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Antimondes

De
144 pages
Partie du monde mal connue et qui tient à la rester, qui se présente à la fois comme le négatif du monde et comme son double indispensable, la notion d'Antimonde permet d'attirer la réflexion sur une série de phénomènes troubles, parallèles et ignorés qui sont cependant essentiels au fonctionnement de nos sociétés. Ce numéro propose d'explorer différentes pistes qui illustrent cette notion telles la prison, les demandeurs d'asile, des populations déplacées, des îles.
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Géographie et cultures, n° 57, 2006

Géographie et cultures n° 57, printemps 2006
SOMMAIRE

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Introduction. Antimondes : géographies sociales de l'invisible Myriam Houssay-Holzschuch
La prison entre monde et antimonde Olivier Milhaud et Marie Morelle

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L'antimonde de la demande d'asile: figures, échelles et discours Emmanuelle Bonerandi et Xavier Richard Refuge et antimonde frontalier. Les camps de déplacés indochinois aux frontières de la Thaïlande Christel Thibault Les îles de l'antimonde Romain Cruse La nature: un antimonde ? Jacques Lepart et Pascal Marty Les usages des grottes au fil du temps. De l'antimonde à l'intégration au monde Pierre-Olaf Schut Canary Wharf: un monde sans antimonde Perrine Michon Lectures
Histoire d'un imaginaire géographique: l'insularité pénale L'espace voué à la folie

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Géographie et cultures, n° 57, 2006
La revue Géographie et cultures est publiée quatre fois par an par l'Association Géographie et cultures et les Éditions L'Harmattan, avec le concours du CNRS. Elle est indexée dans les banques de données Pascal-Francis, GeoAbstract et Sociological Abstract. Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication: Louis Dupont

Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), G. Andreotti (Trente), L. Bureau (Québec), Z. Cai (Pékin), G. Coma-Pellegrini (Milan), D. Cosgrove (Los Angeles), A.-M. Frérot (Tours), J.-C. Hansen (Bergen), C. Huetz de Lemps (Paris IV), J.-R. Pitte (Paris IV), J.-B. Racine (Lausanne), O. Sevin (Paris IV) et B. Werlen (Jena). Correspondants: A. Albet (Espagne), V. Gelézeau (États-Unis), A. Gilbert (Canada), D. Gilbert (Grande-Bretagne), J. Lamarre (Québec), B. Lévy (Suisse), J. Lossau (Allemagne), R. Lobato Corrêa (Brésil), Z. Rosendhal (Brésil). Comité de rédaction: J.-P. Augustin (Bordeaux III), F. Barthe (Amiens), A. Berque (EHESS), P. Claval (Paris IV), B. Collignon (Paris 1), V. Dorofeeva-Lichtman (EHESS), J.-C. Gay (Montpellier), I. Géneau de Lamarlière (Paris I), C. Ghorra-Gobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris XII), M. Houssay-Holzschuch (ENS-Lettres et Sc. humaines, Lyon), J.-L. Piveteau (Fribourg), R. Pourtier (Paris I), J.-F. Staszak (Paris I), F. Taglioni (Arras). J.-L. Tissier (Paris I) et J.-R. Trochet (Paris IV). Secrétariat de rédaction: Myriam Gautron Comptes-rendus: Sylvie Guichard-Anguis Relectures: Madeleine Rouvillois et Laurent Vermeersch Cartographie: Florence Bonnaud. Laboratoire Espace et culture (université de Paris IV - CNRS) Institut de géographie, 191, rue Saint-Jacques 75005 Paris France Tél. : 33 1 44 32 1452, fax: 33 1 44 32 1438 Courriel : myriam.gautron@paris4.sorbonne.fr Abonnement et achat au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France. Chèques à l'ordre de L'Harmattan.
Abonnement
2006

Prix au numéro

France 55 Euros 18 Euros

Étranger 59 Euros 18 Euros

Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au laboratoire Espace et culture et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et cultures publie en français. Les articles (30-35 000 signes) doivent parvenir à la rédaction sur papier et par informatique. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse), des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm. ISSN : 1165-0354, ISBN: 2-296-01603-0

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Géographie et cultures, n° 57, 2006

