Aspects linguistiques de la "petite annonce"

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La petite annonce appartient à un type de texte qui est important sur le plan social et très présent. Ce volume comporte sept études, dont deux rédigées en anglais, qui se penchent, sur les divers aspects de la langue utilisée, sur l'évolution de ce genre depuis le XIXe siècle. Les langues prises en compte sont le français, l'anglais et le slovène, dans la presse écrite ou sur le web et notamment sur les réseaux sociaux.
Publié le : mardi 15 septembre 2015
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EAN13 : 9782336391243
Nombre de pages : 166
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Textes réunis parAspects linguistiques de la « petite annonce »
David Banks
Il existe des textes qui ont acquis la patine de la valeur dans notre civilisation.
Les textes de Corneille, de Shakespeare, de Goethe sont universellement
acceptés comme appartenant à cette catégorie. Mais il y a aussi des textes
de moindre valeur culturelle, qui parsèment notre quotidien, qui font
partie de nos vies de tous les jours, et qui y prennent, d’ailleurs, une place
importante sur le plan social. Parmi les multiples genres de ce type de Aspects linguistiques
texte, se trouve la petite annonce, genre qui depuis bien plus d’un siècle
occupe les colonnes de la presse écrite, et de nos jours, de plus en plus,
se présente sous forme électronique. Grâce à la petite annonce, on vend des de la « petite annonce »biens, on cherche des partenaires, on propose des services, on annonce des
postes vacants.
Ce volume comporte sept études, dont deux rédigées en anglais, issues
odes Nouvelles Journées de l’ERLA N 13 qui se sont tenues à Brest les
14-15 septembre 2012. Ces études se penchent sur divers aspects de
la langue utilisée dans ce type de textes, qui se répandent dans notre
quotidien, mais, qui le plus souvent, passent presque inaperçus. Certaines
contributions considèrent l’évolution de ce genre dans une optique
historique remontant jusqu’au début de la petite annonce, au milieu du
dixneuvième siècle. Les petites annonces dans la presse écrite, sur Internet, et
même sur les réseaux sociaux y sont également étudiées. En particulier, les
auteurs considèrent les annonces du cœur et celles des postes vacants.
Les langues prises en compte sont le français, l’anglais et le slovène.
À travers ces études, les analyses des traits linguistiques démontrent
à quel point ces textes éphémères et mal considérés, mais omniprésents
néanmoins, sont un refet fascinant de notre société. Ces textes, apparemment
sans valeur, et, à première vue, d’un intérêt purement pratique, se révèlent
précieux dans notre tentative de comprendre le fonctionnement de la
communication humaine.
Ces études seront d’un grand intérêt pour les étudiants et les
chercheurs dans de multiples domaines, mais surtout en linguistique,
en communication, et en sociologie.
David Banks est professeur émérite de linguistique anglaise à l’Université
de Bretagne Occidentale.
ISBN : 978-2-343-06021-7
18,50 e
Textes réunis par
Aspects linguistiques de la « petite annonce »
David Banks






Aspects linguistiques
de la « petite annonce »



Texte réunis par
David Banks



Aspects linguistiques
de la « petite annonce »















































E R L A
Equipe de Recherche en Linguistique Appliquée
Direction Joanna Thornborrow


Equipe d’Accueil EA4249 HCTI
« Héritages & Constructions dans le Texte et l’Image »
Faculté des Lettres et Sciences humaines Victor-Segalen
20, rue Duquesne – CS 93837
29238 Brest Cedex 03









© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06021-7
EAN : 9782343060217
Introduction
Il existe des textes qui ont acquis la patine de la valeur dans notre
civilisation. Les textes de Corneille, de Shakespeare, de Goethe sont universellement
acceptés comme appartenant à cette catégorie. Mais il y a aussi des textes de
moindre valeur culturelle, qui parsèment notre quotidien, qui font partie de
nos vies de tous les jours, et qui y prennent, d’ailleurs, une place importante
sur le plan social. Parmi les multiples genres de ce type de texte se trouve la
petite annonce, genre qui depuis bien plus d’un siècle se répand dans la presse
écrite, et de nos jours, de plus en plus, sous forme électronique, et grâce auquel,
on vend des biens, on cherche des partenaires, on propose des services, on
annonce des postes vacants.
