//img.uscri.be/pth/4f4abd3cda8f201d1b888eec7ad33ac52c58c643
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,30 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Anthropologie et clinique - Recherches antillaises

278 pages
Les Antilles françaises sont constituées de sociétés récentes issues d'une histoire particulière dont leur moindre caractéristique est leur constitution composite à partir des populations orginelles, diffréntes si ce n'est antagonistes. Ces composantes proviennent des quatre coins de la planète et elles furent sauvagement hierarchisées. L'intention vise ici à étudier les dynamiques, les dynamismes et les fragilités, les points de rupture et d'ancrage, les compensations et sublimations des inévitables conflits, voire les zones d'ombre propices à l'apparition de réorganisations, de restructurations, de resociabilisation.
Voir plus Voir moins

PSYCHOLOGIE CLINIQUE
Nouvelle série n° 15 printemps 2003

Anthropologie recherches

et clinique: antillaises

Sous la direction de Jean Galap et d'Olivier Douville

Psychologie Clinique Nouvelle série n° 15,2003/1
(revue de 1'.A..ssociation"Psychologie Clinique")
Directeur de publication: Olivier Douville (paris X) (E.P.S. Ville Évrard), littéraire: Claude

Rédaction: Olivier Douville (paris X), Serge Raymond Robert Samacher (paris VII), Claude Wacjman (paris). Secrétaire de rédaction, Wacjman (paris). responsable de la rubrique

Comité de lecture: Paul-Laurent r\ssoun (Paris VII), Jacqueline Barus-Michel (paris VII), Fethi Benslama (Paris VII), Michèle Bertrand (Besançon), Sylvain Bouyer (Nancy), Jacqueline Carroy (paris VII), Françoise Couchard (paris X), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Alain Giami (INSERM), Florence GiustDesprairies (paris VIII), Jean-Michel Hirt (paris XIII), Michèle Huguet (paris VII), Edmond Marc Lipiansky (paris X), Okba Natahi (paris VII et Paris XIII), Max Pagès (paris VII), Edwige Pasquier (Nantes), t Claude Revault d'r\llonnes, Luc Ridel (Paris \TII), K.arl-Leo Schwering (paris \TII), t Claude Veil, F\nnick Wcil-Barais (F\ngers). Comité scientifique: AJain i\belhauser (Rennes II), Michel Audisio (I-Iôpital Esquirol), I-Iervé Beauchesne (Université de Bretagne Occidentale), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Yvon Brès (paris), Michelle Cadoret (paris-Orsay) Christophe Dejours (CNAM), Marie-José Del Volgo (Aix-Marseille II), Jean Galap (paris EHESS), René I(aës (Lyon II), André Lévy (paris XIII), Jean Claude Maleval (Rennes II), François Marty (Rouen), Jean Sebastien Morvan (paris V), Laurent Ottavi (Rennes II), Gérard Pommier (Nantes), Monique Sélim (HID), Daniel Raichvarg (Dijon), François Richard (Paris VII), François Sauvagnat (Rennes II), Geneviève Vermes (paris VIII), Loick M. Villerbu (Rennes II). Correspondants internationaux: José Newton Garcia de Araujo (Belo Horizonte, Brésil), Lina Balestrière (Bruxelles, Belgique), JaW Bennani (Rabat, Maroc), Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), Ellen Corin (Montréal), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Pham Huy Dung (Hanoï, Vietnam), Yolanda Gampel (Tel-Aviv, Israël), Yolande Govindama (La Réunion), Nianguiry I(ante (Bamako, Mali), Lucette Labache (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), Pr. Mendehlson (Berkeley, U.S.A.), I<limis Navridis (F\thènes, Grèce), ()mar Ndoye (Dakar, Sénégal), Isildinha B. Noguiera (Sao Paulo, Brésil), F\delin N'Situ (I(inshasa, République démocratique du Congo), Shigeyoshi Okamoto (I(yoto, Japon), Arouna Ouedraogo (Ouagadougou, Burkina-Fasso), Jacques Réhaume (Québec, Canada), Joa Salvado Ribeiro (Lisbone, Portugal), Marie-Dominique Robin (Bruxelles, Belgique), Olga Tchijdenko (Minsk, Belarus), Chris Dode Von Troodwijk (Luxembourg), Mohamed Zitouni (Meknès, Maroc). Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à Olivier Douville, P.rychologie linique, 22, rue de la Tour d'Auvergne 75009 Paris C e-mail: psychologie.clinique@noos.fr L'abonnement: 2003 (2 numéros) France: 36,60 Euros Etranger, DOM TOM: 39,70 Euros
Ventes L' I-Iarmattan, et abonnement: Polytechnique, 2003 75005 Paris

5-7 rue de l'Ecole Q L'Harmattan, ISBN:

2-7475-4833-3

SOMMAIRE
Anthropologie et clinique
Sous la direction de Jean Galap et d'Olivier Douville Recherches antillaises Présentation, Jean Galap, Olivier Douville ... Culture, migration et psychologie de l'adaptation en milieu antillais, Jean Gala p ........... ...... ... ........ ..................... ..... De la créolophonie : réalités et perspectives, Daniel Boukman .......................... Chronique d'une mort annoncée. Littérature caribéenne et globalisation, lvlaryse Condé..................................................................................................................... Fonction spéculaire et fonction poétique dans la dialectique de la subjectivation en milieu antillais, Livia Lésel.......................................................... Être maré en Guadeloupe. Problématique de l'inhibition, Marycécile Lubino .... Le règlement de compte, ou la lapidation des femmes, Dany Joseph Ducosson ............................................................................................... Culture et entreprise en Martinique, Louis-Félix Ozier-Lafontaine.................... La psychologie en Guyane Française, Joëlle Chandey, Lydia LacombeGsango ................................................................................. Fresque historique et anthropologique concernant les trois territoires français de la caraibe : la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique, JulieLynne Lirus-Galap..............................................................................................................

9 13 35 45 55 77 91 99 107 117 129

Références bibliographiques générales sur les problématiques antillaises, Jean Galap et Olivier Douville ......................................................................................... Du traditionnel aux modernités, dialogues Paul Valéry: Préface au livre de Sir James Frazer La crainte des morts Suivi de la préface de James Frazer, présentation par Olivier Douville.............. Le sacrifice: Freud, Lacan, Carina Basualdo ............................................................ L'inconscient du mythe, \Téronique Piaton-Hallé, Laurent Ottavi........................ Retour d' exil( s), Robert Berthelier................................................................................ Ethnie, ethnicisme, ethnicisation en anthropologie: échange épistémologique, Gérard Althabe, Olivier Douville, Monique Sélim .................... Hommages à Pierre Fédida Pierre Fédida (30 octobre 1934-1° novembre 2002), Danièle Brun " L'analyste en personne" s'est absenté: hommage à Pierre F édida, lv1ichel Gad. W olkowicz ... Hommages à Lucien Bonnafé Claude Wacjman , Serge Raymond et lv1ichaël Guyader suivi de : " Explorer le chemin des oubliettes ", Lucien Bonnafé Actualités internationales L'inconscient est structuré comme l'écriture chinoise. Le clivage de l'inconscient, Huo Datong Réponse à Huo Datong sur" l'inconscient est structuré comme l'écriture chinoise ", Richard Abibon Lectures (rubrique dirigée par Claude Wacjman,) .i'\lain .i-\belhauser, David F. .L-\llen, viichel .L-\udisio,François Bertrand, Jacqueline 1 Carroy, Olivier Douville, Patrick Delaroche, \Tincent Estellon, Jean Galap, Pascal le Maléfan, Sylvain lv1issonnier, Robert Samacher, Loïck M. \Tillerbu,

