Anthropologie du racisme

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Rien ne paraît plus urgent que d'analyser le "matériau" à partir duquel s'élaborent les mythes racistes. Le racisme, c'est aussi cet Autre mythifié, déformé et sali, renvoyé à son animalité de bête immonde. C'est une des idées maîtresses de cet ouvrage, que l'on discerne chez les auteurs antiques, les clercs médiévaux, les beaux esprits de la Renaissance, les explorateurs et bientôt chez les ethnologues et les scientifiques. Décrire la configuration de cet Autre fantasmé à travers les différentes périodes de l'Histoire, voici le programme de cet ouvrage.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
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EAN13 : 9782336275611
Nombre de pages : 259
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Anthropologie du racismesite: \vww.1ibrairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo. fr
e.mail: harmattanl@wanadoo.fr
(g L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-9509-9
EAN : 9782747595094Xavier Yvanoff
Anthropologie du racisme
Essai sur la genèse des mythes racistes
L' Harmattan
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina FasoL'Harmattan Hongrie
Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96Konyvesbolt
; BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260Adm.
Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa - RDC ITALIE Ouagadougou 121053 BudapestCollection Racisme et eugénisme
Dirigée par Michel Prum
La collection "Racisme et eugénisme" se propose d'éditer des
textes étudiant les discours et les pratiques d'exclusion, de
ségrégation et de domination dont le corps humain est le point
d'ancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur
le racisme et l'eugénisme mais aussi sur les enjeux bioéthiques
de la génétique. Elle s'intéresse à toutes les tentatives qui visent
à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et
d'oppression. La collection entend aussi comparer ces
phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires
culturelles, en particulier l'aire anglophone et l'aire
francophone. Tout en mettant l'accent sur le contemporain, elle
n'exclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de
l'eugénisme.
Déjà parus:
Jean TOURNON et Ramon MAIZ (Sous la dir.), Ethnicisme et
Politique, 2005.
Michel PRUM (dir.), L'Un sans l'Autre, 2005.
Frédéric MONNEYRON, L'imaginaire racial, 2004.
Michel PRUM (dir.), Sang-impur, Autour de la «race»
(Grande-Bretagne, Canada, États-Unis), 2004.
Martine PIQUET, Australie plurielle, 2004.
Michel PRUM (dir.), Les Malvenus, Race et sexe dans le monde
anglophone, 2003.
Le Groupe de Recherche sur l'Eugénisme et le Racisme
(GRER) a précédemment publié, sous la direction de Michel
Prom, trois ouvrages aux éditions Syllepse:
Corps étrangers, Racisme et eugénisme dans le monde
anglophone, 2002
La Peau de l'Autre, 2001
Exclure au nom de la race, 2000Du même auteur
Mythes sur ['origine de ['homme, Errance, 1998.
La chair des anges, Seuil, 2002.
Histoire des revenants, Lacour-Rediviva, 2005.I ntrod uction
Le racisme porte une longue histoire derrière lui. Né de la
peur de l'autre saisi comme un ensemble de différences qui sont
autant d'aberrations, il ne saurait disparaître qu'au sein d'une
humanité prête à renier ses propres croyances et ses préjugés.
Au seuil de cet ouvrage que nous présentons comme une
analyse des mythes racistes, il est indispensable que nous nous
expliquions sur le titre que nous avons choisi. Plus qu'une
histoire du racisme, c'est la genèse des idées racistes qui va être
au centre de notre propos: tenter de comprendre de quelle
façon, mais surtout à partir de quoi se sont forgés les mythes
racistes. Le dossier est immense. Pour mener une telle
entreprise, nous ne pouvions faire autrement que de nous limiter
à en détacher quelques pages parmi les plus significatives. Mais
mieux encore, nous devions partir du principe que toute
croyance raciste ne repose que sur des mythes, un ensemble
d'apparences trompeuses que nos peurs ont tenté, au cours des
âges, de transformer en vérités indémontrables. Aussi bien,
c'est seulement en remontant à la source que nous pourrons
comprendre que ces mythes, devenus avec le temps des vérités,
n'étaient en fait que des mythes et se doivent d'être considérés
comme tels.
Il sera donc nécessaire, pour saisir la façon dont ces
mythes se sont élaborés au cours des siècles, de fouiller dans
l'imaginaire des peuples qui les ont produits. Car c'est bien ce
que nous tenterons de montrer tout au long de ces pages, le
racisme est avant toute chose et ne peut être qu'une production8
de l'imaginaire - un imaginaire destiné à être pris pour une
réalité - et c'est comme tel qu'il doit être analysé.
Autre point important, une telle analyse doit partir de
l'homme - de la corporéité fantasmée de l'autre, tel qu'il se
montre en tant qu'autre à travers ses différences déformées par
le mythe. Il faut tenter de saisir cet autre à travers cette
corporéité imaginaire, mythifiée, mais aussi à travers les mœurs
et les coutumes elles-mêmes fantasmées que nous lui prêtons.
Les mythes racistes se forgent essentiellement à partir de cette
double vision: celle du corps de l'autre, mythiquement
déformé, et de ses mœurs et coutumes également déformées.
L'autre devient alors une construction mythique à laquelle on
peut prêter toutes les attitudes, toutes les malformations
corporelles et les habitudes les plus sauvages et les plus
immondes, susceptibles d'inciter à la haine de cet autre, à sa
relégation au niveau de la bête, et donc propre à générer
l'élaboration de mythes racistes.
C'est donc socialement et corporellement - à deux
niveaux - qu'il faut saisir cet autre, en tant que construction à
la fois déformée, mythique et fantasmée. Le racisme existe
d'abord comme une peur de la corporéité de l'autre, plus
précisément, une peur du corps fantasmé de l'autre. Car cet
autre différent de nous nous apparaît d'abord à travers son
corps. Il est vu et c'est toujours cette vision qui est déformée,
par rapport à une schématique corporelle que nous avons
intériorisée en nous, et par rapport à notre propre corporéité que
nous avons tendance à considérer comme la idéale.
