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Atipa revisité ou les itinéraires de Parépou

De
328 pages
Langages s'entend au-delà de la langue et du seul contexte humain pour recouvrir le champ plus large de la communication intra- et interspécifique, en intra- et interindividuelle qui caractérise le monde vivant. La vie peut alors, en quelque sorte, se définir par cette extraordinaire capacité d'échange d'informations nécessaire à toute forme de régulation. Jacques Cosnier introduit cette réflexion entre langage et communication. Max De Ceccaty nous ouvre les portes de la cellule sur une vision prophétique, celle d'un monde d'interactions. Boris Cyrulnik traque les prémices animales du langage verbal, et Anne-Marie Houdebine nous peint la diversité langagière d'une humanité qui trouve encore le moyen d'inventer de nouveaux idiomes : l'informatique, nous dit Maurice Gross. Avec les Origines et Sociétés, Langages complète une suite de rencontres d'exception entre des scientifiques de haut niveau et un large public pluridisciplinaire sur les grands thèmes qui se posent à la réflexion en écologie humaine. Textes originaux, richesse des anecdotes et pertinence des points de vue soulevés par la discussion font l'intérêt de telles réunions. Au-delà des disciplines, cet abord systémique permet à la pensée de dépasser le savoir en décloisonnant la connaissance.
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Atipa

revisité ou

les itinéraires

de

PARÉPOU

DU M~ME AUTEUR:

- Chez le même
Atipa,

éditeur:
bilingue critique, 240 p.,

roman guyanais de PARÉPOU, édition T.E.D. 4-5, 1987.

o Mayouri, de Élie STEPHENSON,édition bilingue critique, 176 p., 1988. - Autre éditeur:
Analyse structurale du créole guyanais, 144 p., Klincksieck, 1972.

DANS LA M~ME COLLECTION:

No.1, No.2, No.3

1978 : 1979 : 1981 :

Sur Gouverneurs de la rosée, de Jacques (édition GÉREC) Sur Pluie et vent sur Télumée-Miracle, SCHWARZ-BART (éditions Caribéennes)

ROUMAIN de Simone

Présence du Noir dans le roman v~nézuélien, Maurice BELROSE (éditions Caribéennes) Atipa, roman guyanais, d'Alfred PARÉPOU, édition bilingue, sous la direction de Marguerite FAUQUENOY, (éditions PUC / L'Harmattan) Pour Saint-John Perse, recueil d'analyses, coordonné par Pierre PINALIE (éditions PUC f L'Harmattan)

Nos. 4-5, 1987 :

No.6,

1988 :

Toute correspondance est à adresser à : Textes, Etudes et Documents G.E.R.E.C., V.E.R. des Lettres et Sciences Humaines, Campus universitaire de Schoelcher, B.P. 7207-97275 Schoelcher Cedex

GEREC
Texitesp Éttudes eit Documents 1989: 7=8

ATWA les itinéraires

revisité
OU

de PAREPOU

1/1

sous la direction de Marguerite FAUQUENOY

publié avec le concours de l'Université des Antilles et de la Guyane et de
l'Université Simon

Fraser (Canada)

Presses Universitaires Fort-de-France MARTINIQUE

Créoles

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 - Paris

Maquette de couverture

Conception: Mahasti MOFAZALI Réalisation artistique: Cathie et Ken JACKSON

Éditions l'Harmattan, 1989 Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays. ISBN: 2.7384.0501.0

SOMMAIRE

Préface

(M. FAUQUENOY, Université

Simon Fraser,

Canada)

7 17

Introduction Première

(M. FAUQUENOY, Université Cadre socio-historique

Simon Fraser,Canada) et anthropologique départementales d'un de

Partie:

Vincent HUYGHES-BELROSE Guyane) L'anticléricalisme d'Atipa guyanais

(Archives les

la

ambiguïtés

radicalisme 53 77 guyanaise de 83 .105

Serge PATIENT (Lycée de Kourou, Guyane Française) La querelle laïque dans Atipa Bernard CHERUBINI (Université d'Aix-Marseille III) Un regard anthropologique sur Atipa et la société 1885 Marie-José JOLIVET (ORSTOM-Paris) De quelques communes Michèle Baj Fort-de-France, STROBEL (École Martinique) Réflexions Régionale d'Arts Plastiques

de 129

Atipa, nèg min do ...
Deuxième Partie:

sur la langue

Albert V ALDMAN (Université d'Indiana, États-Unis) Quelques réflexions sur l'écriture des créoles à base lexicale française à partir d'Atipa 141 Guy CARDEN (Université de la Colombie Britannique, Canada) Reflexive constructions in Atipa and other early Guianese texts Aaron BULL (Université Simon Fraser, Canada) La création et la polyvalence lexicales dans d'Atipa Troisième Partie: Approches pragmatiques le créole 161

guyanais .183

et littéraires 197
213

Raphaël CONFIANT (Université des Antilles et de la Guyane) Alfred Parépou, précurseur de la créolité Pierre PIN ALlE (GÉREC, Université Guyanité - Créolité ... des Antilles et de la Guyane) de la Colombie

Bernard SAINT-JACQUES (Université Canada) Atipa, le Socrate guyanais Grazia MERLER (Université

Britannique, 223

Simon Fraser,

Canada)

Atipa : éclairage adlérien

239

Aaron BULL (Université Simon Fraser, Canada) Analyse des stratégies discursives dans un passage

d'Atipa

249

Marie-Christine HAZA~L-MASSIEUX (Université de Provence) Formes brèves et chansons dans Atipa : la littérature orale dans la littérature écrite .259 Jean-Pierre JARDEL (Université de Nice) Quelques remarques sur les dolos dans Atipa En guise de eonelusion... Antilles et de la Guyane) Annexes 1. Vision de la faune dans Atipa, CHARLES-DoMINIQUE, Museum d'Histoire II. Notice historique et lexicale (Marguerite Simon Fraser. Canada) III. Compte-rendu française) ... IV. Témoignage d'Atipa par Hugo notice explicative Naturelle, France) (Pierre 297 (Jean BERNABÉ, GÉREC, Université 273 des 287

FAUQUENOY, Université 307 SCHUCHARDT (traduction 319 KARDOS 323

d'un lecteur:

le peintre Ladislas

T.E.D.

7-8 (1989)

PREFACE

En 1885, à Paris, chez Auguste GHIO, éditeur-libraire à la Galerie d'Orléans du Palais-Royal, sortait, sans bruit, un ouvrage d'un auteur inconnu et au titre peu évocateur. Seul le sous-titre de l'ouvrage aurait pu éveiller la curiosité du lecteur potentiel. Il s'agissait du livre d'Alfred PARÉPOU,Atipa, roman guyanais. L'ouvrage fut ignoré du grand public, boudé par les critiques littéraires et on ne trouve nulle part, dans les journaux et magazines français de l'époque, un compte-rendu ou même une mention de l'ouvrage. Pourtant, sans le savoir, l'éditeur venait de publier un ouvrage fondamental à plus d'un titre et qui, cent ans plus tard, allait prendre valeur de symbole pour toute une population - car il marque les premiers balbutiements d'une identité culturelle - nous voulons parler des Guyanais. Curieusement, en 1894, un linguiste autrichien, Hugo SCHUCHARDT,l'un des fondateurs de la linguistique créole, rédige, en allemand et dans une revue allemande, un compte-rendu de l'ouvrage, mais, on l'aura deviné, cet article n'eut pas d'écho en France, puisque le silence des spécialistes se prolonge. Il y avait cependant, depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, comme un vent d'exotisme qui soufflait à travers la France et qui avait mis au goût du jour la langue et les traditions des colonies françaises de l'Océan Indien, des Caraïbes et de la Guyane. Plusieurs publications paraissent, témoignant de cet intérêt nouveau. En 1842, à Paris, un Catéchisme en langue créole du Père Goux; en 1872, à Antibes, l'Introduction à l'histoire de Cayenne d'Alfred de SAINT-QUENTIN;en 1874, à Brest, l'Etude sur le langage créole de J. TURIAULT;à Nancy, en 1880, l'Etude sur le patois créole mauricien de Charles BAISSAC;enfin à Paris, en 1882, chez Decaux, Les Robinsons de la Guyane de Louis BOUSSENARD en 1883, chez Maisonneuve, Les idiomes négro-aryen et et, maléo-aryen de Lucien ADAM, pour ne citer que les publications les plus marquantes. D'autre part, des revues spécialisées, comme La revue des traditions. populaires, Le tour du Monde, la Revue d'ethnographie, Mélusine, le Bulletin de la société de linguistique etc... accueillent des articles traitant du créole et des traditions populaires des pays créolophones. On peut donc s'étonner que la parution d'Atipa soit passée ainsi inaperçue dans cette ambiance d'engouement pour le créole. Même silence en Guyane: aucun journal de l'époque ne fait mention du livre de PARÉPOU et pourtant on trouve des rubriques parlant des nouveautés littéraires et les libraires font passer des annonces dans les journaux de la colonie. Il faudra attendre 1949 et la publication du Patois guyanais d'Auguste HORTH, pour lire une brève référence à l'ouvrage. Enfin, le 15 février 1954, Michel LOHIER redonne une certaine actualité à Atipa en 7

Marguerite

FAUQUENOY

l'insérant comme feuilleton dans son journal, Parallèle V. Initiative heureuse que la sienne, car elle éveilla l'intérêt et la curiosité des lecteurs. Malheureusement le journal cesse de paraître avant la fin du dernier feuilleton. Il n'est donc pas surprenant qu'il ait fallu tant de temps pour qu'on reconnaisse l'importance du livre de PARÉPOU et qu'on envisage avec sérieux de s'interroger sur les raisons de sa publication, les objectifs de son auteur, la portée de son message et d'entreprendre finalement l'exégèse du roman. Telles furent les raisons qui ont conduit le Groupe d'Etudes et de Recherche en Espace Créolophone (G.E.R.E.C.) de l'Université des Antilles et de la Guyane à publier, dans le cadre de sa revue Textes, Etudes et Documents (T.E.D.), la traduction annotée d'Atipa que nous avions réalisée et à nous confier la direction du présent volume d'études et commentaires sur le roman guyanais. Ce volume fait donc suite à notre réédition bilingue du livre de PARÉPOU, Atipa, roman guyanais, parue, en 1987, chez P.U.C./L'Harmattan (T.E.D., numéro spécial double 4-5). Alors que le premier livre s'attachait à donner du texte créole une traduction française aussi fidèle et précise que possible, en l'éclairant d'environ 1 200 notes pour lever les ambiguïtés lexicales et syntaxiques du texte original et permettre au lecteur contemporain de renouer avec l'histoire (hommes et événements) de la fin du XIXe siècle dont il est question dans le roman, ce volume-ci est consacré entièrement

