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Approche évolutionniste de la sexualité humaine

De
300 pages
Les sociétés humaines partagent certaines caractéristiques comportementales qui constituent un patrimoine commun à l'ensemble de l'espèce, malgré la diversité des cultures. Ces particularités immuables, intimement liées à notre passé évolutif et, de ce fait, propres à notre structure fondamentale, concernent plus particulièrement la sexualité. Ce livre donne une présentation analytique de quelques universaux humains fondamentaux après les avoir replacés dans un contexte éthologique et évolutionniste.
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Approche évolutionniste de la sexualité humaine
L'écueil des pouvoirs et des dogmes: médicaux, religieux et scientifiques

Biologie, Ecologie, Agronomie Collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l'Université de Paris XIL correspondantnational de l'Académie d'Agriculture de France
Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des milieux naturels et de l'homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie. Déjà parus
Laurent HERZ, Dictionnaire des animaux et des civilisations, 2004. Michel DUPUY, Les cheminements de l'écologie en Europe, 2004. René MONET, Environnement, l 'hypothèque démographique, 2004. Ignace PITTET,Paysan dans la tourmente.Pour une économiesolidaire, 2004. Ibrahim NAHAL, La désertification dans le monde. Causes - Processus _ Conséquences - Lutte, 2004. Paul CAZAYUS, La mémoire et les oublis, Tome I, Psychologie, 2004 Paul CAZAYUS, La mémoire et les oublis, Tome II, Pathologie et psychopathologie, 2004. PREVOST Philippe, Une terre à cultiver, 2004. LÉONARD Jean-Pierre, Forêt vivante ou désert boisé, 2004. DU MESNIL DU BUISSON François, Penser la recherche scientifique: l'exemple de la physiologie animale, 2003. MERIAUX Suzanne, Science et poésie. Deux voies de la connaissance, 2003. LE GAL René, Pour comprendre la génétique. La mouche dans les petits pois,2003. ROQUES Nathalie, Dormir avec son bébé, 2003. BERNARD-WEIL Elie, Stratégies paradoxales en hio-médecine et sciences humaines,2002. GUERIN Jean-Louis, Jardin d'alliances pour le XXIè siècle, 2002. VINCENT Louis-Marie, NIBART Gilles, L'identité du vivant ou une autre logique du vivant, 2002. HUET Maurice, Quel climat, quelle santé ?, 2002. ROQUES Nathalie, Au sein du monde. Une observation critique de la conception moderne de l'allaitement maternel en France, 200 I. ROBIN Nicolas, Clônes, avez-vous donc une âme?, 200 I. BREDIF Hervé, BOUDINOT Pierre, Quelles forêts pour demain? Eléments de stratégie pour une approche rénovée du développement durable, 200 I. LAMBERT Denis-Clair, La santé, clé du développement économique. Europe de l'Est et Tiers Mondes, 2001. DECOURT Noël, Laforêt dans le monde, 2001.

ArmandMAUL

Approche évolutionniste de la sexualité humaine
L'écueil des pouvoirs et des dogmes: médicaux, religieux et scientifiques

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Hanmuan

Hongrie

Kônyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L lL 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

HONGRIE

ITALIE

\\) L'HARMATTAN,

2005

ISBN: 2-7475-7826-7 EAN : 9782747578264

A Anne-Sophie, ma fille et à la femme qui partage l'idéal évoqué dans ce texte

Quand on écrit, c'est pour parler des peurs de l 'homme, et l'homme n'aime pas que l'on parle de ses peurs. Alan Paton, Too Late the Phalarope

Avant-propos

Ce livre a été écrit pour tenter de comprendre l'origine profonde de certaines souffrances humaines, résultant des inadéquations entre nos dispositions intérieuresfondamentales et les contraintes imposéespar notre vie en société. Je propose, à cet effet, de revisiter notre patrimoine culturel dans un
contexte évolutif, afin d'acquérir une connaissance utile qui, à terme, devrait nous permettre de réduire ces souffrances encore mal comprises. Cette démarche inhabituelle, encore balbutiante, m'amène d'emblée à solliciter la complicité et l'indulgence du lecteur. Les témoignages que j'ai pu recueillir au hasard de mes promenades dans le jardin de l'âme humaine, ont été les révélateurs du bien-fondé de cette initiative,. de même, ils m'ont aidé à illustrer mes propos à partir de blessures méconnues mais bien réelles, infligées involontairement à des femmes et des hommes, auxquels je voudrais ici rendre hommage.
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Le principe originel

L'incertitude est de tous les tourments le plus difficile à supporter. Alfred de Musset Et le combat spirituel, voyez-vous, cela n'existe pas. Ce qui importe, ce n'est même pas d'être le plus/art, mais le survivant. Bertolt Brecht

La grande injustice
J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi (La Bible, Genèse, 3, 16). Il peut paraître curieux, voire inopportun, de commencer une étude sur la condition et les comportements humains, selon une approche scientifique, par une citation de la Bible. Celle-ci ne saurait en effet aucunement se prévaloir des exigences d'objectivité de la science, ni même de l'antériorité de ses fondements, puisqu'elle s'inspire de récits et textes plus anciens. Ainsi, L'Epopée de GilgameshI, qui appartient à la mythologie mésopotamienne, est l'une des plus vieilles œuvres écrites connues. Il est par contre plus judicieux de se demander en quoi le message des Ecritures est susceptible, le cas échéant, de nous éclairer sur les différents aspects de la réalité humaine actuelle; celle dont nous sommes l'aboutissement et qui a été façonnée depuis le début de l'histoire de l'humanité, c'est-à-dire tout au long du processus évolutif qui s'est déroulé des premiers primates
I