Dans cette étude attentive de l'autre, nous sommes à nous-
mêmes notre propre modèle corporel, le référentiel à partir
duquel tous les écarts de corporéité peuvent être notés. Tout
disparité est alors fichée comme une anormalité par rapport au
modèle. Traiter du racisme c'est donc discourir sur le corps de
l'autre, du corps différent de l'autre, montrer de quelle façon
« mythique» il est vu, appréhendé, déformé et sali. Nous
pourrions en dire autant des pratiques sociales. Tout ce qui
s'écarte de nos propres coutumes est vu à travers les lunettes
déformantes de nos peurs et de nos préjugés. Là encore
l'imaginaire viendra broder autour de quelques données mal
assimilées.
Tous les discours sur le racisme ne valent rien s'ils ne
mettent pas en exergue cet autre fantasmé, à travers sa9
corporéité et ses mœurs. Car cet autre est aussi un «autre»
social. Il provient toujours d'un lieu différent de cet autre lieu
d'où il est vu ou dans lequel il s'est immergé - autre au milieu
des autres ou autre au milieu des siens. C'est donc
corporellement et socialement qu'il faut appréhender le
racisme: corps et mœurs. Au sein du mythe raciste, il y a
toujours l'autre présenté comme une corporéité déchue ou
imparfaite dans un univers indompté, sauvage, et se livrant à
des pratiques qui tiennent plus de la bête que de l'homme. Ces
deux niveaux sont indissociables.
Mais par ailleurs, et il faut le noter d'emblée, le racisme
n'est pas le fait de quelques nations ou de quelques rêveurs à
cauchemars. Il est l'affaire de l'humanité entière. Tous
coupables. Il n'existe pas de peuple qui n'ait généré son propre
racisme, qui n'ait traduit en actes et en paroles les effets de sa
propre peur. Le juif a haï le chrétien, qui lui-même haïssait le
musulman, lequel haïssait le le juif et le noir et lequel
encore les haïssait tous. Aussi bien, il ne suffit pas d'examiner
la production des idées racistes sur l'aire européenne pour avoir
la prétention de comprendre de quelle façon se sont forgés les
mythes racistes. Notre démarche sera en fait assez proche du
Montesquieu des Lettres persanes, en présentant les mœurs des
Européens vus par des hommes d'une nation entièrement
différente. Ce point pris en considération, l'analyse du racisme
restera bien l'analyse de cette multitude d'autres vus eux-
mêmes par une quantité d'autres. Elle doit se faire là encore à
plusieurs niveaux. Toute nation - ensemble de corporéités et
de pratiques sociales - qui a eu la faculté de voir doit être
appréhendée à la fois à travers ce qu'elle a vu et à la fois de la
manière dont elle a été vue par une multitude d'autres nations.
Chaque vision de l'autre - à ce double niveau - doit entrer en
ligne de compte.
L'analyse du racisme exigera donc de créer un ensemble
de vis-à-vis entre les groupements humains - toujours à ce
double niveau - permettant de saisir le phénomène racisme
dans sa totalité, en englobant non seulement la totalité des
mythes et des croyances qui ont servi à son élaboration, mais
aussi en permettant de dégager l'éventail de pratiques à
consonances racistes qui ont elles aussi servi à son élaboration,
mais aussi l'ensemble des pratiques qui ont été repérées comme
« autres» et propres à suggérer soit de nouveaux mythes, soit10
de nouvelles croyances à consonance raciste. On ne s'en tirera
donc pas en analysant le racisme dans un seul groupement
humain. Englobant 1'humanité entière, il faudra opérer une
véritable classification des croyances, des mythes et des
pratiques à consonance raciste, ainsi que des pratiques
« différentes» qui ont été repérées et utilisées pour élaborer ces
mythes.
C'est donc une réflexion sur cette multitude d'images
déformées de l'Autre que nous proposons au lecteur. Sur cet
autre corporellement, intellectuellement et culturellement
différent, fantasmé, reconstruit, mythiquement élaboré et donc
démarqué de sa propre réalité. C'est l'autre vu à travers sa
corporéité fantasmée, ses étranges coutumes et ses mœurs, elles
aussi fantasmées et déformées qu'il faudra appréhender. C'est
en remontant à une telle source que nous saisirons mieux que
les mythes racistes ne sont effectivement que des mythes et non
des réalités.
Ici et plus que jamais comme nous l'avons noté ailleurs et
dans un autre contexte, la fonction du mythologue doit être de
démythifier les mythes. C'est le but recherché. Le mythe est une
chose fausse, à laquelle on peut parfois accorder un certain
crédit, mais qui doit être dévoilée et dénoncée comme telle.
L'avenir non-violent de l'humanité tient peut-être à cette
donnée simple en apparence, mais d'une importance très
flagrante: le racisme ne repose que sur un ensemble de mythes
dénués de valeur. Pour paraphraser un dicton anglais: no myths,
no racism: pas de mythes, pas de racisme. C'est aussi simple et
aussi radical que cela. Bien sûr on peut toujours rechercher les
racines « sociales» du racisme. Elles existent. Mais derrière ces sociales il y a toujours les racines mythiques. L'autre
différent existe d'abord par son corps, corporellement avant de
prendre une ampleur sociale. Avant d'être un juif méprisé, ce
dernier devait être présenté comme un juif au nez crochu,
satanique, assassin du Christ et égorgeur d'enfants. Il devait être
saisi à travers son corps fantasmé et à travers ses attitudes
fantasmées, donc en tant que juif mythiquement construit et non
comme juif bien réel et humain.