à des analyses du livre de P ARÉPOU par des chercheurs appartenant à
différentes disciplines. En effet, convaincue de l'importance symbolique que revêt Atipa pour la communauté créole de la Guyane et de la pertinence des réflexions de PARÉPOU, son auteur, pour tous les chercheurs créolistes, et compte tenu de la diversité des thèmes abordés dans le roman, nous avons cru nécessaire d'envisager une approche pluridisciplinaire du texte. Pour cette raison, nous avons proposé à des chercheurs, venus d'horizons aussi divers que la littérature, l'anthropologie, la zoologie, la linguistique et l'histoire religieuse, de commenter l'ouvrage de PARÉPOU, en abordant le texte selon l'angle de leur domaine de spécialisation et, selon les cas, dans une optique historique et comparative. Ainsi délimité dans ses objectifs, ce volume prolonge et approfondit l'édition critique de 1987.
Atipa revisité ou les itinéraires de Parépou comprend, en plus d'une introduction traitant de l'identité réelle de l'auteur qui se cache derrière le pseudonyme de P ARÉPOU, seize articles réunis en trois parties: (1) Cadre socio-historique et anthropologique, (2) Réflexions sur la langue, (3) Approches pragmatiques et littéraires.

La première partie débute par un article de Vincent HUYGHES-BELROSE analyse le climat de radicalisme régnant à cette qui

8

T.E.D.

7-8 (1989)

époque en Guyane et le mouvement anticlérical dont le personnage central du roman se fait le porte-parole. Il retrace l'histoire du clergé en Guyane depuis le XVIIIe siècle et décrit son influence sur la société ét le système éducatif du pays, ainsi que l'opposition à l'église catholique installée par le mouvement républicain radical. Cette analyse permet de comprendre les contradictions qui agitaient la Guyane au moment de l'éveil d'une identité guyanaise. A partir de 1880, écrit-il, la République est l'otage des opportunistes .puis des radicaux. En Guyane, la transposition de ces luttes se joue entre modérés et radicaux, ces derniers finissant par l'emporter. Bien que les mutations de cette époque soient moins violentes en Guyane qu'en France, elles ont eu des répercussions importantes, tant sur le plan social que politique, et ont marqué la société telle que nous la connaissons aujourd'hui. L'article suivant, de Serge PATIENT, corrobore la thèse de HUYGUES-BELROSE, en s'attachant à montrer certains éléments de la querelle laïque en Guyane. Avec l'article de Bernard CHERUBINI, l'approche du roman relève dé l'anthropologie sociale et plus précisément de l'anthropologie urbaine. Auteur de Cayenne, ville créole et polyethnique (1988), CHERUBINI reprend certaines thèses de son livre et propose dans son article un tableau de l'évolution des structures sociales guyanaises au sein de l'espace urbain. Après avoir décrit la situation démographique de la Guyane à la fin du XIXe siècle, il compare la société de l'époque avec la société contemporaine telle qu'il a eu l'occasion de l'étudier au cours de ses enquêtes dans l'lIe de Cayenne, en insistant sur la dynamique de l'ethnicité, la hiérarchie sociale dans ses rapports avec la question raciale et l'émergence d'un sentiment d'identité créole. Alors que CHERUBINI concentre son étude sur l'espace urbain, Marie-Josée JOLIVET invite le lecteur à réfléchir sur la situation du monde rural. L'auteur compare les données présentées par

P ARÉPOU au sujet des différents « quartiers»

décrits dans Atipa aux

résultats de ses enquêtes menées dans les communes de Guyane. Déjà auteur d'une étude sur La question créole (1982), où elle décrit les mutations de la société rurale guyanaise et l'évolution des communes, JOLIVET appuie ici sa démonstration sur trois de ses lieux d'enquêtes, Mana, Ouanary et Régina qui, dans le livre de PARÉPOU, donnent lieu à des descriptions particulières. Son analyse la conduit ainsi à discuter le rôle de la tradition orale et de la mémoire collective dans la reconstitution du passé des sociétés. Un autre élément dominant de l'histoire de la Guyane, en cette deuxième moitié du XIXe siècle, concerne la découverte de l'or, qui attira' en Guyane de nombreux immigrants des Antilles anglaises et occasionna une mutation complète des structures de la société. Michèle STROBEL, qui a eu l'occasion de séjourner longuement dans la région de Maripasoula et qui a étudié les traditions déS orpailleurs encore en activité de nos jours, propose une rétrospective de l'orpaillage en Guyane, en insistant sur les conséquences de la ruée vers l'or pour la société, en particulier, en ce qui 9

Marguerite FAUQUENQ¥

concerne la disparition des « plantations », l'immigration étrangère et la migration interne des Guyanais vers l'intérieur du pays. Son analyse, enfin, souligne les liens qui unissent les orpailleurs décrits par P ARÉPOU et ceux qu'elle a eu l'occasion d'interroger lors de ses enquêtes.
La seconde partie, consacrée aux questions linguistiques, s'ouvre par l' article d'Albert V ALDMAN, concernant le problème longtemps débattu de l'écriture des créol~s à base lexicale française (CBLF). Comparant différents systèmes de notation, dont celui de P ARÉPOU (1885) pour la Guyane, celui de John Jacob THOMAS (1869) pour Trinidad et celui très récent de Marie-Christine HAZA~L-MASSIEUX

(1987) pour la Guadeloupe et la Martinique, V ALDMAN oriente très vite le débat vers la question des objectifs visés par l'élaboration d'une orthographe et des fins utilitaires d'une telle démarche. De la mise en regard des pratiques d'écriture des trois auteurs, il tente de dégager les principes pouvant servir à l'élaboration d'un système d'écriture pour les créoles français. Distinguant les situations où l'écriture du créole est conçue en vue de son utilisation dans l'éducation des masses créolophones unilingues, comme en Haïti, des situations où une population bilingue a une pratique suffisamment bonne de la langue dominante pour que le créole serve principalement comme véhicule de la culture locale ou comme auxiliaire pédagogique, VALDMAN discute les avantages et désavantages comparés des systèmes graphiques privilégiant, soit l'approche étymologique (PARÉPOU), soit l'approche phonétique (les systèmes proposés pour l'haïtien). Sans trancher dans le débat parfois violent qui oppose les partisans d'une orthographe manifestant la déviance maximale par rapport au français et ceux qui militent pour un rapprochement de l'orthographe française, VALDMAN,suivant en cela la démarche de M.-C. HAZA~L-MASSIEUX, ecommande que l'on prenne en r considération, avant toute chose, les besoins spécifiques des utilisateurs concernés et que, dans le cas particulier des communautés créolophones bilingues, on tienne compte des principes guidant le locuteur lettré moyen dans son écriture spontanée du créole. Tout ce qu'on est en droit d'exiger d'une notation conçue en vue de son utilisation par des personnes rompues à l'usage de l'orthographe française, écrit-il, c'est de permettre au lecteur connaissant la langue, d'en retrouver les formes et, au besoin, d'en restituer le potentiel phonique. Le système d'écriture proposé par P ARÉPOU semble répondre à cet objectif. lui Le deuxième article, de Guy CARDEN, traite des structures réflexives dans des textes guyanais anciens et en particulier dans Atipa. Son analyse, portant sur un vaste corpus, lui permet de constater une asymétrie dans la distribution des différents types de structures réflexives et, de ce fait, apporte de nouveaux éléments de discussion au sujet de deux problèmes importants des études créoles: a) existe-t-il un ancêtre commun pour les créoles à base lexicale française? b) les 10

T.E.D. 7-8 (1989) différents types de constructions réflexives peuvent-ils nous laisser entrevoir un modèle de créolisation ? L'article de Aaron BULL sur la créativité et la polyvalence lexicales en créole guyanais termine cette seconde section du livre. Prenant, pour base de son analyse textuelle, le riche corpus lexical du roman Atipa, BULL, qui prépare sa thèse de doctorat en linguistique créole à l'Université Simon Fraser, conclut qu'à l'exception de deux affixes, -0 indiquant l'agent de l'action et -é pour la catégorie verbale, les procédés de dérivation en créole guyanais sont de nature sporadique et généralement sous l'influence du français. En revanche, la créativité lexicale semble plus productive dans le domaine de la composition, comme le prouvent les exemples qu'il présente. BULL met en perspective une corrélation entre cette faible productivité des procédés de création lexicale et la polyvalence sémantique (polysémie) et syntaxique (multifonctionnalité) des unités de la langue.
La troisième et dernière partie de l'ouvrage réunit des articles relevant d'une approche pragmatique ainsi que de l'analyse littéraire proprement dite. Elle commence par un article de Raphaël CONFIANT présentant P ARÉPOU comme le précurseur de la créolité. Atipa constitue, en effet, le premier texte d'envergure (227 pages dans l'édition originale de 1885) à être écrit intégralement en créole. Par là, nous dit CONFIANT, Atipa inaugure une rupture significative avec l'écrit français et fait figure de défi. CONFIANT aborde l'analyse du roman en posant une double question: a) le créole de 1885 était-il assez stable pour permettre la narrativité lexicale? b) le genre narratif est-il le mieux adapté à l'expression littéraire créole? Son analyse des structures littéraires d'Atipa, au plan du dialogique, du narratif et du descriptif, le conduit à voir dans le livre de PARÉPOU, non pas un roman dans l'acception traditionnelle du terme, mais plutôt un « ethnotexte en voie d'écriture », ainsi qu'on en trouve à l'aube de toutes les littératures. Pour lui, le fil conducteur qui nourrit le discours d'Atipa se résume à une quête d'identité qui s'exprime à deux niveaux: a) la revendication du créole comme langue, b) la promotion d'un sentiment national lié à l'affirmation de la guyanité - réalité suffisamment différente de l'antillanité pour qu'on ne les confonde pas. Dans la thèse développée par Pierre PINALIE, les points de convergence entre culture guyanaise et culture antillaise apparaissent suffisamment évidents pour qu'il voie, aux Antilles et en Guyane, un même peuple créole évoluant sur un axe antillo-guyanais et il conclut: « qu'il s'agisse d'antillanité ou de guyanité, peut-être est-il préférable, dans tous les cas, de parler de créolité ». Ces deux contributions ne manqueront pas d'alimenter les discussions fort animées concernant les rapports parfois conflictuels entre Guyanais et Antillais. Dans son article « Atipa, le Socrate guyanais », Bernard SAINT-J ACQUES met en évidence la ressemblance frappante entre les 11