Roi sumérien en quête d'immortalité, qui aurait vécu vers 2 500 avant I-C. 7

jusqu'à l'apparition de l'homme moderne. C'est dans cet esprit qu'il conviendra d'interpréter les quelques références aux textes bibliques mentionnées ci-après, même si, par la suite, nous ambitionnons de remonter le temps bien au-delà des premières civilisations pour essayer de mieux comprendre les traits fondamentaux de la nature humaine. Si nous revenons au célèbre verset de La Genèse, c'est par cette imprécation redoutable, adressée aux femmes, que Dieu les a punies sans aucun ménagement lorsqu'il a chassé Adam et Eve du Jardin d'Eden. L'homme, quant à lui, semble avoir été relativement épargné par la colère divine, puisqu'il a même bénéficié d'une bien étrange et tendancieuse mansuétude. En effet, la sentence prononcée à l'encontre d'Adam, à savoir: Le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie (La Bible, Genèse, 3, 17), tout comme, deux versets plus loin, la précarité et le retour des corps à la poussière, ne sauraient en aucune manière être le lot spécifique des hommes. Car ils n'ont ni l'exclusivité de la mort, ni celle des efforts à produire pour assurer la survie des leurs. Bien au contraire, et c'est un fait, dans toutes les civilisations du monde et de tous temps, les hommes, chargés de la défense du groupe et de la chasse, ont incité, sinon contraint les femmes à partager leur travail, notamment en ce qui concerne les travaux agricoles. Ainsi, dans ce passage incontournable de la Bible, la punition infligée à Eve pour avoir osé séduire Adam, paraît pour le moins empreinte d'un manque d'équité qui s'exerce nettement au détriment de la femme. Mais, lorsqu'il s'est adressé à Adam, Dieu aurait tout aussi bien pu (ou dû), dans un souci de justice, jeter l'anathème sur l'homme, par exemple, en ajoutant simplement: Tu engendreras dans l'incertitude. Une omission, sans aucun doute! La Bible aurait-elle été écrite uniquement par des hommes? Des hommes qui auraient ainsi volontairement, ou plutôt inconsciemment, éludé ce qui, pour eux, constitue une source majeure de tracas et difficultés de toutes sortes? Outre la nécessité de la descendance, son incertitude, en termes de filiation paternelle, n'est-elle pas précisément 8

l'éternel problème qui, sans doute plus encore que la mort, hante en permanence l'esprit de tous les hommes, depuis la nuit des temps? Une véritable malédiction, dont ils sont, cette fois, les victimes par rapport aux femmes. Une fatalité historique aussi, qui pourrait bien, à elle seule, élucider et même justifier nombre de comportements masculins souvent incompris. L'incertitude quant à leur descendance est, en effet, un tourment majeur des hommes et, en tout cas, l'un des plus difficiles, pour eux, à assumer. Car, seules les femmes savent assurément relier les fruits de leurs entrailles aux hommes qui les ont engendrés lors de semailles frénétiques. Quelle injustice! Quelle inégalité! Je doute par ailleurs que les femmes soient pleinement conscientes de cette prérogative décisive. A ce propos, n'est-il pas surprenant aussi de constater que la Bible, elle même, soit restée relativement discrète sur le sujet? Désormais privés de la bienveillance divine et des douceurs paradisiaques du «Jardin d'Eden », Adam et Eve ont rapidement été confrontés aux rudes lois de la nature qui, malgré l'extrême rigueur de ses règles souvent impitoyables, sait cependant faire preuve d'une inlassable patience désintéressée. De plus, elle ne paraît manifester a priori aucun préjugé en ce qui concerne le fruit défendu, dont elle préconise même la consommation à profusion et sans aucune retenue. A condition toutefois de ne pas en jouir avec n'importe quel partenaire, et de respecter certains usages protocolaires: des impératifs au demeurant assez stricts, parfois aussi énigmatiques, et sur lesquels nous reviendrons par la suite. A l'évidence, les descendants d'Adam et Eve ont dû rapidement apprendre à contenir leur insouciance, tout en faisant preuve également d'une grande adaptabilité; ceci afin d'éviter que leur existence se transforme inéluctablement en enfer, à défaut de disparaître purement et simplement. Leur survie a nécessité une longue et étroite entente, presque une sorte de « connivence» avec l'environnement, qui s'est soldée par la mise au point de nombreux stratagèmes, aussi subtils que complexes, destinés avant tout à assurer la pérennité de la race. En fait, des arrangements finement codés qui apparaissent comme autant de compromis entre: d'une part, l'inflexibilité 9

des exigences naturelles imposées en permanence par le milieu environnant et, d'autre part, la tentation de céder à la surenchère d'un individualisme farouche. Le prix à payer en somme pour garantir un tant soit peu d'harmonie et de cohésion au sein des groupes disséminés de leurs semblables. Suite à l'éviction désastreuse d'Eden et l'humiliation qui s'ensuivit, il leur a fallu également tenter de réduire la guerre probable des sexes, logiquement annoncée depuis la fameuse flétrissure divine, en une douce et exquise cohabitation entre les hommes et les femmes. Une coexistence rendue nécessaire, plus ou moins pacifique, et agrémentée par un dialogue tout à la fois périlleux et plein de promesses. Mais un dialogue, malgré tout, condamné à se poursuivre indéfiniment sur un fond d'incompréhension majeure, eu égard aux modalités radicalement divergentes des stratégies reproductives féminine et masculine. Les hommes et les femmes ont certes toujours tenté de corriger les désagréments inhérents aux petites «injustices» originelles, dont ils s'estiment être les victimes. Ainsi, l'anesthésie péridurale permet aux femmes de notre époque de circonvenir efficacement, et sans trop de risques, les douleurs de l'accouchement. Quant aux hommes en proie au doute de paternité, ils pourront bientôt, s'ils le souhaitent et si tant est que cela puisse leur procurer un confort moral, lever toute suspicion en s'assurant de la bonne adéquation de leurs gènes' avec ceux de leurs «enfants» dont l'origine leur paraîtrait douteuse. C'est ce que proposent déjà ouvertement, et à grand renfort de publicité, certaines compagnies de biotechnologie, notamment en Amérique du Nord2, et peut-être bien plus encore au Brésil3, où les tests de paternité font actuellement florès.
2 Aux Etats-Unis, en 1999, on a pratiqué 250000 tests de paternité, soit trois fois plus qu'en 1989 (Fléaux, 2002a). 3 Mais dans ce dernier pays, où un enfant sur trois n'aurait pas de père reconnu, l'arme des tests génétiques s'est finalement retournée contre les hommes et la guerre de l'ADN' bat son plein. Car, en visant à confondre les pères « négligents », elle offre désormais aux orphelins de père la possibilité d'accéder à la très précieuse reconnaissance sociale: une condition sine qua non afin de pouvoir améliorer leur statut et par suite, aussi, leurs conditions de vie. 10

