Au combat

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«C’est le propre des grands livres, dit-on, de faire peu à peu leur chemin, de toucher des générations successives. Au combat est incontestablement de ceux-là. Alors que tant de témoignages ont été publiés sur la Seconde Guerre mondiale, pourquoi ce livre est-il un «grand livre»? Pourquoi faut-il absolument le lire? Sans doute, justement, parce qu’il ne s’agit pas d’un simple livre de témoignage, mais d’une tentative de penser la guerre, de penser en temps de guerre, malgré la mort qui rôde, malgré la peur.
Pour Jesse Glenn Gray, comme pour la plupart des Américains de sa génération, la Seconde Guerre mondiale fut un rite d’initiation, un moment fondateur.
Durant ses quatre années de guerre, Gray n’a pas cessé de consigner ses impressions dans des carnets qu’il portait sur lui : l’expérience des combats, la libération de l’Europe, la dénazification.
De sa belle écriture poétique, Gray sait rendre ce qui est au cœur de l’expérience quotidienne d’un soldat : le passage progressif de l’état de civil à celui de combattant, la loyauté à l’égard des compagnons d’armes, la tendance constante à déshumaniser l’ennemi, la blessure morale qui est au cœur des combats, et cette forme d’exaltation que le philosophe explique par la dimension érotique de la guerre.»
B. Cabanes
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021000520
Nombre de pages : 304
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JESSE GLENN GRAY

AU COMBAT

Réflexions sur les hommes à la guerre

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Duran

Introduction par Bruno Cabanes
Préface par Hannah Arendt

TALLANDIER

À ma femme, Ursula,
qui fut naguère au nombre des « ennemis ».

« Il est parfaitement conforme à l’étrange histoire intellectuelle de l’homme que les questions les plus simples et les plus importantes soient celles qu’il se pose le moins souvent. »

Norman Angell

Le spectacle envoûtant de la guerre

C’est le propre des grands livres, dit-on, de faire peu à peu leur chemin, de toucher des générations successives en fonction des questions qu’ils posent à chaque époque. Au combat est incontestablement de ceux-là. Alors que tant de témoignages ont été publiés, depuis plus de soixante ans, sur la Seconde Guerre mondiale, pourquoi ce livre est-il un « grand livre » ? Pourquoi faut-il absolument le lire ? Sans doute, justement, parce qu’il ne s’agit pas d’un simple livre de témoignage, mais d’une tentative de penser la guerre, de penser en temps de guerre, malgré la pression des événements, malgré la mort qui rôde, malgré la peur1.

Précisons cependant. Au combat n’est pas un livre de philosophie de la guerre, au sens où on l’entend pour Sun Tzu et Clausewitz. Gray ne cherche pas à construire une interprétation générale du phénomène guerrier à partir de la Seconde Guerre mondiale. De son propre aveu, son baptême du feu eut plutôt pour conséquence d’ébranler en lui toute foi dans les systèmes interprétatifs. « Même les grands penseurs de la civilisation occidentale parurent soudainement perdre leur stature », confie-t-il. Ce qu’il s’efforce de faire, plus modestement, c’est donner du sens à son expérience de guerre, en revenant, encore et encore, aux notes qu’ils a prises pendant le conflit, et en restant au plus près de l’expérience concrète, celle du corps, celle des sentiments éprouvés, celle des paysages traversés.

 

Né en 1913, près de la petite ville de Mifflintown, en plein cœur de la Pennsylvanie rurale, Gray fait ses études supérieures à Juniata College puis à Pittsburg et à New York. Au matin du 8 mai 1941, il reçoit une lettre à en-tête de Columbia. Elle lui apprend que sa thèse de doctorat sur Hegel vient d’être acceptée. Ironie du sort, il trouve aussi dans son courrier un papier de l’armée américaine l’informant de son incorporation imminente. Quelques mois plus tard, les États-Unis entrent en guerre.

