Autoreverse

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C'était mieux avant.


Et si ce sentiment enfoui dans la conscience populaire n'était pas juste une vieille rengaine ? Et s'il était déjà trop tard pour faire marche arrière ? Inès de Viild en est convaincue, elle qui subit son époque plus qu'elle ne la vit, condamnée à errer dans un monde qui ne lui ressemble pas.


C'était mieux avant.


Et toujours ce clic dans sa tête, le clic mécanique d'une cassette audio en bout de piste dans un vieux walkman des années 80.


Publié le : mercredi 29 avril 2015
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EAN13 : 9782332894830
Nombre de pages : 344
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-89481-6

 

© Edilivre, 2016

 

 

Et Carvalho eut une vision, celle de Jésus qui, juste avant d’ouvrir le feu sur eux à l’aide de deux Sieg-Sauer flambant neufs, portait des rouflaquettes et une putain de paire de Ray-Ban.

Livre 1

Devil inside

Chapitre 1
Inventaire

Une épaisse enveloppe brune aux coins jaunis par le temps qu’on avait soigneusement fermée à l’aide d’une ficelle, de l’argent liquide – elle n’en avait jamais vu autant –, un livre à la couverture craquelée, un pistolet et une clé USB, c’était là l’unique contenu du coffre portant le numéro 129, un casier métallique coulissant grand comme trois boîtes à chaussures.

Les coffres, numérotés de un à mille par d’élégants chiffres dorés, formaient une demi-couronne scintillante autour d’une large table circulaire en noyer, seul mobilier de la pièce autour duquel on avait disposé de confortables fauteuils recouverts de velours. Tous ces objets inconnus lui avaient été présentés un par un puis méticuleusement alignés avec la lenteur solennelle inhérente à la procédure.

Peu avant dix heures, en cette douce matinée, Inès de Viild avait emprunté le chemin gravillonné contournant l’hôtel particulier par son flanc droit, celui conduisant à l’entrée principale, réservée à la clientèle. Tout juste assez large pour laisser passer une grosse voiture, il longeait un jardin soigné et se terminait en point d’interrogation, derrière le bâtiment, en une petite cour ombragée qui faisait office de parking. Inès y avait laissé la petite Volkswagen et jeté un œil averti à une Aston Martin noire qui semblait à peine sortie de production.

Ce qui évidemment n’avait plus aucun sens.

Elle détourna finalement le regard des courbes félines de la voiture anglaise et se décida à traverser la cour jusqu’au porche de la banque, accompagnée par la brise tiède de cette fin d’été et par le crissement lancinant de ses pas s’enfonçant dans les graviers. L’élégante sonnerie du mécanisme d’ouverture à distance lui indiqua qu’elle pouvait entrer au moment même où elle levait la tête vers la cellule optique d’un œil électronique inquisiteur. L’instant d’après, elle se laissait avaler par une atmosphère fraîche et confinée au milieu de laquelle le gardien des lieux, un homme élégant aux manières polies, l’attendait armé d’un sourire convenu.

On avait rarement fait preuve d’autant de prévenance à son égard, si bien qu’elle se sentit rapidement un peu gênée et ne se détendit que lorsqu’elle trouva chez son hôte quelques similitudes physiques et gestuelles avec le majordome de Moulinsart de la bande dessinée Tintin.

Après avoir consciencieusement vérifié son identité, le Nestor en costume Armani referma un épais registre relié de cuir et la guida jusqu’à ce qu’elle supposa être une ancienne bibliothèque, agencée de manière à recevoir les clients de la banque.

Inès prit place dans un fauteuil dont le tissu était orné des armoiries de la famille. Un lustre ancien surplombait une longue table en bois massif. Les sous-main sentaient le cuir. Sur sa gauche, un ordinateur en veille attendait sagement sous une peinture impressionniste, témoin muet de la flamboyante réussite d’une lignée de banquiers luxembourgeois.

Toute la longueur du salon donnant sur l’extérieur était habillée de hautes fenêtres, ce qui en faisait une pièce très lumineuse à la différence de l’entrée. La jeune femme songea que l’endroit se prêterait parfaitement à la lecture, ce qui renforça sa conviction à propos de l’utilisation première qui devait en avoir été faite. Le bois sombre dont on avait fait usage pour les chambranles était le même que celui qui ornait les murs et plafonds.