Marguerite

FAUQUENOY

dialogues de Socrate et ceux d'Atipa et il analyse les structures du discours qui le conduisent à cette comparaison. II discute ensuite du message d'Atipa qui lui apparaît comme relevant d'une mission de revalorisation: les Guyanais doivent prendre conscience des valeurs de leurs pays, de leur peuple et de leur langue. Par une approche différente, SAINT-JACQUESaboutit donc aux mêmes conclusions que CONFIANTet cette convergence de point de vue est d'autant plus intéressante que, si CONFIANTregarde Atipa d'une perspective créole et comme créolophone natif, SAINT-JACQUES aborde le texte de PARÉPOU en observateur extérieur au monde créolophone. Grazia MERLERcorrobore, elle aussi, la thèse de CONFIANTen posant qu'Atipa constitue avant tout un geste d'affirmation nationaliste. Pour elle, il s'agirait donc d'une œuvre engagée, au sens sartrien du terme, et, par conséquent, l'intérêt du personnage central lui paraît plus psychologique que littéraire, d'où le titre de son article « Atipa, éclairage adlérien ». Après avoir proposé une division de l'œuvre en quatre triades, ayant chacune un dénominateur commun, MERLERexamine certaines caractéristiques d'Atipa en rapport avec les concepts fondamentaux du psychologue ADLER. Elle conclut que la conception de la créativité de l'homme, telle qu'elle est manifestée par le personnage d'Atipa, rejoint les grandes lignes de la pensée adlérienne, pensée anti-totalitariste, s'instituant comme démocratique et socialiste avant tout. Une autre analyse textuelle, présentée par BULL, dont c'est la seconde contribution à l'ouvrage, fait ressortir les stratégies discursives utilisées par PARÉPOU, en prenant comme champ d'analyse un passage typique du roman. Ces stratégies sont abordées sous deux rubriques, « dialogisme et procédures d'imposition idéologique» et « dialogisme et .;sotopie oppositionnelle ». Les oppositions isotopiques relevées dans ce passage, comme celles de 'mort/vie', 'religion/éducation', 'autrefois/ aujourd'hui' etc..., résument pour BULL toute la signification de cet extrait d'Atipa et contribuent à la force de l'argumentation de PARÉPOU. Au terme de son analyse de ce court extrait du roman, BULL parvient à démontrer comment, par le biais de stratégies discursives tout à fait inattendues vu le contexte socio-littéraire, ce texte guyanais manifeste une véritable rupture par rapport au modèle français. On aurait pu craindre, en effet, que le créole, abordant le domaine littéraire de tradition européenne, reste sous la dépendance .des stratégies discursives de la langue dominante (le français). Or, il n'en est rien et l'analyse de BULL témoigne du talent de PARÉPOU qui réussit à faire du créole un outil capable d'une autonomie rhétorique face au français. Dans son étude intitulée « Formes brèves et chansons dans Atipa, la littérature orale dans la littérature écrite », Marie-Christine HAZA~L-MASSIEUXrappelle que les comptines ou formulettes sont en usage dans les mondes créoles comme dans beaucoup d'autres régions marquées par l'oralité. II faut cependant souligner, ajoute-t-elle, que 12

T.E.D. 7-8 (1989) même dans les mondes qui ont le plus largement accédé à l'écriture, on retrouve des formules rythmées et chantées qui sont chargées de remplir des fonctions bien précises, répondant à des nécessités sociales déterminées. De plus, bien des traits caractéristiques des comptines traditionnelles se retrouvent dans des formules contemporaines. Les chansons dans Atipa sont un des ressorts de l'œuvre, mais il est dommage, selon elle, pour l'ethnomusicologue moderne, que les indices du texte de P ARÉPOUsoient trop minces pour permettre de donner de ces chansons et formes brèves une description aussi élaborée que celle qu'elle a pu réaliser dans son livre sur les comptines et formulettes des Antilles, Chansons des Antilles, comptines, formulettes (1987). Il reste cependant possible d'étudier les thèmes et les fonctions des chansons dans Atipa, ainsi que les motifs de l'auteur pour les intégrer dans son roman. Ainsi, ces chansons sont pour Atipa l'occasion de dénoncer l'ignorance culturelle qui les fera tomber en désuétude, si on ne les fixe pas. On peut d'ailleurs se demander, interroge M.-C. HAZA~L-MAsslEux, si dans l'esprit de PARÉPOU,ces chansons et formes brèves dans le roman ne seraient pas le moyen de les sauvegarder de l'oubli. Son analyse souligne l'inflùênce de la tradition française et met en évidence les nombreuses parentés d'expressions et une ressemblance de thématique entre les chansons de Guyane et celles des Antilles. Jean-Pierre JARDEL, avec son étude des dolos dans Atipa, clôt la série des discussions sur le roman guyanais rassemblées dans le présent volume. Il remarque que le grand nombre de dolos dans le roman (plus de soixante-dix) ne fait que refléter la tendance populaire des communautés créolophones de cette époque à employer fréquemment des locutions proverbiales pour appuyer un raisonnement ou conclure une démonstration. De plus, ajoute-t-il, ces dolos constituent un code qui, d'une manière parallèle au texte, se réfère à un système de structures et de relations sociales, ainsi qu'à un environnement spécifique à la société guyanaise. Au niveau du sens, ces dolos expriment cependant une dimension universelle qui transcende le cadre guyanais. Après avoir passé en revue les spécificités lexicales, morphosyntaxiques et sémantiques des dolos guyanais qui les distinguent de leurs correspondants antillais, il s'attache à montrer l'universalité des structures formelles et des relations d'opposition et de complémentarité qui rapprochent les dolos de la sagesse populaire. Il conclut en disant que si les dolos sont associés à la mémoire collective d'un groupe, reflétant les particularismes sociaux de cette communauté, tout changement socio-culturel (par exemple l'immigration antillaise en Guyane) serait susceptible d'entraîner des modifications sur la formulation, voire le remplacement des dolos guyanais par les formes concurrentes étrangères à la Guyane.

13

Marguerite

FAUQUENOY

La conclusion, de la plume de Jean BERNABÉ,directeur du GEREC, fait le point sur les apports d'Atipa pour la société guyanaise contemporaine et pour l'ensemble du monde créolophone, en mettant en évidence tout ce qui fait l'esprit d'Atipa. En annexe de l'ouvrage, sont présentées deux notices explicatives. La première, de Pierre CHARLES-DoMINIQUE, ur la « vision de la faune s dans le roman »1, permet de formuler quelques hypothèses quant à l'auteur présumé d'Atipa. La seconde, de notre plume, vise à éclairer quelques unes de nos interprétations conjecturales de l'édition critique de 1987 et apporte des éléments nouveaux d'information sur le contexte socio-historique présenté dans le roman. De plus, il nous a paru pertinent d'insérer, dans ce volume, la traduction française du seul compte-rendu qui ait été publié à l'époque de la parution de l'édition originale d'Atipa : celui d'Hugo SCHUCHARDT (1894). Enfin, nous n'aurions garde d'oublier l'inappréciable témoignage qui nous est parvenu du peintre canadien d'origine hongroise, Ladislas KARDOS, dont la notoriété internationale honore cette œuvre littéraire guyanaise en lui assurant, dans sa réception, une dimension universelle. Le lecteur2 qui aura parcouru ce volume et qui aura prêté attention aux analyses convergentes des contributeurs à l'ouvrage, n'aura plus besoin d'être autrement convaincu de l'importance primordiale de l'œuvre de PARÉPOU tant pour l'identité et la culture guyanaises que pour l'ensemble des chercheurs du domaine créolophone. Atipa est un témoignage exceptionnel et d'une rare authenticité. Nous espérons que ce volume aura su rendre hommage au génie populaire de PARÉPOUet qu'il suscitera d'autres recherches, tant il est vrai que nous n'avons fait qu'explorer la surface de l'immense richesse linguistique, anthropologique et culturelle du roman guyanais Atipa, pierre angulaire de la société guyanaise contemporaine.
Marguerite F AUQUENOY

1. une notice similaire sur la vision de la flore dans le roman Atipa était de longue date prévue et attendue. Nous l'attendons encore. 2. ce dernier pourra s'étonner qu'une publication de cette nature n'ait pas suscité plus de contributions émanant de la Guyane. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir sollicité et relancé à maintes reprises les chercheurs concernés et si, malgré leurs promesses réitérées de contribuer au présent volume, nous n'avons rien reçu au moment d'imprimer, nous ne pouvons que le regretter. 14

T.E.D.

7-8 (1989)

REMERCIEMENTS

La préparation de ce volume a exigé la collaboration étroite de plusieurs personnes que nous tenons à remercier ici : M. Aaron BULL, notre as.sistant de recherche, qui s'est chargé du traitement informatisé du texte. MM. Bernard SAINT-JACQUESet Jean BERNABÉainsi que Mme Grazia MERLERqui ont accepté de relire les épreuves de l'ouvrage et ont apporté leurs suggestions pour l'amélioration du texte. Mme Margaret SHARON qui a résolu pour nous toutes les difficultés de la programmation informatisée et nous a aidée à tirer la copie définitive de l'ouvrage. Mme Huguette CÔTÉ qui s'est chargée de la correction typographique, grâce à une bourse du Comité des Publications de l'Université Simon Fraser (no. 02-0833). Nous Département l'Université apporté. Nous volume dans tenons aussi à remercier tout particulièrement le de Français, ainsi que le Doyen de la Faculté des Lettres de Simon Fraser pour le soutien financier qu'ils nous ont remercions, enfin, le GERECpour avoir accepté de publier ce le cadre de ses publications.