Les études réunies dans ce volume, issues des Nouvelles Journées de
l’ERLA No.13 "Aspects linguistiques de la "petite annonce", tenues à Brest
les 14-15 septembre 2012, se penchent sur divers aspects de la langue utilisée
dans ces textes, qui nous entourent, mais, le plus souvent, passent presque
inaperçus.
La presse locale britannique est le domaine de prédilection de D. Decotterd.
A travers un échantillon de petites annonces parues dans la presse locale du
sud-est de l’Angleterre, on voit reflétés les changements de société, et les
évolutions des goûts et des mœurs.
On note la même réflexion sur la société dans l’étude de S. Starc, mais
cette fois-ci dans un contexte slovène. On comprend aussi comment ce genre
a évolué, se dissociant peu à peu d’autres formes de publicité et ainsi formant
un sous-genre particulier.
Ma propre étude (D. Banks) se penche sur les annonces du cœur dans la
presse locale en Finistère, où les hommes et les femmes cherchent un
partenaire. On apprend que les hommes n’utilisent pas les mêmes stratégies que les
femmes, et ne mettent pas en avant les mêmes critères et arguments. Ainsi on
peut former des profils linguistiques des annonces émises par des annonceurs
et des annonceuses.
L’annonce du cœur est aussi la préoccupation de F. Yaiche et G.
RollandLozachmeur. Ils considèrent non seulement les annonces écrites, mais aussi les
annonces sur Internet. Là encore, on constate combien les changements
d’attitude et de mœurs qui ont secoué notre société. De plus en plus les annonces se 6
rapprochent de la publicité et les relations humaines sont considérées comme
un simple produit commercial, produit que l’on peut garder ou jeter à volonté.
G. Sosin, pour sa part, tourne son attention vers les annonces de postes
vacants, et plus précisément, des postes vacants dans le milieu scientifique
annoncés dans le New Scientist. Sur un laps de temps de plus de 30 ans, les
annonces suivent les évolutions du monde scientifique, avec les changements
du climat économique et des avancées technologiques, notamment dans le
domaine de l’informatique.
Les annonces de postes vacants sont également le sujet d’étude de
B. Lutrand-Pezant, mais dans son cas, il s’agit d’annonces parues en anglais
sur Internet. On voit émerger un modèle de ce type d’annonce.
Finalement, J. Thornborrow considère l’utilisation des réseaux sociaux
comme nouvelle méthode pour créer des annonces. Son étude porte sur l’usage
que font les universités britanniques du réseau social, Twitter, afin de féliciter
les étudiants qui viennent d’obtenir une place dans leur université, et
d’encourager ceux qui n’ont pas trouvé de places ailleurs de postuler pour celles qui
restent disponibles. L’analyse de ces textes démontre l’évolution des relations
entre l’université et ses étudiants.
A travers ces études, les analyses des traits linguistiques démontrent à
quel point ces textes éphémères et mal considérés, mais omniprésents
néanmoins, sont un reflet fascinant de notre société. Ces textes, apparemment
sans valeur, et, à première vue, d’un intérêt purement pratique, se révèlent
précieux pour notre tentative de comprendre le fonctionnement de la
communication humaine.
Un volume comme celui-ci ne se prépare pas sans le concours de
beaucoup de personnes. Elles sont trop nombreuses pour que je les cite toutes ici,
et j’espère qu’elles m’excuseront. Néanmoins, il faut remercier un petit
nombre nommément : Ghislaine Rolland-Lozachmeur, Anca Pascu et Joanna
Thornborrow, coorganisatrices du colloque qui est à l’origine de ce livre,
Françoise Dourfer et Yves Guyomard pour la mise en pages, et Gaïd Girard,
directrice de l’EA4249 HCTI, pour son soutien et son encouragement.La petite annonce dans l’hebdomadaire local britannique.