Introduction Antimondes: géographies sociales de l'invisible

Myriam HOUSSA y -HOLZSCHUCH
ENS-Lettres et sciences humainesl

La réalité sociale que nous étudions se déploie entre la règle et l'écart, et l'un des choix que nous sommes amenés à faire est celui entre l'étude du "normal", du majoritaire, du centre, ou celui de "l'anormal" /anomal, de l'exceptionnel, de la marge. Ceux des analystes du social qui ont fait le second choix nous ont montré l'intérêt heuristique des objets et situations-limites. Des disciplines voisines de la géographie ont établi la richesse de ces études: si l'anthropologie a fait de la "marge" non occidentale son terrain initial de prédilection, la sociologie sous l'impulsion durkheimienne a montré la voie dans ce domaine dès l'école de Chicago et pour longtemps (Thrasher, 1927; Bourgois, 1995). Plus récemment, David El Kenz (2005, p. 388) a proposé une histoire du massacre à travers les siècles, soulignant à quel point l'événement paroxystique était resté impensé, alors qu'il constitue un formidable prisme pour comprendre un système sociopolitique. Les géographes ont, quant à eux, prouvé la fécondité des analyses d'objets et de moments anomaux, comme "l'île" (voir Cruse), des marges territoriales (Antheaume et Giraut, 2002), des crises et des transitions (Brunet et Rey, 1996), pour n'en citer que quelques-uns. Malgré tout, la géographie française reste relativement timide - surtout si on la compare aux géographies anglo-saxonnes inspirées par les travaux de David Harvey (cf par exemple Cresswell, 1996 ; Mitchell, 2000 ; Sibley, 1995) - sur la question des marges sociales malgré quelques travaux d'importance (Vant, 1986 ; Zeneidi-Henry, 2002). Pourtant, dès les années 1980, Roger Brunet avait proposé aux géographes la notion d'antimonde (Brunet, 1981, 1986, 1990, 1997; Brunet et al., 1993 ; pour un historique de la notion, voir Marty, 2000). "Partie du monde mal connue et qui tient à le rester, qui se présente à la fois comme le négatif du monde et comme son double indispensable" (Brunet et al., 1992, p. 35), l'antimonde permet d'attirer la réflexion sur une série de phénomènes sociaux, plus ou moins troubles, parallèles ou ignorés, qui sont cependant essentiels au fonctionnement de nos sociétés.
I. Couniel : mhoussay@ens-lsh.fr

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Le goulag, ses espaces du secret, de la relégation mais centraux dans le fonctionnement du système (Brunet, 1981) peut être compris comme matrice de la notion d'antimonde : les rapports de l'antimonde au monde ne sont pas absents, bien au contraire mais essentiels, fluides et multiples. Le système combat, circonscrit, tolère, cache, récupère voire encourage un système parallèle (ou sous-système, produit par des sociétés au fonctionnement contestable et perfectible - Marty, 2000) qu'il rencontre en de nombreuses synapses. Des lieux aux échelles et géométries multiples, aux temporalités spécifiques, aux configurations sociales originales, dessinent une géographie originale: celle des espaces du "milieu", des trous noirs de l'économie souterraine, des défouloirs (espaces du sexe, de l'argent, du jeu et de la lutte), des enclos réservés aux exclus et aux autoexclus, des sas du monde (planques et lieux de passage, camps de réfugiés, zones franches), des "porte-respect" (bases militaires, îles et enclaves), des pépinières (d'entreprises) et des bois d'amour (Brunet, 1990). La notion d'antimonde croise d'autres notions, provenant de disciplines voisines, comme l'hétérotopie de Michel Foucault (Foucault, 2001 ; Lévy et Lussault, 2003), la dystopie ou la translocality (Appadurai, dans Low et Zuniga, 2003, p. 339). "Épars en archipels enchevêtrés", "dernières terres inconnues, [...] [où] il y a de belles analyses spatiales à faire et de belles révélations sur les stratégies territoriales et les lois de l'espace à [...] attendre" (Brunet et al., 1992, p. 38), les antimondes ont pourtant été peu étudiés en tant que tels. Plus encore, les travaux s'intéressant à l'antimonde dédaignent la notion pour lui en préférer d'autres. Ainsi, lorsque Fabrizio Maccaglia (2005, p. 299) analyse l'action publique à Palerme et l'emprise des activités illégales, il évoque le "territoire flottant" des abus (abusi) et usages irréguliers, qui "se superpose à la ville légale au point de constituer une ville parallèle, avec ses propres logiques de fonctionnement, tout en se fondant avec elle pour ne former qu'une seule et même ville". Alors que la définition évoque celle de Brunet, le terme d'antimonde n'est pas employé et celui de désordre préféré. Pourtant, la notion d'antimonde reste riche de potentiel, théorique, épistémologique, méthodologique et éthique. En présentant des objets et des processus souvent proches de l'idéal-type, sinon de l'archétype, car poussés à leur paroxysme, l'étude des antimondes est d'un grand intérêt théorique dans la mesure où elle est susceptible de proposer de nouvelles notions et concepts intéressant l'ensemble des sciences de l'espace social ainsi que d'en revisiter plusieurs. Outre les notions proches évoquées cidessus, les objets de l'antimonde examinent le rapport entre territoire et réseau. Ils posent ainsi différemment la question de la spatialité des