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INTRODUCTION Quoi de plus frustrant pour le lecteur d'Atipa que de savoir qu'un regard aussi perspicace sur la réalité guyanaise de la fin du siècle dernier puisse émaner d'un point aveugle. Au départ, pourtant, rien n'empêchait que le nom de P ARÉPOU fût un patronyme véritable, comme il en existait tant en Guyane, à cette époque. Il suffit, pour s'en convaincre, d'écouter PARÉPOU nous expliquer l'origine d'un grand nombre de ces patronym:es : « Lorsque les Blancs envoyèrent l'ordre dans tous les quartiers, obligeant [les esclaves] à se choisir un patronyme, beaucoup de maîtres donnèrent à leurs hommes un nom tiré de leur métier. Ainsi, les exploitants forestiers donnèrent les noms Balata, Rose-mâle, Wacapou, Bagasse. Les caboteurs donnèrent les noms Misaine, Lécoute, Foc. Les propriétaires des raffineries de sucre d'Approuague donnèrent les noms de machines à vapeur, [ainsi] Piston, Volant »1 (Atipa, p. 17). Le courant de contestation qui donne à penser que le nom de P ARÉPOU est un pseudonyme débute en Guyane et il y a de cela longtemps. La première mention écrite de cette supercherie littéraire provient de la plume de Michel LOHIER (1954) : « Alfred P ARÉPOU est un pseudonyme. Le vrai nom de l'auteur est M. MÉTÉRAN, un intellectuel guyanais d'origine galibie, fils de la petite fille [sic] du chef indien Cépérou, dont le morne qui protège la ville, à l'entrée de la rade de Cayenne, porte le nom »2 (journal Parallèle 5). Il n'est pas inintéressant de comparer cet extrait du journal Parallèle 5 avec le passage suivant tiré du livre de LOHIER, Les grandes étapes de l'histoire de la Guyane Française: aperçu chronologique (1498-1968)3, pour l'année 1789 : « installation de M. BOURGON comme gouverneur. La garnison se révolte, mais l'ordre se rétablit quand le commandant des milices METTÉRAND, arrière petit-fils du chef indien Cépérou fait faire le service concurremment par les colons ». Il semblerait qu'il s'agisse de la même personne, malgré l'orthographe différente du nom: «METTÉRAND» au lieu de «MÉTÉRAN ». On s'étonne, alors, que près d'un siècle plus tôt, METTÉRAND / MÉTÉRAN soit déjà
1. là blanfJue voyé la commission la toute CJ,uakié, pou patronnonmlque li gain oune tas maite, qui baille ye nègue, nom Fèsà bois yé la baille, balata, ràse mâle, wacapou, bagasse. Gabàtà misainne, lécoute, foc. Soucrié Pouague yé la baille, nom yé machine volant. (p. 16). 2. "Coin des lecteurs", Parallèle 5, 15 avril 1954 (5ème année), n° 3. Clamecy, 1969, imprimerie Laballery, 159 p. prend nom âi yé mékié. yé la baille, vapè, piston, 4, p. 5.

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présenté comme l'arrière petit-fils de Cépérou. Pourtant, cette information est reprise, à peu près dans les mêmes termes, par Auxence CONTOUT (1972: 22) : « Le premier livre relatif au patois guyanais fut établi par M. Auguste de SAINT-QUENTINsous le titre: 'Etude sur la grammaire créole'4. Ces quelques feuillets 'pâles et décolorés', pourrions-nous dire, servaient de conclusion à un livre de 'Contes et de fables créoles'5 de son parent M. Alfred de SAINT-QUENTIN. [...] Après cette première époque de l'orthographe libérale vient la période qui s'étend de 1880 à 1915 et au cours de laquelle M. MÉTEYRANDa publié le délicieux ouvrage humoristique Atipa. [...] M. MÉTEYRAND, qui signa son livre Atipa sous le pseudonyme d'Alfred P ARÉPOU,était le petit-fils, par sa grand-mère, du grand chef indien Cépérou »6. On ne peut s'empêcher de rapprocher ces affirmations de ce qu'on trouvait déjà, en 1949, chez Auguste HORTH: « Avant le livret que nous présentons, aujourd'hui au public [Le patois guyanais], il n'existait en tout et pour tout, dans ce domaine, que quelques feuillets de M. Auguste de ST-QUENTIN, [...] servant de conclusion au 'Livre de Contes et de fables créoles' de son parent M. Alfred de ST-QUENTIN (en note: 'Contes, fables et chansons en créole' par Alfred de SAINT-QUENTIN1,J. Marchand, libraire-éditeur à Antibes, 1872), et les indices grammaticaux de M. MÉTÉRAN,placés à la fin de son ouvrage humoristique 'Attipa' (en note : « Attipa » par Météran, édité à Cayenne) »8. Alors mentionnant généalogique, autre nature. que Lohier campe un personnage presque légendaire en cet ancêtre indien dont on ne peut guère vérifier la filiation A. HORTH et CONTOUT,soulèvent une énigme d'une tout En effet, à en croire l'un et l'autre, il existerait une édition

4. le titre exact est "Notice grammaticale et philologique sur le créole de Cayenne". 5. le titre exact est Introduction à l'histoire de Cayenne, avec, pour sous-titre, "suivie d'un recueil de contes, fables et chansons en créole avec traduction en regard; notes et commentaires". 6. "les grammairiens guyanais", Le patois guyanais, Cayenne, 1973, imprimerie Paul Laporte, p. 7. 7. v. note 5. L'intitulé fautif de l'ouvrage d'Alfred de Saint-Quentin et de la "Notice grammaticale" d'Auguste de Samt-Quentin donné par A. Horth et Contout mvite à recevoir avec beaucoup de prudence les autres références fournies ,Rar ces deux auteurs. En effet, }Jour qui a pris connaissance du livre de Saint-Quentin, de telles inexactitudes dans la citation des titres paraissent curieuses. 8. "préface", Le patois guyanais, essai de systématisation, Cayenne, 1949, imprimerie Paul Laporte. 18

cayennaise du livre Atipa (si l'on ne prend pas en considération l'orthographe particulière que CONTOUTdonne à l'auteur présumé « MÉTEYRAND », et non pas « MÉTÉRAN » ou « METTÉRAND » -, et celle que A. HORTH donne au titre de l'ouvrage - « Attipa », au lieu d'« Atipa »). Cette édition désignerait MÉTÉRAN I MÉTEYRAND I METTÉRAND comme l'auteur, et, à la fin de l'ouvrage, se trouveraient des indices grammaticaux. Cette dernière information se retrouve également chez CONTOUT (1972 : 22) : « A la fin de ce roman guyanais, écrit dans un créole qui a déjà le souci de faire appel à une morphologie cohérente, se trouvent des indices grammaticaux très intéressants qui nous invitent à méditer sur les impedimenta que le romancier devait affronter pour obtenir une unité orthographique propre à l'ouvrage »9. Il faut remarquer cependant que ni A. HORTH ni CONTOUT n'indiquent de date de parution pour cette édition cayennaise. D'autre part, aucun des trois auteurs guyanais ne mentionne le prénom ou l'initiale du prénom de ce MÉTÉRAN I MÉTEYRAND I METTÉRAND. De cette publication à Cayenne, nulle trace en Guyane et, à fortiori, en France! Le mystère s'épaissit encore, lorsqu'on lit, chez Régine HORTH (fille d'Auguste), le passage suivant, tiré de son livre La Guyane gastronomique et traditionnelle (1988 : 619)10, au chapitre traitant des « Personnalités guyanaises» : « MÉTEYRAND - petit-fils par sa grand'mère paternelle du Chef Indien Cépérou. Sous le pseudonyme d'Alfred W ACAPOU, il écrivit la revue humoristique de l'époque « Attipa ». L'existence d'une revue suggère une certaine périodicité (au moins douze numéros qui pourraient correspondre alors aux douze chapitres du livre). Nos recherches, sur ce point, sont restées infructueuses: la revue en question est introuvable, et à Cayenne, et en France. Il n'est pourtant pas inutile de noter ici que R. HORTH, si elle reprend l'orthographe de CONTOUT pour le nom MÉTEYRAND, reproduit, pour Atipa, la transcription de son père. Nous retiendrons aussi la mention qu'elle fait d'un autre pseudonyme, celui de W ACAPOU, nom que l'on retrouve, dans le roman, pour l'un des interlocuteurs d'Atipa, comme lui, un ouvrier des mines d'or (ch. II).

Sur la base de ces données, dont les imprécisions réitérées d'un auteur à l'autre semblent trahir une tradition apocryphe, il apparaît
9. op. cit. 10. cet ouvrage, publié chez l'auteur, mais distribué, à l'extérieur de la Guyane, par les EditionsCaribéennes a donné lieu à une première édition locale en 1973 sous le titre En direct de la Guyane: cuisine et folklore, Cayenne, CCPR, 592 p. 19

qu'on puisse affirmer que, jusqu'à plus ample informé, la seule édition connue et attestée du roman Atipa soit bien du dénommé PARÉPOU, lequel a publié son livre à Paris, en 1885, chez Auguste GRIO, libraire-éditeur. Or, cette édition parisienne ne comporte pas, en fin de volume, d'indices grammaticaux.

