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Anthropologie du sang en Afrique

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296199507
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ANTHROPOLOGIE DU SANG EN AFRIQUE

Michèle CROS

ANTHROPOLOGIE DU SANG EN AFRIQUE
Essai d'hématologie symbolique chez les Lobi du Burkina Faso et de Côte-d'Ivoire

Préface de Jean Bernard de l'Académie Française

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0575-4

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Aux grands devins Pooda Djientouré t et Da Kilour, à l'ami Pooda Tiatouré Désiré et à tous les Lobi de Gbangbankora de la part de Gni rabourouna

Préface

Sur la paroi d'une grotte d'Altamira en Espagne, un de nos lointains aïeux, un Aurignacien des temps paléolithiques, a dessiné un mammouth que tue une hémorragie. Une large tache rouge figure le sang perdu. Le sang est la vie. La perte de sang entraîne la mort. Le sang circule partout dans le corps. La circulation du sang, longtemps ignorée, a été décrite par Michel Servet, par Shakespeare et surtout par William Harvey. Par ses rivières, par ses conduits sinueux (pour reprendre les termes mêmes de Coriolan) le sang irrigue le cerveau, le cœur, le poumon, le foie, les glandes. Si le sang est défaillant ou altéré, point de souffle pour le poumon, point de pensée pour le cerveau. Déjà Valéry: « Un jour un médecin me traita intérieurement de fou parce que je lui demandais s'il ne croyait pas que la pensée dépendît
d'une certaine façon de la marée sanguine dans le cerveau. » Ainsi les désordres du sang troublent le fonctionnement du cœur, des poumons, du foie, des glandes, du cerveau. Inversement le sang est un ordinateur transmettant les messages, un miroir où se reflètent les maladies de nos viscères. Les informations apportées par l'étude du sang guident utilement l'analyse de ces maladies et leur traitement. Le sang définit l'homme. L'homme sain d'abord. De très anciennes observations avaient pressenti cette vertu passée dans le langage (la voix du sang, le sang bleu, bon sang ne saurait mentir). Les études modernes des groupes sanguins l'ont, avec rigueur, établie, confirmée. Chaque homme, défini par les caractères de sang, est différent de tous les autres hommes. C'est la science du sang, l'hématologie, qui a reconnu la valeur unique de chaque être humain. Définition qui a ses limites. C'est par son cerveau que l'homme vivant se distingue de l'homme mort. L'homme est défini par son sang et par son cerveau. L'homme malade ensuite. L'analyse du sang a, la première, apporté la définition de la prédisposition aux maladies, du terrain morbide. Elle a, la première, précisé le rôle de l'inné et le rôle de l'acquis. Elle a, la première, par l'étude de l'hémoglobine et de ses anomalies, apporté la définition exacte des maladies. Les maladies ne sont plus définies par des lésions anatomiques assez grossières, mais beaucoup plus rigoureusement par des changements de l'ordre, de la plac~ des molécules. Ainsi l'hématologie a suscité la pathologie moléculaire. La science du sang a ainsi la fierté de fournir, à plusieurs domaines essentiels

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de la médecine, leurs modèles. Les leucémies sont les maladies pilotes de la cancérologie. L'étude des plaquettes sanguines oriente l'étude des thromboses. La génétique trouve dans les maladies héréditaires du sang ses exemples les plus assurés. La science du sang va plus loin. En ces dernières années, l'étude de la géographie du sang, l'hématologie géographique, a ouvert de nouvelles voies. Ce n'est plus l'homme seul qui est examiné. Ce sont des populations tout entières avec leur diversité. Ce n'est plus seulement l'homme immobile. Ce sont les hommes migrants, portant avec eux au fil des longitudes, des latitudes, leurs caractères génétiques, et sensibles aux influences changeantes de leur environnement. Ce ne sont plus seulement les influences génétiques, les influences de l'environnement, mais aussi les influences culturelles dont les relations avec le sang renouvellent certains chapitres de l'histoire des hommes. L'hématologie éclaire ainsi le passé. Elle annonce aussi l'avenir. Elle a, la première, reconnu le pluralisme des causes, inspiré une discipline nouvelle, l'anthropologie médicale, préparé les chemins des préventions efficaces des maladies. L'hématologie, la sémantique, l'archéologie, disciplines apparemment fort éloignées peuvent, en s'alliant, apporter la solution de questions historiques longtemps restées obscures. Ainsi l'étude des groupes sanguins ABO, Rhésus, HLA, a montré que les Indiens d'Amérique, les Peaux-Rouges, sont des Mongols venus voici environ cinquante mille ans, probablement à pied, en traversant non pas le détroit, mais ce qui était alors l'isthme de Behring, la Behringie. Georges Dumezil a établi que les mêmes mots désignent les cinq premiers nombres, un, deux, trois, quatre, cinq, d'une part dans la langue mongole, d'autre part dans la langue des Indiens du Pérou. En Asie du Sud-Est, les archéologues étudiant les ruines des monuments contemporains des temples d'Angkor ont pu reconnaître les limites du grand empire khmer du XI' siècle. Les hématologues, précisant la géographie de l'hémoglobine E, l'hémoglobine des Khmers, des Cambodgiens, ont précisé eux aussi les limites, les mêmes limites du grand empire disparu. Il est un mythe du sang. Ce mythe appartient depuis plusieurs millénaires aux religions, aux magies. Il persiste, intermittent mais rigoureux, à l'époque contemporaine. Le sang est la vie. Il est symbole de pureté ou parfois d'impureté (les mythes sont assez souvent contradictoires). Le sang exprime la force, le courage. Les héros mêlent leurs sangs. Il est le témoin de la transmission héréditaire des vertus. Les héros refusent de mêler leur sang par des mariages imprudents au sang des filles inférieures. L'analyse du mythe du sang reconnaît trois thèmes principaux. Premier thème simple et vrai, la vie dépend du sang. Deuxième thème, moins simple et également vrai, le sang est le témoin fidèle de l'hérédité. Le troisième thème est celui de l'inégalité des sangs, de la valeur inégale de sang d'hommes différents. Ce thème est très ancien. Il a connu une grande faveur au XIX'et au xx' siècle de Galton à Hitler. Tant que le sang restait un mythe, ce thème pouvait nourrir les rêveries des mystiques et des tyrans. La science du sang, l'hématologie, l'a définitivement ruiné. Telle anomalie de l'hémoglobine, apparemment défavorable, protège contre le paludisme. Entre les hommes, il n'y a pas inégalités, mais différences. Le sang des poètes. Valéry et le sang. La pensée de Valéry, inspirée et inspirant,