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phénomènes sociaux et, réciproquement, celle de la catégorisation spatiale par le lieu que la géographie anglo-saxonne a évoqué avec la notion de place (Cresswell, 1996). Ils offrent un éclairage nouveau à des notions courantes: les catégories d'espace public et d'espace domestique ont ainsi été revues à travers le prisme des sans domicile fixe (Zeneidi-Henry, 2002). Leur étude dessine une géographie de la contrainte et de l'évasion, mais aussi une géographie critique du pouvoir (Brunet, 1997), de la multiplicité de ses formes, des dispositifs de contrôle et de leurs contradictions. La notion d'antimonde permet d'appréhender la complexité d'un autre faisceau de notions: la question de la distance, liée à celle de la visibilité et des limites. L'antimonde fonctionne à distance du monde, mais suffisamment proche pour pouvoir échanger fructueusement avec lui. En même temps, l'antimonde se voile derrière une visibilité très ambivalente, ce que l'on pourrait appeler une "transparence" géographique dans laquelle ses contours seuls sont visibles sur le terrain, co-existant matériellement avec le monde, mais sa logique interne reste inaccessible. Il joue sur les registres de distance et de visibilité: l'antimonde est mis à distance par la société moralisatrice, utilise sa distanciation et s'épanouit dans l'écart, fait rejouer la marge au centre. Il est certes du registre du caché et de l'ombre, mais joue sur le clair-obscur, sur l'intimidation, l'ostentation et diverses formes de publicité. D'autres jeux sur les registres de visibilité apparaissent dans l'antimonde: les prisons mettent en scène la distance et conjuguent visibilité politique (voire instrumentalisation) et invisibilité sociale. Les régimes de visibilité (Lévy et Lussault, 2003) pourraient donc être enrichis de la visibilité paradoxale de l'antimonde. Enfin, les lieux de l'antimonde, souvent cachés mais connus, examinent la notion de limite. Ils oscillent entre limites très nettes, matérialisées, visibles, mises en valeur et en scène d'un côté, et limites floues, fluides et mouvantes, dont la connaissance est vernaculaire et secrète de l'autre (MaccagIia, 2005, p. 367 sq.). L'étude de l'antimonde permet également de comprendre la fécondité d'une approche alliant géographie et droit. Pratiquée avec bonheur dans des disciplines sœurs comme l'aménagement ou l'urbanisme, introduite en géographe urbaine et politique, elle montre également sa pertinence en géographie sociale et culturelle. L'antimonde est bien souvent - paradoxalement? - surencadré sur le plan juridique: les antimondes du crime se définissent évidemment par rapport - et en dehors de - la loi. Plus encore, le droit peut créer l'antimonde et l'antimonde se servir du droit pour exister: c'est le cas des espaces dérogatoires de l'économie, comme les zones franches, et de types de mobilité comme

