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APPRENTISSAGE ET DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE NOIRE

De
200 pages
Ce livre est le prolongement du colloque de Cotonou, dont le thème « Comment améliorer les pratiques de l’apprentissage en Afrique Noire » a été approfondi. L’étude de la pédagogie traditionnelle et des modes de transmission des connaissances à travers les différentes formes d’apprentissage, ouvre la voie à une formation en alternance qui associe les pratiques de l’atelier, marquées souvent par la tradition, et un temps de formation pour comprendre le métier et ses évolutions possibles. Les propositions tiennent compte des expériences qui se sont ancrées sur le terrain.
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APPRENTISSAGE ET DEVELOPPEMENT EN AFRIQUE NOIRE
Le levier de l'alternance

Du même auteur

L'industrialisation de la Région Centre; transformations économiques et socio-politiques, 1978, Ed. auteur, Université de Tours, 473 p. L'artisanat dans l'espace français, 1982, Ed. Masson, 175 p.

Les acteurs du développement local, 1993, Ouvrage collectif, Paris, Ed. L'Hannattan, 190 p. Apprentissage et pratiques d'alternance, L'Harmattan, 208 p. 1994, Paris, Ed.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN 2-7384-5462-3

Paul BACHELARD

Amédée ODUNLAMI

APPRENTISSAGE ET DEVELOPPEMENT EN AFRIQUE NOIRE

Le levier de l'alternance

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection "Alternance et Développements" Dirigée par Jean-Claude DAIGNEY *
AUBEGNY Jean, L'évaluation des organisations éducatives.

AUBEGNYJean, Les pièges de l'évaluation.

.

BACHELARD Paul (ed), Les acteurs du développement local. BACHELARD Paul, Apprentissage et pratiques d'alternance. BRlFFAUD Joël, De l'urbain au rural. CHAPUT Monique, LlET ARD Bernard, PINEAU Gaston, Reconnaître les acquis: démarches d'exploration personnalisée. CHARTIER Daniel, LERBET Georges (eds), La formation par production de savoirs. CHARTIER Daniel, A l'aube des formations par alternance. CLENET Jean, GERARD Christian, Partenariat et alternance en éducation. Des pratiques à construire. COUDRlEAU Hubert, La science des systèmes et les exploitations agricoles. COUDRlEAU Hubert, L'exploitation agricole: pilotages, tensions, complexités. DEGORCE André, Atmosphère et efficience éducative. DENOYEL Noël, Le biais du gars: travail manuel et culture de l'artisan. DUFFAURE André, Education, milieu et alternance. ECHO, Des rendez-vous manqués? La classe de seconde. GAUTREAU Guy, L'éclatement rural et les valeurs humaines. GEAY André, De l'entreprise à l'école: la formation des apprentis. GIMONET Jean-Claude, Alternance et relations humaines. GOUZIEN Jean-Lonis, La variété des façons d'apprendre. GUILLAUMIN Catherine, Une alternance réussie en lycée professionnel. LERBET Georges, Approche systémique et production de savoir. LERBET Georges, L'insolite développement. LERBET Georges, De la structure au système. LERBET Georges, Le flou et l'écolier: la culture du paradoxe. LERBET Georges, Images de l'alternance à l'Education nationale. LERBET Georges, Bio-cognition, formation et alternance. LERBET -SERENI Frédérique, La relation duale. MIGNEN Pierre, Au-delà du bricoleur, du technicien ou de l'ingénieur - Que sont les paysans? MONTEIL Jean-Marc, Dynamique sociale et systèmes de formation. PEYRE Pierre, Projet professionnel, formation et alternance. PINEAU Gaston, Temps et contretemps en formation permanente.
. Directeur de l'Union Nationale des Maisons Familiales Rurales (36, Allée Vivaldi, 75012 PARIS)

INTRODUCTION

Tout est en crise en Afrique sauf l'espérance de vivre qui nourrit le combat quotidien. L'Etat n'inspire plus l'espérance. Il est paralysé dans l'attente. La vitalité s'exprime hors des structures officielles. Dans la formation professionnelle, l'apprentissage reste l'élément dynamique. Les savoirs des générations par lui se transmettent. L'Etat, en favorisant les partenariats, peut contribuer, avec peu de moyens, à moderniser l'apprentissage et à en faire un levier du développement. De nombreuses pistes ont été explorées. Des expériences ont mûri. Le temps de la mobilisation est venu.
LE MEPRIS DE L'APPRENTISSAGE

