Au commencement était le verbe

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Au commencement était le Verbe. Quel sens donner à cette formule énigmatique ? Comment saisir les versets qui lui font suite ? C'est ce à quoi s'attache ici Origène d'Alexandrie. Né vers 185 et mort en 254, auteur d'une oeuvre immense, Origène n'a cessé sa vie durant de commenter les Écritures. Il décrypte ici ces lignes mot à mot et en offre une lecture méthodique particulièrement novatrice. Lui qui parcourur la terre pour défendre et diffuser le message du texte sacré l'éclaire en effet à la lumière commune de la raison et de la foi.Ces pages extraites de son imposant Commentaire sur l'Évangile selon saint Jean en propose une explication des plus précieuses pour quiconque cherche à comprendre la Bible et l'histoire de son interprétation.
Publié le : mercredi 6 novembre 2013
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EAN13 : 9782743626600
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Présentation
« Au commencement était le Verbe. » Quel sens donner à cette formule énigmatique ? Comment saisir les versets qui lui font suite ? C’est ce à quoi s’attache ici Origène d’Alexandrie. Né vers 185 et mort en 254, auteur d’une œuvre immense, Origène n’a cessé sa vie durant de commenter les Écritures. Il décrypte ici ces lignes mot à mot et en offre une lecture méthodique particulièrement novatrice. Lui qui parcourut la terre pour défendre et diffuser le message du texte sacré l’éclaire en effet à la lumière commune de la raison et de la foi.
Ces pages extraites de son imposant Commentaire sur l’Évangile selon saint Jean en propose une explication des plus précieuses pour quiconque cherche à comprendre la Bible et l’histoire de son interprétation.
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ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES
106, boulevard Saint-Germain
75006 Paris

www.payot-rivages.fr

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© 2013, Éditions Payot & Rivages pour la présente traduction

ISBN : 978-2-7436-2660-0

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PRÉFACE
Six mille livres. Tel est le nombre de volumes que les Anciens attribuaient à Origène d’Alexandrie. Ce chiffre exorbitant faisait déjà de lui l’auteur le plus prolifique de l’Antiquité. On estime depuis qu’il signa entre deux mille et huit cents titres, œuvre colossale dont il ne nous reste que de vastes vestiges. Tout paraît démesuré chez ce grand théologien qui alla jusqu’à se mutiler pour observer fidèlement ce verset de Matthieu, rappelant que « certains se sont rendus eunuques pour le Royaume des Cieux ». Il s’agissait aussi par ce geste excessif – que l’Église lui a d’ailleurs vivement reproché, comme bien d’autres choses – de mettre un terme définitif à certaines rumeurs calomnieuses qui circulaient sur son compte depuis qu’il s’était vu placé à la tête de l’École d’Alexandrie.
Entouré de disciples aussi exaltés que lui, ce jeune professeur de dix-huit ans, issu d’une famille convertie au christianisme, naquit vers 185 dans la métropole égyptienne. Celle-ci, avec sa fameuse Bibliothèque, son Musée et son Jardin zoologique, était alors l’un des principaux foyers de la culture hellénique et de la pensée chrétienne. C’est là que s’effectua la synthèse de la philosophie grecque et de la foi que prêchaient en Orient les disciples du Christ. Alexandrie, centre de recherches scientifiques sous la dynastie des Ptolémées, vit se mêler les courants de pensée venus de Grèce et ceux des peuples d’Asie Mineure.
Histoire AugusteIV
e
Alexandrie devint un haut lieu de la lutte contre le paganisme, dont les tenants se faisaient à leur tour les ennemis déclarés du christianisme. Plotin était l’un d’eux. Légèrement plus jeune qu’Origène, né comme lui en Égypte, il stimula par ses travaux la réflexion des premiers Pères chrétiens et joua un rôle décisif dans les prises de position d’Origène sur la préexistence des âmes. Il ne fait aucun doute que les deux philosophes se sont croisés dans cette capitale intellectuelle en proie à une telle ferveur. On suppose même qu’ils s’y sont rencontrés dans l’école d’Ammonios Saccas, le fondateur du néoplatonisme. Quoique opposés, leurs systèmes respectifs s’avèrent emprunts de ce mysticisme ambiant et reposent tous deux sur l’interprétation : Plotin se penchait sur les dialogues de Platon quand Origène, lui, interrogeait les Écritures.
