Associations laïques et confessionnelles

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Que deviennent les associations laïques ou confessionnelles lorsqu'elles tendent à promouvoir des valeurs de plus en plus convergentes, telles que la solidarité, la tolérance, l'égalité et la liberté individuelle? Ces convergences impliquent-elles un affaiblissement de leur identité spécifique ou s'appuient-elles au contraire sur leur valorisation? Le pluralisme religieux et culturel de la société française constitue pour ces associations un cadre obligé à partir duquel se recomposent les identités individuelles et collectives.
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Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782336265827
Nombre de pages : 185
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Associations laïques et confessionnelles
Identités et valeurs

Collection Débats Jeunesses dirigée par Bernard Roudet Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire
La collection « Débats Jeunesses » a été créée en appui à AGORA Débats/Jeunesse, revue de l’INJEP, éditée par L’Harmattan. Le comité de rédaction de la revue constitue le comité éditorial de la collection. Le secrétariat de rédaction est assuré par Apolline de Lassus.
Jean-Pierre AUGUSTIN, Jean-Claude GILLET, L’animation professionnelle. Histoire, acteurs, enjeux. Valérie BECQUET, Chantal de LINARES (dir.), Quand les jeunes s’engagent. Entre expérimentations et constructions identitaires. Manuel BOUCHER, Alain VULBEAU (dir.), Émergences culturelles et jeunesse populaire. Turbulences ou médiations ? Olivier DOUARD (dir.), Dire son métier. Les écrits des animateurs. Olivier DOUARD, Gisèle FICHE (dir.), Les jeunes et leur rapport au droit. Olivier GALLAND, Bernard ROUDET (dir.), Les valeurs des jeunes. Tendances en France depuis 20 ans. Geneviève JACQUINOT (dir.), Groupe de recherche sur la relation enfants médias, Les jeunes et les médias. Perspectives de la recherche dans le monde. Yannick LEMEL, Bernard ROUDET (coordonné par), Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisations différentielles. Éric MARLIÈRE, Jeunes en cité. Diversité des trajectoires ou destin commun ? Pierre MAYOL, Les enfants de la liberté. Études sur l’autonomie sociale et culturelle des jeunes en France. Geneviève POUJOL (dir.), Éducation populaire : le tournant des années soixante-dix. François PURSEIGLE, Les sillons de l’engagement. Jeunes agriculteurs et action collective. Patrick RAYOU, La Cité des lycéens. Bernard ROUDET (dir.), Des jeunes et des associations. Maxime TRAVERT, L’envers du stade. Le football, la cité et l’école. Alain VULBEAU, Les inscriptions de la jeunesse.

© L’Harmattan, 2006 ISBN : 2-296-00266-8

Sous la direction de

Martine Cohen

Associations laïques et confessionnelles
Identités et valeurs

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE L’Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac. des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10214 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

LISTE DES AUTEURS

Martine Barthélemy, Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), Paris. Dounia Bouzar, Centre national de formation et d’études de la Protection judiciaire de la jeunesse, ministère de la Justice (CNFE-PJJ), Vaucresson. Martine Cohen, Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL), CNRSEPHE, Paris. Jacques Ion, CNRS, Centre de recherche et d’études sociologiques appliquées de la Loire (CRESAL), université Jean Monnet, Saint-Étienne et université de Lyon II. Anne-Sophie Lamine, université Marc Bloch, Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe, Strasbourg. Gilles Lazuech, université de Nantes et Centre nantais de sociologie (CENS). Jean-Paul Martin, université de Lille III et Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL), CNRS-EPHE, Paris, Pascale Pichon, Centre de recherche et d’études sociologiques appliquées de la Loire (CRESAL), université Jean Monnet, Saint-Étienne. Bertrand Ravon, université de Lyon II et Centre de recherche et d’études sociologiques appliquées de la Loire (CRESAL), SaintÉtienne. Florence Rochefort, Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL), CNRS-EPHE, Paris. Blandine Veith, Laboratoire Dynamiques sociales et recomposition des espaces (LADYSS), CNRS, Nanterre.

