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Anthropologie de l'ONU; Utopie et fondation

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232 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 361
EAN13 : 9782296312258
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ANTHROPOLOGIE DE L'ONU
Utopie et Fondation

Claudine Brelet

ANTHROPOLOGIE DE L'ONU
Utopie et Fondation
Pr~face de Marc Agi Directeur général de la Fondation internationale de l'Arche de la Fraternité

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

Illustration de couverture: Valentine Rueff

1995 ISBN: 2-7384-3861-X

@ L'Harmattan,

La curture venue cft.s racines traverse tiges, DOUrgeons, ftuuCes et freurs, a'une cdruCe à {'autre comttte un sang vert et nourrit {'espace sous fa pruie des parfums a'un jart{in fertife.

Mais une cufture venue a'aureurs si dre est renversée sur Ces1i0t1UtleS CespétrifieJ Cesremfant comme tUs poupées en sucre que tUs pruies trop fartés transforment en {oura magma informe.

HASSAN FA THY Construire avec le peuple.

SOMMAIRE
SOMMAIRE. . . .. . .. . . . . .. . . .. .. .. . . . . . .. . . . . .. .. . . . .. . . .. . . .. . .. . .. .. . . . .. . . .. . . .. . .. . . . .. . .. . . ...
7

PRÉFACE de Marc Agi. CHAPITRE 1 - INTRODUCTIONA L'ESPRIT ONUSIEN. CHAPITRE 2 - LE NOUVEL ESPRIT SCIENTIFIQUE ET L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE.
Le fonctionnalisme et le nouvel esprit scientifique.

9 11 23 34 38 43 48 55
56

.. ... .. .. . .. .. ... .. . .. .. .... 28

Les grands pionniers de l'Ecole culturaliste. L'anthropologie appliquée. Le relativisme culturel, réponse à l'ethnocentrisme. L'anthropologie culturelleet le monde moderne. CHAPITRE 3 - UTOPIE ET FONDATIONDES NATIONS UNIES.
Le grand tournant. .. . . . . . . . .. . . . .. . . .. . .. .. . . .. .. . . .. .. . . . . . .. .. . . .. . .. . . . .. . .. .. .. . .. .. .. .. . .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. . .. ...

L'anthropologie et les droits de l'homme.
La foi et la loi pour changer le monde.

65
71

Fonction civilisatrice de la Charte de l'ONU. ... Le pouvoir magique des mots Le « comportement organisé» et l'ONU. ... .. .. ... .. .. ... .. .. ... ....

73 82 .. ... .. ..
87

L'ONU, un système basé sur les besoins essentiels. 90 CHAPITRE 4 - L'UNESCO: ENTRÉE DE L'ANTHROPOLOGIE PRATIQUE À L'ONU. 99 Réunion de l'Orient et de l'Occident. 99 Naissance de l'UNESCO. 103 Un nouveau concept: l'éducation de base. 105 Le projet-pilote de l'UNESCO en Haïti ou l'anthropologie en action. 109 Les normes nouvelles du développement. 119 « Ménager» le changement grâce à l'interdisciplinarité. ,.. 123 CHAPITRE 5 - L'OMS: QNE VISION GLOBALE DE LA sAN1É ET DE L'ETRE HUMAIN. 129 La santé, un point de ralliement et d'unité. ..130 Une définition globale de la santé: vers une définition universelle de l'être humain. 134 Un peu d'histoire. 137 Le passage (difficile) de la médecine à la post-modernité. 140 Entrée de l'anthropologie sociale dans la santé publique. 145 Les médecines traditionnelles: vers l'harmonisation de l'ancien et du nouveau. 158 Vers une vision unifiée de l'homme et de l'univers. ...166 CHAPITRE 6 - VERS UNE NOUVELLE CIVILISATION. 169 Des dogmes battus en brèche. 172
La misère et le travail revisités. . . .. . . .. . .. . . . .. .. . . .. . .. . . . . . . . . .. .. . . . . .. .. . . .. . . . . . La participation et l'appropriation communautaires. . .. . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . .. . .. ...
174 187

De la croissancetechnico-économiqueà un développementapproprié. 189 Premiers pas vers une nouvelle civilisation. 193 CHAPITRE 7 - LE FEU SOUS LA CENDRE. 205 ANNEXE 1 - Préambule de la Charte des Nations Unies. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. . .. . .. . . . .. 217 ANNEXE 2 - La Charte de l'Atlantique. .. 218 ANNEXE 3 - La non-discrimination: un droit fondamental. 219 BIBLIOGRAPHIE. 221
INDEX PAR NOMS. .. . .. .. .. . .. .. .. .. . .. .. . .. ... . .. .. . .. . .. .. .. .. .. .. . .. .. . .. . . .. .. .. .. .. ... 229

7

PRÉFACE
Nous voudrions souligner d'emblée l'importance et l'utilité de ce travail, dans le concert des efforts interdisciplinaires actuellement faits pour fonder définitivement le caractère universel des droits de l'homme, quand ils soulignent par exemple qu'il ne saurait y avoir de contradiction entre universalité et particularité, mais au contraire identité - si toutefois l'on considère qu'à l'inverse de l'universalisme, qui n'est qu'un particularisme cherchant à se hausser au niveau de l'universel, l'universalité constitue l'agencement dynamique des particularités, de toutes les particularités. La grande originalité de l' œuvre l'ONU, loin de n'être qu'un champ résultante apparemment pacifique de superstructure quasiment naturelle nisation humaine de la planète. de Claudine Brelet est de montrer que clos d'affrontements idéologiques, une forces opposées, constitue en réalité une (et pourtant capable de paix) d'orga-

