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Autisme et éveil de coma

De

Actes de colloque (février 1997). « Autisme », « éveil de coma », « signes », « institution » sont autant de jalons indiquant le sens du colloque. Certes des théoriciens et des praticiens des champs que ces termes évoquent étaient là : Jean Oury, Pierre Delion, Edwige Richer, François Cohadon, Michel Balat avaient la charge de lancer chaque journée à partir de la tribune. Gérard Deledalle, Danièle Roulot et bien d’autres dont on trouvera les interventions de la salle précisaient, commentaient, ripostaient ou introduisaient de nouvelles problématiques. Colloque vivant dont nous souhaitons avoir pu rendre l’atmosphère.

Avec le soutien du CNL


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AUTISMEETÉVEILDECOMA

Signes et institution

Sous la direction de Michel Balat

 

Canet-en-Roussillon, février 1997

 

La numérisation de cet ouvrage a reçu le soutien du CNL

 

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Et de la région Languedoc Roussillon

 

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Présentation du livre :Actes de colloque (février 1997). « Autisme », « éveil de coma », « signes », « institution » sont autant de jalons indiquant le sens du colloque. Certes des théoriciens et des praticiens des champs que ces termes évoquent étaient là : Jean Oury, Pierre Delion, Edwige Richer, François Cohadon, Michel Balat avaient la charge de lancer chaque journée à partir de la tribune. Gérard Deledalle, Danièle Roulot et bien d’autres dont on trouvera les interventions de la salle précisaient, commentaient, ripostaient ou introduisaient de nouvelles problématiques. Colloque vivant dont nous souhaitons avoir pu rendre l’atmosphère.

Auteur: ( sld)Michel Balatest psychanalyste à Perpignan.

 

Table des matières

Avant-Propos

Introduction aux journées

La sémiotique dans l’éveil de coma

Le tonal

Le musement

Le scribe, le museur et l’interprète

Quelques éléments de sémiotique…

L’estomac de Nicolas

Problématique  de l’éveil de coma traumatique

Les phases évolutives après le coma traumatique

La phase d’éveil et de reprise de conscience

Caractéristiques de la phase d’éveil

Les principes généraux de la prise en charge

Une lecture de la pratique

Autisme et sémiotique

1 – Qu’est-ce que l’autisme

2 – Comment utiliser les propositions de la Sémiotique.

Exemple de Quentin G.

Quentin à la lumière de la sémiotique

3 – Comment comprendre l’instauration du langage entre les parlêtres dont une situation exemplaire est ce qui se passe entre le bébé et ses parents : les interactions.

4 – Comment cette situation nous éclaire-t-elle sur ce qui est à l’œuvre dans l’autisme et comment nous aide-t-elle à les soigner ?

5 – Conclusions précaires.

Débats et tables rondes

La transdisciplinarité

Interpréter, écouter, comprendre…

Le travail de secteur

Précisions sémiotiques

Contre le psychologisme

Le possible et le potentiel

Le signe et le signe pensé

Les généraux

La feuille d’assertion

Le representamen est premier

Précisions sur le Scribe, le museur et l’interprète

La dialectique et la téléotique

L’Atelier Conte comme médiateur Fonction thérapeutique

Définition d’un cadre

Ludovic et le foie gras

L’enfant et le laboratoire

L’équipe, après-coup

Le scribe, la pythie et l’herméneute

À nouveau le possible et le potentiel

Le dispossible

Le transpossible et le transpassible

Notions sur le coma

Définition

L’éveil

Le sommeil

La conscience

Les causes des comas

Les mécanismes des comas

La caractérisation des comas

La durée du coma

Un modèle du coma ?

Les limites du coma

La vie psychique dans le coma

L’inconscient dans le coma

La personne dans le coma

Théorie de l’Émergence

Témoignages sur l’éveil de coma

Les hurlements du « patron »

Xavier et la phase végétative

L’émergence

Le compagnonnage et ses difficultés

Les clivages dans l’équipe

Témoignages

Le possible et le potentiel, retour

… et le virtuel

Les différences entre autisme et éveil de coma

Le diagnostic et sa place

Une cigarette, ça sert à se rassembler

Le passage

L’historisation

La poésie c’est quand deux mots se rencontrent pour la première fois

La fonction soignante : symptôme et existence

Atteints par la limite d’âge… et après ?