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Le temps était aux persécutions. Or la piété d’Origène était, elle aussi, particulièrement outrancière. Il voyait en effet dans le martyre une expression éclatante de la foi et y exhorta son père et ses élèves lorsque la grande persécution de Septime-Sévère s’abattit en 202 sur les chrétiens d’Alexandrie. C’est à cette époque, au mépris de tous les dangers, qu’il rouvrit l’École catéchétique, le Didascalée, que Clément son directeur avait dû abandonner dans la tourmente. Origène ne tarda pas à confier à d’autres l’enseignement des catéchumènes pour continuer à s’instruire, rivaliser avec les maîtres païens, tenir tête à leurs écoles. Il poursuivit donc l’œuvre de Clément et développa, à côté du Didascalée, une sorte de cours privé ne dépendant d’aucune hiérarchie ecclésiale et dépassant les besoins fondamentaux de la communauté. Cette institution ne délivrait pas l’instruction religieuse de base mais un enseignement d’une plus grande exigence intellectuelle. C’est cette École « parallèle » qui fonda et structura la pensée métaphysique chrétienne.
Imprégné de cette atmosphère alexandrine pour le moins tumultueuse dans laquelle sa foi et son esprit s’étaient épanouis et endurcis, Origène se mit à sillonner l’Empire. Il prit d’abord le chemin de Rome, en 212, puis se rendit en Grèce, en Épire, à Nicomédie, à Antioche, en Palestine et en Arabie. Jeûnant, marchant pieds nus, dormant peu, à même le sol, il devint un véritable personnage par son ascétisme austère, son extraordinaire érudition et ses succès catéchétiques.
Origène ne fut pourtant jamais ordonné prêtre dans son diocèse : Démétrius, évêque d’Alexandrie, lui avait refusé l’accès au sacerdoce après son émasculation. Toutefois, comme la promotion des eunuques n’était pas interdite en Palestine, les évêques de Césarée et de Jérusalem l’élevèrent à la prêtrise. Démétrius, à son retour, le releva de ses fonctions pédagogiques et le fit déposer en 231. Origène quitta alors définitivement Alexandrie pour se réfugier en Palestine, où il ouvrit une nouvelle école théologique qu’il dirigea pendant vingt ans. Arrêté en 250 lors de la persécution de Dèce, ce Père dont l’influence fut immense subit l’emprisonnement et la torture sans que le supplice n’ébranlât en rien la fermeté de sa foi. Celui que l’on surnomma Adamantius, « l’homme d’acier », tant pour sa ténacité que pour la pérennité supposée de son œuvre, survécut à ces souffrances avant de s’éteindre à Tyr vers 254.
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Théologien, mystique, philosophe, Origène s’est finalement imposé à la postérité comme exégète, car c’est dans ses travaux scripturaires novateurs qu’éclate la hardiesse de son génie. Si ses nombreuses homélies étaient le fruit d’une prédication presque quotidienne, ses premiers commentaires furent probablement rédigés en 218, après un voyage à Antioche entrepris pour répondre aux vœux de Julia Mammaea, mère de Sévère-Alexandre, désireuse de le consulter sur le sens des Écritures. Nous savons qu’Origène a commenté les quatre premiers chapitres de la Genèse, un tiers des Psaumes, certains Proverbes, le Cantique des cantiques, la quasi-totalité des prophètes, les Évangiles de Matthieu, Luc et Jean, ainsi que les Épîtres de Paul (à l’exception de celles adressées aux Corinthiens et à Timothée). Bon nombre de ces textes, plus ou moins mutilés, nous sont parvenus en grec ou en latin, mais beaucoup ont été perdus, victimes en grande partie de l’allégorisme dont leur auteur a usé à outrance.
Comme il l’a écrit dans le quatrième livre de son traité Des principes, Origène distinguait dans la Bible trois sens différents : le premier, celui de la lettre, était corporel ; le second, moral, était psychique ; le troisième, mystique et prophétique, était spirituel. L’École d’Alexandrie prônait en matière d’exégèse l’attention à l’esprit des Écritures. Origène, pour y parvenir, recourait à la méthode allégorique employée par les Stoïciens et les Hébreux hellénisés. Celle-ci consistait à se servir de métaphores pour compléter ou remplacer le sens propre, à utiliser les faits cités comme des symboles d’autre chose.