Selon l'auteur, l'homme serait ainsi fait qu'il serait, pour ainsi dire « instinctivement» et malgré son unicité, en mesure de sécréter de l'universel. Cela bouleverse évidemment beaucoup d'idées reçues, qui se construisent habituellement autour d'une apparente vérité consistant à dire que ce qui est « naturel », c'est plutôt l'égoïsme, l'instinct de survie identitaire (dans son être, son clan, sa cité, son peuple, sa nation) et que ce qui « culturel» (entendons « artificiel »), c'est plutôt le « cosmopolitisme », l'universalité. Rude renversement qui cherche à nous montrer, en somme, que l'être humain est planétaire par nature, quelle que soit son identité, et qu'il est donc capable de s'organiser au niveau de l'espèce tout entière et non pas seulement à celui du groupe ou de la communauté auxquels il appartient. On assiste ici à rien de moins qu'à une tentative ontologique de réconciliation de l'individu avec l'espèce, c'est-à-dire de l'humanité avec elle-même. Dès lors, la Société des Nations, puis l'ONU représentent des structures pour ainsi dire obligées de l'évolution de l'être humain. La démonstration aurait, certes, pu commencer aux amphictyonies grecques, ou même, de façon plus rudimentaire encore, mais antérieure, à l'alliance paradigmatique des douze tribus d'Israël pourtant en conflit permanent. C'est que, vu de ce point, le conflit entre identités ou intérêts divergents n'est pas un obstacle à l'universalisation, mais une sorte de « mal nécessaire» qui permet à chacun de garder, au sein du tout, sa précieuse spécificité. Cette petite « révolution copernicienne» devrait permettre aux organisations internationales de réimaginer la vision qu'elles ont d'elles-mêmes. 9

Plus que d'une incitation à la réforme, il s'agit d'une véritable prise de conscience d'une réalité globale enfin « comprise» - dans les deux sens du terme. Les droits de l'homme ne sont l'ensemble de l'humanité et non Y compris par son propre groupe que cette totalité soit elle-même la composent, fonde de façon définitive et nette ce que d'autres appellent le « devoir d'ingérence ». La réunification de l'humanité comporte une autre conséquence: sa pacification. Or, dans cette perspective, la mise en œuvre des droits de l'homme pourrait être considérée comme une technique quasi infaillible de résolution pacifique des conflits, tant à l'intérieur d'un Etat qu'entre Etats. La planète Terre ne serait ainsi qu'un organisme dont chaque cellule serait à la fois autonome et associée, indépendante et dépendante, libre et liée, responsable et déterminée. Lorsque cet organisme est malade, la solution n'est pas chirurgicale (l'ablation généralisée définit ici le nazisme comme auto-mutilation de l'homme par l'homme), mais elle est en quelque sorte «psychosomatique », car c'est l'ensemble des cellules qui, par un effort nouveau, doivent concourir à la guérison de leurs congénères malades. Le développement humain ne serait donc que la maîtrise par I'homme de son propre destin, la possibilité enfin advenue de faire coïncider ce qu'il désire et ce qui lui est nécessaire. C'est à la compréhension de cette vérité aujourd'hui essentielle que nous conduit ce travail exemplaire. Mais globalité ne signifie pas fusion. possibles que si l'individu est protégé par écrasé, intégré, comme il l'a toujours été (survivance de l'excision par exemple). Et respectueuse de chacune des parties qui

Marc AGI Docteur d'Etat en sciences humaines Membre de la Commission nationale consultative des droits de l'homme Membre de la Commission nationale française pour l'UNESCO Directeur Général de la Fondation de l'Arche de la Fraternité.

10

CHAPITRE

1

INTRODUCTION

À L'ESPRIT

ONUSIEN

Toute nouvelle manière de concevoir le monde et la place de l'homme dans le monde entraîne un changement si profond dans les fondements et les attitudes d'une société qu'il peut donner lieu à une autre civilisation. En 1945, la création de l'Organisation des Nations Unies, annoncée par la Conférence de San Francisco le 26 juin, devenait effective le 24 octobre. Un autre chapitre de l'histoire commençait. Encadrant les premières utilisations de l'arme nucléaire, la naissance de l'ONU accompagnait l'entrée de l'humanité dans une nouvelle civilisation dont les assises reposeraient sur le nouveau paradigmel qui, né au début du XXe siècle, rompait avec la vision fixiste de l'univers et la logique élémentaliste d'Aristote. L'Organisation des Nations Unies et sa création n'ont été étudiées que du point de vue politico-juridique, ou encore historico-événementiel, ou même encore du point de vue de la psychologie des trois grands personnages politiques (Roosevelt, Churchill et Staline) qui ont présidé à sa création officielle. Cette vision réductionniste - et donc restrictive - est insuffisante pour rendre compte du phénomène culturel unique que la création de l'ONU représente dans toute l'histoire de l'humanité. D'autre part, bien que l'anthropologie et, en particulier, l'Ecole culturaliste aient alors joué un rôle important, leur apport a plus ou moins sombré dans l'oubli. A ce jour, d'ailleurs, l'ONU n'a pas encore été le sujet d'une étude anthropologique. Ce travail est donc le premier du genre. S'il est vrai que "L'ethnologue bien entraîné est d'abord un homme qui voit ce que les autres ne voient pas, tout simplement parce qu'il a appris à regarder"2, cela ne suffit pas pour comprendre le phénomène si complexe qu'est le système onusien. Une immersion, voire une dépendance totales de ce milieu sur une longue période ininterrompue sont nécessaires. Le travail qui s'y effectue et les événements auxquels il faut y faire face ne suivent pas forcément le rythme de ceux qui se déroulent là où l'on se trouve. La distance se calcule en fuseaux horaires et, à l'échelle planétaire, le pire et le meilleur peuvent se produire de manière simultanée. Du grec paradigma, modèle, ce mot est couramment utilisé aujourd'hui pour
désigner un cadre de pensée, une manière de comprendre et d'expliquer certains aspects de

la réalité, ou encore ce que l'on entend par le terme allemand weltanschauung. L'expression « changement de paradigme », ou paradigm shift en anglais, introduite par Thomas Kuhn dans les milieux scientifiques anglophones est restée limitée, jusque très récemmment en France, aux sciences de la nature. 2 PAQUES,V. "A quoi se111'ethnologie ?" Revue des Sciences sociales de la France de ['Est, N°l,Strasbourg, 1972 : 129. 11

