Arts. La culture de la provocation (1952-1966)

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De 1952 à 1966, chaque semaine, les gens de goût lisaient Arts. Henri Blondet, érudit bibliophile, a lu pour vous tous les numéros, il en a extrait le meilleur dont des inédits d'Antoine Blondin, Bernard Frank, Jean-Luc Godard, Jacques Laurent, Roger Nimier, François Truffaut, Boris Vian...
Publié le : jeudi 15 janvier 2015
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EAN13 : 9791021009172
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Arts-exe-crg:Mise en page 1 7/05/09 13:30 Page 1
Audiberti. Aymé.Beck.Blondin.Bory.
Chardonne. Cocteau. Dabadie.
Debray.
Déon.Frank.Galey.Giono.Godard.Huguenin. Ionesco. Jouhandeau. LabroARTS
LACULTUREDELAPROVOCATION
1952.1966De1952à1966,chaquesemaine,
lesgensdegoûtlisaient Arts. ARTS
HenriBlondet,éruditbibliophile,
LA CULTURE DE LA PROVOCATION
alupourvoustouslesnuméros;
ilenaextraitlemeilleurdont . Laurent. La Varende. Malle. Mohrt.
desinéditsd’AntoineBlondin,
Montherlant. Nimier. d’Ormesson. Ory.
BernardFrank,Jean-LucGodard,
Perec. Perret. Polac. Rohmer. Sollers.
JacquesLaurent,RogerNimier,
Truffaut.Vailland.Vedrès.Vialatte.Vian
FrançoisTruffaut,BorisVian…
TEXTES RÉUNIS ET PRÉSENTÉS PAR HENRI BLONDET
ISBN :978-2-84734-481-3
9 782847 344813
Imprimé en Italie– mai 2009 25m
1952.1966TS
LA CULTU REDEL A PROVOCAT I O N
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ARTSDossier : Document : Arts
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HENRI BLONDET
ARTS
La culture de la provocation
1952-1966
TALLANDIERDossier : Document : Arts
Date : 5/5/2009 17h19 Page 6/394
© Éditions Tallandier, 2009
2, rue de Rotrou – 75006 Paris
www.tallandier.comDossier : Document : Arts
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SOMMAIRE
AVANT-PROPOS .................................. 11
CHAPITRE PREMIER.LES PATRONS..................... 15
Jacques Laurent ............................... 15
Roger Nimier ................................. 39
CHAPITRE II. LES FUTURS CINÉASTES .................. 87
Jean-Luc Godard . . ............................ 87
Louis Malle . 100
Éric Rohmer 105
François Truffaut . . ........................... 115
CHAPITRE III. LES DÉBUTANTS ...................... 177
Régis Debray................................. 177
Philippe Labro ............................... 181
Pascal Ory . . 186
CHAPITRE IV. LES TEL QUEL ....................... 189
Jean-René Huguenin ........................... 189
Philippe Sollers 197Dossier : Document : Arts
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8 ARTS
CHAPITREV.LES ACADÉMICIENS, LES FUTURS ACADÉMICIENS 201
Jean Cocteau................................. 201
Jean-Loup Dabadie . ........................... 204
Eugène Ionesco............................... 212
Michel Mohrt ................................ 214
Henry de Montherlant ......................... 217
Jean d’Ormesson.............................. 220
CHAPITRE VI. LES GRANDS ANCIENS.................. 241
Jacques Audiberti . . ........................... 241
Marcel Aymé................................. 251
Jacques Chardonne . . 253
Jean Giono . 256
Marcel Jouhandeau . . 263
Jean de laVarende . . . 268
Jacques Perret ................................ 277
CHAPITRE VII. LES HUSSARDS ET LEURS AMIS ........... 289
Antoine Blondin .............................. 289
Michel Déon ................................. 298
Bernard Frank 300
Matthieu Galey ............................... 314
CHAPITRE VIII. LES GONCOURT..................... 321
Béatrix Beck 321
Jean-Louis Bory .............................. 325
Roger Vailland 337
CHAPITRE IX. HOMME DE RADIO, FEMME DE TÉLÉVISION . . 341
Michel Polac ................................. 341
Nicole Védrès ................................ 351Dossier : Document : Arts
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SOMMAIRE 9
CHAPITRE X. PREMIER ROMAN ...................... 365
Georges Perec................................ 365
CHAPITRE XI. PRINCES DE L’HUMOUR ................ 367
Alexandre Vialatte . ........................... 367
Boris Vian . .................................. 375
BIBLIOGRAPHIE 383
REMERCIEMENTS ................................ 385
TABLE DES MATIÈRES ............................. 387Dossier : Document : Arts
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AVANT-PROPOS
«J’avais rêvé d’un numéro de Arts où un boxeur eût rendu
compte de la dernière pièce de Samuel Beckett, Daniel-Rops,
1des Six Jours, Jouhandeau, du baptême de Caroline Kelly .»