Montrer donc le mythe comme un mythe, le dévoiler en
tant que tel. La technique est toujours identique. Lorsque nous
voyons un prestidigitateur faire une manipulation devant nous,
nous sommes enchantés, ravis par ce tour de passe-passe.Il
Pourtant nous savons qu'il y a un « truc ». Et l'illusion dure tant
que ce «truc» reste caché. Mais dès que nous le découvrons,
l'illusion tombe. Le ravissement cesse aussitôt. Il en est de
même pour les mythes. Dès que nous les appréhendons pour ce
qu'ils sont, c'est-à-dire des mythes et rien que des mythes, ils
cessent aussitôt d'être pris pour des choses qui pourraient bien
être réelles et retombent à l'état de croyances désuètes. En un
mot, ils ne peuvent plus «fonctionner» en tant que mythes
racistes.
Ces mythes que nous allons étaler devant le lecteur, qui
ne manquera pas d'être parfois surpris, gêné ou honteux -
souvent choquants et chargés de propos haineux - sont les
outils de travail des partis racistes. Il faut casser cet outil de
travail et cela ne peut être fait qu'en procédant à un dévoilement
des mythes. Bien naturellement, je suis tout à fait conscient de
la responsabilité, mais aussi des risques qui sont pris en livrant
cet ouvrage au public. Je sais que toutes ces anecdotes, toutes
ces conceptions sur l'histoire du racisme, en partie tout à fait
inconnues du grand public, parfois bien cachées dans quelques
ouvrages que l'on réédite une fois et pas deux, peuvent très bien
être prises au premier degré. Mais j'ose croire que sur cent
lecteurs il ne s'en trouvera que deux ou trois pour recueillir ici
nouvelle matière à insulte.Les fils de Satan et les légions du Diable
Les Anciens avaient élaboré une image corporelle tout à
fait extravagante de ces hommes et de ces femmes qu'ils
considéraient comme des barbares. Dans un délire qu'ils
sauront transmettre aux générations futures, ce non-civilisé était
avant toutes choses un être informe qui s'écartait littéralement
du modèle grec ou romain - cadrant en somme avec le
paysage inculte dans lequel il végétait.
Hérodote cite, au-delà du pays des Scythes, plusieurs
nations d'hommes étranges, dont le pays des Chauves où tous,
hommes et femmes, demeurent chauves toute leur vie. Au-delà
de ce pays et séparé de celui-ci par une immense montagne, se
trouve un pays « inaccessible» où les hommes dorment pendant
six mois de l'année et sont debout pendant les six mois
suivants. C'est sur les flancs de cette montagne, toujours selon
une légende rapportée par Hérodote qui n'y accorde aucun
crédit, que vivent aussi des hommes aux pieds de chèvres.
Le même Hérodote avait déjà noté que les Egyptiens
traitaient de barbares tous les peuples qui ne parlaient pas leur
langue. Pour les Grecs comme pour les Romains, tout ce qui
n'était pas grec ou romain appartenait au monde des barbares, et
se trouvait mythiquement localisé dans un au-delà du monde
civilisé. Les habitants de ces nations, non soumis à la loi des
divinités élégantes et distinguées de leur panthéon, étaient
décrits comme des monstres au corps difforme et repoussant, à
l'image des terres qui les entouraient. Il y avait correspondance
entre la nature indomptée dans laquelle ils végétaient et la
difformité et la monstruosité de leur corps. Leurs dieux eux-14
mêmes n'étaient guère réjouissants. Peut-être les auteurs
antiques se souvenaient-ils de quelle façon les Celtes, abordant
en Grèce, avaient poussé des ricanements de plaisir en voyant la
beauté des dieux grecs? Rien de comparable avec leurs
divinités tortueuses qui se prélassaient dans leurs forêts, près
des pierres et des fontaines. Pareillement, les divinités
égyptiennes inspiraient un véritable dégoût aux Grecs et aux
Romains. Le dieu Bès de leur mythologie est parfois représenté
sous la forme d'une sale blemmyes, notamment dans la
sculpture, un personnage sans tête avec deux yeux posés sur la
poitrine. Grotesque et sans doute lubrique, il faut le voir se
tordre de rire dans les gynécées, jouant ses farces obscènes
devant les parturientes pour les distraire de la douleur.
Pline, auteur romain dont l'Histoire naturelle a séduit des
générations d'érudits, énumère une quantité impressionnante
d'êtres imaginaires, plus cocasses les uns que les autres. Les
Albaniens sont des hommes qui naissent avec les cheveux gris.
Ils ont des yeux de chouette qui leur permettent de voir la nuit.
Les Maritimi sont des Ethiopiens qui possèdent deux paires
d'yeux, ce qui explique leur vue perçante et leur dextérité dans
le maniement de l'arc. Les Amyctyre sont des hommes à la
lèvre inférieure démesurée pouvant leur servir d'ombrelle; ils
se nourrissent exclusivement de viande crue. Les Comuti ont le
front garni de cornes. Pline parle aussi d'hommes qui ne
possèdent pas de bouche, ni même de nez et qui ont juste un
petit pertuis sur la face. Les Antipodes ou encore les
Antichtones vivent sur l'autre face de la terre et avancent la tête
en bas. Les Artibatirae progressent à quatre pattes, gardant le
chef continuellement penché vers le sol. Quant aux
Himantopodes ils ont des pieds en courroie. Ils rampent au lieu
de marcher.
