//img.uscri.be/pth/1838cf298a464bd6b537e3a9d40773fb9ea6f4ac
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Anthropologie brésilienne

128 pages
Ce numéro propose un regard multiple sur le Brésil. On a beaucoup parlé de ce pays comme le pays du football et du carnaval, comme la huitième économie du monde, comme le pays des favelas des malandres, comme le pays de la bossa nova et de la samba. D'autres on préféré montrer ce pays comme le pays du paradoxe et de la complexité ; comme un "laboratoire de la postmodernité", un pays de contraste où le présent et le passé font bon ménage. Comme reflet de la postmodernité, cette dialectique n'est plus de mise. Le Brésil des années 90 ne croit plus à l'idéologie du futur. L'appartenance au présent se laisse percevoir dans toutes les expressions de la société brésilienne. Le Brésil n'est plus le "pays du futur", mais un pays du présent marqué par une "ruse au quotidien", le "citinho" brésilien.
Voici une mosaïque du Brésil. On laisse ici des pistes, des empreintes de cette culture à partir d'analyses sur la télévision, le cinéma, la littérature, la consommation, le sexe, la technologie, la publicité, les shopping centers, l'art populaire, le football et la post-modernité. Au lecteur de les découvrir.
Voir plus Voir moins

ANTHROPOLOGIES

BRÉSILIENNES

Les Cahiers

de l'Imaginaire

-

N° 13

Directeurs: Gilbert Durand, professeur émérite à l'Université de Grenoble, et Michel Maffesoli, professeur de sociologie à la Sorbonne Paris V. Secrétaire de rédaction: Patrick Tacussel, professeur de sociologie à l'Université Paul Valéry de Montpellier. Coordination: Martine Xiberras, l'Université Paul Valéry à Montpellier. maître de conférences à

Correspondance: Centre d'Études sur l'Actuel & le Quotidien, 12 rue de l'Ecole de Médecine, 75006 Paris. E-mail: Cahiers@ceaq.univ-paris5.fr Tél. : 01 4 45 46 56 Fax: 01 4 54 06 30 Comité de lecture: Pietro Bellasi,_professeur de sociologie à l'Université de Bologne (Italie), Marie-Hélène ~ayan-Janbon maître de conférences à l'Université Paul Valéry, ~d~arMorin, socio fogue et épistémologue, directeur de recherche au CNRS, Roberto Motta, professeur d'anthropolo~ie à la Fondation Joaquim Nabuco de Recife (Brésil), Jean Bruno Renard, maître de conférences à l'Université Paul Valéry, Viola Sachs, professeur de littérature à Paris VIII, Patrick Tacussel, professeur de sociologie à l'Université Paul Valéry. Maquettiste: Franck Boudet. Hélène Houdayer, Nathalie Orvœn. Correction, participation:
.

Conditions d'abonnement:
- Erance: 220 F - Etranger: 280 F Le numéro: 120 f Règlement à adresser à : L'Harmattan, 5-7, rue de l'EcolePolYtechnique 75005 Paris. Tél: 43 26 04 52, Fax: 43 25 89 03.

Les Cahiers de L'Imaginaire sont Rubliés avec le concours du Département de Sociologie de l'Université Paul Valéry, Montpellier ill, et du Centre d'Etudes sur l'actuel & le @otidien (CEAQ), Université Paris V - RenéTIescartes ainsi que le Centre National des Lettres
~

L'Harmattan, 1996
ISBN: 2-7384-4681-7

SOMMAIRE
ÉDITO:
And ré Lémos
"

7

DOSSIERN°1
Léa Freitas Perez

: Métissages culturels
tropical. 9
]7

Pour une poétique du syncrétisme José de Moraes Carvalho

Le stigmate de la couleur
Francisco Coelho-Dos-Santos Réinventer le couple Danielle Perin Rocha Pita Images de la femme ~. Eduardo Neiva Image, histoi re et iconologie Nizia Villaça Du minimalisme au baroque.. ...... Rosza Vel Zoladz La modernité du fétichisme: le Brésil contemporain

23

...