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est au confluent de deux courants, un courant qui descend du sang des poètes, un courant qui remonte du sang du troisième corps, le corps connu des médecins. Tout naturellement, le premier courant naît dans la Jeune Parque, souvent tenue certes pour un poème philosophique. Mais la Jeune Parque est aussi un poème tout ensanglanté, plus exactement tout nourri du sang qui circule par les strophes. Le sang est probablement un langage, avec les thèmes souvent repris dans la Jeune Parque et dans d'autres poèmes, du rougissement, de la colombe couverte du sang de l'amour, du sang qui n'est plus son secret. Tout est cycle pour les médecins du sang, les hématologues, le cycle du sang artériel, capillaire, veineux, répété soixante fois par minute, le cycle de la formation, du séjour dans les vaisseaux, de la destruction étalée sur cent jours. Tout est cycle pour Valéry. Les cycles du sang inspirent, nourrissent un grand courant de sa pensée, les cycles de ce sang toujours recommencé. Ainsi nous connaissons une hématologie clinique, une hématologie biologique, moléculaire, une hématologie géographique, une hématologie historique, une hématologie poétique. Voici qu'apparaît, avec la remarquable monographie de Michèle Cros, une hématologie symbolique. Tout à la fois inspirée par les hématologies précédentes et les éclairant. L'hématologie, dans son premier sens, c'est le discours sur le sang. Michèle Cros a étudié les Lobi du Burkina-Faso et de Côte-d'Ivoire. Elle a analysé, interprété les discours des Lobi sur le sang, en fait sur les sangs rouge, noir, blanc. Elle a pris en compte la totalité du traitement symbolique de ce discours. Ainsi se construit cette monographie fondée sur les représentations du sang, le sang apparaissant à la fois comme un révélateur bio-social et comme un révélateur ethno-social. Michèle Cros n'a pas limité son analyse au sang des menstruations, objet depuis longtemps des réflexions des anthropologues. Elle a étudié le sang des Lobi dans sa totalité. Sa poïèse d'abord, sa formation, sa circulation, sa physiologie. Sa pathologie ensuite et surtout du côté des hémorragies, des déperditions sanguines. Sa relation ensuite avec la procréation et le pouvoir. La recherche de Michèle Cros est très remarquable. Elle me paraît définie par deux grandes vertus. Alors que tant d'anthropologues travaillent paisiblement dans leur bureau, Michèle Cros poursuit son enquête, ses réflexions au contact des femmes, des hommes qu'elle étudie. Elle court assurément des dangers, ceux du climat, des maladies parasitaires et quelques autres. Mais elle devient l'amie de ceux dont elle analyse les concepts, les mœurs. Ils participent en quelque sorte à son œuvre scientifique. Car, et c'est là la deuxième vertu, il s'agit bien d'une œuvre scientifique, conduite avec une méthode rigoureuse, celle de Descartes et de Claude Bernard. L'hématologie clinique et biologique est elle aussi fondée d'une part sur les liens étroits établis avec les patients dont nous avons la charge (toute la médecine est amour, disait déjà Paracelse), d'autre part sur une méthodologie scientifique rigoureuse. Les deux disciplines, hématologie clinique et biologique, hématologie symbolique, ainsi sont proches. Elles peuvent être associées. Déjà on peut envisager une étude de l'hématologie géographique des Lobi, population mobile, une étude

Il

d'hématologie ethnologique des Lobi, par exemple de l'influence de leurs coutumes sur l'endémie des maladies et les désordres sanguins qu'elles provoquent. Le sida, nouvel avatar du tabou du sang, du sexe, de la mort, pourrait être un prochain motif de ces études alliées. Professeur Jean Bernard

Avant-propos

«

La fascination qu'exercent sur nous des coutumes, en apparence très éloignées

des nôtres, le sentiment contradictoire de présence et d'étrangeté dont elles nous affectent, ne tiennent-ils pas à ce que ces coutumes sont beaucoup plus proches qu'il ne semble de nos propres usages, dont elles nous présentent une image énigmatique et qui demande à être décryptée? »
Claude Lévi-Strauss La pensée sauvage (1962), 1976, p. 277

C'était en 1976, au mois d'août, un anthropologue, un biologiste et une jeune étudiante en psychologie, au Mali, dans un petit village dogon, bien caché derrière les falaisesde Biandiagara.Une sortie en brousse avec le « chef de Terre)} est prévue. Pourtant avant de prendre la route, une question est posée de manière détournée à l'anthropologue: « La femme blanche est-elle en train de voir son sang? » Il acquiesce et je reste au village. Impure, souillée, me voici soudain aux prises avec l'élément clef de ce que l'on
nomme savamment

