AUTISME, NAISSANCE, SÉPARATIONS

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Cette chronique raconte l'histoire d'une trajectoire psychanalytique effectuée, sur une durée de dix-huit mois, avec un petit garçon de quatre ans qui présentait un état autistique. Ecriture, reconstruction, elle constitue le reflet de ce travail jour après jour. Il s'agissait par une relecture des séances dans leur individualité et leur enchaînement, d'affiner la compréhension du processus qui s'était révélé dans le cadre mis en place.
Publié le : vendredi 1 septembre 2000
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EAN13 : 9782296417519
Nombre de pages : 290
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Autisme, Naissance, Séparations
Avec Thibaut sur le chemin

Collection.Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

Freud, l'antisémitisme et la langue-mère, SABINERAILLARD Le problème de l'inconscient (livre I), CLAUDEBRODEUR La structure de la pensée (livre II), CLAUDEBRODEUR La vie de l'esprit (livre III), CLAUDEBRODEUR Essai sur les phénomènes transgénérationnels, J.P. DUTHOIT Le corps et l'écriture, CLAUDEJAMARTet VANNI DELLAGlUSTINA (eds). Travail culturel de la pulsion et rapport à l'altérité, H. BENDAHMAN(sous la direction de), 2000.

@ L'Harmattan,2000 ISBN: 2-7384-9434-X

Psychanalyse

et Civilisations

Collection dirigée par Jean Nadal

Brigitte Algranti - Fildier

Autisn1e, Naissance, Séparations
Avec Thibaut sur le chemin
Chronique d'un parcours psychanalytique avec un enfant de quatre ans

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

A tous ceux qui ont posé, un jour, un livre, des années de travail en commun, les pierres du chemin.

A Jacqueline Persini, ma première

lectrice, pour ses encouragements.

A toute ma famille.

Encore et surtout, tous mes remerciements à Thibaut et à ses parents pour leur confiance et leur persévérance.

«Pour une aube renaissance de lapsyché... » Jacqueline Léger

Préambule

« Ceux-là savaient ce que c'est que d'attendre. J'en ai connu un, et d'autres l'ont connu, qui attendait. il s'était mis dans un trou et il attendait. »

Henri Michaux

Ce livre raconte l'histoire d'une trajectoire psychanalytique effectuée avec un petit garçon de quatre ans que ses parents ont amenés un jour dans un Centre Médico-Psychologique sur les conseils d'enseignants inquiets, attentifs et accueillants.

Comme tous les «Secteurs de Psychiatrie-Infanto-Juvénile» du Service Public, celui dont il est question est constitué d'équipes pluridisciplinaires où la formation psychanalytique est requise. Des professionnels d'autres compétences participent aux soins selon leur spécificité et les besoins. Des enseignants spécialisés peuvent aider à l'intégration scolaire d'enfants en difficulté ou scolariser eux-mêmes ceux accueillis à l'Hôpital de jour. La mission première des Secteurs est de proposer des accueils thérapeutiques, des consultations et des soins spécialisés au plus près du milieu de vie des familles. Pour éviter l'exclusion, l'éloignement, les ruptures.

Dans ce cadre, j'ai pu recevoir Thibaut deux fois par semaine pendant dix huit mois jusqu'à un déménagement de la famille en province.

Ecriture, reconstruction, cette chronique est le reflet de ce travail jour après jour, séance après séance.

Si j'ai souhaité ainsi retracer ce cheminement, je l'ai fait d'abord dans une démarche privée. A partir d'une pratique d'une douzaine d'années, celle-ci s'inscrivait dans un travail de recherche et d'écriture réalisé auprès d'autres jeunes enfants autistes et psychotiques, centré principalement sur les manifestations premières du processus de séparation dans le développement psychique.

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J'ai éprouvé la nécessité, ainsi, de reprendre et d'analyser le processus ressenti dans cet accompagnement de Thibaut, qui, jour après jour m'a parlé de naissance et de séparation, dans un parcours qu'il m'a semblé vivre avec lui d'une façon plutôt linéaire et peut-être même exemplaire. J'avais le sentiment qu'étaient survenus des moments importants qui m'échappaient quelquefois dans toutes leurs dimensions. Une étude plus fine pouvait les faire apparaître et m'aider à comprendre. J'avais été si souvent étonnée des trouvailles de Thibaut, impressionnée par son inventivité, toujours devancée par lui, qu'il m'est devenu important de mettre cela en évidence, pour ma formation personnelle, pour l'affinement de mon regard.