...

33
39

... 45
51

DOSSIER

N°2 : Images et nouveaux médias
57 67 ... 79 87 95 103

Juremir Machado da Silva
Le réalisme et la fiction de la télévision brésilienne Luiz Martino Télévision et telenovela André Lémos Spectres de la cybercultu re.. .. .. Claudio Cardoso De Paiva Racines et antennes du Brésil. Ricardo Ferreira Freitas Shopping centers: espace type d'un loisir transnational. Maria Claudio Coelho et Ronaldo Helai Le cas Sebeto, football et identité culturelle au Brésil.

D'AUTRE
Chanson d'a

PART
mou r. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 111

Regina Andrade Héris Arnt Les débris du paternalisme dans la littérature 117

COMPTE-RENDU
André Lémos La génération "Cyber X" : A propos de " Microserfs" de Douglas Coupland... 123
5

ÉDITO

ANTHROPOLOGIES BRÉSILIENNES
e numéro des Cahiers de l'Imaginaire propose U regard multiple sur le Brésil. n On a beaucoup parlé de ce pays comme le pays du football et du carnaval, comme la huitième économie du monde, comme le pays des favelas, des malandres, comme le pays de la bossa nova et de la samba. D'autres'ont préféré montrer ce pays comme le pays du paradoxe et de la complexité; comme un "laboratoire de la postmodernité", un pays de contrastes où le présent et le passé font bon ménage. Comme reflet de la postmodernité, cette dialectique n'est plus de mise. Le Brésil des années 80 et 90 ne croit plus à l'idéologie du futur. L'appartenance au présent se laisse percevoir dans toutes les expressions de la société brésilienne. Le Brésil n'est plus le "pays du futur", mais un pays du présent marqué par une "ruse au quotidien", le "eitinho" brésilien. Pays sans passé et tourné vers le futur, le Brésil a été envahi par une idéologie progressiste (années 50-70) qui a essayé d'annihiler les traces du paradoxe, du "condratictoriel" qui constitue l'essence même de la société brésilienne. Ainsi toute la vitalité sociale (la fête, le carnaval, la musique, le football) a été perçue comme de la "pourriture" qu'il faIlait impérativement jeter dans la poubelle". Le Brésil n'est pas un pays sérieux", a dit le général de Gaulle lors d'une visite. Il fallait, dans une optique dialectique et futuriste, surpasser ce passé bâtard, mixte d'indien, d'européen et de noir; enterrer cette négativité sociale qui empêchait la positivité du progrès brésilien. Ces particularités seront envisagées dans ce numéro à travers plusieurs points de vue. Léa Freitas développe une réflexion sur les rapports entre la société brésilienne et l'idéologie du développement moderne. Elle va critiquer justement la conception du Brésil selon laquelle la modernité serait un "projet inachevé". Elle propose une "poétique du syncrétisme tropical". Dans une approche similaire, Machado da Silva et Cardoso de Paiva proposent une critique de la modernité brésilienne. Ce dernier montre