Cette interprétation délaissait rapidement la lettre pour dépasser le contenu psychique, humain, afin de s’élancer vers le contenu spirituel et divin. Origène s’y adonnait de manière exubérante – comme on peut le remarquer dès l’introduction de notre texte – avec tous les dangers que comporte cette approche. L’exégète alexandrin, jugeant souvent le sens propre indigne de l’idée qu’il se faisait de la Divinité, lui opposait un prétendu sens spirituel n’entretenant qu’un lien très vague avec le sens littéral des Écritures, dont il finissait par s’écarter. Fruit d’une analogie lointaine, ce sens mystique ne répondait pas toujours à la tradition. Il pouvait donc autoriser toutes sortes de dérives doctrinales et mettre la foi en péril dans un contexte où grondait l’hérésie.
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Parmi les sectes hérétiques qui pullulaient alors se détache, par sa profondeur et son influence, celle des valentiniens. Ces adeptes de la gnose alexandrine, ardemment combattue par les Pères de l’Église, étaient disciples d’un certain Valentin. On sait peu de choses de cet individu, sinon qu’il était reconnu comme l’un des plus grands maîtres gnostiques. Excommunié à maintes reprises pour avoir développé et diffusé à Alexandrie puis à Rome des thèses condamnées pour hérésie, il se réfugia à Chypre, où il finit ses jours après avoir totalement perdu la foi. Origène, dans ce Commentaire, vise l’un de ses disciples, Héracléon. Il prend ses théories pour cible à l’instigation d’un dénommé Ambroise, tout juste sorti de leurs méandres et converti au christianisme par le théologien lui-même. Cet ancien familier de la cour de Sévère et de Caracalla mit sa richesse à son service en lui offrant, outre les volumes nécessaires à ses travaux, une véritable armée de copistes et de sténographes afin de l’aider à lutter contre la gnose.
Contrairement à celle du siècle suivant, que les spécialistes qualifient parfois d’orthodoxe, la gnose du  siècle était en effet proprement hérétique dans la mesure où elle cherchait à se substituer aux révélations des Écritures. Mais de quoi s’agit-il au juste ? La gnose, pour la définir sommairement, est une attitude spirituelle indissociable d’une méthode de pensée dont l’objectif est de progresser dans la compréhension de Dieu, objet de toute (ce qui est précisément le sens du mot γνיσιϛ). Ainsi, à l’époque d’Origène, la gnose s’efforçait à tout prix de faire du christianisme une philosophie religieuse, d’expliquer les mystères de la religion par la pensée philosophique sous prétexte que la foi n’en offrait qu’une connaissance superficielle.IIeconnaissance
Explication extrêmement complexe du monde, de la vie et de Dieu, la gnose ne peut faire ici l’objet que d’un rapide aperçu, dicté par ce qu’en dit Origène dans ces lignes. Les gnostiques se faisaient une idée de Dieu très élevée, empruntée au monothéisme juif, et une idée très basse de la matière, corrompant, éloignant le cœur de l’homme de la Divinité. Il fallait donc imaginer une transition entre l’Être parfait et la matière mauvaise aux effets dévastateurs. L’un des principes que l’on retrouve dans les divers systèmes gnostiques est celui des éons. Ces êtres spirituels et éternels émanent de Dieu par couples, mâle et femelle. L’union de ces deux éons forme une syzygie. La première syzygie, engendrée par Dieu, donne naissance à la deuxième qui produit à son tour la troisième, et ainsi de suite. Ces êtres intermédiaires entre Dieu et la matière permettent aux mortels de remonter progressivement jusqu’à la Divinité. La totalité de ces éons forme ce que l’on nomme le plérôme, la plénitude.
Les valentiniens distinguaient aussi trois classes d’hommes selon l’absence ou la présence en eux d’un germe divin, issu du monde suprasensible, déposé dans la matière par un éon supérieur : les spirituels, les psychiques et les matériels. Les premiers étaient élus, quels que soient leurs actes ; les seconds pouvaient se sauver par la gnose ; les troisièmes, enfin, exclus de toute vie spirituelle, étaient irrémédiablement perdus. Origène réfute cette conception. Il refuse d’accorder aux spirituels (qu’il appelle « pneumatiques ») une quelconque supériorité naturelle. Car Dieu, selon lui, accorde aux hommes les biens célestes malgré leur nature inférieure : chaque individu peut devenir un être spirituel, passer des ténèbres à la lumière.