Tous les Etats amcains, après le temps des Indépendances, ont bâti des hypothèses d'avenir sur le développement rapide d'un système d'enseignement imité de l'Occident. L'ancien pays colonisateur a encouragé cette démarche, prêté ses experts pour la conception et largement fmancé la mise en oeuvre. L'enjeu était le maintien de la pratique d'une langue, de façons de penser qui facilitaient la circulation des élites et de leurs enfants prompts à poursuivre des études en Europe. Dans les années 60, la rapide croissance industrielle liée à la production de biens de grande consommation a fait penser en Europe, et en France notamment, que le secteur artisanal était condanmé à fortement régresser, sinon disparaître. Le même schéma a prévalu dans l'analyse des situations en Afrique, ce qui a justifié les efforts pour soutenir l'enseignement technique formant de la main-d'oeuvre qualifiée pour le secteur moderne. Dans les années 70, les premières interrogations sont nées sur l'efficacité de la formation, sur les formes de développement du secteur moderne, sur son devenir. Quelques 7

pays comme la Côte-d'Ivoire ont connu un réel développement alimenté par les conditions avantageuses de l'exportation des productions agricoles (café, cacao) ou la mise en valeur des gisements pétroliers (Gabon). Les projets industriels se multiplièrent et l'on a pu envisager une croissance inspirée par le modèle occidental. L'apprentissage a alors connu des situations diverses. Quelques pays ont commencé à l'encadrer. Mais, le plus souvent, il a été traité à la marge par la direction du travail s'appuyant sur un code du travail directement inspiré du droit français. Ainsi, quelques entreprises (hôtellerie à capitaux étrangers, entreprises de travaux publics travaillant pour l'Etat) répondaient aux sollicitations de l'administration et remplissaient formellement les formulaires de contrat d'apprentissage. Au Mali, dans les années 80, on pouvait compter une trentaine de contrats pour 100 à 200 000 apprentis. Mais, au nom du progrès, il n'était pas non plus question que l'Etat dépense de l'argent pour l'apprentissage car ce mode de transmission des savoirs relevait de la société traditionnelle que l'Etat combattait avec l'école moderne. Aux critiques adressées à une école mal adaptée au monde du travail et préparant des chômeurs et des jeunes n'ayant que le choix de la migration, l'Etat a répondu par une série d'expériences introduisant le travail productif à l'école. La variété des inspirations idéologiques pour transformer les élèves en "travailleurs", "coopérateurs", etc. a, pour des raisons multiples que nous évoquerons, plus ou moins échoué. Les parents ont préféré former professionnellement leurs enfants dans le cadre de la famille élargie, des relations, ou en s'adressant à des artisans connus.
LES RAISONS EVOQUEES POUR REFUSER EN COMPTE DE L'APPRENTISSAGE LA PRISE

L'approche de la vie économique des pays du tiers-monde reste soumise à l'appareil de saisie statistique utilisé dans les pays développés. Une activité non répertoriée, ou apparemment non mesurable selon certains critères, n'existe pas. En 8

conséquence, elle ne peut rentrer dans les discours officiels sur le développement. Seuls rentrent dans les statistiques du secteur moderne, les emplois de l'administration, les entreprises enregistrées dont les plus importantes fonctionnaient avec les capitaux publics. Ce jeu d'apparences reléguait dans l'ombre la majorité de la population. Mais les petites entreprises de commerce ou de production s'arrangent bien, notamment en milieu urbain, de cette non-existence légale. La non-identification sur un registre officiel permet d'échapper, au moins pour partie, à l'impôt ou à la taxation. Cette situation qui permet à des entreprises précaires de survivre, est dans les faits tolérée par l'Etat qui est dans l'incapacité de faire respecter la loi. Ces situations de marginalité font aussi partie d'une culture où le fonctionnaire a parfois plusieurs casquettes. Non payé pendant plusieurs mois, il survit en travaillant un champ familial dans le village ou en investissant dans des activités informelles au mépris de la législation. Mais l'Etat est longtemps resté ferme sur le principe qu'il n'avait pas à dépenser de l'argent pour un secteur qui payait peu ou mal, l'impôt. Au-delà de l'argument financier bien commode, demeure une méfiance pour un type de formation traditionnel jugé sans grande valeur et qui freine la marche vers la modernisation du pays. Certes, demeurait le respect officiel pour cet héritage qui séduit dans sa créativité (ex: la sculpture sur bois). Plus souvent, on tolérait l'archaïsme du tisserand, bien sûr condamné par la nouvelle entreprise de tissage moderne. Dans les faits, il existe une osmose dans les discours du Nord et du Sud, et les symétries ne sont pas toutes officielles. Le thème de la revalorisation des métiers manuels, avec sa dose de condescendance et de moralisme, a périodiquement du succès, avec un clin d'oeil vers les métiers d'art symbolisant une forme de culture, celle du bourgeois éclairé qui préserve I'héritage des siècles passés et fmance la restauration des oeuvres d'art. Mais, dans le même temps, l'apprentissage est traité à moindre coût comme une formation de second ordre pour ceux dont on ne sait que faire. Et, jusqu'au début des 9