C

,

7

la production culturelle et les formes de représentation sociales dans le Brésil des années 801 90. Il attire notre attention vers les pulsions dionysiaques véhiculées par la télévision et les médias de masse. Machado da Silva, lui, voit toute la complexité de la télévision brésilienne dans le "dialogique" entre le contrôle totalitaire et la ruse de téléspectateur, particulièrement en ce que concerne lestélénovelas. Pour Martino, la télévision est une simulation de la conscience et les télénovelas une sorte de "simulation" de la réalité quotidienne. RelIaI et Coelho vont analyser le football dans une logique de la sociologie du sport pour montrer que cette "passion des masses" est un puissant instrument pour la compréhension de la société brésilienne. Ils vont, à partir du "cas Bebeto" montrer les mécanismes de cette culture. La publicité est aussi expression de cette culture de masse. Moraes de Carvalho analyse le discours publicitaire de Benetton à partir du stigmate de la couleur pour montrer toute la complexité de la "démocratie raciale". Ricardo Freitas voit les shopping centers comme des "temples de la consommation". Ils sont des espaces symboliques de l'excès, de la "dépense" et aussi de la tribu, de la "proxémie". Il compare le "Forum des Halles" à Paris et le Rio Sul", à Rio. Dans ce même Rio, à Copacabana, l'imaginaire cyberpunk s'impose. Je vous propose une analyse de l'imaginaire cyberpunk à partir de Neuronzancien de William Gibson et Santa Clara Poltergeist de Fasto Fawcett. On peut y voir tout la complexité de la société brésilienne. La cyberculture, mélange de l' archaïque (chaos urbain, violence, pauvreté) et du futurisme (nouvelles technologies), est un phénomène planétaire. Le pouvoir de cette civilisation de l'image et de l'imaginaire fait partie des préoccupations d'Eduardo Neiva, qui analyse le rôle des images, et de NiçiaVillaça, à travers la littérature brésilienne. Villaça propose à son tour une réflexion sur le processus de subjectivation dans l' espacel temps contemporain, en ciblant le débat sur le rôle du sujet dans le carrefour de la modernité et la postmodernité. Coelho dos Santos quant à lui regarde le rapport entre les sexes au Brésil et il montre bien comment l'évolution du couple est tributaire des transformations culturelles caractérisées par une "hybridation de codes" typique de la culture brésilienne. Andrade nous livre une étude biographique et cinématographique de l'œuvre de Gilda de Abreu, épouse de Vicente Celestino, le chanteur le plus populaire des années 30 et 40. Rocha Pitta va, à son tour, analyser l'image de la femme dans la culture populaire du "nordeste" du Brésil. Elle explore l'importance de l'art, ici l'art populaire, dans la formation culturelle de cette région du pays. A son tour, Rosza Vel Zoladz va nous conduire a travers le Brésil, dans la modernité du fétichisme c'est-à-dire le Brésil contemporain. Voici une mosaïque du Brésil. On laisse ici des pistes, des empreintes de cette culture à partir d'analyses sur la télévision, le cinéma, la littérature, la consommation, le sexe, la technologie, la publicité, les shoppings centers, l'art populaire, le football et la postmodernité. Au lecteur de les découvrir.
André LEMOS Université Fédérale de Bahia (UFBA) Faculté de Communication (FACOM) Centre d'Etudes sur l'Actuel et le Quotidien (CEAQlParisV)

DOSSIER 1
MÉTISSAGES CULTURELS

POUR UNE POÉTIQUE DU SYNCRÉTISME TROPICAL
Léa Freitas Perez

e texte est le produit d'un désir de regarder autrement le Brésil, de voir ce pays d'une manière quise veut, bien sûr, une interprétation, tout au moins la plus ouverte possible, et qui ambitionne d'échapper aux solutions paresseuses, de dépasser l'approche moderne et nostalgique dont le pays est l'objet, et d'instaurer à sa place un gai savoir. Il s'agit d'effectuer un exercice de réflexion, de prendre position à propos des rapports entre la société brésilienne et la modernité et, plus particulièrement, de critiquer une certaine conception du Brésil selon laquelle la modernité y est un projet inachevé. Dans le champ politique et intellectuel brésilien, dans ses discours et ses plans, il y a depuis le XIXe siècle une note: le pays serait encore incomplet, il devrait se "moderniser" pour "conquérir sa place dans le concert des nations développées". Ce qui manquerait, ce qui ferait défaut au Brésil serait donc la modernité. Rêve et obstination. Si la modernité fait défaut, il faut donc se demander qu'est-ce que le moderne, comment la modernité est définie au Brésil. La modernité est à la fois la valeur ultime et le paradigme du développement, c'est-à-dire de l'établissement de l'Ordre et du Progrès dans le pays. Elle est ainsi, d'abord et avant tout, le projet de construction de "la société et de l'identité nationale" par la voie du dépassement de la situation de retard et de sous-développement résultant de la "condition coloniale". Être moderne, et voilà une pétition de principe, est aussi un modèle de pensée et d'action à travers lequel on devrait atteindre la modernité en la substituant aux structures traditionnelles (coloniales) (1). Autrement dit, en tant que projection vers le futur, la modernité comporte la réalisation de "la société et de l'identité nationale" comme condition de possibilité de concrétisation de la modernité elle-même. Le Brésil serait, dit-on dépourvu "d'identité", parce que le traditionnel est "mauvais" - le colonial - et que

