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Au coeur des rochers

De
211 pages
Depuis l'ouverture du premier parc national de Yellowstone en 1872 aux Etats-Unis, les nations indiennes ont été expulsées de leur territoire ancestral, pour laisser vierge la wilderness (nature sauvage). Ces peuples réhabilités soumettent aujourd'hui le Service national des parcs à une longue liste de revendications. Cet ouvrage explore la situation, longtemps unique, du Canyon de Chelly en Arizona, où le droit de résidence des Indiens navajos a été maintenu.
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AUCOEURDESROCHERS
Anthropologie duCanyondeChelly,
parcnationalenterrenavajo© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-54580-9
EAN: 9782296545809RaphaëlleRolland-Francis
AUCOEURDESROCHERS
Anthropologie duCanyon deChelly,
parc national en terre navajo
L’HarmattanSommaire
Introduction 11
1.La fabriquede l’étatde nature 23
2.Le passéduCanyondeChelly 57
3.Autourdu hogan: le familieret le quotidien 91
4.Au-delàdu hogan: les lieuxcomme pouvoiretdanger 119
5. No longer the White Man’s Indian 157
Conclusion 187
Bibliographie 191
Tabledes matières 207Remerciements
Je remercie Philippe Descola, directeur d’études à l’EHESS,
dont le séminaire d’anthropologie de la nature a ouvert ma
perception aux différents modes de présence au monde, et pour ses
encouragements précieux. Ma gratitude va également à Philippe
Jacquin (†),enseignant-chercheurà l’universitéLyon 2, quia suivi
le début de cette thèse. Le travail des professeures Marie Roué au
Muséum d’histoire naturelle et Joëlle Rostkowski à l’Unesco, très
investies dans la défense et la reconnaissance du savoir et de l’art
des Indiens d’Amérique du Nord, a par ailleurs été une grande
source d’inspiration. Mon terrain a été successivement financé par
les bourses Fulbright de la commission américaine, Aires
culturelles du Ministère de la culture,Eurodoc de la régionRhône-
Alpes et Dorothy Leet de l’Association française des femmes des
universités. Je remercie donc ces institutions pour l’aide financière
cruciale qu’elles m’ont apportée. Le personnel et les résidents du
Canyon de Chelly ont accepté ma présence pendant de nombreux
mois et ont pleinement contribué à nourrir mon travail et je leur en
suis très reconnaissante. J’ai, par ailleurs, fait une grande partie de
mes recherches bibliographiques au Centre des études du Sud-
ouest deFort LewisCollege àDurango dans leColorado.Andrew
Gulliford, directeur, et Hélène Waldsteder, bibliothécaire, m’ont
souvent laissé travailler en dehors des heures d’ouverture. Pour le
temps qu’ils m’ont fait gagner, un grand merci. Merci enfin à
Emmanuelle, ma sœur, et à mes amies, Anne-Sophie, Florence,
FatihaetViolaine pour leur soutien,etàNicoleGadreyetMonique
Lurcel pour leur relecture attentive. Je dédie cet ouvrage à mon
marietà mes parents.Introduction
Lors de la création du premier parc national, Yellowstone, en
1872, les Sheepeaters, Shoshones, Bannocks et Crows,entre
autres, ont été expulsés de leur territoire, avec le concours de
l’armée, sou s le motif de laisser la nature sedévelopper selonson
libre cours. Un peu moins de 9000 km², soit une superficie
comparable à celle de la Corse, ont été métamorphosés en espace
“vierge”,à travers les États du Montana, du Wyoming et de
l’Idaho. Avant d’incarner un monument de la terre, Yellowstone
constituait un territoire amérindien, mais qui s’en souvient ? En
août 2004, les divers supports de communication(expositions,
brochures, panonceaux, exposés des rangers et commerce du
souvenir…), y faisaient en effet à peine allusion. Les informations
diffusées demeuraient consacrées à la majesté des paysages
sylvestres, au prodige de la faune agreste et à l’extraordinair e
activité géothermique. Les commentaires des rangers témoignaient
aussi d’une certaine amnésie: “Personne n’habitait vraiment ici,
quelques Indienset une poignée de trappeurs.”,“Je n’ai pas de
documentation à vous offrir sur ce sujet, par contre je peux vous
proposer notre nouvelle brochuresur la réintroduction du loup…”,
“Il n’y a pas eu d’injustice. L’usage de Yellowstone a été interdit
aux Indiens comme aux Blancs.” Sur la dizaine de rangers
interrogés, un seul a été enthousiaste : “Oh oui! Les Shoshones et
lesBannocks possèdent une histoire considérable en ce lieu, mais
je ne sais pas pourquoi, elle n’est pas vraiment racontée.”