On voit que Pline mêle indistinctement vérités
ethnologiques et fabulations. Sous sa plume, la corporéité de
tous les peuples qui n'ont pas le bonheur d'être grecs ou
romains est systématiquement déformée. Les Anciens
connaissaient aussi des hommes grues au long cou et à tête
humaine, possédant parfois un bec d'oiseau. Les hommes aux
pieds rouges de l'Antiquité habitaient les régions du Nil. Ils
avaient effectivement de longs pieds rouges et de longues
cuisses également rouges. Ils possédaient aussi une tête ronde,
un long nez et des oreilles noires. Les Pandae cumulaient huit15
doigts et huit orteils. Ils naissent tous avec des cheveux blancs
qui noircissent avec l'âge. Chez cette race humaine, les femmes
ne peuvent accoucher qu'une seule fois dans leur vie.
Puis, à côté de toutes ces constructions délirantes qui
nous donnent un aperçu de l'image du corps élaborée par les
Anciens pour décrire les peuples qui les entouraient, il y avait
ces fameuses blemmyes dont la fortune se prolongera au-delà
du Moyen Age. Les auteurs les décrivent comme des êtres
« humains» sans tête mais portant un visage sur la poitrine.
Elles figurent parmi les curiosités les plus appréciées des
voyageurs antiques. Très proches des blemmyes, les Epiphages,
chez Pline, sont des hommes sans tête ni cou mais avec des
yeux sur les épaules. Shakespeare fera encore allusion à de
telles créatures imaginaires dans Othello, évoquant des contrées
lointaines peuplées de cannibales qui s'entre-dévorent, et
« d'hommes qui ont la tête au-dessous des épaules ». Ce sont à
la fois les Akephaloi qu'Hérodote place dans la Libye
occidentale et les blemmyes de Pline. Alexandre le Grand les
rencontrera en Inde.
Pour saint Augustin qui nous les présente dans La Cité de
Dieu, elles sont des descendants monstrueux d'Adam. Ce sont
des êtres acéphales portant une face humaine sur la poitrine.
Pour les Romains, ces blemmyes étaient bien une réalité. Juste
3èmeaprès sa campagne en Orient au siècle de notre ère,
l'empereur Probus envoya à Rome quelques-unes de ces
créatures qu'il avait capturées. On les fit défiler et l'auteur de
l'Histoire Auguste nous dit même que l'étrange apparence de
ces prisonniers ne manqua pas de « provoquer la stupéfaction
du peuple romain ». Mais, symboliquement, pour les Grecs
comme pour les Romains, ces hommes sans têtes et donc
écervelés sont aussi des êtres qui ne vivent que pour leur ventre
- et sans doute aussi que pour leur sexe, ayant placé au niveau
de leurs entrailles ce que les nations civilisées élèvent fièrement
vers le ciel. Nous verrons l'importance de cette remarque un
peu plus loin.
D'autres de ces barbares affichaient une allure
cyclopéenne. Hérodote rapporte que le sage Aristéas de
Proconnèse qui voyagea vers le pays des Hyperboréens,
séjourna aussi chez les Issédons qui vivent au-delà du pays des
Scythes. Ils lui parlèrent du peuple des Arimaspes où les gens
ne possèdent qu'un seul œil. Selon une étymologie proposée par16
Hérodote, en scythe, un se dit arima et spou veut dire œil. Le
voyageur, sans doute intrigué, revient à plusieurs reprises sur ce
peuple étrange, mais a du mal à accepter qu'une telle race
d'hommes puisse exister réellement. Au-delà du pays de ces
Arimaspes se trouverait une terre inculte peuplée de griffons, et
plus loin encore le pays des Hyperboréens. Autrement dit, plus
on s'aventure dans ce nord de l'Europe et plus les nations
deviennent floues et étranges, tout comme les informations que
peut recueillir I'historien.
Toutes ces configurations désolées s'écartaient nettement
du modèle antique, grec ou romain, athlétique et érotisé. Passé
les frontières de l'humanité réelle, tout n'est plus que
contrefaçon et laideur. Les Sciapodes sont une autre célébrité
ethnographique qui saura elle aussi séduire les premiers
explorateurs médiévaux. Puis, à côté du visage et de la
configuration étrange des corps, les Anciens insistent beaucoup
sur la manière dont ces barbares se déplacent. Certains
progressaient tout bonnement sur deux pieds, mais d'autres sur
un pied unique, en se traînant sur le ventre ou en sautant comme
des grenouilles. Ici, le déplacement est toujours proche de celui
de la bête. On rampe beaucoup plus qu'on ne marche. La stature
droite et équilibrée, noble et humaine, semble être l'apanage des
seuls civilisés. Au-delà du monde connu, on se traîne en usant
de quelques appendices ressemblant vaguement à des pieds et à
des mains, quand on ne s'aide pas directement de ses crocs ou
de son front. L'Antiquité ne saurait concevoir un barbare aux
formes harmonieuses. Il reste toujours difforme, en harmonie
avec le monde de broussailles dans lequel il végète.
Après l'image du corps, l'image corporelle déformée de
l'autre, viennent les mœurs et les coutumes des barbares.
Mœurs incultes et sauvages. L'autre est cannibale, fornicateur et
brutal. Il a tous les vices, possède toutes les difformités
possibles de l'esprit, car sa vocation est d'être un animal à
ressemblance humaine.