C

9

le moderne est partiel - un "faux moderne" - non complètement développé dans l'ensemble de la société. C'est une conception qui opère à partir d'oppositions binaires, surtout l'opposition traditionnel-moderne, et qui s'articule autour d'une logique du manque. C'est ce qu'on appelle les "dilemmes brésiliens". Ainsi le pays serait encore incomplet: "le pays du futur", "le géant endormi", "un pays duel", "une terre de contrastes", "une société à deux vitesses". Bref il y aurait un "bon" et un "mauvais" pays, une réalité polaire, écartelée entre le moderne et le traditionnel, entre l'ordre et le désordre, le nord agraire, sous-développé, pré-capitaliste, arriéré et traditionnel et le sud industriel, urbain, riche et moderne; les bidonvilles et les gratte-ciel; la ville et la campagne et ainsi de suite. Le "mauvais" Brésil serait un héritage des temps coloniaux, tandis que le "bon" pays serait une conquête des forces de l'Ordre et du Progrès qui depuis l'indépendance lutteraient sans cesse pour "l'indépendance et l'intégration nationales". Or, il n'y a pas l'ombre d'un doute que la modernité en tant que projet qui se prétend "civilisateur", s'établit contre la tradition, c'est-à-dire contre tout ce qui précède. En outre, la modernité agit comme un vecteur: elle a une orientation et un sens vers l'achèvement de la Raison et du Progrès, d'un nouvel ordre, celui de la productivité, du développement rationnel des moyens de production, de leur gestion et de leur organisation dans une perspective d'efficacité et de rendement maximal, où l'individu - libre et autonome - est maître et seigneur de sa destinée, etc. La modernité, vecteur de la rupture avec la tradition, "le temps du révolu" se veut "toujours contemporaine, c'est-à-dire simultanéité mondiale" (2). Elle est ainsi universaliste et homogénéisante. Dans l'Amérique latine, les valeurs et principes de la pensée moderne sont traduits en termes de théories de la modernisation et de la dépendance. Ces théories sont, dès la Seconde Guerre mondiale, les appuis idéologiques et les modèles explicatifs de la modernité dans l'Amérique latine. Le sous-développement est synonyme de marginalité socio-économique. La marginalité est en rapport avec la dépendance vis-à-vis des centres du capitalisme mondial. Les sociétés du Tiers-Monde seraient sous-développées car elles n'auraient pas connu - à cause du "colonialisme" - un développement égal à celui des États-Unis ou de certains pays européens. La modernisation, c'est-à-dire la croissance économique selon les paramètres européens et nord-américains est le seul moyen et le seul chemin pour sortir de la marginalité et de la dépendance. Modernisation veut donc dire changement et développement, dans une optique évolutionniste - les mêmes processus déboucheront sur la même fin - et selon un modèle linéaire où, traditionnel et moderne, sont les deux pôles opposés d'un même continuum. Le traditionnel, la réalité connue depuis toujours, est le pôle du sousdéveloppement, de la marginalité, de la pauvreté, de la dépendance. Le moderne, le but à atteindre, est le pôle de l'industrialisation et de l'urbanisation, des taux élevés d'éducation et de mobilité sociale, de l'indépendance nationale sous la forme de l'Étatnation, etc. Le point focal du changement serait l'industrialisation, strictement associée au développement socio-économique, qui, bien implantée, agirait dans l'ensemble de la société sous-développée de manière à la rapprocher des sociétés développées. L'industrialisation est donc le facteur par excellence d'homogénéisation des différences, selon une vision messianique du pouvoir de l'économie à résoudre tous les problèmes, aussi bien que d'une conception étroite de la "Civilisation", du "Progrès" en tant que facteurs de base du "Développement". Ces théories révèlent que dans les pays