années 80, l'apprentissage était assimilé dans l'opinion à une discrète relégation sociale. Il ne faut donc pas s'étonner de la discrétion de l'expert sur cet aspect de la formation, rejoignant le désintérêt des responsables des pays du Sud encouragés à rêver à un plus bel avenir. Les échecs clairement perçus de l'école conduisaient à un esprit de réforme du type "changeons l'école" et "expérimentons". Plus rarement, on s'est posé la question d'une alliance partenariale entre l'école et les acteurs économiques. La volonté d"'idéologiser" et de "systématiser" a alors transformé en propagande ce qui relevait de la pédagogie. Plus sournoises, les actions de protection de l'enfance contre les abus du travail, ont eu un lourd impact négatif sur la perception de l'apprentissage, jusqu'à le rendre indéfendable dans de nombreux milieux. Personne ne peut accepter de défendre un mode de formation qui conduirait à une exploitation du travail des enfants dans un contexte d'obéissance proche de l'esclavage. Notons que l'Afrique n'a pas d'usine utilisant la main-d'oeuvre enfantine et que cette forme d'esclavage industriel moderne est condamnée par l'opinion. Mais l'enfant connaît souvent les conditions de vie de ses parents agriculteurs. Lever tôt, longue marche, travail dans les champs en imitant les adultes, repas frugal: telle est cette initiation rude au travail qui est la règle depuis des générations. Certes, ces enfants seraient mieux à l'école. Mais, souvent, dans les zones rurales, moins du quart d'entre-eux sont scolarisés. De même, quand un jeune est placé en apprentissage, il connaît les conditions de la vie quotidienne modeste et parfois difficile des enfants des artisans. L'appréciation des conditions réelles de l'apprentissage doit être faite à la mesure des conditions de vie de la collectivité élargie qui vit de l'activité de la micro-entreprise. Les analyses évoquant la "surexploitation" dans des conditions "proches de l'esclavage" sont souvent des transferts inspirés par l'observation de la situation ouvrière en Europe au début du xrxème siècle. L'outillage du sociologue marxiste semble peu adapté à la compréhension des situations socio-culturelles d'une Afrique où la notion d'accumulation capitalistique par surexploitation de la main-d'oeuvre correspond à fort peu de 10

situations concrètes dans le domaine de la micro-entreprise. Les Africains ont le respect de leurs enfants, et quand ils les placent en apprentissage, souvent en payant des sommes importantes, ce n'est pas pour les transformer en enfants martyrs, mais pour leur donner une chance d'avoir un métier et d'en vivre. La "découverte", puis la mise en évidence du secteur informel, se sont amorcées dans les années 60, puis imposées dans la décennie suivante. Le secteur a donné lieu à une expérimentation aux facettes multiples (transfert de technologie, développement des petites entreprises avec volet de formation, travail des femmes...), mais sans aboutir à une véritable politique. Le fmancement et les experts venant du Nord, les gouvernements africains, même attentifs, sont restés en attente. Le BIT qui a joué un rôle considérable à la fois dans la conduite des études et l'animation des actions sectorielles, n'a pu faire naître des politiques de grande envergure. L'évaluation du rôle de l'informel dans la crise actuelle qui frappe les économies africaines, pourrait se résumer en quelques formules en partie contradictoires: "un mal nécessaire", "un espace de médiation entre tradition et modernité", "le terreau de la sortie de crise"...
L'EMERGENCE DE L'INFORMEL

Le secteur informel est d'abord un espace d'activités multiformes qui absorbe beaucoup de chômeurs et leur permet de survivre. C'est un peu l'éponge qui absorbe et, contre toute prévision, se dilate jusqu'à presque tout envahir dans la cité. La sécheresse qui accélère l'exode rural, l'ajustement structurel qui dégonfle les effectifs des entreprises du secteur public, et parfois la fonction publique elle-même..., et ce sont alors des milliers de personnes qui exercent une nouvelle activité, souvent dans la rue. Activité marginale pour une survie au quotidien très fréquemment, mais aussi micro-entreprise avec un petit investissement pour répondre à des besoins de fabrication, réparation ou vente à l'échelle d'un petit quartier.