Subjuguée par la richesse de la décoration d’époque, elle ne s’aperçut pas tout de suite de la présence de l’homme qu’elle attendait. Costume sombre sur mesure, cravate mêlant des arabesques baroques rouges et ocres sur une chemise blanche ornée de boutons de manchettes dorés, le visage émacié du quinquagénaire inspirait confiance tout en dégageant une autorité légitime.

Markus Liebherr se présenta comme la personne qui l’avait contactée la semaine précédente, quelques jours seulement après que le décès de son oncle Willy fut porté à sa connaissance. Après de sommaires explications auxquelles Inès ne prêta guère attention, il lui fit signer plusieurs documents et l’accompagna dans la salle des coffres. Ils empruntèrent un vieil escalier en marbre beige pour se rendre au sous-sol où le banquier promena silencieusement sa longue silhouette à travers les couloirs de la demeure centenaire. Au sol une épaisse moquette bleue buvait leurs pas et elle comprit alors d’où provenait cette étrange sensation d’ambiance feutrée, cette atmosphère si particulière dans laquelle elle ne se sentait pas à sa place. Pas réellement mal à l’aise, mais le silence omniprésent lui donnait envie de se mettre à hurler.

Le banquier avait stoppé sa lente progression devant une porte en verre blindé dissimulée derrière une épaisse grille et placée sous le contrôle de systèmes de sécurité électroniques visiblement sophistiqués. Inès apercevait les coffres au travers de la tubulure métallique.

– Nous y sommes Mademoiselle de Viild, dit-il sur un ton complice tandis que sa main droite pianotait secrètement sur un petit clavier numérique avec la même solennité que s’il armait des missiles nucléaires.

Inès n’appréciait pas plus Markus Liebherr que le réceptionniste mais elle se surprit à ressentir une certaine forme de compassion à son égard. Elle songea qu’il était obligé de jouer un rôle à longueur d’année pour des clients fortunés et elle aurait aimé le rencontrer dans d’autres circonstances. Juste pour entrevoir son véritable visage.

C’est ainsi qu’Inès de Viild se retrouva en ces lieux inhabituels, absorbée dans la contemplation de ces différents objets soigneusement alignés devant elle. Parmi ceux-ci, la présence d’un ouvrage scientifique la surprenait à plus d’un titre. D’abord elle ne soupçonnait pas chez son oncle un quelconque intérêt pour les sciences, ensuite un coffre de banque lui semblait le dernier endroit imaginable pour ranger un livre. Elle décida pour le moment de se contenter d’en mémoriser le titre et l’auteur : Le cerveau, nouvelle interface numérique par le neurologue Pierre Lesven, maître de conférence à l’université de Rennes. Songeant qu’il ne lui serait d’aucune utilité dans l’immédiat, elle saisit une liasse de billets de banque, des petites coupures et se tourna vers Liebherr qui était resté un peu à l’écart à l’autre extrémité de la salle des coffres, faussement absorbé par la contemplation d’une sculpture qu’il feignait de découvrir.

– Il y a là un peu moins de neuf cent mille euros en différentes coupures, Mademoiselle de Viild.

Il avait perçu son mouvement, songea-t-elle. Le banquier poursuivit, devançant à nouveau la question de la jeune fille blonde accoudée à la table devant l’éclectique contenu du coffre loué par son oncle.

– Bien entendu, vous pouvez dès à présent prélever à votre guise tout ou partie de cette somme. Je ne saurais trop vous conseiller néanmoins, pour votre propre sécurité, de ne pas transporter trop de liquidités.

– Je prends ça et la clé USB, trancha Inès en poussant une épaisse liasse dans sa direction.

La jeune femme tordit sa bouche pour souffler sur une mèche rebelle, puis elle sembla hésiter pendant quelques secondes, et entreprit finalement de défaire la ficelle qui enlaçait l’enveloppe de papier kraft.

Des photographies. Le paquet renfermait une pile de photos de famille qu’Inès s’empressa de faire défiler dans ses doigts à la manière d’un joueur de cartes. Dans un coin de la salle, le banquier luxembourgeois constata que sa nouvelle cliente observait quelques pauses au cours desquelles elle s’arrêtait sur un cliché en adoptant un air étrange.