Il n'en demeure pas moins que, malgré ces quelques aménagements de commodité, la différence majeure, celle qui différencie fondamentalement les hommes et les femmes, subsiste. Les hommes possèdent, en effet, l'énorme avantage de pouvoir, du moins en théorie, diffuser leurs gènes à profusion et à tous vents4. En revanche, et malheureusement pour eux, ils ne pourront jamais totalement éluder ce petit relent d'incertitude entourant la réalité de leur participation biologique effective auprès des enfants qu'ils élèvent. Les femmes, au contraire, doivent prendre soin de transmettre les leurs avec parcimonie, et si possible avec le bon partenaire. En échange de quoi, il est vrai, elles ont la certitude absolue de pouvoir reconnaître sans crainte l'expression de leur patrimoine génétique dans les fossettes, ou encore aux commissures du premier sourire, de chacun des enfants qu'elles mettent au monde. Il paraît donc raisonnable d'envisager que les différences essentielles entre les comportements psycho-sexuels des hommes et des femmes soient liées, d'une manière ou d'une autre, à l'inadéquation flagrante entre les considérations qualitatives et quantitatives de leurs potentiels procréateurs respectifs, lesquels sont d'ailleurs totalement inversés dans les deux sexes. Dès lors, il n'est guère audacieux de prévoir que les stratégies de reproduction seront globalement différentes, selon que l'on considère les hommes ou les femmes dans leur ensemble. A .cet égard, Charles Darwin avait déjà écrit: La femelle est moins avide de s'accoupler que le mâle. Elle veut être courtisée, elle est timide, on la voit chercher longuement à s'échapper5. Pour le biologiste Angus Bateman (1948), il existe presque toujours, dans le règne animal, une combinaison d'avidité indiscriminée chez le mâle et de passivité discriminante chez les femelles6. Ces allégations, qui semblent
Dans l'ensemble du monde vivant, les gamètes émis par les organismes mâles sont généralement beaucoup plus nombreux que les cellules reproductrices produites par les femelles. S Cité par Rachel Fléaux (2002b). 6 A l'image de ces combats à mort que les étalons se livrent quelquefois dans les manades pour la possession des juments, pendant que celles-ci attendent, passivement et à l'écart, le vainqueur dans la plus grande indifférence. Cette 11
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vouloir confiner les femmes dans un rôle empreint d'une modestie discrète, tandis que I'homme afficherait au contraire une prétention conquérante, ont souvent été qualifiées de « machistes». Quoi qu'il en soit, elles méritent pour le moins d'être nuancées. Et comme il en sera fait mention dans la suite, loin d'être passives, les femmes sont en fait largement concernées par la sélection darwinienne, où elles jouent un rôle déterminant. L'un des objectifs de ce livre est d'examiner quelques-unes des différences psychologiques, ou même physiques, entre les deux sexes, à la lumière de la théorie évolutionniste. Plus généralement, je tenterai de donner une interprétation plausible de l'origine de certains comportements humains qui demeurent parfois incompris, lorsqu'ils ne sont pas tout bonnement ignorés ou, pire encore, décriés par la collectivité. Soit parce que notre société y adjoint, de manière décisive, une composante culturelle mal perçue ou injustement détournée, soit encore parce que le sens profond de ces comportements, pour l'essentiel, lui échappe.

Quelques précautions épistémologiques indispensables
Avant de poursuivre, une remarque essentielle s'impose: la plupart des opinions exposées dans la suite ne sauraient en aucune façon dépasser le stade de la simple conjecture. Pour être validées, elles nécessiteraient d'être soumises à l'épreuve incontournable de l'expérimentation, conformément aux principes fondamentaux de toute recherche scientifique. Ces principes ont été définis en 1965 par le physiologiste Claude Bernard dans sa célèbre Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. La méthode expérimentale comporte en effet obligatoirement les trois étapes suivantes: on commence par observer un
confiance résignée des femelles dans la destinée, pour opérer la sélection du
géniteur, essentiellement sur des critères de vigueur et de force

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d'obstination peut-être - contraste étrangement avec la combativité insoumise des mâles; du moins en est-il ainsi chez certains animaux.

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phénomène, puis on développe une théorie, ce qui se traduit plus modestement par la formulation d'une hypothèse7, et enfin, il est procédé à la vérification de cette hypothèse. L'épreuve de validation s'effectue, soit par des observations complémentaires réalisées sous l'angle de cette hypothèse, soit par la mise au point, dans la mesure du possible, d'une étude expérimentale spécialement conçue à cet effet, c'est-à-dire dont l'objectif, précisément, est de corroborer ou au contraire d'invalider I'hypothèse de départ. Cette troisième étape est absolument décisive, car la science est totalement impuissante face à une affirmation non vérifiable, aussi séduisante soit-elle; elle est, de ce fait, bien souvent complètement démunie lorsqu'il s'agit d'interpréter un événement unique, et par conséquent impossible à reproduire. N'en déplaise à tous les devins, mages et vaticinateurs de la science qui, chaque fois qu'ils observent un phénomène insolite, s'empressent de trouver des relations de cause à effet, parfois alambiquées, entre ce phénomène et divers faits concomitants. Des hypothèses qu'ils assènent ensuite volontiers sur un ton d'autant plus antiscientifique qu'il devient plus doctrinaire. Mon discours n'a nullement la prétention d'aller au-delà de la deuxième étape de la démarche scientifique, autrement dit: celle de la conjecture. Des conjectures qu'il est malheureusement illusoire, en la circonstance, de prétendre vouloir vérifier; tout simplement parce que I'histoire de l'évolution humaine est, à notre connaissance, une expérience unique et de surcroît impossible à reproduire en laboratoire.
7 L'opération mentale qui, par le raisonnement ou l'intuition, consiste à formuler une proposition générale, sur la base d'observations particulières, s'appelle une induction. Rien n'empêche a priori d'avancer de nouvelles propositions, du moins tant que ces dernières restent cantonnées à de simples conjectures, destinées avant tout à susciter une réflexion approfondie sur le sujet, avant de se soumettre à l'épreuve de la confirmation. En fait, le problème de leur généralisation se pose lorsqu'elles ambitionnent le statut de vérité, alors que leur vérification expérimentale n'est pas envisageable. Cette situation se présentera à plusieurs reprises dans la suite de ce livre. Il appartiendra alors au lecteur, et à lui seul, de faire la distinction entre les inductions qui lui paraîtront abusives et celles qu'il estimera, malgré tout, recevables.