Au cours de l'écriture, j'ai vu alors émerger du fond continu de ce travail des significations nouvelles, qui s'enchaînaient les unes aux autres avec une cohérence de plus en plus évidente au fur et à mesure de l'avancée de cette reconstitution.

Comment ne pas ressentir alors le désir de partager cette expérience?

Il ne s'agit pas de décrypter tous les comportements d'un enfant dit autiste avec l'idée qu'il porte en lui des connaissances ésotériques en quelque sorte, des connaissances d'un temps que nous aurions perdu, et de renforcer ainsi la fascination qu'ils peuvent exercer. Cette compréhension n'a de valeur que lorsque s'est créée une relation - et cela est possible - entre un enfant même autiste et un adulte qui le respecte. Elle permet d'accompagner l'enfant là où il est et où il peut aller.

Peut-être était-il préférable de ne pas trop comprendre au moment des séances. Il faut toujours garder une attention ouverte, ne pas chercher à poser partout des significations, laisser l'enfant nous surprendre. Ce que nous avons appris, expérimenté, lu, entendu, 14

demeure le fond d'inscription intégré en nous-même. Ce qui est significatif apparaîtra au moment où cela sera possible et utile.

Cependant, avoir appris à regarder représente une richesse qui ne peut, je le crois, que demeurer bénéfique.

J'ai souhaité que cette expérience puisse être partagée, pour contribuer avec Thibaut à ce domaine de la recherche où, au détriment des enfants et de leurs parents, tant de querelles font rage. Voix issue des travaux psychanalytiques qui n'exclue pas les autres voix mais aimerait simplement s'y mêler.

La trajectoire que Thibaut m'a permise de faire avec lui fut une aventure pour nous deux. A mes côtés, il a réalisé un vrai travail, travail de naissance et de séparation, tranquillement quelquefois, douloureusement aussi. Nous avons voyagé ensemble. Il m'a entraînée dans ses chemins tortueux qu'il fallait prendre et reprendre encore en de nouvelles reprises, élaborations et consolidations. Nous avons découvert ensemble le trajet qui mène de la bidimensionnalité caractéristique de l'orée de la vie psychique jusqu'à l'élaboration du temps et de l'espace à quatre dimensions. Non sans souffrances, écueils, retours en arrière vers un monde plus indifférent. Mais il n'attendait qu'une attention pour avancer. Dix-huit mois durant, j'ai pu exercer cette fonction pour lui. Ses parents ont consacré leur temps, leur disponibilité, leur amour, toujours présents à nos côtés. Puis Thibaut est parti définitivement avec sa famille en province continuer son chemin ailleurs et avec d'autres. Thibaut n'est certainement pas guéri. Il reste très vulnérable, susceptibles de nouveaux replis et guetté par un fonctionnement obsessionnel invalidant. Reculs et avancées apparaissent tout aussi possibles. Mais, a posteriori, la rapidité de la progression de Thibaut et la facilité de ce parcours me laissent étonnée. Il s'est servi de cette fonction que je proposais de surface ou plutôt 15

d'espace de projection. Ce n'était pas un enfant désordonné, bien au contraire. Je ne me suis jamais sentie empêchée de penser, jamais submergée, jamais ennuyée malgré des moments qui auraient pu sembler répétitifs. Il a toujours su garder mon esprit en éveil.

Le travail qui avait été effectué avec la famille avant le début de la thérapie s'est avéré tout à fait remarquable. L'accueil scolaire également. Les parents nous ont beaucoup aidés. L'ensembJe de tous ces éléments constituait un contenant vivant et solide malgré l'intensité de la souffrance maternelle et ses manifestations psychosomatiques. C'est ce contenant qui nous a permis de réaliser ce travail sans difficulté majeure et sans avoir besoin de recourir à un autre espace soignant, tel un hôpital de jour, indispensable et d'une valeur inestimable pour beaucoup d'autres enfants.

Thibaut m'aura emmenée avec lui dans bien des méandres. Epoque après époque, il reviendra sur les moments traumatiques de sa première enfance, les jouera avec son corps, dans ses dessins et dans ses jeux, dans ses quelques paroles, rares mais incisives. Toute son activité restera tendue par cette nécessité de mettre en représentation et de communiquer les vécus précoces et les conflits actuels liés à ces vécus. Peut-être aussi de les vivre vraiment, lui qui tenait gelé son fonctionnement dans un bloc autistique protecteur et autodestructeur à la fois.