-

je l'apprendrai

plus tard

-

le tabou du sang. Un interdit

quasi inconnu pour les femmes occidentales de ma génération mais dont les aïeules eurent à pâtir tout en sachant aussi étrangement en tirer parti... Expérience première, au niveau conscient tout au moins, de la « rouge différence)} (pour reprendre l'expression de F. Edmonde Morin) et surtout de ses répercussions sociales. Expérience tant banale que fascinante eu égard au contexte et à mon implication inattendue. Elle a généré un ensemble de questions qui se trouvent à l'origine de cet ouvrage dont le plan fut amorcé lors d'une série de travaux universitaires plus ou moins académiques. Mais le fil du sang me mena si loin et plus encore me subjugua pendant si longtemps que c'est tout à la fois à la découverte d'une possible discipline nouvelle, l'hématologie symbolique, et à un voyage anthropologique au long cours que le lecteur est ici convié. On partira au pays lobi, au sud-ouest de Burkina-Faso (ex. Haute-Volta) et au 13

nord-est de la Côte-d'Ivoire (1), là où les vengeurs de sang laissèrent d'amers souvenirs aux «civilisateurs» du début de ce siècle. Cela n'empêcha pas ces derniers d'être aussi les auteurs des premières études sur la société lobi. Ils la définirent par des caractéristiques jugées marquantes comme l'absence de « vrais chefs », un individualisme tenace, la construction de maisons ayant l'allure de forteresses en argile, et des mœurs guerrières solidement ancrées... Les traits furent forcés - répression coloniale oblige - et le tableau final contribua à donner aux Lobi une aura de sauvagerie noble qui perdure étonnamment d'Abidjan à Ouagadougou en passant par la Sorbonne, où j'entendis parler d'eux pour la première fois et conçus peu après le projet de voir par moi-même ce qu'il en était vraiment. Je lus la monographie d'Henri Labouret, vieille déjà d'un demi-siècle, et partis donc, pensant bien avoir trouvé là le terrain où une investigation sur le tabou du sang s'imposait. Après quelques péripéties administratives, je finis par m'installer dans le village de Gbangbankora, à quatre kilomètres de Kampti, sur la route de Lorhopéni. J'y fus accueillie si chaleureusement que j'y retournai à quatre reprises effectuant à chaque fois des séjours de plusieurs mois. Si nombreux et si fondamentaux sont les rites et les croyances se rapportant au sang chez les Lobi que je ne fus guère en peine de noircir maints petits carnets entre deux banales attaques en sorcellerie et quelques libations sacrificielles d'usage... Le fil du sang fut d'ailleurs jugé des plus conducteurs par les Lobi eux-mêmes puisque les vieux de Gbangbankora, dès ma seconde mission, décidèrent - pour parler vraiment avec l'étrangère de leur village - de me faire participer à la grande initiation (Dyoro). Ainsi, Lobi je suis quelque peu devenue

et Gnirabourouna

: «

celle qui a pu revenir» est mon nouveau nom.

* ** Que serait l'anthropologue sans le concours et l'amitié de ceux que l'on appelle informateurs? Une bouteille à la mer ou un bric-à-brac de présupposés théoriques abandonné dans le dédale des contingences matérielles les moins stimulantes...

Inutile de préciser que le dernier à s'en rendre compte est bien sûr « l'anthropologue innocent» dans le meilleur des cas (cf. Nigel Barley, 1983). Justice doit donc être rendue, nonobstant la « portion congrue» donnée à ce genre de remerciements dans bien des monographies. Mais puisque aucun organisme, fondation ou institut n'a financé cette étude, de la place est disponible. Enfin, et c'est là l'essentiel, certains Lobi se sont tant et tant investis dans cette entreprise qu'ils ont contribué à générer et à alimenter le plaisir de la recherche qu'ethnologue et ethnologisés arrivent parfois, de fait, à éprouver de façon conjointe. Cet ouvrage leur est dédié tout naturellement. Il est aussi le fruit de la collaboration étroite à Ouagadougou de Norbert Kambou, Sié Apollinaire Kambou, Adèle Kambou Kiemtoré et sur le terrain: - de Pooda Niemoko, Pooda Léhiné, Pooda Maurice Djenliré, Pooda Loui(I) La population lobi évaluée à 180000 personnes occupe également une partie du nord-est du Ghana.

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Carte: localisation du pays Lobi, des villes et des villages où a été menée l'enquête
(à partir de Père, 1982, p. 122)

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wélé, Pooda Joachim, Pooda Ditia, Pooda Konkilé, Pooda Naaba Douété, Da Djorkha, Youl Kotire, Hiétiorana, Da Sarhame et Lonatam pour Gbangbankora, - de Palé Souété, Lanta Bignité, Djindjiré Kambou Wathil, Dowon Sib, Kambou Sipouté, Kambou Odile, Kotenami, et Kambou Bébé pour Kampti, Gnognora et Oudaraduo, - et de Soringuena Youl, Tomikiri Youl et Ini Hiénatouréna pour Gaoua et de tous ceux - des responsables du dispensaire de Kampti Bouti aux enseignants de Bouna, etc. - que j'oublie assurément et bien malgré moi. Pooda Tiatouré Désiré, Hyen Jean Marie, Sami Lekimpté Kambou et Djéniré ont joué tour à tour le rôle de traducteur-interprète-médiateur dans des situations parfois délicates et souvent cocasses. L'un d'eux fut pour un temps gardien de la révolution burkinabé et ce n'est pas seulement armés de sa gentillesse que nous partions ensemble mener l'enquête... Ma gratitude va encore à ceux qui, en France, tout au long de cette gestation, m'ont encouragée par leur amitié, à savoir Y. et M. Baa, D. Bonnet, 1. DoryTilemans, M. Père, M. Podevigne, G. Savonnet, J.-M. Kambou, les enseignants et les élèves du CHGde Beauvais et du CHSIde Clermont de l'Oise et mes parents qui ont par ailleurs rendu matériellement possible une bonne part de cette recherche. Ont contribué plus directement à cet ouvrage - de la supervision de fiches botaniques à la rédaction de notes de synthèse en passant par des traductions ponctuelles - J. Becuwe, G. Fournaison, O. Hoffmann, P. Meyer, C. de Rouville et E. Waitkuwait, sans oublier l'aide toute particulière de Daniel Dory (Gboronkouté) fournie lors de plusieurs missions communes en pays lobi. 1. Joseph, F. Poulain et E. Vingiano de Pina Martins ont assumé la tâche fastidieuse de relire le manuscrit et en ont proposé de fort judicieuses corrections. Enfin soutien, conseils et précieux commentaires m'ont aussi été apportés par les professeurs L.-Y. Thomas, F. Raveau, F. Héritier, M. Cartry et bien sûr Jean Bernard dont la préface donne à cet ouvrage une importance qui dépasse de loin son mérite.

