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Athéisme voilé/dévoilé aux temps modernes

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On pense encore souvent que l’athéisme était impossible et impensable avant la Révolution française. Cette idée est l’une de celles qui a été battue en brèche par les deux colloques qui sont à l’origine de ce volume. Les textes ici rassemblés montrent en effet qu’on trouve, sous diverses formes, des conceptions du monde athées durant toute la modernité. Mais les auteurs ne se sont pas contentés de montrer l’une ou l’autre revendication d’athéisme, ils ont analysés ce que signifiait alors l’athéisme et la manière dont il peut se donner à voir à une époque où la liberté d’expression n’est pas de mise et où la croyance est généralement considérée comme le garant de toute moralité.

Textes réunis sous la direction d’Anne Staquet

Contributions de
Miguel Benítez, François Berriot, Gilbert Boss, Jean-Pierre Cavaillé, Jean-Pierre Cléro, Pierre F. Daled, Serge Deruette, Daniel Droixhe, Pierre Gillis, Hichem Ghorbel, Gaëlle Jeanmart, Alain Mothu, Didier Ottaviani, Gianni Paganini, Paolo Quintili, Anne Staquet, Monique Weis


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Couverture


ATHÉISME DÉVOILÉ AUX TEMPS MODERNES



Athéisme dévoilé aux temps modernes

Actes de colloque

Bruxelles, Palais des Académies,1eret 2 juin 2012

Mons, Université de Mons,26 et 27 octobre 2012



Textes réunis sous la direction d’Anne Staquet



Contributions de

Miguel Benítez, François Berriot, Gilbert Boss, Jean-Pierre Cavaillé,
Jean-Pierre Cléro, Pierre F. Daled, Serge Deruette, Daniel Droixhe, Pierre Gillis, Hichem Ghorbel, Gaëlle Jeanmart, Alain Mothu, Didier Ottaviani, Gianni Paganini, Paolo Quintili, Anne Staquet, Monique Weis


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Académie royale de Belgique

rue Ducale, 1 - 1000 Bruxelles, Belgique

www.academieroyale.be


Informations concernant la version numérique

ISBN : 978-2-8031-0353-9

© 2013, Académie royale de Belgique


Collection Actes de colloque

Mémoire de la Classe des Lettres

Collection in-8°,IVesérie,tomeIV

N° 2090


Diffusion

Académie royale de Belgique

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Crédits

Conception et réalisation : Grégory Van Aelbrouck, Laurent Hansen, Académie royale de Belgique



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Avant-propos

Anne Staquet

On a longtemps prétendu que l’athéisme était impossible et impensable avant la Révolution française. Cette idée est encore assez répandue, même si de plus en plus de chercheurs la remettent en cause. Tel était l’un des enjeux des deux colloques qui se sont tenus en juin et en octobre 2012 à l’Académie royale de Belgique et à l’Université de Mons : montrer qu’on trouve, sous diverses formes, des revendications athées durant toute la modernité et analyser comment elles se donnent à voir.

Au cours de ces deux colloques, nous avons donc étudié le contenu et la forme que peut prendre l’athéisme sous l’Ancien Régime, c’est-à-dire à une époque où non seulement la liberté d’expression n’allait pas de soi, mais également où la question de l’athéisme se présentait d’une manière très différente d’aujourd’hui. En effet, le nom d’athée faisait rarement référence à une option doctrinale. Ce n’est pas pour rien si les membres des diverses confessions qualifiaient les autres d’« athées » quand les cœurs s’échauffaient et que les langues se laissaient aller. Il ne s’agissait en fait pas tant de désigner ainsi ceux qui auraient considéré qu’aucun Dieu n’existe ou de viser ceux qui auraient estimé vaine et dépourvue de sens la question de l’existence de Dieu. Le terme servait souvent bien plutôt à insulter ceux qui n’avaient pas une conception acceptée ou acceptable de la divinité ou des pratiques admises, la religion étant alors non pas une affaire privée, mais une question publique et de société.