Il m'aura appris à reconnaître que les moindres mouvements adressés à celui qui peut les recevoir sont messages et tentatives; que ces enfants dont le développement reste bloqué possèdent une hypermaturité et une sensibilité aux états psychiques de leur mère et de leur entourage d'une immense sensibilité et prescience. Une telle « osmose» (*) peut devenir transparente à celui qui apprend à lire les expressions lancées dans l'espace alors qu'elle reste opaque
(*) J. Léger, Un Autisme qui se dit... Fantôme mélancolique, Paris, L'Harmattan, 1997.

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à ceux qui pensent ces enfants déficitaires ou indifférents. Ils portent en eux la dépression maternelle, la béance, le manque. Ils sont ce manque, cette béance, ce néant avec une carapace autour. Carapace de chiffres, de lettres, de morceaux de puzzles. Mais quelque part, ils restent encore des bébés vivants à naître. Si on ne se penche pas vers eux trop tard.

Démarche d'écriture.

Tout d'abord, j'ai vécu cette cure séance après séance, sans jamais prévoir, diriger, en étant seulement toujours présente, disponible et attentive. Au cours de chacun d'entre elles, je prenais des notes succinctes, comme je le fais toujours en expliquant à l'enfant quand celui-ci me le demande ce que j'écris ainsi. Quelquefois, à distance de la séance, quand surgissait une pensée en rapport avec celle-ci, je rédigeais un petit texte sur ce moment de la thérapie. Ces notes immédiates ou à distance faisaient partie du processus en cours, comme, je crois, les textes cliniques et théoriques relatifs aux troubles autistiques et psychotiques que je continuais à étudier parallèlement ainsi que les échanges avec d'autres professionnels, sans «contrôle» à proprement parler. L'ensemble constituait en quelque sorte l'arrière-plan, la toile de fond peut-être, du processus qui se déroulait pour Kevin, sa famille et moi dans le champ du bureau mais aussi à l'extérieur. Il s'agissait d'une activité de pensée sans construction théorique. Je n'ai fait pendant tout ce temps que vivre le déroulement, l'accueillir, le suivre, le penser simplement, le restituer à l'enfant et à ses parents quelquefois.

Dans un deuxième temps seulement, après la fin définitive de la cure due à un déménagement en province, j'ai pu reprendre les notes de chaque séance les unes après les autres dans ce travail d'écriture. Un tel procédé systématique n'aurait pas été possible, sans doute, si l'enfant avait continué à venir me voir.

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A cette première écriture a succédé enfin une lecture de chacune des parties entraînant quelques ajouts et commentaires.

C'est l'ensemble de ce cheminement en trois temps qui est reproduit ici: déroulement en temps réel des séances jusqu'à la séparation fmale; reprise des notes et écriture; lecture et réflexions écriture dans sa forme définitive.

Une autre étape adviendra peut-être: de cette écriture, des notes d'autres thérapies, de lectures annexes cliniques et théoriques, prendront formes des élaborations ultérieures sous forme de thèmes définis. Jamais la formation ne s'arrête, jamais la pratique ne suffit à elle seule, jamais ces deux plans ne se sépareront tout à fait. Expérience, réflexion, écriture, pensées éparses, échanges professionnels, autres secteurs de vie du thérapeute, courent ensemble, toujours.

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Première partie
Tout est plat, rien ne bouge.

« Dans mes propriétés, tout est plat, rien ne bouge.. et s 'i! y a une forme ici ou là, d'où vient donc la lumière? Nulle ombre.

(. ..)
Ces propriétés sont mes seules propriétés et j

y habite

depuis mon

enfance etje puis dire que bien peu en possèdent de plus pauvres. » Henri Michaux

Thibaut

Thibaut vient d'avoir quatre ans et pour sa famille la vie est difficile. Les deux parents souffrent d'un état dépressif qui les a amenés à des hospitalisations répétées. C'est d'ailleurs au cours de l'une d'entre elles qu'ils se sont rencontrés. Après plusieurs années de cet état, plusieurs tentatives de suicide, Madame T. reste chez elle avec son enfant qu'elle ne parvient pas à comprendre, qui ne s'adresse pas à elle. Elle est inquiète de façon diffuse, souffre de malaises qui la font trembler, chanceler et tomber dans la rue. Par chance, elle habite près de sa sœur dont l'enfant a le même âge que le sien et qui peut souvent l'aider. Une psychothérapie personnelle, un traitement antidépresseur, la soutiennent tant bien que mal.