11

Dans les pays où la protection sociale n'existe pratiquement pas, l'informel est le "régulateur de l'emploi I." Le secteur informel, même s'il est très éloigné de la notion moderne de marché, est porteur de modernité. En intégrant les migrants, les jeunes sans espoir d'embauche malgré les diplômes, les activités informelles, avec ce qu'elles impliquent de débrouillardise mais aussi de solidarité dans des réseaux sociaux en permanente recomposition, sont un peu le creuset d'une nouvelle société urbaine où la tradition doit s'adapter au monde moderne. L'informel diffuse tous les produits modernes, les gadgets venus du Nigéria ou d'ExtrêmeOrient. Il les répare aussi. A tous moments, il raccorde des mondes différents par le truchement de quelques billets. Les trames villageoises reconstituées s'adaptent le jour à l'économie marchande et retrouvent les cultes ancestraux le soir, dans un contexte d'extrême concurrence de la vie spirituelle. L'apprentissage est dans ce contexte une institution cohérente, organisatrice, qui protège le jeune et lui donne le temps d'assimiler une transition culturelle plus. ou moins marquée. Et c'est bien l'économie de marché qui fmalise une formation empirique traversant l'adolescence et ses frustrations. Mais le secteur informel peut-il aider à sortir de la crise? Mérite-t-il dans cette perspective des soutiens particuliers? Les avis des économistes sont souvent réservés. Pour M. Penouil2, si le développement de l'informel est une réponse partielle à la crise, notamment en réduisant le chômage, "il est incapable d'assurer le développement et de se substituer totalement aux mécanismes de transfert pour assurer les mutations de la société. Il ne répond que partiellement aux évolutions technologiques, il est peu capitalistique et la productivité du capital utilisé y est faible". De plus, si les conditions du marché devenaient favorables, un petit nombre de ces entreprises

1

PENOUIL, Marc, 1992, "Secteur infonnel et crises afi'icaines", in Afrique
Trente années d'Afrique, 12 nOl64, p. 70 à 80 (cf. p. 79).

contemporaine. 2 Ibid., p. 75.

pourrait accèder au secteur formel et constituer les éléments d'un tissu industriel. La régression du secteur moderne qui, actuellement, attire fort peu de capitaux et initiatives, et les potentialités limitées du secteur informel conduisent généralement à un pessimisme désabusé. Puisqu'il n'y a rien à faire, ne faisons rien! Les observations qui suivent ne constituent pas une contre-analyse économique faisant fi des difficultés évoquées. Elles privilégient le facteur formation pour essayer de démontrer que l'investissement dans certaines conditions a des effets positifs. La coupure formel/informel, souvent discutée, est en partie justifiée. Mais les critères que l'on retient, situation de déclaration qui crée la légalité et la reconnaissance, la nature des équipements, le poids des investissements, les effectifs employés ne constituent en rien des frontières claires. L'informel est la zone où beaucoup de dynamisme et de capitaux restent à demi-émergés pour échapper au repérage et au fisc, ce qui est une condition majeure d'accumulation capitalistique. Ce qui est sûr, c'est que la frontière entre formel et informel a peu de sens pour la main-d'oeuvre. Les trajectoires individuelles soulignent la grande mobilité des hommes dont l'histoire commence, pour l'immense majorité, par un temps d'apprentissage. La culture du métier, la conception de l'entreprise s'est forgée dans l'informel. Qu'ensuite l'apprenti soit devenu salarié d'une entreprise déclarée, puis installé à son compte dans des conditions marginales pour être "son patron", est fréquent. Et si l'échec survient, un nouveau cycle s'amorce avec parfois des mutations professionnelles. La somme des savoirs professionnels, sociaux, économiques doit plus à une société qui s' auto forme dans les pratiques qui évoluent, qu'à l'école qui développe des savoirs aux usages incertains dans la vie quotidienne. L'école, modeste dans son efficacité, est-elle encore utile? Oui, bien sûr, pour les mille raisons qui doivent conduire les hommes à se comprendre, à comprendre les messages, à développer leurs potentialités... L'école primaire reste la priorité des priorités. Mais, comment faire prendre la greffe des apprentissages professionnels sur les bases fragiles d'une 13