133 141 153 169 177 195 203

211

221 232

Jean-lviichel

Vives, Claude Wacjman

237

Anthropologie et clinique: recherches antillaises

Présentation
Jean Galap\ Olivier Douville2 Nous avions à cœur depuis longtemps le projet d'un numéro sur la clinique des Guadeloupéens et Martiniquais, ceux qu'en France on appelle les Antillais. Aujourd'hui nous avons regroupé, les concernant, un ensemble de contributions qui ouvrent sur la clinique, la linguistique, le social. Il n'a pas toujours été aisé de rassembler de l'écrit et, tout en remerciant vivement les auteurs ici publiés, nous pensons que ce numéro n'est qu'un premier jalon dans l'idée d'une mise à l'écriture de cliniques antillaises. Les ",Antillesfrançaises sont constituées de sociétés récentes issues d'une histoire particulière dont la moindre des caractéristiques n'est pas leur constitution composite à partir de populations originelles, différentes si ce n'est antagonistes. Ces composantes proviennent des quatre coins de la planète et elles furent sauvagement hiérarchisées du fait de la vocation mercantiliste de départ de ces deux vieilles colonies. Pour autant, les Antilles françaises se présentent de nos jours comme le prototype exemplaire d'entités métisses achevées et intégrées. Le chaos des origines, analogiquement réactualisé aujourd'hui par la situation diasporique d'une partie significative de leurs populations - un écho en est fait dans ce numéro - prédisposent les hommes et les femmes de ces régions à vivre dans la connaissance intime du choc des contraires; toutes choses qui en font une chance pour la recherche scientifique et singulièrement pour les sciences humaines et sociales. En effet, l'élaboration récente des organisations et des structures qui les régissent, permet, ce qui est ailleurs quasi-impossible à réaliser, d'étudier la mise en place des mécanismes conduisant à l'établissement des identités idiosyncrasiques et culturelles comme à la structuration sociale de ces peuples. Elle aide à comprendre comment des institutions multiples,
Docteur en psycho-anthropologie, psychothérapeute. mariejeangal@free.fr. 2 Psychanalyste, Maître de conférences ex-EHESS, en Psychologie Chercheur, formateur, de

clinique, Université

Paris-lO Nanterre, Unité de recherche Médecine, Sciences du vivant, Psychanalyse (Université de Paris-7 Denis Diderot, Pro D. Brun). douvilleolivier@noos.fr

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS

2003

dont les figures originales de la famille, ont vu le jour pour répondre positivement aux nécessités, pour des hommes et des femmes se trouvant dans des situations inhabituelles de désorganisation profonde et de précarité extrême, de trouver un équilibre bio-psychologique qui réponde aux critères les plus stricts de l'appareil psychique et qui a fabriqué de la normalité... Bref, ces populations constituent un laboratoire idoine, moyen d'accès à une meilleure compréhension de la nature humaine et de son fonctionnement, tant il est vrai que cette nature humaine est universelle et que leur expérience singulière est une contribution à la connaissance générale. L'intention ne vise ni à pathologiser une réalité déjà par trop dénigrée ni d'en faire l'apologie simpliste et naïve, mais d'en étudier les dynamiques, les dynamismes et les fragilités, les points de rupture et d'ancrage, les compensations et les sublimations des inévitables conflits, voire les zones d'ombre, propices à l'apparition de réorganisations, de restructurations, de resocialisation. La revue P!)lchologieClinique, engagée dans un projet scientifique de déchiffrement de sens, en sa double inscription intrapsychique et sociale et qui se distingue d'une démarche qui réduit le sujet à un objet d'étude diversement désigné, le lecteur se reportera à la « Plate-Forme» parue dans le numéro 1 de la nouvelle série, ou qui le coupe de son histoire et de ses symptômes pour l'appréhender principalement en termes de facultés de comportement et de cognition, souhaite, par des réflexions issues de recherches disciplinaires multiples s'insérer dans le champ social des Antillais. Ce sont ces mondes antillais marqués par l'histoire et par l'exil que nous interrogerons afm de les mieux connaître. Ce numéro concernera des Antillais résidant sur le sol natal et en migration, ainsi que leurs institutions. À cette fm, le projet de ce numéro ne méconnaît pas les incidences du politique et de l'historique sur le fonctionnement psychique local. C'est en ce sens que nous avons demandé à une auteure une esquisse historico-anthropologique permettant de poser un cadre général explicatif de l'élaboration de ces sociétés et de leurs identités culturelles. Pour la même raison, un socio-anthropologue nous a brossé un tableau de l'actualité sociologique et anthropologique de l'entreprise aux Antilles, pour donner un exemple de leur fonctionnement, induit du passé. C'est aussi favoriser, dans le sens d'un dialogue transdisciplinaire, la logique complémentariste chère à Georges Devereux qui rend compte de la nécessité d'un regard sociologique et d'un regard clinique sur les phénomènes de culturation, sans que ces regards se résorbent l'un dans l'autre Les auteurs, pour la plupart, ont mentionné et étudié les principaux dynamismes et conflits qui traversent les sociétés concernées par rapport à leur histoire et à leurs référents symboliques et identitaires. À cette fm,

10

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE:

RECHERCHES

ANTILLAISES

nous avions souhaité que soient privilégiés, objectif qui n'a pas toujours pu être atteint, les axes du rapport à l'identité et à l'altérité au niveau des rapports du sujet à son image, à ses langues maternelles, aux idéaux mono-linguistiques et à leur violence, à ses rapports d'altérité (altérité de sexe, de classe, altérité par rapport aux conflits d'appartenance et d'idéaux). La langue et la littérature créoles sont abordées, situées qu'elles doivent être, dans leurs rôles, au sein des fonctionnements psychiques et identitaires, compte tenu de leur mise en repère avec les moments politiques de revendication de la dignité de cette langue. Ce sont autant de conflictualités qui peuvent permettre de structurer un certain nombre de polarités identificatoires ambivalentes et de prises diverses du sujet dans les discours dominants, dont il conviendra de dégager en quoi ils intéressent l'inconscient. "Recherches antillaises" apporte aussi quelques éclairages sur le travail concret, quotidien de collègues cliniciens. Leur situation, notamment en Guyane, nous éclaire alors sur la mise en place de la psychologie et de la psychologie clinique dans cet autre DF A. Nul doute qu'une confrontation plus élargie entre cliniciens antillais, guyanais et réunionnais donnerait la mesure d'une réflexion plus large encore, autour de la réalité subjective et sociale aux prises avec l'histoire et l'actuel des impositions identitaires. La bibliographie qui clôt ce volet, n'a pas visé l'exhaustivité; nous avons pris acte de la difficulté que rencontrent l'étudiant ou le praticien à trouver une gamme d'ouvrages et d'articles de référence sur les mondes antillais. Ce sont de telles références que nous avons voulu indiquer. Ce numéro se complète de recherches qui témoignent de certains moments de rencontre et de discussion entre anthropologie et clinique; le spectre est large, qui va du commentaire introductif que Paul Valéry faisait d'un des derniers ouvrages de Frazer jusqu'à un dialogue qui réunit un clinicien et des représentants majeurs de l'anthropologie de l'actuel.

