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ANTHROPOLOGIE POLITIQUE D'UNE DECOLONISATION

De
332 pages
Les textes rassemblés dans ce volume rendent compte de recherches menées à Madagascar durant la période 1960-1972. L'auteur fait ressortir les continuités et les ruptures avec une domination coloniale décomposée, disait-on, par les opérations d'une décolonisation conservatrice conçue et mise en œuvre par les colonisateurs étrangers eux-mêmes. Il montre les réponses à une transformation de l'autorité étatique réduite à une simple malgaschisation de ses agents.
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~ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8914-1

Anthropologie politique d'une décolonisation

Collection Anthropologie Critique dirigée par Gérard Althabe et Monique Selim

Cette nouvelle collection a trois objectifs principaux: Renouer avec une anthropologie sociale détentrice d'ambitions politiques et d'une capacité de réflexion générale sur la période présente, Saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus planétaires et les logiques mises en oeuvre par les acteurs, . Étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc.

Déjà paru
Gérard ALTHABE, Monique SELIM, Démarches ethnologiques au présent, 1998.

Gérard Althabe

Anthropologie politique d'une décolonisation

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur . Oppression
et libération dans l'imaginaire, Maspero 1969, réédition 1981.

. Les fleurs
1997.

du Congo, Maspero 1972, réédition l'Harmattan

. Urbanisme et réhabilitation (en collabomtion avec B. Légé et
M. Selim) Anthropos 1984, réédition 1993, I'Harmattan.

.

Urbanisation et enjeux quotidiens (en collaboration avec M.

de la Pradelle, C. Marcadet et M. Selim) Anthropos 1985, réédition 1993, I'Harmattan.
. Vers une ethnologie du présent (en collaboration avec D. Fabre et G. Lenclud) édition de la M.S.H., 1992.

. Regards sur la ville (en collaboration avec J.L. Comolli)
centre Georges Pompidou, 1995.

. Démarches

ethnologiques au présent (en collaboration avec

M. Selim), I'Harmattan, 1998.

Table des matières
A V ANT-PROPOS

7 21 23 63

I LA DOMINATION Er SES DÉPASSEMENTS L'utilisation des dépendances du passé dans la résistance villageoise à la domination étatique La vallée Antemoro de la Mananano II LES LOGIQUES SYMBOLIQUES DE L'ÉCONOMIE Développement et ostentation économiques Circulation monétaire et communautés villageoises Malgaches La bourgeoisie nationale en 1968 III LUTTES POLITIQUES Madagascar: 1971-1972 Tananarive en 1972 ANNEXE:RETOURENA~QUE CENTRALE Les Pygmées Baka de l'Est Cameroun (1956)

87 89 135 175 191 193 217

281 283

AVANT-PROPOS Les textes rassemblés dans ce volume sont issus de recherches menées durant une période précise: entre la proclamation de l'indépendance intervenue en juin 1960 et la chute du pouvoir mis en place à ce moment là en mai-juin 1972 dans les rues d'Antananarivo; ces textes doivent être replacés dans la conjoncture marquant cette période. La décolonisation est une opération conçue et maîtrisée dans sa mise en œuvre par les autorités coloniales; on peut la réduire à deux éléments principaux: -l'installation d'un pouvoir politique national: ses membres sont légitimés par l'élection, ses institutions et son mode d'existence juridique (la Constitution par exemple) sont les produits d'une imitation; plus précisément il s'agit d'une copie pure et simple des formes en jeu à ce moment là dans la métropole coloniale.

- Conjointement sont organisés des dispositifs à travers lesquels les nationaux accèderont progressivement aux postes d'autorité dans les diverses instances étatiques (qui d'ailleurs sont renforcées et diversifiées) ; ces dispositifs articulent la formation des futurs cadres (suivant le niveau sur place ou dans l'ancienne métropole) et les assistants techniques français qui assurent la continuité du fonctionnement de ces instances étatiques et en même temps forment les futurs cadres sur le tas, pourrait-on dire.
Durant la période considérée il m'a été possible de suivre la transformation rapide du pouvoir politique national transmué en autocratie présidentielle; se constitue un culte entourant le président, culte aux manifestations de plus en plus extravagantes: son village natal est transformé en sanctuaire, les membres de sa famille et ses proches participent à la sacralité