10

sous-développés - le Tiers-Monde - la modernité est pensée d'abord en ses aspects techniques et qu'i] y a là l'acceptation "que l'ensemble des sociétés globales, pour s'anléliorer, doivent prendre le chemin de la monotonie" (3). Appliquées au Brésil ces théories aboutissent à une vision selon laquel1e la persistance de la tradition est à la fois un symptôme et une preuve de l'exécution à peine partielle du projet moderne. Or, comme la tradition est celle de la colonisation portugaise c'est à eUe qu'on doit s'attaquer. Le raisonnement est le suivant: il faut détruire complètement ce passé colonial qui est une tache et une entrave à l'Ordre et au

Progrès et, à sa place, construireun pays et une société,authentiquement"nationaux"et
un "ordre nouveau en syntonie avec le monde contemporain". Au nom de la modernité des révolutions sont faites, des coup d'État sont déclenchés, des vines entières sont remodelées, des villes nouvelles sont créées, l'histoire elle-même est réécrite, un type authentiquement national est recherché sans cesse et ainsi de suite. Une série interminable d'opérations est mise en marche ayant pour cible de mettre en leur vraie et légitime place les choses et les hommes; selon le principe que le Brésil est un "pays exportateur de matières premières et importateur d'idées", souffrant à la fois du retard économique et du mimétisme idéologique, tous les deux composant un abîme entre la "réalité réel1e" du pays, le sous-développement économique et sa "façade idéologique", le libéralisme démocratique. Au nom de la modernité rédemptrice, on remettrait le calendrier historique au point zéro à partir duquel tout devrait être refait. Mais on n'a. pas tout le temps du monde, il faut faire vite, sauter des étapes, aller le plus vite possible pour récupérer le temps perdu. Le slogan des années 1950-1960 était de"faire progresser le Brésil de cinquante ans en cinq ans". En fait, ce qu'il y a dans cette conception du Brésil et de ses dilemmes de pays partagé est une forme de "traditionalisation du moderne". Selon la fortnulation de Gabriel Cohn, "la modernité est à la fois projet de l'avenir, une utopie jamais tout à fait possible à réaliser, et une tradition derrière nous, une idéologie de l'ajustement tendanciel au présent sous le poids du passé" (4). On vit dans la nostalgie de ce qui n'a jamais existé, dans un raisonnement du "si cela avait été autrement". Ah, si le Brésil avait été colonisé par les Anglais comme les États-Unis! Ah, si les HoIlandais ou les Français n'avaient pas été expulsés, le pays serait aujourd'hui une grande puissance! La modernité en tant que champ intellectuel est au Brésil essentiellement passéiste, attachée à un passé idéalisé qui n'a jamais existé et fondée sur une croyance messianique dans les pouvoirs rédempteurs de la modernité. Voyons quelques exemples. La grande question pour les intellectuels brésiliens du XIXe siècle était celle de la réécrÎture de l'histoire du pays, perçue comme étant la condition même de la pleine réa1isation et de l'affirmation politique du projet national, à partir d'une vision du national te] que dédoublement du général, de la Civilisation et du Progrès. Dans ce contexte est créé, en 1838, l'Institut historique et géographique (Instituto Historico e Geografico, IHG) ayant pour tâche l'écriture de l'Histoire Générale du Brésil qui définisse les contours de la nation en gestation tout en J'intégrant dans le "Monde Civilisé", selon le modèle européen. Ce même type de préoccupation est réactuaIisé pendant les années 1950-1960, époque où la question centrale était celle d'une "lutte pour l'autonomie nationale au plan économique", autrement dit, de dépasser le sousdéveloppement. Dans cette conjoncture est créé l'Institut supérieur d'études brésiliennes (Instituto Superior de Estudos Brasileiros, 18EB), qui n'était autre qu'une

.