L’expérience indienne des parcsnationaux demeure donc
méconnue. Il existe, certes, une littérature foisonnante concernant
le rôle qu’a joué la notion de wilderness, la nature “sauvage”, dans
la construction de l’identité américaine: d’abord vouée à être
conquise, la wilderness est devenue, à la fin du XIXe siècle, un
patrimoine unique à préserver (Nash 1967 & 1989 ; Runte 1979;
Conan 1985 ;Viard 1985;Short 1991 ;Oeschlager 1991 ;Callicot
& Nelson 1998). Toutefois, ces études passent sous silence un fait
majeur: les parcs de wilderness, “où l’homme lui-même est un
visiteur qui ne demeure pas” (Wilderness Act 1964), ont privé les
autochtones de leur écoumène. C’est seulement récemmen t que
plusieurs auteurs se sont attachés à inscrire ce processus dans
11l’histoire générale de la colonisation (Cronon 1996 ; Warren 1997,
Keller & Turek 1998, Spence 1999,Burnham 2000, Janetski 2000,
Jacoby 2001, Nabokov & Loendorf 2004). Aujourd’hui, les 275
réserves indiennes (225.000 km²) ne représentent que 15% des
terres fédérales protégées (1.5 millionde km²), qui incluent les 391
1parcs nationaux .
Mon étude sur les relations entre parc nationaux etnations
indiennes se centre sur la situation, longtemps unique, duCanyon
de Chelly, en navajo,“à l’intérieur des rochers”. Depuis
1931, le National Park Service (NPS) y administre le patrimoine
archéologique, mais ledroitde résidencedes familles navajosa été
exceptionnellement maintenu.Lecas du canyon m’a paru pertinent
car il montre l’artificialité de ces conservatoires de nature
indomptée qui onttrès vite intégré la protection des sites
archéologiques. Le canyon, laissant apparaître les traces des deux
peuples quiy ontsuccessivement habité, se présentecomme un
palimpseste. Un premier paysage anasazi, caractérisé par
l’adoption graduelle de l’agriculture comme subsistance principale
et par la sédentarisation dans de grands villages, s’est désagrégé
vers 1300. Les Navajos l’ont recouvert de leur culture autour de
1700, avant d’y capituleren 1864. Leur exemple est d’autant plus
intéressant que lacolonisation du Sud-ouest (Colorado, Utah,
Nouveau-Mexique etArizona), l’une des dernières frontières, s’est
produite à une époque où lessciences positives et les mouvements
de protection de la nature prenaient leur essor. Les contréesnon
altérées du haut plateau duColorado, l’exotisme toujours intact des
peuples indiens et le trésor archéologique préservé par la
sécheresse du climat ont attiré, de manière concomitante,
pionniers, conservationnistes et ethno-archéologues. Aujourd’hui,
la réserve navajo est littéralement “assiégée” par vingt trois parcs.
Se situent en son seinEl Morro,Chaco,Navajo, RainbowBridge,
Canyon deChelly et Hubbell Trading Post. Les parcs de Petrified
Forest, du Grand Canyon, de Wupatki, de Cahone, de Cross
Canyon et de Glen Canyon en sont frontaliers et ceux de Mesa
Verde, Montezuma, Natural Bridges,Walnut, Bandelier,
Hovenweep,Aztec, Sunset,Tuzigoot,El Malpais et Petroglyph se
trouventà proximité.
Le polysystèmeduCanyondeChelly, à la fois territoire navajo,
objet de préservation ethaut-lieu dutourisme, permet de
12comprendre les tensions entre usage et préservation. Pour saisir la
multiplicitédece lieu, j’ai opté pour uneapproche ethnologique du
paysage. “Le paysage fonctionne comme un symbole, une
représentation dont chacun use à des fins différentes. Et qui peut,
mieux que l’ethnologue, témoigner de la force et parfois de la
violencedessymboles ? ” (Voisenat&Notthegem 1995 : xiii).