Cette déclaration de Jacques Laurent précise clairement son
projet: loin d’un journal de journalistes, Arts devra raconter
l’actualité culturelle, le cinéma, le théâtre, les livres, la musique,
les faits divers, d’une façon unique. Bien avant les news et les
people,lesjournauxd’aujourd’hui,Artsest,danslesannées1950,
unhebdomadairepascommelesautres.
Unpeuavant,en1945,onassiste,enFrance,àuneexpansion
irrésistible de nouveaux journaux. La parution d’un magazine
ayant comme sous-titre «Beaux-arts, littérature, spectacles»
n’est pas un événement.Son directeur est Georges Wildenstein,
il a dirigé Beaux-Arts de 1924 à 1940. Il est propriétaire de
galeries (Paris, Londres, New York) et lemagazine,unpeu
poussiéreux dès sa naissance, lui sert de publicité, annonce les expos.
Arts s’intéresse à l’avenir des monuments historiques, évoque le
renouveauarchitecturaldel’Élysée.Parfois,unarticlesurprend,
comme «À Médrano, Buster Keaton sur la piste», le rédacteur
annonçant la présence sur les gradins de Chico Marx, Wallace
Berry et… Bourvil! André Parinaud, journaliste, va assumer
touslesrôlesàlarédactiondujournalpendantplusdevingtans,
1. Daniel-Rops, académicien, auteur d’ouvrages d’histoire religieuse, fut
aussi le professeur d’histoire de Roger Nimier. Caroline Kelly, la fille de
Grace, épouse Grimaldi.Dossier : Document : Arts
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ARTS
ilfiniraparlediriger,jusqu’àsonarrêt,unpeuavant1968.Deux
rédacteursenchefoudirecteursvontdonneraujournalsaréputation et faire son succès dans les années 1950: Louis Pauwels
puisJacquesLaurent,dès1954.
Louis Pauwels modernise la revue, développe la rubrique
littéraire avec Jacques Peuchmaurd («Je lis un livre par jour»),
Marcel Arland. Mais la nouveauté et l’éclat arriveront avec
JacquesLaurent.L’auteurdesCorps tranquilles
estaussi,sousle
pseudonymedeCecilSaint-Laurent,lecréateurdeCarolinechérie, qui rencontre un succès considérable d’édition, complété
pardesfilmsquiconsacrentMartineCarol.Avecl’argentgagné,
il crée une revue (La Parisienne), achète Arts et en prend la
direction. La presse «culturelle» du début des années 1950 est
multiple: Opéra (dont Roger Nimier est le rédacteur en chef),
Les Lettres françaises, Les Nouvelles littéraires… L’objectif de
Laurent est clair: faire de cet hebdomadaire «une
feuille
d’humeuretdepartipris».Pasdeligneofficielle:deuxcollaborateurs peuvent avoir une opinion divergente et l’exprimer. Il
hait le ronronnement, la fausse objectivité et a horreur des
publicationsaustèresetétriquées.Pasdecomplaisance:àlaune
du journal que dirige Laurent, paraîtra une critique assassine
d’un de ses romans, «Le cas Valentine, c’est insupportable!»,
signée par Nimier. Avec son ami Jean Aurel, Jacques Laurent
donne la parole à de futurs metteurs en scène (Truffaut,
Rohmer, Godard) qui avant de s’imposer comme les cinéastes
de la Nouvelle Vague vont casser le moule de la critique
traditionnelle. Le directeur a la culture de la polémique et lors de la
rupture Sartre-Camus, il prend parti, contre les deux… Il a
aussi la volonté d’«exclusivités» et ne méprise pas les faits
divers. C’est ainsi qu’il fait appel pour la couverture du procès
Dominici, le plus célèbre de l’après-guerre, à Jean Giono, qui
entre Paris Match et Arts, choisit l’hebdomadaire à grand
for-
mat.Etpendantquatresemainesconfiesesimpressionsdechroniqueurjudiciaire.C’estunsuccès.