Il

version moderne de l'IHG. La production de l'ISEB s'articulait autour de concepts tels qu' "aliénation" ou que "situation coloniale" et son but était de déterminer les conditions nécessaires au "dépassement de la domination coloniale". Le temps passe et les préoccupations semblent toujours les mêmes, comme si le temps n'avait pas vraiment agi et que le pays n'avait pas changé. Dans ce type de raisonnement, l'affirmation de Caio Prado Junior est paradigmatique. A son avis, "l'évolution brésilienne, de la simple colonie tropicale à la nation" serait un processus "difficile et douloureux" dont l'achèvement n'est pas encore fini de nos jours (5). De même 1'analyse de Roland Corbisier, un des papes de la modernisation, qui disait, dans les années 1960, que le Brésil était un pays qui n'avait pas de passé et qui en conséquence ne pouvait qu'être futur: "nous sommes l'enveloppe vide d'un contenu qui n'est pas le notre parce que étranger. Comme colonie nous n'avons forme propre parce que nous n'avons pas de destin" (6). Pour Florestan Fernandes, un des plus respectables analystes du Brésil, dans les sociétés dépendantes et d'origine coloniale, le capitalisme est introduit avant la constitution de l'ordre social de la compétition. Dans ce contexte, la bourgeoisie brésilienne, el) tant que porteuse de l'esprit de modernisation, implante une démocratie restreinte et utilise les transformations capitalistes pour le renforcement de ses intérêts de groupe (7). Dans une autre ligne de pensée, mais fidèle à la logique du manque, Roberto Schwarz caractérise la situation du libéralisme au XIXe siècle comme étant "hors de sa place" parce qu'il y a un hiatus entre l'intention et la réalisation du projet libéral dans un pays encore soumis à l'ordre esclavagiste (8). Or, ce type de raisonnement, exemplaire du mythe de la modernité inachevée, semble forcer la main et ignorer la réalité historique. Qu'est la compétition sinon un des instruments à partir duquel s'est établi l'ordre de la monopolisation, eUe-même n'étant autre chose que la socialisation du monopole privé de quelques individus isolés qui devient le monopole de couches sociales tout entières? Il s'agit là du passage du monopole privé au monopole public (9). Qui dit que la démocratie est incompatible avec le monopole? Qui 'peut affirmer que l'esclavagisme moderne n'obéit pas à une logique de marché? La "condition coloniale" est une fausse question, une façon de donner de la substantialité à ce qui n'est qu'un moment historique daté. Ni l'indépendance, ni la République n'ont impliqué de changements radicaux en relation avec les modes et les principes d'organisation prédominants. Les principes de base se sont plus ou moins maintenus, sans qu'il ait eu une quelconque entrave au développement concret et réel du pays. S'ils se sont maintenus, cela veut dire qu'ils fonctionnaient tant bien que mal. En outre, dans la construction de la dite "culture nationale", dans la modernisation du pays, il fut beaucoup plus question d'une extension et d'un approfondissement des rapports avec l'Europe et les États-Unis que d'un dépassement effectif de la "condition coloniale" et de l'héritage portugais. Jean Baudrillard a résumé de façon exemplaire ce que pour finir je voudrais dire à propos de la modernité sous les tropiques. La modernité est "mouvante dans ses formes, dans ses contenus, dans le temps et dans l'espace, elle n'est stable et irréversible que comme système de valeurs, comme mythe", il s'en suit que, dans cette acception, la modernité "ressemble à la Tradition". La modernité "n'est jamais changement radical ou révolution", au contraire, elle "entre toujours en implication avec la tradition dans un jeu culturel subtil, dans un processus d'amalgame et d'adaptation" (10). C'est bien cela la traditionalisation du moderne au Brésil. Le problème est que, dans la doxa, il y a une confusion entre réformisme, développement