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qui l'entoure, des cérémonies d'allégeance s'en-chaînent les unes aux autres; le président est au centre d'un champ politique national composé de représentant de collectifs ethno régionaux et les relations entre ces collectifs sont le cœur de la vie politique. Les élections deviennent des pantalonnades, elles sont des occasions pour célébrer l'autocrate et seuls les gouvernements étrangers font semblant de les prendre au sérieux. L'autorité interne aux instances étatiques est peu à peu dissociée du fonctionnement régulé de celles-ci (qui s'inscrit dans la formation des cadres et de leur compétence) ; elle est investie dans l'autocratie présidentielle et se joue en elle la position de proximité relative par rapport au centre: le président et son entourage, sa cour serait-on tenté de dire. Ce mouvement qui avec le temps prend de plus en plus de force crée une tension interne qui traduit la contradiction entre l'autorité et le fonctionnement et qui est de plus en plus difficilement neutralisée par les assistants techniques étrangers. Les opérations de la décolonisation se sont contentées de transporter de la métropole leur propre modèle: un pouvoir politique peuplé de gens légitimés par l'élection et des instances étatiques fonctionnant à la règle et à la loi tant dans sa sphère endogène que dans la rencontre avec la population. La période dont il s'agit est pour le moins étrange: elle se donne à voir comme une scène, un décor - d'institution, de procédures, de lois - pour une pièce qui n'aura pas lieu, mais dans laquelle va se dérouler un scénario tout à fait différent. Devant un tel développement, j'ai tenté d'inverser une tendance qui juge ces transformations à partir du modèle introduit en 1960 et de comprendre ces développements dans leur logique propre. La tentation existait d'évaluer la pièce à laquelle on assiste à l'aune du scénario attendu; une telle attitude ne pouvait engendrer que l'incompréhension dans la mesure où l'on ne tente pas de comprendre la pièce pour ellemême; d'autant plus que l'on évalue à Partir d'un modèle

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étranger; les spectateurs lassés finissent alors par tourner la tête et leur indifférence croissante constituerait en elle-même l'objet d'une autre analyse. Appréhendons dans un premier moment la nature de la domination coloniale d'où la décolonisation, nous dit-on, nous fait sortir: fondée sur la conquête militaire, cette domination s'exerce du dehors sur des univers sociaux et symboliques peuplés par les dominés; ils y sont enserrés, mais non disloqués. - Une première illusion doit être évacuée, celle là même qui est portée par le projet dit civilisateur colonial qui suppose la décomposition des mondes existants et la recomposition d'une société nouvelle; ce projet est en contradiction avec le mode de domination présenté et cette contradiction restera omniprésente pendant les 65 ans que durera la domination coloniale à Madagascar. - La position des dominants dans une telle domination doit être scrutée: ils sont à la recherche fébrile d'intermédiaire pour atteindre de quelque manière ces mondes qui leurs sont étrangers et hors desquels ils sont installés; ils sont aveugles et dans l'incapacité d'anticiper les effets de leurs actions puisque celles-ci sont redéfinies dans une cohérence qui leur est inaccessi ble. La domination coloniale se déploie dans un mouvement particulier; la violence d'abord, elle est le cœur de la situation de rencontre entre les dominants étrangers et les dominés autochtones, la violence est la seule relation possible entre les deux termes d'une altérité irréductible, qui ne sera pas surmontée pendant trois quart de siècles; ensuite la reproduction de la domination à travers la construction de sa présence dans l'univers social et symbolique des dominés, elle devient un cadre symbolique interne à leur communication; cette reproduction est évidemment fragile puisqu'elle est mise

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en œuvre à travers des modalités relevant d'univers étrangers aux dominants. Cette reproduction n'est nullement l'exclusion de la violence; celle-ci, en maintenant les deux termes de l'altérité coloniale à la fois unis et extérieurs l'un à l'autre, crée le cadre dans lequel se constitue cette reproduction. Je vais rapidement en présenter les deux mode:

- La dépendance est à l'origine d'une condition partagée par tous et celle-ci est introduite dans la logique interne: ainsi j'ai pu voir la mise en œuvre de cette introduction dans le déroulement d'une cérémonie au cours de laquelle à certains moments les participants manifestent au sens propre leur dépendance ostensible - dans leur vêtement, leur langage, les danses - et ce faisant mettent en scène un cadre symbolique dans lequel ils dépassent tout en les conservant leurs séparations engendrées par des appartenances familiales et lignagères spécifiques!. D'une manière générale, c'est par l'argent et la circulation monétaire que passe la construction de la dépendance dans les univers des dominés: l'argent de par les extorsions diverses et la collecte fiscale est le signe de la dépendance qui est introduite par cette voie dans la communication interne.
- Les dominants européens de leur côté peuplent un monde dont ils construisent sans relâche la supériorité - par ses frontières et sa hiérarchie interne - mais la reconnaissance de cette supériorité passe par sa transformation en référence symbolique interne à l'univers des dominés qui fonde l'émergence d'une différenciation endogène. Cette transformation en référence symbolique implique la reconnaissance de la supériorité du monde des européens et dans le même moment l'inaccessibilité de ce monde est la condition de sa production en référence symbolique. Il se crée donc un ordre, un classement qui est produit par la dialectique de la proximité et de
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Gérard Althabe "Oppression et Libération dans l'imaginaire", Maspero
1981