INTRODUCTION

À L'ESPRIT

ONUSIEN

Au cours des quelque douze années, pendant lesquelles j'ai travaillé au sein du système onusien (à Genève, New York, Copenhague et Rome), j'ai souvent pensé à cette chance extraordinaire que j'avais de me trouver sur un terrain encore vierge de toute étude anthropologique, au même titre que si j'étudiais une lointaine tribu jusqu'alors négligée par mes collègues. Une différence existait cependant, et non des moindres. Ce terrain représentait un échantillon assez complet de toutes les nations du monde. J'avais donc sous les yeux une tribu extrêmement particulière qui me permettait, sans doute mieux qu'ailleurs, de vérifier que "l'anthropologie se définit par cette « distanciation» qui caractérise le contact entre représentants de cultures très différentes. L'anthropologue est l'astronome des sciences sociales: il est chargé de découvrir un sens à des configurations très différentes, par leur ordre de grandeur et leur éloignement, de celles qui avoisinent immédiatement l'observateur" 3. Garder cette distanciation n'était pas toujours facile. En effet. s'il est vrai que l'on connaît d'autant mieux un groupe que l'on en partage les tâches en travaillant de concert avec lui, il est également exact que plus l'on a le nez sur son travan4, moins il devient facile de conserver ce regard d'astronome mais, en revanche, plus l'on apprend sur le phénomène observé ainsi de manière participative. La leçon donnée par l'anthropologie aux autres sciences sociales et humaines, est que rien ne remplace l'expérience du terrain basée sur l'observation participante, ou encore, selon une expression courante dans le milieu onusien, que cien ne peut remplacer le fait de « vivre dans le sérail» pour en connaître non les mille et un secrets mais, plus modestement, la sémantique. A la différence de certains érudits et «exégètes» de l'ONU qui font leurs délices de ses innombrables réunions internationales et publications, j'ai pu réaliser par l'expérience vécue au quotidien pendant toutes ces années qu'en fait, ce «théâtre », comme certains se plaisent à le désigner, constitue un formidable lieu de rencontre entre deux manières de penser, et donc entre deux civilisations - celle de la Modernité héritée du XVIIe siècle et cette autre Renaissance dans laquelle nous entrons à pas d'autant plus grands que le rationalisme classique ne suffit plus pour faire face à la complexité de nos problèmes actuels. Alors que les vieilles manières de penser héritées de la logique aristotélicienne ne peuvent gérer les différences qu'en termes d'affrontement, la logique des relations, celle du nouveau paradigme, permet de tisser la trame d'un dialogue pacificateur basé sur la réalité vivante et non plus en fonction d'idéologies abstraites.

3 4

LEVI-STRAUSS, CI. Anthropologie structurale, Plon, Paris, 1958 : 415. Dont les matériaux sont, à l'OMS, constitués par la souffrance, la misère, la mort et, parfois néanmoins, tous les espoirs de l'humanité. 12

INTRODUCfION

À L'ESPRIT

ONUSIEN

Au regard de 1.'anthropologue, de même que les sociétés traditionnelles reposent sur un mythe fondateur qui justifie leur cosmologie spécifique, le système onusien constitue le point de départ d'une manière de concevoir le monde qui plonge ses racines dans le «nouvel esprit scientifique », selon l'heureuse expression de Gaston Bachelard5. Certes, de même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, une nouvelle vision du monde ne suffit pas pour que surgisse de toutes pièces une autre civilisation. Le changement des attitudes d'une société ne devient possible que lorsque les hommes prennent conscience qu'il devient la seule manière d'organiser leur survie. Il aura fallu un demi-siècle et une crise globale encore jamais vue pour que la weltanschauung issue du nouveau paradigme se popularise et commence à modifier nos habitudes. Dans le second chapitre, nous verrons que la révolution scientifique, dont les racines plongent dans le romantisme naturaliste et qui prit place au début du XXe siècle en Europe du Nord, a généré une nouvelle manière de concevoir le monde et d'en gérer les affaires. Tandis que le paradigme mécaniste hérité de la Renaissance ne suffisait plus pour répondre à la mondialisation des problèmes, les concepts proposés par le nouveau paradigme permettaient de trouver des solutions satisfaisantes. Le «changement de paradigme »6 s'est tout d'abord opéré dans les sciences exactes, notamment grâce aux travaux de Cantor, de Becquerel et des Curie, de Vernadsky et Teilhard de Chardin, Einstein ainsi que de Korzybski et von Bertalanffy. Dès les années 1920, Malinowski voulut intégrer aux sciences sociales et humaines l'approche dynamique de la vie qui caractérise cette nouvelle conception de la vie. Ainsi, l'anthropologie sociale, dont il est le fondateur, a permis de passer, en quelques générations, de la vision matérialiste et réductionniste de l' homme-machine proposée par Descartes au concept de l' homme total, annoncé par Marcel Mauss: un homme multidimensionnel conçu en interaction avec la nature et non plus séparé d'elle. Pendant la Seconde Guerre, les Etats-Unis mobilisèrent leurs meilleurs chercheurs afin d'assurer la suprématie technique qui permettrait aux Alliés d'écraser les puissances de l'Axe. De science « pure », le nouveau paradigme trouvait alors ses premières applications pratiques aussi bien dans les sciences exactes que dans les sciences humaines. Occupée par les nazis, la France ne put participer à cette révolution scientifique qui devait bientÔt non seulement bouleverser les manières de penser classiquement établies en Occident, mais
"Nous fixerions très exactement l'ère du nouvel esprit scientifique en 1905, au moment où la relativité einsteinienne vient déformer des concepts primordiaux que l'on croyait à jamais immobiles." - BACHELARD, G. La formation de l'esprit scientifique. - Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective. Vein, Paris, 1960 : 7. 6 KUHN, T. The Structure ofScientific Revolutions, 1962. 13 5