Au Centre Médico-Psychologique où ils s'adressent, le père révèle la mésentente du couple à cause de laquelle une séparation est envisagée. Sa relation avec son fils semble fusionnelle, comme s'il avait pris en excès une fonction maternelle laissée vacante. Il décrit Thibaut comme « se renfermant fréquemment comme une huître ». Comme pour sa femme, il n'est pas son premier enfant. Une fille d'une première union vit en province.

Par prudence, le traitement antidépresseur de la mère avait été diminué pendant sa grossesse, désirée, mais vécue dans un climat de grande anxiété jusqu'à l'accouchement qui avait dû être provoqué du fait d'une souffrance fœtale suspectée.

Bébé très sage, Thibaut s'est développé lentement: station assise à neuf mois, marche à dix huit mois. Selon les parents, la pédiatre banalisait ce retard, estimant qu'avant trois ans, tout souci aurait été prématuré.

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De nombreux traits autistiques peuvent être constatés. Thibaut avance d'une démarche traînante et saccadée, ne regarde pas les personnes, tournoie fasciné devant les lumières, fonctionne en écholalie ou jargonne sans essayer de communiquer. Il réalise seul et avec beaucoup de dextérité, à la maison, des puzzles de deux cent cinquante pièces sans modèle, aime regarder les dictionnaires, ne s'intéresse pas aux histoires, les refuse en se mettant les mains sur les oreilles. Son père valorise ces acquisitions sans en déceler le caractère mécanique et pathologique.

Il est intégré en petite section de maternelle pour la deuxième année. De nombreuses otites et bronchites asthmatiformes ont émaillé la première, entraînant des absences répétées. Après des premiers entretiens dans une autre équipe de C.M.P. 1 et une interruption sur décision parentale, Madame B. Riedel, psychologue psychothérapeute reçoit les deux parents ensemble et sans Thibaut qui ne supporte pas de rester dans le bureau avec eux. Après deux mois d'entretiens, nous convenons de proposer à la famille un travail thérapeutique à deux niveaux, des entretiens parentaux avec Madame B. Riedel et une thérapie individuelle pour Thibaut au rythme de deux séances par semaine.

1. Centre Médico-Psychologique

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Jeudi 8 ianvier 1998

Je reçois pour la première fois Thibaut accompagné de ses deux parents.

Thibaut arrive au C.M.P.le nez collé sur un jeu électronique dont il actionne un bouton mettant en marche une musique répétitive. C'est un petit enfant trapu, à la démarche assez robotisée et dysharmonieuse. Il entre dans le bureau avec ses deux parents sans lever les yeux de son jeu. En fait, vingt minutes plus tard, il réclamera - de sa manière particulière, sans prononcer un mot, sans effectuer un mouvement pour désigner, en posant simplement son regard sur l'objet convoité en agitant ses épaules et ses bras - les puzzles posés sur l'étagère dont on ne peut voir le contenu qu'en entrant dans la pièce. Le père n'en sera pas étonné, au contraire. Il avait repéré que Thibaut avait remarqué ces jeux. Dans l'entretien, le père montre ainsi une grande perspicacité concernant les mouvements de son fils que nul autre ne perçoit. " Oui, il écoute" dira-t-il, en écho à mon hypothèse. Au contraire, la maman, très fine pourtant, et très souffrante, manifeste, avec une douleur réprimée, une coupure radicale entre son psychisme et celui de son enfant. Elle ne le comprend pas. Elle expose également qu'elle ne sera jamais capable de lui dire le souci qu'elle se fait pour lui. Quand je lui souligne qu'elle décrit tout cela en présence de son fils et qu'il entend, elle paraît décontenancée et bouleversée. Elle n'a pas réussi à lui annoncer l'entretien. Ils sont sortis de chez eux officiellement pour aller faire des courses. Elle explique peu à peu qu'ils n'osent pas montrer à Thibaut leur inquiétude, imaginant alors qu'il pourrait se sentir différent. Elle a deux fils déjà adultes, un neveu très jeune. Avec aucun de ces enfants, elle n'a de difficulté de communication. Elle est totalement démunie devant l'absence de réactions" normales" de 23