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Cela dit, je pense qu'il n'est cependant pas critiquable en soi de faire des hypothèses, même si celles-ci sont pour l'heure invérifiables; à condition toutefois de ne pas outrepasser les prérogatives permises par leur statut précaire de simples suppositions en mal de validation. Qui plus est, toutes les théories, hypothèses et modèles sont forcément provisoires8. Ils sont ainsi condamnés d'avance à être supplantés, tôt ou tard, par des modèles momentanément plus élaborés, eux-mêmes provisoires. Cette question sera développée plus avant dans ce livre. Par ailleurs, il est souvent beaucoup plus facile de montrer la fausseté d'une hypothèse que d'en établir la véracité. En effet, pour invalider une hypothèse, il suffit de montrer que ses implications, c'est-à-dire les conséquences logiques de I'hypothèse, ne sont pas vérifiées par l'expérience. La manière la plus naturelle de tester une hypothèse consiste par conséquent à examiner l'ensemble de ses implications. Mais attention! La vérification empirique des implications ne prouve nullement que l'hypothèse soit vraie. Elle est peut-être effectivement vraie, tout comme il se pourrait au contraire qu'elle soit fausse. Il reste néanmoins possible d'avaliser momentanément une théorie, lorsqu'un ensemble d'implications, toutes vérifiées empiriquement, permet de constituer un faisceau de présomptions en faveur de I'hypothèse avancée. Mais sans pour autant pouvoir prétendre en avoir apporté la preuve au sens strict du terme. Je m'en tiendrai donc à cet aspect des choses
pour étayer les conjectures avancées dans ce livre.

Dieu, Darwin et les dés La théorie évolutionniste constitue une illustration exemplaire de la situation précédente. Cette théorie, héritée de la fin du XIXe siècle, s'intéresse à la manière dont une modification morphologique, génétiquement transmissible, a permis à ses bénéficiaires de se reproduire plus facilement que
8 Tous les modèles sont faux; certains sont utiles, George Box. 14

les autres individus de la même espèce. Le phénomène contribue ainsi à favoriser la diffusion de certains gènes, qui paraissent plus adaptés aux environnements successifs rencontrés par ladite espèce au cours de son histoire évolutive. Les adaptations des organismes se présenteraient, en somme, comme des conséquences à long terme du concept de sélection naturelle, introduit par Charles Darwin en 1859, dans son célèbre ouvrage sur L'Origine des espèces. Un livre sacrilège, qui répandit le blasphème en heurtant violemment la composante bigote et puritaine de l'Angleterre victorienne de l'époque, et selon lequel l'homme ne serait en aucune manière le couronnement de la créativité divine, mais seulement un modeste rameau du grand arbre de la vie; qui plus est, une branchette somme toute assez proche de celle du chimpanzé! Pire encore, le savant révolutionnaire osa se passer du Créateur pour expliquer l'incroyable diversité du monde vivant. Conformément à sa version actuelle9, qui est assez largement admise dans la communauté scientifique, la théorie de l'évolution comprend essentiellement deux phases: un brassage des gènes dans le champ extrêmement étendu des possibilités offertes à la descendance, suivi par un tri. La première étape, autrement dit: la création de l'éventail des possibles, est assurée par la variation aléatoire des gènes qui peuvent, en effet, muter ou se recombiner sous l'action prépondérante du hasard, lors de la méiose. et de la rencontre des gamètes dans la sexualité. C'est, en somme, le bruit de fond du fonctionnement des gènes. Quant au tri, il s'agit de l'effet de la sélection, laquelle se traduit concrètement par le choix des gènes à promouvoir, dans l'agitation incontrôlée de toute cette variabilité générée par le hasard. Un choix réalisé, au demeurant, avec plus ou moins de pertinence. Le néodarwinisme opère ainsi une collusion entre le darwinisme et la génétique. Par suite, l'origine et l'élaboration des caractéristiques propres à toutes les espèces vivantes
9 Le néodarwinisme, encore appelé théorie synthétique de l'évolution, a été élaboré vers 1930 et résulte de la réunion de la théorie darwinienne avec d'autres disciplines telles que: la génétique, la biologie moléculaire et la paléontologie.

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s'inscrivent dans le cadre de ce processus très général, dont la conséquence principale est de favoriser l'émergence de particularités, tant physiques que comportementales, visant à conférer à certains individus un avantage au sens de la sélection naturelle. Car, en favorisant la survivance des plus apteslO, le processus permettrait indirectement aux individus porteurs génétiquement de ces qualités, de se reproduire avec le plus d'efficacité. Cette théorie, il faut le souligner, est actuellement de moins en moins contestée sur le plan scientifique. A ce propos, le Britannique Richard Dawkins (1976) franchit même un pas supplémentaire, en déclarant sans vergogne: Les individus sont des artefacts inventés par les gènes pour se reproduire. En vertu d'une interprétation téléologique" du principe anthropique", l'évolution aurait eu, depuis le début du processus évolutif, un but suprême: celui de conduire, au moins en un endroit, à la fabrication de l'être humain. Cette position, pour le moins égocentrique, qui place prétentieusement I'homme au centre de toutes les tribulations de l'univers, est souvent rejetée par les néodarwiniensl1. Pour eux, en effet, loin de représenter l'aboutissement de l'évolution, à défaut d'en constituer l'ultime chef-d'œuvre, l'homme pourrait bien n'être que le fruit d'une longue série d'hésitations que le hasard aurait effectuées, au gré de ses déambulations désordonnées, le long d'un cheminement totalement erratique. Et rien ne permettrait, en principe,
10 Cette allégation fait état d'une présentation à l'évidence trop sommaire, presque caricaturale de la théorie darwinienne. Ainsi, il est certainement plus juste de dire que la sélection naturelle favorise en réalité les groupes les plus aptes, et que l'intérêt communautaire s'effectue parfois au détriment de l'avantage individuel. De manière encore plus nuancée, l'évolution, en opérant une sélection sur les comportements et instincts sociaux, conduit paradoxalement à résister à l'élimination des moins aptes, toujours au profit du groupe (Quiniou, 2003). C'est le mécanisme que Patrick Tort (2002) a nommé l'effet réversif de l'évolution et qu'i! a exprimé en ces termes: La sélection naturelle sélectionne la civilisation, qui s'oppose à la sélection naturelle. I! L'argument évoquant la supériorité de l'homme pour en déduire qu'i! constitue le but ultime de l'évolution ne saurait être autre chose qu'un acte de foi.