Mise en contexte : la technique, l’espace et le temps
Daniel DECOTTERD
Université d’Angers
Cet article se propose d’étudier la petite annonce dans Isle of Thanet
Gazette (ITG) qui reflète un microcosme situé à la pointe extrême du sud-est
de l’Angleterre. Le district ne présente aucune caractéristique susceptible
d’attirer l’attention du géographe ou du linguiste. On ne peut le considérer comme
représentatif de la Grande-Bretagne tout entière. Il est cependant moins
atypique qu’il n’y paraît. On pourrait même y retrouver les deux Angleterres
qu’avait déjà identifié Disraéli dans son roman Sybil or the two nations (1845),
l’une prospère et verdoyante, l’autre grise et pauvre. A quelques kilomètres de
quartiers ombragés où résident les cadres qui vont travailler chaque jour à
Londres, des familles juste au-dessus du seuil de pauvreté vivent dans des
environnements moins idylliques. Nous gardons à l’esprit cette dichotomie
sur laquelle nous reviendrons, mais notre travail fait fond sur une familiarité
de quarante ans avec le district en question. Le contact avec l’hebdomadaire
local qui reconstituait chaque semaine le microcosme produisit sur nous un
choc heuristique dont les effets n’ont jamais cessé de se faire sentir au fil des
décennies. Cet article en est un lointain aboutissement. Plus tard, à la lecture
des philosophes de l’école d’Oxford, de MacLuhan, professeur d’anglais de son
état, des psycho-sociologues nord-américains, Goffman, Lakoff et Johnson,
des questions fécondes se posèrent. Quelles sont les caractéristiques propres
de la petite annonce (PA) ? S’intègre-t-elle dans l’ensemble rédactionnel de la
gazette et si oui, comment ? D’où vient-elle, où en est-elle, où va-t-elle ? Cette
prose si ingrate en apparence pouvait-elle être investie par la métaphore et le
symbolisme ?
Société, culture, économie et aspects linguistiques de la petite annonce
Selon Strawson, cité par Catherine Kerbrat-Orecchioni (Catherine
KerbratOrecchioni 1980, 9), nous ne pouvons espérer comprendre le langage si nous 8 Daniel DECOTTERD
ne comprenons pas le discours. Nous ne pouvons pas espérer comprendre le
discours si nous ne cherchons pas à savoir "comment le contexte d’un énoncé
affecte ce que l’on dit".
Chercher à savoir, en ce qui concerne la PA insérée dans la gazette locale,
cela veut dire prendre en compte de nombreux contextes qui s’imbriquent les
uns dans les autres, le local, le régional, le national et finalement le "village
global" dont parle précisément McLuhan (1967). Il faut aussi prendre en
considération les conditions de production de la PA, c’est-à-dire des facteurs
techniques et économiques.
Nous comprendrons mieux les soubassements universels du phénomène
linguistique si nous remontons aux origines de ce dernier. Sous toutes les
latitudes et longitudes¸ par-delà les frontières politiques, culturelles et même
linguistiques, la PA présente un fond de traits communs fortement apparents qui
relèvent bien évidement des contraintes matérielles qui pèsent de tout leur
poids sur son élaboration, que l’on pourrait définir, en reprenant la formule
de M.A.K. Halliday, (2004, 294, 457) comme un texte imprimé, d’offres et de
demandes de biens, services et partenaires. Cette simple constatation soulève
une question qui nous ouvre la voie. Les échanges dont nous parlons ne datent
pas de Gutenberg ; comment ces derniers s’effectuaient-ils auparavant ? Dans
les foires et sur les marchés. Que s’est-il donc passé lorsque la PA a pris le
relai de la communication traditionnelle ?
L’auteur de la Galaxie Gutenberg (McLuhan 1967) fait observer que
l’imprimerie, si elle prolonge spectaculairement et dans des proportions
importantes la portée des sens et membres humains, détruit la symétrie, qui dans la
communication traditionnelle, assure un équilibre et un authentique échange
entre l’émetteur et le récepteur. L’exemple souvent cité à ce propos est celui du
griot africain qui, un peu comme le faisaient en Italie les acteurs de la
commedia del’arte, module ses propos et improvise en fonction des réactions de son
auditoire. Avec le texte imprimé que la machine à vapeur peut transporter fort
loin de la salle de rédaction, tout change. Le journal peut certes atteindre des
milliers de lecteurs mais ces derniers ne disposent, eux, que des moyens
aléatoires et limités de rétroaction. Le déséquilibre se trouve, certes, légèrement
corrigé par quelques rubriques bien établies qui accordent au lecteur un accès
mesuré et aux colonnes de la gazette. Le lecteur a aussi le loisir de s’acheter
un espace rédactionnel, et c’est dans ce cadre que s’inscrit la petite annonce.