INTRODUCfION

À L'ESPRIT

ONUSIEN

encore entraîner une autre façon de gérer les affaires du monde. A une conception très abstraite et souvent très idéologique de la société succédait la grille de lecture biodynamique qu'en proposait l'Ecole culturaliste. Très contestée par les tenants du courant qui caractérise le scientisme rationaliste du XIXe siècle, la théorie scientifique de la culture a souvent été mal comprise en France. Le second chapitre propose donc également de la revisiter aux lumières des processus de pensée que le nouveau paradigme implique. Dénuée de toute idéologie, à l'égal de la physique et de la biologie, cette théorie a permis de dépasser le « comment» phénoménologique qui caractérisait l'approche descriptive et souvent spéculative des sciences humaines - de l'ethnographie à l'histoire. En orientant la recherche vers le

« pourquoi» organique de la diversité culturelle, l'anthropologie est devenue une science à part entière. La théorie des besoins essentiels, centrée sur ses aspects pratiques, a permis de susciter ensuite des solutions concrètes pour construire une paix durable.

Le troisième chapitre permet de découvrir que l'anthropologie sociale n'a pas manqué son rendez-vous avec l'histoire. Roosevelt et Churchill, convaincus de la nécessité de doter l'humanité d'une nouvelle institution internationale, décidèrent d'unir les efforts de leurs chercheurs. Dès 1942, Malinowski quitta la London School of Economics - où, depuis 1924, il avait formé de nombreux cadres britanniques - pour multiplier les conférences dans les plus grandes universités américaines. La plupart des anthropologues disponibles sur le sol américain furent alors mobilisés. Certains furent employés à des fins stratégiques, d'autres eurent pour mission d'assurer que l'institution qui remplacerait la Société des Nations réponde de manière fonctionnelle - et donc à long terme - aux propriétés générales qui caractérisent la vie et l'évolution des sociétés. C'est en large partie grâce à la réflexion suscitée par la théorie de Malinowski que la Charte de l'ONU put être élaborée de façon à garantir la création d' "organes subsidiaires qui se révèleraient nécessaires"7 et demeurer, depuis 1945, "la conscience vigilante de la Communauté internationale ,,8. Définissant la culture comme la manière dont une commnauté humaine répond à ses besoins essentiels en interaction constante avec son environnement, sa méthode permit de structurer la nouvelle institution internationale9 en un système complexe capable de fixer des missions
7
8

Charte des Nations Unies, article 7, paragraphe 2.

COT, J.-P. & PELLET, A. La Charte de l'ONU. - Commentaire article par article. EconomicaIBruylant, ParislBruxelles, 1985: ix. 9 Le Pacte de la Société des Nations (article 2) indiquait simplement que l'action de la SDN serait conduite par son Assemblée et son Conseil, soutenus par un Secrétariat permanent. Il n'est pas étonnant qu'elle fûsse très limitée, puis inadéquate.

14

INTRODUCTION

À>L'ESPRIT

ONUSIEN

précises à des organes spécialisés en fonction des nouveaux besoins de l'humanitéIO qui ne manqueraient pas de se faire jour. La formulation de la Charte des Nations Unies a été conçue dans cette perspective bien précise, jouant, au regard de l'anthropologue, un rôle semblable à celui des mythes fondateurs destinés à perpétuer le souvenir du courage avec lequel leurs héros cvilisateurs posent de nouvelles bases normatives, Au cours du quatrième chapitre, l'on découvrira que l'UNESCO, par le canal de l'anthropologie sociale, facilita le passage du nouveau paradigme des sciences exactes aux sciences sociales, puis à la sphère politique. l'ai eu la chance de découvrir dans les archives de l'UNESCO des documents inédits et pu ainsi mettre à jour le « chaînon manquant» entre le projet civilisateur de l'ONU (qui, somme toute, n'était encore exprimé que de manière implicite dans sa Charte et dans la Constitution de ses diverses agences) et sa mise en œuvre. Les noms de grands chercheurs de cette époque tourmentée mais pleine d'espoirs - Joseph Needhamll, Alfred Métraux, Melville Herkovits - voisinent avec ceux de personnages moins connus, mais dont le courage et la ténacité ont permis de faire d'un projet-pilote d'éducation de base en Haïti le premier véritable projet d'anthropologie appliquée et de technologie appropriée mis en œuvre par les Nations Unies. C'est à partir de ce projet, mis en œuvre en 1947, autour duquel s'articule également ce qui constitue la première expérience de coopération inter-agences, que l'idée moderniste uniformisatrice et quantitative du « progrès» cédera progressivement le pas
au concept normatif de « développement humain et durable », aujourd'hui

traduit "en une pluraUté de solutions locales, propres' à chaque écosystème, à chaque contexte culturel, à chaque site"12. A sa suite, et c'est le sujet du cinquième chapitre, la première définition universelle de la santé, donnée par l'OMS en 1948, année de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, offrit à l'humanité contemporaine une nouvelle définition universelle de l'être humain, enfin compris dans sa multidimensionalité. Ce fait n'avait encore jamais été souligné, bien qu'il ait permis de comprendre l'étroite interdépendance qui relie la culture et la santé. Le succès de l'expérience-pilote, mis en œuvre en Haïti dès 1947, incita le premier Directeur Général Adjoint de l'OMS, un médecin français, à
L'ONU a lancé ainsi en juillet 1995 un «Programme commun des Nations Uni~s sur le SIDA» réunissant la Banque mondiale, le FNUAP, l'OMS, le PNUD, l'UNESCO et l'UNICEF afin que toutes les répercussions de l'épidémie du VIWSIDA soient traitées. Il Retiré de ses fonctions de Directeur du Secteur Sciences de l'UNESCO, Joseph Needham est devenu président du Centre Teilhard de Chardin, à Londres (The Teilhard Centre for the Future of Man, 23 Kensington Square, London W8 5HN), dont Margaret Mead fut vice-présidente jusqu'à son décès. 12 SACHS, I. L' Ecodéveloppement. Stratégies de transition vers le XXle siècle, Syros, Paris, 1993: 31. 15 10