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d'affirmer que l'être humain puisse réapparaître si d'aventure l'expérience pouvait être recommencée. Selon Richard Dawkins (1986), la sélection naturelle est aveugle. Elle ne fait pas de plans d'avenir. Elle n'a pas de vision, pas de pouvoir d'anticipation, elle est totalement dénuée de vue, précise t-il dans son ouvrage L 'horloger aveugle. Le seul but à la fois connu et reconnu du processus serait la reproduction pure et simple de l'information génétique. Sans plus. Et puis, advienne que pourra... Eventuellement l'homme. Soit. On peut aisément comprendre que l'idée puisse être dérangeante ! Et Dieu dans tout cela? diront certains. Existe-t-il seulement? Et si oui, Qu'a-t-il donc fait? Quel est, ou quel a été, son rôle? Quelles étranges questions serait-on tenté de dire! Bien évidemment, Dieu existe... Comment pourrait-il en être autrement? Comment peut-on en douter? C'est plutôt lui, Dieu, qui ne sait pas que nous existons. Et puis d'abord, comment le saurait-il? Puisqu'il a laissé au hasard le soin de parachever la plus grande partie de son travail. Ce hasard, qui d'après Pierre Simon de Laplace serait la somme de nos ignorances, marquerait-il ainsi également les limites de la créativité de Dieu? C'est-à-dire en quelque sorte le degré d'inachèvement de son œuvre? Quant à nous, les humains, ne serions-nous en réalité qu'un aspect, seulement, de l'exutoire des errements du hasard dans l'immense labyrinthe de la nécessité? II est cependant tout aussi vrai, et c'est là un fait bien connu, que Dieu ne joue pas aux dés; car il semble bien avoir laissé au temps, son plus fidèle serviteur, le soin de le faire à sa place. Ainsi, dans l'éventualité selon laquelle I'homme, du moins tel que nous le connaissons, aurait été l'objectif final à atteindre, la difficulté aura consisté à n'obtenir que des «six» en lançant simultanément une vingtaine de dés. Un événement qui, bien que très improbable, s'est pourtant produit... Mais après quinze milliards d'années d'essais infructueuxl2! Et dire que Dieu, le maître du temps, n'est sans doute même pas au courant de 1'« exploit» ! Et que penser de
Il serait cependant inexact de croire qu'au cours de l'évolution tout est possible, à condition d'attendre suffisamment longtemps.
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plus, dans l'éventualité où il n'y aurait même pas eu d'objectif clairement affiché au départ? C'est-à-dire au commencement du jeu? De l'univers? Seulement des dés qui roulent, de façon interminable, obsessionnelle même, et sans que quiconque ne se soucie le moins du monde du résultat obtenu. Et cela, grâce à l'obstination d'un hasard, tout aussi inlassable, bridé seulement par les exigences d'une nécessité plus ou moins complaisante, et surtout prodigieusement versatile. Ainsi, I'homme serait peut-être le fruit, périssable, des amours tumultueuses et sans fin, entre un hasard obsessionnel et une nécessité hystérique. Une union impérissable, elle, et dont Dieu!3 serait le grand entremetteur. En tout état de cause, si la théorie et les implications du néodarwinisme sur l'humanité sont actuellement assez largement admises, du moins dans le domaine déjà très vaste de la transmission des caractères physiques et morphologiques, le comportement social de I'homme pourrait bien, lui aussi, être perçu comme le résultat d'un processus naturel de l'évolution. C'est-à-dire un phénomène obéissant aux règles habituelles de la sélection naturelle et de l'adaptation génétique, conformément à la thèse évolutionniste (Kirsch, 1993). L'esprit est un système d'organes de computation élaboré par la sélection naturelle pour résoudre les différents types de problèmes que nos ancêtres ont rencontrés dans leur mode de vie de chasse et de cueillette, affirme Stephen Pinker (1997). L'ultra darwinien et père de la sociobiologie, Edward Wilson (1978), va plus loin encore, lorsqu'il ose proclamer que les gènes tiennent la culturel4 en laisse. Et pour ce qui concerne les
13 Il va de soit que parler en ces termes d'un principe créateur nécessiterait, pour le moins, de définir préalablement ce que \'on entend par Dieu; la non-définition du concept de divinité autorise par conséquent toutes les divagations. 14 Certains auteurs définissent la culture comme un ensemble de pratiques, rites, croyances, doctrines et concepts: autrement dit, des unités d'information stockées dans la mémoire coIlective et transmises par imitation et contagion. Ces unités qui, tout comme les gènes, ont la propriété de se propager conformément à des mécanismes de sélection ont été baptisées « mèmes. » par Richard Dawkins (1976). Ainsi, selon Susan Blackmore (citée par J.-M. Besnier, 2003), nous sommes essentieIlement les produits de deux réplicants

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formes fondamentales de notre comportement, comme par exemple l'instinct de territorialité, on pourrait, là aussi, reprendre et méditer le mot de Marc Kirsch (1993), d'après lequel notre différence avec l'animal s'estompe. Mais bien que ces allégations lapidaires ne signifient nullement l'existence d'un déterminisme biologique du comportement social et culturel de I'homme, il devrait toutefois être possible, selon Ernst Mayr (1993), de montrer l'existence de certaines dispositions génétiques contribuant à « expliquer» le comportement social de l'être humain. Ainsi, la structure de l'esprit serait spécifiée pour l'essentiel par des programmes génétiques innés de la plus haute complexité. Les psychologues évolutionnistes s'inspirent d'ailleurs très largement du concept darwinien de sélection naturelle dans toutes leurs tentatives d'explication de la cognition et des comportements. Les partisans de cette approche vont même jusqu'à affirmer qu'il est impossible de comprendre pleinement l'esprit humain sans l'appréhender dans une perspective évolutionnaire (Schacter, 2003). A titre d'exemple, l'idée générale selon laquelle certains traits de la mémoire comme la fugacité et la persistance sont des adaptations produites par la sélection naturelle, a été corroborée par certains travaux réalisés dans le domaine des neurosciences (Gaulin et Fitzgerald, 1989 ; Sherry et Schacter, 1987). En dépit de cette mise au point essentielle, qui exclut clairement et de manière définitive l'image d'une humanité génétiquement programmée, agissant exclusivement sous l'impulsion d'une contrainte génétique irrépressible, la mauvaise compréhension de l'adaptationnisme moderne continue cependant de susciter bien des réticences. Les controverses sont d'autant plus vives que cette science nouvelle s'applique à l'étude du comportement et des sentiments humains, c'est-à-dire à l'éthologie" humaine. Probablement parce qu'il nous est difficile d'accepter l'idée d'une quelconque forme de prédétermination dans nos attitudes, laquelle serait
aveugles: les gènes et les mèmes. En clair, l'homme se trouve placé au confluent de deux dynamiques évolutives distinctes: nous sommes façonnés, corps et âme, à la fois par ce que l'évolution a fait de nous, autrement dit par nos gènes, et par les mèmes qui habitent nos cerveaux (Guillo, 2003). 19