Aucune limite quantitative n’est à priori imposée à l’étendue de l’espace
éditorial qu’une personne peut acheter. Dans la pratique, cependant, le coût de
l’insertion fait que, le texte ne dépasse pas quelques lignes ; il reste,
littéralement, une petite annonce (small ad) condamné à une très sévère brièveté, donc
condamné à dire et suggérer avec peu de mots par ailleurs souvent mutilés. On
voit bien, dès lors que la presse est en quelque sorte condamnée à utiliser une La petite annonce dans l’hebdomadaire local britannique 9
langue abrégée et compacte qui amène dans son sillage le cliché, que Anton
Zijderveld (1979, 10-11) définit comme un mode d’expression humaine, en
mots, pensées, émotions, gestes, banalisé par la répétition et qui de ce fait a
beaucoup perdu de son sens originel, mais remplit maintenant une fonction
sociale. Il peut agir sur les comportements et les stimuler. De concert avec la
typographie, il a tenu la modernité sur les fonds baptismaux. Le cliché permet
en outre d’éviter la réflexion sur le sens, nous reviendrons sur ce point.
Petite annonce émergente et rémanences de la communication traditionnelle
Nous nous apprêtons maintenant à guetter ce moment de l’histoire anglaise
où la communication prend le relai de la foire et du marché. Nous le ferons en
exploitant des échantillons prélevés dans trois hebdomadaires locaux qui font
figures d’ancêtres de ITG. Certaines ont été publiées avant le milieu du
dixneuvième siècle au cours duquel la presse prend son essor et la PA commence
à prendre l’allure que nous lui connaissons aujourd’hui.
1-Health, Strength, Energy. Corfe’s neuralgic tincture. Purifies and enriches
the blood. Strengthen the nerves and purifies the nervous system. Promotes
appetite and improves digestion. Animates the spirit and mental functions. Kent
Messenger, Maidstone Telegraph, November 11 1876
2-Read and Remember that NYTHEs NUTRIOUS FOOD is the best for infants
and invalids Young children would grow up stronger if parents used that available
diet. Maidstone Telegraph, November 11 1876
3-For good tea at a reasonable price. Try ROBERTS old tea 9s 6d bleak. It is
sure to please because it is selected to suit the particular water of this locality.
Kent Messenger, Maidstone Telegraph, November 11 1876
Ce sont d’abord de longues énumérations qui retiennent l’attention
lorsque nous parcourons la page dont les citations ci-dessus sont extraites.
Ces annonces offrent à la vente des ensembles hétéroclites d’outils, de denrées
alimentaires étalés en un bric-à-brac sans ordre aucun : on y trouve aussi des
animaux domestiques et du matériel agricole. La faconde et la fluidité du griot
ne sont plus là, et nous chercherions en vain toute invitation explicite à l’achat.
Il semble bien que nous soyons là en présence de ce que Roland Barthes (1972)
appelle le degré zéro de l’écriture. L’absence de tout ornement rhétorique sied
d’ailleurs parfaitement au caractère commun, nous dirions aujourd’hui bas de
gamme, des articles offerts à la vente. Mais, tout bien considéré, n’est-ce pas
un cliché instantané d’un champ de foire ou d’un marché que le texte imprimé
nous fait ici entrevoir ? L’effet de ces images vient quelque peu suppléer la
chaleur qui caractérisait les échanges traditionnels. Le linguiste Morier (1961) 10 Daniel DECOTTERD
cité par le Trésor Informatisé de la langue française souligne que la simple
énumération, distincte de l’amplification, finit par frapper le lecteur. Même si
ce dernier n’achète aucun des articles proposés, l’ampleur du choix qui s’étale
devant lui le flatte et lui donne l’impression euphorique de rentrer dans une
caverne d’Ali Baba du pauvre. La PA prend le relais de la foire et du marché
mais conserve une certaine parenté avec eux.