TABLE DES MATIÈRES

Liste des auteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6 Introduction Associations laïques et confessionnelles : convergences de valeurs et recompositions identitaires, par Martine Cohen . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

PREMIÈRE PARTIE L’IDENTITÉ LAÏQUE EN DÉBAT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
CHAPITRE I La Ligue de l’enseignement : les avatars du modèle associatif laïque, par Jean-Paul Martin . . . . . . . . . . . . . . CHAPITRE II Féminisme, laïcité et engagements religieux, par Florence Rochefort . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . CHAPITRE III Associations de filiation catholique et laïque : les représentations de la laïcité, par Martine Barthélemy . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . CHAPITRE IV Souci de la relation d’aide et accompagnement social : le Samu social et les Camions du cœur, par Pascale Pichon et Bertrand Ravon . . . . . . . . . . . . . . 21

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ASSOCIATIONS LAÏQUES ET CONFESSIONNELLES. IDENTITÉS ET VALEURS

SECONDE PARTIE AU DÉFI DU PLURALISME : IDENTITÉS « MODESTES » OU INTÉGRALES… . . . . . . . . 97
CHAPITRE V Des identités en pratique : le cas des cadres dirigeants du Relais Emmaüs, par Gilles Lazuech . . . . . . . . . . . . . . 99 CHAPITRE VI Juifs laïques : une identité modeste, entre traces et recompositions, par Martine Cohen . . . 117 CHAPITRE VII Confrontations de valeurs et pluralisme culturel dans des associations féminines, par Blandine Veith . . 129 CHAPITRE VIII Valeurs et normes dans les associations interreligeuses, par Anne-Sophie Lamine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 CHAPITRE IX Associations musulmanes : engagement religieux et construction identitaire, par Dounia Bouzar . . . . . . 161 Conclusion Valeurs, identités et associations, par Jacques Ion . . . . . . . 177

INTRODUCTION

Associations laïques et confessionnelles : convergences de valeurs et recompositions identitaires
Martine COHEN

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ES associations, pourtant diverses dans leurs affiliations confessionnelles ou laïques, promeuvent des valeurs de plus en plus convergentes, telles que la solidarité, la tolérance et le pluralisme, l’égalité et la liberté individuelle. Le sens commun inciterait à penser que cette convergence de valeurs résulte de l’affaiblissement des identités héritées, tant d’ailleurs pour les appartenances confessionnelles que pour les appartenances laïques. Est-ce toujours le cas ? N’observe-t-on pas aujourd’hui des affirmations identitaires, notamment dans le champ religieux, qui accompagnent ou même soutiennent une forte adhésion à ces valeurs communes ? Les études proposées ici, qui se situent toutes sur un terrain français, s’inscrivent au croisement de trois perspectives d’analyse. La première concerne les évolutions contemporaines du religieux mais aussi, et par voie de conséquence, celles de la laïcité. La seconde porte sur les transformations des formes de l’engagement associatif – du modèle associatif français plus

ASSOCIATIONS LAÏQUES ET CONFESSIONNELLES. IDENTITÉS ET VALEURS

spécifiquement. Ces transformations pointent vers une troisième perspective d’analyse, celle d’un approfondissement de l’individualisme moderne qui pose d’une manière nouvelle la question de « l’identité », où la valorisation de l’intersubjectivité et de l’authenticité suscite des demandes de « reconnaissance » des singularités individuelles et, tout à la fois, de certaines appartenances héritées. Le pluralisme constitue ainsi l’horizon commun, simplement accepté ou « pratiqué », mais aussi un défi nouveau pour ceux qui souhaitent s’engager personnellement en assumant une identité héritée.

Les évolutions contemporaines du religieux et de la laïcité Le conflit structurant de la France moderne, qui opposait au XIXe siècle un catholicisme socialement majoritaire à la République en construction, ce conflit (« guerre des deux France ») est aujourd’hui terminé. Protestants et juifs ont pris une part importante dans l’instauration de la laïcité institutionnelle, qui fut le fruit de compromis. Celle-ci a induit progressivement des évolutions en profondeur du catholicisme, jusqu’aux transformations majeures de l’après-guerre : adhésion à la République et à la laïcité (1946), concile Vatican II (acceptation de la liberté religieuse, de la « vérité » contenue dans d’autres religions…). Depuis les années 1960-1970 en outre, des évolutions sociales importantes révèlent une autre étape d’émancipation, de la société et des individus, vis-à-vis de valeurs issues des héritages religieux monothéistes, avec l’approfondissement de la « laïcisation » des mœurs. Ces évolutions globales ne sont pas sans effets en retour sur les univers religieux, qui connaissent un processus de sécularisation interne, c’est-à-dire d’adaptation de leurs valeurs à celles les plus largement partagées par tous. Les groupes religieux tiennent ainsi à valoriser leurs convergences avec la société globale – en affirmant par exemple l’origine biblique des droits de l’homme. Mais ces univers religieux sont travaillés également, depuis les années 1970, par des renouveaux qui transforment les équilibres internes et leur rapport à la société globale. La visibilité sociale recherchée de manière nouvelle par certains courants catholiques ou juifs tend à faire de l’engagement 10