INTRODUCfION

À L'ESPRIT

ONUSIEN

à mieux afin d'harmoniser (et non d'uniformiser) les médecines traditionnelles et la médecine moderne. Harmoniser les savoirs au lieu d'imposer une vision uniformatrice du progrès permit finalement d'intégrer à la recherche biomédicale l'un des principes fondamentaux du nouveau paradigme: la santé des humains, en interaction constante avec leur environnement, dépend pour une large part du respect des équilibres naturels.

demander

à l'africaniste

Jean-Paul

Lebeuf,

une étude visant

comprendre les besoins sanitaires des « sociétés sans machinisme»

Quelque trente ans plus tard, cette approche globale de l'être humain a permis de lancer le concept d'un développement axé sur la satisfaction des besoins essentiels - d'abord en 1976, lors de la Conférence mondiale de l'emploi organisée par le B.I.T., puis en 1978, conj.ointement par l'OMS et l'UNICEF qui en firent une véritable stratégie de prévention sanitaire. Dès lors, la technologie appropriée devint le moyen privilégié de renforcer la qualité de la vie des plus démunis. Ainsi, le dogme de la Modernité selon lequel seul le progrès technico-économique contribuerait au b.onheur de l'homme commença de perdre du terrain. Prévoyant, il y a vingt ans déjà, la montée du chômage et l'accroissement de la pauvreté dans le monde, les institutions spécialisées de l'ONU lancèrent ce cri d'alarme à leurs étatsmembres: "la priorité est de garantir des moyens d'existence durables dans différents environnements et cultures, à commencer par la nourriture"13. En ne considérant plus le travail seulement sous l'angle des activités rémunérées, mais, suivant sa définiti.on fixée par l'anthropologie, comme l'ensemble des activités visant à satisfaire en priorité les besoins essentiels, l'ONU permit non seulement d'établir une distincti.on fondamentale entre travail et emploi, mais encore de revaloriser les tâches les plus humbles et d'accorder dans les décisions politiques l'importance qui revient au travail de catégories de populati.ons jusqu'alors ol:lbliées des études socio-économiques. L'anthropologie culturelle eut donc de nouveau son mot à dire en justifiant scientifiquement la place occupée par les enfants, les anciens et les handicapésl4, ainsi que le rôle important des femmes dans les activités et l'économie. Elle permit de concevoir de manière plus équitable et plus globale la dynamique sociale et culturelle des nations. L'ONU put ainsi inviter la communauté
SACHS, I. Op. cit., 1993 : 31. Marginalisés à l'extrême jusqu'à la Sec.onde Guerre, les handicapés .ont ainsi pu retr.ouver leur dignité et commencer à bénéficier de programmes de sains et d'éducatian adaptés à leur candition. Dans les pays en dévelappement, il existe aujaurd'hui environ 200 millians de persannes handicapées paur lesquels l'OMS et le PNUD .ont entrepris de lancer un programme de réhabilitatian basé sur les approches de la technalagie appropriée. - HELANDER, E. Prejudice and dignity. An introduction to CommunityBased Rehabilitation, PNUD/Pragramme internatianal paur les Personnes handicapées, New Yark, 1992: 4-7. 13 14

16

INTRODUCfION

À L'ESPRIT

ONUSIEN

internationale à reconnaître la contribution et les droits de ces catégories jusqu'alors oubliées des PNB. Leurs .droits étant reconnus, elles purent être mieux soutenues, notamment grâce à une nouvelle agence spécialisée des Nations Unies créée tout expressément à Rome, en 1977 : le Fond International de Développement Agricole (FIDA). Les résultats de la réflexion et des travaux qui se sont élaborés dans le système onusien ont souvent précédé, au moins d'une génération, les courants d'idées qui, depuis la Seconde Guerre ont modifié notre vision du monde et nos mœurs. Une approche anthropologique de ce système m'a paru d'autant plus urgente que, peu d'attention lui ayant été accordée en tant que phénomène unique dans l'histoire des hommes, le sens donné à son projet originel me semblait se perdre sous les polémiques dont l'ONU ne cesse d'être l'objet. Sa contribution à la formation de nouvelles normes, leur impact sur la conscience à la. fois individuelle et collective m'ont incitée à me lancer dans cette recherche15 dont le présent ouvrage ne constitue qu'un
«

abrégé».