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l'asile, de catégories de populations créées par le droit comme les réfugiés statutaires. Sur le plan scientifique, les antimondes restent des objets délicats à étudier. Cela est en particulier dû à des problèmes d'ordre méthodologique car ils résistent "aux modes officiels d'établissement de la connaissance géographique" (Marty, 2000, p. 38). L'information y est particulièrement difficile d'accès et d'élaboration: créer sa propre information par l'enquête ou l'observation est souvent impossible, et il faut donc puiser dans les regards portés par d'autres. Au-delà de cette question de la médiation nécessaire pour atteindre l'antimonde, par des biais ou un "passeur", reste une seconde série de problèmes méthodologiques sur l'administration de la preuve, la critique des sources, l'effort de généralisation, critères traditionnels de scientificité. Le risque de se voir accusé d'être "journalistique" et non géographe et scientifique, est donc grand mais peu évitable (Chauvenet et Orlic, 1985). Enfin, les lieux et objets de l'antimonde posent de manière exacerbée les problèmes d'ordre éthique rencontrés par les sciences sociales, sur les possibles retombées de la recherche, le respect et l'anonymat des personnes interrogées, l'engagement politique du chercheur. De plus, pour comprendre le fonctionnement de l'antimonde, il faut comprendre ses normes et, le cas échéant, son "honneur" : si le choix d'étudier l'antimonde va souvent de pair avec des convictions éthiques de la part du chercheur, il se voit alors forcé de "suspendre" ces convictions pour parvenir à ses fins (Scheper-Hughes, 1995). S'il met en/jeu une éthique professionnelle dans la construction heurtée du savoir géographique, l'antimonde met également à l'épreuve, au sens plein du terme, l'utilité sociale et citoyenne du chercheur qui doit se saisir d'objets fuyants, mais essentiels, sous peine de les voir accaparés par des discours non scientifiques - journalistiques dans le meilleur des cas, stratégiques et intrumentalisateurs souvent (Proctor & Smith, 1999 ; Smith, 2000). Ce numéro spécial de Géographie et cultures consacré aux antimondes souhaite explorer ces différentes pistes et contribuer ainsi à rappeler l'intérêt de la notion: malgré les difficultés réelles à l'utiliser, puisqu'aussi fuyant que ce qu'il décrit, l'antimonde permet de rendre compte de notre contemporain. Les premiers articles ont choisi de s'intéresser à des objets sociospatiaux dont l'appartenance à l'antimonde semble évidente: la prison (Milhaud et Morelle), les demandeurs d'asile (Bonerandi et Richard), les réfugiés et populations déplacées de la péninsule indochinoise (Thibault), les îles Caraibes (Cruse). Ils concluent à la nécessité de ne pas étudier l'antimonde comme tel: il ne prend sens, voire n'existe que dans ses rapports indissociables avec le monde. Les

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limites spatiales, juridiques ou sociales fonctionnent plus comme des synapses, pemlettant à l'antimonde de s'ouvrir sur le monde, voire de s'en servir. Ces cas emblématiques remettent ainsi en cause la dichotomie monde / antimonde, mais ils servent de prisme pour étudier la société dans son ensemble. Deux autres articles ont opté pour une utilisation heuristique de la notion: P. Marty et J. Lepart proposent d'appliquer l'antimonde à la relation que les hommes entretiennent avec la nature. Mais, une fois de plus quand on aborde de telles notions, les limites se brouillent et ce sont les relations - dialectiques - entre monde et antimonde qui apparaissent les plus intéressantes. P.-O. Schut met en pratique cette proposition dans le cas du monde souterrain et parvient ainsi à identifier les temporalités de l'antimonde des grottes, de sa constitution à sa disparition. Enfin, P. Michon analyse Canary Wharf et les Docklands londoniens. Espace dérogatoire de l'économie formelle, jouant sur l'hypervisibilité, Canary Wharf est un monde dont le principe de fonctionnement est d'empêcher le déploiement de tout antimonde.

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LA PRISON ENTRE MONDE ET ANTIMONDE Olivier MILHAUDl
Laboratoire ADES, université Bordeaux III

Marie MORELLE2
Laboratoire PRODIG, université Paris I

Résumé: La prison interroge par sa spatialité. Diverses stratégies comme la mise à distance et l'invisibilité relative des établissements utilisent la prison comme fondement d'un antimonde, entendu comme espace de relégation et de contrôle social. La prison participe aux logiques de l'ordre et à la manifestation spatiale du pouvoir. Qu'on l'appréhende comme lieu ou comme système ouvert sur les réseaux de la marginalité, elle semble pleinement intégrée au monde, par-delà l'opposition lexicale trompeuse monde I antimonde.
Mots clés: Prison, antimonde, distance, ordre, pouvoir, marginalité.

Abstract:

The space and place of prisons cannot be left unquestioned. Thanks to several spatial strategies (prison put at distance and more or less invisible) prison constructs an antiworld, namely a hidden space of spatial relegation and social control. Prisons are entangled into logics of order and they manifest power in its spatial dimensions. Considered as a place or as a system open onto the fringes of societies, prison is fully incorporated into the world, beyond the misleading opposition world - antiworld.