Les jeudis du bus

L’automnal

La vigilance

L’espace transitionnel

Envoi*

 

La collection Connivences est dirigée

par

Michel Balat

 

Cet ouvrage a été publié avec l’aide

de l’Université de Perpignan,

de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Perpignan

et du Conseil Régional du Languedoc-Roussillon

Avant-Propos

 

Cet ouvrage a été constitué à partir des actes d’un colloque tenu à Canet-en-Roussillon en février 1997 sous le titre Autisme et éveil de coma : Signes et Institution. Nous avons essayé de rendre compte non seulement des interventions ex-cathedra, mais aussi, à travers un compte rendu des discussions – sinon exhaustif, du moins assez complet – de l’atmosphère qui imprégnait ces deux jours de débats. C’est pourquoi nous avons conservé dans la mesure du possible, le ton « parlé » des interventions.

Le choix du thème était hardi, sans doute même est-ce la première fois qu’une telle confrontation était organisée. Pourtant il nous était rapidement apparu, lors de sa conception et de sa préparation, qu’un trait venait en quelque sorte unir les termes en présence : celui de la rareté des signes institués. Nous disons bien les signes « institués » afin de faire la différence avec ces signes, souvent corporels, parfois en actes, qui abondent aussi bien chez les autistes que dans l’éveil de coma. Bien entendu nous ne comptions pas faire de cette rareté le signe, à son tour, d’une proximité étiologique ou simplement descriptive. Car, du vécu que l’on peut avoir auprès des autistes à celui des personnes en éveil de coma, la différence est suffisamment importante, leurs présences respectives sont d’une qualité si distincte, que l’on ne saurait exagérer les rapports de ces deux symptomatologies. La question tournait préalablement bien plutôt autour de celle-ci : quelles sont les conditions institutionnelles que l’on peut favoriser ou établir pour permettre le travail des équipes confrontées à cette rareté, voire cette absence de paroles. Mais en fait n’étions nous pas un peu à côté ? et sans doute est-ce l’intervention de Jean Oury qui le montre le mieux en situant la question autour de l’émergence. Car évoquer l’émergence, c’est en même temps demander les conditions institutionnelles pour qu’elle soit possible, pour qu’elle soit recueillie et accueillie. Ainsi n’était-ce point la rareté des signes qui pose problème, mais la nécessité d’être là pour rencontrer ce d’où ils émergent.

Nous avions convié, dans cette salle de congrès, des amis. Mais des amis non au sens habituel de ce terme (quoique), mais au sens quasi-étymologique de la philía, celui qui qualifie la relation contractuelle réciproque de l’hospitalité, de l’accueil et des obligations de l’« hospitant » (tel est le mot d’Emile Benveniste pour qualifier l’hôte qui reçoit) et du xénos, de l’étranger, de l’hôte reçu. Non des amis dans un cercle qui ferme, mais une amitié prête à accepter le dissemblable, ce type d’amitié que l’on doit s’attendre à trouver dans l’accueil fait à un pensionnaire, un client, un malade, un blessé, autant de noms pour une même réalité humaine. Les interventions et les débats porteront témoignage qu’il n’en était aucun qui n’eût des lueurs ou des connaissances approfondies sur les champs des autres. C’est ainsi qu’ont pu se tresser des bouts de cordes robustes avec des brins de psychothérapie institutionnelle, de sémiotique, de théorie du coma, du cerveau, de l’autisme.La première matinée était consacrée à la fois à la présentation du terrain clinique et aux premières élaborations qui en permettent l’observation, voire parfois la constitution. Les interventions d’Edwige Richer et de Pierre Delion montrent à l’évidence qu’en faisant du jeune autiste ou du blessé en éveil de coma le centre de gravité institutionnel de l’établissement de soin, on retrouve des préoccupations et des réponses étonnamment semblables. Il faut dire que c’est en nous apercevant, il y a quelques années, de cette similitude des réponses que nous avions songé à cette réunion. La présence des équipes et leur prise de parole durant les deux après-midi venaient préciser, ouvrir, vivifier ce que la nécessaire structure des exposés aurait pu massifier.

La deuxième matinée, avec les interventions de François Cohadon et de Jean Oury, permettait de préciser, d’une part, comment, partant des conditions physiologiques du coma, se posaient les problèmes généraux d’un travail thérapeutique ouvert, c’est-à-dire centré sur la personne du blessé, et d’autre part la part du soin institutionnel, conçu comme soin de l’institution, dans l’approche des désordres de l’hôte d’un établissement de soins.

Tout au long de ces journées la sémiotique et la logique ont occupé une place qui leur est trop rarement accordée dans les discussions cliniques. Le lecteur verra comment Gérard Deledalle, de sa place dephilosophe et de sémioticien, a pu aider à ce qu’il en fût ainsi.

