Anthropologie naïve, anthropologie savante

De

Il y a deux siècles, les naturalistes s'emparèrent de la question de l'origine de l'homme, à laquelle seuls les mythes fournissaient jusqu'alors des réponses. Mais la science, après avoir rejeté les traditionnels récits mythiques, a-t-elle véritablement réussi à se libérer de leur influence ? A travers une analyse des principales conceptions de l'anthropogenèse proposées entre le début du xixe siècle et nos jours, Wiktor Stoczkowski montre que les travaux scientifiques, au même titre que les manuels scolaires ou les ouvrages de vulgarisation, perpétuent encore aujourd'hui la trame de croyances séculaires. Si la science rejoint souvent la pensée commune dans ses conclusions, c'est parce que l'une comme l'autre restent tributaires d'un ancien imaginaire où se reflète toute une anthropologie naïve : notre manière simpliste d'expliquer l'évolution biologique de l'Homme, les mécanismes de la Culture et les transformations de la société humaine au fil de l'histoire.


Publié le : vendredi 17 mai 2013
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EAN13 : 9782271078551
Nombre de pages : 266
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Couverture

Anthropologie naïve, anthropologie savante

De l’origine de l’Homme, de l’imagination et des idées reçues

Wiktor Stoczkowski
  • Éditeur : CNRS Éditions
  • Année d'édition : 2001
  • Date de mise en ligne : 17 mai 2013
  • Collection : Anthropologie
  • ISBN électronique : 9782271078551

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Référence électronique :

STOCZKOWSKI, Wiktor. Anthropologie naïve, anthropologie savante : De l’origine de l’Homme, de l’imagination et des idées reçues. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2001 (généré le 17 décembre 2013). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/editionscnrs/410>. ISBN : 9782271078551.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782271051592
  • Nombre de pages : 266

© CNRS Éditions, 2001

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Il y a deux siècles, les naturalistes s'emparèrent de la question de l'origine de l'homme, à laquelle seuls les mythes fournissaient jusqu'alors des réponses. Mais la science, après avoir rejeté les traditionnels récits mythiques, a-t-elle véritablement réussi à se libérer de leur influence ? A travers une analyse des principales conceptions de l'anthropogenèse proposées entre le début du xixe siècle et nos jours, Wiktor Stoczkowski montre que les travaux scientifiques, au même titre que les manuels scolaires ou les ouvrages de vulgarisation, perpétuent encore aujourd'hui la trame de croyances séculaires. Si la science rejoint souvent la pensée commune dans ses conclusions, c'est parce que l'une comme l'autre restent tributaires d'un ancien imaginaire où se reflète toute une anthropologie naïve : notre manière simpliste d'expliquer l'évolution biologique de l'Homme, les mécanismes de la Culture et les transformations de la société humaine au fil de l'histoire.

Sommaire
  1. Remerciements

  2. Introduction

    Où l’auteur explique brièvement ses intentions

  3. Chapitre premier. La préhistoire et l’imagination conditionnée

    1. LA PHISTOIRE IMAGINAIRE A-T-ELLE EXISTÉ ?
    2. CE QUE TOUS LES ENFANTS SAVENT…
    3. LA PRÉHISTOIRE DES PHILOSOPHES
    4. LA SPÉCULATION SPONTANÉE : UNE MÉTHODE
    5. TRANSFORMATIONS D’UN MYTHE
  4. Chapitre 2. L’anthropogenèse et la science

    1. LA RENCONTRE DE L’IMAGINAIRE ET DE L’EMPIRIQUE
    2. LES SCENARIOS SCIENTIFIQUES
    3. COMMENT DEFINIR L’HOMME ? OU DE QUEL SINGE L’HOMME DESCEND-IL ?
    4. COMMENT CONSTRUIT-ON LE SCÉNARIO DE L’HOMINISATION ?
    5. MÈRE NATURE OU NATURE MARÂTRE ?LA PALÉO-ÉCOLOGIE, LES MYTHES ET LES PROVERBES
  5. Chapitre 3. À la recherche des causes

  6. Chapitre 4. Mécanismes de l’évolution : limites de la nature ou de l’imagination ?

    1. LE SENS COMMUN ET L’ÉVOLUTION
    2. EXPLICATIONS « TRADITIONNELLES »
    1. EXPLICATIONS « LAMARCKIENNES »
    2. EXPLICATIONS « DARWINIENNES »
    3. ARCHITECTURE DES EXPLICATIONS PALÉOANTHROPOLOGIQUES
    4. UNE AUTRE VISION DE L’ÉVOLUTION
  1. Chapitre 5. Un double jeu

    1. LA CRÉDIBILITÉ DU PLAUSIBLE
    2. RETOUR AUX FAITS
    3. LES PRÉ-HISTOIRES À MORALITÉ
    4. HOMO COGITANS ET HOMO LOQUENS
  2. Bibliographie

  3. Planches hors-texte et légendes correspondantes

Remerciements

1« Le langage est un ensemble de citations », disait Borges. On découvre combien cela est vrai en essayant de s’exprimer dans une langue étrangère, où chaque mot et chaque expression gardent l’empreinte d’une référence bibliographique. Ce qui est vrai des mots d’un langage l’est parfois aussi des idées que celui-ci véhicule. Mes remerciements devraient donc renvoyer en vérité à la longue liste de tous les auteurs cités ici.