Il

Culture. nrigration et psychopathologie l'adaptation en nrilieu antillais

de
Jean Galapl

Résumé Cet article synthétise certains points d'une réflexion de plus de 30 années, découlant des recherches réalisées par l'auteur au sein de l'ex-centre de recherche et d'étude des dysfonctions de l'adaptation (CREDA/EHESS) et s'appuyant sur un travail clinique nourri par l'expérience de groupe acquise au CEDAGR, une association de prise en charge des Antillais, Guyanais, Réunionnais. L'auteur démontre à partir d'exemples de pratiques culturelles des Martiniquais et Guadeloupéens qu'il faut manier avec prudence le concept de culture car sa reproduction en migration sous un mode répétitif pose problème alors que sa réinterprétation est signe d'adaptation et gage d'une bonne santé mentale. Mots clés Adaptation/ Antillais; culture; migration; psychopathologie. Summary This article synthesizes certain points of a reflexion of more than 30 years, rising from the research carried out by the author within offsets of research and study of the dysfonctions of the adaptation (CREDA/EHESS) and resting on a clinical work nourished by the experiment of group acquired to the CEDA GR, an association of assumption of responsibility of the West-Indians, Guyanais, Réunionnais. The author shows starting from examples of cultural practices of the Inhabitants of Martinique and Inhabitants of Guadeloupe whom it is necessary to handle with prudence the concept of culture because its reproduction in migration under a repetitive mode poses problem whereas its reinterpretation is sign of adaptation and pledge of a good mental health. Key words Adaptation/ Antillais; culture; migration; psychopathology.
1 Docteur psychothérapeute.

en psycho-anthropologie, ex-creda/ Courriel : mariejeangal@free.fr

ehess,

chercheur,

formateur,

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS 2003

«À l'issue de la formation, le stagiaire sera capable d'appréhender l'importance et l'influence de la différence de culture sur la maladie mentale afm d'adapter la pratique des soins et la prise en charge du patient ». Tel est, pris au hasard des demandes adressées au formateur, l'objectif général visé par une institution médicale pour la formation de ses personnels. L'expérience a montré que de plus en plus d'institutions ayant à connaître des populations allogènes, face à une sémiologie perçue comme ambiguë, pensent trouver réponses et explications par une meilleure connaissance de la culture du patient, du client, du consultant dont on déclare, sur la base de certains indices réels mais pas toujours adéquats, qu'il appartient à un autre univers que celui de l'institution. C'est ainsi que les phénotypes, un accent, un patronyme vont être des indicateurs d'extranéité. Le porteur de ces signes, sera inconsciemment référé au pays et à la culture afférente, où il y a prévalence de ces signes. Les Français issus des DFA2 insulaires, (on les appelle, en France, Antillais3), eu égard à leur métissage biologique sont des habitués du fait. Lors d'enquêtes, quand nous leur posons la question: quand un Métropolitain ne vous connaît pas pour qui vous prend-il? Nous obtenons dans l'ordre décroissant, les réponses suivantes: Africains, Maghrébins, indiens, Antillais. Autant de dénominations qui ont à voir avec le type physique et qui ne rendent pas compte de l'identité géographique et culturelle et encore moins de la nationalité. Il est vrai, qu'à tort, la nationalité cède de plus en plus le pas à l'origine, au point que tous ceux qui ont joué le jeu d'une acculturation formelle4, pour une intégration de plus en plus poussée au milieu, forment une génération sacrifiée puisque le regard qui leur est porté vise leur ethnicisation : ce sont des Français d'origine ceci ou cela, et il est attendu d'eux qu'ils se comportent en tant que tel. Et que dire de la génération née et élevée dans le pays de résidence de parents migrants, que l'on nomme, improprement, deuxième générations? Leur enculturation qui pour beaucoup ressemble à une assimilation à tout crin ne vaut que le temps de leur scolarité; le regard du milieu les conduisant inéluctablement à
2

DFA : Départements français d'Amérique

3C'est une appellation géographique impropre qui assimile Martiniquais et Guadeloupéens, proches mais différents. En outre, ces peuples n'épuisent pas à eux seuls la notion d'Antillais. En effet, Les Antillais sont les habitants d'un archipel qui va de Cuba, au nord, à Trinidad, au sud. Les Haïtiens, par exemple, sont aussi des Antillais. 4 Au sens de Roger Bastide: Le prochain et le lointain, Paris, éd Cujas, 1970. Ou encore, du même auteur, Les Amériques noires,Paris, Payot,1967. 5 C'est en réalité une génération issue de l'immigration qui de fait et de forme constitue une première génération d'une néo-ethnicité métisse qui à cause de son enculturation dans le pays de résidence des parents migrants est plus proche culturellement de leurs camarades de quartier qu'ils ne le sont de leur(s) géniteur(s). 14

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE:

RECHERCHES

ANTILLAISES

mettre en place des stratégies compensatrices6. Prenant ainsi comme exemple les Guadeloupéens et les Martiniquais de France ainsi que leurs enfants, je voudrais à partir de certains dysfonctionnements inhérents non à la culture en soi, mais aux conditions afférentes à la rupture qu'engendre les migrations par rapport au modèle intégrateur et structurant de la société de départ, faire la preuve qu'il faut manier la notion de culture avec précaution car elle n'a pas le même sens ni la même fonction dans le pays d'origine et dans la société de résidence. Elle peut même, si certaines conditions ne sont pas remplies, produire de la pathologie. Nous partons de l'hypothèse selon laquelle la culture en migration reproduite de façon rigidifiée et caricaturale pour être utilisée comme mécanisme de défense engendre des souffrances, des dysfonctionnements, voire même devient pathogène à cause de son inadaptation au regard du nouveau milieu. Il découle de cette hypothèse que l'adaptation psychologique, condition nécessaire pour qu'adviennent les autres formes d'adaptation, sociale, professionnelle, familiale, culturelle, nécessite que le migrant puisse arriver à trouver sur place et à les utiliser, opérateurs du milieu qui remplissent symboliquement les mêmes fonctions que ses propres catégories de culture. C'est donc, dans la mesure où il saura réinterpréter adéquatement, fonctions et sens de sa culture de départ (retrouver sous d'autres formes matérielles et/ou symboliques, ce qui le fonde dans sa culture), qu'il pourra garder sa santé et son équilibre biopsychologique, et trouver un modus vivendi satisfaisant pour lui et ses nouveaux concitoyens.

Rappel Théorique: la culture n'a pas le même sens ni la même fonction dans le pays d'origine et en migration
Au pays d'origine La culture est un système, un corpus structuré qui organise la société, donne sens aux relations sociales, défmit les systèmes symboliques, construit le corps des représentations sociales. La culture défmit donc la norme de la société qui lui correspond et est protégée par le contrôle social qui veille à ce que les status et les rôles des partenaires sociaux soit conformes aux attentes du milieu. Elle se transmet par reproduction, dans le cadre des processus de socialisation et d'enculturation. L'éducation parentale, le groupe des pairs, l'école sont des vecteurs privilégiés de cette reproduction. Pour la défmir, disons que
6 Galap Jean:

" Stratégies identitaires des Antillais en milieu interculturel." d'Anthropologieet BiométrieHumaine, Paris, 1993, XI, n03-4, 281-310. 15