perçue comme une entrave intolérable à notre faculté de jugement, notre volonté et même notre libre arbitre. Pour être encore plus précis, nous n'osons pas facilement admettre qu'une information, portée par nos gènes, puisse nous survivre à travers nos descendants en se transmettant de génération en génération et, d'une manière ou d'une autre, contribue à décider à notre place. Et pourtant, c'est bien ce que l'on recherche, du moins en partie, quand on vérifie la paternité! Avant de poursuivre, il paraît encore utile d'apporter quelques précisions sur la manière dont nous interprétons la palette de l'ensemble de nos perceptions. Pour saisir le sens du message contenu dans ce livre, il est indispensable d'admettre au préalable que la plupart des valeurs que nous associons à ces perceptions sont, en fait, conditionnées par notre appartenance à une même espèce, laquelle possède son histoire évolutive propre. Les sensations que nous éprouvons par l'intermédiaire de nos sens sont, en réalité, le fruit d'un décodage opéré par notre cerveau, constamment sollicité par d'innombrables signaux de nature physico-chimique. Ainsi, ce que nous identifions à des couleurs, correspond en réalité à une gamme de fréquences d'ondes électromagnétiques. Quant au timbre et à la hauteur des sons, ils sont la traduction cérébrale de spectres d'ondes sonores. Enfin, le goût et les odeurs constituent la réponse physiologique de nos récepteurs gustatifs et olfactifs à des signaux chimiques caractérisés par différentes structures moléculaires. A titre d'exemple, la mer n'a pas de couleur en soi; ce que nous percevons est, en fait, la réponse apportée au niveau de notre conscience de l'analyse effectuée par notre cerveau. C'est ce traitement d'une information de nature essentiellement physique, qui nous permet de distinguer et d'en apprécier toutes les nuances, s'échelonnant entre ce que nous désignons par le glauque et l'azur. Il s'ensuit que les valeurs que nous avons tout naturellement coutume d'associer à certains stimuli n'ont rien d'absolu. Il est, par contre, parfaitement plausible que les sensations qu'ils procurent, puissent avant tout résulter d'un long processus adaptatif; et cela, indépendamment de leur caractère sensoriel, qu'il soit agréable ou au contraire déplaisant. En particulier, 20

ceci pourrait être le cas de l'odeur dégagée par des œufs avariés. Car le sulfure d'hydrogène qu'ils émettent ne sent pas mauvais en soi, et le fait que cette odeur soit unanimement ressentie comme insupportable n'a, semble-t-il, aucune interprétation d'ordre culturel. Il paraît donc acceptable d'avancer l'hypothèse que notre cerveau ait pu, au moyen de notre odorat, associer une impression de rejet pour ce qui regarde cette molécule - souvent liée à la décomposition des matières organiques - dans l'intérêt probable et immédiat de nos gènes. Surtout si la proximité de ce composé est susceptible, d'une manière ou d'une autre, de représenter un environnement néfaste à la survie des individus chargés d'en assurer la propagation. Le cas échéant, il devient clair que les sujets les plus sensibles à l'odeur, c'est-à-dire les plus aptes à la déceler, et par suite à s'en éloigner, aient pu être avantagés par rapport aux autres. Cette attitude a ensuite logiquement contribué à favoriser la diffusion des gènes capables d'identifier la nuisance mais aussi, indirectement, le danger qui lui est associé. Il est cependant tout aussi probable que d'autres animaux, occupant une niche écologique différente de la nôtre, comme, par exemple, les vautours ou les bousiers, puissent à l'inverse manifester un tropisme irrépressible en faveur de certaines molécules «nauséabondes» qu'ils pourraient, eux, peut-être percevoir comme de véritables délices. Cela dit, et de manière analogue aux mécanismes qui régissent l'évolution des caractéristiques physiques, le façonnement des phénomènes psychiques, propres aux communautés humaines, serait dû essentiellement à la compétition entre les personnes (sélection sexuelle), plutôt qu'à la pression sélective résultant, directement ou indirectement, des facteurs environnementaux (sélection naturelle) (Alexander, 1989; Humphrey, 1981)\5. Cette thèse a été récemment reprise
IS Chez les animaux, les mâles possèdent souvent des ornements colorés, tandis que les femelles sont plutôt ternes et se confondent volontiers avec le milieu environnant. A première vue, ce dimorphisme sexuel semble présenter un désavantage pour les mâles qui se signalent ainsi plus facilement aux prédateurs. Mais, à y regarder de plus près, ce handicap serait très largement compensé par un autre phénomène beaucoup plus subtil. En effet, la

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dans un article publié dans la revue britannique New Scientist. D'après cette étude (Ananthaswamy, 2002), les femelles australopithèques, puis les femmes, auraient favorisé la diffusion des gènes responsables du développement du cerveau humain, en choisissant de préférence les partenaires hommes les plus intelligents pour assurer leur descendance. De manière plus générale, I'hypertrophie de notre capacité cérébrale pourrait être le résultat de la complexité des nombreuses exigences sociales en usage dans la vie humaine primitive. Il s'agit, ici, d'exigences pouvant entraîner des questions de vie ou de mort et, par voie de conséquence, de grandes différences dans les possibilités de reproduction (Gibbard, 1993). Un déterminisme génétique semble effectivement exister, du moins pour certains caractères physiques, en favorisant, par exemple, les hommes grandsl6 aux épaules plus larges que le bassinl7 et les femmes dont le rapport taillelbassin approche 0,i8 (Singh, 2002). Quant
coloration naturelle des mâles est souvent altérée par les maladies ou la présence de parasites. L'éclat des couleurs reflèterait ainsi indirectement leur état de santé (Schantz et al., 1999). Cet indicateur serait apparemment pris en compte par les femelles lorsqu'elles choisissent un géniteur, en privilégiant des critères de bonne santé et de résistance aux maladies, des qualités dont pourront bien évidemment bénéficier les petits. Il apparaît donc que les contraintes imposées par la lutte pour la survie, d'une part, et la lutte pour la reproduction, d'autre part, peuvent exercer des pressions sélectives antagonistes. C'est notamment le cas du paon, où l'avantage sexuel procuré, en termes de descendance, par le plumage magnifique des mâles a visiblement contrebalancé l'augmentation du risque lié à la prédation. 16 L'hypothèse, selon laquelle les femmes préféreraient s'unir avec des hommes grands, a été confortée par une étude montrant que les hommes de haute taille ont tendance à avoir une progéniture plus nombreuse que ceux de petite taille (Pawlowski et al., 2000). 17 D'après une étude récente (Jacob et al., 2002), les femmes seraient également capables de détecter, à l'odeur, certaines subtilités génétiques. Ainsi, elles préféreraient les odeurs d'hommes dont les gènes d'histocompatibilité (HLA) sont les mêmes que ceux qu'elles ont hérité de leur père. Quant aux gènes HLA transmis par la mère, ils ne semblent curieusement avoir aucune incidence sur cette préférence olfactive. 18Le rapport taillelbassin semble être un indicateur fiable de la fécondité ainsi que l'état de santé des femmes. Les vertus attractives de ce paramètre ne seraient donc aucunement liées à des phénomènes culturels, dictés en particulier par des critères de mode en vogue dans les pays occidentaux.