Introduction

« Qu'est-ce qui a pu détenniner les sociétés primitives à prêter au liquide sanglant de si étranges propriétés? »

Emile Durkheim La prohibition de l'inceste et ses origines, 1897, p. 51

des matériaux à traiter pour l'aborder (dans sa globalité) - de l'or rouge des anciennes populations aztèques au pacte du sang cher à la démonologie, en passant par l'existence de maisons pour les menstruantes... L'étendue et la diversité des pratiques, rites, mythes et représentations symboliques le concernant augurent de la complexité d'une telle entreprise, à laquelle il est donc, dans le cadre présent, hors de question de s'atteler. De fait, à notre connaissance, peu s'y sont risqués avec un souci d'exhaustivité. A noter cependant le livre récent de l'historien des religions J.-P. Roux qui fournit mille et un us et coutumes sanglants de par le monde, multiplie les rapprochements audacieux et stimulants mais privilégieune perspective dite « christologique » et fait bizarrement fi des analyses
anthropologiques, à l'exception des inévitables références à la somme de Frazer, parue à la fin du siècle dernier: Le Rameau d'or. Cet anthropologue fut probablement le premier à souligner l'importance de ce qu'il appela « les tabous sur le sang ». Il insista sur la « crainte d'entrer en contact avec le sang, surtout avec le sang des femmes ». Dans cette même rubrique des tabous sur le sang (1981, p. 628 et s.), il mentionne les tabous sur les guerriers, les chasseurs, les pêcheurs, les meurtriers... En fait, Frazer procède d'abord à un inventaire de ces différents tabous plus qu'il ne tente de rendre compte de leur unité éventuelle et de ce qui en motive l'existence.

Si à l'origine de ce livre se trouve une expérience personnelle du tabou du sang, cette expérience se caractérise aussi par sa dimension éminemment transculturelle et constitue en cela un objet anthropologique. Invariant du vivant par excellence, le sang donne d'ailleurs à penser... depuis des millénaires. En témoigne le dessin de ce mammouth ensanglanté retrouvé sur une grotte d'Altamira, évoqué plus haut par 1. Bernard. La pérennité de la problématique du sang suffit à rendre compte de l'abondance

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En revanche E. Durkheim (1897, p. 51) à partir principalement des matériaux de seconde main de Frazer s'interroge: «Qu'est-ce qui a pu déterminer les sociétés primitives à prêter au liquide sanglant de si étranges propriétés? La réponse à cette question se trouve dans le principe même sur lequel repose tout

le système religieux dont l'exogamie dépend, à savoir le totémisme. »
La crainte du sang menstruel serait dépendante de la crainte du sang en général et ce d'autant qu'un même sang - quasi sacré - unirait les membres d'un clan avec leur totem fondateur... (1) C. Lévi-Strauss, plus près de nous, réfutera point

par point l'argumentation de Durkheim en montrant que les « connections ainsi
établies sont fragiles et arbitraires» en raison de la «non-universalité» des croyances totémiques comme de «l'horreur du sang menstruel (...) D'une façon générale, une femme est impure pendant la durée de ses règles, non seulement pour ses parents de clan, mais aussi pour son mari exogamique et, en général, pour tout le monde. Ce point est essentiel, puisque Durkheim prétend faire dériver l'exogamie d'un ensemble de coutumes et d'interdictions - celles relatives aux femmes - dont elle serait en quelque sorte la conséquence, et de difficultés auxquelles elle apporterait une solution. Or, ces interdictions ne sont pas levées par l'application de la règle d'exogamie, et elles frappent, de façon indistincte, les membres exogamiques du groupe» (1947, 1967 (b), p. 24 et s.). La question du ou des tabou(s) sur le sang reste cependant entière. J. Cazeneuve la reprend et insiste sur la charge émotionnelle dont est porteur le sang. Sa fuite involontaire « est une image de la mort qui approche, et la mort défie toutes les règles dans lesquelles l'homme peut se fixer» (1971, p. 96 et s.). L. Lévi Makarius systématise cette constatation: «Le sang devient le symbole de ce qui effraie, nuit et détruit» et en tire les conséquences sociales. «A la manière magique et symbolique qui leur est propre, les hommes croient se prémunir contre les dangers et les maux qu'ils appréhendent en évitant le contact et la vue du sang, en bannissant ce qui peut en évoquer l'idée et en éloignant les personnes qui en sont souillées ou qui saignent. » L'ensemble de mesures préventives ou d'interdits qui en découlent « institue le tabou du sang» (1974, p. 22 et s.) auquel L. Lévi Makarius accorde une importance primordiale puisque « le trajet qui de la crainte