1%9. réédition

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l'éloignement du monde des européens; ainsi des peuples imaginaires, les mikéa, qui habiteraient les déserts du sud ouest constituent la clôture de cet ordre en se situant en dehors du champ construit dans la relation avec le monde des européens. Dans ce contexte la décolonisation dans le projet de ceux qui en ont l'initiative est une tentative pour passer d'un mode de domination passant par la différence, conservant l'altérité entre dominants et dominés et se reproduisant à travers elle, à une domination qui se place dans la similitude, dans la construction des dominés en monde identique à celui des dominants et où la domination se reproduit à travers cette identité. Le transfert pur et simple des institutions et des législations de la métropole en offre une forme caricaturale. J'ai tenté d'approcher cette situation singulière en prenant mes distances envers l'impression de rupture véhiculée par l'indépendance, les cérémonies et rituels s'efforcent d'en faire le moment fondateur d'une ère nouvelle; cette impression de rupture se nourrissait des formes prises par le transfert des institutions de la métropole, mais aussi des discours métaphoriques mettant en scène l'enfant destiné à croître. J'ai essayé de restaurer une continuité en considérant que la conjoncture dans laquelle prend place l'opération de décolonisation est investie dans une configuration engendrée par la domination coloniale et non une opération qui en elle-même serait le refoulement de cette domination: le refoulement est réduit à la force des mots et à celle un peu grotesque des rituels imités. Comment néanmoins se traduit précisément la domination coloniale dans le village et comment s'élabore la réponse locale à la décolonisation? La dualité entre deux espaces sociaux s'impose au regard: d'un côté, celui qui se constitue autour de l' autorité étatique et dans lequel les villageois sont investis dans la domination; de l'autre l'espace social et symbolique

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villageois qui relève d'un mode de communication qui émerge d'une historicité singulière et dans laquelle prend place, comme je l'ai noté précédemment, la dépendance comme cadre partagé. La séparation entre ces deux espaces se concrétise avec l'émergence d'un pouvoir endogène qui introduit face à l'autorité étatique une situation de double pouvoir. C'est dans ce cadre que l'on peut décrire la conjoncture née de la décolonisation; les autorités locales tentent d'imposer le mode de légitimation centré sur la figure présidentielle et ce fait a deux conséquences: la légitimité de leur position d'intermédiaire et l'effacement, la décomposition de la situation de double pouvoir; en faisant de la figure présidentielle le centre du pouvoir villageois un processus d'homogénéisation nécessaire se met en place: l'introduction du pouvoir politique national à travers la figure présidentielle s'inscrit en effet dans les modes de communication interne comme le cadre dans lequel se dépassent les appartenances communautaires. Corollairement le refus de reconnaissance du nouveau pouvoir politique qui se traduit par le maintien de la situation de double pouvoir engendre l'accroissement de la répression, illustration du maintien dans la domination instaurée par la conquête coloniale. La conquête de 1895 a brisé le développement historique local qui se jouait principalement autour de l'intégration différenciée des peuples des périphériques dans le Royaume tananarivien et dans la contradiction émergeant dans le cœur du Royaume symbolisé par la destruction en 1869 des talismans royaux et l'adhésion de la souveraine au christianisme dans une variante protestante. La conquête étrangère entraîne une recomposition dans laquelle chaque situation locale est impliquée dans un système administrativo-militaire et économique étranger, qui possède en lui-même sa cohérence, et dans laquelle les malgaches sont investis par la seule relation de domination.

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Ce mode de domination nous contraint à une approche centrée sur l'articulation, dans la mesure où les mondes des dominés ont une autonomie relative dont il est nécessaire tout à la fois de reconstituer la cohérence interne et de réinvestir les effets de la domination en elle. Chaque situation locale a une historicité singulière qui est investie dans le présent et il faut repenser les processus historiques à travers l'induction: les effets de ce qui advient dans les systèmes extérieurs ou dans la confrontation avec eux au sein du monde local sont ici au centre de l'interprétation. C'est dans cette optique également que j'ai effectué l'analyse des interventions menées à l'égard des villages. La décade qui précède 1960 est le cadre d'interventions qui se développent dans deux registres: d'un côté les actions de développement économique visant à introduire toujours plus les villageois dans les rapports marchands, de l'autre la lente transformation du rapport de pouvoir (la règle, les services techniques qui se différencient de l'administration régalienne, la mise en place d'une représentativité locale avec en épilogue les communes; on est dans la caricature et la dérision compte tenu de la répression de l'insurrection) ; les autorités coloniales à travers cette dualité visent à décomposer les univers existant, à composer une nouvelle société peuplée de fermiers et de salariés. En 1960, les interventions de développement économique se renforcent et parallèlement la transformation du rapport de pouvoir dans le sens de l'émergence du citoyen imaginaire s'efface dans la mesure où très rapidement on est pris dans la reproduction de la domination à travers l'autocratie présidentielle. L'utopie démiurgique des autorités coloniales s'efface comme un mauvais rêve, et les actions de développement économique sont réinvesties dans la structure, plus exactement dans les univers et en épousent la logique.