Plus encore, à l’époque l’accusation d’athéisme avait une charge morale extrêmement forte. Alors qu’aujourd’hui le terme d’athée signifie une prise de position à l’égard de l’existence d’un Dieu, il en allait tout autrement dans les siècles passés. Il signifiait alors avant tout « pervers », car même les doctes imaginaient difficilement que l’homme puisse bien se comporter hors de toute référence à un Dieu ou, plus exactement, à une loi morale imposée par la croyance en Dieu. Cela explique pourquoi il était si rare alors de se déclarer athée. Non seulement les circonstances extérieures pouvaient valoir de gros problèmes à celui qui se serait déclaré athée, mais il aurait aussi fallu qu’à ses propres yeux comme à ceux d’autrui il assume la connotation de perversion. Aussi, la plupart du temps, à l’époque moderne les auteurs ont développé certaines stratégies pour penser et publier des propos explicitement ou indirectement athées. L’une d’elles était le recours à l’équivoque et aux diverses méthodes de dissimulation. Le voilement avait autant pour but de cacher que de révéler, exactement comme dans cette statue d’Antonio Corradini,La Pudeur, qui révèle peut-être d’autant mieux les formes du modèle qu’un plissé transparent les recouvre. Mais il y avait bien d’autres manières de prôner l’athéisme, que ce soit dans la clandestinité, à travers la pseudonymie, la publication posthume, etc. Ainsi, l’ouvrage présenté ici comprendra deux parties : l’une sur l’athéisme voilé, l’autre sur l’athéisme dévoilé. Mais, comme le montre l’œuvre si impudique de Corradini, la distinction entre le voilement et le dévoilement est moins radicale qu’il n’y paraît à première vue.

Dans le contexte religieux, l’action de voiler consiste avant tout à couvrir d’un tissu ce qu’il est honteux de laisser voir. On imagine ces statues habillées après coup ou ces peintures partiellement retouchées, afin de préserver la pudeur de la nudité trop explicite. Dans le contexte social, le voile fait plutôt référence à des cérémonies d’inauguration. L’œuvre est alors entièrement couverte pour préserver non plus la pudeur, mais l’effet de surprise. L’attention tout entière est ainsi portée vers le moment du dévoilement et le voilement ne vaut pas en soi et n’a d’autre but que de permettre le dévoilement. L’œuvre n’est aucunement modifiée par le voile, lequel est de nature accidentelle et provisoire. Il en va tout autrement dans le cas de la statue de Corradini, dont on ne pourrait ôter le voile sans la dégrader fondamentalement.

Dans quel sens faut-il comprendre les notions de voilement et de dévoilement appliquées à l’athéisme à l’époque moderne ? Faut-il imaginer qu’il a été codé par des auteurs ne pouvant exprimer leurs conceptions ouvertement et qu’il s’agit, par conséquent, de découvrir le code pour faire apparaître leurs pensées dans toute leur lumière ? Faut-il plutôt considérer que la divulgation risque de détruire foncièrement l’œuvre, conçue originairement pour révéler les idées à travers le filtre des mots et des dissimulations, filtre qui donne à voir autant qu’il ne soustrait au regard, de sorte que le travail des interprètes en devient quasiment impossible ?

Il existe peut-être encore un autre sens du voilement et du dévoilement, qui conviendrait mieux à l’athéisme. En effet, on peut aussi dire qu’une roue ou qu’une porte est voilée ou dévoilée. Dans ce cas, l’objet a été bien plus fondamentalement transformé par le voile que dans le cas de l’habillage pour raison de pudibonderie ou que la couverture placée en vue de l’inauguration, mais il reste possible de ramener l’objet à sa situation première sans pour autant le détruire irrémédiablement. On peut en effet redresser une porte ou une roue et leur rendre leur destination initiale, mais elles garderont cependant la marque de la torsion initiale par une certaine fragilité, de sorte qu’on s’attend à ce qu’elles puissent casser plus facilement qu’un même objet qui n’a jamais été tordu. Ce dernier sens s’applique uniquement aux objets durs et mécaniques. Ainsi, on ne dit pas qu’un livre est voilé, mais plié – un objet souple sera simplement tordu ou plié – et une poutre en bois ou en métal pourra être déformée ou pliée, mais non pas être qualifiée de voilée.