Manipulation des modes et musique des mots, la stratégie linguistique des
premiers annonceurs
C’est bien encore à l’énumération qu’a recours la citation (1) pour
promouvoir son offre, mais ce dont il s’agit ici ce ne sont plus des objets de
consommation mais des supposées qualités thérapeutiques et stimulantes d’un
certain produit qui se prétend pharmaceutique. Ce discours est en fait beaucoup
moins loin de celui du forain qu’il n’y paraît et évoque les fariboles de
l’arracheur de dents. En (1), comme aussi d’ailleurs en (2) et (3), les énoncés relèvent
plutôt du langage directif analysé par S.I. Hayakawa. Dans ces trois premières
citations, l’annonceur tient des propos qui ne sont pas susceptibles d’être
vérifiés, mais qui visent à contrôler les événements à venir, dans notre intérêt
supposé, mais en fait, très souvent dans celui de l’annonceur. Hayakawa
(1939, 102-104), précise que, pour atteindre ses objectifs, un tel discours doit
être coloré et mobiliser toutes les ressources du langage. S.I. Hayakawa
invoque dans ces cas des variations dramatiques dans le ton, la rime et le
rythme, des ronronnements et des grognements, des mots qui ont de très fortes
connotations affectives.
Le discours des trois premières annonces est bien, effectivement,
coloré. Jugeons-en : une rhétorique pathétiquement confuse réduit à néant la
prétention scientifique. Si on s’attarde quelque peu sur le mot "neuralgic",
Le Oxford Shorter Dictionary renvoie au grec algos, souffrance intense burning
or stabbing pain; typically along the line of a nerve especially in the face.
Comment cet adjectif pourrait-il s’appliquer à un produit pharmaceutique ?
Quant au vocable tincture, le Shorter Oxford Dictionary mentionne une de
ses acceptions archaïques qui relève de l’alchimie ! Quant au suffixe "ic", il
s’entoure d’un halo abusivement scientifique.
En fait, ce sont toutes les ressources sonores de la langue qui entrent
ici en jeu sous la forme d’une poétique bien artisanale il est vrai. Notons
cependant les effets des sifflantes et labiales et certaines ébauches
d’assonances. Nous ne sommes plus très loin du slogan qui va, un siècle plus tard, se
répandre sur les stations de radio commerciales. Cette annonce pourrait aussi
nous faire remonter beaucoup plus loin en arrière, si nous lisons attentivement La petite annonce dans l’hebdomadaire local britannique 11
C. Day Lewis (1947, 15-23) selon qui les danses préhistoriques rythmées et
magiques sont aux origines de la poésie.
Nous retrouvons en 3 le "faire croire", un impératif plus doux que celui
quasi comminatoire utilisé en (2). On peut ici (en 3) parler d’un impératif
d’invitation (Brunot 1922), assorti d’un conditionnel véhiculant une promesse
de santé, pour les enfants. Il n’est d’ailleurs maintenant plus question de
médicament ou d’aliment miracle, mais du thé, la boisson nationale. Les arguments
avancés dans ce dernier cas sont moins irrationnels et plus proche d’une
annonce que nous pourrions, de nos jours, lire dans ITG.
Tout le flou linguistique constaté laisse penser que 1 et 2 s’adressent à
une partie de la population incomplètement éclairée par les lumières
postnewtonienne. Nous remarquons que les deux annonces aux résonances le
plus archaïques ont été publiées dans les années 1870. Les annonces 1 et 2
renvoient à ce que Auguste Comte appelle l’état théologique (entendons
magique) de l’humanité (Kremer-Marietti, 2009). Anton C. Zijderveld rejoint
le philosophe positiviste lorsqu’il fait observer que la fonction (modifier le
comportement des auditeurs ou lecteurs, les faire agir dans le sens que l’on
veut) l’emporte nettement sur le sens dans les sociétés dominé par la magie
où l’important est de faire agir les lecteurs ou auditeurs (Zijderveld 1979, 22).