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En 1960, une fraction très étroite de la population est fixée dans la proximité des européens et de leur monde: les agents de l'administration et des finnes commerciales, dans les églises, les auxiliaires dans l'armée et la police. Elle s'est fonnée en particulier par le passage par l'école et exprime cette proximité dans son mode de vie. Elle sera le noyau à partir duquel va se constituer la couche nationale dominante telle que la décolonisation la constitue: ses membres sont les bénéficiaires de cette opération ainsi que leurs enfants. Sur la position de cette fraction à la veille de 1960, les autorités coloniales vont largement se tromper. En effet la domination coloniale s'exerce du dehors sur les univers sociaux existant, et les dominés restent pris dans une perspective centrée sur le village dans la mesure où c'est la source du mode communautaire qui structure l'ensemble de la sociabilité dont ils sont les acteurs. La question posée est celle de la position qu'occupent ceux qui sont fixés dans la proximité des européens: pour les autorités coloniales, ils seraient pris dans un mouvement de rupture, de séparation d'avec la perspective précédente, et corollairement ils apparaissent comme une avant garde qui va entraîner l'ensemble de la population dans le mouvement de décomposition des modes communautaires de communication et la recomposition sur un modèle spéculaire, tel qu'il se donne à voir dans le projet décolonisateur. Or cette fraction est née de la différenciation hiérarchique qui est produite par la transfonnation du monde des européens en référence symbolique, différenciation hiérarchique à travers laquelle se construit la reconnaissance de la supériorité des européens, ces gens sont dans la proximité du monde européen, mais en aucune manière à l'intérieur: ils n'en sont pas membres et restent dans l'ensemble des dominés relevant de la perspective centrée sur le village; d'ailleurs la différence hiérarchique engendrée par cette proximité est le produit de

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l'unification dans la dépendance et c'est dans ce cadre qu'elle émerge. Définir clairement cette position est important dans la mesure où elle ouvre un horizon dans lequel va se placer la décolonisation; la nouvelle couche dominante qui surgit de la décolonisation durant la période considérée ne se détache pas de I'horizon ouvert par cette position: de leur côté les détenteurs du nouveau pouvoir se placent dans la perspecti ve de l'autocratie présidentielle, alors que les opposants vont rester dans le cadre de la situation antérieure. Revenons sur le cœur de la domination coloniale qui se joue dans la séparation ethnoculturelle entre le monde des dominants et celui des dominés: ils sont étrangers l'un à l'autre et la domination - produite par une conquête militaire et son maintien par une écrasante supériorité des instruments de la violence militaire - se reproduit à travers l'édification de la dépendance engendrée dans la domination dans les modes de communication constitutifs des univers dont les dominés sont les membres. On peut dire que la domination - c'est-à-dire la situation dans laquelle les dominants européens et les dominés malgaches sont face à face et où se produit la supériorité du monde peuplé par les européens comme légitimation d'un rapport centré sur l'exercice de la violence - est localisée à la marge: en effet en conservant les univers sociaux et symboliques peuplés par les dominés, elle se reproduit à travers cette conservation même et maintient une irréductible altérité. L'articulation s'inscrit entre deux modes de construction de la dépendance: celle dans laquelle elle est transformée en composante d'échanges et de relations relevant du mode communautaire de communication; celle dans lequel le monde des européens s'enferme sur lui-même et s'autoprésente inlassablement dans une supériorité non dépassable, comme un

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avatar d'une métropole lointaine et mythique. J'ai insisté sur la conjonction de deux mouvements articulés: la construction du monde des étrangers qui est contenue dans sa transformation en référence symbolique constitue en effet le pivot d'une différenciation hiérarchique dans le monde des dominés et crée les conditions de l'investissement de la dépendance dans le développement des jeux sociaux internes. Pourtant cette reproduction de la domination par le relais des mondes sociaux et symboliques des dominés est structurellement fragile, dans la mesure où elle dépend d'un fonctionnement qui relève d'une altérité fondamentale, qui échappe d'ailleurs aux dominants comme l'illustre leur erreur sur le mode d'existence de la catégorie de ceux qui sont fixés dans leur proximité et aussi l'incertitude et l'intervention de la force pour en dernière instance assumer cette reproduction. Ainsi la domination qui met face à face des français et des malgaches - soit la situation coloniale - est à la marge, à la limite: elle dépend de la fiabilité de son relais interne dans le monde des dominés, qui a son ordre symbolique propre et sa logique. La décolonisation intervenue en 1960 est l'émergence d'une configuration nouvelle: en effet les dominants sont désormais des autochtones et le mode de reproduction de la domination antérieur fondé sur l'altérité etchnoculturelle séparant les dominants européens des dominés malgaches ne peut évidemment plus fonctionner. Cette discontinuité est inscrite dans le maintien de la domination: l'effondrement des dispositifs produits par l'imitation de l'ex métropole illustre cette continuité. Dans la nouvelle configuration les nouveaux dominants nationaux doivent produire leur séparation constitutive de la relation de domination, séparation qui est liée à la violence; et pour sortir de cette relation ils doivent construire cette séparation en différence hiérarchique, c'est-à-dire construire un