Canet-en-Roussillon le 16/09/97

Introduction aux journées

Vendredi matin

 

Michel Balat

 

Je voudrais, tout d’abord, dire quelques mots pour excuser des absents. Excuser Jean Ayme qui, depuis qu’il a pris la retraite, a trop de travail, beaucoup trop de travail, et excuser de même Antonio Labad de Reus. Nous regrettons aussi l’absence de notre ami, notre cher Horace Torrubia, qui est encore un peu fatigué pour se déplacer aussi loin, mais enfin ça va mieux, je pense qu’aujourd’hui nous allons lui passer un petit coup de fil pour lui donner le bonjour de tout le colloque. Regretter aussi l’absence de quelqu’un que vous ne connaissez pas et dont je me faisais un vrai plaisir de le présenter à notre communauté, Alvaro Escobar Molina, un homme épatant qui, hélas, est dans la même situation qu’Horace et ne pourra pas être là. Et si vous me le permettez je voudrais quand même donner, alors là, un souvenir hélas, puisqu’elle n’est plus là, mais je pense beaucoup à Zoubida Hagani, cette amie venue d’Oran, chassée d’Algérie, mais dont la présence fut un rayon de soleil dans ce département, un moment de rencontre extraordinaire, et qui est morte d’un cancer. Il y a quelques mois nous avions, ensemble, une semaine avant sa mort, préparé une liste d’invités, elle m’avait donné des noms, et m’avait dit, il faut absolument qu’untel vienne, etc. Donc voilà, je voulais dédier ces journées à son souvenir.

Si Edwige Richer et Pierre Delion pouvaient venir à la tribune pour m’accompagner, je me sens un peu seul, d’autant que ce que je vais dire maintenant, puisque je me propose de faire une petite introduction à ces journées, leur doit beaucoup, ainsi qu’à Jean Oury, ainsi qu’à d’autres, enfin, c’est trop !

LA SÉMIOTIQUE DANS LÉVEIL DE COMA

L’idée de faire un colloque sur Autisme et Éveil de Coma, est quelque chose qui est né de tout un tas de rencontres qui, finalement, sont des rencontres réelles, où nous avons pu échanger énormément d’idées et travailler ensemble. Aujourd’hui, ce que je me propose de faire, c’est d’essayer de vous donner les quelques éléments théoriques qui nous servent dans notre travail, quelques outils fondamentaux. Ceci pour permettre à tout le monde de pouvoir suivre certains développements qui seront probablement donnés par Edwige Richer, peut-être, ou par Pierre Delion, sur la manière de percevoir le rapport avec les patients qui sont en éveil de coma, ou bien des patients autistes…

— Pierre Delion : … en éveil d’autisme !

…oui. Le mieux serait de reprendre un petit peu l’articulation historique, la manière dont les concepts ont surgi les uns après les autres au cours de notre travail. Tout en travaillant nous avions besoin d’outils, et nous avons dû les fabriquer, souvent, parce que ce sont des outils un peu baroques, il faut le reconnaître, ce ne sont pas les outils que nous trouvons sur le bord du chemin, il a fallu les solliciter un petit peu, les faire à notre main. Mais enfin nous sommes arrivés à faire quelque chose qui nous permet surtout, et c’est ce qui compte avec des outils, non seulement de comprendre, ou d’avoir l’air de comprendre ce qui se passe, – parce que comprendre ! on ne comprend jamais vraiment –, mais surtout d’observer des choses nouvelles. Je crois que c’est ça la fonction fondamentale d’une théorie, c’est de permettre d’observer du nouveau, c’est-à-dire de faire apparaître du nouveau, et je crois que c’est une petit peu quand même ce qui nous est arrivé.

LE TONAL

Au point de départ, les choses se présentaient de la manière suivante, c’est un travail dans la clinique de Château Rauzé, près de Bordeaux, dont s’occupe, que dirige, je ne sais jamais comment il faut dire ça…

— Edwige Richer coordonne…

… que coordonne donc Edwige Richer, qui m’avait fait venir pour travailler avec les équipes, avec quand même cette parole, qui a été au fond, une parole fondatrice, de base. Lors de ma première visite, après m’avoir présenté à l’équipe, elle a dit : « voilà, nous, nous étions à peu près au point sur l’observation, sur le travail de rééducation, sur tous les tests, tout était au clair, à peu près, et maintenant, on s’ennuie ». En somme Edwige Richer faisait appel à moi pour lutter contre l’ennui. Je me suis dit que cela n’était pas mal comme entrée en matière, et alors depuis, on ne s’ennuie pas ! Tout ça nous a donné du boulot.