Ses yeux gris acier, très clairs, s’humidifiaient parfois derrière leur rideau blond, mais à aucun moment elle ne laissa les larmes la gagner. Il la trouvait jolie et avait senti à sa façon de lui répondre un solide tempérament forgé par les épreuves. Pourtant, elle n’avait semble-t-il consenti aucun effort vestimentaire particulier pour le rendez-vous, privilégiant une tenue fonctionnelle dans laquelle elle devait se sentir bien : tee-shirt noir sur un jean bleu foncé à large ceinture en cuir, casque audio autour du cou et lunettes de soleil vissées sur la tête. Même sa chevelure ébouriffée n’avait pas l’air en désordre alors qu’elle n’avait vraisemblablement pas pris le soin de se coiffer. Markus Liebherr devinait chez elle quelque chose d’animal qui le fascinait.

Alors que les pensées du banquier se perdaient peu à peu, Inès examinait une photo de son oncle qui datait visiblement de son service militaire. Il posait avec un camarade, fusil d’assaut en bandoulière. Aucune indication ne laissait toutefois présager de la date ou de l’endroit rocailleux où avait été pris le portrait des deux hommes.

Juste une phrase manuscrite au verso.

A Willy,

ton vieux frère d’arme reconnaissant,

J. Too.

Chapitre 2
Cortex

L’entrechoquement stupide des billes d’acier commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs. Le pendule de Newton, un gadget au design italien dont elle préférait ne pas connaître le prix, faisait partie d’une impressionnante collection d’objets hétéroclites dont l’unique but résidait dans l’édification d’une frontière impalpable entre le médecin, dépositaire du précieux savoir, et ses patients incultes. Parmi les plus attendus, l’arrogante collection d’ouvrages aux titres incompréhensibles jetés sans ordre sur des étagères fatiguées tenait une place prépondérante à côté de planches anatomiques maladroitement fixées aux murs. Le sol, par endroits, disparaissait sous un tapis de livres, d’outils d’auscultation et autres emballages de médicaments. Ainsi, de l’autre côté du bureau en bois précieux, la médecine, drapée dans sa suffisance semblait lancer sa sempiternelle mise en garde : ici commence le savoir ultime, évitez de poser des questions stupides et préparez plutôt votre carte bleue.

La jeune femme, hypnotisée par le mouvement de balancier du pendule, luttait péniblement contre l’envie grandissante de lui faire immédiatement vérifier d’autres lois physiques, puis son esprit se mit à vagabonder jusqu’à ce qu’elle se libère définitivement de son emprise soporifique. Dès son arrivée au cabinet du Docteur Charcot, Inès de Viild avait éprouvé les pires difficultés à se concentrer, conservant tapi dans un coin de sa mémoire le souvenir obsédant de son entrevue de la veille avec Markus Liebherr et la découverte de l’étrange héritage laissé par son oncle.

Le Docteur Charcot se racla la gorge une première fois, sans que cela ne produise le moindre effet sur cette patiente qu’il recevait pour la première fois. Si elle ressemblait à toutes les jeunes filles de son âge, il devinait derrière ses iris gris clairs une indicible souffrance qui fit naître en lui l’émergence d’un sentiment inédit.

Peut-être bien de la pitié.

Prise dans une spirale qui s’enroulait autour d’elle depuis la mort de Willy, Inès avait totalement occulté ce rendez-vous que son médecin traitant avait pris pour elle. L’information était tombée comme un coup de grâce en plein milieu des formalités liées au décès et elle l’avait relégué au bas de sa liste des urgences du moment. Il lui sembla que le neurologue venait de se racler la gorge et son regard quitta le pendule en acier inoxydable pour se poser sur un moulage de cerveau composé de plusieurs parties multicolores emboîtées les unes dans les autres semblable à un macabre jeu de construction pour adultes. Elle leva encore les yeux et réalisa qu’il l’observait.