INTRODUCTION

religieux une « identité », une appartenance d’autant plus spécifique qu’elle s’inscrit dans une société perçue comme déchristianisée – où le catholicisme constituerait en quelque sorte une minorité – et qui devrait s’ouvrir à l’expression de toutes ses minorités. Le développement d’un judaïsme culturel, qui a permis la création de nouvelles associations « juives laïques » à la fin des années 1980, souligne de manière particulière la possibilité de transformation du religieux en une identité culturelle spécifique, autre voie de sécularisation interne qui répond ici à une logique de différenciation au sein de la société globale. À cela s’ajoute le développement de l’islam, socialement plus visible depuis les années 1980, dans ses dimensions tant religieuse que culturelle, et qui cristallise aussi les questions nouvelles posées par ces renouveaux religieux et identitaires. Ces évolutions religieuses et les transformations globales de la société française dans lesquelles elles s’inscrivent, de la libéralisation des mœurs à la valorisation du pluralisme, ont conduit, depuis la fin des années 1980, à une relance du débat sur la définition de la laïcité. D’un côté, les groupements se revendiquant comme « laïques » se voient obligés de redéfinir leur identité ou leur position dans une société ayant globalement intégré leurs valeurs – ils ne se trouveraient donc plus aujourd’hui dans une position de « combat » – mais d’un autre côté les revendications identitaires (pas uniquement religieuses d’ailleurs) et leur affichage public mettent en question l’un des principes fondamentaux de la laïcité à la française : la séparation stricte entre public et privé, et le maintien des identités « particulières » – toutes celles qui ne relèvent pas du lien national – dans la sphère privée. Entre un « héritage laïque » revendiqué par tous et la radicalité des oppositions sur ses applications concrètes aujourd’hui – le cadre scolaire cristallisant de manière forte la plupart de ces débats – l’identité laïque serait donc en crise, ou plus simplement en cours de redéfinition. Les «identités héritées» que l’on souhaite étudier sont donc tout autant des identités confessionnelles (judaïsme, islam, catholicisme, protestantisme) que laïques. Réfléchir à leur «devenir» implique une perspective historique remontant jusqu’au XIXe siècle – ce que nous offrent les études de Jean-Paul Martin et de Florence Rochefort – avant d’en venir aux diverses recompositions identitaires qui accompagnent les convergences actuelles. 11

ASSOCIATIONS LAÏQUES ET CONFESSIONNELLES. IDENTITÉS ET VALEURS

Les transformations du modèle associatif français et la recomposition de l’identité laïque L’idée associative a été façonnée en France par son développement concomitant avec l’État républicain, sur un mode concurrentiel («contre» la centralisation étatique durant une grande partie du XIXe siècle.) ou complémentaire (l’État devenant organisateur de cette complémentarité après la Seconde Guerre mondiale); elle a été façonnée également par la laïcisation de secteurs entiers de l’organisation sociale, en particulier ceux de l’assistance sociale et de l’enseignement1. Même si, de fait, les associations ont fonctionné «au communautaire» (sociabilité concrète fondée sur les appartenances identitaires ou primaires telles que la famille, l’entreprise, le quartier, engagements illimités) tout en valorisant la dimension contractuelle (engagements volontaires), l’insertion dans des «constellations» idéopolitiques et dans un «nous» national, celui plus abstrait de la citoyenneté républicaine, a reproduit, au niveau de l’association, les distinctions classiques entre public et privé, intérêt général et intérêts particuliers, et assuré la supériorité en valeur du premier terme sur le second. Parallèlement, la laïcité française s’est historiquement construite sur l’idée d’un espace public devant rester «neutre» et «commun à tous», promouvant un intérêt général «transcendant» les intérêts particuliers. Il n’est guère étonnant alors que les transformations contemporaines de ce modèle associatif français (Jacques Ion) aient des répercussions sur « l’identité laïque ». La pluralisation culturelle et religieuse croissante de la société française, et l’approfondissement de l’individualisme, dans le sens notamment d’une valorisation de la subjectivité comme fondement légitime des choix personnels, se traduisent par une « publicisation » de soi et une personnalisation des engagements, devenus plus fluides ou même éphémères. Mettant en cause la hiérarchie même des termes – la prévalence historique du « nous » national sur le « nous » local, de l’anonymat sur l’investissement personnel, du public sur le privé – ces transformations en profondeur des formes de l’engagement associatif affectent tout particulièrement les associations laïques.
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Pour un historique général, voir notamment M. BARTHÉLEMY (2000) et J. ION (1997).