Jacques Laurent et Roger Nimier se sont rencontrés à Paris,
chezFrançoisMauriac,avenueThéophile-Gautier,undimanche
de 1949, bien avant l’article de Bernard Frank dans Les Temps
modernes et son invention des «Hussards» (Blondin, Déon,
Laurent,Nimier)dontlacohérencen’existeravraimentquedansDossier : Document : Arts
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AVANT-PROPOS
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l’imaginairedel’auteurdesRats.Pourtant,ilscollaboreronttous
àArtsplusoumoinsdurablementetavecplusoumoinsd’intensité. Frank, polémiste nonchalant, fidèle de France Observateur,
écrira aussi pour l’hebdomadaire, avec sa dérision, son humour
etsaculture.
Jacques Laurent signedeséditoriaux, faitappel àla plumede
créateurs (Cocteau, Jouhandeau, Chardonne, Ionesco) qui
n’écriventpastoujoursdansleurdomainereconnu.Onretrouve
dessignaturesdéjàvuesdans Aspects de la France mais aussi
dans Les Temps modernes et les noms de ceux qui créeront Tel
Quel,etbeaucoupdefutursacadémiciensfrançais.PuisLaurent
passe à autre chose, s’éloigne de la rédaction, revend le journal
(militant de l’Algérie française, il collabore désormais à Esprit
public).
Roger Nimier écrit dans Arts depuis 1953, même si avec
Laurent, ainsique le raconte ChristianMillau, «tout
lesrapprochait, sauf la sympathie». L’auteur du Hussard bleu anime
la réforme de l’hebdomadaire, ce qui fait écrire à Jacques
Chardonne: Arts,«c’est Opéra, qui se réincarne». Quand
Nimier se lasse, en 1961, c’est André Parinaud, rédacteur en
chef,quireprendlamainavecdenouvellesrubriquestenuespar
MatthieuGaleyetJeand’Ormesson.
Nous sommes dans les années 1960, la télévision se
développe, les journaux disparaissent. Arts n’est plus ce qu’il était, il
change de slogan après avoir porté comme sous-titre «Le
journal de l’homme cultivé d’aujourd’hui», il devient
«L’hebdomadairedel’intelligencefrançaise»,etabandonnelegrandformat.
L’Express et France Observateur (qui sera bientôt Le Nouvel
Observateur) s'imposent commedesjournaux plusrichesqui en
offrent plus. Oubliée la période où, à Paris, Arts vendait plus
d’exemplaires que L’Express, il redevient un hebdomadaire
d’informations artistiques dans lequel la polémique s’est
vraimentestompée.
Les articles choisis dans cet ouvrage l’ont été en toute
subjectivité, ils veulent simplement essayer de rendre compte de la
variétéetdel’originalitédescollaborateursdeArts.D’Audiberti
à Vian, ces journalistes pas comme les autres ont rendu compte
avec bonheur, humour et dérision d’une vie culturelle et poli-Dossier : Document : Arts
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tique et convaincu, au fil des ans, dans les meilleurs
moments,
jusqu’à70000lecteurschaquesemaine,endécryptantl’actualité
avecunœilacéréetsanssesoucier(commetropsouventaujourd’hui, de peur que le lecteur ne s’échappe) de la longueur des
articles.Dossier : Document : Arts
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CHAPITRE PREMIER
LES PATRONS
Jacques Laurent et Roger Nimier furent successivement
directeur pour le premier, membre du comité de direction de
«Arts» pour le second.