Cahiers

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS

2003

la culture est un ensemble de normes et de valeurs, de manières de faire, de sentir et de penser. C'est un patrimoine, donc le produit de l'élaboration, dans le cadre du parcours historique de chaque peuple, d'un bien qui lui est propre, constitué des réponses successives apportées en termes d'institutions culturelles, économiques, sociales, religieuses... qui au jour le jour s'affment pour trouver des réponses adaptées aux modifications du milieu, de sorte de garder à ce milieu un certain équilibre. C'est donc un processus dynamique et de ce point de vue, il n'y a pas de culture défmitivement achevée. Il n'y a pas non plus de culture en soi. C'est le résultat du travail d'une population qui en fonction de sa problématique du moment ajuste le système par abandon ou ajout d'items culturels. Il arrive donc qu'une pratique considérée à un moment t comme inhérente à une culture devienne à un autre moment donné obsolète et disparaisse du corpus global qui va se restructurer autrement, mais toujours selon sa logique interne. Par contre, les migrants, absents du pays, continueront à se référer à son ancienne forme. Chaque société va donc produire le modèle culturel qui lui convient, lui permettant de maintenir le meilleur équilibre possible, compte tenu des conjonctures du moment et en respectant les grandes valeurs universelles, en particulier celles qu'impose le fonctionnement de l'appareil psychique; et ceci, afm d'éviter les forces de désintégration pouvant la conduire à la folie, état qui, comme l'a si justement avancé R. Bastide7 permet d'évaluer la normalité des sociétés. Deux conséquences découlent de cette conception de la culture: a - Les expressions des cultures respectives qui leur donnent une apparence de spécificités ne concernent le plus souvent que la forme et non le fond. Il n'y a donc pas d'opposition radicale entre particularismes et universaux. C'est d'ailleurs, sur cette base qu'il est possible de travailler en milieu pluriculturel. b - Si chaque culture correspond à un peuple et à une société, il n'est pas possible de comparer les cultures entre elles, encore moins de les juger à partir de l'une d'elle, ni davantage de les hiérarchiser. Une culture ne peut donc être présentée comme supérieure à une autre. De même un élément culturel n'a de sens que ramené au contexte général dans lequel il est inclus. Il n'est donc pas souhaitable en fonction de nos modèles, de juger les gens sur tel ou tel comportement dès lors qu'il relève d'un référentiel donné auquel il devient nécessaire de se référer pour en connaître la signification. Si, au niveau du groupe la culture remplit une fonction organisationnelle, au niveau du sujet elle contribue à la construction des
7 Bastide

R. : Sociologie des maladies mentales, Paris, Flammarion,

1965.

16

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE:

RECHERCHES

ANTILLAISES

identités et à la structuration psychique des personnalités. C'est la dialectique culture/personnalité qui est ici en jeu. En ce sens chaque personne se structure en intériorisant les normes et les valeurs de son milieu de façon originale et construit un système de représentations idiosyncrasiques. De ce fait, elle devient un porteur de culture, selon l'expression de R. Bastide. C'est la raison pour laquelle, nul ne peut prétendre à lui seul exprimer la culture globale de sa société. C'est le groupe, organisé en tant que tel qui, remplit cette fonction en aménageant ce référentiel selon la conjoncture. En migration Coupés du milieu d'origine qui donne sens à leurs conduites et qui les contraint, contrôle social oblige, à agir en conformité avec leur culture, les migrants se trouvent à la fois, plus libres de leurs mouvements (cette recherche de la liberté est dans les milieux restreints et fermés un facteur non négligeable dans le projet migratoire et dans sa réalisation) et plus fragilisés, car les repères voire les organisations que proposent le pays d'origine et qui servent de béquilles symboliques à de nombreux sujets, disparaissent lors du passage dans un autre monde régi de toute façon par d'autres règles; fusse ce nouvel univers intégré dans cet ensemble administratif plus large qu'est la Nation. Il est clairement dit ici qu'au sein d'une même entité nationale, il existe des différences inhérentes aux sous-cultures locales, qu'elles soient régionales, villageoises, rurales, montagnardes, urbaines... Il va de soi, que les personnalités présentant une structure psychique chancelante maintenue à flot par une prise en charge sociale, familiale, religieuse certaine, courent plus de risque à migrer que celles qui sont dotées d'une bonne santé mentale. C'est pour cela que la pathologie de l'adaptation doit tenir compte de l'appareillage psychique du sujet pré-migrant. Pathologie d'apport ou pathologie d'acquisition? Les deux notions ne sont pas toujours indissociables. Toutefois les conditions du départ et les modalités du séjour à l'arrivée peuvent constituer des facteurs soit aggravants ou déclenchants de troubles sous-jacents ou non, soit à l'inverse, facilitateurs d'acculturation. C'est ainsi que nous avons constaté, au cours de nos enquêtes, que les parcours d'adaptation et les modes d'insertion dans le nouveau milieu étaient d'autant plus aisés que le nouveau venu était pris en charge à son arrivée. C'était notamment le cas lorsque l'Etat employeur proposait des places en foyer aux lauréats des concours administratifs devant rejoindre leur poste à Paris et une institution de référence (comme La Poste, mais ce fut aussi le cas pour l'armée ou l'AFP A) pour le cadrer, le former, voire le protéger et l'aider à donner

17

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS

2003

sens

à ses expériences

et réalités quotidiennes

inédites. Ce type de

dispositif permet une acculturation de bon aloi, dans la mesure où il permet à l'appareil psychique du nouveau venu de gérer le changement. Symboliquement, l'institution employeur remplit une fonction analogue à celle du pays d'origine. Tous ceux qui n'ont ni famille (encore qu'un séjour trop prolongé en son sein entraîne des conflits et des ruptures), ni structure d'accueil pour les recevoir et qui devront inévitablement « galérer» pour trouver une voie d'entrée dans le milieu, vont inéluctablement chercher une sécurité et une réponse aux questions que la rencontre avec la société de résidence leur pose en faisant retour sur, ou en utilisant, leur référentiel culturel de départ. Le processus en jeu qui consiste à donner sens aux choses inhabituelles et inconnues à partir d'un corpus de référence s'appelle la réinterprétation. C'est un double processus ainsi défmi par Melville _Herskovitz: « Processus par lequel d'anciennes significations sont attribuées à des éléments nouveaux », c'est le cas de figure considéré ici, « ou par lequel de nouvelles valeurs changent la signification culturelle de formes anciennes ». Il s'agit là de l'acculturation, processus d'intériorisation des valeurs et normes du pays hôte qui conduit à une modification plus ou moins importante des schèmes affectifs et cognitifs permettant au nouveau venu d'être en synergie avec l'environnement. Selon le niveau de l'acculturation Roger Bastide distingue l'acculturation matérielle et l'acculturation formelle, celle qui est réalisée lorsqu'il a adéquation entre les schèmes cognitifs du migrant et de l'autochtone. Toutefois, la transformation de la culture initiale s'effectue selon une logique précise celle que cette culture impose, ce qui implique que l'acculturation n'entraîne pas sa disparition mais son évolution. Contrairement à ce que pensent de nombreux migrants, et pas qu'eux, l'acculturation n'est pas rupture, renoncement, trahison par rapport aux origines mais une transformation qui garde la logique interne de la culture de départ tout en s'enrichissant d'éléments exogènes. Selim Abou8 en fait un processus constitutif de l'identité culturelle qui, à partir d'une base ethnico-culturelle, va s'enrichir en intégrant des expériences existentielles et des contenus des cultures successivement rencontrées. En contre partie, l'acculturation, si elle rapproche de l'autochtone, si elle permet de réduire les écarts entre les normes en présence (ce qui a pour incidence non négligeable de permettre de faire l'économie des souffrances inhérentes aux conflits de cultures), a pour autre conséquence de différencier progressivement des manières de faire, de sentir et de penser des populations restées au Pays. C'est ce qui, selon
8 Abou

Selim:

L'identité culturelle, Paris, Anthropos,

1981.