scolarisation courte, ou parfois sur son absence? La dichotomie lycée professionnel pour le secteur formel / apprentissage pour le secteur informel est un non-sens. Cette séparation repose sur une conception erronée du marché du travail. Instituée en apartheid des connaissances (seul le moderne méritant financement), cette coupure nie le métissage des histoires de vie professionnelles. Le secteur informel n'est pas seulement "l'armée de réserve d'un sous-prolétariat exploité", pour emprunter à un jargon démodé; il est tout l'espace de non-économie officielle qui constitue une réserve de compétences qu'il faut renforcer parce qu'elles s'expriment à travers la production de biens et de services qui profitent au plus grand nombre. Ceux qui vivent dans l'espace de relative sécurité économique du secteur formel, sont eux-mêmes les consommateurs assidus du secteur informel. Par une belle inversion des valeurs de l'Etat, les fonctionnaires sont d'ailleurs les actionnaires discrets et les producteurs d'un informel qui constitue aussi la frange de ce capitalisme sauvage qui renouvelle l'économie africaine.
LE SENS D'UNE RECHERCHE

L'approche macro-économique est d'un médiocre usage quand on cherche à établir les liens entre dépenses d'éducation et développement. Elle conduit facilement au scepticisme. Le fait que l'éducation reste au centre de l'utopie généreuse fondatrice d'une société nouvelle, lui conserve sa force. Dès que l'on aborde la formation professionnelle, on parle davantage d'investissement productif avec le souci de tenir une comptabilité. Combien coûte un CAP, un BEP, un technicien? L'économie en a-t-elle besoin? S'insèrent-ils? Les coûts élevés de l'enseignement technique et professionnel imposent cette rigueur comptable. Mais les rapprochements emploi-formation sont généralement décevants et, quand peu d'élèves intègrent les activités pour lesquelles ils ont été formés, l'échec devient patent et l'on menace de suspendre l'effort, même modeste, réalisé dans ce domaine. Symbole d'une époque, l'adéquation formation-emploi était recherchée entre les établissements de l'enseignement 14

technique et le secteur moderne, seul ce dernier étant à la fois légal, car déclaré, et fournisseur de ressources, car censé payer des impôts. Porteur de modernité, il méritait un effort d'investissement. Un Africain humoriste, et de surcroît ancien fonctionnaire des impôts, faisait remarquer que les plus beaux fleurons du secteur moderne avaient reçu plus de subventions qu'ils ne payaient d'impôts et que les petites entreprises du secteur informel devant souvent payer des taxes "non déclarées" en gardant le droit de se taire, il était quelque peu arbitraire d'analyser les questions .de formation par rapport à ces frontières fiscales. Il n'en demeure pas moins que la recherche de l'adéquation formation-emploi reste un objectif prioritaire et que la prise en charge des coûts doit être raisonnée. C'est dans ce contexte que la prise en compte de l'apprentissage et la mise en place de pratiques d'alternance prennent tout leur sens. L'apprentissage a été de nombreuses fois décrit, mais les façons dont les jeunes apprennent ont été presque toujours escamotées. Le détour pédagogique, avec ses aspects économiques, se résume souvent aux aspects les plus contestables. Il est vrai que l'apprentissage traditionnel est trop long et que les savoirs transmis sont réduits à une partie du savoir limité du maître. Mais la vraie question n'est-elle pas de savoir comment améliorer ce qui existe pour le rendre performant, et à des coûts souvent dix fois moindres pour l'Etat que ceux d'établissements qui ont perdu leurs repères professionnels. Pourquoi opposer deux modes d'accès aux savoirs professionnels quand de nombreux pays s'efforcent de les marier avec bonheur. Un projet d'enseignement technique est en panne parce que le modèle de développement importé ne fonctionne plus. Doit-on arrêter la formation des hommes en attendant le nouveau modèle prometteur ? Le pragmatisme de l'informel est moderne à travers sa capacité d'adaptation. L'absence d'école officielle de réparateurs de postes TV n'a pas empêché les "docteurs" de se multiplier pour soigner les appareils malades. Et ces "docteurs" savent qu'un peu de formation améliorerait leur diagnostic! La souplesse des formations, la flexibilité des établissements 15