du sang passe par le chemin tortueux de la violation du tabou, fonde le pouvoir transcendant du mana, essence même du sacré» (idem, p. 336). Plus récemment, A. Testart (dans le prolongement étroit des travaux de L. Lévi Makarius) a posé l'existence d'une « structure symbolique organisée autour du sang extrêmement précise et contraignante» (1986, p. 1195) censée rendre compte notamment des fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs. Une polémique s'est engagée, B. Juillerat soulignant que « tout ramener au sang, comme le font Makarius et Testart, ne fait que donner la primauté à un symbole particulièrement "sacré"... donc meilleur à penser; s'arrêter au sang comme symbole ultime (...) c'est s'interdire de remonter au sens ». Le sang fonctionnerait comme «leurre envers la pensée dans sa quête permanente de signifiants» (1987, p. 61).
(I) Est « totémique toute croyance qui assimile les membres d'un groupe social déterminé à des objets, des animaux ou des plantes considérés comme ancêtres du groupe» (cf. Colleyn, 1979, p. 190). 18

Nous voici donc dûment prévenus, au terme de ce bref historique de l'état de la réflexion sur cette problématique du sang que nous allons aborder à notre tour. D'entrée de jeu, la stratégie d'approche ici adoptée s'inscrit en rupture avec l'ensemble des travaux cités puisqu'il ne s'agit ni de tout ramener au sang, ni de s'y arrêter mais au contraire de l'utiliser comme fil conducteur de l'analyse d'une société donnée (les Lobi d'Afrique de l'Ouest), quitte peut-être à l'arrivée à mettre à jour une symbolique qui - là-bas et maintenant - le transcende. Dès le premier chapitre, on verra d'ailleurs que le sujet va rapidement s'élargir car pour les Lobi, le sang, ce n'est pas seulement le sang rouge des veines ou encore le sang des menstrues. Il correspond aussi aux sangs blancs que constituent le sperme, la moelle, la graisse, voire le pus et aux sangs noirs, témoins et révélateurs de nombre de maladies. Inutile de préciser que l'on ne se focalisera pas non plus sur tel ou tel tabou concernant le sang cataménial, le sang des guerriers ou celui des victimes sacrificielles... même s'il est nécessaire au niveau heuristique de les distinguer en un premier temps. Leurs liaisons et interactions dynamiques se donneront d'autant plus à voir et à comprendre que sera respectée l'unité du lieu de l'observation, et qu'un travail de terrain aura pour objectif de les repérer systématiquement (2). Contrairement aux précédents ouvrages d'ensemble sur ce sujet qui constituent d'érudites compilations, où la méthode comparative permet de passer allégrement des rites sanglants des aborigènes australiens à ceux des anciens Grecs... selon les besoins de l'argumentation à étayer, on se heurtera ici à la résistance (à faire système) des faits bruts, recueillis au sein d'une même culture. Mais en retour, on pourra aussi s'émerveiller face à certaines alliances de pratiques, inconcevables dans notre propre canevas de pensées. Car le grand bénéfice du terrain, c'est

d'avoir « sous les yeux des exemples de croyances telles qu'elles sont vécues et,
aussitôt, toute la chair et le sang de la vie indigène viennent étoffer le squelette des constructions théoriques» [Malinowski (1922), 1989, p. 75]. La grande question posée par Durkheim - mise en exergue de cette introduc-

tion - sera reprise sous un angle résolument pragmatique. L'approche anthropologique du sang sera traitée en pays lobi par la description et l'analyse de la configuration des rôles que cette substance joue, c'est-à-dire par la mise en évidence de son statut. Les signifiés auxquels le sang renvoie - comme une sorte d'acteur du social au registre des plus étendus - seront un à un disséqués dans le but de singulariser l'un de ces universaux dont chacun d'entre nous saisit plus ou moins intuitivement le poids. Il va donc s'agir: - d'abord de comprendre comment et pourquoi cet invariant du vivant ou de nature constitue un vecteur symbolique fort, à efficacité idéologique puissante; reconstituant la trame qui part peut-être des menstrues ou des blessures de chasse... pour aboutir à la légitimation de maints rapports qu'entretiennent les hommes et les femmes entre eux et avec l'univers, moyennant et en fonction notamment d'une série d'épanchements sanglants;
(2) Ainsi, par exemple; il n'a jamais été procédé à une investigation sur tel ou tel rite sanglant (guerrier ou cynégétique) sans qu'intervienne un questionnement sur le rôle que pouvait y jouer une femme en état de menstruation... 19