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à savoir si un tel déterminisme pousserait les femmes vers les hommes les plus intelligents, cela reste bien évidemment du domaine de la conjecmre... Il n'empêche que les arguments précédents plaident incontestablement en faveur de l'utilitarisme et du rôle prépondérant exercé par les femelles dans la sélection sexuelle. Ce qui nous éloigne encore un peu plus du concept de panmixie, selon lequel la reproduction animale s'effectuerait par des unions faites au hasard, en l'absence de toute sélection.

Une première conjecture
Au risque de contrarier certaines de nos réticences instinctives, essayons de reconnaître le rôle de l'évolution, avec sa composante génétique, pour tenter d'« expliquer» l'homme. C'est-à-dire l'être humain, considéré dans un premier temps sous l'angle de sa constitution physique et, plus précisément, en tant qu'espèce possédant des caractéristiques morphophysiologiques propres, au même titre d'ailleurs que toute autre espèce appartenant au règne animal, ni plus ni moins. Essayons ensuite, rot-ce au prix d'une entorse infligée à notre orgueil, d'accepter seulement l'idée d'une hypothétique, mais néanmoins possible interprétation évolutionniste de notre dimension psychologique. Et bien plus, car d'après Marc Kirsch (1993), certains de nos comportements, auxquels nous pensons tout naturellement donner une justification morale, au nom de principes qui semblent parfois tomber sous le sens, tant ils nous paraissent «normaux », auraient en réalité, eux aussi, des fondements naturels: ce qui signifie, avant tout, biologiques et génétiques. En clair, et à titre d'exemple, l'éthique serait, comme bien d'autres références comportementales de l'humanité, un pur produit de l'évolution, autrement dit: une réponse adaptative des individus. Ou encore une manière, pour eux, d'organiser efficacement les modalités de leur existence, afin de faire face,

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de la meilleure façon possible, aux exigences de la surviel9. A cet égard, la doctrine religieuse pourrait bien, quant à elle, se réduire à un cas particulier de système moral, pris parmi d'autres. Un système, dont les règles ne seraient en réalité que l'expression consciente et révélée de pulsions et instincts fondamentaux qui, eux, nous seraient dictés, de façon diffuse et inconsciente, par notre histoire évolutive; laquelle, enfin, serait soigneusement archivée dans nos gènes. Le but essentiel de ces règles serait d'assurer une meilleure cohésion entre les individus, en permettant, par là même, à des groupes restreints (le couple, la famille, la tribu, etc.) d'apporter une réponse appropriée, c'est-à-dire essentiellement utilitaire, aux nombreuses difficultés susceptibles de nuire à son existence. En conséquence, il devient tentant d'imaginer la possibilité d'une éthique évolutionniste universelle qui, en étant partagée par l'ensemble du genre humain, pourrait ainsi englober la totalité des codes moraux existants. Des codes qui, bien que fort différents en apparence, n'en demeurent pas moins, aussi, largement redondants (Ruse, 1993). Que I'homme, en tant qu'être vivant fait de chair de sang, et aussi de par sa constitution psychique, soit le produit de son histoire évolutive, passe encore... Mais comment pourrait-on concevoir que nos valeurs, celles qui donnent un sens à notre vie, comme par exemple la morale, puissent, elles aussi, être la conséquence de l'évolution et de l'adaptation à un écosystème., c'est-à-dire, en somme, naître du hasard? Et ce, alors même que l'évolution n'aurait pas de sens, en dehors de la simple transmission de l'information génétique! Quelques éléments de réponses semblent se trouver au confluent de la théorie de l'évolution et de son dernier affluent: l'éthologie humaine. Pour parvenir à saisir la portée et les implications sociales de cette discipline encore balbutiante, il est impératif de bien comprendre, au préalable, l'arrière-plan du processus, en

19Cela explique probablement en partie qu'à des conditions d'environnement différentes correspondent parfois des régimes moraux, sociaux ou familiaux différents (polygamie, matriarcat...).

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d'autres termes: le contexte évolutif d'une adaptation comportementale. Aussi, au cas où les affirmations et conjectures précédentes sembleraient malgré tout audacieuses, voire déplacées, qu'il me soit cependant permis d'exposer sommairement quelques comportements propres à l'espèce humaine. Je tenterai ensuite de les interpréter après les avoir replacés, comme il se doit, dans leur contexte évolutif: c'est-à-dire en remontant le plus loin possible aux sources de l'humanité. Notre communauté aurait, en effet, beaucoup à gagner d'une analyse à la fois attentive et entièrement dépourvue de tout préjugé au regard de ces phénomènes. Car, l'examen approfondi de l'étiologie de certains de nos comportements devrait immanquablement conduire à des réactions concertées, ayant pour objectif de parvenir à une meilleure harmonie dans le contexte relationnel entre les personnes. Le bénéfice de cette recherche devrait permettre d'atténuer certaines souffrances humaines, tout en ouvrant la voie vers une meilleure acceptation de l'altérité en général. C'est dans cet esprit que je proposerai, dans la première partie de ce livre, d'avancer des hypothèses sur la signification comportementaliste de certaines spécificités du genre humain, telles que: l'origine et la force du langage, les douleurs de l'accouchement ainsi que le traumatisme psychologique consécutif au viol. Je développerai ensuite quelques idées personnelles sur le sens éthologique de la virginité féminine, du sentiment amoureux, du plaisir sexuel et, enfin, de l'instinct de pudeur. Dans le cadre d'une deuxième partie, j'essaierai de mettre en exergue les effets pervers de quelques inadéquations entre: d'une part, certains usages en vigueur dans nos sociétés occidentales et, d'autre part, les exigences et traits comportementaux propres à l'espèce, et qui ont été longuement élaborés tout au long de notre histoire évolutive, pour être finalement incorporés dans le patrimoine génétique de

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l'humanité20. Nous verrons comment certaines de ces inadéquations résultent d'une méconnaissance profonde de I'homme, dont les principes naturels sont encore mal ou insuffisamment compris, sous le couvert d'une science toute puissante et désormais érigée au rang de doctrine. Les exemples de pratiques, pouvant parfois être à l'origine de souffrances insoupçonnées, seront presque exclusivement empruntés au domaine médical. Mon analyse se focalisera sur quelques aspects très particuliers de l'esprit et des aspirations caractérisant l'exercice de la médecine moderne. Enfin, la troisième partie sera consacrée à une présentation critique de la science dans sa recherche constante et nécessaire de la vérité, notamment dans le domaine de la compréhension de l'être humain. Je tenterai plus précisément d'analyser la valeur et la portée de la méthode scientifique, ainsi que celles des résultats obtenus. Ceux-ci seront examinés au regard des promesses que la science a toujours affirmé vouloir réserver à l'amélioration de la condition humaine, en prétendant pouvoir satisfaire à terme la plupart de nos attentes tout en respectant les valeurs fondamentales de l'humanité. Mais, j'aborderai également les dangers qui menacent la science, au risque de la dévoyer bien au-delà de la vocation exclusivement humaniste que nous sommes pourtant en droit de lui assigner. Ceci, afin que le progrès ne puisse pas, un jour, devenir incompatible avec l'idée de bonheur.

cf la théorie appelée darwinisme neural ou théorie de la sélection des groupes de neurones (Edelman, 2004).