Presque toujours en crise depuis sa création, te système des Nations Unies serait':il "seulement chargé de répondre à un rêve"16, selon une formule quelque peu ironique? Si tel était le cas, les fondateurs de l'ONU auraient-ils investi autant de moyens pour concevoir un système aussi complexe et dont il nous est aujourd'hui bien difficile de nous passer? Auraient-ils mobilisé, en pleine guerre, une telle armada de scientifiques pour l'élaborer? Si l'on admet, avec C.G. Jung, qu'une société sans rêve est une société sans avenir, l'ONU répond effectivement à un rêve. De même qu'en 1551, le roman de Thomas More, Utopia, proposait un nouvel imaginaire politique, la Charte de l'ONU proposait une réorganisation idéale de la communauté internationale parvenue au seuil d'une seconde Renaissance mais, cette fois, en lui en donnant les moyens. Encore utopie à la fin de la Seconde Guerre, l'ONU n'en a pas moins permis à l'humanité de devenir, en un demi-siècle, un tout relativement cohérent, à peu près conscient de son unité d'espèce et des limites imposées par la nature même de son habitat commun: la planète Terre. Un tel projet est unique dans toute t'histoire: l'ONU est la première . tentative faite par l'humanité pour maîtriser son destin en commun. A la suite de Pasteur qui pensait que "la fermentation, c'est la vie", la pensée scientifique contemporaine affirme que, sans être un grand désordre, la vie est un phénomène extrêmement complexe où l'incertitude occupe une place importante et dont la diversité constitue le garant de notre survie à tous.
Elle a constitué le sujet de ma thèse de doctorat sous le titre "Les Nations Unies et l'anthropologie appliquée: un projet de civilisation", 650 pages, soutenue à l'Université des Sciences humaines de Strasbourg en octobre 1994. 16. BERTRAND, M. L'ONU, La Découverte, Paris, 1994: 6. 17 15

INTRODUCTION

À L'ESPRIT ONUSIEN

C'est très précisément pour s'ériger contre 1'« ordre mondial» - et donc contre l'uniformisation que le totalitarisme nazi voulait faire régner sur notre planète - que l'Organisation des Nations Unies a été créée, L'ONU a permis d'enseigner aux jeunes générations la nouvelle logique selon laquelle l'universel et le particulier ne sont pas antinomiques, mais complémentaires. Depuis un demi-siècle, l'équivalent de deux ou trois générations, le travail effectué par le système onusien a permis d'intégrer progressivement cette logique des relations vivantes aux nouvelles législations nationales et internationales (ce qui ne signifie pas pour autant sa mise en pratique). Les efforts de l'ONU pour harmoniser la culture de très anciennes civilisations avec la culture scientifique la plus récente se sont basés sur cette logique de la vie qui leur est commune à travers l'espace et le temps. Si cette démarche demeure encore incomprise aujourd'hui par ceux qui voudraient que le monde ne change pas, c'est parce que, selon la vieille logique aristotélicienne demeurée leur seule référence, le passé détermine immuablement le futur. Or, depuis le début de notre siècle, Einstein nous a raconté une autre histoire de pu commencer de modifier notre perception du monde. "En histoire des sciences, le progrès linéaire n'existe pas, car les progrès se font par paliers séparés par des discontinuités qui sont des sauts qualitatifs" 17. De même, les récents événements qui ont pris place de Berlin à Vladivostok, ou encore dans cette Chine toujours officiellement communiste, mais installée avec vigueur dans l'économie de marché et le boursicottage, nous invitent à reconnaI"treque l'histoire des humains procède de la même façon. Contrairement à bien des idées reçues aujourd'hui, cette institution est loin d'être réduite à quelques bataillons de Casques Bleus plus ou moins impuissants devant la furie bestiale et sanguinaire qui, de nouveau, s'abat un peu partout dans le monde. En s'appuyant sur les études comparatives de civilisations très différentes que l'on doit à l'anthropologie culturelle, le système des Nations Unies a permis à la communauté internationale de passer de l'ethnocentrisme eurocentré de la Modernité à une vision oil toutes les cultures sont comprises comme des phénomènes biodynamiques, capables de s'enrichir synergétiquement les uns les autres et qu'il importe de protéger au même titre que la biodiversité. L'une des critiques les plus courantes contre l'ONU consiste à lui reprocher son "verbalisme, c'est-à-dire la souscription officielle à de grands principes moraux pour satisfaire l'opinion, mais sans les accompagner de mesures permettant d'en contrôler l'application" 18. C'est là ignorer que l'ONU n'est que le miroir des décisions prises par la quasi totalité des Etats
17 18 Entretien de recherche avec le Dr André Prost, OMS, Genève, juillet 1992. BERTRAND, M. Op. cit., 1994: 14.

l'univers

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et donc de nous-mêmes.

Grâce à l'ONU,

la notion de relativité

a

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existant à ce jour et ne fait donc que refléter leur volonté politique. Les

institutions, à commencer par le système onusien qui n'a aucun pouvoir décisionnaire, sont surtout ce qu'en font les hommes.
L'un des grands obstacles à toute innovation
est une de taille dans l'histoire de l'évolution

- et le système onusien en de l'humanité est le manque

de circulation d'informations correctes la concernant. Une institution aussi complexe et aussi dépendante de la volonté politique de ses membres que l'est le système des Nations Unies ne peut parler pour elle-même. Elle ne constitue pas un pouvoir supra-national. Bien que trop souvent qualifiée de bureaucratie, l'ONU a toujours compté parmi son personnel des pionniers qui. capables de prendre le risque novateur, ne sont pas sans évoquer ces lointains Chevaliers de la Table ronde que Marcel Mauss appelait de ces vœux pour construire l'avenir: "C'est ainsi que demain, dans notre monde dit civilisé, les classes et les nations et aussi les individus, doivent savoir « s'opposer sans se massacrer et se donner sans se sacrifier les uns aux autres »", car "c'est là un des secrets permanents de leur sagesse et de leur
solidarité" 19.