2« Quiconque […] invoque les auteurs », constatait amèrement Léonard de Vinci, « fait usage non de son intellect mais de sa mémoire ». Cela peut être vrai aussi. Il est pourtant inévitable que l’enquête savante prenne une dimension collective, si bien que même la recherche menée en solitaire reste largement tributaire du labeur des autres. Que soient donc remerciés tous ceux dont les ouvrages m’ont ravi, instruit ou… agacé, contribuant à exercer, certes ma mémoire, mais peut-être aussi mon jugement.

3Ma reconnaissance va tout particulièrement à quelques personnes dont l’aide et les conseils m’ont été très précieux : Jean-Claude Gardin, Catherine Perlès, Yves Coppens, Jacques Perriault, Henri-Paul Francfort, Jean Chavaillon, Arnold Lebeuf.

4Les recherches présentées ici ont été réalisées grâce à l’aide de la Fondation Fyssen et de la Fondation Singer-Polignac. Qu’elles en soient l’une et l’autre vivement remerciées.

Introduction

Où l’auteur explique brièvement ses intentions

On a coutume de s’étonner que
l’esprit humain soit si infini dans
ses combinaisons et ses portées ;
j’avouerai bien bas que je m’étonne
qu’il le soit si peu.
Ch. A. Sainte-Beuve,
Portraits littéraires1.

1L’usage veut que les tableaux représentent les savants célèbres munis de leurs instruments d’observation préférés : Copernic se tient à côté d’un astrolabe, Galilée regarde à la lunette, Pasteur se penche attentivement sur un microscope. Dans l’imaginaire commun, l’homme de science est avant tout un observateur du monde, et tout ce qu’il énonce ne peut venir que de l’observation.

2L’histoire et la sociologie des sciences ont apporté à cette image naïve une rectification importante, en démontrant que la pensée scientifique est soumise non seulement à l’emprise de l’empirique2, mais aussi, et parfois davantage, à des contraintes sociales. Mais l’empirique et le social suffisent-ils vraiment à expliquer le contenu des théories savantes ? Les conceptions scientifiques se réduiraient-elles au résultat d’un jeu plus ou moins complexe entre les données factuelles et divers facteurs sociaux, tels que théories en vogue, « paradigmes », idéologies et rapports de force au sein de la communauté scientifique ? Il semble que la réponse doive être négative, car, bien que l’empirique et le social puissent expliquer pourquoi le savant favorise telle conception au détriment de telle autre, cela ne nous montre pas comment les idées, admises ou rejetées, se forment, et pourquoi elles sont telles qu’elles sont. L’imagination est la véritable source des conceptions scientifiques.

3Mais de quelle imagination s’agit-il ? Celle que l’on croit propre à l’art moderne : libre, indomptable, apparentée à la pure fantaisie ? Ou plutôt celle dont parlait jadis Émile Zola : disciplinée, appuyée sur le terrain conquis par le savoir positif, et qui ne recourt à l’intuition que devant l’inconnu, pour précéder la science ? Ni l’une, ni l’autre, car l’une et l’autre sont inventées, imaginaires, simple création d’un troisième type d’imagination, la seule qui existe réellement. Cette imagination, bien connue des ethnologues, est loin d’être une faculté qui permette de transgresser les limites du bocal conceptuel où nous sommes enfermés : au contraire, elle en dresse les parois, et c’est dans ce bocal — comme le dit Paul Veyne3 — que se moulent les religions et les littératures, aussi bien que les politiques, les conduites et les sciences. Les parois du bocal, sans être éternelles et invariables, restent néanmoins figées durant de longs siècles et semblent parfois si transparentes que nous n’en soupçonnons même pas l’existence, telle une mouche qui bute contre la vitre tout en continuant à ignorer l’obstacle.

4Nous avons déjà appris à étudier les bocaux des autres, dont nous sommes éloignés dans l’espace ou dans le temps ; les ethnologues et les historiens des mentalités le font bien habilement. Mais la mouche, pourrait-elle étudier elle-même la vitre qui, invisible, arrête pourtant son vol ? En essayant de relever un tel défi, l’auteur, qui est anthropologue, s’est tout naturellement intéressé au conditionnement que subit l’imagination de la tribu savante dont il fait, ou croit faire partie : les problèmes liés aux origines de l’homme et de la culture, objet de constante réflexion depuis des millénaires, offrent un prétexte commode pour reconstituer toute une anthropologie naïve admise dans la culture occidentale, ce qui offrira ensuite la possibilité de retracer l’influence de cet obscur savoir sur la pensée savante d’aujourd’hui.