La première cristallisation s’est faite autour d’une situation, celle d’une jeune marocaine d’une douzaine d’années qui avait eu un accident de voiture, où sa mère était morte. Ce jour-là cette gamine n’était pas avec nous, nous prenions connaissance d’elle à travers une vidéo. Il y avait donc une vidéo sur une journée de la petite Latifa, sur laquelle nous nous sommes livrés à des commentaires, d’une banalité extrême, plutôt des remarques. Et cela a permis à Latifa de sortir de son état, sans qu’elle soit présente, ce qui est une chose extraordinaire. L’observation essentielle portait sur le fait que l’équipe avait un peu peur d’elle, sans se l’avouer, une petite crainte avec des réticences qui étaient marquées par des gestes de recul ébauchés, puis surmontés, et c’est simplement l’observation de ces réticences qui a permis d’une part à l’équipe de comprendre et de se rendre compte de cette peur dont elle ne se doutait pas, « on ne le savait pas, mais on avait des réticences », et à Latifa de sortir de son état qui était quand même difficile. À partir de là nous nous sommes demandés ce qui fonctionnait.

Nous devions pouvoir faire l’hypothèse d’une sorte de tissu continu qui relie l’équipe à Latifa. Un tissu qui est là, toujours, on ne sait pas où il est, on ne le voit pas, on n’a pas de perception de ce tissu, mais il doit être là pour nous permettre de comprendre comment, alors que le samedi après-midi nous discutions de Latifa, le dimanche matin, aucun membre de l’équipe ne l’ayant rencontrée dans l’intervalle, eh bien, il s’est passé quelque chose pour elle. Du seul fait d’en avoir parlé le samedi après-midi. Ce tissu qui devait avoir une certaine réalité, là, quelque part, nous avons eu l’idée, – parce que finalement il se trouve qu’il y a tout un arrière-fond de travail de sémiotique avec Gérard Deledalle, Joëlle Réthoré, Francesca Caruana, Jean-Pierre Kaminker, Tony Jappy, plusieurs amis ici présents –, que peut-être en sémiotique nous avions quelque chose comme ça et c’est ce que nous avons appelé le tonal. Le tonal devenait alors cet espèce de tissu de tons, un truc tout simple qui doit se trouver d’une certaine façon entre nous. Voilà ce qui fut le premier point de notre travail. Bien entendu, je ferai constamment une référence implicite aux constructions logiques de la sémiotique de Peirce, que je me dispense ici de vous exposer.

Et puis, il se trouve que les mois passant, – je viens à peu près tous les deux mois à Château Rauzé depuis plus de 7 ans –, les visites passant, petit à petit les patients sont venus avec nous, autour de la table, dans tous les états possibles, nous discutions de leur situation, si vous le permettez, de manière assez déconnante. En fait, pendant un certain temps nous pouvions prendre au sérieux tout ce que nous disions, c’était très sérieux, avec de la psychanalyse, de la sémiotique, jusqu’au jour où nous avons eu cette révélation extraordinaire avec Vincent.

LE MUSEMENT

Ce jour-là, comme nous le faisions habituellement, nous racontions l’histoire de Vincent, qui était présent. Il était hémiplégique, assez raide, mais il avait un très léger mouvement de paupière, c’est tout, avec un petit mouvement du doigt. Il réagissait avec sa paupière et son doigt. Donc nous racontons son histoire, et, autour d’elle, nous commençons à construire toute une architecture complexe, comme nous le faisions habituellement. On voyait Vincent qui réagissait beaucoup, battant allègrement de la paupière et du doigt. Tout ceci ne s’est pas trop mal terminé puisque deux jours après il dictait une lettre d’amour à une infirmière. Or, il fallait voir, Vincent n’était pas en état de dicter une telle lettre lorsque nous l’avions rencontré. Et à la visite suivante qu’est-ce que nous apprenons ? Nous nous étions trompés d’histoire ! Ce n’était pas la sienne, c’était celle d’un autre. Alors là, nous nous sommes dit, il faut abandonner l’idée que ce que nous racontons est vrai. Ça a l’air étrange tout ça, mais nous c’est ce que nous sommes obligés de constater. On voit ce qui se passe réellement, et ce qui se passe c’est ça !