Jacques Laurent
Journaliste, Jacques Laurent le fut dès les années 1930 avec quelques
articles pourL’Étudiantfrançais. Vendue par des bénévoles au Quartier
latin, la revue comprenait des articles littéraires ou politiques dus à
des
étudiantsetparfoismêmedeslycéens.Envoyantunarticleparlaposte,il
eutensuiteleplaisird’êtrepubliéparCombat,animéparRenéVincent.Il
assistaauxconférencesderédaction,quisetenaientchezLippavecThierry
Maulnier,ClaudeRoyetKléberHaedens.«C’étaitunerevueanticommuniste… et il y avait entre Combat et L’Action française une parenté
d’attitudes face à l’action», raconte-t-il dans Histoire égoïste. À Vichy,
pendant la guerre, il travaille pour Idées et L’Écho des étudiants.En
1945,àParis,sousleparrainagedeFrançoisMauriac,ilcollaboreàlarevue
LaTablerondeetypublienotammentsonpamphletsurPaulBourgetet
Jean-Paul Sartre, «Paul et Jean-Paul». Avec l’argent gagné grâce à
Carolinechérie,ilcréeunerevue,LaParisienne,etachèteArtsen1954
à Georges Wildenstein. Il fait table rase et invente le journal qui lui
convient. Il écrit des éditos («C’est mon opinion et je la partage») mais
aussidansdifférentesrubriques,avecdespseudos.Ilmetenavantsongoût
pourlespastiches,sonintérêtpourlesfaitsdivers.Onnes’ennuie pas.Il
écrit dans le dernier numéro de 1954 : «Un groupe d’écrivains et de
journalistessontentraindemultiplierlenombredelecteurssansyvoirlaDossier : Document : Arts
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16 ARTS
marqued’unedéchéancecertaine.» Dansses vœuxaux
lecteursdel’hebdomadairepour1958,titré«MeilleursvœuxauxAtrides»,ilprécise:«La
familledeslecteursdeArts,ils’agitdesAtrides.Nousneprenonsjamais
une initiative sans que déferlent sur nous des avis enthousiastes ou
exaspérés.»L’ironie estmordante, les collaborateurs prestigieux, maisla
politique étant bannie de cette entreprise, quand Laurent milite pour
l’Algérie française en 1958, il quitte Arts pour L’Esprit public. Puis,
grand reporter, il écrira pour des quotidiens sur la guerre du Vietnam et
retrouvera,quandArtsauradisparu,desrevues,plusmodestes,commeAu
contrairequin’auraqu’unseulnuméro.
POUR RADIGUET CONTRE JEAN-PAUL SARTRE
8 mai 1952
Grassetpublielesœuvres complètesdeRadiguet,cequin’est
pas une mauvaise idée. Elle surprend pourtant. Entre la
désinvolture appliquée, la hâte de vivre et d’écrire presque sans rien
voir et l’expression «œuvres complètes», il y a une évidente
différence de densité. Radiguet, c’est une fugue et nous sommes
habituésàcequ’on ne joue pas à la légère avec desœuvres
complètes, choses de poids qui supposent de graves garanties et
s’accommodentengénérald’uneconsécrationacadémique.
Radiguetn’aeuletempsd’écrirequependantquelquesmois,
au moment où la guerre tournait en paix sur une Europe
occupéeàs’occuper,às’éleverdesmonumentsauxmorts,àréparerà
coups de scandales les régions dévastées et à se faire une raison
des quelques révolutions qui, au-delà du Rhin et du Danube,
créaient un équilibre stable entre les horreurs de la guerre et
cellesdelapaix.
De ce temps violent et frivole, Radiguet n’a laissé filtrer que
la part où son tempérament et son goût trouvaient leur compte.
Il ne s’est pas forcé. Que l’on me permette de traduire
autrement cette formule: il ne s’est pas engagé. Il a attendu le reflux
des Russes blancs dans les salons qu’il fréquentait, et l’a traitéDossier : Document : Arts
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LES PATRONS 17
comme une extravagance, puisque c’en était une pour les salons
que ce revers de fortune qui, au lieu d’atteindre un particulier,
en ruinait des milliers. Romanesquement étranger à la fureur
d’une guerre qu’il n’avait point faite, il n’a voulu connaître que
le héros en permission, l’abandonnant froidement sur le quai de
la gare del’Est.
Au moment où Barrès servait, Radiguet se servait. Munis
d’une plume sergent-major, les écrivains engagés de l’époque
travaillaient dans la grandeur à coups d’anecdotes faussement
pudiques, de litotes crânes, et de poilus qui serrent les dents en
rigolant. La littérature militairement engagée se reconnaît à ce
qu’elle n’est lue que par les civils. C’est déjà beaucoup et
l’écrivain peut espérer que s’étant attaché au char éternel de la gloire
et de l’héroïsme national, il bénéficiera de leur longévité et
durera autant qu’eux. Ets’illit Radiguet, il sourit de son
imprudence.