5Mais entendons-nous bien. Mon intention n’est pas de blâmer la pensée anthropologique : il s’agira plutôt de la comprendre et d’en expliquer certains mécanismes. Qu’une approche critique soit souvent utile dans cette tâche, cela est aussi naturel qu’inévitable ; n’oublions pas que l’exercice méthodique du doute est l’essence même de la réflexion scientifique. Au lecteur qui trouverait ici trop de scepticisme, je dédie le souvenir ironique que Giovanni Giacomo Casanova (qui fut aussi un homme d’esprit) garda de son premier précepteur : « Il disait que rien n’incommodait tant que l’incertitude, et par cette raison il condamnait la pensée parce qu’elle engendrait le doute4 ».

Notes

1Sainte-Beuve, 1951/1852, II : 466.

2 Le terme empirique possède aujourd'hui deux significations principales : dans le langage courant, il désigne un savoir qui reste au niveau de l'expérience spontanée ou commune ; en philosophie, il s'applique à la connaissance fondée sur l'expérience ou sur les données factuelles. Nous l'utiliserons systématiquement dans cette seconde acception.

3Veyne, 1983 : 12.

4Casanova, 1986 : 43.

Chapitre premier. La préhistoire et l’imagination conditionnée

LA PHISTOIRE IMAGINAIRE A-T-ELLE EXISTÉ ?

On n’ouvre pas un livre de voyages
où l’on ne trouve des descriptions de
caractères et de mœurs : mais on est
tout étonné d’y voir que ces gens qui
ont tant décrit de choses, n’ont dit que
ce que chacun savait déjà.
J.-J. Rousseau,
De l’origine de l’inégalité1.

1Dans le journal de Mircea Eliade, on lit cette remarque :

« Combien sont "conditionnées" l’imagination et la fantaisie des conquistadores et des explorateurs de l’Amérique du Sud ! Le fleuve Amazone a été ainsi nommé par Carvajal parce que, affirmait-il, des femmes semblables à celles dont parle Homère ont lutté héroïquement contre les soldats d’Orellana, à l’embouchure du Rio Negro. De même les fabuleux Ewaipanomas étaient décrits ayant "les yeux sur les épaules et la bouche entre les seins". L’image se trouve chez Pline l’Ancien, et elle a été constamment réactualisée par toutes les géographies mythiques : l’"Éthiopie", l’Asie, l’Extrême Orient. Elle ne pouvait certainement pas manquer dans les contes de ceux qui pénétraient de plus en plus profondément à l’intérieur du nouveau continent à la recherche du mythique El Dorado2 ».

2L’histoire de la découverte et de l’exploration des Amériques fournit maints exemples qui illustrent la tendance de l’esprit humain à appréhender et à expliquer un monde inconnu selon des catégories familières3. À cet égard, les aventuriers qui pénétraient dans les profondeurs mystérieuses du Nouveau Monde font penser aux premiers explorateurs qui, quelques siècles plus tard, partirent à la recherche de la préhistoire.

3« L’inconnu environne le savant, lorsqu’il aborde l’océan des âges préhistoriques» : la phrase d’Émile Cartailhac, écrite en 1889, sent l’aventure, avec tout ce que celle-ci évoque de romantique et, surtout, d’imprévisible4. La science de la préhistoire venait alors à peine de naître, mais l’inconnu dont parlait Cartailhac était déjà tout relatif, car la vision traditionnelle de l’histoire projetait d’entrée de jeu une lumière singulière sur tout ce qui se présentait aux yeux des pionniers. Les exemples les plus éloquents datent du xviiie siècle. Lorsque John Bagford rend compte, en 1715, de la découverte, à Londres, d’un biface trouvé à côté d’un squelette de pachyderme, il lui semble évident qu’il ne peut s’agir que d’une pointe de lance ayant appartenu à un ancien Breton et des débris d’un éléphant amené sur l’Ile par des légions de l’empereur Claude5. Les défenses de mammouths, découvertes en Sibérie, sont expliquées en 1728 comme étant des restes d’éléphants, soit venus avec une armée grecque ou romaine, soit entraînés jusque-là par le déluge universel6. Dans les deux cas, on voit les vestiges fossiles s’inscrire dans les cadres d’une vision préétablie du passé ; d’un passé connu, familier et apprivoisé, composé de motifs antiques et bibliques.

4L’inclination à expliquer les phénomènes nouveaux selon les catégories anciennes se remarque aussi bien dans la découverte de la préhistoire que dans celle de l’Amérique, mais on pourrait croire qu’une différence importante interdit de pousser très loin ce rapprochement. Les voyages à travers l’Atlantique avaient été précédés de nombreuses « pérégrinations rêvées », qui ont fait de l’Amérique un reflet confus des préfigurations imaginaires des « antipodes » ; le Nouveau Monde fut donc inventé avant d’être découvert, tandis que la préhistoire, à première vue, semble émerger du néant : à l’époque des premières découvertes, il n’existe que la scène des événements bibliques et antiques, car les interprètes de la tradition affirmaient que le monde et l’humanité furent créés il y a quelques millénaires, et que l’Histoire trouve un témoignage fidèle dans le texte biblique et dans les ouvrages de l’Antiquité classique. Il n’y avait donc apparemment pas de place dans l’imaginaire occidental pour une préhistoire rêvée qui aurait devancé la découverte des vestiges de la préhistoire réelle. La première vision non mythique de l’homme d’avant l’Histoire serait celle proposée par les archéologues et les géologues ; elle surgit donc d’un vide, afin de remplacer les fausses conceptions de la doctrine religieuse. « Les tentatives d’expliquer les origines de l’homme, disent aujourd’hui certains paléoanthropologues, commencèrent il y a plusieurs milliers d’années, mais ce n’est qu’au dernier siècle que les résultats des méthodes scientifiques purent s’opposer aux versions mythiques ou théologiques de la genèse7 ».