On sait que pour Aristote, l'homme est un animal
politique. Le philosophe ne distingue que deux catégories
d'êtres humains, ceux qui vivent dans les cités, les civilisés, et
les autres, les barbares qui croupissent à l'état de sauvagerie
dans des tribus non policées. Cette seconde catégorie d'hommes
est tout juste bonne à servir d'esclaves aux hommes des nations
civilisées - raison pour laquelle le philosophe ira jusqu'à17
considérer l'esclavage comme naturel. Homère déjà considérait
les cyclopes comme des sauvages, non pas seulement parce
qu'ils avaient un corps difforme, mais surtout parce qu'ils
n'avaient pas d'assemblée pour délibérer. Toute la grandeur de
l'homme politique conçu par Aristote - et l'on sait quelle
influence aura cet auteur -, se trouve dans sa faculté de gérer
la cité, de l'organiser et d'établir des rapports diplomatiques
avec les cités qui l'entourent. A la différence, le sauvage ne
gère pas ses cités - quand elles existent -, mais laisse aller la
chose politique au petit bonheur la chance. Ce sera aussi
l'opinion d'Hérodote, qui, ayant à distinguer les Perses des
Grecs, reproche aux premiers de ne pas avoir d'agoras ni même
de marchés. C'est ce manque d'organisation citadine qui les
place très en dessous des cités grecques. L'homme grec, surtout
celui d'avant la guerre du Péloponnèse, conçoit l'homme
comme un individu uniquement attaché à la chose publique,
vaquant noblement entre l'agora et l'Assemblée, sans se salir
aux travaux manuels réservés aux esclaves. Dans cette optique,
une nation où tous les hommes travaillent de leurs mains et où
seul un petit groupe s'occupe de diriger despotiquement la
masse, entre dans la catégorie des nations barbares.
La période gallo-romaine et le haut Moyen Age
hériteront de ces considérations philosophiques. Les Huns
d'Ammien Marcellin sont décrits comme des barbares féroces,
des créatures à peine humaines, des bêtes. Ils constituent une
race sauvage, d'une férocité qui dépasse tout ce que peut
concevoir notre imagination. Pour les chroniqueurs médiévaux,
des clercs le plus souvent, toutes ces races de l'est de l'Europe
se valaient. Seule leur conversion au christianisme pouvait les
rendre meilleures. Lorsque saint Jérôme parle des Besses du
Danube, déjà connus de Strabon qui les qualifiait de voleurs et
leur donnait le nom de Larrons, c'est en des termes bien peu
élogieux. Il les décrit comme des hordes de sauvages, vêtus de
peaux de bêtes et immolant des hommes aux mânes de leurs
ancêtres. Fort heureusement, leur conversion en a fait des
agneaux. Ils ont adouci leurs mœurs brutales et troqué leurs
vociférations criardes contre les louanges du Seigneur.
Les Celtes d'Ammien Marcellin, qui vécut en Gaule, ne
sont guère plus réjouissants. C'est la nation barbare par
excellence. Les hommes autant que les femmes y sont
batailleurs et querelleurs, «insolents dans leurs manières »,18
ivrognes au point d'être rendus idiots par l'alcool, farouches et
s'exprimant d'une voix «terrible ». Selon les dires de cet
auteur, une troupe entière d'hommes d'un autre pays ne saurait
tenir tête à un Gaulois, surtout si ce dernier a pour « second sa
robuste femme aux yeux bleus, qui, les veines du cou enflées,
serrant les dents, brandissant en l'air ses gros bras blancs, se
servant même comme armes offensives de ses pieds aussi bien
que de ses poings, fait pleuvoir les coups aussi raides que les
pierres lancées par la catapulte».
Sur ce plan, les hommes du Moyen Age ne penseront pas
différemment des auteurs antiques. Pour eux, le monde
habitable se limitait à l'Europe, du moins à la partie connue de
l'Europe et plus exactement soumise à la chrétienté. Leurs
connaissances s'arrêtaient aux portes orientales de la Germanie.
Au-delà il n'y avait que des nations barbares, des hordes
semblables à celles qui avaient jadis déferlé sur l'Europe:
Huns, Alains et Vandales. Des immensités comme les grandes
steppes du centre de l'Europe, comme la Sibérie ou le Grand
Nord glacé, ne pouvaient être peuplées que par des hommes
monstrueux, à peine humains, des bêtes à figure humaine tout
au plus. Personne n'aurait osé s'aventurer dans ces contrées
lointaines et glacées. Les plus téméraires reculaient d'effroi.
Certains les décrivirent pourtant, mais sans y avoir pénétré. Du
Plan Carpin par exemple entend parler de ce pays encore
inconnu où les hommes ont coutume de se déplacer dans de
petits chariots tirés par des chiens. Il est tenté un instant, mais
pour finir il renonce à s'aventurer dans cet inconnu « à cause de
la grande difficulté du projet et du peu de bénéfice à en
espérer ».
Ibn Battûta, le grand voyageur arabe du Moyen Age,
renoncera lui aussi, à cause du froid qui règne sur ces terres
incultes. Pareillement, Marco Polo, n'y pénétrera pas mais il
s'informe de ces régions enneigées auprès des Tartares. Il parle
du Grand Nord comme d'un pays de ténèbres, sombre, sans
étoiles et que le soleil n'éclaire jamais. Il note que les gens qui
l'habitent y vivent comme des bêtes, qu'ils sont tous pâles, sans
couleur à cause de l'absence de lUlnière.
La description d'une terre où ne brille jamais le soleil
figure aussi dans La Fleur des histoires d'Orient du prince
èmeHayton, écrite au 14 siècle. Elle est encore plus merveilleuse,
plus fabuleuse que toutes les autres relations des autres19
voyageurs. Un tel univers existe à l'intérieur du royaume de
Géorgie. Dans ce pays il y a une province que l'on appelle
Hampasi qui s'étale sur trois journées de marche, et sur laquelle
règne l'obscurité la plus totale. Cette obscurité est telle que
personne ne peut rien voir ni être vu, et qu'aucune personne
étrangère à cette contrée n'ose s'y aventurer. Lorsque l'on se
transporte jusqu'à l'orée de cette partie de la Géorgie on peut
entendre comme des hennissements de chevaux, des voix
d'hommes, des chants de coqs et bien d'autres signes encore qui
prouvent que cette terre est bel et bien habitée par des êtres
humains.