Thibaut. Elle ne sait pas toujours s'il l'entend parce qu'il ne lui répond pas. Monsieur T. laisse parler sa femme en intervenant surtout lorsque je m'adresse à lui. Mais il se montre à plusieurs reprises d'une grande vigilance. " Calme-toi" demande-t-il à Thibaut alors que je n'ai pas perçu les mouvements qui lui font penser que Thibaut s'agite: petits tremblements du visage et des bras ou, plus clairement, mouvement particulier des deux bras écartés du corps, mains à hauteur du visage s'ouvrant et se fermant répétitivement dans un mouvement myoclônique. En même temps, son visage et sa bouche ouverte se tordent en de grandes grimaces. " Il fait cela quand il est content." Les parents évoquent un "retard de développement". Thibaut ne dit pas "je" mais, les rares moments où son langage est distinct, emploie le pronom "on" sauf dans une phrase toute faite "Je veux pas." Il aime la musique. Les ombres et les lumières le fascinent. Il regarde des dessins animés depuis deux mois, mais des peurs nouvelles sont apparues en rapport avec la télévision. Certaines publicité, leur musique même seule, le mettent dans des états de grande frayeur. Il répète le langage en écholalie. Il ne casse jamais rien, range avec application mais sait quelquefois exprimer des désirs. Il réclame l'école et peut dire "On va voir la maîtresse." Ces phrases audibles, rares et précises, sont fondues à l'intérieur d'un jargon incompréhensible et apparemment non destiné à la communication. Thibaut était très attaché à son père et plus indifférent à sa mère mais récemment, depuis la dernière hospitalisation, il montre envers elle une angoisse à la séparation et commence à rechercher sa présence. La relation père-enfant a une allure, quelquefois, fusionnelle. Le père ne paraît pas anxieux, moins tendu que la maman mais très présent, en lien immédiat avec son fils, en état de pare-excitation permanente, comme une seconde nature, une préoccupation primaire" pure ", qui ne se serait pas transformée au cours des années. 24

Il prend souvent Thibaut dans son lit, pour répondre à l'anxiété de son fils mais aussi, précise la maman, parce qu'il aime le sentir contre lui. Je m'adresse à Thibaut, mettant quelques mots que je pense à sa portée sur ce que ses parents m'ont dit devant lui. Très brièvement, il échange un regard avec moi. Il se sépare de son jeu électronique quand celui-ci ne répond plus comme il le voudrait et réclame les puzzles cartonnés, de 12, 14 et 18 pièces. Lorsqu'il les réalise et que nous le regardons faire, Thibaut perd un peu ses moyens survalorisés par sa mère qui n'en avait pas perçu le caractère pathologique. La maman s'étonne de voir son fils se tromper, tâtonner et m'entendre lui dire que je suis plutôt satisfaite de ces erreurs. Le regard échangé et la sensibilité de Thibaut à notre regard posé sur lui me paraissent représenter le début d'une communication entre nous. Je me sens reconnue par lui comme un interlocuteur potentiel. La maman me demande comment je vais procéder et ce qu'elle pourra en savoir. Il me semble percevoir son désir d'assister aux séances. Je lui explique le but du travail qui consiste en tout premier lieu à l'écouter, à tenter de le rencontrer et que nous commencerons ensemble. Les parents, surtout la mère, s'étonnent du fait que Thibaut ait réussi à rester dans la pièce et j'apprends alors qu'elle a donné ellemême le jeu électronique à Thibaut pour avoir une chance de le voir rester en place. Elle évoque le poids de sa culpabilité. Elle pense avoir été trop préoccupée par sa propre dépression pour s'occuper convenablement de son enfant. Ils sont très coopérants, souhaitant une aide pour eux et pour Thibaut. 25

Les parents sont assis assez loin l'un de l'autre. Ils se parlent de temps en temps: il n'y a pas de conflit violent entre eux expliquera Madame T. mais un manque de communication. A la fin de l'entretien, Thibaut reste imperturbable. Nous attendons qu'il finisse son puzzle. Cette difficulté à effectuer ce puzzle, simple pour lui, serait-elle en lien avec un refus de partir? Cherche-t-il à faire durer encore cette heure où il a pu entendre ses parents parler d'eux et de lui?

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Lundi 12 ianvier 1998

Madame T. vient seule avec Thibaut. Elle a pu lui dire qu'ils venaient ici parce que son père et elle s'inquiétaient pour lui.
Thibaut me lance un bref regard en entrant dans le bureau.