5Selon ce point de vue, les savants partaient à la conquête d’un passé récemment retrouvé ayant pour seul ennemi les erreurs des croyances traditionnelles, et il leur suffisait de choisir : ou bien le rejet de la Genèse biblique, qui pouvait éventuellement être transformée en une allégorie à signification brumeuse, ou bien une hostilité à l’égard de la vision naturaliste, au nom de la défense du dogme de l’Église.

6On a écrit bien des pages sur le rôle de la préhistoire et de la paléontologie dans le conflit science-religion, et nous n’allons pas nous attarder sur cette question, bien qu’elle mérite une analyse beaucoup plus approfondie que celles qu’on lui consacre habituellement. Si je l’évoque, c’est seulement pour souligner que les mythes traditionnels passent encore fréquemment pour la seule préfiguration imaginaire des origines de l’homme. Pour beaucoup, la vision naturaliste naissante, qui entra en collision avec celle du livre de la Genèse, se serait développée dans une sorte de vacuité conceptuelle, en conséquence de quoi l’imaginaire des scientifiques aurait été libre de ce type de conditionnement qui avait tant influencé les relations des premiers voyageurs.

7L’habitude de réduire les déclarations des savants à propos de la préhistoire au simple enseignement des données fossiles semble être une des conséquences non négligeables de cette vision des débuts de la recherche préhistorique : puisque toute la connaissance découle directement de l’empirique, par l’empirique tout devrait s’expliquer. Il est facile d’admettre que pour comprendre les relations des conquistadores décrivant des hommes avec la bouche placée entre les seins, même la plus profonde connaissance des populations amazoniennes du xvie siècle ne suffit pas. En revanche, la connaissance des vestiges fossiles est jugée satisfaisante pour expliquer ce que les savants disent des origines de l’homme, et on ne cesse d’évoquer ces vestiges chaque fois que se manifestent les divergences et les controverses dont l’abondance marque toujours les débats des préhistoriens et des paléontologues.

8Mais la conception naturaliste des origines de l’homme et de la culture n’a pas surgi comme un deus ex machina grâce aux premières découvertes des vestiges matériels du passé. Certes, la vision scientifique de l’anthropogenèse est dans une certaine mesure le fruit de ces découvertes, mais dans sa totalité, elle s’explique mal par celles-ci : pour comprendre ses particularités et la logique qui lui est propre, il faut s’intéresser à une préhistoire « imaginaire » qui a précédé l’essor de la préhistoire « savante », sans appartenir pourtant au domaine de la religion. Une enquête historique est nécessaire pour l’étudier, mais afin de mieux saisir l’intérêt anthropologique de ce recours historique, nous allons commencer par un détour qui va nous obliger à retourner d’abord… à l’école.

CE QUE TOUS LES ENFANTS SAVENT…

9Aujourd’hui, d’où vient notre vision de cette lointaine préhistoire dont nous nous plaisons à faire l’époque des origines de l’homme et de sa culture ? La réponse, on l’apprend déjà à l’école primaire : « Seules les fouilles archéologiques», disent les manuels scolaires, « […] permettent de connaître la vie des hommes préhistoriques8 » Curieusement, les mêmes livres ne tardent pas à rendre cette explication suspecte, en proposant abondamment et sans réticences des conjectures et des explications dont il est difficile de croire qu’elles sont extraites des modestes vestiges matériels que le temps a épargnés et que l’archéologue retrouve aujourd’hui en fouillant le sol.

10Rien d’étonnant, pourrait-on dire : les distorsions que les livres d’école font subir au passé sont bien connues. Les historiens, les ethnologues et les sociologues ont clairement montré que l’histoire scolaire peut se plier aux exigences des idéologies, des modes et des traditions intellectuelles locales9. Mais ce qui est vrai de l’enseignement consacré aux périodes historiques ne l’est pas forcément de celui qui traite de la préhistoire. On est surpris de constater que les conceptions de la préhistoire dans les manuels scolaires manifestent une remarquable uniformité d’un pays à l’autre, bien que les visions des époques historiques y soient extrêmement divergentes. On serait peut-être tenté d’en conclure que les temps anciens et mal connus ne fournissent que peu de matière aux élucubrations habituelles du didactisme idéologique, et que pour cette raison la préhistoire en est épargnée, présentant partout la même image objective. Mais conclure à l’objectivité d’une conception du simple fait qu’elle est partagée, ce serait raisonner trop rapidement. Et pour cause : les préhistoriens n’ont pas tardé à reconnaître que les livres d’école s’écartent des connaissances scientifiques10. Les frappantes convergences entre les visions de la préhistoire présentées en Espagne, en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Europe de l’Est, deviennent de ce fait encore plus intéressantes : tout mène à penser que nous avons ici affaire à un fait culturel d’une grande étendue ; son analyse peut nous offrir une précieuse occasion de reconstituer un savoir dont nous nous imprégnons innocemment depuis le plus jeune âge. La vision du Paléolithique, époque considérée comme celle des origines, sera l’objet principal de notre analyse11. Nous la limiterons à des manuels scolaires de la France et de l’ancienne Union soviétique, pays choisis pour représenter deux pôles de la tradition occidentale.