L’athéisme moderne se comprend-il mieux par l’assimilation à ces pièces de mécanisme qu’à ces statues ? En un certain sens. En effet, à l’époque moderne, même l’athéisme dévoilé n’est jamais de l’athéisme pur qui s’affirmerait purement et simplement comme tel. En effet, non seulement le contexte ne le permet pas, mais les connotations morales péjoratives sont toujours présentes, de sorte qu’il reste toujours fondamentalement marqué par le contexte.

Cependant, sur un point au moins, le concept de dévoilement même en ce dernier sens ne me semble pas adapté à la situation de l’athéisme moderne. En effet, une roue ou une porte qui a été voilée a d’abord été construite et imaginée en dehors de toute torsion. Par contre, cela ne peut être le cas pour l’athéisme sous l’Ancien Régime et, souvent, même encore aujourd’hui. En effet, lorsque l’éducation est au départ religieuse, l’athéisme est non seulement une acquisition volontaire, mais il constitue aussi une sorte de rébellion contre l’éducation et le milieu. Aux temps modernes, chacun se voit inculquer la croyance en Dieu et en la religion. Cela signifie que l’athéisme pur ou naturel est impossible et qu’il exige à tout le moins un mouvement de transformation, de torsion contraire, pour redresser son esprit et pouvoir penser et vivre sans référence à Dieu. Autrement dit, que les penseurs modernes choisissent de recourir à la dissimulation ou de se servir d’autres stratagèmes pour exprimer leur athéisme, l’athéisme est toujours comme ces mécanismes qui ont été au départ tordus et qu’il s’agit de redresser. Du point de vue des athées, c’est la croyance en Dieu qui constitue une torsion similaire à une porte voilée. Par contre, étant donné la force d’esprit qu’il leur a fallu pour aller à l’encontre de leur éducation et des idées du temps, on ne peut imputer à leur pensée la fragilité qu’on prête aux pièces redressées.

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Antonio Corradini,La pudeur voilée, 1751. Marbre. Cappella Sansevero,

Altare Maggiore, Naples.

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Première partie


Athéisme voilé

« Athée » au début de l’époque moderne : une accusation inacceptable

Jean-Pierre Cavaillé

La présente réflexion se donne pour but de réexaminer un paradoxe souvent relevé par les historiens des idées du début de l’époque moderne : il existe une multitude de textes, surtout à partir des années 1550, qui dénoncent la présence d’athées dans les sociétés européennes et pourtant personne ne se déclareexplicitementathée, pas même sous le sceau du plus strict anonymat, pas même dans les écrits les plus privés, les moins destinés à la publication. Ce paradoxe est généralement résolu de deux manières différentes et antagonistes. Pour les uns, cette absence de revendication de l’athéisme en première personne s’explique facilement par le fait que celui-ci était considéré comme l’un des crimes les plus graves, puni du bûcher. Pour les autres qui, depuis les travaux de Lucien Febvre, sont les plus nombreux, personne ne pouvait se dire athée, parce que tout simplement personne ne l’était. « Athée » était une pure injure, lourde, mais d’un sens très flou, que se renvoyaient à la face les ennemis les plus divers, stigmatisant essentiellement une dépravation morale. Les athées seraient d’abord ceux qui agissent comme si Dieu n’existait pas. Quant à l’athéisme spéculatif, il est une constructionin abstractode théologiens et de controversistes auquel, de fait, personne n’adhérait à l’époque. Charles Kors, dans un ouvrage souvent cité, parle ainsi de « atheists without atheism », c’est-à-dire de gens traités d’athées, mais qui ne soutenaient aucunement un athéisme doctrinal, et de « atheism without atheists », d’un athéisme théorique, mais sans athées, c’est-à-dire sans personne pour l’assumer et le défendre1.

Les historiens qui affirment l’existence effective d’athées, c’est-à-dire de gens soutenant bel et bien l’athéisme, parmi lesquels je me range résolument, ne manquent pas d’arguments, car il ne manque pas de textes où l’athéisme, y compris sous sa définition la plus usuelle aujourd’hui, comme absence de toute croyance en Dieu ou négation ferme de son existence, est présent de manière positive, même s’il n’est jamais revendiqué comme tel.