Mais, avant d’aborder les principes théoriques de
l’anthropologie du paysage, discipline récente qui a importé une
notionappartenant traditionnellementaux historiens de l’art etaux
géographes, il faut retracer la placedu paysagedans la géographie,
et d’autre part, celle de la nature dans l’anthropologie. Selon la
définitiondudictionnaireétymologiqueLarousse, le terme paysage
dérive de pays (pagensis : habitant d’un pagus, un bourg). En
peinture, le mot apparaît en 1549, à laRenaissance, pourdéfinirla
représentation d’un site en général champêtre, puis le tableau lui-
même.Par métonymie, le terme désigne rapidement l’ensemble du
pays, puis l’étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son
ensemble. Finalement, au XIXe siècle, il prend le sens figuré de
“situation générale”. Le paysage, comme morphologie de
l’environnement, est d’abord l’objet de la géographie humaine, qui
s’est développéeau début duXXe siècle. Stimulées par l’essor des
sciences naturelles, notamment par les travaux de Darwin sur
l’évolution et ceux d’Haeckel sur l’écologie, lesÉcoles française et
allemandes’interrogent quantaux poids respectifs de la race et du
milieu sur la formation des ensembles culturels et régionaux. Les
multiples dimensions du paysage (terrain, géologie, climat,
histoire, organisation spatiale), servent alors à délimiter et à
caractériser l’originalité de la physionomied’une région (Dubost
1991: 221). Dans les années 30, rejetant ce déterminisme
environnemental,CarlSauer fonde l’École deBerkeley et défriche
une nouvelle manière d’éclairer le paysage. Très influencé par ses
collègues anthropologues, Sauer cherche à mettre en évidence ce
qui, dans les éléments naturels du paysage, est dû à l’influence
humaine: la culture modifie le paysageet, enretour, le paysage
influe sur la culture quil’occupe. S’élabore ainsi le concept de
paysage culturel dans lequel “la culture est l’agent, l’aire naturelle,
le médium, et le paysage culturel, le résultat” (Sauer 1963 (1925) :
13). Cette analyse s’estompe cependant à partir des années 50,
période où les géographies physique et quantitative s’imposent.
13Réserves indiennes dans la région desFourCorners
(USGS 2005)
14Parcs nationauxdans la région desFourCorners
(USGS 2005)
15Ces disciplines critiquent la confusion qu’induit la géographie
culturelle pour laquelle la notion de paysage désigne à la fois une
portion de terre et l’apparence de la terre telle que nous la
percevons (Olwig 1996: 630). Le terme est donc abandonné en
raison de ses connotations esthétiques et subjectives au profit de
celui d’espace, plus objectif. Vers 1970, un revirement s’opère
avec la géographie humaniste, en provenance des États-Unis. Ses
adhérents “désorientés et désillusionnés par les excès et les échecs
du mouvement positiviste” sont de nouveau attirés par les qualités
subjectives du concept de paysage culturel (Muir 1999 : xvii). Les
géographes mettent l’accent sur les phénomènes de perception et
s’orientent versles aspects vécus, créatifs et humains de nos
relationsenvironnementales.
La notionde paysageculturel prend un véritableessorau milieu
des années 80 pour devenir un champ d’étude interdisciplinaire, à
un moment où, d’une part, face à la globalisation, la préservation
des paysages régionaux, symboles identitaires, devient un enjeu
économique, socialetécologiqueet où,d’autre part, les institutions
académiques se heurtent aux mouvements de revitalisation des
communautésindiennes. Ces dernières, après avoir survécu aux
politiques de délocalisation, d’assimilation et de liquidation des
réserves, ont entamé uneentreprise de patrimonialisation de leur
culture qui implique la restitution de leur passé. Alors que les
sciences humaines sont amenées à examiner, de manière critique,
les outils qu’elles ont fournisà la colonisation, la problématique du
paysage est repensée. La nouvelle géographie culturelle refuse
désormais la séparation entre le paysage nature-sujet (étude
culturaliste) et le paysage nature-objet (étude naturaliste). Elle se
centre sur la relation sujet-objet, en tissant des liens avec la
phénoménologie, la psychologie, la sociologie et l’anthropologie
culturelle. Le paysage est pensé comme réalité matérielle et
représentation vécue, comme écologie et symbole. Le monde et le
sujet se reflètent l’un dans l’autreà travers le corps humain dont les
activités fournissent le lien vivant de cette dialectique (Roger
1991;Berque 1995).