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cadre d'unification dans lequel leur position est légitimée. Désormais, la domination - les modes de légitimation d'un pouvoir centré sur l'exercice de la violence - n'est plus à la marge, au contraire elle tend à structurer l'ensemble de la société, plus exactement elle doit produire une société nationale à travers la décomposition de la dualité antérieure. Ceux qui étaient fixés dans la proximité du monde des européens sont les agents de ce changement et mettent en oeuvre la nouvelle conjoncture. On peut distinguer deux aspects dans leur position. La nouveauté principale introduite par la décolonisation est la mise en place d'un pouvoir politique national qui occupe dans la conjoncture une centralité qui est destinée à construire cette société nationale, c'est-à-dire un cadre symbolique commun à tous. Dans la situation coloniale les agents occupaient la position d'intermédiaire et leur autorité puisait sa légitimité dans la proximité des européens possesseurs d'un pouvoir hors de leur portée. Cette proximité est le cadre dans lequel leur séparation est transformée en différence hiérarchique de par leur plus grande proximité des médiateurs symboliques que sont les européens. Après 1960, ils restent dans cette structure de la domination centrée sur la position d'intermédiaire, mais évidemment ils la détachent de la médiation européenne et ils élaborent le pouvoir politique en autocratie présidentielle qui est construite sur la position d'intermédiaire et sur la dialectique de la proximité et de l'éloignement du médiateur symbolique, en l'occurrence la figure présidentielle. Dans le même temps ils tentent de sortir de l'altérité constitutive de la domination coloniale en essayant d'imposer la figure présidentielle dans les ordres symboliques relevant du mode communautaire de communication. Ce faisant ils font des agents de l'autorité étatique des membres d'un univers partagé.

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Dans la situation coloniale ils étrient les bénéficiaire d'une différenciation hiérarchique qui, de par leur proximité avec les dominants européens, prenait sens dans le cadre symbolique qu'ils partageaient avec l'ensemble des dominés, cette différenciation hiérarchique étant investie dans le prolongement du mode communautrire de communication. Après 1960, ce même processus de la différenciation hiérarchique est réinvesti dans la configuration engendrée par la décolonisation. Il s'est constituée une dissociation entre cette production de la différenciation hiérarchique à travers la médiation des européens et la légitimation de l'autorité construite désormais dans l'autocratie présidentielle. Ce processus va se déplacer de manière à être la source de la production de la transformation de la séparation constitutive de la domination en hiérarchie, c'est-à-dire dans le mouvement d'unification des dominants et des dominés dans la relation à un médiateur partagé et dans celui de l'élaboration de la position des dominants dans leur relative proximité de ce médiateur. La condition pour que ce déplacement intervienne est l'expulsion des européens de la scène du pouvoir: ils ne peuvent pas être acteurs du pouvoir et médiateur symbolique dans ce même pouvoir. L'équipe gouvernementale mise en place en 1960 ne pourra effectuer ce déplacement en raison de ses origines, de sa subordination affirmée verbalement, de l'omniprésence visible des français déguisés en assistants techniques dans les rouages institutionnels. Il lui a été impossible d'affirmer son autonomie par rapport aux anciens colonisateurs étrangers. Il sera détruit en mai 1972 par un mouvement populaire principalement orienté contre le pouvoir maintenu de l'ex métropole, il sera constitué comme un simple auxiliaire de celui-ci. Ainsi le régime mis en place en 1960, est pris dans un double échec: d'un côté il est incapable de se faire reconnaître comme le médiateur symbolique dans la légitimation de

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l'autorité des fonctionnaires et des notables ayant pris possession localement de l'autorité étatique et il reste pris et défini dans les situations de double pouvoir; de l'autre il lui est impossible de démontrer son autonomie par rapport aux européens et il ne peut donc utiliser la transformation de ces derniers en médiateur symbolique. Il est évident que ces deux échecs sont étroitement liés. Il reste une ultime interrogation: la nécessité de la transformation des européens en acteurs symbolique Rf'pga relation auxquels on produit une unification partagée entre ceux qui occupent les deux positions de la relation de domination. Cette nécessité doit être recherchée dans la faiblesse de l'autocratie présidentielle, plus exactement la précarité de l'unification engendrée en elle: l'unification de tous dans la relation au président, à son entourage, à la cour. En effet la figure présidentielle est produite dans le développement du mode communautaire de communication et en tant que telle elle est un point ultime d'un dépassement conservateur, soit un centre qui reste une référence aux divisions dans le contexte d'une société nationale composée d'ethnies, d'où l'autre registre d'unification et de médiation qui permet de dépasser cet éparpillement tout en le conservant.

G. ALTHABE (novembre 1999)

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CHAPITRE

I

LA DOMINATION

ET SES DÉPASSEMENTS

L'utilisation des dépendances du passé dans la résistance villageoise à la domination étatique.

Je vais présenter des situations de dépendance personnelle dans lesquelles la position des dominants est occupée soit par des acteurs imaginaires (le tromba et le doany), la manifestation principale consistant alors en des cérémonies centrées sur la pratique de possession, soit par des villageois, la pratique cérémonielle centrale étant alors l'intronisation d'un roi ~ tromba et doany seront étudiés respectivement dans la région betsimisaraka de Fetraomby et dans les villages antandroy et mahafaly de l'extrême Sud; l'organisation royale dans la vallée antemoro de la Mananano (Ambila). Ces phénomènes seront explicitement placés dans le cadre de la situation contemporaine, plus précisément dans la période 1960-1972, dominée par la conjoncture que la décolonisation a créée. Se pose tout d'abord le problème de la reconstitution de leur genèse: ils se placent dans chaque cas à un moment historique particulier; le tromba s'est implanté dans les villages

.