Du reste, quant à ce dernier point, il est évidemment nécessaire de distinguer le nom et la chose, et une fois cette distinction opérée, il est assez facile de soutenir que l’athéisme, y compris selon sa définition aujourd’hui consacrée, est inhérent aux cultures dans lesquelles est affirmée l’existence d’un principe divin et la nécessité de croire en lui. La Bible elle-même en porte suffisamment le témoignage (« L’insensé a dit en son cœur, il n’est point de Dieu » Psaume 14, 1, etc.). On peut d’ailleurs étendre l’observation à l’ensemble des cultures humaines : il n’en est point qui ne connaisse le doute et la mise en cause des entités transcendantes ou immanentes constitutives de ce que nous appelons religion, dès lors que l’affirmation de l’existence et de l’action de ces entités est toujours, au moins pour une part, contre-intuitive. De ce point de vue, l’incrédulité est un fait anthropologique, au même titre que la croyance et en étroite relation avec celle-ci ; toute croyance dans le domaine magico-religieux supposant la possibilité et même l’exercice d’une mise en doute des objets de croyance. Ainsi, pour revenir du général au particulier, l’athéisme entendu comme négation de Dieu (au singulier) n’est autre que l’ombre portée du (mono)théisme. En régime théiste (entendu par là la croyance, confessionnelle ou non, en un Dieu unique, omnipotent, créateur, bon, providentiel, etc.), l’athéisme est partout, car la manière dont la croyance, ainsi spécifiée à grands traits, est pensée sur le mode soit du devoir être, de l’injonction (il faut croire), soit de l’affirmation (credo), suppose l’expérience du défaut, du manque, de l’insuffisance ou absence de croyance et donc de l’incrédulité.

Mais il faut bien apercevoir que la question de la croyance, spécifiée comme « foi » dans le christianisme, certes incontournable, est aussi un piège, non seulement parce que la notion en jeu manque singulièrement de rigueur et de précision2, mais aussi parce que le fait même de la considérer comme centrale à l’analyse des phénomènes religieux est un produit de la conception chrétienne de la religion, foncièrement « fidéiste » (non au sens historique que revêt ce terme, mais au seul sens du primat de la foi)3.

Il se pourrait en effet que dans la vie religieuse des chrétiens, pour la grande masse des fidèles, l’expérience de la croyance, entendue comme adhésion intense, affirmative, fervente à un corps de doctrine (lecredoentendu au sens dramatique de la foi), soit bien moins centrale qu’il ne semble, et que soient déterminantes, par contre, comme dans toutes les autres religions, les pratiques cultuelles, rituelles, cérémonielles essentiellement communautaires et l’allégeance, l’obéissance aux institutions du sacré. Lorsqu’est requise avant toute chose une conformité dans les pratiques, la croyance, comme intense adhésion psychologique en la vérité des dogmes, et donc l’incroyance qui les met en doute, sont des choses tout à fait secondes, voire secondaires, presque superfétatoires. L’important étant d’accomplir les gestes et les paroles prescrits, la conformité globale du comportement, plus ou moins contraignante selon le rôle social que l’on occupe et l’acceptation au moins formelle de l’autorité de l’Église. C’est bien ce qui semble se passer dans l’immense majorité des pratiques religieuses, y compris en régime chrétien.

Mais la spécificité du christianisme, du moins sous la forme qu’il a prise au cours de l’époque médiévale, est peut-être d’avoir placé la nécessité de la croyance entendue comme « foi » en un corps de doctrine arrêté (orthodoxe), au centre de son dispositif4. C’est dans ce cadre-là que le doute et la mise en cause des objets de la foi, d’une part l’erreur, la déviance et, d’autre part, l’incrédulité, la mécréance (attachée à l’erreur, car l’hérétique est toujours mécréant à l’égard des vérités qu’il nie), perçus en premier lieu comme dépravation intérieure, corruption de l’esprit, deviennent les fautes les plus graves que l’on puisse concevoir, menaçant à sa base l’ensemble de l’édifice social et de l’ordre politico-religieux. La mécréance, l’impiété, l’incrédulité sont alors appréhendées comme de gravissimes perversions de l’âme engendrant les pires crimes, et constituant un crime en lui-même, au même titre et selon les mêmes modalités que les autres formes de déviance caractérisées par rapport aux dogmes, c’est-à-dire au même titre que l’hérésie, qui est toujours impiété et contient forcément une part d’incrédulité. Longtemps, d’ailleurs, l’athéisme restera étroitement associé à l’hérésie ; les hérétiques seront pourchassés pour leurs « athéismes » et la « secte des athées » traitée comme une hérésie spécifique, plus pernicieuse que toutes les autres.