A cette vox populi qui attribue la parenté d'Atipa à un « intellectuel guyanais », sans jamais fournir les preuves irréfutables d'une telle imputation, fait écho le sentiment partagé par plusieurs chercheurs, attribuant l'ouvrage Atipa à l'un des membres de la famille SAINT-QUENTIN. A l'appui de cette thèse, on a relevé divers indices: d'une part, le prénom Alfred, partagé par l'auteur du roman et celui de l'Introduction à l'histoire de Cayenne (Alfred de SAINT-QUENTIN),d'autre part, le fait que, à cette époque-là, plusieurs membres de la famille SAINT-QUENTIN semblent manifester un intérêt authentique pour le créole et le pratiquer avec suffisamment d'aisance pour s'essayer à la narration de contes (Alfred), à la production de poèmes (Edouard et Eugène) et à l'analyse des structures de la langue (Auguste). Cette famille, liée à la famille AUDIFFREDY,dont le nom est attesté en Guyane depuis le XVIIe siècle, ainsi qu'à la famille KERCKOVE,représente l'une
des grandes familles de Blancs-Créoles à avoir fait souche en Guyane et dont les membres peuvent, de ce fait, prétendre au titre d'« intellectuels guyanaIs ». Devant tant d'incertitudes autour de l'auteur présumé d'Atipa, la curiosité s'éveille et le désir surgit d'en savoir davantage sur cet écrivain dont l'identité réelle s'enveloppe d'un voile nébuleux. A première vue, la démarche semblait aisée: l'anné 1885 correspond à une époque au demeurant pas si éloignée de la nôtre. Pour de nombreux Guyanais, il leur suffit de remonter à la génération de leurs grands-parents et ils se trouvent alors de plain-pied avec cette période. D'autre part, rien, à priori, ne vient décourager l'espoir de déchiffrer rapidement cette énigme en consultant les archives de la fin du XIXe siècle conservées à Cayenne et en France, si l'on considère que des documents d'époques beaucoup plus lointaines ont pu être sauvegardés et mis à profit par la recherche historique. Pourtant, l'identité véritable de P ARÉPOU semble résister à toute investigation de ce passé si proche, tant il est vrai que l'anonymat derrière lequel se cache l'auteur d'Atipa met en oeuvre une subtile technique d'occultation. Il nous paraît donc essentiel, avant de faire le point sur les recherches que nous avons menées en Guyane et en France, d'interroger le roman lui-même pour relever les indices qui pourraient nous conduire à cerner l'identité réelle de PARÉPOU.

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1. La technique

d'occultation

de Parépou

Les procédés par lesquels l'auteur organise son anonymat ne s'arrêtent pas au choix d'un pseudonyme: ils concernent aussi la présence d'un sous-titre trompeur, la sélection d'un code linguistique inattendu pour l'époque et le genre, la décision, enfin, de publier le livre en France plutôt qu'en Guyane.
1.1 Le choix du pseudonyme

Le choix du pseudonyme PARÉPOU, associé au titre de l'ouvrage, Atipa, revêt, d'entrée de jeu, une valeur emblématique à la mesure des références symboliques qui nourrissent l'imaginaire guyanais: l'atipa, véritable poisson fétiche, et le parépou, palmier nourricier aux mille vertus, ne s'allient-ils pas dans l'art culinaire guyanais pour donner le plat traditionnel le plus chargé de guyanité, et, qui plus est, d'une guyanité de l'offrande, puisque c'est le plat, qui, une fois partagé avec l'étranger - le ventmeinnein - intégrera celui-ci à la communauté guyanaise? Nous voulons parler du « bouillon d'awara », ce plat, dont la rumeur dit que, une fois qu'on en a goûté, on souffre de « guyanite », maladie symbolique par excellence, qui ne peut, de toute évidence, être contractée que par un étranger, puisqu'elle le conduit à revenir irrépressiblement en Guyane. Il n'est pas indifférent de constater aussi que l'atipa et le parépou renvoient à la complémentarité de l'eau (l'atipa est un poisson) et de la terre (le parépou est un arbre), confirmant ainsi la vision propre de l'auteur sur ce qui fait la richesse primordiale de la Guyane, à savoir les ressources de la mer et celles de son sol. Voulant, par ces deux indices fondamentaux, l'atipa et le parépou, s'enraciner dans sa terre natale, il définit aussi, de cette façon, le sens de sa démarche: donner de la Guyane une vision de l'intérieur, le point de vue d'un Guyanais. Il nous donne donc, par là, une première indication de son identité: impossible dorénavant de le confondre avec un mas'sogan (un
Blanc de France). 1.2 Le choix du sous-titre
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Veut-il, alors, écrire pour un public étranger, comme le suggère le sous-titre français qu'il donne à son livre (Atipa, roman guyanais) ? Certes non! et la réponse à cette question se trouve, dès la préface de l'ouvrage,

dans les déclarations non équivoques de P ARÉPOU : « Mes chers
compatriotes, pour vous uniquement, j'ai écrit Atipa »11 (p. 3). Il ne faudrait pas croire cependant que ce sous-titre français soit le fruit du hasard ou un simple lapsus de l'auteur. Il relève d'un choix conscient de P ARÉPOU et participe du stratagème qu'il met en oeuvre pour se soustraire, lui et son livre, à la curiosité malveillante des instances gouvernementales qui pourraient prendre ombrage du discours
11. mo chè compatriote yé la, a pou zote, oune so, mo fait Atipa (p. 2). 21

politiquement chargé d'Atipa. Qui plus est, par l'étiquette « roman », PARÉPOU choisit de faire entrer son texte dans l'anonymat des productions romanesques de l'époque, l'adjectif « guyanais », quant à lui, et malgré son évidente redondance (à peine corrigée par une touche voulue d'exotisme), fonctionnant comme un clin d'oeil accrocheur adressé à celui qui saura reconnaître en lui le signe d'une complicité avec le destinataire réel de l'ouvrage. Il faut donc voir, dans le sous-titre du livre, un message croisé qui renvoie, d'une part et en façade, au monde européen, d'autre part et pour le fond, à l'univers guyanais. Si l'on ajoute à cela, le choix d'un titre laconique, qui sonne comme un prénom

féminin 12 pour qui ne connaît pas bien la réalité guyanaise, on se rend
compte que, là encore, P ARÉPOU démontre
l'art de brouiller les pistes. 1. 3 Le choix du code A quel public de lecteurs parmi ses compatriotes s'adresse donc PARÉPOU ? Il faut bien reconnaître qu'à cette époque, seule une minorité de la population créolophone de Guyane pouvait prétendre maîtriser avec aisance l'art de la lecture. N'est-ce pas d'ailleurs ce que PARÉPOU suggère, dans sa préface, par des termes, il faut l'avouer, assez ambigus: « Nous savons bien lire le français, mais beaucoup d'entre nous ne le comprennent pas »13 (p. 3). Or, comment peut-on supposer qu'un lecteur qui ne serait pas rompu à l'orthographe française puisse déchiffrer, sans difficulté, un texte qui, pour respecter l'étymon français, en arrive à compliquer à l'extrême les formes graphiques (anpprendne, doumoaizelle, rhaute, vingtne cinq...). Cela n'a pas de sens. Il faut donc admettre que PARÉPOU s'adresse uniquement aux seuls Guyanais qui, comme lui, sont créolophones bilingues et aiment assez la lecture pour aborder un texte écrit en créole - rareté, s'il en est, à cette époque. Public bien maigre, qu'il sait manier avec subtilité

alors, si on l'en croit: « nous n'aimons pas lire à Cayenne, pourquoi? Ceux qui ne comprennent pas le français sont pardonnables, mais les autres, pourquoi n'aiment-ils pas lire? »14 (p. 3). Ayant constaté ce désintérêt, à Cayenne, pour la lecture et sachant donc pertinemment que le Guyanais lettré (et à plus forte raison, le Guyanais moyen) serait rebuté par un texte créole de cette longueur et de cette densité, P ARÉPOU aurait dû, en toute logique, choisir de s'adresser à ses compatriotes dans une langue correspondant au moins à leurs habitudes de lecture, c'est-à-dire le français. La lettre ouverte aux Guyanais qui sert de préface à l'ouvrage nous interdit de voir dans Atipa un simple monologue de l'auteur avec lui-même; force nous est donc d'admettre, dans ce
12. v. Atala, titre d'un roman de Chateaubriand, paru en 1805 et nom de la jeune Indienne, héroïne de l'histoire. 13. nous bin savé lit francé, mé, nous beaucoup, pou ca comprendne li (p. 2). 14. nous pas content lit, Calenne; pou qui ça ? Ça rang, qui pou ca comprendne francé la, li padonnabe; me, ote rang la, pou qui ça, live pas pouvé entré la so tête? (p. 2).

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contexte de dialogue avec les Guyanais, que seule la crainte de ne pouvoir s'exprimer librement sur des sujets d'actualité brûlants pouvait faire renoncer P ARÉPOUà user du français. En effet, dans le contexte colonial de cette époque, et compte tenu probablement de sa position au sein de la société cayennaise (ou de ses fonctions), les pressions sociales interdisaient à ce dernier la liberté d'expression dont il avait besoin pour délivrer le message qu'il destinait à ses compatriotes. Etrange dilemme, alors, que celui dans lequel il bâtit son projet d'écriture, car le français, qui lui donnerait l'audience qu'il souhaite, paralyse sa parole, tandis que le créole, au demeurant langue asservie, minorée et méprisée à cette période, parce que née dans la honte de l'esclavage, va lui permettre de s'exprimer, sans crainte des représailles de l'administration locale. Le créole sera donc l'outil de la libération de sa parole, car ce qu'il souhaite dire, il ne peut, de toute évidence, le dire en français. Le recours au créole ne lui paraît pourtant pas encore suffisant pour masquer le sérieux de son projet d'écriture. Afin de détourner l'attention d'un public indésirable, parce que potentiellement dangereux pour sa sécurité de citoyen, et parmi lequel il doit bien se trouver des créolophones avertis, il imagine alors de souligner, dès la préface, l'aspect ludique dé son livre: « si je plaisante un peu, ce n'est pas par méchanceté, [seulement] pour rire, pour vous inviter à lire Atipa. Ceux d'entre vous à qui le livre n'apprendra rien, pourront toujours y trouver de quoi s'amuser »15. Qui, en effet, à la fin du siècle dernier, aurait pu raisonnablement soupçonner que quelqu'un décide de rédiger, en créole, une critique des institutions sociales du pays? Tout traité sérieux était censé être rédigé en français, seule langue considérée, à l'époque, comme susceptible de ne pas prêter à rire. Quant à ceux qui auraient pu être attirés par l'annonce d'un texte humoristique, PARÉPOUprévoyait de les décourager par la monotonie des structures répétitives du récit et des dialogues. De nouveau, P ARÉPOUnous fournit la preuve que sa technique d'occultation relève d'un art consommé.
1.4 Le choix d'un éditeur

N'est-ce pas aussi ce même souci de dissimulation qui a poussé PARÉPOUà se choisir un éditeur en France, plutôt qu'en Guyane, en dépit de l'existence, à cette période, sur la place de Cayenne, d'imprimeries opérationnelles et compte tenu des difficultés prévisibles, quant aux erreurs et autres coquilles, que pouvait entraîner, pour l'impression d'un livre écrit en créole, le choix d'un imprimeur français? P ARÉPOUen fait d'ailleurs la remarque: « Les imprimeurs de France ne savent pas écrire le créole. Ils m'ont réexpédié le livre à deux reprises à Cayenne. Je l'ai

15. si mo charadé moceau, a pas qué michanceté; a pou joué, a pou fait zote lit Atipa. Ça di zote, live la pou ca anpprendne engnin, yé wa anmisé toujou qué Li (p.2). 23

révisé. Rien à faire, ils ont continué à faire partout des erreurs»

16.