Paru dans Les Souverains

de MadaJ!GScar,

F. Raison

(ed.) Karthala,

1983.

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de la région de Fetraomby durant les années 1958-1960 ; le doany dans les villages de l'extrême Sud autour de 1966 ; l'organisation royale de la vallée de Mananano a été édifiée durant les années 1930. D'évidence, il faut se défaire de la conception qui définit de tels phénomènes comme de simples survivances locales d'une continuité historique qui plonge ses racines dans la période précédent, la conquête coloniale. La constitution du sens de tels phénomènes ne peut se réduire à leur analyse, ils doivent être replacés dans l'ensemble du monde social villageois; leur sens se définit à travers l'élucidation de leur articulation, d'une part avec la relation que les villageois établissent avec l'autorité étatique: ils sont une sorte de contre-pouvoir; d'autre part, avec le domaine des rapports sociaux dominés par la médiation ancestrale: ils
introduisent là une rupture essentielle

- les

villageois sortent de

la condition de descendants et se placent dans celle de sujets. Les processus composant la genèse de tels phénomènes, le sens édifié dans l'élucidation des articulations précédentes, ne peuvent être appréhendés que dans les conjonctures locales; chacun est produit dans une histoire singulière dans laquelle se traduisent les transformations globales; aussi est-il impossible de les traiter en les extrayant de leur contexte singulier et en les rassemblant en un objet homogène d'investigation. Maîtres royaux et sujets dans la région de Fetraomby : l'émergence de nouveaux rapports de pouvoir dans le tromba Autour de 1960, les villages de cette région caféière de la côte orientale sont le cadre du développement tumultueux du tromba, qui est une mise en scène cultuelle de la subordination des villageois à des maîtres surgissant du passé à travers la pratique de la possession (en l'occurrence des souverains ou des chefs de guerre étrangers à la région, mais appartenant à l'histoire nationale). La cérémonie, actualisation d'un rapport

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de pouvoir, est centrée sur les manifestations de la dépendance des assistants et les pratiques de maîtres capricieux et dangereux, temporairement installés au milieu de leurs sujets. Une importance particulière est donnée à la position d'intermédiaire; les médiums l'occupent durant la période d'attente de l'arrivée des esprits: ils dirigent le chœur des suppliants et multiplient les appels aux maîtres. Lorsque les maîtres sont présents, les médiums s'effacent, et les assistants n'ont aucun accès direct, mais doivent passer par un personnage spécialisé, l'époux du tromba, qui sert d'intermédiaire obligé dans le règlement des problèmes personnels, maladie et thérapeutique. Le personnage du possédé est significatif: il est celui qui est le plus proche du maître, et aussi en subit les outrages, en supporte les caprices; cette proximité produit une souffrance considérable, mais proximité et souffrance constituent la légitimation du pouvoir exercé sur les autres villageois qui, tout en étant impliqués dans la dépendance des mêmes maîtres, en sont plus éloignés. Quelle corrélation établir entre la diffusion massive du tromba et la décolonisation conservatrice dont les effets se ressentent au même moment dans les villages? Telle qu'elle s'exerce dans les villages, la décolonisation a un double aspect: d'une part le maintien du rapport de pouvoir tel qu'il s'est édifié au cours de la période coloniale, d'autre part le changement des acteurs peuplant l'appareil étatique, les Européens étant remplacés par les fonctionnaires nationaux, leurs anciens subordonnés administratifs. La décolonisation provoque une crise profonde dans les modes de reproduction idéologique du pouvoir des agents de l'autorité étatique. Dans le cadre de la domination coloniale, les fonctionnaires malgaches subalternes légitimaient leur position au sein du rapport de pouvoir par des pratiques comme l'édification d'un mode de vie construit sur l'imitation de celui des Européens. Ils mettaient alors en scène leur proximité du monde des maîtres du pouvoir, et celle-ci fondait leur différence avec les

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villageois. La hiérarchie ainsi produite est investie dans l'unification issue de la dépendance partagée avec les villageois. Quels que soient leurs efforts, les fonctionnaires ne peuvent passer de l'autre côté, être des acteurs à part entière du monde des européens. Ainsi la position subalterne qu'ils occupent dans le rapport de pouvoir inscrit dans l'appareil étatique colonial se reproduit-elle en des processus où la différence hiérarchique édifiée est subordonnée à l'unité qui les enferme avec les villageois dans la domination partagée. En 1960, les Européens sont exclus de l'autorité étatique exclusion mise en scène dans le discours de l'indépendance, effective dans les années suivantes -, et les fonctionnaires malgaches en deviennent détenteurs, le processus de reproduction de leur position dans le rapport de pouvoir bloqué; ils n'occupent plus leur position précédente d'intermédiaires, ils ne peuvent donc plus légitimer leur pouvoir sur les villageois à travers une différence hiérarchique subordonnée à l'unification produite par une dépendance partagée. De leur côté, les nouveaux détenteurs de l'autorité vont se placer dans une stricte continuité: d'une part, ils feront fonctionner cette autorité sur le mode ancien, avec une coercition principalement construite sur la collecte fiscale, de l'autre, ils continueront à édifier la différence hiérarchique avec les villageois dans une imitation intense des Européens, et lui donneront de l'ampleur dans la mesure où la décolonisation s'est traduite par une augmentation, parfois considérable, des moyens financiers et matériels mis à leur disposition. Ils développeront la mise en scène qui exprime leur proximité des Européens, mais dans la nouvelle situation créée par la décolonisation, la différence hiérarchique ainsi produite les isole de plus en plus des villageois: elle ne peut plus fonctionner comme légitimation de leur pouvoir car elle ne se situe plus dans une situation où elle peut-être subordonnée à