Donc là nous avons inventé un autre terme, le musement. Qu’est-ce que c’est que le musement ? C’est un mot qui n’existe pas en français, c’est une création de Gérard Deledalle, ici présent, dans une traduction d’un très beau texte de Peirce, dans laquelle se trouve le terme « musement » (en anglais). Ce mot vient de l’ancien français dont beaucoup de mots ont été abandonnés, qui ont finalement été laissé aux anglais. C’est très étonnant ça, tous ces vieux mots français que la langue anglaise a récupérés, et en a fait des choses, ma foi, pas inintéressantes. Nous avons donc à notre tour repris le terme « musement » d’autant qu’un poète philosophe catalano-niçois, Alain Freixe (qui écrit, par exemple, « Les premiers mots sont matinaux. C’est même à cela qu’on les reconnaît, à leur fraîcheur qui les enveloppe. Mots de réveil, ils précèdent leur sens. ») nous a appris que Perceval le Gallois, dans le livre de Chrétien de Troyes, musait sur trois gouttes de sang, « muse » le terme était dans le texte. On s’est aperçu que nous tenions là un terme très intéressant, parce que lorsque Perceval le gallois muse sur trois gouttes de sang, il ne rêvasse pas, non, il muse comme dans une sorte de sommeil éveillé, et il va muser jusqu’au moment où les trois gouttes de sang seront effacées. Il est comme fasciné, vous pouvez employer tous les termes que vous voulez, mais le terme employé par Chrétien de Troyes c’est « muser ». Or il lui arrive des tas de choses à Perceval le Gallois, parce qu’il devrait rejoindre l’armée du Roi Arthur. Un chevalier est dépêché auprès de lui pour venir le chercher, un nommé Kex qui lui demande de venir rejoindre les armées d’Arthur. Il se fait très mal recevoir, Perceval se bagarre avec lui, tout en musant, le blesse, l’autre s’enfuit, se disant, mais c’est un fou ! À ce moment-là, un autre, Gauvin beaucoup plus fin, s’approche de Perceval et va le prendre « en oblique », pas de face, en douce, gentiment, il aborde Perceval le Gallois, car il a compris que Perceval musait sur les gouttes de sang. Ça nous évoque bien des remarques de notre travail clinique, parce que comprendre ce qui fait le point de fascination qui plonge l’autre dans le musement, est très important pour pouvoir attendre qu’un certain déroulement s’opère. Là, le déroulement était tout à fait naturel, la neige absorbait petit à petit les gouttes de sang qui finissaient par disparaître. Eh bien, Gauvin a su attendre, a su accompagner Perceval dans son musement – le partager en quelque sorte – puis a pu le prendre par la main et l’amener auprès du roi Arthur.

Est-ce que nous, nous ne sommes pas avec Perceval ? C’est-à-dire que chaque patient peut être Perceval. Et dans ce sens, ne vaut-il pas mieux être Gauvin que Kex ? Nous avons alors pensé que ce musement de Perceval était sans doute ce qui en chacun de nous sommeille, c’est-à-dire est latent au sens de « nous ne cessons pas de rêver » et que c’est lui que nous pouvons partager avec le Perceval blessé qui est avec nous. Gauvin était « dans » le musement de Perceval puisqu’il en saisissait en quelque sorte la source, et nous, nouveaux Gauvins, n’avions-nous pas à en saisir le fil, prenant la patience d’attendre avec lui le moment où la sorte de sidération du blessé se relâchant – l’effacement des gouttes de sang sur la neige –, nous puissions le prendre par la main. Est-ce qu’au bout du compte nous ne musons pas tous ensemble avec le patient, qu’il soit avec nous autour de la table ou pas ?

De telle manière qu’en dehors du tonal nous avions maintenant le musement, avec des discordances théoriques dans un premier temps, mais nous, nous prenons les choses comme elles viennent. Non pas sans idées derrière la tête, il ne faut pas exagérer, parce que des idées derrière la tête, il y en a tant et plus. Voilà le second concept qui nous était amené.

LE SCRIBE, LE MUSEUR ET LINTERPRÈTE

Mais cela n’allait pas sans se demander quelle était la place de chacun là-dedans. Parce quand même, la confusion, le « nous musons tous ensemble », c’est très bien, mais comment se fait-il que ce soit lui, qui par exemple écrive des lettres d’amour, ou se mette à parler, pourquoi c’est lui qui fait ça ? C’est quand même quelque chose d’étonnant.

Nous avons eu un cas qui est le plus extraordinaire, je veux dire sur le plan des résultats. Une dame qui était complètement prostrée, nous discutions d’elle, on parlait d’elle, elle étant là, ça nécessite du musement, parce que sinon c’est moche de faire ça, ça ne se fait pas de parler des gens. Nous avons connu ça avec un médecin qui nous disait : « mais vous n’avez pas le droit de parler d’un blessé en sa présence », eh bien, nous, nous ne faisons pratiquement que ça ! Mais seulement cela nécessite d’être en oblique, c’est-à-dire d’être avec lui en le respectant. Parce que sinon, on l’ignore, on le nie, on le tue. Ça nécessite beaucoup de travail, de respect donc, de gentillesse et d’amitié.

Méléna était prostrée, nous parlions d’elle, nous parlions de son mari parce qu’il y avait une enquête sociale et que les enquêtrices allaient venir à Château Rauzé pour savoir s’il fallait ou pas lui enlever les enfants. C’était peut-être un homme violent, c’était peut-être lui qui avait été la cause de ce qui arrivait à cette dame, et, après avoir longuement discuté, mais surtout après avoir longuement musé, nous nous sommes dit – nous ne nous le sommes pas dit, nous l’avons fait sans y penser – et si nous le lui demandions, à elle ? Méléna est-ce qu’il faut enlever les enfants à votre mari ? Nous avons alors vu Méléna se redresser et dire : « Ah ! ça non ». Puis elle a repris sa position.