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INTRODUCTION

La Ligue de l’enseignement, dont l’histoire et les évolutions actuelles sont étudiées par Jean-Paul Martin, présenterait ainsi tout à la fois le paradigme du «modèle associatif laïque» tel qu’il s’est constitué dans la deuxième moitié du XIXe siècle et l’une des voies possibles de recomposition de l’identité laïque aujourd’hui: suivant une conception plus procédurale de la démocratie, la laïcité aurait désormais pour tâche, non plus de défendre un intérêt général postulé a priori, mais de réguler la délibération publique sur les valeurs communes sans se sentir menacée par les particularismes. Cette évolution de la Ligue de l’enseignement, ou tout au moins d’une partie de ses militants, semble en phase avec l’évolution générale de la société française, non sans susciter des réticences ou des résistances fortes dans d’autres secteurs du militantisme laïque. Peut-être en raison même de la relation consubstantielle qui s’est historiquement nouée entre laïcité, régime républicain et État-nation moderne. L’ébranlement actuel de ce système complexe fondateur de l’identité nationale, s’observerait alors, selon l’étude de Martine Bathélemy et Françoise Subileau, dans le hiatus entre la conception traditionnelle de la laïcité républicaine et les pratiques de la laïcité dans une société aujourd’hui confrontée à la présence de l’islam. Ainsi, face à l’islam, l’antiracisme et la défense de la laïcité seraient en partie vécus de manière disjointe. Les diverses dimensions de l’identité laïque contemporaine seraient à l’origine de la pluralité des manières d’«être» et de «se dire» laïque. L’ébranlement de l’univers idéologique laïque aurait également des répercussions sur certaines identités professionnelles, en particulier celles de l’aide sociale, issues d’une sécularisation des formes religieuses de la charité et de la philanthropie. Pour ces professions, la dévalorisation de leurs principes fondateurs (raison éducative, offre d’un progrès objectif à accomplir), qui accompagne la personnalisation et la subjectivation de la relation à la personne aidée, peut être vécue comme une crise de l’identité collective professionnelle. Les travailleurs sociaux laïques (qu’ils s’engagent explicitement comme « laïques » ou qu’ils soient simplement sans appartenance religieuse) semblent ainsi plus démunis face à l’affaiblissement de l’asymétrie de leur relation aux personnes aidées que ceux qui associent à leur profession (ou à leur bénévolat) un engagement religieux. Les premiers auraient du mal à accepter les limites de leur action et son recadrage sur la seule relation d’aide, nous disent en substance 13

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Pascale Pichon et Bertrand Ravon. Les seconds, en se référant également à une identité religieuse, auraient la possibilité de recourir à des textes fondateurs pour « ré-enchanter » leur engagement, par des références et des symboles dont le sens serait toujours ouvert et à renouveler – un sens qui serait « de surcroît » par rapport aux compétences mobilisées, nous dit Yves Lochard (2004). Quant aux cadres de l’entreprise Le Relais étudiée par Gilles Lazuech, ils continueraient à vivre la relation d’aide comme asymétrique dans la mesure où les références catholiques, même implicites, restent toujours la source assurée, non mise en doute, de leur engagement social. Ils prolongent en cela le militantisme social du mouvement de l’Action catholique naissant, même si l’objectif d’évangélisation (« refaire chrétiens nos frères ») a été délaissé.

Les associations religieuses ou laïques et l’acceptation du pluralisme : entre identités « modestes » et identités « intégrales » L’ébranlement de certaines valeurs historiquement associées à la laïcité (raison, vérité objective, croyance au progrès), qui constitue l’un des motifs des renouveaux religieux et identitaires des années 1970-1980 en France, a mis en cause également le principe d’une nécessaire émancipation des individus par rapport à toute appartenance héritée, religieuse en particulier. Surprenant et déstabilisant le paysage laïque-républicain, les réinvestissements identitaires sont cependant plus complexes et diversifiés que ne veulent le voir les tenants d’une République « indivisible ». Loin de vouloir « fragmenter » celle-ci, la plupart de ces mouvements posent plutôt l’exigence d’un approfondissement de la démocratie à l’heure du pluralisme moral et culturel. Ce pluralisme constitue à la fois le contexte global dans le cadre duquel évoluent les associations, et le défi auquel elles sont confrontées et par rapport auquel elles doivent se positionner. Celles étudiées ici, qui s’inscrivent toutes dans une perspective de convergence sur des valeurs modernes fondamentales telles que l’égalité, la liberté individuelle et la solidarité, s’accordent également sur le pluralisme, non sans entraîner une transformation de leur identité. Mais selon des modalités différentes. 14