12

patriarcat,

socio-économique et modernité, de telle manière qu'au bout du compte tantôt la tradition, tantôt la modernité sont réifiées et leurs contenus respectifs déformés. Quand le Brési1 se pose la question de la modernité, il le fait non à cause d'un manque de modernité, mais au contraire, à cause d'une crise de modernité, d'une perception des limites de la réalisation du projet moderne. Le mythe de la modernité inachevée est d'abord et avant tout une preuve que, dans le pays, les idées étaient bel et bien à leur place, que le principe de la crise en tant que valeur moderne, existait déjà. Dès la fin du XVIIe siècle, on parle de crise et de nécessité de modernisation, c' est-àdire de réformes. En outre, toute cette discussion est contemporaine de l'apparition du mot modernité, qui date des alentours de 1850, exactement à l'époque où la société moderne se réfléchit e]]e-même et se pense en tant que teUe. Pour comprendre la réa1ité brésilienne, il n'est pas possible de se contenter de notions ad hoc teJles le "pays du futur", la "société duale", etc. Plutôt que de chercher à savoir pourquoi, au Brésil, la modernité est un projet inachevé et pourquoi la présence d'un ordre traditionnel est persistante, je propose de changer de registre et de voir comment dans ce pays, et~j'insiste, dès ses débuts, opère un principe syncrétique d'organisation qui a débouché sur la formation d'une réalité métisse, celle de l'hybridation de codes et de modes d'être ensemble. Dans la constitution et dans le développement de la société brésilienne, il y a eu des changements et des continuités historiques qui font partie non d'une persistance d'une tradition coloniale - le
par exemple

-

mais d'un

mode

singulier

d'organisation,

le métissage

(11).

.,

Le problème qui se pose, et i1 se pose pour les romantiques de la modernité rédemptrice, est que dans son mouvement de changement, il n'y a pas eu au Brésil la rupture mythique telle que la modernité le suppose. Au Brésil, une dynamique du métissage a pris la place de la dialectique de la rupture. Elle s'est organisé socialement non à partir d'une logique de l'exclusion et de la contradiction, mais selon une logique de la relativité et de l'inclusion, qui n'exclut pas le conflit, mais l'incorpore comme une donnée de base. De cela a résulté une société singulière qui combine contrastes et antagonismes les plus variés, irréductible à une approche tranchante. Il s'agit plutôt d'une harmonie conflictueJle qui, comme le dirait Michel Maffesoli, "n'entend pas dépasser les contradictions en une synthèse parfaite, mais au contraire les maintient en tant que tel1es" ( 12). Avec son système hybride de composition fait de complémentarités et de conflits, le Brésil pose des problèmes pour la logique cartésienne. Dans la logique sociale brésilienne, le principe en vigueur n'est pas du type "ou bien,. ..ou bien". Tout au contraire, il est question de réunir, de re-Her. La société brésilienne, comme la pensée religieuse selon la formulation d'Émile Durkheim, a un "goût naturel aussi bien pour les confusions intempérantes que pour les contrastes heurtés". Elle est "volontiers excessive dans les deux sens", elle utilise "les mécanismes logiques avec une sorte de gaucherie", sans pour autant être illogique (13). Et voilà qu'après cette pure mervei11ed'analyse sociologique, on peut mieux saisir le caractère tout à fait hybride, syncrétique, de la société brésilienne, essentiellement étrangère, irréductible à une décomposition ordonnée, linéaire de ses éléments constitutifs. Le principe d'organisation sociale qui prévaut dans cette société est celui de la plasticité et du mouvement. Et plasticité et mouvement sont traduits à travers la fête. Jadis comme aujourd'hui, la fête est l'espace privilégié de réunion sociale, d'assemblée coJ1ective et de' socialité. Dans la fête à la brésilienne, ce qui importe avant tout est l'action, la participation active de tous. Ce qui vaut et prévaut par-dessus tout,