Le visage de l’homme était marqué par une profonde dissymétrie due au positionnement de son œil gauche, un peu plus bas que le droit, et partiellement recouvert par une paupière fatiguée. Bien que dissimulé derrière d’épaisses montures de lunettes, il était impossible de soutenir l’étrange regard sans se sentir rapidement troublé. Intriguée, elle prit le temps de mieux détailler l’individu qui rassemblait ses notes. Des cheveux fins et bouclés semblaient fuir une calvitie avancée en se massant sur les côtés d’un crâne difforme. Elle pensa immédiatement aux images spatiales de la surface du soleil et sourit malgré elle devant l’improbable physique du médecin. Tout en lui inspirait l’anarchie et indiquait que son corps lui-même refusait de lui obéir. Puis une voix éraillée sortit du corps martyr et la tira de ses pensées.

D’abord elle ne comprit pas ce que l’homme déformé lui disait. Puis les mots s’empilèrent dans son esprit jusqu’à l’effondrement neuronal.

– … il s’agit donc très vraisemblablement d’un gliome même s’il est encore trop tôt pour l’affirmer…

Le docteur Charcot marqua une pause, on n’entendait plus dans le cabinet médical que le tic tac du pendule. Le temps se déforma, devenant mou et s’étirant jusqu’à devenir pratiquement palpable, comme peuvent l’être les interminables et déprimantes soirées d’hiver. Elle réalisa subitement que le parquet dégageait une forte odeur de cire, signe probable d’un entretien régulier et perçut simultanément l’insignifiance de ce détail tout en comprenant qu’il allait s’inscrire durablement dans sa conscience.

– … pouvant affecter l’ensemble de votre système nerveux central.

Son attention se relâcha définitivement. Court-circuit général dans son système de pensée. Elle voyait bien que le médecin lui parlait, que ses lèvres bougeaient, mais ses paroles ne l’atteignaient plus, tout juste devina-t-elle qu’il lui fixait un nouveau rendez-vous parce qu’il lui tendait un petit bout de carton au format d’une carte de visite.

– … pour quelques examens complémentaires indispensables.

Elle hocha la tête sans même avoir entendu ce qu’il disait et ne reprit partiellement ses esprits qu’une fois dehors, au pied de l’immeuble.

Gliome ?

Une fine pluie fouettait son visage. Elle n’aurait su dire combien de temps elle resta plantée là, sur le trottoir de la rue de Saint-Dizier, incapable de prendre la moindre initiative. Il faisait sombre. La lumière d’un lampadaire défectueux dansait au-dessus de sa tête.

Tumeur au cerveau.

La pluie redoubla d’intensité et les passants avaient subitement pressé le pas, aucun d’entre eux ne prêtant plus attention à la jeune femme immobile dont les larmes se mêlaient à la pluie pour creuser de longs sillons sur ses joues. Inès plongea la main dans la poche droite de son jean à la recherche des clés de la Volkswagen, elle en retira un petit objet enrobé de plastique bleu.

Une clé USB.

*
*       *

Elle ne recolla définitivement à la réalité qu’une fois installée confortablement en face de son ordinateur, habillée de vêtements secs et une tasse de café fumante sur le bureau. Elle inséra la clé dans l’un des ports USB de l’iMac Touch et une myriade de fichiers envahit instantanément l’immense écran haute résolution. Chacun d’entre eux correspondait à un modèle de véhicule et contenait lui-même plusieurs documents : notices techniques, photos, listes de propriétaires, suggestions d’améliorations, pièces détachées, accessoires. Elle dénombra au total une douzaine de sous-fichiers par voiture et réalisa qu’elle avait sous les yeux tout ce que le siècle précédent avait produit de voitures mythiques.

Des dizaines de modèles de Lexus, de Maserati, plus loin les Mercedes et les Porsche, tous consciencieusement consignés par ordre alphabétique. Elle faisait défiler les répertoires sur l’écran tactile, admirative et songeant déjà au bénéfice qu’elle pourrait tirer de ces informations pour le garage lorsque qu’elle faillit soudain renverser son café.

Volkswagen Golf année 1990.

La voiture sur laquelle Willy lui avait appris à conduire. Rien à faire au milieu des Camarro, Dodge Viper et autres monstres dévoreurs de bitume. Elle posa un index fébrile sur le fichier.

Accès verrouillé.

Elle ouvrit sans difficulté plusieurs autres fichiers choisis au hasard. Aucun doute n’était permis, si Willy avait voulu attirer son attention, il ne s’y serait pas pris autrement. La coïncidence n’était tout simplement pas possible.