En 1943, Gray part rejoindre une division d’infanterie en Afrique du Nord ; il participe à la campagne d’Italie puis à la libération de la France. « J’avoue qu’un grand nombre des Américains que j’ai fréquentés dans l’armée m’ont frappé par leurs différences, écrit-il. Je n’en avais jamais rencontrés de semblables auparavant, et je n’en ai pas rencontrés depuis. Rien n’aurait pu me faire mieux voir à quel point le cercle au sein duquel nous évoluons en temps de paix est étroit. » Dans les paysages enneigés de l’Alsace, à l’hiver 1944-1945, il fait face avec ses camarades à la résistance acharnée des troupes ennemies. La mission de son unité est de démasquer les espions et les saboteurs qui peuvent s’être infiltrés dans la population civile et menacer la sécurité des troupes alliées. En Allemagne, il sert comme officier de renseignement, avant d’être démobilisé avec le grade de sous-lieutenant en octobre 1945.

Il y revient à l’été 1946. On demande à Gray de donner des cours de philosophie à l’université Ludwig-Maximilian de Munich. La ville a été dévastée par les bombardements alliés. Là où s’élevaient jadis les bâtiments de la vieille ville, s’ouvrent maintenant de nouvelles perspectives sur les Alpes toutes proches. La ville est crasseuse, infestée de rats. La poussière envahit tout. « On la sentait sur les mains et dans les cheveux, poussière, on la sentait sur la langue, desséchante et fade, soif, le besoin permanent de se laver les mains… », note l’écrivain Max Frisch2. Dans un article publié dans Commentary en 1948, Gray décrit les bâtiments en ruines de l’université, des auditoires transis de froid et affamés par les restrictions alimentaires de l’après-guerre. « Ces hommes ne ressemblaient pas à des étudiants. Leurs âges étaient incertains, difficiles à deviner en regardant les visages. Leurs habits étaient indéfinissables : quelques pièces d’uniformes, des costumes civils usés, des tabliers de charpentier, des couvre-chefs de toutes les formes et de toutes les tailles – à l’exception de l’élégante casquette que portaient autrefois les étudiants. Aucune gaîté, ni rires ni cris : luttant contre le vent glacial de janvier qui s’engouffrait dans la cour de l’université, ils allaient travailler en silence et sans joie, comme des ouvriers qui attendent la fin de la journée. » Le regard qu’il porte sur la dénazification est désabusé. Comment faire le tri entre les enseignants dignes de confiance et ceux qu’il faut révoquer3 ?

Est-ce à cette époque que Gray lit pour la première fois les travaux de Martin Heidegger, dont il deviendra le plus grand spécialiste aux États-Unis et le traducteur attitré pour l’éditeur Harper & Row ? L’ironie veut que le jeune officier américain qui a interrogé par dizaines des anciens membres du parti nazi faits prisonniers soit aussi le meilleur ambassadeur aux États-Unis, avec Hannah Arendt, des idées de Heidegger, interdit d’enseignement jusqu’en 1951-1952 pour avoir accepté la charge de recteur de l’université de Fribourg sous le Troisième Reich. Pour autant, de l’avis des spécialistes, Gray est un heideggérien modéré qu’embarrasse le culte du « petit magicien de Messkirch » dans l’Allemagne des années 19504. Le penseur Heidegger, si séduisant par ses fulgurances, se concilie difficilement, à ses yeux, avec l’homme Heidegger et ses compromissions avec le régime nazi.