Certains de ces peuples barbares étaient parfois
confondus avec les peuples de Gog et de Magog, jadis
emprisonnés par Alexandre le Grand. Pour le moine Christian
9èmeDruthmar d'Aquitaine, qui écrit vers la seconde moitié du
siècle en Westphalie, les peuples de Gog et Magog ne sont
autres que les Huns. Pour saint Thomas d'Aquin, les Huns
étaient une race issue des démons. Ce sont là des races
démoniaques, partout signalées comme telles dans les
chroniques. Pour Abbon, auteur d'un poème sur le siège de
9èmesiècle, les Normands neParis par les Normands à la fin du
peuvent être qu'une race maudite, « une race issue de Satan ».
lSèmesiècle, le juif espagnol Ibn SalomonDans le courant du
publia une Histoire des Mongols. Le moment était bien choisi
puisque les tribus avaient déjà franchi l'Adriatique, semant la
terreur un peu partout en Europe. Pour en rajouter, Ibn Salomon
les décrivit comme les descendants des dix tribus perdues
d'Israël et dont l'approche annonçait la venue du Messie
attendu par les juifs.
Au Moyen Age on alla jusqu'à supposer que certaines de
ces nations barbares, et parfois même certaines dynasties
entières avaient jadis été engendrées par des diables et des
démons, des incubes et des animaux malfaisants. Saint
Ambroise comparait les Goths aux géants de Gog et de Magog,
les lourdes armées au service de l'Antéchrist. Ce n'était là
qu'une appréciation personnelle puisque saint Augustin voyait
en eux l'instrument de la Providence divine. D'autres légendes
étaient un peu plus fondées. L'aïeule des rois mérovingiens était
une femme nommée Chlodia, la grand-mère de Mérovée. Un
jour qu'elle se baignait dans un lac, elle fut engrossée par une
sorte de satyre aquatique, mi-homme, mi-sanglier. C'est de cet20
accouplement monstrueux que serait issue toute cette lignée des
rois « fainéants». Les légendes de l'époque assurent que ces
Mérovingiens portaient tous une toison hérissée de piquants sur
le dos, une toison qui rappelait celle des sangliers.
De tels arguments ont parfois été utilisés pour expliquer
l'origine « réelle» des tsiganes. On les supposait généralement
Egyptiens ou sarrasins mais d'autres avaient forgé quelques
légendes assez originales. La couleur noire ou simplement
basanée de leur peau laissait prévoir quelques accointances avec
les légions du Diable. Vers 1530, Agrippa en parle comme d'un
peuple venant des régions de l'Egypte et de l'Ethiopie, des
descendants d'un des fils de Cham, le fils indigne de Noé et
donc encore porteurs « de la marque de la malédiction de leur
ancêtre». Mais d'autres n'hésitaient pas à franchir le pas,
supposant que les gitans ne pouvaient être que le produit
d'accouplement obscène et contre nature. Selon une version, le
premier gitan serait issu d'un accouplement nécrophile et donc
monstrueux entre Eve et Adam. Juste après la mort d'Adam,
Eve se serait unie à son défunt compagnon et aurait ainsi
engendré le premier tsigane. Pour d'autres encore mais toujours
dans le même registre, le premier tsigane serait issu de l'union
incestueuse entre Chen et Guin. D'autres légendes présentaient
les tsiganes comme les survivants d'une ancienne race de nains
qui avait jadis peuplé la terre au début de la Création.
èmesiècle, Adam de Brême s'exprime sur le mêmeAu Il
ton lorsqu'il décrit les peuples qui vivent au-delà du Danemark.
Ce sont des ennemis de la civilisation, des barbares qui habitent
les montagnes et les forêts, vêtus de peaux de bêtes fauves, et
proférant des sons « qui tiennent plus du langage des animaux
que de celui des hommes ». Adam évoque ici les Finno-
ougriens, dont à l'époque on faisait descendre le nom de celui
de l'Ogre, monstre populaire et sauvage que l'on retrouve
parfois dans les sagas pour désigner les nations nordiques que
l'on considérait effectivement comme des nations d'hommes
monstrueux. Toujours selon Adam de Brême, d'autres de ces
groupements humains de l'extrême nord de l'Europe « vivent
dans des cavernes et dans les crevasses des rochers, ne quittant
ces abris que la nuit, pour aller, comme d'ignobles brigands,
surprendre et massacrer des hommes endormis ».
13ème siècle tiendra des propos àMarco Polo à la fin du
peu près identiques. Le Vénitien ne manque d'ailleurs pas de21
verve pour affirmer que les Turcomans, adorateurs de
Mahomet, qu'il n'aimait pas beaucoup, vivent tous comme des
bêtes, qu'ils sont ignorants et ont un langage barbare. Les
Kurdes sont eux aussi de méchantes gens qui passent leur temps
à dépouiller les voyageurs. Il porte un jugement identique sur
les peuplades de l'Afghanistan où les gens sont tous voleurs,
meurtriers et ivrognes.
Puis viendront les Tartares, les Mongols, autre fléau de
Dieu situé aux portes de la chrétienté. Dans la première moitié
13èmedu siècle, le bruit court dans toute l'Europe que ces
nations se sont mises en marche, vers le nord d'abord, vers la
Russie où elles soumettent diverses nations. Moscou et
Vladimir tombent rapidement entre leurs mains. Kiev est prise
vers 1240. Un an plus tard les Mongols franchissent la Vistule
et incendient Cracovie. Les premières escarmouches se
produisent bientôt avec les armées germaniques et polonaises.
Les Tartares sont en Moravie, en Hongrie et très vite dans les
environs de Vienne, à Neustadt, dès 1241. Puis, parallèlement à
ces invasions qui dévastent le nord de l'Europe actuelle, les
Mongols sont sur l'Adriatique, mais aussi au Proche-Orient où
ils attaquent quelques régions soumises à l'islam avant bien sûr
de se présenter en Chine. Bref, les Mongols sont partout,
dévastant tout sur leur passage.