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PREMIERE PARTIE

AUX SOURCES DE LA NATURE HUMAINE

Laissons-nous quelquefois guider au gré des caprices du hasard, dont les intentions et arrière-pensées échappent, pour l'essentiel, à la raison du scientifique. Les errements du hasard commencent, en effet, au-delà de la lisière délimitant la connaissance et l'entendement. Alors, prenons garde à ne pas vouloir circonscrire obstinément le hasard en entravant par trop ses déambulations et caprices. Car, ainsi bridé dans ses rêveries, il serait contraint de céder le pas à la rigidité d'un savoir qui laisserait peu à peu s'engouffrer le soufJle glacial et réifié d'un déterminisme arrogant et dépourvu de fantaisie.

Les universaux humains fondamentaux

Nous sommes pétris, jusque dans nos cultures. jusque dans nos éthiques. de notre histoire évolutive. Marc Kirsch

Les sociétés et cultures humaines partagent un ensemble de règles et traits comportementaux qui sont propres à l'espèce humaine dans toute sa diversité. Ces caractéristiques comportementales, que les anthropologues appellent les universaux humains, ont été lentement forgées par l'évolution. Elles constituent un patrimoine commun à l'ensemble de l'humanité, et sont de ce fait applicables à chacun des individus qui la composent. Ce sont les spécificités et les valeurs fondamentales par lesquelles tous les hommes, quelles que soient leurs cultures ou leurs origines, peuvent immanquablement se reconnaître. Ceux-ci doivent alors pouvoir s'y référer en permanence pour comprendre, ou mieux, se comprendre, avant de tenter ensuite de résoudre ensemble leurs problèmes dans le respect de ces concepts universels. Une telle attitude constructive devrait leur permettre de surmonter nombre de leurs divergences, tant individuelles que collectives, surtout lorsque celles-ci sont entretenues, voire exacerbées par les rigidités inhérentes à la logique communautariste aveugle. Les différents chapitres de cette partie donnent une présentation analytique des universaux humains fondamentaux, après les avoir préalablement replacés dans leur contexte éthologique et évolutionniste, dans le but de mieux pouvoir les appréhender.

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Le langage

L 'homme sait mentir, l'animal ne le peut pas. Karl Popper
Les mots sont des armes. Albert Jacquard

6 mots si doux si/orts

que quandj'y pense il me semble que je les touche Et que s'ouvre encore la porte de ta bouche. Guillaume Apollinaire

L 'origilte du laltgage On peut sans trop de peine imaginer I'humiliation ressentie par Adam et Eve, après que Dieu les eut débusqués du Jardin d'Eden pour les avoir surpris alors qu'ils venaient de goûter au fruit défendu. Peut-être avaient-ils tout bonnement fait l'amour; un plaisir auquel ils se seraient naturellement adonnés, en toute simplicité et innocence. En fait, nul ne le sait, car dans la Bible l'épisode de la faute n'est pas explicitement lié à la sexualité. Quoi qu'il en soit, et qu'elle que fût la nature exacte de leur péché, ils ont forcément dû se parler, et même apprendre à bien se parler, afin de pouvoir surmonter leur honte et d'être ainsi en mesure de s'aimer de nouveau. A cet effet, Adam a probablement dû recourir à toutes les ressources de son langage avant de parvenir à dissiper la culpabilité tout à fait compréhensible d'Eve, qui, il faut bien l'admettre, écopa étrangement de l'essentiel de la colère divine. Il lui aura même très certainement fallu inventer des mots nouveaux, suffisamment puissants, pour être enfin capable de surmonter les réticences pourtant pleinement justifiées de sa femme, tout en aiguillonnant une nouvelle fois le désir qu'elle tentait 29

vraisemblablement, et tant bien que mal, de réfréner. Un dialogue hautement salutaire et qui, ainsi que chacun peut maintenant le constater, a été couronné d'un incontestable et franc succès... Jusqu'à preuve du contraire, les humains sont les seuls animaux capables d'émettre des sons articulés. En effet, parmi plus de 4 000 espèces de mammifères et au moins 10 000 espèces d'oiseaux, les humains seraient les seuls vertébrés supérieurs à posséder un véritable langage (Dunbar, 2001). Celui-ci fut d'abord présenté comme un don divin, puis comme un simple produit de la culture au même titre que la musique baroque (Des salles, 2001). Ce n'est qu'au XXe siècle que fut introduite l'idée d'une prédisposition innée au langage, dont l'origine est de nature biologique (Chomsky, 2000). Ainsi, la capacité de langage, tout comme d'ailleurs l'ensemble des caractéristiques tant physiques que comportementales, propres à notre espèce, serait donc, elle aussi, un produit de la sélection naturelle. Qui plus est, cette faculté, unique dans le règne animal, et essentiellement gestuelle à ses débuts, se serait développée, il y a quelque 200 000 ans, à la suite d'une double mutation affectant un gène du chromosome 7. Ce gène, qui aurait permis à I'homme de mieux pouvoir contrôler les mouvements du larynx et de la bouche, afin de former les mouvements nécessaires à l'élocution (Enard et al., 2002), est également, pour le moment, le meilleur candidat parmi les gènes qui ont fait de nous des humains (Balter, 2002). D'après ces recherches, la disposition des organes de la phonation pourrait bien, par conséquent, être le résultat d'une adaptation biologique, destinée à permettre la modulation des sons produits par les cordes vocales. Mais, parmi nos lointains ancêtres, quel pouvait donc bien être l'avantage sélectif, par rapport à leurs contemporains, de ceux qui ont commencé à parler?

Les fonctions sociale et politique du langage
Un premier élément de réponse est apporté par le psychologue Robin Dunbar, lorsqu'il suggère que le langage 30