Mais,

en publiant son livre en France, malgré toutes les complications découlant de ce choix, il pouvait au moins escompter que l'éloignement de la Guyane contribuerait à tenir son ouvrage écarté des circuits de distribution surtout si, en plus, comme nous avons tout lieu de le croire, ce dernier était édité à compte d'auteur - tandis qu'à Cayenne, petite ville provinciale de quelques milliers d'habitants1" où tout se sait, la sortie d'Atipa en librairie n'aurait pu passer inaperçue. La publication à compte d'auteur est d'autant plus probable qu'il n'y a pas eu de dépôt légal de l'ouvrage18 et que, par conséquent, la Bibliothèque Nationale ne possède pas d'exemplaire de cette première édition. La conjoncture était d'autant meilleure pour P ARÉPOU que l'obligation du dépôt légal avait été supprimée pour un temps, à partir du mois de juillet 188119, ce qui suspendait du même coup la surveillance de la presse. Le libraire Auguste GHI020, révèle qu'il est spécialisé dans les publications politiques et militaires, ainsi que dans les ouvrages visant à l'apprentissage des langues étrangères (allemand, anglais, italien, espagnol), sans qu'il soit, pour autant, permis de conclure que les titres du catalogue soient en fait des éditions GHlO. Ce détail a son importance, parce que, si la brochure réunit plus de trois cent cinquante ouvrages, pour la seule année 1872, il ne nous a pas été possible de relever une
16. !imprimerie France yé la, pas savé écrit cnole. Yé voyé live la, dé {oai, Cayenne, baille mo; mo rangé fi; enwa, yé trompé toujou, oune tas côté (p. 2). 17. l'annuaire statistigue de la Guyane, cité par Bernard Cherubini (1988 : 32) ne fournit aucun chiffre concernant la population de Cayenne pour la période considérée. Cependant, en 1824 la pQpulation est estimée à 5 899, tandis que {e cliiffre de 13 362 habitants. le recensement de 1954 indique D'autre part, le journal Le réveil de la Guyane, en date du 14 août 1884, estime la population de Cayenne à près de 10 000 personnes. 18. le chiffre "2342" qui fi&ure, dans l'édition originale de 1885, à la fin de l'ouvrage, avant le nom de llmprimeur "Robert et Cie" ne correspond pas à un numéro d'inscription dans les registres du dépôt légal (CARAN: *F/18(III)/182 à 185 [8-09-1884 à 30-01-1886]). La mention de dépôt légal pouvant se faire, à cette époque, soit au nom du libraire, soit au nom de l'imprimeur, soit encore au nom de l'auteur, nous en avons tenu compte dans nos recherches. Il ne s'agit pas non plus du numéro d'inscription du brevet d'imprimeur pour l'imprimerie Robert et Cie, car à ce numérol il s'agit du brevet d'im~rimeur accordé~ en 1826, à un dénommé Achille Edmona Moreau, de Paris (CARAN: F/18* 1/22). 19. le texte ~ui annule l'obligation du dépôt légal se trouve en fin de registre des brevets d Imprimeurs (1843-1881) : "l'article 68 de la loi du 29 juillet 1881 axant abro~é les dispositions du décret du 10 septembre 1870, les déclarations d imprimene prescntes par l'article 2 du décret précité sont supprimées" (CARAN: F18(I)/23). 20. Au&"uste Ghio, d'origine belge (il est né à Fontaine Lévêque, en Belgique, en 1836) s installe à Paris en 1859. Il travaille comme commis libraire, d'abord chez Hachette puis chez Delagrave (son épouse reçoit, le 8 mai 1868; l'autorisation d'ouvrir une boutique au domicile du couple, 7, rue des Vosges, pour y vendre des journaux littéraires, des paroissiens et des chansons). Le 10 oct. 1871, Ghio fait connattre son intention d'exercer la profession de libraire au 41, quai des Grands-Augustins. En 1875, il transfert sa librairie au Palais Royal (28, galerie d'Orléans) puis, en 1878, il s'installe aux 1, 3, 5 et 7 de la même galene (CARAN: F18/2205).

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seule déclaration d'imprimerie pour cet éditeur, dans les archives du dépôt légal conservées au Centre d'Accueil et de Recherche des Archives Nationales (CARAN), entre les années 1870 et 1886. Il faut, par conséquent, admettre que l'orientation éditoriale de GRIO est postérieure à 1881, puisque, à partir de cette date, les éditeurs ne sont plus soumis (momentanément du moins) à l'obligation du dépôt légal. Comme nous n'avons pas trouvé de catalogue de cet éditeur, après 1884, ce qui nous aurait permis de vérifier sous quelle rubrique aurait pu être classé le livre Atipa, nous ne pouvons pas présumer des raisons qui auraient motivé cet éditeur à publier cet ouvrage, si ce n'est à compte d'auteur. Cependant, il ne fait pas de doute que, à cette période, le créole ne pouvait bénéficier du statut de langue étrangère et ce n'est donc pas cette caractéristique qui aurait pu susciter l'insertion d'Atipa dans les collections de cet éditeur. Tout porte donc à croire qu'il s'agit bien d'une publication à compte d'auteur, chez un libraire dont l'orientation éditoriale ne représente pas le centre de ses activités. Dans ces conditions, le contrat passé entre GRlO et P ARÉPOUdevait laisser à ce dernier un assez large contrôle quant à la diffusion du livre, raison qui a certainement prévalu dans la décision de PARÉPOUde publier à Paris, chez cet éditeur.
L'examen de cette stratégie d'occultation pour soustraire Atipa à la censure, opération minutieusement préparée et habilement exécutée par PARÉPOU, caractérise un homme d'une grande prudence et un esprit d'une rare perspicacité. Nul doute que, à cette époque, P ARÉPOU ait eu à se réjouir du succès de son subterfuge. Mais, s'il lui avait été donné de prévoir que la réalité allait dépasser ses espoirs -le livre ayant traversé les décennies dans la plus complète clandestinité -, peut-être aurait-il modifié son projet de publication pour permettre à son livre de toucher plus rapidement le public auquel il le destinait. En effet, il aura fallu neuf ans pour qu'un linguiste, Hugo SCHUCHARDT, découvre, par hasard, cette publication et en parle dans une revue allemande21 (v. Annexe III). A Paris, en 1888, l'Annuaire des traditions populaires qui donne la liste des ouvrages constituant la bibliothèque privée de Loys BRUEYRE (folkloriste bien connu à l'époque pour ses travaux sur la tradition orale des zones créolophones, en particulier la Guyane22), cite les oeuvres d'Alfred de SAINT-QUENTIN23, Charles BAISSAC24 et J. TURIAULT2S, mais ne mentionne pas le livre de PARÉPOU. Même à Cayenne, il ne se trouve personne pour relever l'existence de cette publication et l'annoncer dans la presse locale. Qui plus est, on a la preuve que, dans les années qui suivent la publication d'Atipa, deux folkloristes séjournent en Guyane: 21. son compte-rendu d'Atipa a été publié dans Literaturblatt für germanische und romanische Philologie, 1894-9, pp. 310-311. 22. citons, en particulier: "Proverbes créoles de la Guyane Française" , Almanach des traditions populaires, Paris, 1883, pp. 110-111. 23. lntroduction à l'histoire de Cayenne, Antibes, 1872. 24. Etude sur le patois créole mauricien, Nancy, 1880. 25. Etude sur le langage créole, Brest, 1874. 25

Mme V AUGEOIS26 et Georges HAURIGOT27. Au moins ce dernier, qui manifeste un intérêt passionné pour les documents en créole et dont on sait qu'il a fait plusieurs séjours en Guyane -l'un de ces séjours, d'une durée de quatre ans, entre 1888 et 1891, pen<Jant lesquels il a été le Chef du secrétariat du gouvernement, sous le gouverneur Gerville RÉACHE aurait pu entendre parler de ce livre, se procurer l'édition cayennaise mentionnée par A. HORTH et CONTOUTet, éventuellement, en parler dans le cercle des folkloristes qui regroupait alors la majorité des personnalités intéressées aux langues créoles28. Or, il ne fait aucune mention de cet ouvrage, que ce soit dans la Revue des traditions populaires ou dans le livre qu'il publie en 1886 avec Fernand HUE Nos grandes colonies: l'Amérique29. Même mutisme, un peu plus tard, chez Paul LAPORTE3o chez le Dr. HENRy31, deux auteurs guyanais intéressés à et l'histoire de la Guyane. Il n'est donc plus étonnant, à la lumière de ces faits, qu'il ait fallu tant de temps pour découvrir Atipa et rendre justice au talent de son auteur. 2. Le portrait-robot de Parépou
Quelles que soient les précautions prises par un auteur pour masquer son identité, on peut nourrir l'espoir que l'oeuvre qu'il signe comporte des indices, même infimes, qui vont venir révéler ou trahir sa personnalité. On peut aussi concevoir que l'auteur lui-même ait volontairement cherché à édifier un système d'indices, codé de façon à ne pas laisser son anonymat inaccessible à toute investigation. Dans ce cas, on serait en présence d'une entreprise de mystification qui aurait, certes, des motivations multiples et diverses, mais dont une certaine coquetterie pourrait n'être pas absente. D'autre part, si certains écrivains peuvent, à juste titre, récuser la pertinence de la biographie pour rendre compte de leur oeuvre, en ce qui concerne PARÉPOU, compte tenu de la thématique de son livre et du rapport qu'il entretient avec le sujet qu'il traite, on ne 26. elle séjourné à Cayenne et à Iracoubo, où elle recueille un conte et plusieurs chansons traditionnelles qui sont publiés dans la Revue des traditions populaires, 1897, tome 12, pp. 229-232 et pp. 398-399. 27. ses articles sur la "Littérature orale de la Guyane Française" ont été publiés en 1893 dans plusieurs numéros de la Revue des traditions populaires, tome 8. 28. parmi les folkloristes s'intéressant aux créoles, l'Annuaire des traditions populaires cite les noms de G. W. Cable (USA)I,..F. A. Coelho (Portugal), L. Brueyre (Paris), A. Fortier (USA) E. Foster (uSA), H. Gaidoz (Paris), G. Haurigot (Paris), Ch. Jones (USA), Dr. Kayserling (Hongrie), Henry Laray (Paris), H. Schuchardt (Autriche) et P. Sébillot (Pans). 29. publié à Paris, chez H. Lecène et H. Oudin (sur la Guyane: pp. 141-313). 30. son livre, La Guyane des écoles est paru à Paris, en 1915, chez A. Corps. 31. né à Cayenne en 1873, il se trouvait à Paris au moment de la parution d'Atipa, comme élève au lycée Henry IV. Il en sort en 1891, titulaire des Baccalauréats ès Lettres et ès Sciences (selon la notice biographique contenue dans La Guyane, son histoire (1604-1946) du Dr. Henry, 1988 (nouvelle édition), pp. xi-xii). 26