18

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE:

RECHERCHES

ANTILLAISES

nous, justifie le sentiment de trahison de la terre-mère chez certains de ceux qui ont vécu l'expérience. D'où une certaine ambivalence qui ne simplifie pas la compréhension de conduites des migrants, perçues comme contradictoires et qui, pour les intéressés, suscite des états d'âme propices chez certains à des revendications identitaires. Lorsqu'il y a difficultés, conflits, sentiments de rejet voire présence de signes d'une pathologie sous-jacente, la tendance naturelle des migrants est de faire un usage radical de leur culture qui leur sert de repère, de moyen de compréhension et d'interprétation du monde, qui leur permet de retrouver une sécurité intérieure. En l'occurrence, la culture joue une autre fonction, elle devient mécanisme de défense avec possibilité de régression culturelle. Le sujet peut s'enfermer dans une pratique rigidifiée et caricaturale d'éléments de culture qui peuvent très bien avoir disparu ou évolué au pays, et qu'il présente (et que pour cette raison nous pouvons considérer) comme faisant partie de la culture de sa société d'appartenance. C'est la raison pour laquelle beaucoup cherchent à en appréhender la connaissance comme moyen de le comprendre et de le prendre en charge. C'est un biais, car ce qu'il nous propose comme étant sa culture (que l'on entend comme étant la culture des gens de son pays), est la représentation qu'il s'en est faite préalablement à son départ, et qui chez lui s'est mythifiée avec le temps et l'éloignement, concomitamment à l'évolution du modèle organisateur de sa société d'origine. Souvent, ce fonctionnement indique une souffrance psychique inconsciente qui contribue à instaurer un climat conflictuel au sein de sa famille (et ailleurs), préjudiciable à ceux qui dépendent de lui, notamment les enfants, engagés eux dans un processus d'enculturation aux valeurs de la société qui les a vus naître. L'expérience a montré qu'un travail psychothérapeutique, pas toujours évident à conduire, les aide à se dégager de conflits intra-psychiques, ce qui les conduit à un système interprétatif plus opérationnel car plus ajusté à la réalité et qui sollicite moins la défense de type culturel. Comme il n'y a pas de « culture en conserve », il en découle que tous ceux qui tentent de résister à l'acculturation ce que l'on nomme contreacculturation ou acculturation antagoniste changent malgré eux dans bien des domaines. Ils en ont la preuve, après une longue absence, à l'occasion d'un retour au pays où ils découvrent qu'ils y sont devenus étrangers. Mais même en faisant l'hypothèse qu'ils arriveraient à résister au changement, le vécu d'étrangeté serait le même, explicable par la juxtaposition de deux processus. L'acculturation n'est pas éradication mais transformation à partir d'un background auquel il est possible de se référer, ne serait-ce qu'intellectuellement. Par exemple il arrive que les conditions de vie en migration entraînent la suppression de pratiques

19

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS

2003

éducatives ou encore magico-religieuses. Mais elles peuvent resurgir à l'occasion d'un retour au pays ou lors du passage en France d'un membre de la famille, notamment les mamans. Cette réactivation se fera avec les éléments que possède l'acteur c'est à dire avec ce dont il disposait au moment du départ: ses connaissances, ses représentations qui sont restées comme traces mnémoniques subissant d'ailleurs, les effets du temps. Au regard du milieu d'origine sa conduite peut surprendre, soit parce qu'elle est devenue obsolète soit que la pratique à laquelle il se réfère s'est modifiée. Car parallèlement, le pays d'origine subit des transformations et des évolutions, compte tenu de la conjoncture et des problématiques, géopolitiques, administratives, économiques, sociales, religieuses... auxquelles il est confronté. Donc des deux cotés de l'océan adantique des communautés, dites antillaises vont évoluer de façon originale. A terme, en faisant un peu de science fiction, sur plusieurs générations, les Antillais de France vont s'ils le souhaitent et si le milieu le permet, développer une identité antillaise adaptée au contexte qui sera une synthèse équilibrée de leur situation de bi-culturés mais qui n'aura plus rien à voir avec la réalité vécue par les Martiniquais et autres Guadeloupéens des Antilles. D'ores et déjà, l'ignorance de ce mouvement anthropo-historique engendre de part et d'autre lors de retrouvailles, de nombreuses incompréhensions et des conflits, d'autant plus profonds que ces retrouvailles engagent les deuxièmes générations. D'un point de vue professionnel, il faut en tenir compte car le décalage est déjà à l'œuvre en particulier chez les enfants issus de l'émigration n'ayant pas la chance de maintenir des liens concrets avec le pays des origines. Il est nécessaire de situer le sujet (est-il bien celui que l'on croit qu'il est, la culture qu'on lui attribue est-elle la sienne ou celle de ses géniteurs ?), de saisir sa problématique personnelle et d'éviter de chercher à le comprendre à partir du seul facteur culturel. Tous les signes émis par un sujet ne sont pas à ramener au culturel, surtout quand certains de ces signes se présentent comme des symptômes pathognomoniques. Ils peuvent très bien relever d'une autre étiologie. C'est le cas de figure lorsque le symptôme emprunte un canal culturel.

De certains antillaise

traits sociaux

et psychologiques

de la migration

Une migration spécifique, socialement etp!ychologiquement Tous les champs auxquels nous ferons référence ci-dessous, relèvent de la culture au sens large. Il eut donc été utile dans un premier temps d'en faire la genèse, pour comprendre les écarts à la norme actuelle. a,n

20

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE:

RECHERCHES

ANTILLAISES

comprendra que ce n'est pas ici le lieu et qu'il est possible au lecteur intéressé, de se référer à une littérature existante9 de plus en plus abondante. Par contre il me semble important de relativiser une idée reçue, quitte à donner l'impression de me répéter. C'est celle qui consiste à penser qu'une culture est défmitivement acquise et qu'elle constitue une structure fermée, rigide qui organiserait le comportement de tout individu quelque soit son genre, son age, sa classe sociale son lieu d'enculturation et même sa cosmogonie. Or il n'en est rien, aujourd'hui moins que jamais, à l'époque des migrations internationales, des nouvelles technologies de l'information et de la mondialisation des échanges qui en découlent. Nous devons en conséquence admettre que pour comprendre le comportement du consultant/usager, il devient indispensable de le situer dans un continuum, celui qui englobe tous les possibles d'une culture et qui est contenu dans un espace défmi par deux pôles extrêmes: un pôle traditionnel et un pôle moderne. Autrement dit, il ne s'agit plus de dire c'est un antillais (ou c'est un Africain ou c'est un Maghrébin.. .), mais à quels segments, à quelles catégories au sein de sa culture il appartient. Il est en effet possible par exemple d'être technologiquement en pointe et d'être mu par des mécanismes relevant d'un milieu socioculturel traditionnel. Cette double appartenance à des univers opposés, que l'intéressé gère le plus souvent sans problème, quand il a été structuré sous ce mode, le rend ambigu aux yeux de l'interlocuteur qui dès lors pense à son endroit en termes d'ambivalence ou de contradiction. Par ailleurs nous avons démontré et mis en image, à l'occasion de la réalisation d'un ftlm pour Tf1, qu'un parcours d'adaptation était un parcours d'obstacles mettant à rude épreuve l'équipement psychologique des personnes concernées. En conséquence, il est possible de comprendre pourquoi il y a des dysfonctionnements inhérents au culturel et comment, à certaines conditions, ils deviennent pathogènes dès lors que l'on connaîtra la nature de ce que certains appellent un peu vite la communauté antillaise. Le mouvement migratoire des DF A insulaires vers la France intéresse de façon majoritaire la classe sociale populaire et, en son sein, beaucoup de ceux qui relèvent du quart-monde. Les Antillais de France seraient sans doute moins nombreux, leur prof.ù sociologique certainement différent, et beaucoup de grands défavorisés, économiquement faibles, porteur d'un équipement psychologique fragile et, de surcroît de faible niveau d'instruction, n'auraient jamais migré s'ils n'avaient pas fait l'objet d'une aide spécifique de l'État. En effet, depuis 1963, date de la création du

9 Voir la bibliographie

générale.