Parallèlement, l’anthropologie culturelle s’ouvre aux relations
entre les peuples et leur environnement physique. Jusqu’alors, si
les anthropologues prenaient soin de présenter le milieu naturel
dans les premières parties de leurs monographies, ils concevaient
16celui-ci d’une manière étroite. Comme pour la géographie, le
monde de l’anthropologie était scindé entre les approches
matérialistes et les approches idéalistes. Dans les théories
matérialistes, les recherches avaient tendance à se concentrer sur
les paramètres fonctionnels etsupposés adaptatifs de cesrelations.
Les mythes, les cosmologies et les symbolismes étaient largement
considérés comme secondaires (Tilley 1994: 22-23). Quant aux
approches idéalistes, ellesenfermaient l’humanité dans unesérie
de mondes culturels séparés les uns des autres, et distincts du
monde physique (ibid.). L’accent était mis sur l’analyse de la
cohérence interne des systèmes sociaux et des cultures.
L’environnement constituait une simple toile de fond.Les cultures
étaient considérées comme des réalités autonomes, détachées du
déterminisme biologique et, dans une certaine mesure, des
contingences historiques.Certains fonctionnalistes parlaient même
d’exterior realm, de domaine extérieur, pour qualifier le milieu
ambiant (Garine & Erikson 2001: 125). Dépassant le clivage de
ces deux approches, l’anthropologie moniste soumet la notion de
natureà une remise en question radicale. “Ailleurs qu’enOccident,
plantes et animaux se voient conférer la plupart des attributs de la
vie sociale, ce qui interdit de les envisager comme domaines de
réalités entièrement distincts de la sphère des actions humaines. ”
(ibid.). Contestant le caractère universel de la dualité nature-
culture, née de la modernité en Occident, ce courant a ouvert une
perspective analytique pour comprendre les différents modes de
connaissance de l’environnement. L’anthropologie moniste ne
traite plus la sphère sociale et l’environnement physique comme
des entités autonomes, mais comme une synergie dynamique
(Descola& Palsson 1996 ;Feld &Basso 1996 ; Ingold 2000).Elle
prend en considération les facteurs culturels, sans pour autant
négliger l’importance du milieu.
C’est dans ce prolongement que le champ d’une anthropologie
du paysage s’est peu à peu circonscrit. Le paysage est conçu
comme un assemblage de formes matérielles, créé parl’être
humain, constituant une mémoireculturelleagencée sous formede
palimpsestes temporels et spatiaux, à la fois artefacts et symboles.
Moins qu’une structure physique, il correspond à un processus
culturel. L’anthropologie du paysage tient à rendre compte de la
diversitédes relations quiexistententre les hommes, leurcultureet
17leur environnement social et physique (Bender 1993 ; Feld &
Basso 1996 ;Hirsch & o’Hannon 1997,Stewart &Strathern 2003).
La multiplicité des expériences est reconnue comme dépendante
des époques, deslieux et des conditions historiques, comme de
facteurs plus personnels (âge, genre, classe…). Une nouvell e
compréhension des objets d’études traditionnels est également
visée: identité, cognition et perception, parenté, écologie,
économie, politique, cosmologie, linguistique... Cette discipline
émerge par ailleurs dans le contexte plus pratique d’une
réinterprétation des parcs de wilderness. En effet, le Congrès
américain adopte en 1990 deux lois majeures : le NativeAmerican
Grave Protection and RepatriationAct,qui imposeaux institutions
fédérales de restituer ossements et objets funéraires aux tribus
affiliées et la Traditional Cultural Property, qui reconnaît la
signification des sites naturels ou culturels associés aux pratiques
coutumières et cérémonielles et dont l’accès doit être aménagé.