Origène s’en prend également dans ce Commentaire aux thèses gnostiques de Marcion. Né sur les rives du Pont-Euxin, excommunié par son propre père, évêque de Sinope, ce jeune débauché devint armateur à Smyrne avant de s’installer à Rome en 135. Admis dans le sein de l’Église après avoir fait don aux pauvres d’une partie de sa fortune, il en fut expulsé une seconde fois pour ses idées dualistes. Se tenant strictement à la lettre des Écritures, il avait en effet rassemblé dans ses Antithèses les passages de l’Ancien et du Nouveau Testament qu’il jugeait contradictoires. La solution qui se présenta à son esprit fut de rejeter l’autorité du premier en y voyant l’œuvre d’un dieu brutal, cruel et injuste, pour ne reconnaître que l’Évangile de Luc et les dix Épîtres de Paul témoignant d’un autre dieu, plein d’amour, de bonté et de miséricorde, seul digne d’être adoré. Origène, lui, ne cesse ici de proclamer l’unité absolue de Dieu.
Commentant ces versets consacrés à la Filiation, le théologien alexandrin s’élève de manière plus concise contre les doctrines des monarchianistes et des modalistes, pour lesquels le Père ne diffère pas du Fils, , aspect de Dieu dont ils défendent l’essence . Il balaye d’un même revers ce qui deviendra au  siècle l’arianisme, hérésie fondamentale niant la divinité du Fils. Mais Origène lui-même – s’il n’était pas hérétique à proprement parler et ne fut jamais condamné comme tel de son vivant – prête le flanc sur ce point aux accusations de subordinatianisme en établissant une hiérarchie entre les Personnes divines. Subordonnant le Fils au Père inengendré et transcendant, il ne laisse à l’Esprit-Saint qu’un rôle réduit. De fait, certaines idées d’Origène, par leur radicalité et le manque de mesure avec lequel elles étaient présentées, furent plus tard condamnées par l’Église. Mais l’exégète ne doutait pas un instant qu’elles fussent inspirées par la Bible, dont il pensait tirer toute sa doctrine.modemonarchiqueIVe
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Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique, nous apprend que Léonide, le père d’Origène, faisait apprendre par cœur à son fils des pans entiers des Écritures. Aussi le texte biblique vient-il sans cesse se mêler au texte exégétique, l’illustrer, l’étayer. Origène confronte très naturellement les différents livres de la Nouvelle Alliance avec ceux de l’Ancienne, qu’il cite dans la version de la Septante. Cette traduction grecque de l’Ancien Testament fut commandée, dit-on, à soixante-dix lettrés (d’où son nom de septuaginta) par Ptolémée II Philadelphe. Elle fut effectuée en réalité par des Juifs égyptiens à différentes époques de l’ère hellénistique.
Origène fut le premier à s’intéresser aux relations entre le texte hébreu et le texte grec, considéré comme canonique par les Pères de l’Église jusqu’à la fin du IVe siècle. Ses Hexapla témoignent de ce travail scripturaire inouï. Ce titre, qui signifie « sextuple », est celui des six versions de l’Ancien Testament qu’il disposa en six colonnes comprenant le texte hébreu, sa translittération en grec, la Septante, la révision de celle-ci par Aquila de Sinope, et les traductions de Symmaque l’Ébionite et de Théodotion d’Éphèse.
C’est donc avec une parfaite science du texte sacré qu’Origène élabora le sien. Les citations, extrêmement abondantes, deviennent entre ses mains un véritable matériau. Comme un bâtisseur équarrit ses pierres pour les rendre parfaitement jointives, Origène modifie souvent le texte biblique pour mieux asseoir son raisonnement. C’est le cas lorsqu’il utilise la deuxième personne du pluriel là où l’évangéliste emploie la troisième personne du singulier. Ce procédé lui permet d’étendre, de généraliser le message du Christ et de souligner en même temps que le texte cité concerne directement les âmes qu’il veut toucher à ce moment précis de son Commentaire.