Les archanges en aéroplane
Or, voilà l’erreur:le roman etl’histoire, en France, nese sont
jamais bien entendus (je ne parle pas de ce genre de romans qui
utilisent les péripéties de l’histoire quand celle-ci est froide
–Dumas,ouWalterScott–maisdesmalinsquiopèrentàchaud
et se prennent pour des vivisecteurs). Il n’est donc pas étonnant
que nous dédaignions les milliers de livres écrits à la gloire de
nos armées ou plus spécialement du soldat paysan, du soldat
prêtre, de l’archange en aéroplane et que de cette période nous
retenionsseulementlefutileRadiguet.
Quel texte classique avons-nous gardé qui vantât les victoires
du siècle de Louis XIV?Les épisodes glorieux n’inspiraient pas
nos tragédiens, mais tout au plus une infime intrigue de cour.
Cherchezl’ouvragequimarquel’annéeoùdesEspagnolsvinrent
campersurlaSomme,c’estLeCid.
Pendant vingt ans, l’histoire de la France sera celle de nos
passions guerrières et révolutionnaires. Nous exécuterons notre
roi et entrerons victorieux dans toutes les capitales de l’Europe.
Littérairement, les contemporains ne nous auront laissé que la
fuite d’un petit gentilhomme besogneux qui regarde des gitanesDossier : Document : Arts
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18 ARTS
sur le bord des routes et va croupir dans un taudis londonien,
Chateaubriand; ou le récit de notre seul désastre que Stendhal
voit avec les yeux d’un petit Italien qui ne rencontre que des
fuyardscyniques.
La Révolution de 1848 n’ad’autre droit à être connue des
amateurs de romans que parce qu’elle infléchit légèrement les
sentiments des personnages de L’Éducation sentimentale.La
guerrede1870nousauralaissélesmalheursd’undégustateurde
petits pâtés chauds (Alphonse Daudet) et d’une gentille
prostituée(Maupassant).
Les romanciers distingués aiment la guerre parce qu’ils ont
l’habitude de tuer leurs héros à la fin et que la guerre peut s’y
employer avec plus d’éclat que la mer, le rail, la route ou la
maladie. Quand on a déclaré celle de 1939, j’ai pensé, à la gare
del’Est,àtouslespersonnagesdebonsécrivainsqueceswagons
étaient en train d’emporter vers le mot fin. Par la suite, elle
s’est
compliquéecommeàplaisir,offrantdesgammesdemortsbeaucoup plus variées que la précédente et laissant derrière elle une
si durable leçon d’orthodoxie que l’on en est encore à ne plus
pouvoir traiter cette période avec d’autres couleurs sur les
visages des personnages que le blanc et le noir. Nous sommes
aussiloindeStendhalquedeRadiguet.
Voici des années que la revue de Jean-Paul Sartre répète tous
les mois le même slogan : «Les Temps modernes se proposent,
sous la pression chaque jour plus sensible de l’Histoire…»
Depuisqueçadure.LesTempsmoderneseussentcentfoiséclaté
si cette pression avait été aussi quotidiennement croissante
que
l’affirmeJean-PaulSartre.Or,c’estplutôtl’inversequis’estproduit.Cetteécolelittérairequiprétendaitréduire lalittératureau
rôle de condiment et se proclamait «profondément engagée
dans notre époque, soucieuse d’exprimer cette époque tout
entière,avecsesproblèmes,sespassions,sesrêves,et,autantque
possible, de l’expliquer» perd chaque jour davantage le contact
avec le lecteur, s’aménage fébrilement dans sa coquille, et ne
conquiert guère que des chaires au Collège de France, comme
touslesmouvementsd’idéesdépassés.