Keywords:

Prison,

antiworld,

distance,

order,

power,

marginality.

Au nom du monopole de la violence légitime (Weber, 1963), l'État instaure et se porte garant de l'ordre public. Cet ordre appelle le contrôle géographique: social et spatial. Ainsi, l'espace est au service d'un ordre territorial autant qu'il influe sur sa création. En retour, l'ordre va manifester et construire le pouvoir (Balandier, 1992). L'État et les institutions publiques adoptent donc des stratégies spatiales. Ils créent des catégories de population valorisées et stigmatisées et des espaces de promotion et de relégation: un monde et un antimonde. Une "géographie de la contrainte" (Farge, 1992) se met alors en place et se met aussi en scène.
1. Coun-iel : oliviermilhaud@yahoo.fr 2. Courriel : mariemorelle@yahoo.fr

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La prison participe de ce dispositif spatial, comme espace répulsif et négatif. Limite entre deux mondes, elle est un lieu a priori fermé. Elle permet une matérialisation de l'espace au service d'un ordre et d'un pouvoir, espace qui devient cible politique. On ne peut dès lors opposer de manière binaire la prison à son environnement. Elle doit être saisie comme un espace au cœur du monde, intégré et produit par lui. Cet article propose de situer la prison résolument entre monde et antimonde, d'interroger leurs points de rencontre, de complémentarité et de chevauchement en appréhendant les dynamiques sociales dans leurs dimensions spatiales. Peu de géographes ont saisi la prison comme objet géographique. Seuls R. Brunet (1981) analyse la place du goulag dans le fonctionnement industriel de l'URSS, J. Lamarre (2001) les processus de territorialisation au sein de l'espace carcéral et G. Valentine (2002) la vie interne à la prison. La prison interroge pourtant à plus d'un titre le géographe, à commencer par celle que l'État, notamment l'administration pénitentiaire, cache et soustrait au regard des citoyens. Celle que l'on montre aussi, à défaut, par le jeu des représentations et fantasmes qu'elle nourrit. Cette visibilité problématique renvoie à une première définition de l'antimonde : "partie du monde mal connue et qui tient à le rester" (Brunet, 1993, p. 35). La localisation même des prisons joue ici un rôle: moins au cœur de l'espace urbain qu'en rase campagne ou isolée sur une île, la prison est souvent mise à distance et plus ou moins cachée. Traiter de la relégation et de l'invisibilité des établissements pénitentiaires permettra de mieux comprendre comment la prison peut constituer un antimonde tenu à distance par le monde, c'est-à-dire par la société englobante. La prison s'inscrit aussi dans des espaces plus vastes. Bien des itinéraires de délinquants et de criminels passent et repassent par elle (Chantraine, 2004). La prison représenterait donc une prolongation de l'univers de la délinquance, univers que R. Brunet range aussi dans l'antimonde. Or M. Foucault souligne que la prison permet la production de la délinquance, elle n'en constituerait donc pas une simple prolongation: "S'il est vrai que la prison sanctionne la délinquance, celle-ci pour l'essentielse fabrique dans et par une incarcérationque la prison en fin de compte reconduità son tour. [...] Le délinquantest un produit d'institution."(Foucault, 1975,p. 352).