La Genèse selon les manuels

11La présentation scolaire de l’homme paléolithique, incarnation approximative de l’ancêtre, débute habituellement par la description de son milieu naturel, dont tous les livres brossent à peu près le même tableau. Les enfants soviétiques apprennent, comme les petits Français, qu’il faisait alors très froid et que la nature était hostile, grouillante de bêtes féroces : « Les montagnes et les cavernes cachaient les ennemis les plus redoutables de l’homme— le lion, l’ours et l’hyène des cavernes12 ». Nos premiers ancêtres rôdaient dans le paysage sinistre d’un « désert glacial13 », peuplé de bêtes sauvages, friandes de chair humaine, ou au moins menaçantes, ne serait-ce que par leur taille immense.

12On peut facilement deviner le sort peu enviable des hommes vivant au sein d’une telle nature terrifiante. En effet, les manuels nous donnent à voir un tableau plein d’épouvante. Nos premiers ancêtres mènent une existence difficile, victimes des deux dangers permanents : le froid et la faim. L’angoisse quotidienne les accompagne, la mort les traque : « Les uns périssent entre les griffes des prédateurs, les autres — des maladies et du froid14 ». Tous sont donc condamnés à des souffrances atroces et leur existence ne peut qu’être réduite aux besoins les plus simples : « L’homme n’avait qu’un seul souci — la recherche de la nourriture15 » ; d’où les descriptions de bandes affamées et désespérées errant péniblement à la recherche d’une proie.

13Les livres scolaires soulignent à l’unanimité que le Paléolithique fut le temps des origines. C’est à cette époque que l’homme a « appris », « commencé », « découvert », « remarqué », « inventé » — tels sont les verbes qui ponctuent les récits scolaires. Notamment, l’homme a « appris » alors à confectionner les outils, à maîtriser le feu, à vivre en groupe et à construire des abris. Parfois, on ajoute à cette énumération la fabrication des vêtements, ainsi que l’apparition de la religion et de la magie. La liste comprend donc la technique, l’organisation sociale et la vie spirituelle, en somme la culture, et c’est bien son origine que les manuels se proposent d’expliquer. Examinons donc les relations « causales » que l’on fournit pour élucider la genèse des outils, de l’usage du feu, de l’organisation sociale et de la religion ; non pas pour critiquer leurs inexactitudes, certes nombreuses, ou moquer leur naïveté, bien flagrante — les inexactitudes et la naïveté nous intéressent ici dans la mesure où elles obéissent à certains principes tacites qui font apparaître que le savoir spontané est loin d’être fortuit ou produit par une pure imagination, libre et imprévisible.

14Commençons par l’origine des outils, dont les explications sont très uniformes. En voici quelques exemples :

« Les hommes ne possédaient pas de pattes puissantes, de griffes et de dents aussi fortes que celles des grandes bêtes féroces. Mais l’outil était plus dur que les dents et les griffes, et un coup de massue plus redoutable qu’un coup de patte d’ours16 » ;
« Pour mieux se défendre, les hommes fabriquent des armes et des outils17» ;
« La bache […] décuple sa force18 ».

15Ainsi, l’homme aurait commencé à fabriquer des outils tout simplement parce qu’il était exposé aux attaques d’animaux puissants et que la nature lui avait refusé les armes dont les autres créatures sont munies. Afin d’affronter l’animal dans la lutte pour la survie, notre ancêtre fut obligé de « décupler sa force » : l’outil devint un prolongement de son corps, un substitut des griffes et des dents.

16L’origine de la maîtrise du feu nous est expliquée d’une façon similaire :

« Cependant, les hommes ont remarqué que ce feu redoutable peut être aussi un ami fidèle : il donne de la chaleur pendant le mauvais temps et défend contre les animaux carnassiers […]. La nuit, les bêtes féroces n’osaient pas attaquer des hommes assis autour du feu19 » ; « Le feu — il était d’importance majeure ! Sans feu, l’homme risquait de mourir de froid […]. L’utilisation du feu a facilité la vie des hommes. Ils pouvaient se réchauffer auprès du foyer en se protégeant du froid ; à l’aide du feu ils pouvaient éloigner les bêtes sauvages20 » ;
« Le feu est recherché car il éclaire la caverne, mettant les ours en fuite21 » ;
« Cette découverte extraordinaire va leur apporter la chaleur et la lumière, mais aussi un moyen de défense contre les animaux sauvages qui ont peur du feu22 ».