Entrez mot de passe.

Inès avala une gorgée de café sans quitter l’écran des yeux. Pour la première fois de la matinée, elle ne pensait plus au docteur Charcot, l’excitation du moment la submergeant totalement. Elle n’allait pas tarder à savoir si elle avait vu juste.

Christine.

Christine était le nom que Willy avait donné à la vieille Golf pour se moquer d’elle. Il disait que la voiture faisait ce qu’elle voulait, et qu’Inès était incapable de lui faire entendre raison. Comme dans le roman de Stephen King. Les premiers temps, ces petites taquineries la plongeaient dans des colères noires. Puis un jour, elle avait fini par maîtriser totalement la voiture allemande. Dans toutes les situations possibles et imaginables. Alors à compter de ce moment seulement, elle gagna le droit de passer à la vitesse supérieure.

Inès ne trouva qu’un seul document sous le fichier « Volkswagen Golf année 1990 ».

Des plans. Des pages et des pages de plans. La jeune fille blonde reposa sa tasse de café en faisant bien attention à ne pas manquer la table. Elle ne parvenait pas à comprendre ce que faisaient ces documents au format pdf au milieu des autres fichiers.

Les plans d’origine de la construction de l’hôpital central de Nancy. Datant du dix-neuvième siècle. Mise en service 1883. Totalement déboussolée, Inès se laissa retomber dans son fauteuil en sifflant bruyamment.

Elle ne savait plus quoi penser. Pour toute réponse, quelques gouttes tombées de ses cheveux encore humides s’écrasèrent sans bruit sur le parquet acajou. Alors qu’elle inclinait la tête pour suivre leur chute, Inès sentit les premiers vertiges la gagner.

Alors elle éteignit l’ordinateur.

Chapitre 3
Invitation

Inès de Viild se sentait habitée par l’étrange sensation de vivre plusieurs vies parallèles. Si elle reconnaissait sans peine la petite fille colérique qui refusait obstinément de grandir comme une sorte de personnalité souche, elle devait bien admettre l’existence d’autres Inès mutantes gravitant autour d’elle de manière désordonnée et plus ou moins consciente. C’est ainsi que l’adolescente n’avait pratiquement jamais existé, son enfance vaporisée l’ayant propulsée brutalement au stade adulte, ce qu’elle réfutait régulièrement, la transition n’étant probablement pas encore totalement aboutie. L’amie se faisait rare, elle ne fréquentait pas les jeunes de son âge, résultante vraisemblable de son saut quantique à travers le temps si bien que seule Sarah avait les faveurs de la jeune fille, même si elle dérogeait légèrement à la règle. En effet, elle avait largement dépassé la trentaine et devait être considérée autant comme une confidente que comme une amie. Fait indiscutable toutefois, Inès n’évoquait certains sujets qu’avec elle.

La disparition récente de son oncle Willy avait définitivement enterré l’étudiante. Cette variante d’Inès n’avait certes pas fait preuve de beaucoup de résistance, sa fréquentation aléatoire de la fac l’ayant rendue moribonde et irrémédiablement condamnée à une disparition précoce. Simple question de temps. Son choix s’était porté sur les sciences économiques mais la matière la laissait totalement indifférente et elle préférait souvent traîner à l’atelier. Elle pouvait y passer de longues heures au milieu des effluves d’essence et d’huile, à discuter avec les mécanos ou encore à démonter puis remonter inlassablement des blocs moteurs entiers. Dans les premières années de la législation sur les motorisations thermiques visant à imposer l’électrique de masse, Willy avait eu une idée de génie en ouvrant un garage, sorte de mini concession qui proposait de luxueux véhicules essence aux clients capables de s’offrir une licence. Une clientèle fortunée prête à mettre le paquet pour s’offrir une Ford Mustang d’origine. La petite affaire était devenue une vraie entreprise employant une dizaine de mécanos et un administratif pour la comptabilité, les salaires et les commandes clients. Willy partageait avec sa nièce la gestion de son réseau de fournisseurs de voitures, le cœur du business. Etrangement, le plus difficile n’avait pas été de se lancer dans l’aventure mais de trouver des gars qualifiés en mécanique. Aujourd’hui le garage jouissait d’une vraie notoriété dans le pays et chez certains voisins proches, principalement en Allemagne et au Luxembourg.