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Bien qu'en 1985, la nouvelle politique internationale lancée par l'ONU depuis sa création ait frôlé le gouffre, l'on ne peut parler d'échec. Les «effets Reagan» (1980-1985), en entraînant la hausse des dépenses militaires des Etats-Unis, furent alors suivis d'une réduction des dépenses nationales à vocation sociale et culturelle, ainsi que des crédits alloués aux institutions humanistes et à leurs causes humanitaires. L'ONU et ses activités de développement furent alors frappées d'une paralysie dont on pouvait se demander si le système s'en remettrait. Depuis sa création, le système onusien n'en est pas moins demeuré le vecteur de nombreuses innovations sociales et culturelles qui, parfois à pas accélérés, ont marqué l'évolution du monde contemporain. Il a permis d'améliorer considérablement la santé des hommes et notamment, pour la première fois dans l'histoire, d'éradiquer une maladie redoutable, la variole (1978). On lui doit d'avoir lancé la création de Ministères de l'Alphabétisation, ceux de l'Environnement, ou encore de la Condition des Femmes. L'ONU a permis également de lancer un concept tout à fait nouveau: celui de « patrimoine commun de l'humanité ». La notion de res communis trouve son origine dans la Déclaration des principes régissant le fond des mers et des océans adoptée par l'ONU en décembre 1970. Outre ses implications juridiques et politiques, ce concept repose sur la solidarité qui unit entre elles les différentes générations. Il est porteur d'une "idée fondamentale: ceux qui vivent aujourd'hui ne sont qu'un élément d'une chaîne qui ne doit pas
19

MAUSS, M. Sociologie et Anthropologie, P.U.F., Paris, 1960 : 278-279.

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INTRODucrION

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être interrompue "'l.U,En faisant, pour la première fois, de l'humanité tout entière un sujet de droit, cette notion renvoie le philosophe (qui, me semble-til, veille dans le for intérieur de tout anthropologue) à cette question lancinante: l'humanité dans son ensemble serait-elle en train de devenir consciente d'elle-même, de devenir « adulte » ? La gestion de ce patrimoine qui va de l'infiniment grand (les conquêtes spatiales, à commencer par la Lune) à l'infiniment petit (le patrimoine génétique des espèces terriennes vivantes, dont notre propre ADN) est un problème que l'anthropologie culturelle peut sans doute se permettre d'aborder avec une certaine sérénité. La maturité de ses connaissances des adaptations humaines à l'environnement, ainsi que son expérience de la dynamique bioculturelle et de l'organisation des sociétés lui permettent aujourd'hui de développer ses activités en une nouvelle branche: l'écologie humaine. Cette application encore très récente de l'anthropologie pourrait contri buer à l' él aboration des stratégies d'adaptation aux nouvelles conditions de vie qui apparaissent maintenant sur notre planète. Tel était, d'ailleurs, le but du Premier Colloque international organisé à l'UNESCO sur la planétique (1991) pour répondre à ce cri d'alarme lancé par l'ONU en 1989 : "Un défi majeur consiste à développer les capacités intellectuelles qui, dans tous les pays, permettront de faire face aux problèmes soulevés par le changement climatique à l'échelle planétaire,,21. Aujourd'hui, la communication instantanée que permet l'électronique rend plus acceptable à tous l'idée d'une « gouvernance planétaire» dont "Penser globalement Agir localement,,22 seraient les maîtres-mots. On peut en retrouver l'esprit dans nombre de sociétés qui n'ont pas perdu le sens du sacré - à savoir une vision holistique de la vie et de l'univers où l'homme, libéré de son orgueil faustien, ne se conçoit plus comme séparé de la nature et supérieur à elle, mais son humble partenaire. Pris dans le feu de l'action, accaparés par la reconstruction du monde détruit par la Seconde Guerre, puis par la décolonisation et, enfin, par la complexité croissante des problèmes posés par un monde devenu effectivement interdépendant, les personnels de l'ONU n'ont pas tenu le livre de bord qui pourrait nous livrer ce qui constitue notre épopée à tous. Ce sont donc les morceaux d'un gigantesque puzzle qu'il a fallu rassembler ici afin de découvrir où, quand, comment et pourquoi l'anthropologie culturelle a commencé d'être utilisée de manière pratique dans le système onusien.
KISS, A.-Ch., La notion de patrimoine commun de l'humanité. Académie de Droit international, Nijhf, La Haye, 1983: 113. 21. a.M.M., Fact Sheet N°4, Genève, août 1989. 22 Slogan de la 1ère Conférence internationale sur l'Environnement, Stokholm, 1972. 20 20

INTRODUCfION

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ONUSIEN

J'espère qu'à sa modeste façon, cet ouvrage permettra de comprendre comment et, surtout, « pourquoi» l'accumulation des connaissances demeure insuffisante si l'on n'intégre pas la manière de penser qu'en Occident, nous devons à la fois au nouvel esprit scientifique et à des cultures autrefois jugées « primitives »et « exotiques» - ce qui revient à intégrer de nouvelles capacités intellectuelles. En favorisant la coexistence de cultures différentes, l'échange des idées, des expériences et même des rêves, l'ONU a permis à l'anthropologie culturelle de "démontrer à quoi elle sert,,23. Première institution à avoir encouragé dans le monde la. recherche et la gestion interdisciplinaires, l'ONU s'est directement inspirée de l'anthropologie culturelle et de ses applications pour prôner et mettre en place, depuis un demi-siècle, des politiques visant à un développement humain et durable. Le regroupement d'informations nécessaires pour argumenter ce vaste sujet présente inévitablement des lacunes et des raccourcis pour parvenir à une synthèse relativement claire. D'autre part, trop d'abondance peut nuire et j'ai éprouvé parfois certaines difficultés à élaguer et ne conserver que l'indispensable pour architecturer mon propos. Certains chevauchements donneront peut-être l'impression de répétitions. Mais ils sont inévitables, car ils permettent de mieux situer les interactions entre, d'une part, la recherche de l'Ecole culturaliste anglo-saxonne, d'autre part, l'action conduite par l'ONU pour le développement et, enfin, divers événements, scientifiques et politiques, qui ont marqué un tournant si considérable pour I'humanité d'aujourd'hui que l'on est logiquement en droit de penser qu'une nouvelle civilisation est bel et bien en train de haître des cendres de celle qui semble mourir sous nos yeux ou, du moins, de celle dont les institutions ne cessent chaque jour de montrer leurs insuffisances. Comment, d'ailleurs, pourrait-il en être autrement puisque nous vivons sur des institutions dont les structures - et les concepts à partir desquels ces structures ont été établies - datent pour la plupart d'une époque où la mécanisation commençait à peine de bouleverser les mœurs et les croyances de nos ancêtres - avec moins d'impact peut-être que ne le font aujourd'hui l'électronique, le nucléaire et l'exploration spatiale.