De même que c’est dans Radiguet, et à la rigueur dans
quelquespagesdeMontherlantetdeCocteau,quelatragédiede
1914-1918 trouve son expression romanesque et non dans lesDossier : Document : Arts
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LES PATRONS 19
Malherbe,lesLeGoffic,lesHenryBordeaux,lesDorgelèsetàla
rigueur les Drieu la Rochelle, (qui perd beaucoup, le nez écrasé
sur Charleroi) de même notre époque ne passera pas dans la
littératuresouslaplumed’unSartre.Savolontédetoutexpliquer
«autant que possible», et de tout rendre, implique l’idéal
exhaustifd’unfabricantdegrosets’opposeàcequifaitleroman,
un mélange douteux d’imagination instinctive et de sentiments
sinonéprouvés,dumoinsressentis.Leromanestunpique-nique
où tout est préparé à l’avance mais où tout se déroule à
l’improviste. Le roman engagé est bondé comme un autobus: les
voyageurs s’amusent les uns les autres; parce que c’est «complet»,
c’est vide. Ceux qui veulent rendre leur temps et l’expliquer,
rendent et expliquent seulement les raisons de cette volonté. De
l’œuvre de Sartre on tirera tout au plus une connaissance de
Sartre. Quand une époque déteint sur un roman, c’est sans
préméditation, par imprévu, gracieusement. Il serait présomptueux
de chercher parmi les romanciers d’aujourd’hui ceux que cette
grâced’étatassocieraàl’histoiredeleurtemps.Ceserapeut-être
Vailland dans la mesure où il est trop naturellement
romancier
pourtenircomplètementlagageuredesesintentionsdémonstra-
trices.OnpeutpenserplussûrementencoreàMarcelAymé.
Maiscejeuseraitsansintérêt.Cequiimporte,c’estdes’adresserauromancierquin’apasencorecommencéd’écrire,etdelui
désigner le petit Radiguet. Son héros déclare : «Pour moi,
l’armistice signifiait le retour de Jacques.» Voilà une vue
romanesque du monde. Et le reste est statistique. Et il serait temps
que le roman français échappe à cette statistique où quelques
professeurs s’efforcent de le mettre au net à grand renfort de
fichesetd’étatsnéants.
DE JEUNES ROMANCIERS CONTRE-ATTAQUENT LES AVIATEURS
22 décembre 1954
Le rôle des jurés et des critiques, c’est d’être en retard. En
1913, pas de Goncourt pour Le Grand Meaulnes parce que leDossier : Document : Arts
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20 ARTS
jury en est encore à récompenser les survivants du naturalisme.
Cette année il découvre une survivante de l’existentialisme.
eJurésetcritiquescorrespondentauSénatsouslaIII République.
Mais le public qui n’en sait rien se désespère. Sur leur choix,
il
achètedesromansetilestdéçu.Onentend:«Décidément,iln’ya
plusderomans…»Etlesuccèsvacestemps-ciàdesœuvresd’imagination vécue. Ce n’est pas l’auteur qui a de l’imagination, c’est
l’événementvrai.Hitler,l’inventeurd’unnouveaumodèled’avion,
la pêche à la morue, les icebergs, les panthères noires
pourraient
demanderdesdroitsd’auteurs.
Carlesécrivainsdecettenouvellesortenesontpasdeslittérateursmaisleshérosréelsd’unehistoirequ’ilstranscrivent,etqui
est romanesque. Les romanciers, eux, ont laissé pour compte
l’aventure. Quel critique d’ailleurs, quel jury s’intéresserait à La
Chartreuse paraissant aujourd’hui ou au Rouge? Pensez des
échelles de corde, des filles de geôlier, des poignards, mais c’est
dufeuilleton.
Le prince de Ligne a écrit de lui, jeune : «J’aimais les
événements.» Le lecteur aussi. Il veut qu’on multiplie sa vie. Voilà
pourquoi il se détourne du roman et achète des aventures
vécues.
Il serait trop rapide d’attribuer à la seule influence des Temps
modernesledéclinduromanfrançais.Qu’onlisel’étudedeLéon
Pierre-Quint surProustetlastratégielittéraire. Ony retrouvera
lerefusdeGidedefairepublierDucôtédechezSwann.
Gide reprochait à Proust la mondanité et la frivolité de ses
héros. Il assimilait déjà le roman à une thèse progressiste. Ayant
lu Swann, il se demandait à peu près: qu’est-ce que ça prouve?
Lesjurésetlescritiquescontinuentdeseposercettequestion.
Ils ont couronné Simone de Beauvoir et Véraldi parce qu’ils
pensaient que leurs ouvrages prouvaient quelque chose quant à
lasituationdelapenséedanslemondemoderne.
Ils ont négligé La Régente de Renée Massip ou L’Étrange
Peine de Claude Frère ou Auteuil de Freustié ou À peine
sontils plantés d’Anna Lorme parce que ces romans ne prouvaient
rien. C’étaient de romans.
Car cette année est encourageante. On y a bien débuté sans
que les prix s’en aperçoivent. De jeunes écrivains sont apparus
qui écrivent des romans. Ils ont redécouvert que Proust avait

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