Sa mère continue: "Je m'identifie toujours aux autres. Je pense que si je m'ennuie, Thibaut s'ennuie. Ou si, à sa place je m'ennuyais, il s'ennuie obligatoirement." Sa propre souffrance envahit l'espace de l'entretien. Elle parle surtout de son vécu face à Thibaut mais sans prendre conscience de sa présence là dans ce temps où je les reçois.

Je me sens assez gênée par ce que je ressens comme une négation de l'existence et de la présence réelle de Thibaut. Cette mère et cet enfant m'apparaissent à la fois engagés dans une relation fusionnelle et totalement séparés. Il me semble que je dois une attention particulière à cette mère mais que cette attention tend à écarter Thibaut. Par ailleurs, je réfléchis à ma place dans ce soin, à celle de B.Riedel, à la répartition de nos rôles qui paraissait possible à ce niveau du travail avec la famille. Sans doute faut-il recevoir l'enfant et sa mère pendant un moment ensemble et permettre peu à peu que se constitue un lien entre eux deux pendant le temps de la séance. Rien d'autre ne paraît possible et opérant, une séparation en ce moment serait factuelle et arbitraire.

Madame T. évoque son histoire où l'abandon est central. A l'âge de quinze ans, elle est partie en foyer et jamais ses parents ne l'ont reprise à leur domicile. Elle a peur que Thibaut se sente abandonné comme elle a été abandonnée elle-même et s'oblige à s'occuper de lui. Mais cela lui est toujours difficile, lui demande un effort soutenu. Thibaut de son côté ne la réclame jamais, alors qu'il se dirige vers son père. Elle ne se sent pas reconnue par lui. 27

Proposer de voir seul Thibaut serait la déposséder encore davantage. Elle ne se montre pas prête à le laisser et si elle le faisait, je serais dans la situation de prendre la place qu'elle ne peut encore occuper elle-même.

"J'étais mal dans ma peau mais je ne m'en rendais pas compte" continue-t-elle. Thibaut reste dans le bureau, souriant. Il s'est assis spontanément à la petite table des enfants après avoir pris, en entrant, la boîte de puzzles qui se trouvait à sa portée. Il " jargonne", comme porté par la musicalité de ses propres sons assez mélodieux. Mais, à plusieurs reprises, je perçois qu'il reprend certaines phrases que je prononce moi-même, en écholalie décalée dans le temps pourraiton dire, mais qui semblent prendre un sens pour lui. (Je n'ai malheureusement pas pu noter ces phrases et elles m'ont échappé.) Malgré son absence de regard et de réponse, je le sens très présent. Son jargon devient de plus en plus chantonné puis cesse brutalement sur une phrase spontanée" On arrête! ". Et il se lève. Sa mère exprime avant de partir sa difficulté à le comprendre, davantage encore ces derniers mois. Je me rends compte qu'elle fait référence uniquement au langage, comme si elle ne pouvait comprendre Thibaut qu'à travers des paroles. Son mari l'estime" fâchée" d'avoir un enfant" comme cela ". Elle cherche à se comprendre elle-même à travers ce que peuvent lui renvoyer ses proches ou ce que je peux lui renvoyer moi-même, comme si elle se vivait incapable de penser et de formuler des pensées, en tout cas au sujet de Thibaut, cet enfant tellement étrange. Elle me demande mon avis sur la décision de son mari et d'elle-même de rester ensemble" en tant que parents et non plus en tant que couple", une séparation lui semblant impossible pour Thibaut: " Il ne pourrait plus voir son père tous les jours et je ne peux pas m'en occuper seule."

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Dans cette séance, mère et enfant semblent totalement coupés l'un de l'autre tandis qu'un lien, tenu certes mais presque palpable, me semble en voie de se constituer entre l'enfant et moi et existe également entre la mère et moi. Elle exprime un sentiment d'abandon vis-à-vis de ses propres parents, sentiment central dans son vécu par rapport à son enfant. Nous sommes plongés dans une histoire d'abandon, de séparation radicale, de liens impossibles. La souffrance de la mère tapisse l'espace où nous nous trouvons. Dans l'espace du bureau, une grande attention passe des uns aux autres, sauf peut-être de la mère à l'enfant. L'abandon traverse. les générations mais la souffrance remplace en quelque sorte le lien manquant. Elle empêche le vide.

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