Willy avait recueilli Inès au décès de ses parents. La gamine était encore petite et ne semblait garder qu’un souvenir diffus du drame. Les rares fois où il avait voulu évoquer le sujet, elle s’était montrée plutôt évasive. Mais il n’avait pas hésité une seule seconde, la considérant immédiatement comme sa propre fille. Après une période difficile, Inès avait fini par l’adopter également, elle aimait passer du temps avec lui, au garage, et devant son intérêt grandissant pour la mécanique, il lui avait appris à conduire. Elle devait avoir dans les quatorze ou quinze ans, et se souvenait encore parfaitement de la voiture. Une ignoble Volkswagen noire toute cabossée à boite manuelle. Ignoble était le premier des trois qualificatifs composant son échelle d’appréciation avec, par ordre croissant, nul, et exceptionnel, elle en utilisait rarement d’autres, ceux-ci lui suffisant amplement pour exprimer son avis. Un avis souvent tranché, toujours définitif.

L’avis de quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre.

Maintenant que lui aussi avait définitivement quitté sa vie, elle devenait donc l’unique propriétaire du Nancy MotorLegend, ce qui eut pour conséquence l’émergence de la chef d’entreprise, probablement sa seule personnalité adulte viable.

*
*       *

La pluie avait cessé mais l’air encore chargé d’humidité avait jeté un voile collant sur la ville. Le soir venu, Inès de Viild songea que le moment était venu de chasser les démons qui hantaient son esprit.

Oncle Willy.

Elle avait décidé que l’exorcisme se déroulerait à la terrasse d’un restaurant dont la vue imprenable donnait sur la joyeuse agitation régnant sur la vieille ville, ce qui lui permettrait ainsi de s’abreuver de cette douce insouciance. De se noyer dans cette atmosphère vibrante de fin d’été. Elle se sentait comme assoiffée de vie, tel un vampire qui puiserait dans l’existence des autres la force nécessaire pour mener son propre combat. Tout en le sachant perdu d’avance.

Tumeur.

Elle n’avait pratiquement rien mangé, préférant épier les conversations autour d’elle, se nourrissant inlassablement de ce théâtre vivant dont les acteurs jouaient une pièce futile. Un groupe d’adolescents s’était agglutiné devant la boulangerie, à l’angle que formait la Grande Rue avec la rue des Maréchaux, plus loin, un couple attablé attendait patiemment des amis visiblement en retard tandis qu’autour d’eux les serveurs pseudo-italiens à la bonne humeur feinte prenaient les commandes et débarrassaient les tables en lançant des inepties éculées à qui voulait bien les entendre. Derrière elle, une mère et sa fille conversaient bruyamment dans une langue qu’elle ne parvenait pas à identifier. Inès vida son verre tandis qu’au fond de son être jaillissaient les premières salves de colère.

Comme si elle voulait retenir l’été, la vie semblait s’être déversée si brutalement dans l’artère étroite bordée de hautes façades que celle-ci peinait à en contenir les assauts frénétiques. Inès suivait du regard les vagues désordonnées de badauds qui prenaient lentement possession de cette partie piétonne du quartier dans une joyeuse effervescence lorsque la serveuse entra dans son champ de vision, sur sa gauche. Sur son plateau l’addition et un dernier mojito. Le quatrième. Ou bien était-ce déjà le cinquième ? Elle ne savait plus très bien. Elle la gratifia en retour d’un rictus timide. La fille était jolie. Blonde, comme elle, un piercing discret dans le sourcil droit, une poitrine un peu trop parfaite pour être totalement naturelle et un teint hâlé qui conduisit immédiatement Inès à miser sur des séances d’UV régulières. Elle portait une petite jupe blanche et un tee-shirt pastel moulant à col très échancré. Les contours de son string se détachaient furtivement lorsqu’elle s’approchait trop près de l’une des lampes à diodes de couleur bleue encastrées dans le plancher façon pont de bateau, ce qui du reste n’avait pas échappé à la clientèle masculine du restaurant, et probablement à quelques femmes. L’idée qu’elle pouvait désirer cette fille traversa furtivement l’esprit d’Inès. Dans une autre vie peut-être. Elle avait atteint ce degré agréable de l’ivresse où le cerveau, gagné par un brouillard diffus, s’acharne malgré tout à transmettre une fausse sensation de contrôle de soi. Elle commençait à se sentir un peu mieux.