L’Unesco ajoute aussi, en 1992, la catégorie de paysage culturel
sur la liste du patrimoine mondial, “œuvre conjuguée de l’homme
et de la nature”. Le National Park Service fait alors appel aux
ethnologues pour élaborer une gestionnovatrice autorisant
certaines pratiques d’usage (Parker &King 1990 ; Stoffle&Evans
1990 ; Kelley & Francis 1994). Toutefois, en dehors de la
littérature grise du NPS, le parc est resté un terrain ethnologique
peu investi. Mon projet d’étude sur le Canyon de Chelly m’en a
paru d’autant plus fondé. Plusieurs études sur le paysage culturel
navajo avaient déjà été menées au sein du canyon, notamment sur
lesnoms de lieux (Jett 1992, 2000), le modèle résidentiel et les
pratiques agricoles(Jett 1977 ; Andrews 1985 ; Simonelli 1997),
les lieux sacrés(Kelley & Francis 1994). Toutefois, la plupart
d’entre elles ne sont plus consultables dans leur intégralité en
raison de la loi sur la confidentialité (1992). Par ailleurs, je
souhaitais rassembler ces différents fragments pour éclairer le
canyon d’une façon plus globale. Une recherche sur les savoirs
géographiques locaux était en outre utile pour confronter les
conceptions du NPS avec la perception navajo de cet
environnement riche en sites archéologiques, ce dernier aspect
ayantété très peuétudié.
J’ai effectué cinq terrains: octobre 1999 - octobre 2000 ;
novembre 2000 - janvier 2001 ; juin - août 2001 ;avril-septembre
182002 ; janvier- mars 2003. La méthodologie suivie a été celle de
“l’analyse inventive”, qui consiste à approcher le site dans sa
singularité et ses potentialités (Berque et al. 1999 : 63). Après
m’avoir donné unaccordverbal, puis un permis pour ma recherche
(#C0504-E), le directeur du Département navajo de préservation
historique, Alan Downer, m’a dirigée vers Anna Marie Fender, la
surintendante du Canyon de Chelly, qui m’a proposé, en
contrepartie d’un logement dans le lotissement du personnel, d’être
ranger bénévole au département d’interprétation. L’activit é
interprétative s’inscrit dans la transmission d’un patrimoine au
public et elle recouvre l’ensemble des activités qui développent
unecompréhensiondu lieu: installation muséale,animations (tours
guidés et conférences) et outils pédagogiques (présentations
audiovisuelles, brochures et publications).Après ma formation, j’ai
travaillé quatre jours par semaine à l’accueil des touristes, à
l’organisationde randonnées avec les rangers et à la présentation
d’exposés sur la culturenavajo. J’ai aussi parfois accompagné les
archéologues lorsqu’ils partaient en mission dans le backcountry
pour vérifier l’état des vestiges ou enfouir les ossements ou les
artefacts, misà nu par l’érosion.
J’ai toutefois été confrontéeà plusieurs obstacles.D’abord celui
de la difficulté d’accès au lieu. Le canyon constitue le cœur
géographiqueet spirituelde laculture navajo, souventévoquédans
les mythes et les cérémonies de guérison. Lieu tragique de la
capitulation face à l’armée américaine en 1864, il symbolise aussi
l’ultime résistance. Il est aujourd’hui habité par soixante-quinze
2familles, soit environ mille trois cents personnes , et fait l’objet
d’une stricte réglementation. Il existe un unique chemin en accès
libre. Tout autre type de visite exige un accompagnement.
Deuxième obstacle, le repli identitaire. Parallèlement à leur
entreprise de réhabilitation de la culture traditionnelle, les tribus
sont en effet réticentes à la présence de scientifiques, accusés de
servir les intérêtsde la société dominante et de “voler” leur culture.
Problèmed’autant plus aiguque laNation navajo se heurteà de
graves difficultés socio-économiques et vit de fortes tensions avec
le NPS. Lorsque j’ai débuté mon bénévolat, la surintendante et
l’archéologue, les deux seuls Blancs du personnel étaient en
mauvais termes avecla quinzaine d’employés navajos et les
résidents : blâme reçu par l’archéologue pour propos racistes, mode
19de gestion paternaliste de la surintendante... Lesrelations entre
habitants et employés, qui ne sont pas tous originaires du canyon,
s’étaient sérieusement détériorées. Après le départ anticipé de la
surintendante et de l’archéologue, mutés aumois de juin 2000, le
parc est resté sans direction jusqu'en septembre, dateà laquelle a
été nommé au poste de surintendant Jason Davis, ancien
archéologue du parc. Par ailleurs, je me suis rapidement rendue
compte de la difficulté d’êtreà la fois en recherche d’informateurs
etactrice sur le lieu. Mon uniforme vert m’associait directement à
l’autorité du NPSet,en dehors destâches qui m’étaient imparties,
je n’avaisaucune possibilité de circuler seule dans les gorges.