17La défense contre le froid et les animaux est le point commun de toutes ces rationalisations. Comme pour les outils, l’usage du feu s’explique par les conditions postulées du milieu naturel : le froid et la menace des animaux.

18Les manuels scolaires consacrent beaucoup de place aux explications de l’origine de la vie sociale. Également ici on trouve des formules hautement répétitives :

« Les premiers hommes ne pouvaient pas vivre individuellement : ils n’auraient pu se procurer la nourriture ni conserver le feu. Ils seraient morts de faim ou seraient devenus la proie des bêtes féroces23 » ;
« Les hommes vivaient et travaillaient en groupes. Cela était très important. L’homme aurait péri s’il avait vécu tout seul. Il n’aurait pu ni se défendre contre les animaux sauvages ni trouver sa nourriture24 » ;
« L’homme, n’ayant à sa disposition qu’une massue, un épieu et des outils rudimentaires, ne pouvait pas lutter tout seul contre une nature hostile et des carnassiers. Le danger le guettait à chaque pas. C’est seulement grâce à la coopération que les hommes pouvaient se défendre contre les attaques des animaux et se procurer la nourriture indispensable25 » ;
« Pour se protéger du froid, ces hommes vivaient en groupes26 » ;
« Les hommes se groupent pour chasser27 ».

19La vie en groupe, disent les manuels, est elle aussi une nécessité imposée par les contraintes du milieu et par la faiblesse de l’homme dont les forces n’étaient pas suffisantes pour qu’il puisse survivre sans l’aide constante de ses congénères.

20L’émergence de la religion est longuement commentée dans les livres scolaires soviétiques :

« L’homme […] ressentait la crainte devant la nature environnante […]. Ne pouvant pas comprendre les causes des phénomènes naturels, les hommes les expliquaient par l’intervention de mystérieuses forces surnaturelles. L’homme essayait de se concilier des forces […]. Les croyances religieuses l’empêchaient de chercher la vraie explication des phénomènes naturels28 » ;
« Plus d’une fois, l’homme avait été impuissant dans la lutte contre la nature dont il était complètement dépendant. La peur des forces de la nature, menaçantes et incompréhensibles, fit naître la croyance en un pouvoir surnaturel des génies de la nature, puis la croyance en des dieux. La religion ne pouvait pas expliquer correctement des phénomènes de la nature et de la vie humaine. Elle faisait obstacle à la recherche de la vérité, menant l’homme sur le chemin où il ne pouvait trouver ni expérience et ni savoir29 ».

21Les manuels français ne se prononcent pas directement sur la genèse de la religion, mais consacrent une certaine attention à la fonction de l’art paléolithique qui aurait constitué, selon eux, l’une des principales manifestations de la religion paléolithique, celle-ci associée à la magie :

« Que signifient en effet ces peintures d’animaux sur les parois des grottes à Niaux, à Lascaux, à Altamira (Espagne) ? Il s’agit d’assurer le succès de la chasse : on représente l’animal que l’on veut tuer de façon aussi ressemblante que possible, puis on le tue de trois flèches sur le dessin. On jette ainsi un "sort" qui doit assurer une chasse fructueuse30 » ;
« Sur les parois de leurs grottes, il y a 20 000 ans, les hommes de Niaux et de Pech-Merle ont dessiné les animaux qu’ils chassaient, peut-être pour obtenir que la chasse soit plus fructueuse31 ».

22Afin d’expliquer la naissance de la religion, les livres soviétiques se réfèrent directement à la vision classique, selon laquelle l’« homme faible », faisant face à une « nature hostile », inventa la religion en cherchant un réconfort dans les créations de son imagination. Sous son aspect magique, la religion, conçue à l’image de la science — dont ne la distinguerait que sa stérilité cognitive — revêt un caractère utilitaire. En France, on met également l’accent sur la fonction pragmatique de l’art et de la magie, en les réduisant aux problèmes liés à l’acquisition de nourriture. L’art aurait été ainsi si proche des besoins élémentaires des hommes paléolithiques que ses principes semblent préfigurer le réalisme socialiste de Jdanov : « L’homme s’efforçait, dit un auteur russe, de représenter ce qu’il voyait autour de lui. Le plus souvent il représentait la chasse qui lui procurait les vivres32 ». Ainsi, en France comme en Russie, la vie spirituelle est présentée aux écoliers comme une création de l’homme cherchant à satisfaire des besoins fort éloignés de toute spiritualité.

23Quel que soit le domaine de la culture, une seule et même rationalisation rend compte des origines : l’homme créa la culture car il avait froid, faim et peur. Encore faut-il souligner que le verbe « créer », suggérant l’inventivité et l’esprit d’entreprise, n’apparaît pas. Disons plutôt : l’homme « commença » et « apprit ». S’il en fut ainsi, c’est que l’homme était contraint de « commencer » et d’« apprendre » ; autrement, il n’aurait pas pu survivre.