Certes les tribunaux religieux et civils ont pour vocation première de poursuivre les actes extérieurs (les crimes purement intérieurs étant, au moins en théorie, réservés au fort interne, c’est-à-dire, chez les catholiques, au sacrement de la confession) : les sacrilèges, les blasphèmes délibérés5, les discours rebelles ou prosélytes, les comportements et les discours impies ou immoraux… Tous ces crimes sont envisagés comme provenant d’une perversion foncière de la volonté, dans l’adhésion à de fausses croyances (c’est l’hérésie) ou/et dans le rejet, la négation des vraies croyances (c’est l’athéisme). Si l’athéisme n’a pas de statut juridique vraiment déterminé, à la différence de l’hérésie ou de la sorcellerie, il apparaît fréquemment dans les actes de procès, un peu partout en Europe, pour spécifier l’hérésie (éventuellement la sorcellerie) et aggraver le cas des justiciables, accusés par ce terme d’avoir renié, dénié ou blasphémé des points essentiels du dogme. L’invocation de l’athéisme vient alors toujours corroborer l’affirmation selon laquelle l’accusé mérite la mort.

Un élément extrêmement important pour notre réflexion est l’observation, d’ailleurs souvent faite, selon laquelle l’accusation d’athéisme, à cette époque où la religion n’est pas – du moins dans l’opinion la plus répandue – séparée de la morale, ni de la politique, ne se réduit presque jamais à la seule dénonciation de l’incrédulité et de l’impiété. De ces vices terribles sont immédiatement envisagées les conséquences jugées inévitables dans le domaine pratique ; l’athée, du fait même de son incrédulité, bafoue les lois morales et se moque des autorités. Il est un « monstre » pour la société des hommes, une « peste » à la fois pour la religion et pour l’État. L’athée est un ennemi intestin absolu et il serait insensé de ne pas tout mettre en œuvre pour l’éradiquer, le supprimer comme un poison mortel, une bête nuisible entre toutes. C’est sur fond de cette conception en quelque sorte holiste de l’athéisme que sont ensuite établies par les théologiens des distinctions parfois très sophistiquées entre athéisme direct et indirect, pratique et spéculatif, etc.6

« Athée », « athéiste » sont ainsi des mots venus du grec7, réinvestis à l’époque moderne en latin et dans les langues vernaculaires, pour stigmatiser ceux dont les paroles et les actes montrent qu’ils renient Dieu (entendu le vrai Dieu de la vraie religion) ; la question de savoir s’il est possible d’y parvenir (c’est-à-dire si un homme peut véritablement détruire en lui toute connaissance de Dieu, s’il peut devenir un « athée parfait ») étant, quant à elle, âprement débattue8. C’est en tout cas la perversité, la dépravation intérieure, la corruption radicale de l’esprit qui est stigmatisée comme « athéisme » à travers tout ce qui peut en être considéré comme l’expression ou la conséquence, dans la parole, les écrits et les actes, c’est-à-dire en fait une multitude de choses. La mauvaise foi aidant, en effet, il est toujours possible, à la source des comportements, des discours ou des écrits que l’on veut censurer, d’en dénoncer l’athéisme foncier. L’accusation est évidemment bien commode, même si (et parce que) elle est le plus souvent impossible à vérifier.