-

puis de retrouver et d'expliciter l'origine de sa condition de « marqueur» en

- et enfin d'en appréhender la dynamique historique en pays lobi. La mise en scène de cette problématique - dominée par la question première du tabou du sang - se déploiera autour de quatre axes principaux:
1) SANG, CORPS ET PHYSIOLOGIE On tentera de répondre à un ensemble d'interrogations de base. D'où vient le sang, de quelle façon se meut-il, quels types de rapport est-il amené à entretenir avec les autres substances corporelles? Une esquisse topographique de la circulation humorale sera tracée. 2) SANG, FEMME ET PROCRÉATION Les divers saignements du sexe de la femme (lors de l'excision, de la défloration, des menstruations, de l'accouchement, etc.) seront passés en revue. Ils jalonnent les étapes de la vie génésique et donnent toujours lieu à un traitement social. On s'efforcera de mettre en évidence la façon dont la société va assurer, à l'aide d'une véritable gestion, le passage fondamental du pouvoir de procréation de la femme au devoir de reproduction. 3) SANG, PERSONNE ET MALADIE Il sera alors question du sang en tant que principe vital, témoin privilégié de l'équilibre précaire de la personne, comme en rendent compte les nombreuses maladies qui affectent son cours depuis les ménorragies jusqu'aux troubles circulatoires consécutifs à des attaques en sorcellerie. Nous tenterons de comprendre les ressorts profonds de ces maladies qui frappent, marquent et valorisent de manière éminemment différentielle les hommes et les femmes qui en sont victimes. 4) SANG, HOMME ET POUVOIR En dernier lieu, on traitera plus spécifiquement du sang dans les stratégies de production et de reproduction au travers de l'appropriation masculine du sang qui émane tant de la pratique sacrificielle que des activités cynégétiques et guerrières... On verra comment le pouvoir dans ce type de société - dite « acéphale» en l'absence de « vrais chefs» - est fort lié au sang versé selon un schème d'actions viriles. Au sang de témoigner de la différence sexuelle mais aussi de légitimer une certaine inégalité sociale entre ceux qui le font couler de manière volontaire et celles qui en subissent périodiquement le flux. Vaste programme par conséquent pour cette anthropologie du sang en Afrique, balisé malgré tout par son sous-titre: un essai d'hématologie symbolique chez les Lobi, avec ses limites et ses espoirs. Il est sous-tendu par l'hypothèse suivante: si le sang est un révélateur bio-médical de première importance comme le rappelle Jean Bernard, il pourrait en être de même au niveau social. Première monographie basée sur l'étude systématique des représentations de cet invariant du vivant, cet ouvrage a donc valeur tant de manifeste que de pari. Puisse le lecteur curieux le parcourir avec le millième du plaisir que j'ai pris à le rédiger et, à son terme, se prononcer en toute connaissance de cause.

PREMIÈRE PARTIE

SANG, CORPS ET PHYSIOLOGIE

«

... puisque ce sont des mouvements du corps, tout suppose un énorme appareil

biologique, physiologique. »

Marcel Mauss (1936) Sociologie et anthropologie, 1980, p. 384

CHAPITRE I

LA PRODUCTION DU SANG

« Il me semble parfois que mon sang coule à flots C...) Il s'en va, transformant les pavés en îlots, Désaltérant la soif de chaque créature,

Et partout colorant en rouge la nature. »
Charles Baudelaire, Fleurs du mal, 1857

La richesse des rôles assignés au sang est à la mesure de l'étendue de son champ sémantique. En lobiri (langue des Lobi) « sang» est traduit par le terme tomin qui se décompose de la façon suivante: - to: le corps, le tronc;

-

mi: ce qui s'écoule. Ex. : miln = la farine, la morve; milr = le fleuve Volta, n: nasalisation propre à ce qui s'écoule. Ex.
:

la parole;
nuon = eau.

Le tomin correspond donc à « ce qui s'écoule du corps» (I). Mais de quel
corps s'agit-il? Qui est apte à produire du sang? La société définit-elle un certain type de producteur de sang? Existe-t-il enfin plusieurs variétés de ce produit corporel?

(I) L'ensemble des observations linguistiques présentées dans cette étude est redevable aux analyses de J. Becuwe opérées principalement à partir de nos matériaux de «terrain ». 23

I. LES DIFFÉRENTS

PRODUCTEURS

DE SANG

1) Le sang des « êtres»
Derrière le mot tomin, les Lobi sous-entendent le plus souvent l'expression tibU tomin = le sang des « êtres» ; c'est-à-dire le tomin des femmes, des hommes, des enfants et même des animaux...

2) Le sang des arbres
Les Lobi évoquent encore le sang des arbres (2)
:

ter tomin. Trois arbres ont du

ter tomin :

-

le tchar = ficus gnaphalocarpa (moracée),

- le bar = butyrospermum parkii ou vitellaria paradoxa (sapatacée). Cet arbre
est plus connu sous le nom de karité,
le djié = pterocarpus erinaceus (papilionacée). « Quand on les coupe, il sort du sang rouge. » En effet si l'on entame l'écorce d'un de ces trois arbres, une substance blanche et visqueuse apparaît. Très vite elle prend une couleur orangée que les Lobi qualifient de sié: rouge. Ces arbres auraient du sang... (3). Cependant dès que cette substance s'épaissit on ne parle plus de ter tomin mais de colle.

-

3) Le sang des créatures supra-naturelles
Existe-t-il d'autres producteurs de sang? Répondre à cette question implique de passer en revue l'ensemble du « panthéon lobi ». Celui-ci comprend, d'une manière très simplifiée: - un Dieu créateur: Tangba; - des fétiches protecteurs: ThUa;

-

et des petits génies de la brousse:

Kontee.

Le Dieu créateur ne serait pas un producteur de sang. Il aurait même la propriété particulière de ne pas être sensible à la pratique sacrificielle. On ne saurait en dire autant pour les thila qui furent décrits, selon l'époque des relevés ethnographiques, comme des dieux protecteurs, des «fétiches» ou des « esprits tutélaires ». Au caractère fantasque et à la mentalité revancharde (cf. Meyer, 1981, p. 23), ils sont de grands consommateurs de sang. Des sacrifices doivent régulièrement leur être offerts par l'intermédiaire de leurs représentations
(2) Dans maintes cultures, on use plus volontiers de la métaphore inverse: « le sang comme séve de l'homme» (cf. 1. Héritier, 1987), cette parenté sYIT'bolique se matérialise dans des rites où l'encens se substitue au sang (cf. Le Guérer, 1988, p. 266). (3) La séve des autres arbres reste blanche. Elle est apDelée tir nuon = l'eau de l'arbre. Cf. à titre de comparaison les études ethnobotaniques sur les plantes et le sang in Savoirs, n° l, juin 1988.