24Les manuels scolaires ne sont pas les seuls à propager cette vision. Les bandes dessinées offrent une image similaire de la vie des premiers hommes. En France, ce sera le cas d’une série populaire de cahiers contant les péripéties du jeune chasseur Rahan. Ce « fils des âges farouches », un blond musclé, passe son temps à lutter non seulement contre des bêtes féroces, mais aussi contre les superstitions des autres habitants de la Terre, pour la plupart des individus peu sympathiques, bruns et sanguinaires. Des scènes de lutte primitive abondent également dans les « romans préhistoriques » de E. Haraucourt33 ou de J.-H. Rosny Aîné, dont le plus connu est La Guerre du feu, recommandé comme une lecture facultative dans les écoles françaises et soviétiques (il en existe une traduction russe). Les Romans préhistoriques de Rosny Aîné34 profitent du succès de l’adaptation cinématographique de La Guerre du feu, par Jean-Jacques Annaud, qui n’a pas omis un seul des attributs classiques de la conception des origines pitoyables. Les amateurs de productions plus raffinées retrouveront la même imagerie dans la littérature dite d’essais35.

25Cette vision est si répandue que nous sommes portés à la considérer comme crédible et attestée par la science. Bien que les auteurs des manuels scolaires assurent, eux aussi, que leur image de la préhistoire est le résultat du travail méticuleux des archéologues, il est difficile d’admettre que des vestiges fossiles puissent justifier de telles assertions sur une nature diaboliquement menaçante, sur la faiblesse de l’homme primitif et la genèse de la culture qui en résulte. Les véritables sources de cette vision sont sans nul doute à chercher en dehors de l’archéologie et de ses données factuelles.

LA PRÉHISTOIRE DES PHILOSOPHES

26Pour comprendre les racines de cette vision, il faut s’intéresser à une préhistoire d’avant les préhistoriens, et remonter aux temps où personne ne pressentait encore l’abondance des vestiges matériels du passé humain, enfouis dans les couches géologiques. La seconde moitié du xviiie siècle, précédant l’époque du véritable essor des sciences de la préhistoire, semble être la période idéale pour cette investigation, car nombreux étaient alors les penseurs qui s’interrogeaient sur la vie des premiers hommes et sur l’origine de la culture. Ce sujet a suscité l’intérêt tout particulier des philosophes français et écossais, et ce sont leurs écrits, parmi les plus connus et les plus originaux, qui vont retenir notre attention.

27On pense souvent que le « bon sauvage » était le personnage principal de l’imaginaire anthropologique dans la seconde moitié du xviiie siècle. En effet, les « bons sauvages » peuplent alors les pages des relations de voyages et des traités philosophiques, où la description des vertus du « primitif » avoisine la critique de l’homme « policé ». Toutefois, même si l’Européen instruit fait à cette époque un sévère examen de conscience, il demeure optimiste, croit souvent au progrès et ne serait guère enthousiasmé par un retour au véritable état de « pure nature », celui des origines. Il ne faut pas confondre la vision de l’espace des antipodes avec celle du temps des commencements : au siècle des Lumières, les « bons sauvages » sont presque absents de la conception de l’époque originelle — seuls le Second Discours de Rousseau et ses dérivés, aussi singuliers qu’ambivalents, pourraient faire exception36. En général, l’image que les hommes des Lumières se font de leur premier ancêtre, dépourvu de culture et réduit à l’animalité, évoque plutôt le bestial orang-outan que des peuples heureux des antipodes.

28Dans les ouvrages philosophiques, l’époque des origines de la culture constitue ordinairement la première période de l’histoire de l’humanité37, bien qu’elle puisse être précédée d’une sorte d’existence plus parfaite38, voire paradisiaque39, qui finit dans un cataclysme réduisant notre espèce à l’état préculturel. Ainsi, l’histoire de la culture commence, ou recommence, de zéro. Arrêtons-nous sur la vision de ces commencements, en étudiant plus particulièrement les attributs que l’on prête alors communément au milieu naturel et à la vie des hommes.

29Buffon donne cette image de la nature originelle : « [nos ancêtres), témoins des mouvements convulsifs de la Terre, encore récents et très fréquents, n’ayant que les montagnes pour asile contre les inondations, chassés souvent de ces mêmes asiles par le feu des volcans, tremblans sur une terre qui tremblait sous leurs pieds, nus d’esprit et de corps, exposés aux injures de tous les élémens, victimes de la fureur des animaux féroces40… ».

30De même, Nicolas-Antoine Boulanger ébauche un tableau effrayant d’une nature au sein de laquelle vivent les rares survivants du déluge : « Il fut donc un temps où les malheureux habitants de la terre durent prendre un dégoût total pour leur demeure qui était le théâtre des catastrophes les plus terribles » et où l’homme avait « tant de raisons légitimes pour haïr une nature qui lui refusoit tout, qui le détruisoit jusqu’à sa demeure, qui l’effrayoit sans cesse, et qui ne satisfaisoit presqu’aucun de ses besoins41 ». Voltaire, dans son Essai sur les mœurs, dit qu’à l’époque des commencements, « les bêtes carnassières […] devaient couvrir la terre et dévorer une partie de l’espèce humaine42 » ; opinion partagée par James Burnet qui parle d’un « temps où les bêtes sauvages disputaient avec nous l’empire de cette terre43 ».