Inès paya en cash et quitta le restaurant. Les étudiants qu’elle avait observés un moment s’accordaient sur les derniers détails de leur soirée. Tel un organisme unicellulaire entamant sa duplication, le petit groupe se scinda en deux pour laisser passer une jeune femme blonde aux cheveux ébouriffés. Inès avait opté pour un sarouel d’une marque de surf et un petit top blanc sans manche. Elle avait un peu froid. Après quelques mètres, sa démarche retrouva un peu plus d’assurance, l’air frais s’immisçait insidieusement le long de sa colonne vertébrale. La nuit avait repris ses droits, il était pratiquement 21 heures lorsque la jeune fille entreprit de remonter la Grande Rue.

Elle se demandait quand apparaîtraient les premiers symptômes. Troubles de l’équilibre, problèmes de motricité, accident cérébral ? Elle n’avait rien écouté de ce qu’avait dit le docteur mais avait une vague idée de la maladie. Elle plongea la main droite dans une poche et en retira un petit morceau de papier cartonné plié en deux.

Hôpital Central. Service Neurologie. 30 septembre/10 heures.

Tandis qu’elle arpentait le pavé tiède des rues nancéiennes, Inès visionna mentalement la chronologie des événements des dernières heures : le coffre de Liebherr et son étrange contenu, puis le médecin et cette maladie dont elle ne savait rien, et enfin les plans de l’hôpital dans les données informatiques de son oncle. Incompréhensible. Les images s’entrechoquaient dans son esprit dans une danse absurde. Pourtant, elle percevait les contours flous de cet hôpital comme le trait d’union de cette mystérieuse chaîne formée par les récents événements.

Elle repensa à Willy, dont la subite passion pour la neurologie l’avait conduit à conserver un livre de référence sur le sujet dans un coffre à la banque, et se remémora le titre de l’ouvrage, Le cerveau, nouvelle interface numérique.

Inès de Viild lâcha le petit bout de carton qui se mit à tournoyer sur lui-même comme une feuille morte avant de finir sa course dans une poubelle. Elle n’avait aucune intention de se rendre à la convocation de cet imbécile de médecin et envisageait plutôt de consacrer un peu de temps à effectuer quelques recherches sur le livre et sur son auteur. En attendant que la Mort en personne ne vienne frapper à sa porte.

Après quoi elle pourrait toujours négocier.

*
*       *

Une Prius NextBlue se dirigeait silencieusement vers la Place Carrière alors que la jeune fille remontait vers St-Epvre où elle était garée, en amont d’une petite rue en sens unique coincée entre les bars du quartier et le Cours Leopold. Puis une Lexus la dépassa dans un sifflement de sèche-cheveux sous le regard sinistre des gargouilles du palais ducal. Mode sonore activé.

Après l’effondrement du secteur automobile qui avait conduit à l’avènement du tout électrique dès 2018, les constructeurs survivants, c’est-à-dire principalement Toyota, quelques asiatiques et le géant européen DBV-TransCar, né du rapprochement des consortiums allemand et français, s’étaient lancés dans la production en série de véhicules zéro émission. Les autres acteurs du marché, déjà matures au début du millénaire, avaient purement et simplement sombré. Américains en tête. Au cours des premières années, devant la recrudescence des accidents impliquant des piétons, les constructeurs avaient été sommés, notamment par la Commission Européenne, d’ajouter toutes sortes de bruits plus ou moins disgracieux pourvu qu’on puisse de nouveau entendre les véhicules approcher. Tous les modèles électriques se devaient désormais de disposer d’un mode sonore qu’il était possible de déconnecter pour les trajets hors agglomération. Les publicitaires avaient parfaitement su tirer parti de la législation. En s’alliant aux constructeurs, ils proposaient aux clients de réduire le coût d’achat de leur véhicule s’ils acceptaient la diffusion continue de spots publicitaires qui ne tardèrent pas à transformer les rues en véritable cacophonie marketing.

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