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Dessin I : Le sang d'un animal blessé (4)

1=

Dessin 2 : Un homme offre un poulet à ses fétiches

Dessin 3 : Des thila

( 4) Les dessins qui iJIustrent cet ouvrage ont été effectués au crayon de papier par des collégiens de Kampti. Ils ont été repris à l'encre de Chine pour plus de netteté par M. Baa.

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matérielles, qui ont le plus souvent la forme d'un monticule de terre surmonté d'une branche d'arbre. L'installation de ces autels, appelés aussi thila, implique la mise en œuvre de nombreux sacrifices qui leur permettent de devenir opératoires. Oans l'optique de cette recherche, ces thila pourraient être qualifiés de « producteurs secondaires de sang» en raison de leurs demandes sacrificielles. Il en serait de même pour les bateba (statuettes plus ou moins anthropomorphes) au service des thila. D'ailleurs l'expression thil tomin existe; toutefois elle signifie: le sang d'un animal égorgé pour le thil, le sang d'un sacrifice. Restent les kontee ou petits génies de la brousse présents dans toute l'Afrique

de l'Ouest. Ce sont

«

de petits dieux à grosse tête, à cheveux longs, et au corps

tellement couvert de poils roux qu'on ne voit pas leur peau. Ces divinités naines, dont la taille n'excéde pas celle d'un enfant de six à sept ans, vivent en familIe et possédent des troupeaux constitués par les buffles, les grosses antilopes, les singes, les liévres, les pintades, les perdrix, les pigeons sauvages représentent leurs volailIes» (Labouret, 1931, p. 437). Ces petits génies de la brousse sont en principe invisibles, seuls quelques êtres privilégiés, chasseurs ou devins, peuvent les apercevoir sans risquer de sombrer dans la folie... Par suite on ne leur offre pas (de façon directe tout au moins) des sacrifices (5). En revanche, eux-mêmes semblent en effectuer beaucoup... Il existerait des kontee mâles et des kontee femelles qui s'uniraient et donneraient naissance à des kontee bébés. Les petits génies de la brousse disposeraient donc d'organes de reproduction sexués (6).

Dessin 4 : Une tache d'encre ressemblant à un kontee (7)
(5) Selon d'aucuns il existerait des sorciers qui feraient des dons sacrificiels à certains « mauvais
kontee» comme nous le verrons plus tard. (6) « Les hommes ont un pénis et les femmes des seins qui touchent la terre, bien qu'ils soient plus petits, ils ont des parties sexuelles plus grandes, alors pour se moquer des hommes, ils les mettent par-dessus leurs épaules »(Meyer, 1981. p. 23) (traduction française de Wolf Ekkehard
Waitkuwait) .

(7) Ce dessina été effectuéà partir d'un grand détailde la plancheIII du test de Rorschach.
Plusieurs Lobi y ont reconnu - non sans grande émotion - des kontee se faisant face, plutôt de sexe féminin en raison du labret qui déformerait leur bouche...

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Toutefois la présence éventuelle de menstrues chez les kontee femelles laisse perplexes les Lobi les mieux informés sur leurs us et coutumes. En fait, personne ne peut assurer que les kontee constituent vraiment des êtres de chair et de sang... Si l'expression kontee tomin est exacte au niveau syntaxique, elle n'est jamais utilisée faute d'être reliée à une réalité concrète (8). Pourtant (et cela semble paradoxal) les petits génies de la brousse dégageraient une exhalaison particulière qualifiée de di hune puuwe. On peut traduire cette expression par le « sentir mauvais» relatif principalement à l'odeur de sang pourri ttlle sang noir des menstrues...

II. LES QUALITÉS CONSTITUTIVES DU SANG

« Tout le diagnostic repose sur les facultés perceptives du médecin, mettant les cinq sens à contribution (H') Le médecin regarde et renifle, flaire et discerne, selon

les teintes et les odeurs.

»

1. Léonard La vie quotidienne du médecin de province au XIX'siècle, 1977, p. 66-67

1) Couleur, température, goût et odeur...
Le recours aux cinq sens permet d'identifier la plupart des qualités constitutives du sang en fonction des divers rôles qu'il est tenu de remplir. Au niveau visuelles Lobi distinguent:

le sang rouge: tomin sié des veines; le sang blanc: tomin bulo correspondant au sperme, à la graisse, à la moelle et en quelque sorte au pus; le sang noir: tomin bir. Il s'agit d'un sang malade, coagulé à l'intérieur du

-

-

corps ou à la surface d'une blessure. Le sang cataménial et le sang vomi sont également noirs. Par le toucher on apprécie la consistance et la température de certains types de sang. - Le sang rouge est le plus souvent « léger» : tomin apir et tiède. Parfois « il se glace un peu»: tomin wir gbe gbe... - Le sang noir est épais. Il est estimé « glacé»: tomin wir, ou encore très chaud. Dans ce cas on utilise l'expression tomin tiabala, allusion directe à la fabrication du beurre de karité au terme de laquelle sont rejetés des résidus appelés tiabala, de même allure que ce « sang gâté ». Concernant le goût, les Lobi soulignent que le sang vraiment rouge « n'est pas
(8) Cf. les remarques de J.-P. Roux (1988, p. 35) sur l'ichor: le sang des dieux dans l'Iliade. 27

sucré tout en l'étant un peu »... On le dit harne/arne/a. Il a la même saveur que le premier lait d'une femme qui vient d'accoucher (9). Par ailleurs, lors de blessures occasionnées par des projectiles empoisonnés, on se trouve en présence d'un lomin kha, c'est-à-dire d'un sang amer. Si l'ouïe ne fournit aucune indication particuliére à propos des qualités constitutives du sang, en revanche l'odorat occupe une place déterminante car« l'odeur du sang reste, diffuse, plus tenace que le sang même, qu'elle signifie encore lorsqu'il a échappé au regard» (Vialles, 1987, p. 95). Enfin de façon prhilégiée, l'odorat «sait révéler la précarité de la vie organique. Et c'est là l'essentiel» (Corbin, 1982, p. 22) ! Les Lobi disposent d'un grand nombre d'expressions pour désigner tout ce qui a trait au pourri :