31La nature originelle est chez ces auteurs aussi hostile que celle qu’imaginent les manuels scolaires : inhospitalière, menaçante et pleine de bêtes féroces particulièrement friandes de chair humaine. La vision que nos philosophes avaient de la vie de nos ancêtres fait, elle aussi, penser à l’image scolaire. Buffon présente les premiers hommes « tous également pénétrés du sentiment commun d’une terreur funeste, tous également pressés par la nécessité44 ». Boulanger évoque « une vie de misère et d’effroi », « l’existence pénible et insupportable », - la vie incertaine, inquiète et vagabonde » qui plonge l’homme dans « une profonde mélancolie45 ». Holbach dépeint l’homme originel comme « un enfant privé de ressources, d’expérience, de raison, d’industrie, qui souffre continuellement la faim et la misère, qui se voit à chaque instant forcé de lutter contre les bêtes46 ». Montesquieu, dans l’Esprit des lois, suppose que notre ancêtre éprouvait avant tout « le sentiment de sa faiblesse », qui devait s’apparenter de façon inévitable au douloureux « sentiment de ses besoins47 ».

32Dans cet état misérable, « les hommes se souciaient surtout d’obtenir des moyens de survie et de vaquer à des occupations qui étaient directement indispensables à l’existence48 ». Pour satisfaire ces besoins, il fallait créer la culture. C’est ainsi que les philosophes des Lumières expliquent l’apparition des outils, de la vie sociale et de la religion.

33Selon Voltaire, « les hommes ne pouvaient se défendre contre les animaux féroces qu’en lançant des pierres, et en s’armant de grosses branches d’arbres49 ». Des pierres et des massues auraient constitué leurs premières armes, et le combat primitif livré à une bête féroce suffit à en expliquer la genèse50. Helvétius se contente d’un raisonnement semblable lorsqu’il essaie d’élucider l’origine de la vie sociale : « …les hommes s’unissent contre les animaux, leurs ennemis communs51 ». James Burnet tient le même discours : « Un autre motif […] qui avait poussé l’homme à s’unir en société, fut celui de la défense dont la nécessité nous apparaîtra d’autant plus évidente si nous considérons deux choses : la première — que l’homme est faible de par sa nature et moins bien pourvu que la plupart des animaux sauvages ; la seconde — qu’il est lui-même la proie naturelle de ceux-ci52 ».

34D’amples justifications de la genèse de la religion sont particulièrement dignes d’attention. Voici ce qu’en écrivit Holbach, dont l’athéisme est bien connu : « sans rien comprendre aux forces de la nature, on l’a crue animée par un grand esprit. Les hommes ont rempli la nature d’esprits parce qu’ils ont presque toujours ignoré les vraies causes53 ». Voltaire faisait appel à l’introspection pour étayer le même argument :

« Pour savoir comment tous ces cultes ou ces superstitions s’établirent, il me semble qu’il faut suivre la marche de l’esprit humain abandonné à lui-même. Une bourgade d’hommes presque sauvages voit périr les fruits qui la nourrissent ; une inondation détruit quelques cabanes ; le tonnerre en brûle quelques autres. Qui leur a fait ce mal ? Ce ne peut être un de leurs concitoyens, car tous ont également souffert : c’est donc quelque puissance secrète, elle les a maltraités, il faut donc l’apaiser54 ».

35Le chemin de ce raisonnement sera plus tard suivi par les auteurs des manuels scolaires. L’oppression originelle de l’homme sert à expliquer la naissance de la religion, mais l’existence même de celle-ci est déjà considérée comme la preuve du malheur de nos ancêtres. Nicolas-Antoine Boulanger en fut convaincu lorsqu’il écrivit :

« Si l’homme eût été heureux, il n’eût eu aucuns motifs pour se plonger ainsi dans la tristesse, son culte n’eût été qu’un culte de joie, de louanges, de reconnaissance pour les bienfaits de la nature, et d’admiration pour les œuvres du Créateur ; il n’auroit point inventé mille institutions propres à abattre son âme, à empoisonner ses jours par des larmes perpétuelles, et à rendre son existence malheureuse55 ».

36L’ensemble de la vision philosophique des « premiers temps » correspond ainsi parfaitement à l’image de la préhistoire scolaire. Sans s’engager dans une incertaine spéculation sur les influences possibles entre une philosophie d’autrefois et l’enseignement scolaire d’aujourd’hui, il nous suffit de constater que l’une et l’autre mobilisent le même fonds d’images pour parler de la vie des premiers hommes et de l’origine de la culture.

37Il n’est d’ailleurs pas difficile de retracer l’histoire de cette imagerie en remontant plus profondément dans le temps. Dans le poème de Lucrèce, De la Nature (Ier...

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