931 1931 1951 1951 1890 1912 Nom de la Nombre Paroisse D'habitants YABASSI 18 232 *NKOL13 027 AVOLO BAFOU 63 135 *NKOMOTOU 10 897 MARIENBERG 5 902 *MINLAABA 2 218 Nombre de Catholiques 4 197 8 983 7 198 8 472 2 090 2 024 % 23,01 % 68,95 % 11,40 % 77,74 % 35,41%, 91,25 %

* = Paroisses Beti. Les autres paroisses appartiennent aux ethnies : Yabassi, Bamiléké, Bassa et Bakoko. Le professeur Philippe Laburthe-Tolra offre un tableau statistique différent du nôtre qui montre aussi clairement l’extrême rapidité de la conversion du peuple beti au christianisme : en 1901 : quelques écoliers beti, soit une dizaine de baptisés (2) en 1913 : 21 180 fidèles baptisés. en 1922 : 67 000 baptisés (à l’arrivée de Mgr Vogt). en 1930 : 136 000 baptisés 72 000 catéchumènes. en 1932 : 156 325 baptisés 83 000 catéchumènes. en 1934 : 168 969 baptisés 77 368 catéchumènes. en 1936 : 181 753 baptisés 99 000 catéchumènes en 1938 : 208 310 baptisés 91 000 catéchumènes. Derniers chiffres avant la guerre - soit 300 000 catholiques virtuels auxquels on doit ajouter de 65 000 à 80 000 pro-

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(1) La comparaison entre la paroisse de Marienberg et Minlaaba est d’un autre genre Edition de 1961, Dakar. 42 Laburthe-Tolra Philippe, Vers la Lumière ? Ou le Désir d'Ariel à propos des Beti du Cameroun, Sociologie de la conversion, Editions Karthala, Paris, 1999, p. 19-20. (2) L’école catholique a joué un rôle très important dans la conversion massive du peuple beti.

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testants si l’on veut avoir le nombre total des chrétiens. En 1943, à la mort de Mgr Vogt, ils sont estimés à 400 000 environ. » 42 La progression exceptionnelle du fait chrétien chez les Beti apparaît aussi d’une manière évidente à travers un autre type de statistiques où l’on présenterait des personnes devant jouer un rôle important dans l’effort d’implantation de l’Eglise en terre camerounaise. * Le premier évêque camerounais, et premier évêque de l’Afrique Equatoriale Française, sacré le 30 novembre 1955, Mgr Paul Etoga, évêque émérite de Mbalmayo, est un Beti. * Parmi les huit (8) premiers prêtres camerounais ordonnés en l935, on compte quatre beti. * Le P. Gérard Messi, premier Prieur bénédictin camerounais, nommé en 1989, est un beti. * Le premier Docteur en théologie, camerounais, Mgr Jean Zoa, Archevêque de Yaoundé, est un Beti. (Doctorat obtenu à Rome en 1961). * Parmi les 14 évêques camerounais vivants, il y a sept (7) Beti. Ce serait une erreur de penser que derrière la présentation de ces statistiques se cache l’intention de surestimer le peuple beti en lui reconnaissant une sorte de préexcellence en matière religieuse en comparaison avec les autres ethnies du Cameroun. Nous n’avons pas cette prétention. Nous pensons plutôt fermement que l’homme, quel que soit son rang dans ce monde, ne peut pas apprécier dans leur profondeur et leur juste valeur les manifestations de la foi d’un peuple. Notre préoccupation est autre. Nous rassemblons tout simplement des faits bruts, extérieurs, pour constituer un tableau éloquent susceptible de montrer la face « officielle » du christianisme chez les Beti, laquelle ne cesse pas d’étonner depuis l’époque particulièrement florissante de Mgr Vogt jusqu’à nos jours. Ces manifestations religieuses extérieures du peuple beti ne sont pas nécessairement révélatrices d’une religion superficielle. Le Beti a un goût remarquable pour tout ce qui le renvoie au monde invisible et au mystère, pour tout ce qui concerne le sacré ou se rapporte à la dimension religieuse de l’homme : l’eau bénite, le chapelet, la musique sacrée, les médailles et les crucifix, les processions, l’imposition des cendres, le chemin de croix, la sainte messe etc…En fait, le chrétien beti, en général, est un chrétien « pratiquant » au sens fort du terme. Des conversions massives, des églises bondées de monde les dimanches et les jours de fêtes, une pratique religieuse régulière et sincère, l’amour et le respect de la chose religieuse, une

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