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L'opposition monde / antimonde doit donc être nuancée et discutée plus avant: l'antimonde pourrait constituer autant "le négatif du monde" que "son double indispensable" (Brunet, 1993, p. 35), la face cachée de la société libre, du dehors comme disent les détenusl. M. Foucault souligne la relation ambiguë entre la prison et l'espace extérieur en plaçant la première dans la catégorie des "espaces autres" ou des "hétérotopies" (2001 [1967]). Ces dernières, fondées comme pour l'antimonde de R. Brunet sur une opposition lexicale apparente, ici avec le monde, là avec les utopies, sont définies comme: "des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l'institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d'utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l'on peut trouver à l'intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables" (Foucault, 2001, p. 1574-1575). Appréhendée comme hétérotopie, la prison constitue un lieu en rupture avec l'espace environnant mais dessinée par les autorités politiques. Loin des représentations habituelles, il faut dès lors penser la prison comme le produit d'une société, qui prend part à l'édification d'un centre et de marges sociaux et spatiaux, et donc l'appréhender comme un lieu articulé à des pans entiers de l'espace "extérieur", aux réseaux de la marginalité et aux systèmes de contrôle et de régulation. Cela constituera le second temps de ce travail. L'analyse s'appuiera sur des exemples surtout tirés de la situation française (du XIXe au XXIe siècle principalement)2. Mais nous évoquerons aussi comment "l'invasion pénale" (Bernault, 1999) a été organisée en Mrique, pour confronter notre analyse de l'antimonde carcéral aux situations coloniales et postcoloniales. Dans les États africains, la prison a d'abord été placée au service d'une administration conquérante, nullement concernée par la régulation de la société et par l'éventuel redressement d'individus délinquants, mais toujours au service d'un ordre et d'un
1. Le terme de détenus, ici, répond aux impératifs de la construction scientifique de nos objectifs. Mais son usage ne souhaite pas, pour autant, nier l'hétérogénéité des parcours de vie et des situations. Il se différencie de la construction d'une catégorie sociale spécifique (et souvent stigmatisée), née des actes et des discours des autorités ou des autres habitants. 2. Cette analyse de portée générale ne différencie pas ici les distinctions qui ont cours en France entre maisons d'arrêt (prévenus, courtes peines et fins de peine), centres de détention (peines supérieures à un an) et maisons centrales (très longues peines).

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pouvoir: ceux des colonisateurs. La déliquescence actuelle des prisons de l'Afrique subsaharienne contemporaine semble indiquer l'échec des modèles de contrôle sociospatial importés par l'Occident, mais aussi la pérennité d'une logique spatiale d'exclusion. Toutefois, ce travail ne relate pas des enquêtes de terrain approfondies à prétention comparative entre la France et les États africains. À partir de nos observationsl et de divers travaux et écrits en sciences sociales sur la prison, nous entendons d'abord soulever des questions d'ordre épistémologique. La production de l'antimonde carcéral: relégation et invisibilité

"Partie du monde mal connue et qui tient à le rester", R. Brunet commence ainsi sa définition de l'antimonde (1993, p. 35). La méconnaissance volontaire de l'antimonde fonctionne à deux niveaux pour la prison: la mise à distance d'une part, l'invisibilité de l'autre. Ces deux niveaux toutefois s'entrecroisent, l'un renforçant l'autre.
La mise à distance des lieux de détention Lorsque R. Brunet envisage l'antimonde carcéral et asilaire, il réduit sa relégation à une simple mise à distance, qui ne serait pas en soi une stigmatisation. Il l'associe même à l'espace du beau monde, qui est certes éloigné de l'espace du commun: "La production de la société a des à-côtés que les pouvoirs, en général, cherchent à cacher. Rien que de très naturel, mais de l'anormal: d'un côté les grands, et de l'autre les déviants, tous hors norme. Il ne faut pas trop montrer au peuple comment on vit au château. Il ne faut pas lui laisser voir les anormaux. Dans les deux cas, iJ y perdrait le moral, sinon toute morale. Aux deux bouts de la

1. Dans le cadre d'une thèse de doctorat de géographie, des enquêtes au Cameroun portant sur les enfants des rues nous ont conduit de la rue-espace public à l'espace carcéral. Durant six mois en 2002 et deux mois en 2004, nous nous sommes rendus chaque semaine à la prison centrale de Kondengui, à Yaoundé, expérience de terrain qui nous a fait dépasser notre approche centrée sur la géographie de la rue pour ouvrir notre réflexion à une géographie des enfermements (Morelle, 2004). Nous avons également logé dans un foyer pour mineurs sortant d'incarcération et visité la prison de New Bell, à Douala. Dans le cadre d'un DEA de géographie et d'un engagement associatif au Génépi (Groupement étudiant national d'enseignement aux personnes incarcérées), nous avons pu accéder à l'intérieur de certains établissements et observer la place des prisons dans l'espace environnant (Milhaud, 2005).

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Géographie et cultures, n° 57, 2006 chaîne s'aliènent les espaces des aristocrates et des réprouvés." (Brunet, 1990, p. 192).