21

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS

2003

Bumidom10 et de la mise en place du plan Némoll, la migration des Martiniquais, des Guadeloupéens (et des Réunionnais) s'apparente à une migration économique dont une des caractéristiques est de concerner les classes sociales les plus défavorisées, celles qui relèvent d'une culture populaire fortement marquée par la tradition. Nous avons défmi ailleurs son contenu, sous l'appellation « pôle de la culture créole domestique »12, comme dimension d'un continuum constitutif de l'identité culturelle; l'autre pôle du même continuum étant le «pôle de la culture française créole ». Cette deuxième modalité intéresse davantage les classes sociales plus favorisées, celles qui bénéficient par l'éducation reçue (familiale et/ ou publique) d'un niveau de développement plus élaboré.

A propos

des mécanismes de défense

Aux modalités décrites par la littérature psychologique, selon lesquels les mécanismes de défense du moi seraient fonction à la fois du milieu d'appartenance, de la qualité de l'éducation y afférent et de son degré de sophistication, est-il possible, sans pour autant systématiser, d'en inférer qu'aux types de mécanisme de défense du moi chez tout migrant, seraient connotés des mécanismes de défense culturels? Ceux qui ont des défenses archaïques, massives et stéréotypées procéderaient plus couramment en migration, chaque fois que le moi est en danger, par un usage, rigidifié et caricatural, des éléments de leur culture. Chez eux, il est possible d'observer des réactions de type régression culturelle qui se manifestent par usage sans nuance et sans adaptation au nouveau milieu d'items de la culture acquis avant le départ. Cette hypothèse découle du processus d'enculturation par lequel, au cours du dialogue culture/personnalité, chaque membre d'une société se structure, selon son groupe social, par intériorisation d'objets culturels. Pour comprendre les dysfonctionnements culturels, il devient nécessaire de se référer à ce qu'il y aurait de plus traditionnel dans la culture, que les migrants de longue durée de séjour ont connu pour y avoir été enculturés, traditions qui, existent encore aujourd'hui dans certains segments de la société, mais de façon de plus en plus marginale.

10 Bumidom mer.

: Bureau pour les migrations intéressant

les départements

d'outre-

11 Némo nom du général commandant les forces Antilles-Guyane et chargé de mettre en œuvre la politique migratoire de l'État, notamment, en suscitant le volontariat à migrer des militaires du contingent. 12 Galap Jean. "De la famille matrifocale à la famille nucléaire". ln Quand lesgrandsparents s'en mêlent, sous la dir. de B. Camdessus, Paris, ESF, 1993, 55-69. 22

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE:

RECHERCHES

ANTILLAISES

De quelques pathogènes

dysfonctionnements

sociaux, psychologiquement

Nous n'aborderons ici que quelques pratiques, celles auxquelles sont le plus fréquemment confrontés les professionnels. Elles concernent: la matrifocalité, l'éducation coercitive, l'enfant paquet, la transmission du patrimoine culturel, le magico-religieux La matrijocafité Sans entrer dans le détail et distinguer matrifocalité structurelle13 et matrifocalité fonctionnelle, ce concept explicite la place, rôle et status de la mère au sein de certaines catégories de familles des «Amériques noires ». La mère y occupe le centre, le père quand il est physiquement présent est exclu de la scène familiale. Voici la défmition qu'en donne Lionel Vallée14, que nous retenons ici pour être explicative du fonctionnement de ce type d'organisation familiale. « Il se caractérise par la concentration des pouvoirs, de l'autorité, des décisions, de l'affectif dans le rôle de la mater ». Véritable institution structurante des identités sexuées, il n'y a pas forclusion du père quand bien même il s'agit de famille maternelle. Les sociétés afro-américaines où elle existe ont produit une organisation sociale permettant de prendre en charge la mère et l'enfant afm que les grandes fonctions du développement psychoaffectif de l'enfant soient assurées15. La démonstration a été faite que ce modèle en tant que tel n'est pas pathogène16. Même s'il est moins prégnant aujourd'hui dans ces îles françaises, encore que17, ceci parce que la société en permanent changement social, pénétrée par la modernité a intégré des valeurs qui entraînent l'abandon de pratiques héritées d'une autre époque, beaucoup de migrants, notamment ceux qui ont vécu une éducation encore pleinement en vigueur il y a vingt, trente ans, ont connu et intériorisé ce modèle. Certains, surtout les plus paumés et les
13Charbit Yves qui y a consacré une thèse: Famille et nuptialité dans la Caraïbe, Ined, cahiern° 114, Paris PUF, 1987. 14 Vallée Lionel: "A propos de la légitimité et de la matrifocalité. Tentative de réinterprétation", inAnthropologica, Ottawa,1967, 7, n° 2. 15 Galap Jean: "Du père et des pères en milieu antillais; un éclairage psychoanthropologique pour une approche interculturelle". Actes du Colloque "Pour-suivre les parents des enfants placés", Nîmes, novo 95. ln : Les recherchesdu GRAPE, Erès, Ramonville Saint Agne, 1996, 49-64. 16 eangoudoux Aure: J " la psychose en échec en Guadeloupe. la bipolarisation
symbolique", in L'Information prychiatrique, Vol 63, n° 10, 1987 . Voir aussi, Desroses

J

:

"Pères multiples, pères de passage... père absent. Quel enjeu pour l'enfant dans le processus oedipien ?", in Prychiatrie, rychanafyseaux Antilles, 1991. p 17 1 famille sur 3 est monoparentale, 2 enfants sur cinq n'ont qu'un seul parent 23

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS

2003

moins solides psychologiquement auraient tendance à les reproduire avec plus de rigueur en migration. D'où un certain nombre de distorsions.

En migration, les fonctions de la matrifocalité entraînent plusieurs inconvénients: o La reproduction des status et des rôles selon le genre Les familles monoparentales dont le chef de famille est une mère célibataire, si elles sont moins nombreuses qu'aux Antilles sont cependant surreprésentées en France18 et en grande fragilité du fait de la disparition de l'organisation sociale, condition nécessaire à la normalité de la famille matrifocale. L'absence d'un conjoint s'explique par les mêmes raisons qu'aux Antilles à cette époque. Et, fut-il physiquement présent, il n'en est pas moins à la marge. Les conjoints/femmes se plaignent de leur présence virtuelle mais elles ne se rendent pas compte qu'elles reproduisent le status hérité de l'éducation reçue. Elles vivent donc seules avec leurs enfants une grande solitude. o L'absence du père. Si là-bas, l'absence physique du père dans les foyers est relativisée et assumée par la prise en charge de la mère et de l'enfant, par les adultes significatifs permettant à l'enfant des identifications multiples et, que par ailleurs, le géniteur connu, n'est jamais très loin, dans les foyers franciliens (75% des Antillais de France, vivent en Île-de-France), cette absence devient questionnement. Pourquoi n'ai-je pas de père, à la différence de la plupart de mes camarades? Pourquoi m' a-t-il abandonné? Ma mère n'est-elle pas responsable de son départ? Autant de questions qui, si elles ne trouvent pas de réponse, induisent chez le sujet concerné des biais dans son développement et au sein de la famille des conflits larvés pouvant devenir violence intra comme extra familiale à l'adolescence. o Des conflits au sein des institutions de prise en charge La famille matrifocale dans son fonctionnement implique l'obéissance totale de la fille/mère au personnage grand-maternel de l'enfant qui héberge sous son toit la jeune mère et son bébé. Cela suppose corrélativement la démission de l'autorité maternelle de cette dernière au profit de sa propre mère qui dès lors va assurer la fonction maternelle au regard de ceux qui sont collectivement ses enfants19. Telle fut pendant longtemps la règle. En conséquence, quand la mère et l'enfant sont pris en charge ici par des structures ad hoc genre foyer
18 Selon l'INSEE, au dernier recensement, près d'un quart des mères domiennes d'île de France élèvent leurs enfants seules contre une francilienne sur cille 19 Lesel Livia en rend compte par le truchement d'observations dans les familles dans son livre tiré de sa thèse: Le père oblitéré,Paris L'Harmattan, 1996. 24