Là nous voyions bien que c’est le blessé qui, passez-moi l’expression, est visé. C’est quelque chose que nous n’expliquions pas avec le musement. Pendant un premier temps nous avions élaboré une chose, que je trouve toujours intéressante même si nous l’utilisons moins. Jacques Lacan faisant partie de notre boîte à outils, nous avons adopté et aménagé le stade du miroir. Il y a les deux fameux miroirs de Lacan, pour ceux qui connaissent, mais je n’en dirai pas beaucoup plus, il y a le fameux miroir sphérique qui est celui qui est le plus proche du corps, et puis le miroir plan qui est, si je puis dire, le fondateur de l’imaginaire et la matrice du symbolique, dans les termes des catégories de Lacan. Dans la vie quotidienne l’équipe est fusionnée avec le blessé, parce que nous vivons ensemble, il y a une sorte de fusion, nous faisons, nous fabriquons un personnage que nous avons appelé « le monstre », un monstre-équipe-blessé, produit du « miroir sphérique ». Le miroir plan, nous le voyons lorsque nous faisons notre réunion, que nous appelons « de sémiotique », où tout à coup, là, il y a un partage des choses qui se fait, et un sujet apparaît comme différencié de l’équipe. Bon, c’était pas trop mal comme idée, enfin je trouve, à part que cela ne nous livrait pas quand même l’essentiel, me semble-t-il, cela ne nous rendait pas vraiment compte de ce qui se passait.

Et puis par chance, c’est en travaillant pour un cours à des étudiants sur les graphes existentiels de Peirce qui est un truc épouvantable, mais très simple finalement, c’est de la logique pure, nous nous sommes rendu compte que là nous avions un outil extraordinaire qui nous permettait peut-être de renouveler notre expérience et puis de la poser autrement. Je ne vais pas vous parler des graphes existentiels de Peirce parce que je ne veux pas vous faire mourir, quoique ce ne soit pas très compliqué d’ailleurs. Gérard Deledalle opine ! Mais enfin, il faut expliquer quand même, et pour cela il faut un temps dont je ne dispose pas aujourd’hui.

Peirce propose la chose suivante, il dit en somme, comment se passe l’évolution d’un discours ? – il emploie le terme d’« assertion ». Pour rendre compte de cette logique de l’assertion il invente trois personnages fondamentaux.

Le premier personnage il l’appelle, enfin c’est surtout moi qui l’appelle ainsi, mais Peirce serait d’accord, – il est mort depuis longtemps, j’espère qu’il ne se retourne pas dans sa tombe –, ce premier personnage donc, nous l’avons appelé le Scribe. Le Scribe en somme c’est celui qui inscrit, il inscrit sur quelque chose, enfin est-ce vraiment quelque chose ? on ne sait pas ce que c’est mais cela ne fait rien, que nous appelons la Feuille d’Assertion, nous pourrions l’appeler la feuille d’inscription, la feuille de rôle comme le disait Tosquelles, – comme nous sommes ici à la Capitainerie du port, cela vaut le coup : la feuille de rôle des marins, des navires. Vous l’appelez comme vous voulez, ce n’est pas grave, mais c’est quelque chose sur lequel nous pouvons inscrire, c’est-à-dire qu’en même temps que nous écrivons quelque chose, nous inscrivons autre chose. Parce que lorsque nous écrivons c’est, par exemple, avec de l’encre sur du papier, mais l’encre sur du papier, on ne sait pas ce que c’est, il faut être un peu adapté pour savoir ce que c’est. Alors ce que c’est, c’est ce qu’on inscrit, mais j’en dirai deux mots tout à l’heure. Si cette feuille d’assertion est de nature si vague, puisqu’elle est adaptée à recevoir des « assertions », il ne faudrait pas la limiter à une feuille de papier, elle est homologue à l’inscription. Les assertions sont de toutes natures, vocale, scripturale, corporelle, et bien d’autres. Puis nous nous sommes dit, mais finalement qui inscrit sur cette feuille sinon l’équipe au moment où elle fait ce travail de sémiotique (bien nommé !), elle inscrit des choses. Là, nous avons pris cette décision de dire que le travail de Scribe c’est le travail d’inscription que nous faisons lorsque nous déconnons tous ensemble, même si nous ne savons pas que nous le faisons. Voilà, premier point, fondamental.