Il n’est donc pas surprenant de retrouver dans ces textes imprimés des traits
linguistiques qui ne vont pas sans rappeler les propos fluides et colorés du
griot et du forain.
Degré zéro de l’écriture, compétence encyclopédique et implicite
1-Sittingbourne Establishment, Miss Richards, begs to inform her friends and the
public that her SCHOOL will re-open TUESDAY the 14th . There are vacancies
for an apprentice and a half-boarder. Kentish Gazette, January 1, 1828
2-Duddington Kent to be let And entered upon immediately A comfortable and
well built Morn House, (fit for the reception of a genteel family), situate in the
village of Duddington, together with a coach house, stable,garden, partly walled
in, and pasture land….The premises may be viewed by applications at the house,
and further particulars obtained by applying (if by letter)… Kentish Gazette,
January 1, 1828
3-WANTED In a small family where a footman is kept, a YOUNG MAN, as
GROOM, who, will be required to assist in the House, if letter, post paid. Kentish
Gazette, January 1, 1828
4-A gentleman educated for the medical profession, will be happy to assist any
Practitioner in the Country in dispensing Medicines. For further information
address 11 M post paid, Canterbury post-office Kentish Gazette, January 1, 182812 Daniel DECOTTERD
Les quatre annonces citées ci-dessus adoptent une stratégie linguistique
beaucoup plus sophistiquée. Miss Richards, (1) n’a nullement besoin de
recourir aux escamotages signalés plus haut pour susciter les effets de sens
qu’elle souhaite mettre en œuvre ; elle s’accommode très bien du degré zéro
de l’écriture. La simple communication d’une information apparemment brute
semble lui suffire. Le procédé qu’introduit ainsi ce journal du dix-neuvième
siècle a un bel avenir devant lui. Jusqu’au milieu des années 80s, semaine
après semaine, on pouvait y lire dans ITG : Samuels the jeweller 59 Queen
Street. Ramsgate. Pour la décrypter et découvrir le fonctionnement de la
rhétorique qui opère dans de tels énoncés, il nous faut avoir recours aux travaux
de Catherine Kerbrat-Orecchioni et aux concepts qu’elle a élaborés. Il y a
d’abord, la notion, certes difficile à cerner, mais heuristiquement féconde, de
connotation (Kerbrat-Orecchioni 1977, 19-20) qui s’applique à "des valeurs
sémantiques, floues, timides….suggérées plus que véritablement assertées".
Elle nous propose ensuite le contexte de situation sur lequel insiste par
ailleurs Hillier (2004, 5-36). On ne saurait détecter et interpréter la connotation
dans les énoncés d’ITG ou tout autre hebdomadaire local sans posséder la
compétence encyclopédique du lecteur (Catherine Kerbrat-Orecchioni, 1986,
162) "vaste réservoir d’information extra-énonciatives portant sur le contexte,
ensemble des savoirs et des croyances, système de représentation et évaluation".
Le vaste réservoir en question se trouve partagé ou non par les interactants (ici
les annonceurs et leurs lecteurs), "dont les compétences encyclopédiques
s’intersectionnent plus ou moins fortement selon le type de discours" (Catherine
Kerbrat-Orecchioni, 1986, 163). Enfin, et toujours dans la même perspective,
nous avons à notre disposition le concept d’implicite de Kerbrat-Orecchioni
(1986).
Miss Richards au dix-neuvième siècle, tout comme Samuels le bijoutier,
dans les années 80s, ont tout le loisir de rester laconiques. Ils sont connus
des acheteurs potentiels. Tout ornement supplémentaire, ce que l’on appelle
aujourd’hui en anglais "spin" serait contre-productif, toute redondance et
insistance pourrait, en la circonstance, devenir offensante. De tels annonceurs
n’ont plus à faire la preuve de la qualité de leur offre qui est implicite dans
les énoncés factuels de la petite annonce. Nous remarquons la position
thématique de l’établissement de Sittingbourne dans l’énoncé. Ce dernier est connu
et apprécié des candidats potentiels ; en outre, Miss Richards dispose d’amis
qui peuvent lui servir de relai dans l’opinion publique. Observons malgré tout
que tout effet d’exhortation n’est pourtant pas exclu du message qui parvient
à imprimer une certaine urgence au message. On peut aussi gloser : les places
offertes le sont pour l’instant, hâtez-vous.