-

-

hire= la pourriture;
di hire = c'est pourri, le sujet effectue un constat (aspect passif) ;
da hi = c'est pourri, on prend alors en considération la propriété de l'objet

(aspect actif) ; di hune = ça sent, c'est odorant. Cette expression est connotée de manière négative. Elle correspond à une odeur pénétrante (mangue en train de pourrir ou mobylette au moment du départ) ; - di phobre = c'est pourri, c'est « gâté », ce n'est plus bon à manger. Implicitement, cela sent le pourri mais on insiste sur l'état de pourriture;

-

-

di hune phobiri = ça sent vraiment

le pourri.

On met l'accent

sur l'odeur

et

on suppose que c'est pourri ; - di hune puuwe = cela sent vraiment mauvais et c'est dangereux. Cette expression reviendra souvent dans le cours de cette recherche car elle s'applique à un certain nombre d'êtres souillés ou de lieux particuliers. Ainsi en est-il pour la femme en état de menstruation, pour la chambre de l'accouchée ou encore pour l'endroit où se réunissent les konlee. Au niveau olfactif, le sang noir est particulièrement marqué. D'une femme qui a ses règles on dira: kher ke hune: cette femme-là, elle sent... Il est possible de préciser de manière ironique: kher ke phobre... Elle est placée dans l'univers de la pourriture, de ce qui n'est plus bon à manger. On signifie son état d'objet non consommable, sexuellement parlant... (10).

2) Traits de caractère...
D'autres qualités constitutives du sang, d'ordre moins physiologique, peuvent
être décelées (11). On le dit sans force, lomina fanga,
« pas bon»

: lomina bora,

(9) Cf. Loux (1983, p. 145) sur les rapports colostrum-sang dans la France traditionnelle. (10) Il existe aussi un certain type de produit issu du commerce sexuel appelé tomin hi c'est-à-dire « sang pourri ». Il s'agit de l'enfant né sans le retour des règles de sa mère (au sujet duquel nous reviendrons). (II) Cf. Le mémorial du sang de Michel Luneau (1981) où le sang s'exprime à la première personne...

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il se perd aisément, apre tomin (mot à mot = «sang fini») ; alors il faut le ramasser a kii tomin car il lui arrive d'être dangereux tomin puu. Il demande vengeance, et la réputation de valeureux guerrier lui est presque entièrement redevable. Toutefois sur un champ de bataille, il lui arrive de « prendre » un homme tomin gba fer (mot à mot = « sang pris toi») qui tombe à terre, soudainement paralysé. * ** Il existe encore d'autres attributs, traits de caractère et facultés confèrés au sang que nous découvrirons au fil des pages. Mais pour bien circonscrire son statut, il sera - paradoxalement - d'abord procédé à un dècentrage. On portera ainsi une attention spéciale à l'ensemble des substances corporelles dont il fait partie, car ce n'est peut-être pas « du côté d'une substance prise séparément que réside ce sens, mais dans le jeu des relations d'opposition et de complémentarité qu'elle entretient avec toutes les autres substances» (Godelier, 1982, p. 356).

CHAPITRE II

LES SUBSTANCES

CORPORELLES

« De quoi disposait-on, en somme, pour tenter une explication? De deux liquides: la semence masculine et le sang menstruel. Un liquide blanc et un liquide rouge... Et, avec cela, il fallait rendre compte de la formation du nouvel être, des

caprices de l'hérédité, et de la différenciation sexuelle. » Jean Rostand, Maternité et biologie (1966), 1975, p. 39-40

En amont de la remarque de J. Rostand, pourquoi ne pas s'interroger aussi sur l'origine de ces deux liquides, voire sur celle de l'ensemble des substances corporelles?

I. LES SUBSTANCES FONDAMENTALES ET LEURS DÉRIVÉS
Les Lobi distinguent quatre substances fondamentales: - l'eau de la tête, qui génère notamment les sangs blancs; - l'eau du corps;

-

-

la bile;

le sang rouge.

1) L'eau de la tête
Il s'agit d'une substance qui circule dans le corps par le biais, semble-Hl, des os... L'eau de la tête provient, comme son nom l'indique, du cerveau ou de la
cervelle, si l'on respecte le
«

français d'Afrique»

utilisé par les informateurs.

A sa naissance, chaque individu possède un capital d'eau dans la tête qui n'a 30

aucun rapport avec l'eau ingérée. L'eau de la tête est mise en relation avec d'autres substances: - Les larmes: item b; ou «enfant de l'œil ». Celles-ci sont issues de la circulation de l'eau de la tête dans les yeux. - La morve: m;n émane elle aussi de l'eau de la tête suite à son passage dans les narines.
Tête
Eau

Figure I : Origine des larmes et de la morve

- La graisse: n;n est considérée comme une sorte de liquide épais ne devant pas circuler à l'état habituel.
Tête
Eau

Colonne Verté. braie

Urètre

Figure 2 : Origine des sangs blancs: graisse et sperme 31