peut être tenté de le classer parmi les écrivains d'oeuvres de fiction: en effet, les repères de toute nature (géographiques, sociologiques, politiques, anecdotiques et psychologiques) sont si nombreux et si précis dans Atipa que seule une systématique peut, d'une part, les avoir générés et, d'autre part, en rendre compte. Cela ne signifie pas cependant que la présence de P ARÉPOU soit clairement transparente dans l'ouvrage. Mais, si nous entendons par présence une certaine vision du monde et une certaine appréciation du réel, il ne paraît pas alors déplacé d'essayer de construire - entreprise forcément hasardeuse et artificielle' - un portrait-robot du scripteur. Quant aux rapports qui unissent PARÉPOU, l'auteur, à Atipa, son personnage, il faudrait se garder de la naïveté qui consiste à établir une simple équivalence entre eux. Cependant, si l'on tient compte de la forme du discours narratif, dont tout le monde, ici, dans ce volume32, s'accorde à reconnaître qu'il ne s'inscrit pas dans la configuration habituelle du genre romanesque, rien ne nous interdit de voir en Atipa un alter ego de PARÉPOU. Cette hypothèse du double ne se valide pas tant à partir de l'analyse des structures narratives propres à l'ouvrage qu'à partir de tout ce que nous venons de dire de la technique d'occultation de PARÉPOU. Autrement dit, ici, le double ne constitue pas une nécessité formelle, . il est un besoin circonstancié et psychologique, lié à une stratégie qui trouve sa pertinence dans les rapports socio-politiques qui, à l'époque de PARÉPOU, s'établissent entre l'administration coloniale et ses administrés. C'est dire que, en cette période agitée des premiers balbutiements de la IIIème République, toute oeuvre contestataire devait d'emblée se réaliser d'une manière déguisée, prendre des allures de guerre larvée. Essayons, alors, de dégager, par l'analyse du roman, les indices qui nous permettront de bâtir un portrait-robot de l'auteur.
2.1 Les données initiales

Au moment, où, à Cayenne, s'ouvre le récit des rencontres d'Atipa, le narrateur nous brosse un portrait rapide mais détaillé du protagoniste de l'histoire. On apprend, par exemple, qu'Atipa, un Nègre quinquagénaire mais de constitution robuste (p. 7), travaille comme ouvrier des mines d'or (il revient d'ailleurs d'un placer, quand il nous est présenté), qu'il a fréquenté l'école des Frères dans sa jeunesse et qu'il a voyagé en France (p. 7). Nous savons encore qu'il est né à la campagne (il vient de l'Oyac), mais qu'il a passé son enfance à Cayenne où il a travaillé, comme domestique, chez un maître (p. 5). Grâce à la fréquentation des Blancs avec lesquels il a été élevé, mais aussi, grâce au fait qu'il a séjourné six ans en France (p. 61), il connaît mieux le français que la majorité des Noirs-Créoles qu'il entend parler autour de lui (p. 9, 15). On nous informe également de ses goûts culinaires (la passion des atipas qui lui a valu son sobriquet), mais on ne nous dit rien de sa famille. Qui sont ses parents? Où habitent-ils? A-t-il des frères et sœurs? Des
32. v. plus loin les articles de Rapha!!l Confiant, Bernard Saint-Jacques, Merler et Aaron Bull. Grazia 27

enfants? On ne le saura jamais. Qui plus est, il faudra attendre la fin du second chapitre pour découvrir qu'il a une femme (p. 35). L'information nous est d'ailleurs communiquée de façon laconique, comme pour nous avertir que ce détail n'a guère d'importance. Quant au caractère, le narrateur précise qu'Atipa est plein de bon sens et qu'il est honnête (il ne ment jamais), mais il insiste surtout sur le fait qu'il est connu de tout le monde et qu'il sait tout ce qui se passe en ville (p. 5). Voilà, en effet, foison d'informations, si l'on compare avec les descriptions hâtives des autres personnages. Pourtant, un détail doit retenir notre attention. Si Atipa est le seul personnage pour lequel le narrateur prend soin de préciser l'âge (il a fêté son cinquantième anniversaire), en revanche, il passe sous silence les racines africaines du héros, alors que pour la plupart des amis et connaissances de ce dernier, il ne manque pas de nous donner cette précision. Ainsi, nous savons que Wacapou et Jean-Gaillard sont des Aradas, que Guelman et Mayombé appartiennent à la tribu des Foulards, que Bosobio est un Sosso, tandis que Tortue est un Rongou et que Sorossi est un Crabari. La seule information qui soit donnée, concernant l'origine africaine d'Atipa, est que Dorilas appartient à la même nachon que lui (p. 44). Cela ne nous aide guère, car sur Dorilas, on nous parle surtout de son physique: « comme Bosobio, Dorilas est un Nègre de petite taille, faible et maladif»33 (p. 37). Peut-on alors parler égarer les soupçons du lecteur qui chercherait à voir dans Atipa son sosie conforme? Mais les techniques de diversion dont use l'auteur s'accompagnent toujours d'un art des sous-entendus. Prenons, comme exemple, la manière dont le narrateur nous décrit le niveau d'instruction d'Atipa : « il n'avait pas l'esprit disposé à apprendre ce qu'on enseigne chez les religieux. Il en est sorti plus bête qu'il n'y était entré. Le peu qu'il a appris [chez les Frères] suffirait à l'envoyer à la potence, s'il [osait] toucher une plume pour écrire »34(p. 7). Si P ARÉPOUavait voulu nous faire comprendre qu'Atipa n'était pas un élève brillant, il lui aurait suffi de dire qu'« il n'avait pas l'esprit disposé à apprendre ». Mais, puisqu'il ajoute « ce qu'on enseigne chez les religieux », il faut comprendre qu'il suggère, par là, une critique de l'enseignement religieux, comme il le reprendra, plus tard, au chapitre IX. De plus, il situe son argument au niveau du contenu du message écrit, non de sa correction formelle: ce n'est point qu'Atipa ne sache pas écrire, loin de là, mais c'est la nature de ses écrits qui risquerait de compromettre sa sécurité et lui vaudrait éventuellement la potence. Pouvons-nous imaginer meilleur résumé de la problématique du projet d'écriture de PARÉPOU? Force nous est donc de voir, dans ce passage, un écho de ce que PARÉPOU disait déjà dans la préface: « nous savons bien lire le français, mais beaucoup d'entre nous ne le comprennent pas ».
33. kou Bosobio, Dorilas a oune nègue pint, faibe, macanki (p. 36). 34. so tête J!.as té} pou zaffai yé ca montré la chèfrè. Li entré nanne li son bourrique. <S"a pita moceau quichose li anpprendne, a jousse, pou yé pendne ii, si li touché papié {p. 6). 28

d'un oubli? N'est-ce pas, plutôt, un autre subterfuge de P ARÉPOU pour

2.2 Les prises de position d'Atipa

Lorsqu'on referme le livre sur la dernière page où Atipa nous quitte pour préparer ses bagages avant de partir vers un nouveau placer, nous avons quelque peu oublié l'homme qui nous a été présenté au début, pour nous souvenir uniquement du philosophe bon enfant qui, au cours de ses conversations avec des amis, nous a entretenus, avec passion mais lucidité, de ses convictions, de ses frustrations et de ses espoirs quant à la situation socio-économique de la Guyane. Sur ce point, aucun doute ne subsiste dans notre tête et notre cœur: les prises de position d'Atipa sont claires et définitives, que ce soit au sujet de l'administration locale, de l'éducation congréganiste, de l'immigration ou de la langue créole. Voyons rapidement son point de vue sur ces questions:

- l'administration locale: elle constitue, pour lui, le vilain, responsable de tous les malheurs du pays. Il l'accuse, entre autres, de négliger le développement de la Guyane, de promouvoir le favoritisme et de provoquer des coteries. Il s'en prend tout particulièrement à Gustave FRANCONIE (ch. V) et aux membres de. son parti, auquel appartient Souverain CARMIN (alias Nez-en-moins), le confident et l'inspirateur du gouverneur impopulaire, Isidore CHESSÉ (v. la chanson satirique à son sujet, p. 89). Il reproche à FRANCONIE d'être un incapable (p. 79), de ne pas défendre, à la chambre des Députés, les intérêts des Guyanais (p. 77, 85), de décourager les gens de venir s'installer en Guyane (p. 85), bref de vouloir maintenir la Guyane dans son marasme économique (p. 81) et son immobilisme démographique: « au lieu de se relever, notre pays s'enfonce chaque jour davantage! »35 (p. 77).
-l'éducation congréganiste: Atipa est convaincu que l'Eglise a sa place en Guyane, mais à condition qu'elle ne cherche pas à s'ingérer dans les affaires du pays (s'octroyer la mainmise sur l'éducation des enfants) et la vie privée des gens (rendre les femmes bigotes (p. 163), mettre des idéèS stupides dans la tête des jeunes filles (p. 161-163) ou décider de leur habillement). Pour lui, les religieux ne sont pas de mauvais bougres (p. 145), ils ne cherchent pas à faire fortune (p. 145), mais ils veulent s'occuper de choses qui ne les regardent pas, comme faire l'école (p. 145) et enseigner le catéchisme pendant les heures de classe, au lieu d'apprendre aux petits Guyanais comment devenir de bons ouvriers (p. 147). Son anticléricalisme s'attache principalement à promouvoir l'éducation laïque en Guyane, car dans son esprit, l'enseignement congréganiste ne prépare pas les Guyanais à participer à la vie économique du pays: « la chose la plus importante que [les Frères] t'enseignent, c'est pour quand tu vas mourir; je crois au contraire que nous avons bien plus besoin de connaître les choses [qui vont nous servir] pour vivre. Ceux qui ont appris un tant soit peu avec eux ne peuvent
35. auillé nous peye lévé, Ii ca tombé tout lé jou, pi beaucoup (p. 76). 29