Pendant des années, Gray joue le rôle de passeur du philosophe allemand. Il revient de ses voyages à Fribourg, où vit le maître, les bras chargés de livres à traduire, et publie régulièrement des articles sur son œuvre5. Autant la prose de Heidegger est souvent obscure, autant celle de Gray sait être limpide. Son abondante correspondance avec Hannah Arendt, rencontrée au début des années 1960, témoigne de leurs efforts communs pour rendre accessible la philosophie de Heidegger au public américain. À chaque nouvelle traduction, Gray consulte sa « chère Hannah ». « En prenant de l’âge, tu deviens de plus en plus claire », lui écrit-il. « Malheureusement, on ne peut pas en dire autant de Heidegger6. »

De retour en Amérique, Gray se voit proposer un poste universitaire à Colorado College. Il s’y établit comme l’un des meilleurs connaisseurs de la philosophie allemande, de Hegel bien sûr, auquel il a consacré ses premiers travaux7, mais aussi de Karl Jaspers et de Martin Heidegger. Un excellent connaisseur, certainement, mais pas un « expert », tant il refuse cette forme de spécialisation sur un seul auteur ou sur un seul champ d’étude8. Pour lui, la véritable éducation philosophique doit apporter autre chose, une forme de curiosité, d’ouverture au monde que révèlent tous ses textes sur la violence et sur la guerre9. Si l’on se souvient aujourd’hui de Jesse Glenn Gray, disparu en octobre 1977 – si l’on s’en souvient aux États-Unis, car en France, il est malheureusement totalement inconnu –, c’est surtout pour un petit livre paru en 1959 : Au combat. Réflexions sur les hommes à la guerre.

 

Pour Jesse Glenn Gray, comme pour la plupart des Américains de sa génération, la Seconde Guerre mondiale fut un rite d’initiation, un moment fondateur. Durant ses quatre années de guerre, Gray n’avait pas cessé de consigner ses impressions dans des carnets qu’il portait sur lui : l’expérience des combats, la libération de l’Europe, la dénazification. C’est à partir de ces notes prises au jour le jour qu’à partir de la fin des années 1950, il commence à rédiger Au combat. Passé inaperçu lors de sa parution, ce qui reste comme son maître livre est néanmoins réimprimé en 1967, avec une introduction particulièrement élogieuse de Hannah Arendt, qui assure sa postérité. Dans une nouvelle édition parue trois ans plus tard, Gray écrit qu’Au combat est destiné à « soigner les blessures intellectuelles de la Seconde Guerre mondiale ». Mais à l’époque, ce sont surtout les blessures de la guerre du Vietnam qu’il faut soigner. Depuis, le temps a passé. Les États-Unis sont engagés dans une guerre contre le terrorisme, qui semble sans fin. Et le cercle des lecteurs de Jesse Glenn Gray n’a cessé de s’agrandir.

De sa belle écriture poétique, Gray sait rendre ce qui est au cœur de l’expérience quotidienne d’un soldat : le passage progressif de l’état de civil à celui de combattant, la loyauté à l’égard des compagnons d’armes, la tendance constante à déshumaniser l’ennemi, du moins à ne plus le considérer que comme une entité collective, la blessure morale qui est au cœur des combats, et cette forme d’exaltation que le philosophe explique par la dimension érotique de la guerre. Si le dernier chapitre de son livre (« L’avenir de la guerre ») est plus théorique, pour le reste, Au combat est un ouvrage exceptionnellement incarné, qui donne à voir la guerre comme peu de témoignages, même parmi les plus remarquables, ont jamais réussi à le faire. Ici, il décrit des dizaines de cadavres de chevaux, abandonnés sur une route italienne par l’armée allemande, au printemps 1944 ; ailleurs, l’expression apaisée qu’il croit lire sur le visage d’un jeune soldat allemand qui vient d’être pendu par les SS pour tentative de désertion ; ailleurs encore, le spectacle affligeant des femmes tondues à la Libération.