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l'unification issue de la dépendance partagée envers les européens. . La diffusion du tromba se situe dans la conjoncture par la crise interne qui met en cause le pouvoir des agents de l'autorité étatique: le tromba peut être considéré comme la réponse villageoise à la crise. Il est l'introduction dans le village d'un rapport de pouvoir édifié sur le modèle de celui fonctionnant dans la domination coloniale, introduction qui s'effectue à travers trois processus: - la position des maîtres est désormais peuplée de personnages du passé national, ce qui bloque l'utilisation par les agents de l'autorité étatique, des Européens en tant qu'acteurs idéologiques, c'est-à-dire comme personnages installés dans une position supérieure nécessaire à la production de l'unité entre les deux acteurs du rapport de pouvoir. d'intermédiaire est désormais occupée par des villageois, qui détiennent de ce fait l'autorité dans le village, et en dépouillent ainsi les agents de l'autorité étatique. - les fonctionnaires sont placés, dans l'imaginaire, dans la nouvelle dépendance, et sont donc subordonnés à l'autorité des villageois. Leur dépendance s'accroît à la mesure qu'ils tentent de légitimer leur pouvoir dans les pratiques d'imitation des Européens, alors qu'elles les éloignent du nouveau centre de pouvOIr. La tromba ne s'enferme pas dans l'affrontement entre les villageois et les agents de l'autorité: il introduit une tension considérable sur la scène des rapports sociaux internes au village, tension qui recouvre une lutte dont le pouvoir au village
J

-

une inversion

intervient

dans ce rapport:

la position

La crise de légitimation du pouvoir des agents de l'appareil étatique

nationalisé se place dans les débuts de la décolonisation; le culte entourant le président de la République est une tentative de réponse; le personnage dans lequel s'incarne l'autorité étatique centrale est installé dans une position autour de laquelle sera édifiée l'unification des deux acteurs dI rapport de pouvoir: agents de l'appareil étatique et villageois

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est l'enjeu. Les adeptes du tromba mènent leur combat dans une direction claire: ils se substituent aux devins (Ies mpisikidy), ils imposent leur présence dans les cérémonies ancestrales en tant que porteurs de la nouvelle dépendance, ils introduisent l'invocation aux esprits comme clôture de toute cérémonie où s'est jouée l'alliance avec les ancêtres, ils enferment le rôle du prêtre (le tangalamend), dans la seule relation avec ancêtres. Dans les interventions, qui provoquent de multiples incidents, les adeptes du tromba visent à substituer la relation aux esprits, la dépendance dont ils sont porteurs et bénéficiaires, à la relation avec les divinités forestières qui constituent l'au-delà ancestral, monde par lequel on accède à dieu (Zanahary). Cette relation avec le monde des divinités forestières est le cadre dans lequel s'exerce la divination, la thérapeutique, et également où sont produites à la fois la sorcellerie et la protection contre elle. Pour rendre intelligible la stratégie des adeptes du tromba, il faut définir la place occupée par le monde des divinités forestières. Dans le cadre de la médiation ancestrale, la communication entre les acteurs s'effectue à travers la remontée généalogique; elle passe par le partage d'une condition de descendants déterminée par la relation avec un ascendant commun. L'extension du champ des relations se fait par un processus dans lequel l'ascendant est placé dans la position de descendant en établissant une relation avec un ascendant plus éloigné dans l'échelle généalogique. Le processus se clôt dans l'établissement de la relation avec les divinités forestières, présentées comme des ascendants lointains avec lesquels les liens généalogiques se sont perdus. Dans la relation avec ces acteurs imaginaires les villageois actualisent la condition
I Littéralement "bâton rouge", insigne des chefs de lignages de la côte Est. Ce terme s'applique par extension au détenteur qui est l'intermédiaire entre lignages et ancêtres.