d'enseignement technique, la pertinence des demandes de perfectionnement de ceux qui travaillent constituent les éléments d'une révision des modèles statiques actuels. L'Etat perd apparemment de son pouvoir instituant en reconnaissant un apprentissage qu'il ne peut contrôler comme l'enseignement formel, mais il étend dans le même temps le champ de sa reconnaissance par les petites entreprises. L'Etat est un partenaire naturel dans l'organisation des transmissions de savoirs. Dans un Etat de droit, il doit faire progresser le respect de certaines règles. Mais l'Etat ne doit pas codifier de façon rigide le fonctionnement de l'apprentissage. Il est d'abord une institution qui facilite un type de formation reposant sur un contrat privé et dont l'objectif prioritaire est l'amélioration de la formation. La mise en place de l'alternance par financement d'une formation adaptée complétant l'apprentissage pratique dans l'atelier, répond à une nécessité. L'Etat doit donc être initiateur, organisateur et facilitateur, ou régulateur s'il délègue. Mais la diversité des situations et la faiblesse des moyens disponibles imposent la plus grande souplesse dans un partenariat qui reste le plus souvent à créer. Dans tous les cas, le poids des dépenses en est allégé car les pratiques d'alternance sont aussi partage des dépenses. Le temps de la crise est sans doute celui de la révision par l'Etat de la nature de son action. Un pouvoir partagé dans des partenariats négociés est plus efficace que l'ignorance hautaine ou l'affrontement périodique.

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CHAPITRE I VARIETE ET OMNIPRESENCE L'APPRENTISSAGE DE

Toutes les sociétés, pour se reproduire, apprennent à transmettre. En Afrique, les anciens, avec leur expérience, ont l'autorité naturelle pour donner du sens à la tradition avec ses mythes et ses rites. La colonisation, comme système de pouvoir et d'économie, a moins perturbé l'équilibre culturel des sociétés rurales que l'économie de marché qui impose ses références à travers le modèle urbain. L'approche de la formation professionnelle, à travers les orientations des nouvelles consommations, peut amplifier l'illusion que les économies africaines vont se bâtir sur le modèle occidental. La crise du secteur moderne témoigne du contraire. Entre l'agriculture majoritaire, qui se transforme lentement, et les activités salariées urbaines appartenant plus à l'administration qu'à l'industrie ou au tertiaire moderne, se développe l'informel, cet entre-deux multiculturel, creuset d'une Afrique urbaine nouvelle. Le nouveau marché de l'emploi, difficile à analyser, bouscule les références qui ont fondé le système de formation générale et professionnelle. Avant d'entreprendre l'approche méthodique de l'apprentissage dans son fonctionnement et ses évolutions, il nous a semblé primordial de rappeler ses racines, de rechercher les continuités et ruptures entre rural et urbain, et de mettre en valeur les. éléments du débat sur les possibilités de concilier éducation traditionnelle et éducation formelle moderne. A - DU RURAL A L'URBAIN Dans un processus accéléré par la forte pression démographique, les villes africaines se développent très vite 17

avec l'immense demande de travail des jeunes. C'est dans les villes, avec la création d'industries, de services bancaires, que le pari de la modernité a été engagé. L'effondrement du secteur moderne et la montée des emplois de survie d'un secteur informel envahissant renversent les schémas programmés du développement. Aux questions "pour quels emplois former ?" et "comment former ?", il n'existe pas une seule réponse. Mais comme le citadin retourne dans son village pour se ressourcer et, parfois, participer aux cultures vivrières, il est nécessaire de ne pas limiter la réflexion sur la formation en se référant à la situation des grandes villes où se mêlent trop de discours contradictoires et irréalistes. Peut-être aussi, faut-il oublier en partie l'histoire du développement de l'Europe, souvent idéalisé, pour rechercher les racines des traditions africaines.
1 - L'éphémère urbain en Afrique sub-saharienne précoloniale