Le grand exégète joue également du sens subtil des allusions. Ouvrons par exemple le livre I au paragraphe 261. Nous y trouvons, au détour d’une formule biblique, l’histoire à peine suggérée de Nabal et d’Abigayil, extraite du premier livre de Samuel. Abigayil, femme du riche et brutal Nabal, implore la clémence de David après l’offense que son mari lui a faite. David cède à la bonté, renonce à se venger et s’en remet à la justice de Dieu. Tout en concluant la réflexion sur la justice et la bonté amorcée dans les paragraphes précédents, cette brève et discrète allusion – où aucun personnage n’est explicitement nommé – permet de saisir implicitement pourquoi Origène, dans la phrase suivante, ajoute que le Christ est aussi appelé David.
Origène attache en effet une grande importance aux noms et se livre abondamment à l’onomastique et à l’étymologie. Loin d’être de simples conventions, comme il s’en explique magistralement au cinquième livre de son traité Contre Celse, les noms expriment pour lui la nature profonde des objets auxquels ils renvoient. C’est pourquoi il énumère et commente méthodiquement les différents titres du Christ, afin d’éclairer la nature du Verbe dont il est question dans le Prologue de Jean. Origène dresse une sorte de catalogue de tous les noms que le Messie se donne lui-même, de ceux par lesquels les prophètes l’ont annoncé, de ceux qu’il porte dans les Épîtres, les Évangiles et dans l’Apocalypse, dont il commente à ce sujet tout un extrait.
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La doctrine d’Origène, comme nous l’avons mentionné, est fondée sur l’interprétation. Or celle-ci n’est autre que l’effort pour passer de la foi à la connaissance, pour donner à l’impénétrable une structure logique. Porphyre, disciple de Plotin, disait d’Origène qu’il « vivait en chrétien, mais pensait en grec ». On observe en effet que l’exégète, pour interpréter le texte de la Révélation, a recours au vocabulaire de la pensée hellénique ; trait particulièrement important ici car il s’agit pour lui d’expliquer ce qu’est le Verbe, ce que Jean appelle le Λόγοϛ. Ce mot, comme on le sait, dénote à la fois la parole et la raison. Pour les premiers penseurs chrétiens, comme Ignace et Irénée, Dieu s’est révélé par son Fils, qui est sa Parole. Le Fils, pour Justin, est aussi appelé Λόγοϛ parce qu’il transmet aux hommes le message du Père. Origène approfondit la question en remarquant que le Verbe est fils de l’Intelligence, du Νοῦϛ. Ce terme appartient au lexique d’Anaxagore (l’un des plus anciens philosophes grecs) et occupe une place essentielle dans le Phèdre de Platon ou La Métaphysique d’Aristote.
Le Verbe est donc pour Origène la cohérence du monde et, par suite, la légalité de son organisation intelligible. Il ne faut pas oublier que le monde est un κόσμοϛ, un cosmos, c’est-à-dire un tout harmonieux où se lisent l’ordre et la beauté, deux notions indissociables dans le génie de la langue grecque. Le Verbe divin est garant de cet ordre. Par conséquent, le terme Λόγοϛ, auquel est attachée la notion de légalité, renferme aussi un sens moral et désigne la « loi morale ». La raison, pour les Grecs, est en effet indissociable du bien. Comme l’indique la présence du α privatif, une action mauvaise est dite ἄλογοϛ, c’est-à-dire littéralement « dé-raisonnable ». Le Fils de Dieu, en tant que Λόγοϛ, se présente donc comme le principe de tous les êtres doués de raison, autrement dit des êtres « raisonnables », dont tous les actes témoignent de la spiritualité qui les caractérise.
Mais il importe de rappeler à ce propos que la pensée d’Origène éclot au sein d’une religion dont la doctrine ne sépare pas la théorie de l’acte. C’est justement ce qui fait à ses yeux le privilège du christianisme, où la volonté de l’être qui contemple la Divinité ne fait qu’un avec la volonté divine. La contemplation n’a donc rien de passif ; elle est active et s’avère absolument nécessaire pour mettre l’âme sur la voie du salut, salut auquel elle ne pourrait prétendre par la seule connaissance.
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Par l’étendue de ses proportions et des questions qu’il embrasse, le Commentaire sur l’Évangile selon saint Jean, bien qu’incomplet, n’échappe pas au caractère gigantesque dont nous parlions plus haut. Si nous avons choisi d’en traduire les premières pages, c’est afin de mieux saisir ce qu’est un évangile et jeter sur les versets liminaires du Prologue de Jean une lumière aujourd’hui quelque peu inhabituelle. Écho du livre fondateur de la Genèse, dont il reprend les termes, proche également de la langue des Psaumes et des ultimes visions de l’Apocalypse, ce texte – l’un des plus connus, mais peut-être l’un des plus énigmatiques de la Bible – n’est pas un tout parfaitement homogène.