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générale d'homme et de femme, et mettent en scène la complémentarité qui y est contenue. Ainsi la communication entre les lignages rendue possible par le processus de la médiation ancestrale, passe par la mise en jeu de la relation avec les divinités forestières, qui place les villageois dans un procès d'unification conservateur de la singularité des collectifs de descendants. Les adeptes du tromba ont pour objectif d'imposer la domination des esprits comme cadre de dépassement de la médiation ancestrale, et cette substitution entraîne l'effacement du monde des divinités forestières. Ce faisant, ils sont conservateurs de la médiation ancestrale et des rapports sociaux qu'elle détermine (non seulement ils participent aux nombreuses cérémonies dans lesquelles est actualisée la relation aux ancêtres, mais ils s'érigent en gardiens des interdits ancestraux), et sont donc conser-vateurs de l'autorité des anciens. Mais, dans le même temps, ils font de la dépendance au tTomba un champ de rapports dominant celui de la médiation ancestrale: le tromba devient le lieu par lequel il faut passer pour que les lignages puissent établir des relations, et l'autorité des anciens est subordonnée à leur pouvoir fondé sur leur position d'intermédiaire dans la nouvelle dépendance, tout comme les ancêtres eux-mêmes sont placés sous la domination des espri ts1.
Les adeptes du tromba se recrutent panni les villageois qui ont 30-35 ans, et les fenunes occupent une place éminente; les trois quarts des possédés sont des femmes. L'introduction du tromba crée les conditions d'une autonomie des jeunes par rapport aux anciens; le pouvoir de ces derniers est affaibli par sa subordination à celui inscrit dans le tromba. Cet espace d'autonomie va se traduire par la création d'associations de jeunes qui, contrairement à celles existant dans la période précédente, échappent au contrôle des anciens. Dans les rapports sociaux fondés sur la médiation ancestrale, les fenunes occupent une position précaire; elles restent des étrangèresdans le lignage de leur conjoint. A travers la subordinationde la médiation ancestrale, le tromba introduit la possibilité de la transformation
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Quel contenu peut-on donner à l'articulation entre les deux niveaux dans lesquels se place le tromba : la relation entre les villageois et l'appareil étatique, les rapports sociaux internes au village? Il me faut définir la situation existant en 1954-1960 au moment où intervient la décolonisation face à laquelle le tromba constitue une réponse villageoise. Elle est marquée par la répression qui a suivi l'insurrection de 1947-1948 : la région, restée en dissidence durant plusieurs mois, sera reconquise militairement avec le cortège d'exactions accompagnant ce genre d'événements; à la veille de la décolonisation, l'administration coloniale intervenait d'une manière étroitement coercitive, d'autant plus que les fonctionnaires malgaches subalternes étaient souvent choisis parmi ceux qui avaient participé, avec l'armée française, à la reconquête militaire. Les villages sont alors le cadre d'une extension quantitative des pratiques cérémonielles dans lesquelles la relation aux ancêtres est mise en scène, pratiques alimentées par un flot monétaire provenant de la vente du café, dont le prix d'achat est au plus haut. Le développement de la pratique cérémonielle ancestrale s'accompagne, paradoxa-Iement, de la dislocation des ensembles de descendants dépassant le lignage étroit, le fehitra. La remontée généalogique à travers laquelle se constituent les collectifs familiaux s'arrête tôt, à la troisième génération, d'où un émiettement généralisé en familles élargies ne pouvant plus édifier de liens par un partage d'ascendants. La relation entre les lignages séparés les uns des autres passe désormais par l'actualisation de la communauté produite par l'oppression étatique que tous subissent, dans laquelle chacun assume la condition du sujet. L'argent qui, en particulier par l'impôt, est le signe de la servitude, devient l'instrument privilégié de l'actualisation de la communauté dans
de leur position, qui va se traduire par l'émergence du ménage, avec l'établissement d'une relation entre les deux acteurs du couple devenus relativement autonomes vis-à-vis de leur appartenance lignagère respective.

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les rapports sociaux internes. La transformation est cristallisée dans la pratique cérémonielle: les manifestations de la relation aux ancêtres sont suivies de la mise en scène cultuelle de la subordination partagée envers l'autorité coloniale. La communication entre les lignages passe par cette étape, ce n'est qu'après qu'il est possible d'accéder à la relation avec les divinités forestières et le Créateur. La présence, au cœur des rapports sociaux villageois, de cette communauté peut être considérée comme issue d'une intériorisation de l'oppression coloniale dans le village; elle est l'effet de la brutalité administrative et militaire marquant cette époque; de plus, la coercition administrative prend pour cible la relation aux ancêtres, en centrant son effort sur la collecte de l'impôt: la cérémonie ancestrale est soumise à une autorisation (et au paiement d'une taxe) qui n'est donnée que si la rentrée fiscale dans le village est jugée satisfaisante, la production du riz de montagne dans les collines entourant le village, sur le tavy, est alors le cadre d'une actualisation spectaculaire de l'alliance avec les ancêtres, en opposition avec le village rattaché à la plantation de caféière. Dans le tavy, les villageois édifient une quotidienneté débarrassée d'apports européens et, partant, reconstituent celle des ancêtres, dominée par des interdits ancestraux scrupuleusement suivis. Or le tavy est objet d'un sévère contrôle administratif: la surface mise en culture, la date de mise à feu, sont soumises à une autorisation octroyée en fonction de la rentrée de l'impôt. Ainsi l'intériorisation de la domination étatique sous la forme de l'utilisation dans les rapports sociaux internes de la communauté qu'elle produit, est l'effet non seulement de la brutalité de la coercition mais encore de son intervention jusqu'au cœur des rapports sociaux villageois. La situation ainsi constituée entre 1948-1960 a deux caractéristiques: - les anciens sont les détenteurs du pouvoir villageois, et le développement des pratiques cérémonielles ancestrales renforce

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