La compétence encyclopédique du lecteur reflète une hiérarchie sociale,
des croyances et des valeurs. Ce sont là encore des notions qui résistent à La petite annonce dans l’hebdomadaire local britannique 13
l’analyse quantitative mais qui éclairent indiscutablement le contenu implicite
de la petite annonce. Outre-manche comme ailleurs, les personnes pensent,
communiquent et se comportent en fonction d’un code implicite qui peut
désorienter l’étranger. Ce code non-dit s’appréhende dans les mémoires et récits
de voyageurs. Crouzet (1982) dans Stendhal et l’italianité. Essai de mythologie
romantique nous offre à ce propos une synthèse de ce que Stendhal écrit sur
les comportements respectifs des italiens, des français et des anglais. Stendhal
oppose le sens de la hiérarchie sociale, les préjugés des rangs, la docilité
envers l’opinion publique de l’anglais qui souhaite se placer en bonne position
dans l’estime d’autrui à la désinvolture de l’italien (Crouzet, 1982, 152-163).
Ses observations et réflexions s’avèrent fort pertinentes à notre propos et
confèrent encore plus d’efficacité au concept d’implicite.
Dans un tel contexte, la façade que l’on présente à autrui revêt une
importance capitale. C’est maintenant vers Erving Goffman (1959) que nous nous
tournons. L’auteur nous explique que "dans la vraie vie", dans nos rapports
avec autrui, nous avons à définir notre situation, bien nous mettre au clair sur
ce que nous attendons des autres. Nous agissons en fonction de cette
représentation que nous nous faisons d’eux. C’est alors que nous plongeons dans
notre compétence encyclopédique, dans un fond de non-dit partagé avec les
personnes auxquelles nous nous adressons afin de manipuler les impressions
que nous générons, idéaliser l’image que nous voulons leur communiquer de
nous-mêmes et obtenir les réponses et réactions que nous souhaitons
(Goffman, 1959, 228-232).
Ainsi, en (1) Miss Richards, par delà les formules de politesse convenues :
begs to inform, active-t-elle la compétence encyclopédique du lecteur et fait
fond implicitement sur la réputation de son établissement. En (2), (3) et (4),
les annonceurs exploitent, chacun à leur manière le désir de se placer en bonne
position dans l’estime d’autrui. En (2) la propriété de Luddington conviendra
à une famille soucieuse de garder son rang, tout comme (3) offre à un
serviteur potentiel de rehausser le sien, en entrant au service d’une famille qui lui
offre le confort et un entourage distingué. Quant à l’annonceur (4) il joue sur
la polysémie du mot "gentlemen" qui va jusqu’à dénoter l’appartenance à la
noblesse, mais dans beaucoup de cas connote simplement, et plus vaguement,
sans référence explicite à une classe sociale donnée, une bonne éducation et
un comportement honnête.