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE:

RECHERCHES

ANTILLAISES

maternel, les protagonistes entrent en conflit, l'institution ne pouvant accepter que la mère démissionne de ses responsabilités à son profit, la mère ne comprenant pas que cette «mère matrifocale symbolique» lui refuse la prise en charge afférente à celle de la structure matrifocale. C'est ici un cas inadéquat de réinterprétation. On doit noter à ce propos que seules certaines femmes migrantes enculturées aux Antilles sont ainsi concernées. Les femmes issues de la migration nées et surtout élevées dans le pays de résidence du parent migrant échappent le plus souvent à cette forme de déterminisme2o. A contrario des premières, lorsqu'elles ont à connaître de ce type de placement, elles veulent continuer à assurer pleinement leur rôle. D'où, avec ce cas de figure, conflits plus ou moins dramatisés quand elles vivent avec leur mère présente en France et en particulier quand le placement est décidé par un juge qui confie l'enfant à sa grand-mère. o Sevrage et dysfonction Le sevrage dans les familles maternelles revêt aux Antilles un caractère particulier. Il signe la fm de la fusion mère/enfant. En effet s'il n'y a pas en matière de sevrage de règle particulière notamment concernant l'age de l'enfant, la pratique, relayée par le milieu qui veille à sa réalisation, est que passé un certain temps de maternage intensif ou le corps à corps est valorisé, la mère doit se séparer physiquement de son enfant. C'est la fm du corps à corps qui vise à signifier symboliquement à la mère et à l'enfant que la période fusionnelle s'achève. Dès lors, la distance physique mère/enfant sera respectée. C'est entre autre à cause de cela, qui opère à la manière d'un rite de passage, que les travaux spécialisés présentent la mère en milieu matrifocal comme remplissant à la fois les fonctions symboliques de la mère et du père, entre autre tiers séparateur. Il fut une époque où l'enfant était confié à un membre extérieur de la famille. Cette pratique a été observée récemment par une anthropologue faisant son terrain en Guadeloupe en zone traditionnelle21. Il n'a pas été observé, suite à cette séparation qui peut paraître brutale et inhumaine, de régression affective car l'enfant, objet de toutes les attentions du milieu, ne manquera pas de maternage. Il en est tout autrement en migration, dans les familles monoparentales isolées socialement. Encore que le contrôle social étant moindre, des transgressions peuvent avec le temps se développer. On constate déjà un changement dans le comportement des mères issues de la migration à
20 C'est l'occasion de faire remarquer que les enfants issus de l'immigration sont plus proches de leurs camarades de quartier que de leurs parents et à fortiori des Antillais vivant en Guadeloupe ou en Martinique. 21 Mulot Stéphanie: Je suis la mère,je suis le père! L'énigme matrifocale, thèse de doctorat, Paris, 2000, EHESS. 25

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS

2003

l'endroit de leurs enfants. Mais la loi, quand elle est intériorisée dans le cadre de l'éducation, va opérer comme instance surmoïque. C'est un élément parmi d'autres, qui contribue à la structuration sous un mode rigide de femmes antillaises dont le comportement est en tout ou rien. Nous y reviendrons. Nous avons pris connaissance des dysfonctionnements de cette pratique par des jeunes en thérapie. Ils se plaignent qu'à la différence de leurs petits camarades, leur mère ne les aime pas car en les reprenant à la sortie de la crèche ils n'ont pas droit, comme les autres, à des bisous et à des câlins, pas plus qu'à un bavardage affectueux relatif à leurs activités de la journée. C'est la reprise en main, sévère, par un personnage maternel qui parle et sourit peu, qui ré-agence leur vêtement, les recoiffe et les ramène à la maison, en les attrapant par un bras, où ils doivent être sages comme une image et bien sûr dans un tête à tête silencieux avec elle. Ce différentiel de comportement, interpelle. Pourquoi fait-elle ainsi, à la différence des autres parents? Réponse: parce qu'elle ne m'aime pas. Et pourquoi ne m'aime-t-elle pas? Parce que je suis vilain. Et en quoi suis-je vilain? À cela une pluralité de causes dont l'une pas si rare que cela qui s'appuie sur l'interprétation du comportement du milieu à leur endroit: parce que je suis noir. Récemment la mère d'un garçon de 19 ans, venue me voir pour son mémoire, en guise d'introduction lance compulsivement : « mon flls, ce matin me dit : maman pourquoi tu ne m'aimes pas? Tu ne me l'as jamais dit ni montré ». Ce à quoi, elle dit lui avoir répondu: «mais cela va de soi, regarde comment je me suis toujours sacrifiée pour toi ». Et d'ajouter: «je ne comprends pas c'est toujours comme cela que l'on fait chez nous ». Si ces enfants ne bénéficiaient pas de la prise en charge fort maternante des personnels de crèche qui, ceci a fait l'objet d'observations, prennent plus souvent dans leurs bras les petits enfants noirs, ils seraient autrement plus carencés qu'ils ne le sont. Le milieu, compense en partie l'inadaptation dans le nouveau milieu d'une pratique culturelle qui a à voir avec l'œdipe. Il est heureux que nombre de mamans émigrées arrivent, en réinterprétant le milieu, à permettre à leurs enfants de trouver les gratifications affectives dont ils ont besoin et qu'elles croient de leur devoir de ne pas leur donner.
L'éducation coercitive À entendre les professionnels travaillant auprès et avec des Antillais, il semblerait que la sévérité et la rigidité soient les caractéristiques des femmes, souvent usagères des institutions de droit commun. Passons sur la généralisation qui par l'extrapolation à l'ensemble d'une population de traits propres, à un groupe et à une époque, en fait un stéréotype, pour

26

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE;