Pourtant, le sociologue Philippe Combessie a bien souligné dans Prisons des villes et des campagnes (1996) que les lieux d'enfermement subissaient une relégation spatiale et sociale. La localisation des prisons est, de fait, le plus souvent périphérique. Certes une maison d'arrêt jouxtait traditionnellement les tribunaux français. Mais le ministère de la Justice ferme ces établissements de centre-ville embourgeoisé et les relocalise, en accord avec les collectivités locales, en périphérie: la fermeture de la prison de Montpellier au profit du nouvel établissement isolé de Villeneuve-lès-Maguelonne est ici exemplaire. Pour le reste, l'éloignement est toujours privilégié, et à tous les niveaux scalaires. Comme le rappelle P. Combessie, la maison centrale de Clairvaux est localisée dans le hameau éponyme, en périphérie de Ville-sous-la-Ferté, commune ellemême excentrée dans le canton de Bar-sur-Aube, lui-même en périphérie du département de l'Aube, le tout dans le rural profond de "la diagonale du
vide" ... Cette logique centrifuge se double d'une occultation matérielle et

symbolique. La signalétique routière et les plans de ville indiquent très rarement la présence des prisons, tandis que d'autres masquent matériellement les murs, telles les armatures métalliques colorées dignes d'un centre scolaire qui maquillent l'enceinte de la maison d'arrêt d'Épinal. Symboliquement, certaines municipalités comme Fresnes ont voulu changer de nom pour dissocier leur identité communale de la connotation carcérale infamante. Les collectivités locales exhument toujours un passé prestigieux de leur établissement plutôt qu'un présent jugé déshonorant - les moines de l'abbaye cistercienne pour Clairvaux, les résistants emprisonnés pour Fresnes. P. Combessie montre comment les riverains et même les familles des personnels finissent par occulter la prison dans toutes leurs conversations et leurs pratiques. Il propose alors l'idée d'un "travail d'oubli" des riverains "comme la condition de possibilité d'une coexistence spatiale réussie" (1996, p. 40). Deux nuances donc par rapport à R. Brunet: le pouvoir n'est pas le seul à cacher cet espace de l'antimonde, tout un chacun, maire comme habitant, y participe; et la mise à distance géographique se double d'une occultation matérielle et symbolique, d'une distanciation autant sociale que spatiale, signe d'un espace stigmatisé.

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Géographie et cultures, n° 57, 2006 Distanciation et invisibilité

La "coexistence spatiale réussie" dont parle P. Combessie n'est en fait que de façade. La distanciation est redoublée, car elle se fonde non seulement sur la relégation géographique, mais aussi sur la clôture du lieu prison sur lui-même, qui produit une échelle spécifique d'un dedans par rapport à un dehors (Lamarre, 2001). Les lieux de la peine souffrent alors d'une invisibilité paradoxale. Si elles constituent, comme tout antimonde, des "espaces de l'ombre" ou des "trous noirs" (Brunet, 1993, p. 35), les prisons mêlent en fait visibilité politique et invisibilité sociale. Tout le monde sait qu'il existe des prisons, et vouloir rejoindre Heury Mérogis ou la rue de la Santé à Paris n'est pas anodin. La prison confirme tout autant qu'elle défie la théorie des régimes de visibilité de M. Lussault (1999, p. 245). L'espace rend les substances sociétales visibles et l'action signifiante. Donc il aide à construire la légitimité des acteurs, notamment celle des acteurs politiques qui utilisent l'espace pour donner visibilité et sens à leurs actions: "Le besoin de rendre visible l'action légitime sur l'espace légitime pousse à instrumentalisersans cesse l'espace matériel: celui-ci, bien plus que la seule action sur le social, la culture, etc., est immédiatementsignifiant des actes entrepris, constitue un 'matériau d'élection'pour le pouvoir politique"(Lussault,2003, p. 997). Construire des prisons ici et là pennet de rendre visible l'action politique d'un gouvernement en faveur de la sécurité des citoyens. Les autorités politiques enferment les personnes perçues comme les plus déviantes et sécuriseraient ainsi le reste de l'espace. D'un autre côté, la visibilité même de la prison semble niée en pratique par la mise à distance généralisée. De fait, la société française ne connaît pas ses prisons, et les représentations que l'on s'en fait restent "à l'ombre du savoir" (Genepi et al., 1996)1. On peut savoir que la prison existe à l'échelle nationale sans en connaître son espace à l'échelle locale. On n'en connaît au mieux que les murs d'enceinte: la logique interne de la prison reste à bien des égards inaccessible.

1. En dépit du droit des parlementaires français d'entrer en prison. Leurs visites s'organisent d'ailleurs souvent sous la pression d'associations, un jour précis connu de l'administration pénitentiaire.

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