L'artisanat rural est très ancien. Les savoirs touchant les productions non agricoles étaient souvent disséminés dans les sociétés villageoises communautaires. La polyvalence généralisée, nuancée par une division des tâches par sexe, ne permettait guère d'évoquer la notion d'artisanat qui implique spécialisation et activité dominante dans sa spécialité. Mais des métiers castés, souvent liés à l'histoire ancienne de l'esclavage, se sont affirmés comme ceux de tisserand, sculpteur et surtout forgeron dont le statut d'homme à part a fait un artisan au sens fort du mot. Cet artisanat plus ou moins différencié a une assise rurale. L'Afrique a eu aussi un artisanat urbain spécifique pour répondre aux demandes des cours royales et des chefs religieux. Les capitales des empires ont été des lieux de haute créativité où l'on travaillait le fer pour les armes, mais aussi le cuivre, l'argent, l'or et l'ivoire. Du Xèmeau Xyème siècle, les villes qui ont marqué l'histoire de l'Afrique, ont été des points de convergence des caravanes qui drainaient les richesses de l'Afrique continentale. Dès le XYlème siècle, la colonisation, en déplaçant les points d'échange sur la côte, a ruiné la prépondérance des cités 18

qui vivaient d'abord de la présence de pouvoirs forts. Ici, point de ces bourgeoisies laborieuses qui ont assuré, comme dans les villes d'Europe, la permanence des cités au-delà des vicissitudes du pouvoir, à quelques exceptions près. Dans les villes-états du pays Yombal au Nigéria ou du Bénin, la permanence des activités a permis l'organisation des métiers en corporations, comme en Europe du Nord. A partir du XYlème,les nouveaux courants d'échanges ont introduit d'autres productions qui, peu à peu, ont déclassé les savoirs traditionnels. Lorsque la colonisation a pris les formes autoritaires du contrôle de la société, l'administration coloniale a créé ses propres écoles professionnelles pour répondre à ses besoins. Elle a rarement cherché à convertir les artisans traditionnels. Sa logique, qui incluait la pratique de l'écriture et de la lecture dans la langue du conquérant, a presque toujours ignoré la trame des savoirs et compétences qui sous-tendait le fonctionnement d'une société essentiellement rurale. La grande coupure qui a marqué l'histoire de l'artisanat en Europe, est la révolution industrielle qui a fait disparaître l'artisanat de production telle tissage. Ce qui a survécu était lié aux techniques de l'habitat avec ses corps de métiers dont la filiation est ancienne, et un artisanat rural lié à la civilisation du cheval. Ni l'habitat amcain, techniquement peu exigeant car il n'avait pas à protéger contre le froid, ni l'agriculture qui s'est contentée de quelques outils maniés par l'homme, n'ont permis l'émergence de métiers aux techniques savantes et évolutives. Statut social souvent inférieur des "gens de métier", faiblesse de la demande urbaine..., la culture technique amcaine, malgré des domaines de créativité artistique qui surprennent toujours, est restée en retrait, ajustée sur une demande villageoise qui a évolué lentement. La perception de
I

KORDES, Hagen, 1983, "Les rapports entre l'éducation générale et la

formation professionnelle en AfTIque", cité dans le n° spécial de 1984 de Formation des adultes et développement (compte-rendu du colloque sur "Principes et problèmes de développement des systèmes nationaux de formation professionnelle en Afrique francophone" tenu en RFA du I 0 au 20 octobre 1983). 19

ce retard, sa prise en compte pour y remédier datent de la période de l'indépendance. L'évolution des politiques où pragmatisme et idéologie se mêlaient, est marquée par la discontinuité des efforts et de nombreux échecs.

2 - Après l'indépendance, les hésitations l'universel et le professionnel

entre

L'universel est inspiré par le politique, le professionnel par l'approche économique. Ces deux dimensions coexistent dans les pays développés. Dans des pays pauvres qui cherchent leur voie, elles apparaissent souvent concurrentes. L'effort fait pour le développement de l'école était, après le mouvement d'indépendance, à la mesure d'une grande espérance, celle de devenir un pays moderne, à l'image du colonisateur. L'exigence a été celle des standards occidentaux pour accéder à une culture universelle. Les intellectuels ont surtout fait l'effort d'intégrer les éléments mobilisables de leur culture (histoire, géographie) pour renforcer leur identité culturelle et l'intégrer dans le discours fondateur de l'Etatnation diffusé par l'école. L'école produisant des diplômés qui trouvaient place dans l'administration, la fonctionnalité de l'école était démontrée... La logique de la constitution d'une fonction publique a occulté les besoins de l'économie. Les établissements d'enseignement technique de l'époque coloniale satisfaisant pour partie le petit secteur industriel moderne, la question centrale était l'évolution du monde rural. D'où toute une phase d'essai de ruralisation de l'école pour répondre aux besoins de modernisation des campagnes. L'école est alors devenue l'atelier où l'on apprenait les techniques de l'agriculture, de l'élevage et de l'initiation à des métiers manuels. Ce mélange des genres, avec des enseignants peu compétents et peu motivés pour ces nouvelles tâches, a abouti à un désastre. Des parents ont protesté, pour certains, contre l'abaissement du niveau scolaire (l'abêtissement de l'école) et pour les parents paysans, contre une formation au métier qu'ils préféraient assumer eux-mêmes dans leur propre 20