INTRODUCTION

Si l’acceptation du pluralisme implique, pour les membres des associations religieuses (ou d’inspiration religieuse), de ne pas chercher à convertir les autres à leur propre foi, à leur vérité, elle peut se traduire, pour eux-mêmes, par des rapports variables à leur propre identité. Pour rendre compte de ces variations, on pourrait poser l’existence de deux types opposés, marqués chacun par une logique prévalente spécifique, en sachant que les identités vécues concrètement peuvent se situer dans la proximité d’un pôle ou de l’autre, mais sans impliquer l’absence totale de l’autre logique. Pluralisme valorisé et pratiqué ou simplement accepté Le pluralisme peut être pour les uns pratiqué et valorisé, dans un rapport délibérément recherché de dialogue et de confrontation avec les autres ; il peut être pour d’autres simplement accepté comme un fait avec lequel il faut composer, offrant le cadre qui autorise leur propre existence, ou « instrumentalisé » pour mieux affirmer leur identité et avancer des revendications spécifiques. Ainsi peut-on distinguer, parmi les associations étudiées ici, celles dont l’objet même est de travailler au dialogue interreligieux (Anne-Sophie Lamine), et celles qui, pour souligner ou développer la qualité de « bon » citoyen de leurs membres, assurent que la citoyenneté passe par une identité musulmane forte et « intégrale » (les « islamisants », selon Dounia Bouzar, mais non les « socialisants »). Les femmes engagées dans des associations d’action sociale et culturelle, laïques de fait (Blandine Veith), se situeraient entre ces deux pôles : leur confrontation au sein d’une association multiculturelle n’est pas un objectif en soi, mais elles acceptent que leur identité culturelle propre, affirmée face aux autres, soit « travaillée » par cette rencontre. Ainsi en est-il également pour les femmes protestantes (Florence Rochefort). Identité construite/substantielle La pratique délibérée du pluralisme implique une conception d’emblée plus dynamique ou même «problématique» de sa propre identité: comme si celle-ci ne pouvait exister que face à l’autre, ou comme si la présence de «l’autre» en soi était partie intégrante de sa propre identité, et servait à la (re)construire en permanence. Les associations interreligieuses correspondent exactement à cette problématique. Au regard de cette conception 15

ASSOCIATIONS LAÏQUES ET CONFESSIONNELLES. IDENTITÉS ET VALEURS

constructiviste, une partie des associations de jeunes musulmans (les «islamisants» selon Dounia Bouzar) promeuvent une conception plus substantielle de leur identité: celle-ci est constituée de contenus spécifiques et qui vont de soi, fondés sur un donné initial fondamental, même si celui-ci doit être sans cesse réinterprété. Entre ces deux pôles, mais plus proches du premier cependant, les Juifs laïques centrent leur travail associatif sur la recherche ou l’affirmation de «contenus» juifs spécifiques, mais valorisent d’une manière ou d’une autre la rencontre avec d’«autres» cultures, selon des rapports d’«intimité» avec la culture juive (la germanité d’un Franz Kafka par exemple) ou d’extériorité (rencontres entre cultures yiddish et cévenole par exemple). Le «miroir» de l’autre y est ainsi essentiel, que les «contenus» recherchés/affirmés soient plutôt évidents (miroir extérieur à soi) ou plutôt problématisés (miroir en soi) (Martine Cohen). Dans les deux cas, l’identité héritée est assumée, et même revendiquée. Mais lorsqu’elle est conçue comme non évidente, toujours à construire, lorsque le pluralisme pratiqué souligne les limites qu’on lui impose volontairement, l’identité se décline selon une modalité « modeste » et ne s’affirme que mezza voce face à d’autres identités dont la présence est recherchée, valorisée. À l’inverse, l’identité « intégrale » tend à « prendre toute la place », même si cette place peut être occupée, en même temps mais à un niveau second, par d’autres références identitaires : c’est parce qu’on est pleinement musulman que l’on peut être pleinement citoyen français, affirment une partie des jeunes musulmans observés par Dounia Bouzar ; la deuxième référence (citoyenneté française) sert à légitimer la revendication d’une identité posée comme plus fondamentale et dont les contenus sont donnés pour primordiaux et substantiels (on est d’abord musulman)2.
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On pourrait comparer cet intégralisme musulman à celui qui prévalait dans les rangs des mouvements d’Action catholique spécialisés, à leur naissance au début du XXe siècle ; il s’en distingue cependant par un trait au moins : l’identité intégrale contemporaine se donne à voir dans la sphère publique et s’affiche explicitement comme source d’un engagement, là où l’Action catholique avait choisi « l’enfouissement » dans les « milieux » sociaux spécifiques, afin de pouvoir y déployer sa mission d’évangélisation des « frères chrétiens ». Les cadres de l’entreprise Le Relais, pour la plupart issus du militantisme de l’Action catholique, se conforment encore aujourd’hui à cet impératif de discrétion. À cet égard aussi, ils représentent une modalité ancienne de l’engagement social d’inspiration religieuse.