Dès 1237, la chrétienté est prévenue de cette avancée
mongole par une lettre affolée que le frère Julien de Hongrie
fait parvenir à l'évêque de Pérouse. Il décrit ces hordes de
« païens très cruels» qui se sont mis en marche et qui seront
bientôt en mesure de s'attaquer à la chrétienté et de la
soumettre. Un an plus tard un prince lTIusulman fait parvenir
une seconde lettre, cette fois au roi de France. Il parle d'une
certaine race d'hommes « monstrueux et cruels », se nourrissant
de chair humaine, qui sont descendus du nord de l'Europe pour
soumettre tous les peuples de la Terre. A partir de cette date les
informations vont se bousculer, les lettres de ce type se
banaliser, venant d'une multitude d'informateurs, et affoler la
chrétienté. Tous décrivent les Mongols comme une nation
d'hommes barbares et cruels, une race de cannibales se
« repaissant des cadavres comme si c'était du pain et ne laissant
aux vautours rien d'autre que les os ». Ils mangent
principalement les femmes devenues vieilles, sans négliger les
plus belles et les plus jeunes: «Ils les étouffent sous la22
multitude des viols, souillant les vierges jusqu'à leur faire
rendre l'âme, leur coupant les mamelles qu'ils réservent pour
leurs chefs en raison de la délicatesse de ce morceau de chair ».
De telles descriptions étaient de nature à terrifier l'Europe du
Moyen Age. Elles n'étaient pas sans rappeler celles des hordes
païennes qui déferlèrent jadis sur Rome et sur la Gaule, Huns,
Vandales ou Alains. Prenant connaissance de ces visions
mythifiées, nul ne pouvait plus ignorer qu'il existait au-delà de
la Germanie une nation d'hommes féroces, monstrueux,
barbares, païens et cannibales prêts à déferler sur le monde
civilisé.
En 1242, Frédéric II lance un premier appel solennel aux
peuples de la chrétienté, leur demandant d'oublier leurs
querelles pour se liguer contre le barbare, contre ces « fils de
l'Enfer, ces cohortes de Satan », un vocable qui produit toujours
son effet à cette époque - mais il ne sera pas entendu.
Pourtant, le terme est lancé et bientôt on fait très vite le
rapprochement entre Mongol et Magog, les nations infernales
appelées à soutenir l'Antéchrist lors de la destruction finale de
ce monde.
On étayait les mêmes propos dans l'islam médiéval.
Sortis de leur univers, les voyageurs ne rencontrent que des
nations barbares et diaboliques, incultes, sans foi ni loi. Au-delà
du monde connu, tout n'est que sauvagerie et bestialité. On
notera par exemple la vision du premier contact du chroniqueur
10èmeIbn Fadlân, envoyé vers l'Oural par la cour de Bagdad au
siècle, avec les redoutables Ghuzz ou Oguz, voisins des non
moins redoutables Khazars. Alors que la compagnie progressait
difficilement sur ces terres incultes et sous la pluie, tout à coup
on vit surgir un homme d'une stature impressionnante,
« affreusement charpenté, sale d'apparence, brutal de manière et
immonde de nature ». D'un geste autoritaire et sauvage il fit
arrêter toute la caravane. C'était un des chefs de cette tribu
redoutée et il n'y avait rien à répliquer car la caravane ne
souhaitait pas créer un incident avec ces tribus. L'un des
diplomates s'avança vers cet homme terrifiant et lui montra des
documents attestant qu'ils étaient envoyés par les sultans de
Bagdad, tout en précisant qu'ils étaient tous des amis du vice-
roi des Ghuzz. Pour toute réponse l'homme partit d'un rire
effroyab le en jurant « qu'il chiait sur la barbe du vice-roi». Puis
il demanda du pain et Ibn Fadlân s'avança lui-même pour lui23
donner ce qu'il réclamait. Sur ce, il prit les miches qu'on lui
tendait et laissa passer la caravane: « Passez votre chemin, j'ai
pitié de vous».
On comprend que de telles manières n'étaient pas faites
pour réjouir les distingués et précieux diplomates de la cour de
Bagdad. Ce n'était là qu'un épisode ordinaire. Le pire les
attendait lors de la traversée de ce territoire des Ghuzz. Ils
seront témoins de leurs manières brutales, de leur malpropreté
et de leur impudicité qui les révolteront souvent. Nous aurons
encore l'occasion d'apprécier d'autres propos de voyageurs
arabes qui, dans le fond, sinon dans la forme, restent assez
identiques à ceux des voyageurs chrétiens. Idrîsî, décrivant la
Norvège parle d'hommes sauvages qui habitent dans les bois les
plus reculés. Il dit que leur tête est directement attachée à leurs
épaules et qu'ils n'ont même pas de cou. Nous verrons plus bas
que l'absence de cou, ou du moins sa réduction au plus strict
minimum est une des caractéristiques que les anatomistes
découvriront sur les noirs, et qui sera signe pour eux d'un
rapprochement avec les singes. En attendant, Idrîsî note que ces
Norvégiens vivent tous comme de vraies brutes, dans les
cavernes de leurs forêts, se nourrissant de glands et de
châtaignes.
Nous le voyons, le Moyen Age reprendra et amplifiera
les fables grecques et romaines touchant la difformité corporelle
des peuples barbares. Les premiers exportateurs qui
s'aventurèrent au-delà des paysages connus de l'Europe, vers
les royaumes des Mongols et des Tartares d'abord, crurent
souvent reconnaître les hommes difformes et monstrueux
décrits jadis par les géographes antiques. Cette fois encore, tous
les styles de déformations corporelles imaginables vont être
repérés, identifiés et surtout localisés. Voyageurs et
commentateurs, rédacteurs de traités parfois savants ou parfois
simplement destinés au divertissement, n'hésitent pas à élaborer
les constructions corporelles les plus aberrantes et les plus
affligeantes. Dans cet art, même s'il copie bien souvent, le
Moyen Age se montre aussi inventif que l'Antiquité.