Faceà ces différentes contraintes, je me suis d’abord concentré e
sur la vieau sein de l’administration et sur mesactivités de ranger.
J’ai observé la pratique professionnelle desgestionnaires du parc,
ses effets sur la population locale et les efforts de coopération
interculturelle, non seulement entre administration et Navajos,
mais aussi entre les nations amérindiennes. Aujourd ’hui, le cadre
législatif impose la consultation des tribus qui ont été définies
comme affiliées (ici les Hopis, descendants des Anasazis), dans
tous les domaines d’activités du parc (politique, gestion, projets de
fouilles, rapatriement des collections… ). J’ai assisté aux
différentesréunions du personnel, à la formation annuelle des
guides et je me suis entretenue avec différents officiers culturels
navajos et hopis.Certains éléments ont ensuite joué en ma faveur.
Plusieurs guides, engagés dans l’activité de tourisme, ont été
réceptifs à ma démarche. Être logée avec le personnel a aussi
facilité les relations quotidiennes. J’ai ajustémon comportement :
serrer la main des collègues navajos en l’effleurantà peine, ne pas
prolonger un regard droit dans les yeux, ne pas montrer du doigt
(ce qui revient à jeter un mauvais sort), mais pointer les lèvres vers
la direction indiquée, s’habitueraux longs silences précédant tout e
réponse (sielle survient). J’ai apprisà ne pas présenter ma
recherche en termes d’étude (to study), ce qui provoquait un
blocage, mais d’apprentissage (to learn). Après six mois de
bénévolat, j’ai poursuivi mon enquête de manière libre, la
resserrant autour d’une dizaine de personnes : les rangers Jack
Halgani,CarmelaBluehouse, William Yazzie etChrisBlacksheep,
l’archéologue Marylin James et les guides Linda Clay, Ronnie
Tsosie, Howard Smith et Duane Halgani. C’est grâce à la famill e
20Halgani, qui m’a offert sonhospitalité, que j’aiété plongée dans
l’intimité d’une famille navajo. Comme je n’ai souvent été
autorisée qu’à prendre des notes, je me suis efforcée de retranscrire
le plus fidèlement les propos de mes interlocuteurs, enrespectant
leur mode d’expression et leur charge affective. De même, j’ai
utilisé des pseudonymes pour ceux qui souhaitaient garder
l’anonymat.
L’ensemble de ce travail s’articule de la manière suivante: il
s’agira d’abord d’éclairer la manière dont se sont déployées les
grandes étapes de la construction sociale de la wilderness et, plus
précisément, de cerner la place que les Indiens y ont
successivement occupée. Si ces derniers ont été spoliés de leur
territoire lors de la création d’écrins de nature sauvage, ils ont ét é
rapidement instrumentalisés par les administrations comme
reliques vivantes d’une condition “primitive”. C’est un regard
paysager impérial qui s’est construit, participantà l’esthétisation et
à la muséification de l’Autre.Dans un deuxième temps,le passédu
canyon sera évoqué et plus particulièrement celui des Navajos,
puisqu’ils ont étéignorés dans la mise en place d’un parc censé
protéger les vestiges anasazis sans interférer avec leurs droits
d’usage. C’est cette “moitié dans l’ombre” qu’il faudra ensuit e
faire réapparaître ettenter de retrouver laconstruction du paysage
navajo, en insistant d’abord sur la cosmologie, l’organisation
sociale, spatiale et économique, puis en initiant une étude
syntaxique et sémantiquedes nomsde lieux, liésà leursdifférentes
significations mythiques, historiquesou rituelles. Le dernier
chapitre interrogera le nouvelarsenal de lois qui s’efforce de gérer
les différentes perceptions des environnements et qui est confronté
à la conciliation ardue des valeurs scientifiques, spirituelles et
politiques, dans le cadre d’enjeux territoriaux inédits.
1Ces espaces, représentant 16% du territoire, sont gérés parplusieurs agences du
Department of Interior : Forest Service, Bureauof Land Management, Fishand
Wildlife Service, National Park Service... Les parcs comprennent 339317 km²,
soit 3,4% de la superficie totale du pays, alors que les réserves indiennes
équivalent à seulement 2,3% (Federal lands and Indian reservations.Consulté sur
internet (//nationalatlas.gov/fedlands), le 3 mai 2007). Le portail présente aussi
une carte précise de l’ensemble des terres fédérales et des réserves indiennes.
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