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INTRODUCTION

D’une certaine manière, on pourrait parler aussi à propos des militants laïques d’une identité « modeste » ou « intégrale ». Les militants de la Ligue de l’enseignement pour qui la laïcité est une « tâche » (Jean-Paul Martin) – la construction de valeurs communes sur la base d’une délibération entre des particuliers dont on ne doit plus nier l’identité et les valeurs spécifiques – confortent en quelque sorte leur identité laïque dans le dialogue et la confrontation avec des croyants. Face à ces laïques « modestes », ceux qui gardent une conception plus substantielle et « surplombante » de la vérité laïque souhaitent en faire la référence ultime à l’aune de laquelle juger les autres références. Mais dans les deux cas nous dit Jean-Paul Martin, que l’universel soit à construire ou qu’il soit posé comme une catégorie a priori, les militants refusent d’assimiler la laïcité à des valeurs particulières, à une famille de pensée parmi d’autres : l’espace laïque reste un englobant, le lieu même qui permet l’existence d’une pluralité de références. Ces études concernent toutes un terrain associatif français. Or l’on connaît la spécificité de la laïcité historique en France, notamment pour ce qui concerne la place des identités religieuses dans la sphère publique ou leur rapport d’« inclusion hiérarchique » dans l’identité nationale. Il serait alors intéressant de comparer ces évolutions des identités religieuses et laïques françaises avec celles d’autres pays européens.

Références bibliographiques BARTHÉLEMY M., Associations : un nouvel âge de la participation, Presses de Sciences Po, Paris, 2000. BAUBÉROT J., Vers un nouveau pacte laïque ?, Seuil, Paris, 1990. BAUBÉROT J., Histoire de la laïcité, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », Paris, 2000. BAUDOUIN J., PORTIER P. (éd.), La laïcité, une valeur d’aujourd’hui ? Contestations et renégociations du modèle français, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2001. COSTA-LASCOUX J., Les trois âges de la laïcité, Hachette, coll. « Questions de politique », Paris, 1996. EHRENBERG A., L’individu incertain, Calmann-Lévy, Paris, 1995. 17

ASSOCIATIONS LAÏQUES ET CONFESSIONNELLES. IDENTITÉS ET VALEURS

GAUCHET M., La religion dans la démocratie. Parcours de la laïcité, Gallimard, coll. « Le débat », Paris, 1998. GENARD J.-L., «Reconnaissance et citoyenneté. Vers une psychologisation de l’intervention étatique», in LAROUCHE J.-M. (dir.), Reconnaissance et citoyenneté. Au carrefour de l’éthique et du politique, Presses de l’Université du Québec, pp. 7-26, Sainte-Foy, 2003. ION J., La fin des militants ?, Éditions de l’Atelier, Paris, 1997. ION J., PERONI M. (dir.), Engagement public et exposition de la personne, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 1997. ION J. (dir.), L’engagement au pluriel, CRESAL-Université de Saint-Étienne, Saint-Étienne, 2001. LOCHARD Y., « L’accompagnement entre technique et valeur », in FERRAND-BECHMANN D. (dir.), Des bénévoles et associations. Autre réalité, autre sociologie, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », Paris, 2004. NICOLET C., L’idée républicaine en France (1789-1924), Gallimard, Paris, 1982 (2e éd. 1994).

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