Depuis les exploits d'Alexandre en Inde, ce pays a
toujours fasciné, aussi bien l'Antiquité que le Moyen Age qui
continuera d'y placer toutes les Merveilles et toutes les choses
extraordinaires et inimaginables que l'on peut trouver sur cette
terre. On supposait que cette région enchantée était peuplée24
d'êtres totalement différents de ceux que l'on trouvait dans le
monde des chrétiens. Le Moyen Age consigne tout cet
imaginaire dans d'importants ouvrages qu'il ouvre durant les
séances de lecture publique, que les gens d'église récitent en
chaire et que l'on copie bien souvent en les agrémentant de
légendes nouvelles, de détails du cru. A cette époque, tout ce
qui est étranger, lointain, inaccessible est étrange et
merveilleux. Ce qui est au-delà du monde connu ne peut être
que fabuleux, aussi bien les paysages, la flore que les hommes
qui vivent dans ces contrées si éloignées. Tous ces ouvrages,
construits plus à partir des fabulations de leurs auteurs que de
récits de voyageurs encore peu répandus à l'époque, vont
connaître une très grande publicité.
Les Récits des Voyages de Jean de Mandeville, récits
entièrement fabulés et fabuleux publiés dans la seconde moitié
14èmedu siècle, peuvent être considérés comme l'un des plus
grands best-sellers du Moyen Age. Ce livre sera
continuellement réimprimé jusqu'à l'époque moderne. C'est
dans ce texte essentiel que l'on trouve une liste exhaustive de
toutes les formes d'êtres fabuleux qui existent de par le monde.
Rien ne semble pouvoir freiner l'imagination fertile, mais aussi
bien documentée de l'auteur, qui certes fabule, mais doctement,
c'est-à-dire en suivant les textes des auteurs antiques et des
premiers explorateurs. On peut, à juste titre, considérer son
« travail» comme une compilation utile, et à travers elle
mesurer l'étendue du savoir antique assimilé par le Moyen Age
dans ce domaine. Nul doute qu'il est immense, l'apport
strictement médiéval se réduisant en fait à très peu de chose.
13ème siècle, les fameuses blemmyes de l'AntiquitéDès le
avaient fait leur réapparition en Occident sous la plume des
premiers traités des Merveilles de l'Orient. Elles apparaissent
sur la Mappemonde de Pierre d'Ailly vers 1210, ainsi que dans
l'Image du Monde de Gautier de Metz vers 1246. Elles se
trouvent en bonne place dans le texte de Mandeville. L'auteur
parle d'une île où vivent des créatures très laides qui n'ont point
de tête à la manière des humains, mais qui possèdent une paire
d'yeux et une bouche «tordue comme un fer à cheval» au
milieu de la poitrine. Non loin de cette île, il s'en trouve une
autre où les gens sont aussi laids et identiques à ceux-là, sauf
qu'ils ont les yeux et la bouche situés derrière les épaules.25
Ces créatures apparaissent aussi dans les récits de Marco
Polo. Il sera encore question d'hommes dépourvus de tête ou
portant celle-ci au milieu de la poitrine dans la Cosmographie
d'Alphonse de Saintonge publiée en 1544. Ces êtres vivent au
cœur de l'Afrique. On les retrouvera par la suite sur les murs de
nos cathédrales, sous la forme de personnages acéphales ou non
et portant une face humaine, soit sur le ventre soit sur la
poitrine. Elles seront nombreuses dans l'art médiéval européen.
La plus curieuse et sans doute la plus claire est peut-être celle
qui figure sur un bénitier à Vernon dans l'Eure. Cette sculpture
15emedu siècle représente un ange ailé aux joues gonflées et
portant un immense visage sur le ventre. D'autres de ces
figurations représentent parfois des diablotins, ou le Diable lui-
même pourvu d'un visage sur l'arrière-train, juste sous la
queue. C'est ce type de Diable que décrit notamment De Lancre
dans son Tableau de l'inconstance des mauvais anges et des
démons, assurant qu'au soir du sabbat les sorcières soulèvent la
queue du Diable pour aller baiser ce visage.
17èmesiècle, desPendant la Renaissance et jusqu'au
blemmyes et des nations d'acéphales sont encore découvertes
ou localisées en Asie et en Amérique. Les explorateurs en
découvriront aussi de nombreuses en Afrique. Pour Jean
Alfonse, les Acéphales sont des habitants de l'Angola. D'une
manière générale, l'acéphale est un être dépourvu de tête, donc
de facultés mentales, d'intelligence mais aussi d'âme. Il ne
saurait s'agir d'une créature humaine à part entière. Puis,
lorsque cette tête est rabaissée au niveau du ventre, cette
descente semble opérer une réduction corporelle de l'être, réduit
à un ventre-bouche et à des organes génitaux, les parties
« basses» de l'être. C'est peu dire qu'ils n'ont pas de tête, au
propre comme au figuré. Tout au plus l'association défectueuse
d'un ventre et d'un sexe et rien de plus, ce qui les rapproche de
la bête, mais comme nous le verrons aussi, du noir, pareillement
réduit par les premiers explorateurs et les premiers èthnologues,
à ses seules fonctions biologiques: mastication et fornication.
Identique au diable dont il présente bien souvent les mêmes
caractéristiques corporelles dans l'imaginaire médiéval, il a la
tête au niveau du ventre, comme le diable la possède au niveau
du postérieur. Mais d'un autre côté, cette quasi-disqualification
de l'intellectualité de l'Autre, qui se trouve reléguée au niveau
des fonctions biologiques, renvoie aussi à l'animalité supposée

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