Pour bien comprendre la portée du livre de Jesse Glenn Gray, ne perdons pas de vue qu’il a été publié à peine quinze ans après la fin du conflit, alors que le mythe de la Seconde Guerre mondiale comme « guerre juste » est à son apogée. La génération des vétérans du second conflit mondial – the greatest generation, pour reprendre l’expression de Tom Brokaw10 – fait alors l’objet de toutes les attentions, elle bénéficie de programmes sociaux ambitieux (le fameux G.I. Bill) et d’une popularité exceptionnelle au sein de la population américaine. C’est elle qui contribue à diffuser l’image de la « bonne guerre » faite par des « héros » au nom d’une « noble cause ». Au fil du temps, cette image ne cesse de se renforcer, notamment lors de la guerre du Vietnam. Après tout, qu’il s’agisse de la guerre du Pacifique, dont l’historien John Dower a étudié la dimension raciale dans un livre célèbre11, ou du théâtre européen, qui aurait osé remettre en cause le bien-fondé de la mission défendue par les États-Unis ?

La perspective adoptée par Jesse Glenn Gray est totalement différente. Lorsqu’il publie Au combat en 1959, il dédie son livre à sa femme Ursula, d’origine allemande. « Naguère au nombre des “ennemis” », note-t-il malicieusement. On ne peut mieux dire le déplacement du regard auquel invite le philosophe : se défaire de la confortable justification morale offerte aux soldats américains par leur victoire sur les totalitarismes et réexaminer l’expérience de guerre avec honnêteté et lucidité.

En voici un exemple. Dans les plus belles pages de son livre, Gray confesse la fascination que le spectacle de la guerre exerce sur lui, lorsqu’il observe, d’une barge de débarquement, le bombardement de la côte varoise par l’aviation américaine. Dans la demi-obscurité du petit matin, l’horizon crépite de mille éclats lumineux. Le choc sonore des bombes est tel qu’il provoque un effet de sidération sur ceux qui assistent, du large, au débarquement. La guerre offre un spectacle terrifiant et sublime qui submerge les individus, les tient sous son pouvoir hypnotique et leur fait sentir à la fois l’immense force que les armées modernes sont capables de déployer et leur extrême vulnérabilité d’êtres humains. Innombrables sont les témoignages de cette fascination dans la littérature de guerre12. Mais rares sont ceux qui ont su décrire, comme le fait Gray, l’ébranlement moral qu’apporte le spectacle de la guerre.

Dans un autre passage, le philosophe va encore plus loin : « Quiconque a observé des artilleurs sur le champ de bataille, ou regardé dans les yeux de combattants aguerris au sortir du carnage, ou encore étudié les descriptions que des bombardiers ont pu donner des sentiments qui étaient les leurs au moment de frapper leurs cibles, trouvera qu’il est difficile d’échapper à la conclusion qu’il existe une jouissance de la destruction. » Aveu d’autant plus déroutant qu’il ne vient pas d’un homme ensauvagé par la guerre, mais d’un intellectuel pétri de valeurs humanistes, animé par une forte sensibilité religieuse. Aveu qui apparaît, finalement, dans un assez grand nombre de sources13 et sur lequel les historiens de la guerre – notamment les spécialistes du premier conflit mondial – ont commencé, depuis peu, à travailler14.

La réflexion sur la notion de culpabilité est d’ailleurs au cœur du livre de Gray. Le sixième chapitre (« Le tourment de la culpabilité ») lui est intégralement consacré. Le philosophe analyse avec beaucoup de précision comment l’éducation militaire puis les rapports d’autorité au sein de l’armée favorisent la suspension du jugement moral chez les combattants. Au cœur de la bataille, les soldats « se comporte[nt] comme des cellules au sein d’un organisme militaire, exécutant ce qu’on attend d’eux ». Gray exprime sa surprise face à l’importance démesurée que tant de ses camarades attachent à leur serment de soldat. Il rapporte cette remarque, entendue à de multiples reprises : « Lorsque j’ai levé la main droite pour prêter serment, je me suis délivré des conséquences de mes actes. Je ferai ce qu’on me dira de faire et personne ne pourra me le reprocher15. »

Les débats sur le poids de l’autorité militaire et étatique sont nombreux, depuis le procès de Nuremberg (1945-1946), le procès Eichmann (1961-1962), jusqu’au massacre de My Lai en 1968 ou plus récemment le scandale de la prison d’Abu Ghraib en Irak. De manière significative, Au combat paraît seulement quelques années avant Eichmann à Jérusalem (1963), le célèbre essai dans lequel Hannah Arendt pose la question de la « banalité du mal16 », et les expériences menées à Yale par le psychologue Stanley Milgram (1961-1963) sur la perte du sens de la responsabilité individuelle lorsqu’une personne est soumise à une autorité supérieure. Il participe de la même séquence chronologique.