Le deuxième : le Museur. Là je ne suis pas sûr que Peirce aurait été tout à fait d’accord, mais enfin ça fait rien, je lui ai rapté ce nom, utilisé par lui dans l’article sur le musement auquel j’ai déjà fait référence, parce qu’il a donné un nom que je n’aimais pas, le « grapheus » (que j’avais un temps tenté de traduire par « le grapheur » en assonance avec le gaffeur, celui qui ne sait pas ce qu’il dit) donc je l’appelle le Museur. Le Museur c’est au fond celui dont il s’agit, c’est celui dont on parle, et pendant que nous inscrivons, nous inscrivons des trucs qui parlent du Museur, c’est-à-dire de celui qui est en train de développer ce qui se passe.

Et le troisième personnage, fondamental également, c’est l’Interprète. Mais ces trois personnages sont liés par un lien que Lacan aurait sans doute qualifié de « borroméen » et que Peirce nomme « triadique », c’est-à-dire qui ne peut être ramené à des séries de relations dyadiques, de relations deux à deux. Ils sont toujours tous les trois liés.

En somme, le Scribe inscrit des trucs. Il « parle » de quoi ? du Musement. À qui ? à l’Interprète qui, lui, est chargé de « décoder » tout ça, de le mettre en forme, de l’arranger. Et là, nous avons pris une décision de base en disant que l’Interprète, c’est le blessé (du moins dans l’articulation générale des réunions de sémiotique puisqu’enfin il est des plus courant que chacun, comme tous, soyons dans les trois registres à tout moment). C’est comme ça que nous avons pu trouver la place de chacun, l’équipe et le blessé. D’ailleurs, Méléna musait aussi avec nous, donc le Museur c’est un truc compliqué. Mais le Scribe c’est ceux qui peuvent, qui ont la possibilité d’inscrire quelque chose, peut-être le blessé parfois, essentiellement nous. Par contre nous décidons que c’est le blessé qui est l’Interprète de nos réunions. C’est une décision qui est un outil théorique très utile.

Personnellement, c’est quelque chose qui fait partie de mon attirail dans mon travail de psychanalyste, c’est très important de savoir comment les places se distribuent. C’est toujours, le patient, – le blessé, le client, le payant, ça dépend des noms, le pensionnaire –, qui est l’Interprète, parce qu’au bout du compte – et d’ailleurs, une fois qu’on l’a dit cela paraît évident –, c’est sur lui que nous avons les yeux fixés pour savoir ce qu’il va interpréter. Comment réagit-il ? C’est-à-dire, comment interprète-t-il ce qui se passe ? Donc c’est bien lui qui est interprète, ce n’est pas nous. L’histoire de Vincent nous a suffisamment échaudés, nous voyions bien que, comme interprètes, nous ne valions pas un clou. Et pour parler du travail dans l’analyse, comment prétendre, nous, interpréter quelque chose qui est dans les replis les plus secrets de la personne, ce sont ses objets à elle, c’est elle qui peut interpréter, ce n’est pas nous, qu’est-ce que nous savons de tout ça ? Au bout d’un certain temps nous commençons à savoir un petit peu, quelque chose, mais très peu, finalement, mais c’est toujours le patient qui est l’Interprète, qui sait…

Donc cette décision théorique prise, pour nous le champ était tout de suite éclairci, puisque nous pouvions garder tous nos anciens concepts, le tonal, le musement, avec cette distinction fondamentale du Scribe, du Museur et de l’Interprète qui permettait de placer tout notre travail dans un cadre qui devenait intelligible et qui nous permettait de faire apparaître des choses nouvelles. Là aussi, c’est comme toujours avec les développements théoriques, il y a toujours un problème, nous risquions de nous ennuyer, et nous avions besoin de les renouveler pour les autres et surtout pour soi-même et là sans doute il y a un renouvellement – ce n’est pas un bon mot puisqu’il s’agit des mêmes choses, sous un autre angle peut-être – que j’attribue à la rencontre avec Pierre Delion, avec qui nous avons pu nous rendre compte qu’il faudrait porter un peu plus d’attention à l’inscription, et surtout au fait que lorsqu’on écrit, on inscrit.