On admet en effet que ce fameux Prologue se compose de deux récits : celui de l’Incarnation et, venant s’y ajouter, celui du Précurseur. Le premier revêt apparemment une dimension symbolique, tandis que perce du second un ton plus historique. Nous nous sommes concentrés sur l’exégèse du premier de ces récits, en nous attachant aux cinq versets précédant l’apparition du Baptiste, cinq lignes lapidaires qui contribuèrent à bouleverser le monde. Car au-delà de la place majeure qu’ils occupent au sein de la foi chrétienne, ces versets dépassent le strict cadre du dogme tant par l’ampleur, la pureté de leur beauté poétique, que par l’universalité de leur élan vers le mystère des origines.
Nicolas WAQUET
Au commencement
était le Verbe
LIVRE I
Introduction
I. 1. Le peuple appelé autrefois « peuple de Dieu »1 était divisé en douze tribus dominées par l’ordre lévitique, lui-même partagé en plusieurs corps de prêtres et de lévites destinés au culte de Dieu. Il en va de même, selon moi, pour tout le peuple du Christ si l’on envisage l’homme intérieur, « caché au fond du cœur »2. Car ce peuple, qui se nomme juif dans le secret et circoncis en esprit3, présente les particularités de ces tribus d’une manière plus mystique. Bien que les autres prophètes ne manquent pas non plus d’en parler, pour qui sait écouter, Jean l’exprime encore plus simplement dans son Apocalypse. 2. Voici ses mots : « Et je vis un autre ange monter de l’Orient, tenant le sceau du Dieu vivant ; et il cria d’une voix puissante aux quatre anges auxquels il avait été donné de nuire à la terre et à la mer : “Ne faites pas de mal à la terre, à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué d’un sceau sur leur front les serviteurs de notre Dieu”. Et j’entendis le nombre de ceux qui avaient été marqués : cent quarante-quatre mille de toutes les tribus des enfants d’Israël : de la tribu de Juda, douze mille marqués ; de la tribu de Ruben, douze mille4. »
3. Après avoir énuméré successivement les autres tribus, à l’exception de celle de Dan, il ajoute plus loin : « Je regardai encore. Et voici que l’Agneau se tenait sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille personnes qui portaient son nom et le nom de son Père gravés sur le front. Et j’entendis un son venant du ciel, un bruit semblable à celui des grandes-eaux, d’un terrible tonnerre, et le son que j’entendis ressemblait à un concert de citharèdes s’accompagnant de leur cithare. Ils chantaient un chant nouveau devant le trône, les quatre animaux et les vieillards. Personne ne pouvait apprendre ce chant sinon les cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre. Ce sont ceux qui ne se sont pas souillés avec des femmes, car ils sont vierges. Ce sont eux qui suivent l’Agneau partout où il se rend. Ils ont été rachetés d’entre les hommes, comme des prémices pour Dieu et pour l’Agneau ; et il ne s’est pas trouvé de mensonge dans leur bouche, car ils sont irréprochables5. »
4. Jean parle dans ces lignes de ceux qui ont cru au Christ et qui viennent aussi des tribus, même s’ils ne semblent pas descendre des patriarches selon la chair. Voici comment on peut démontrer cette affirmation : « “Ne faites pas de mal à la terre, à la mer, ni aux arbres, lit-on, avant que nous ayons marqué d’un sceau sur leur front les serviteurs de notre Dieu.” Et j’entendis le nombre de ceux qui avaient été marqués : cent quarante-quatre mille de toutes les tribus des enfants d’Israël. » 5. Les enfants de toutes les tribus d’Israël marqués au front de ce sceau sont donc au nombre de cent quarante-quatre mille. Jean précise ensuite que ces cent quarante-quatre mille portent le nom de l’Agneau et le nom de son Père gravés sur le front, car ils sont vierges et ne se sont pas souillés avec des femmes. 6. Le sceau qu’ils portent sur le front pourrait-il être autre chose que le nom de l’Agneau et celui de son Père ? Le premier passage dit bien que leur front est marqué de ce sceau et le second souligne qu’il porte les lettres formant les noms de l’Agneau et du Père.
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