Gray poursuit sa réflexion en étudiant l’impact de la mécanisation des armées modernes sur les combattants. Les armes sont souvent perçues par les soldats comme une forme d’extension de leur corps, comme une partie d’eux-mêmes, explique-t-il dans des pages très intéressantes17. Paradoxalement, elles leur permettent aussi de mettre à distance l’acte de tuer, comme si c’était l’arme qui tuait et non pas celui qui appuie sur la gâchette. Ces pages de Gray sur l’automatisation de la vie militaire trouvent leur illustration dans les mutations technologiques engagées par l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment l’essor de la guerre aérienne et l’utilisation de l’arme atomique. La haute altitude de vol des bombardiers, associée à la couverture nuageuse, dérobe aux pilotes la perception concrète des conséquences de leurs actes. « La brutalité d’un bombardement de masse est très impersonnelle », témoigne l’un d’eux. « J’accomplissais ma mission près de quatre miles au-dessus du point d’impact. Dans ces circonstances, il est difficile d’avoir le moindre sentiment de porter atteinte à un ennemi18. » À l’inverse, la réduction de l’altitude de vol, par exemple lors des raids dévastateurs contre Tokyo sous la direction de Curtis LeMay au printemps 1945, semble s’être accompagnée de troubles psychologiques de plus en plus nombreux parmi les pilotes. Plusieurs témoignages les décrivent agités de tremblements durant les heures qui suivent leur retour à la base19.

Cinquante ans plus tard, l’écho des analyses de Jesse Glenn Gray est encore plus fort, depuis que la première guerre du Golfe a consacré la doctrine de la « guerre chirurgicale ». Qu’advient-il lorsque la guerre est faite à distance, sur des écrans de contrôle20 ? Les pilotes de drones qui détruisent leurs cibles à partir d’une base située dans le Nevada et qui rentrent chez eux le soir après leur journée de travail ont-ils encore un sentiment de responsabilité21 ? En lisant les pages superbes que Gray consacre à l’expérience morale de la guerre, on ne peut qu’être frappé par leur modernité. Notamment lorsqu’il interroge l’avenir de la violence : « Si nos guerres devaient transformer tous les combattants en tueurs, la vie civile serait menacée pour plusieurs générations, ou bien elle deviendrait tout simplement impossible. »

Gray se révèle être enfin, à travers ces lignes, un philosophe de la fraternité, un exceptionnel analyste des liens qui unissent les compagnons d’armes lorsqu’ils traversent ensemble l’épreuve du danger et celle de la mort : « D’innombrables soldats sont morts, plus ou moins volontairement, non pour leur patrie, leur honneur ou leur foi religieuse, ou pour tout autre bien abstrait, mais parce qu’ils avaient conscience que, en abandonnant leur poste pour sauver leur vie, ils exposeraient leurs compagnons à un plus grand péril. Le moral du combattant a pour essence cette loyauté envers le groupe », écrit-il.