QUELQUES ÉLÉMENTS DE SÉMIOTIQUE

Alors si vous le permettez il est maintenant indispensable de vous dire, très rapidement quelques éléments de sémiotique de base. Et tout d’abord un mot étrange, qui est le mot : Représentement. Là je m’en vais faire hurler, Gérard, Joëlle et Jean-Pierre…, mais j’y tiens. Car je me suis rendu compte que finalement c’était un bon mot. Le mot Représentement est, comme le Musement, un mot qui a disparu du vocabulaire de la langue française, mais que j’ai trouvé chez Greimas, – lequel est un spécialiste du vieux français –, qui a fait un dictionnaire tout à fait remarquable où l’on peut lire que « Représentement » est un terme du vocabulaire, entre autres sans doute, de Saint Bernard. Saint Bernard, ce n’est pas le meilleur dans l’histoire, c’est un personnage un peu connoté, il a été chargé par les autorités religieuses de mener la bataille contre Abélard, c’est lui aussi qui a donné les fondements de l’ordre des Templiers. Donc Saint Bernard employait le mot Représentement, et l’association avec Abélard, la castration, nous met au fond en pays de connaissances ! Le Représentement est ce dont il s’agit quand on écrit et quand on inscrit, et, quand nous nous reportons aux idées de base du fondateur de la sémiotique Charles Peirce, (on prononce « peurce », Peirceval ! c’est pour ça que je les ai mis à côté pour que nous voyions peut-être le rapport qu’il y a entre les deux, Umberto Eco appelle Perpignan, Peircepignan), donc le Représentement est un élément de base dans la sémiotique peircienne, c’est ce que nous pourrions appeler la matière signifiante elle-même, ou, comme le dit Peirce : l’âme du signe.

L’âme du signe chez Peirce se présente sous trois aspects possibles liés par des relations que je ne peux pas trop détailler, ça se présente à nous soit comme un Ton, le signe comme qualité, soit comme Trace, – la Trace c’est l’élément matériel, il est évident que si vous voyez une feuille bouger, ou les mâts des bateaux qui bougent, vous vous dites que la mer doit bouger un peu dessous, c’est un signe ça, tout à fait matériel, vous pouvez prendre celui-là, vous pouvez en prendre d’autres, si vous voyez une feuille voleter, vous vous dites, il fait du vent aussi – nous avons ainsi toutes sortes de signes du même genre, ce ne sont pas des signes typiques, ce sont des signes nommés ici « Traces ». Nous traduisons librement les termes de Peirce. Et enfin le dernier qui est en principe le genre de signes tels que nous les connaissons habituellement, ce sont des « Types », à savoir les mots, les phrases, les livres, tout ce qui est langagier, – mais pas uniquement langagier d’ailleurs. Mais il nous a fallu travailler avec cette idée de base, ce nouvel élément de travail, qu’en somme les types on ne les rencontre jamais directement, ça n’existe pas, on ne les voit pas. La seule chose que nous voyons ce sont ce que Peirce appelle des Répliques, – Gérard il doit y avoir du Platon dans les Répliques ! – les Répliques que j’ai décidé d’appeler « Tessères », d’abord parce que c’est un mot qui est joli, – et puis « ça suffit, privé de Tessères ». Donc la Tessère est au fond cet élément matériel qui, lorsqu’il est devant nous, nous présente quoi ? un Type. Sur un tableau ou sur du papier blanc, vous avez des traits noirs ou rouges, ce sont des Tessères et vous, vous êtes obligés de lire des Types.

Par ailleurs ces mêmes Tessères nous pouvons dire qu’elles ont ceci de particulier, c’est qu’elles incorporent, et Jean Oury a un mot qui est bien mieux que « incorporer » c’est « encorporer », qui traduit mieux l’anglais, – Peirce dit « embodiment » –, qui encorpore des Tons. Si vous voulez, nous avons essentiellement affaire à des Tessères mais que tantôt nous voyons comme encorporant des Tons, tantôt par lesquelles nous accédons aux Types. Je suis désolé, je suis obligé de passer par des choses un peu complexes, mais c’est indispensable pour comprendre la suite, parce qu’en somme nous saisissons bien que là, ces Tessères, si nous les voyons uniquement sur le registre qui est marqué, à savoir des traces de stylo feutre sur un papier blanc, sont certes un bon concept, mais enfin, qui ne va pas très loin. Ce qui devient très intéressant c’est quand nous pouvons penser par exemple que le corps peut servir de Tessère, et de Tessères qui là, pour le coup, ne dévoilent peut-être pas immédiatement les Types. De telle manière que face à ces Tessères-là, eh bien, nous partons à la recherche des Types. Ah ! Pour tout ça il faut des structures complexes, pour partir à la recherche des Types, les Types ça se trouve dans les structures, il faut avoir des trucs ordonnés, etc., mais disons des Tessères (momentanément) inconnues. Et c’est là qu’avec Pierre nous travaillons, finalement, à la question : comment l’enfant accède-t-il au langage, si au départ il n’avait pas les Tessères corporelles ? Comment pourrait-il faire pour accéder au langage si celui-ci n’était déjà là, dans son corps, à savoir sous la forme de Tessères. Et sans doute même pouvons-nous avoir la conception de Tessères primordiales qui seraient ces éléments du corps, porteurs des Types fondamentaux, qui permettent...