« Athée » est, en effet, à partir de la moitié duXVIesiècle, un terme injurieux, infamant, accusatoire, dénonciateur, mobilisé dans une multitude de conflits de tous ordres entre individus et entre groupes (en particulier entre protestants et catholiques9). Son usage est très violent, au sens où il veut toujours dire que celui dont on dénonce l’athéisme n’a pas sa place dans la société des hommes et mérite la mort. La fréquence de son usage suffit à montrer, s’il le fallait, la douceur et l’aménité des mœurs dans l’Europe du début de la modernité. Mais, comme l’a montré Busson, la multitude de ses usages abusifs ne signifie pas que le mot n’a aucun sens déterminé, car les définitions théoriques ne manquent pas, souvent extrêmement rigoureuses, qui convergent essentiellement vers l’acte de reniement de la divinité10ou la négation de ses qualités (la bonté, la providence, etc.)11.

Cet usage infamant et accusatoire largement répandu du mot, chargé des menaces les plus graves, n’est évidemment pas pour rien dans les réponses que l’on peut apporter à la question qui nous occupe : pourquoi personne, du moins dans les sources qui nous sont parvenues, jusqu’à une date très avancée12, ne se définit soi-même explicitement comme athée ?

Il est clair que l’invocation de la peur de la répression, de la crainte de la mort, de la contrainte à une constante et radicale dissimulation, est cependant tout à fait insuffisante. La comparaison avec l’accusation de luthéranisme, là où elle pouvait coûter la vie, est sans appel ; la répression, aussi violente fut-elle, ne put empêcher les professions de foi luthériennes, publiques ou secrètes, de se multiplier. Il est vrai que les incrédules ne formaient pas un parti et n’étaient nullement engagés dans la défense d’une cause commune. De plus, l’idée de martyre leur était étrangère, et c’est par goût du paradoxe que l’on a dit que Vanini était mort en « martyre de l’athéisme ».

C’est pourquoi, il nous faut concentrer plutôt notre analyse sur la dimension exclusivement infamante des termes « athée », « athéiste », « athéisme », c’est-à-dire sur le fait que, dans leurs usages, ces mots ne peuvent recevoir de sens qui les rendrait acceptables. D’une façon ou d’une autre, pour ceux qui en sont chargés, il s’agit de noms inassumables, inappropriables. S’il en est ainsi, c’est pour une grande part, parce que « athée », comme on l’a déjà indiqué, en même temps qu’il désigne l’acte de reniement de Dieu, évoque l’abjection morale et ce que l’on appellerait aujourd’hui inhumanité. La figure de « l’athée », conçue comme une sorte d’ennemi public numéro un, était absolument indéfendable et inacceptable. C’est pourquoi le terme apparaît si souvent associé à d’autres qui servent aussi à exprimer à la fois l’incrédulité et l’immoralité radicale, comme celui d’impie, de blasphémateur, et plus encore celui de libertin, moins fort dans sa portée, mais qui avait exactement pour fonction d’associer et confondre les idées de licence morale et d’irrespect, voire de dérision des choses de la religion, ou bien de déviance grave caractérisée par l’exercice d’une liberté indue envers les dogmes et les pratiques religieuses reçues13.

C’est pourquoi la purification de l’athéisme doctrinal de l’accusation de dépravation morale et de péril social est une condition nécessaire dans la construction d’une figure acceptable de l’athée. C’est à quoi s’emploie Bayle, à la fin duXVIIesiècle, en élaborant la figure (en son temps) paradoxale et provocante de l’athée vertueux, dans le sillage de textes qui se nourrissaient de la comparaison que Plutarque avait établie dans un texte bien connu auXVIesiècle, entre le superstitieux et l’athée, et où ce dernier apparaissait comme bien moins dangereux pour la société que le premier14.

Mais, je voudrais insister sur le fait que pour décrire ce processus, l’invocation d’une évolution des mentalités, ou plutôt delamentalité du siècle, n’explique rien et surtout qu’elle est parfaitement trompeuse. Celle-ci est en effet généralement invoquée pour affirmer que le processus en question rend « pensable » ce qui ne l’était pas, en l’occurrence l’athéisme lui-même au sens où nous l’entendons aujourd’hui, comme négation de l’existence de Dieu. Mais, nous l’avons vu, ce sens est explicitement donné dans des définitions largement diffusées et elle était donc pensée ; invoquer comme le fait Kors, entre autres, une pensée de l’impensable est tout simplement une contradiction dans les termes.

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