"Nous ne pouvons jamais être sûrs d'avoir atteint le sens et la fonction d'une institution si nous ne sommes pas en mesure de revivre son incidence sur une conscience individuelle ", a remarqué Claude Lévi~Strauss24. Les années que j'ai vécues au sein de cette tribu onusienne, si attachante et bigarrée, ont marqué de manière indélébile ma conscience.
"Hélas, écrivit Lévi-Strauss, l'anthropologie réclamerait vainement une reconnaissance que ses conquêtes théoriques devraient suffir à lui valoir si, dans le monde m.alade et anxieux qui est le nôtre, elle ne s'employait pas aussi à démontrer à quoi elle sert.". - LEVI-STRAUSS, CI. Op. cit., 1958: 418. 24 LEVI-STRAUSS, CI. "Introduction" - MAUSS, M. Op. cit., 1960: XXVI. 23

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Je laisse à ceux qui liront cet ouvrage le soin de me dire si son incidence leur aura permis. de mieux comprendre la mission et le sens originels de l'Organisation des Nations Unies, d'y voir autre chose qu'une « bureaucratie tentaculaire» - d'y lire une saga qui n'est pas sans évoquer les lointaines épopées d'antiques héros dont l'opiniâtreté et le courage finirent par avoir raison des plus terrifiantes épreuves, puis fondèrent une nouvelle civilisation. Toute imparfaite que soit l'institution onusienne, j'ai eu la chance d'y vivre et d'y travailler avec des hommes et des femmes qui, ayant la volonté de nous faire tous progresser, ont donné force et raison au rêve alors un peu fou de bon nombre de ceux qui, comme moi, avaient vingt ans dans les années 196025 : voir se « civiliser» notre entrée dans l'ère atomique et spatiale et mettre au pouvoir l'imagination écologique26 nécessaire pour essayer de garantir à tous une certaine qualité de vie, c'est-à-dire des moyens d'existence durables. Le sens et la mission civilisatrice dont l'ONU a été implicitement chargée me paraissent avoir une incidence incontestable sur la conscience des femmes et des hommes qui, depuis un demi-siècle, s'efforcent de faire de notre minuscule planète bleue un havre de paix.

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25

En lisant Tristes Tropiques, de Lévi-Strauss, lorsque j'étais une toute jeune institutrice dans un pensionnat des Alpes suisses. 26. Selon la belle expression d'Ignacy Sachs, conseiller spécial auprès de Maurice Strong, Secrétaire Général de la Conférence de Rio en 1992. 22

CHAPITRE 2

LE NOUVEL

ESPRIT SCŒNTIFIQUE Er L'ANTHROPOLOGŒ SOCIALE

Le nouvel esprit scientifique plonge ses racines dans le naturalisme, courant précurseur du romantisme qui, tous deux, cherchèrent à mettre fin au divorce entre l'homme et la nature établi par le rationalisme soucieux de défendre le libre-arbitre de l'homme face à l'obscurantisme. La manière de penser du rationalisme procède par exclusion, sur le mode de la logique aristotélicienne. Le souci de rigueur avec lequel les rationalistes ont appliqué cette logique abstraite les a conduits à accorder une importance excessive à la connaissance purement quantitative et leur adhésion à des hypothèses non vérifiées les a parfois entraînés vers de véritables aberrationsI. Ainsi, s'imaginer que le progrès technico-économique et la culture occidentale occupent le sommet de la ligne ascendante de l'histoire a entraîné une vision fausse de l'être humain et de la vie dans son ensemble dont les totalitarismes modernes, puis la crise environnementale globale ont mis en évidence les effets pervers. Le naturalisme s'est insurgé contre cette logique abstraite qui caractérise la Modernité. Dès 1735, Buffon avait condamné la classification de Linné2 qu'il jugeait trop systématique et peu conforme au foisonnement de la réalité vivante. Ce naturaliste français exposa, le premier, les méthodes de la science expérimentale, dans sa Rréface à la traduction qu'il avait faite de la Statique des végétaux de Hales3. Un peu plus tard, dans ses Etudes de la Nature (1784) et les Harmonies de la Nature (1796), Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) a mis en relief un principe de finalité dans l'organisation du monde sensible et, bien que très critiqué par les rationalistes, ce concept a néanmoins contribué à poser les bases de l'évolutionnisme. Son roman, Paul
"Ce ne sont pas les écrivains du XVIIIe siècle qui tombent dans ce travers des précisions intempestives. ce sont des sciences entières qui n'ont pas déterminé la portée l

de leurs concepts. "

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BACHELARD, G. La formation de l'esprit scientifique.

Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Vrin, Paris, 1960: 216. 2. Carl von Linné (1707-1778), naturaliste et médecin suédois, a organisé les végétaux en 24 classes fondées sur les caractères tirés du nombre et sur la disposition des étamines. Cette classification et celle qu'il avait également proposée du règne animal ont été entièrement abandonnées. Néanmoins, sa nomenclature binominale par genres et par espèces fait encore autorité. 3. Le chimiste et naturaliste anglais HaIes (1677-1761) introduisit l'observation expérimentale, notamment en mesurant la pression sanguine et en étudiant la montée de la sève dans les plantes. 23