13

c'est l'assemblée échauffée, l'exaltation générale, le carnavalesque propre à la nature de la fête. Le carnaval et les processions religieuses, formes de spectacle par excel1ence, représentent une manière très particulière et singulière de vivre la société et de percevoir le monde. Au Brésil, le carnaval est plus qu'une fête, il correspond à un mode d'être et de vivre, à un principe d'organisation sociale qui caractérise le plus profond de ce pays. Au Brésil, tout commence et tout se termine par le carnaval, ce qui équivaut à dire que rien ne commence vraiment, pas plus que cela ne se termine. On vit toujours en train de, en changement. La réalité n'est pas niée, au contraire, elle est transfigurée et exacerbée par un réalisme ironique qui, tout en l'affirmant,.. se moque d'elle. Les relations sociales au Brésil sont marquées à la fois par la violence et par une familiarité proche du passionnel. L'affectif, quoi qu'en soit sa manifestation, est poussé à des degrés extrêmes: la sensualité très développée, l'exotisme du goût, la religiosité charnelle, l'aversion pour les distances trop figées, l'appel à l'intimité, et j'en passe. Une société sinueuse même dans la violence, où la complaisance est toujours présente. Un organisme social de l' ~bondance et de la générosité, de la séduction, qui pourtant ne veut pas dire égalité et harmonie idyllique. Jamais de parcimonie ou de calcul. La société brésilienne est pleine de courbures, de tournants en tous sens, jamais linéaire, jamais égale à elle-même. La sinuosité des côtes de la mer, les lignes serpentines des beaux corps bronzés, dénudés, le perpétuel spectacle de la vie exposée à elle-même dans les fêtes, une société joyeuse même dans la tragédie. Le Brésilien a du mal à accepter un principe supra-individuel d'organisation, sa conduite montre un singulier attachement aux valeurs de la personnalité individuelle et au domaine du domestique, du familier, du proche. L'image qui me vient à l'esprit quand je pense à tout cela est le bien connu "vous n'avez pas le droit" français, chose presque incompréhensible pour un Brésilien. Je pense à d'autres choses typiquement brésiliennes: le plaisir de "percer la queue" allègrement, sourire aux lèvres, sinueux; s'approcher d'un inconnu comme s'il était un vieux copain, lui taper sur l'épaule dans une invitation à la proximité et donc à l'intimité; au "passe donc à la maison" dit à tort et à travers, etc... Une mollesse et une douceur sensuelles dans les contacts humains, qui à la fois renforcent et dissimulent les différences. Une certaine séduction met toujours les uns à côté des autres, multiplie les relations. Le philosophe ne disait-il pas que la profondeur, se cache à la surface des choses? C'est cela l'exotisme tropical: la carnavalisation et le métissage en tant que principe d'organisation sociale. Ce n'est pas un simple accident si l'on définit le Brésil et sa logique sociale à travers le carnaval, l'espace par excellence du mélange et des échanges multiples, où les principes d'identité et de contradiction sont mis en cause. De la combinaison entre les relations personnelles poussées à l' extrême (espace de négociations et d'alliances les plus variées), la religiosité charnelle et complaisante, la conception carnavalesque du monde, de la vie pensée comme une fête, résulte un système s~ial métis, marqué par la fluidité, où la notion de faute fait défaut, où l'entrecroisement des extrêmes est de règle. Alors on peut mieux comprendre la société brésilienne et son mouvement incessant, son incompatibilité avec les solutions définitives, sa composition moelleuse, plastique, ondulante, sa structure syncrétique et carnavalesque. Dans cette société, on ne peut pas et on ne veut pas séparer les choses, les interdits rigides n'ont pas de place. La réalité brésilienne ne peut être analysée avec des concepts figés. Comme l'a

~ .~

j j j 1 1

I j J .~ 1

14