Depuis l’article fondateur des sociologues Shils et Janowitz sur les « groupes primaires22 », nombreux sont les travaux qui ont mis en évidence l’importance des communautés de combattants en temps de guerre23. Mais Jesse Glenn Gray le fait avec une attention soutenue à l’expérience concrète du champ de bataille, aux rituels d’intégration des nouveaux venus dans une unité, aux deuils vécus et portés en commun. « Bien des anciens combattants auront, je pense, l’honnêteté d’admettre que leur expérience d’un effort mené en commun au combat, y compris dans les conditions nouvelles imposées par la guerre moderne, représente un sommet de leurs existences », conclut-il. « Malgré l’horreur, l’épuisement, la crasse et la haine, il y a dans le fait de se soumettre avec d’autres aux hasards de la bataille quelque chose d’inoubliable qu’ils n’auraient certainement pas voulu manquer. Quiconque n’en a pas fait l’expérience pour lui-même aura du mal à comprendre ce sentiment, tout comme ceux qui sont passés par là auront du mal à l’expliquer aux autres. C’est bien ce sentiment qui explique l’étrange combinaison de sérieux et d’insouciance qu’on observe si souvent chez les hommes au combat. »

BRUNO CABANES
Professeur associé, département d’histoire,
Université Yale (États-Unis)

1- Je suis particulièrement reconnaissant à Lisa Gray Fisher et Sherry Gray Martin, les deux filles de Jesse Glenn Gray, pour la confiance qu’elles m’ont témoignée. Je sais combien la traduction en français du livre de leur père est importante à leurs yeux. Ce projet aurait été impossible sans le travail méticuleux accompli par Anne-Laure Bonnet aux éditions Tallandier et par le traducteur Simon Duran. Merci à Martin Woessner (The City College of New York, CUNY) de m’avoir fait bénéficier de sa connaissance de l’œuvre de Gray, et à Juliette Rigondet pour ses suggestions. Merci aussi à Flora, ma première lectrice et toujours la plus exigeante.

2- Max Frisch, Jetzt ist Sebenszeit. Briefe, Notate, Dokumente 1943-1963, Francfort, Suhrkamp, 1998, p. 22-45, cité par Anne Duménil, « L’expérience intime des ruines : Munich, 1945-1948 », in Bruno Cabanes et Guillaume Piketty (dir.), Retour à l’intime au sortir de la guerre, Paris, Tallandier, 2009, p. 101-115.

3- Jesse Glenn Gray, « Munich University : Class of ‘50. A Case Study in German Re-education », Commentary, Mai 1948, p. 440-448. Voir aussi Jesse Glenn Gray, « Denazification. An American Appraisal », American Perspective, vol. III, n° 8, janvier 1949. La dénazification des universités allemandes a été étudiée notamment par Steven P. Remy, The Heidelberg Myth : The Nazification and Denazification of a German University, Cambridge Mass., Harvard University Press, 2002.

4- Martin Woessner, « J. Glenn Gray : Philosopher, Translator (of Heidegger) and Warrior », Transactions of the Charles S. Peirce Society, été 2004, vol. XL, n° 3, p. 487-512.

5- Par exemple, Jesse Glenn Gray, « Heidegger’s Being », The Journal of Philosophy, volume XLIX, n° 12, Juin 1952, p.415-422.

6- Lettre de Jesse Glenn Gray à Hannah Arendt, 21 novembre 1971, Fonds Hannah Arendt, Bibliothèque du Congrès, Département des manuscrits, Washington D.C.

7- Jesse Glenn Gray, Hegel’s Hellenic Ideal, New York, King’s Crown Press, 1941.

8- Lettre de Jesse Glenn Gray à Hannah Arendt, 12 novembre 1965, Fonds Hannah Arendt, Bibliothèque du Congrès.

9- Jesse Glenn Gray, On Understanding Violence Philosophically and Other Essays, New York, Harper & Row, 1970.

10- Tom Brokaw, The Greatest Generation, New York, Random House, 1998. Certains travaux ont questionné l’image de la Seconde Guerre mondiale comme « guerre juste » avant la parution du livre de Brokaw, par exemple Michael C. C. Adams, The Best War Ever : America and World War II, Johns Hopkins University Press, 1993. Mais la remise en cause du mythe de la greatest generation est plus forte dans l’historiographie américaine depuis une dizaine d’années. Pour une mise au point, voir Kenneth D. Rose, Myth and the Greatest Generation. A Social History of Americans in World War II, New York, Routledge, 2008.

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