(p. 145). Sa position est celle d'un homme mesuré, catholique pour le fond, mais faisant preuve de réalisme dans sa prise de conscience du choix à faire entre le besoin religieux du peuple guyanais et les exigences socio-économiques du pays.

trouver d'emploi que dans les postes inférieurs de l'administration

»36

- l'immigration: persuadé des richesses infinies de la Guyane, Atipa déplore le manque de main-d'œuvre pour faire prospérer l'agriculture: « ce n'est pas la nourriture qui manque ici, c'est nous qui ne sommes pas assez nombreux »37(p. 49). Sa vision parfois un peu naïve des ressources du sol, de la flore et de la faune guyanaises. colore son discours d'un chauvinisme qui peut paraître déplacé: « ici, tout ce que tu plantes, pousse sans soin. [...] Là-bas [en France], leurs pommes spongieuses ne valent rien, ni leurs pêches, ni leur poires, ni leurs prunes: aucun de leurs fruits n'approche les nôtres en qualité. [...] Les poissons que les pauvres mangent [là-bas], limandes, merlans, rougets, ici, on ne les ferait cuire que pour nourrir les chiens »38 (p. 63). Cependant, si ces propos semblent, ici, excessifs pour un homme qui, par ailleurs, fait preuve de tant de modération et d'objectivité, il faut lui reconnaître l'excuse de chercher ainsi à réveiller, chez ses compatriotes, la fierté dans leur terroir et à leur redonner le goût des vraies valeurs, car: « la vraie richesse d'un pays se trouve dans l'agriculture et les plantations »39 (p. 37). En effet, dans cette période de ruée vers l'or où tous abandonnent les champs pour chercher une fortune rapide dans l'exploitation aurifère, il faut la sagesse obstinée d'un Dorilas pour résister à la tentation de l'or et persévérer dans le métier ardu de planteur. Si Atipa reconnaît que l'or est la cause de l'abandon des terres, il ne s'oppose pas pour autant à l'orpaillage, car ce dernier peut contribuer à redresser l'économie du pays, à condition que ceux qui font fortune, grâce à l'or, investissent dans le pays, plutôt -que de dépenser leur argent en France (p. 60, 73). La solution au problème réside donc dans l'introduction au pays d'une main-d'œuvre étrangère (Coolies, Chinois et Nègres d'Afrique) pour remplacer aux champs les Guyanais qui travaillent aux placers (p. 51). Cependant, Atipa n'est pas prêt à accepter n'importe quel nouvel arrivant. Il s'oppose, par exemple, au projet concernant l'installation des récidivistes car, de son avis, l'expérience avec les transportés n'a pas été positive, puisqu'on ne leur
36. pi grand uichDse yé ca mDntré tO',a pDU là tO'mDuri; mD crai, au cDntrai, pi beaucDup za ai nDUS beinSDin savé, a PQU là nO' s ca vive. Ça qui anprendne u mDceau quic Dse qué yé, ça landans basse bireau yé la, Dune sO', yé pDuvé gain place (p. 144). 37. a as peye la, qui pas gain mangé, a pitit mDceau, nO' s pitit mDceau landans u (p..48. 38. ici la, tDUt ça tO' metté la latè ca vini, sans sDin [...]. Là-bas la, yé PJmme chawchaw yé pas vale pas; yépêche, yé poai, yé prine, Dune, fX!U ca prDché nO' s u frit. [...] PDSSQn, pauve' ca mangé, limanne, mèlan, rDuget; lci la, ça pDU chin, Dune sO',tO'wa metté yé la difé (p. '62). 39. vrai richesse di oune peye, ça plantage, ça balis. (p. 36).

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fait rien faire et qu'ils passent leur temps à se promener dans la rue sous des parasols (p. 39) : on aurait dû, au moins, leur faire construire des routes pour acheminer bêtes et marchandises! Son impatience, face à tant d'inertie de la part des autorités, ne lu.i fait pourtant pas perdre confiance dans l'avenir: « Dieu est un bon maître, le pays se relèvera» 40(p. 73). -la langue créole: Atipa est conscient que la revalorisation de la culture guyanaise, à laquelle il s'attache, ne peut se réaliser sans la promotion du créole comme symbole de l'identité de son peuple. Voilà pourquoi il se moque des Créoles qui, pour se rendre intéressants et impressionner les autres par leur faux savoir, s'essayent à parler le français, même s'ils ne le maîtrisent pas: « on est Créole, qu'on parle donc sa langue, plutôt que de massacrer le français! »41 (p. 9). Puisque le créole répond parfaitement aux besoins de communication des Guyanais et que, de plus, on ne peut nier la beauté de cette langue (p. 13), riche en nuances, en expressions imagées et en proverbes, tandis que le français restera toujours une langue d'emprunt, difficile à connaître parfaitement (même pour les Européens), il faut laisser le français aux Blancs, à ceux qui l'ont appris et qui le comprennent (p. 15). Quelle meilleure preuve, alors, de la valeur inhérente du créole que de s'en servir pour faire passer ce message de promotion culturelle. On ne peut manifestement trouver accord plus parfait entre le projet d'écriture d'un auteur et la conviction passionnée de son porte-parole.
Messager de PARÉPOU, Atipa a donc profité de ses entretiens sur la place de Cayenne pour dénoncer devant nous ce qu'il considère comme les causes immédiates du dépérissement de la Guyane: a) le mauvais choix des hauts fonctionnaires chargés d'administrer le pays, ceux-ci fuyant leurs responsabilités pour se jeter dans les luttes politiques effrénées qui divisent la Guyane. . b) l'enseignement confessionnel qui ne prépare pas la population à participer pleinement au redressement économique de la Guyane. c) l'insuffisance numérique des Guyanais pour un territoire aussi

d) la mauvaise organisation du peuplement du pays qui fait venir en Guyane des immigrants ne cherchant pas à y rester ou des déportés de droit commun. e) la ruée vers l'or qui, d'une part, prive l'agriculture du peu de main-d'œuvre disponibl~ et, d'autre part, ne profite qu'à des particuliers en créant, de plus, une. classe artificielle de « nouveaux riches» motivés seulement par leur intérêt personnel. Il refuse pourtant de se résigner à accepter ce mauvais état des choses et il s'applique à insuffler à ses compatriotes son espoir dans l'avenir et dans le pays. Patriote jusqu'à la démesure, Atipa (alias
40. Bongué bon maite, peye la wa Zéué(p. 72). 41. ou ça criole, palé donc ou langue, passé ou massacré francé! 8). (p.
31

vaste.

P ARÉPOU) fonde la revalorisation de la Guyane sur la promotion des Guyanais: « ils travaillent, ils sont honnêtes, le pays est bon, [alors] ils sont obligés de s'en sortir »42 (p. 73). 2.3 Les présomptions

Une analyse aussi pertinente de la situation politique et socio-économique de la Guyane de cette époque ne peut, de toute évidence, émaner que d'un homme qui se tient au courant des affaires locales, qui connaît au moins les corridors de l'administration, s'il ne participe pas, lui-même, au fonctionnement de la machine administrative, par exemple comme élu du peuple à l'un des conseils locaux (Conseil général, Conseil privé ou Conseil municipal). On a du mal, en effet, à imaginer un simple ouvrier des mines d'or ayant une vision aussi claire et judicieuse des problèmes de cette époque. Nous avons d'ailleurs la preuve que l'auteur a bel et bien eu accès aux procès-verbaux des séances du Conseil général, au moment où il écrivait son livre, car il cite textuellement un extrait de l'allocution prononcée par le Président du Conseil, lors de la séance d'ouverture du 19 novembre 188443. Au terme de cette analyse textuelle d'Atipa et selon l'hypothèse du double annoncée plus haut, il nous reste maintenant à hasarder un portrait-robot du scripteur: Le discours de PARÉPOU s'impose d'abord comme un discours masculin. A n'en point douter, la misogynie manifeste d'Atipa exclut toute éventualité que le scripteur soit une femme. P ARÉPOU écrit en homme et pour des hommes qui regardent la femme comme subordonnée à la volonté de l'homme. Ce discours est aussi éminemment créolophone et créolophile, comme nous l'avons montré plus haut. En effet, Atipa ne peut être sorti de l'imagination d'un Européen: trop de preuves viennent confirmer l'ancrage du texte dans la réalité guyanaise quotidienne. Poser que P ARÉPOU est un Guyanais ne suffit pas. Encore faudrait-il savoir à quel groupe ethnique il appartient. Fait-il partie du groupe des Blancs-Créoles ou bien de celui des Noirs-Créoles? S'il est un homme de couleur, est-il Câpre ou Mulâtre? Cette question est, de loin, la plus délicate, car l'analyse du texte s'avère ici peu probante. Ainsi, quand le terme criole apparaît, il est le plus souvent employé pour désigner la langue créole. Les fois où il désigne une personne (p. 8, 10, 40, 68, 114, 146, 194, 204, 214), .le contexte ne permet pas de déterminer avec certitude si criole représente les Noirs-Créoles à l'exclusion des Blancs-Créoles. En deux endroits pourtant, la référence à Noir-Créole est non-équivoque: lorsqu'Atipa s'adresse à Bosobio (Nègre

42. yé travaille, yé honnête, peye la bon, yé obligé rivé (p. 72). 43. il s'agit de l'allocution prononcée par M. Galliot père, reproduite dans Atipa p. 82/83; v. aussi la "Notice historique et lexicale", en fin de volume. 32