RECHERCHES

ANTILLAISES

en relever ici la nature qui en la circonstance est culturelle. L'observateur revenu des Antilles pourra affltmer que ce n'est point ainsi la tendance générale. Et de fait, si certaines peuvent être encore décrites ainsi, elles sont en passe de devenir minoritaires. Hormis l'existence de personnalités de ce type, relevant de la psychologie individuelle, on observe encore dans des milieux d'un quart-monde local des femmes qui sont ainsi structurées. Et il faut faire référence à la littérature déjà ancienne22, pour apprendre que l'éducation coercitive fut la norme au même titre que l'éducation vieille France dans l'hexagone, il y a quelques années. Par contre, en migration, l'éducation coercitive, cause et conséquence de traits de personnalité dont il faut bien reconnaître qu'ils sont d'ordre culturel, est sur-représentée. On aura compris que la raison tient à la fois au type de segment social duquel relève une majorité de migrants qui prtaique, c'est la deuxième raison, comme on l'a vu précédemment, les éléments de culture sous le mode d'une culture en conserve. Il ne nous est pas possible ici, d'en faire la genèse23. L'éducation d'antan se caractérisait par sa dureté, sa sévérité, voire sa violence et son objectif était le dressage de l'enfant. C'est un indicateur de la culture dans ces sociétés issues de la traite, de l'esclavage et de la colonisation et qui de ce fait inscrit de façon singulière dans les mentalités un mode éducationnel qui existait ailleurs à la même époque. Toutefois, il s'y est opéré un renforcement négatif - du au contexte et en rapport avec le dressage des esclaves d'une part et à la référence à la bible d'autre part (<< ton œil est objet de perdition... ») - qui conduit à une Si différentiation selon les groupes. La même éducation vieille France n'avait ainsi pas le même impact dans les familles de colons et dans les familles des affranchis. Ceci aussi participe de la mise en place d'une hiérarchie sociale qui s'appuie sur des organisations psychiques facilitant chez certains la combativité, l'autorité et donc la conquête du pouvoir et chez d'autres, l'agressivité non socialisée24 et son cortège d'inhibition, de dépendance. D'où une violence éducative dans les classes serviles et postérieurement populaires qui vise à policer les enfants afm de leur permettre une promotion sociale. Cette éducation appliquée quelque soit
22 Labelle-Robillard 1\1icheline " L'apprentisage du monde dans un village guadeloupéen", in Jean Benoist, L'Archipel inachevé,Montréal, Les presses de l'université, 1972, 179 - 203 ; Voir aussi: Alibar F. et Lembeye-Boy P.: Le couteauseul... la condition féminine aux Antilles, vol 1, "Enfance et adolescence", Paris, éd. Caribéennes, 1983 ou encore, Bébel-Gisler, D.: Vonora. L'histoire enfouiede la Guadeloupe,Paris Seghers,1985. 23id. 24Galap Jean: Socialisationde l'agressivitédeMartiniquais en situation d'adaptation. Thèse 3° cycle, EHESS-Paris XIII, juin 1978 27

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N° 15, PRINTEMPS

2003

le genre de l'enfant, revêt chez la fille une dimension particulière. Le dressage qui lui est appliqué vise, au mépris des lois de la psychologie, à lui donner la personnalité apte à être plus tard une mère matrifocale, c'est à dire celle qui sera dans la maison le référent principal et unique. C'est ce qui selon moi explique la présence chez un nombre non négligeable de femmes antillaises d'un terrain dépressif qui en cas de décompensation, générera une dépression masquée, conséquence de l'interdiction éducative de montrer sa faiblesse, sa souffrance. C'est qu'il convient en toute circonstance de montrer un visage digne. Rigidité et sévérité, qui ne sont pas des facultés de comportement du même ordre, en découlent. Au service de ce modèle éducationnel- puisque tel il est devenu, par institutionnalisation de pratiques découlant des événements liés à la constitution de ces sociétés - un instrument qui prend sens dans cette diachronie: les châtiments corporels. On ne peut pas les confondre avec des conduites de maltraitance qui par ailleurs font l'objet d'une législation particulière25, même si c'est la signification qu'ils peuvent avoir, dans certains cas, explicables du point de vue pathologique. Les Antillais ont la réputation d'avoir la main leste et de manier la ceinture. J'ai pu moimême observer sur le terrain combien les parents valorisaient ce type d'éducation dont ils disent avoir souffert, mais en être bénéficiaires. C'est encore une tendance importante en migration, dans le même temps que dans les pays d'origine, cette pratique est en voie de marginalisation. Comme quoi, une fois encore la culture n'a pas le même sens ni la même fonction là-bas et ici. À l'époque de l'éducation coercitive, les châtiments corporels faisaient sens pour les éduqués en dépit des conséquences induites (agressivité non socialisée, inhibition, dépendance...). C'était le modèle de socialisation. Pratiquée en migration, par son inadéquation par rapport au modèle général et sa restriction à un comportement minoritaire de surcroît socialement désavoué, ils deviennent pathogènes. C'est ainsi qu'ils renforcent négativement le sentiment des enfants ayant connu la pratique du sevrage sus-abordée, qu'ils ne sont pas aimés par le(s) parent(s). Mais il n'est pas rare que ce qui est désigné comme faisant partie de la culture soit, dans certains cas d'excès, une rationalisation d'un vécu de souffrance aigu. La pratique est détournée de son sens originel et sert inconsciemment d'alibi.

25

A cause de cette loi et du principe de tolérance zéro, les conflits, entre les
traditionnellement leurs enfants, et les institutions, sont

familles antillaises éduquant nombreux et épineux.

28

ANTHROPOLOGIE

ET CLINIQUE:

RECHERCHES

ANTILLAISES

L'enfantpaquet Faut-il, revenir ici sur la pratique de l'enfant-paquet, qui a déjà fait l'objet d'un article dans un numéro précédent de cette même revue26 ? Sans entrer dans le détail, nous en reprenons ici les points essentiels tant cette pratique est exemplaire pour illustrer l'idée selon laquelle la culture n'a pas le même sens ni la même fonction... Réponse positive, socialement et psychologiquement, à l'extrême précarité qui était le lot de la classe servile à une époque, comme d'autres réponses permettant une adaptation satisfaisante à cette problématique économique (par exemple la famille matrifocale), elle s'est institutionnalisée pour devenir une pratique culturelle répondant adéquatement, à une certaine époque, à de nombreux problèmes afférents au couple mère/ enfant27. En migration les mêmes causes produisant les mêmes effets, certains parmi celles et ceux qui ont eu à connaître de cette pratique dans leur milieu familial, y font recours, pour tenter d'apporter une solution aux problèmes rencontrés. Mais alors qu'au pays, les organisations sociales et familiales ont évolué, aboutissant à une perte progressive de cette pratique, en terre métropolitaine son usage (qui aurait du être adapté à la réalité, ce qui n'est pas le cas chez ceux qui l'utilisent « brut de décoffrage »), engendre des dysfonctionnements, des souffrances voire des pathologies sociales et/ ou mentales. C'est ainsi que les parents qui ne savent pas accompagner l'enfant-paquet dans son adaptation au retour au sein de la famille vont quasi inexorablement le conduire à devenir un usager de la PJJ28 . Un enfant-paquet est celui qui est confié à toute personne pouvant s'en occuper et l'élever plus ou moins longtemps, en cas de difficultés matérielles, morales, psychologiques, médicales du ou des parents ou pour des raisons propres à l'enfant (santé, scolarité, éducation). Cet acte qui est dit être pensé pour le bien de l'enfant (rationalisation a posteriori ?) ne tient absolument pas compte de son désir ni de sa problématique, conduisant les adultes à se comporter envers lui comme s'il était un paquet postal. Il semble que le point de départ ait été d'ordre économique et il s'inscrit dans un contexte sociétal où l'entraide, la solidarité, valeurs refuges des précarisés, sont une réponse à la pauvreté. Les «restes avec» en Haïti témoignent encore de cet impératif économique. Les sociétés antillaises, jusqu'à une époque récente, avaient
26 Galap jean: "De la culture au dysfonctionnement. La pratique de l'enfant-

paquet", P!Jchologie clinique,"Les sites de l'exil", 1997, n03, 83 - 97. 27 C'est l'exemple parfait de la production culturelle à partir d'une réalité économique. Et pour reprendre une terminologie connue, une infra structure économique a produit une superstructure culturelle. 28P]] : protection judiciaire de la jeunesse.

29