champ. Le fiasco a été d'autant plus ressenti que la campagne "idéologique" de mobilisation avait été forte. L'école est généralement revenue au "lire, écrire, compter" en essayant de limiter les déperditions fortes et en cherchant à étendre son influence sur des effectifs qui augmentent plus vite que la capacité fmancière de l'Etat. La question de la formation professionnelle des jeunes reste posée, avec une approche officielle qui privilégie encore les enseignements techniques dont les modèles importés restent coûteux et peu adaptés. Paradoxalement, les expériences généralisées (que nous réexaminerons) ayant plus ou moins échoué, l'essentiel des savoirs professionnels utiles est transmis par de petites structures privées, souvent d'origine confessionnelle, et surtout par un apprentissage que l'on tolère, faute de pouvoir le contrôler et l'appuyer.

3 - Pour comprendre l'urbain, partir du rural
L'urbain en Afrique, est le mélange complexe de ceux qui sont nés dans la ville et gardent des liens au second degré avec le rural de la parentèle, mais aussi des flux multiples de jeunes venus des provinces et qui restent culturellement fortement enracinés dans l'arrière-pays. La grande ville est souvent ramenée au quartier des affaires avec ses grands immeubles, ou aux centres commerçants où l'abondance des étals et le grouillement d'une chalandise colorée créent l'impression de richesse. Des éléments de modernité, la présence des produits les plus divers prouvent le rattachement à l'économie mondiale. Mais ce miroir fascinant pour la brousse et les quartiers pauvres, laisse l'immense majorité de la population vivre dans la précarité et la pauvreté. Et quand on analyse les consommations de cette majorité et l'origine des produits, on découvre le domaine de l'informel avec ses pratiques de production et d'échanges. Les métiers mélangent le traditionnel et les pratiques permises par les outils modernes, et les hommes, dans un contexte d'instabilité, s'adaptent très vite aux variations de la demande et aux opportunités de l'outillage disponible. 21

La formation, pour des familles professionnelles d'emploi à l'échelle d'un pays, ne peut être conçue sur le modèle unique de la demande des entreprises modernes ou de l'approche sociale des quartiers difficiles. Une double précaution s'impose. La première est une interrogation sur "qui est l'apprenant". Apprendre à connaître Pierre ou Abdou est la réflexion qui doit précéder le "comment lui apprendre". La deuxième est la recherche d'une validation par le milieu. Cette démarche ne peut être séparée de la connaissance du tissu sodo-économique régional. H. Kordes2 rappelle "qu'aucun système d'enseignement professionnel n'a plus de force que le milieu' économique et industriel l'environnant." Même dans les régions à dominante rurale, la formation professionnelle doit s'appuyer sur les savoirs pratiques qui existent, avec l'ambition à la fois de les utiliser et de les faire évoluer. Or, dans un pays, l'espace, dans son contenu et ses fonctions, est différencié. L'approvisionnement, le marché, la présence des services varient selon la taille et la localisation des villes. Prenons l'exemple des métiers du bois dont les pratiques sont largement dépendantes du niveau de mécanisation, luimême lié à la présence de l'électricité. Sa présence permanente, limitée, ou son absence va créer des conditions déterminantes sur la production et par là, sur le contexte de l'apprentissage ou de la formation utile. Il ne peut donc exister de programme unique appliqué uniformément. L'oublier, c'est courir à l'échec, sauf à se contenter de petites victoires sur les territoires déjà conquis de la modernité urbaine. Une des façons de bâtir le développement local et régional de façon à ralentir l'exode des jeunes est de donner du sens à la formation professionnelle en préparant à des métiers qui sont exercés. Cette approche pragmatique tourne le dos à la vocation "universelle" du discours pratiqué sur l'école. Seille la prise en compte dans ses dimensions ethno-culturelles de l'apprentissage, du statut du travail et des pratiques en usage peut permettre de trouver les chemins de l'évolution. La conception des programmes et des outils pédagogiques doit
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Ibid., p. 57.

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