Les mutations de Gutenberg
Au fil des ans les micro-textes qui viennent d’être considérés se sont
graduellement modifiés jusqu’à revêtir l’aspect de la petite annonce telle que
nous la connaissons aujourd’hui et sur laquelle nous allons nous pencher. 14 Daniel DECOTTERD
Auparavant, nous nous attarderons un peu sur le début des années 80s. La
période n’est pas choisie au hasard car elle constitue une charnière. Après la
seconde guerre mondiale, les britanniques se sont avérés être de gros lecteurs
de journaux. La manne publicitaire, longtemps abondante permettait la vente
au numéro à un prix très bas. Dès la fin des années cinquante, et au cours des
décennies suivantes, la montée en puissance de la télévision a absorbé une
bonne part des ressources publicitaires et la situation s’est très vite et très
rapidement détériorée. Les années 70s ont connu un spectaculaire renchérissement
du prix du papier et les conséquences de la crise pétrolière qui sévit à la fin
des années 70s mit en difficulté de nombreux journaux autrefois bien établis
dont The Times qui dut fermer le journal pendant de longs mois, et finalement
le propriétaire de l’époque dut se résoudre, en 1981, à vendre la publication
prestigieuse à la compagnie dirigée par Rupert Murdoch. Ce dernier était bien
décidé à s’attaquer à ce qu’il croyait être la racine du mal : la résistance des
syndicats à l’installation de nouvelles technologies qui en compressant le
personnel réduirait le coût de la production et, partant, sauver le prestigieux
journal. Le déménagement en 1986 du Times de Fleet Street à Waping marqua
la prise en main définitive de la situation par Rupert Murdoch qui imposa
des réformes. Les conséquences sur la langue du Times allaient s’étendre de
proche en proche à l’ensemble de la presse britannique. Les phrases devinrent
plus courtes, les articles s’abrégèrent et abandonnèrent la prose châtiée qui
était celle des journaux de qualité avant la crise. Le changement de style
devint un véritable phénomène de société. La capacité d’attention de
beaucoup de lecteurs diminuant, les textes devinrent plus courts, les prédicateurs
eux-mêmes écourtèrent leurs sermons ! Le journal local est cependant
toujours quelque peu décalé par rapport aux innovations, qui sont introduites
dans les grandes métropoles et qui sont plus lentes à s’y installer. La page
suivante du supplément immobilier de du 8 octobre 1982, dans laquelle, les
petites annonces conservent l’allure de micro articles peut donc être considérée
comme une rémanence d’une période déjà révolue à cette date ; les
échantillons qui suivent peuvent donc être considérés comme des rémanences de l’ère
précédant les nouvelles technologies.
La petite annonce investie par la nostalgie
1-Enjoy the pleasures of village life. Just behind the church you are within easy
stroll of all the shops in this picturesque Kentish village. Sitting room, kit, 3 beds,
bath, CH. Gardens. Garage Price : £28,000
2-Atmosphere abounds in this handsome cottage full of character. Clustered
near the centre of this comprehensive village between Sandwich and CanterburyLa petite annonce dans l’hebdomadaire local britannique 15
3-A most attractive and picturesque detached cottage. Probably dating from
the 16th century. Constructed of brick which has been painted white under a
Nortfolk Reed thatched roof, which was completely re-thatched and wired about
five years ago.....the property has considerable Olde World character with well
preserved exposed beams to walls and ceilings, inglenoook fireplace and in all
makes a most attractive home £58,000.
4-A really good livable and workable family house with plenty of room to bring
up the children and room for them to spread. Built before the war it has been
modernized £49,958
5-Clean and economic gas heating has just been installed in this middle age
Ayiesha village
6-You know it makes sense to live right in the city within a stone’s throw of all
the shops…
7-Love the spaciousness of it. But the charming cottage atmosphere makes this a
modern home with a difference.
8-You’ Il love a soak in the luxurv Sun-King bathroom. Sitting-room. kitchen
diner cloakroom, bath. Garden.
9-You will need a scraper and a paint brush to make the most of this opportunity
to turn that Sturry home into one to be proud of with your own blend of character
10-It is bright clean ready to walk into. Spacious room and roominess between
town and country
11-.....make you a comfortable home, the envy of your friends. £66,500 A good
home for a family easily maintained
Cette page dont les annonces immobilières ci-dessus sont extraites cible
des lecteurs dont le statut socio-économique est situé par les prix affichés des
propriétés mises à la vente. Pour reprendre la comparaison de Disraeli, ils
s’adressent bien évidemment à l’Angleterre verdoyante. Un peu à la manière
du forain, l’annonceur tente d’envoûter le lecteur par des mots sémantiquement
légers qui relèvent plus du sortilège que du principe de réalité : "attractive,
beautiful, lovely, superb, fine, charming, good, ideal, nice, excellent, pleasant,
happy". Nous tombons dans la définition du cliché, et dans ces cas, la fonction
(phatique en l’occurrence) supplante largement la charge sémantique, bien
légère en l’occurrence. Le boniment de l’annonceur n’empêche cependant pas
des clichés sémantiquement plus prégnants d’opérer. La présence tutélaire de
l’église (1) renvoie à une longue tradition et à des croyances certes, maintenant
évanescentes, mais qui servent encore quelque peu de référence et donnent

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