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AUTOUR DE MANHEIM : sociologie du savoir, interprétations, détournements, déplacements

241 pages
Quel est le lien entre la pensée et l’être social ? La concurrence dans le domaine de l’esprit peut-elle se réduire à un intérêt économique ? Le « manifeste » de Mannheim - inédit en français - dénonce le simplisme d’une critique de l’idéologie où la pensée, déterminée par la situation sociale, se réduirait à une fausse conscience instrumentalisée. Il affirme une sociologie du savoir échappant au déterminisme économique et à une histoire des idées à la recherche des influences, des filiations…
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L'Homme
N 140-141

et la Société
2001/2-3

Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Autour de Mannheim: Sociologie du savoir Interprétations, détournements, déplacements
Positions, propositions, transpositions (Pierre LANTZ) Gérard RAULET,La « querelle de la sociologie du savoir» Introduction au texte de Mannheim Jean-Luc EVARD,L'éclipse double Karl MANNHEIM,De la concurrence et de sa signification dans le domaine intellectuel [1928] Notes critiques: Michael L6wy, Nia PERIVOLAROPOULOU, Notes sur la réception de Mannheim en France
Nia PERIVOLAROPOULOU, Michel PRA T,

3 9 27 55 103 112 121 147 169 195
207 217 234 235 239

Bibliographie des écrits de Karl Mannheim Jean-Pierre FAYB(interview de) par Rebecca BEHAR, Autour de Nietzsche, Heidegger et Lou Salomé Jean ZAGANIARIS, éflexions sur une « intimité» : R Joseph de Maistre et Carl Schmitt Enzo TRAVERSO, l'anticommunisme. De L'histoire du xxe siècle relue par Nolte, Furet et Courtois Notes critiques: Pierre LANTZ,À propos du Siècle des communismes

Stéphane LELAY,Une « société civile» à la recherche
d'une légitimité politique: Comptes rendus Appel à contributions Revue des revues Abstracts à propos de Millau

Publié avec le concours du Centre national du Livre et du Centre national de la Recherche scientifique Éditions L'Harmattan
5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques -Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L 'Homme et la Société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
Fondateurs: Directeurs: Serge JONAS et Jean PRONTEAU t Nicole BEAURAIN et Pierre LANTZ

Comité scientifique: Michel ADAM, Gérard ALTHABE, PieITe ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Joseph GABEL, René GALLISSOT, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ, Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Georges LABICA, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, Sami NAIR, Gérard NAM ER, Sylvia OSTROWETSKY, Madeleine REBÉRIOUX, Robert SAYRE, Benj an1in STORA, Nicolas TERTULIAN,Jean-Marie VINCENT Comité de rédaction: Gilbert ACHCAR, Nicole BEAURAIN (Secrétariat de rédaction), Marc BESSIN, Jean-Claude DELAUNAY, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Jean-PietTe DURAND, Michel KAIL, Pien-e LANTZ, Roland LEW, Michael Lowy, Margaret MANALE, Louis MOREAU de BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU, LaITY PORTIS, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique SELIM, Saïd T AMBA, Claudie WEILL
Toute la correspondance manuscrits (trois exemplaires dactylographiés double interligne, 35 000 signes maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres, périodiques - doit être adressée à la Rédaction. Il n'est pas accusé réception des manuscrits. Rédaction: URMIS Université Paris 7 Tour centrale 6e étage Boîte 7027 2 place Jussieu, 75251 PARIS CEDEX 05 Téléphone et télécopie: 01 48 59 95 15 E-mail: homsociel@chello.fr Abonnements et ventes au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École-Polytechnique, 75005 PARIS Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont 1 double (joindre un chèque à la cOl1)mande au nom de L'Harmattan). France: 310 F - Etranger par avion: 350 F Un numéro simple: 90 F, double: 120 F + 21 F de port

-

@ L'Harmattan et Association pour la recherche de synthèses en sciences humaines, 2001 ISBN: 2 -7475 - 0944 - 3 ISSN : 0018-4306

Positions, propositions,

transpositions

Aujourd'hui les sociologues ont acquis droit de cité. La société ne peut plus se passer d'une sociologie apprivoisée qui répond aux questions des institutions et des professions mais se révèle de plus en plus incapable d'en poser elle-même. L'investigation est lin1itée par la question posée et circonscrite par le terrain d'enquête auquel le chercheur a accès. Le con1manditaire exige du sociologue des « préconisations» : celui-ci obtempère et lui en fournira, du moins s'il veut encore décrocher des contrats qui lui donnent accès à un terrain. Dans sa pratique courante « aujourd'hui en France la sociologie n'est plus affaire de parti ni doctrine de combat, elle est devenue ce qu'elle aurait toujours dû être: une honnête spécialité ». En 1929, le rOJnaniste allelnand Ernst Robert Curtius opposait ainsi une sociologie française qui ne prétendait plus remplir son aJnbition première, la fonction idéologique de «forn1ation larque des n1asses », à la sociologie du savoir de Mannheim (Wissenssoziologie) qui risquait de détourner la jeunesse allemande de « son sens de l'idéalisJne et de la
grandeur 1 ». Alors que la sociologie française était, si l'on en croit Curtius, rentrée dans le rang, Mannhein1 aurait orienté la sociologie dans un sens qui mettait l'esprit alleJ11C(nd péril et, plus généralelnent, en pouvait favoriser effectivel11ent le nihilisl11e - diagnostic d'un 2 (1931). observateur français de la controverse, Pierre Vienot Alors qu 'ordinairenlent les spécialistes des disciplines anciennes attaquent les prétendants à la fondation de nouvelles sciences pour défendre leur domaine de c0J11pétence, le conflit alors s'aJ11plifiait et se dramatisait en guerre de la culture européenne contre la sociologie destructrice de l'Esprit. Ainsi le lecteur du texte de Mannheil11 publié ici pour la pren1ière fois en français dans la traduction de Jean-Luc Evard ne

1. WaIf LEPENIES, es trois cultures Entre science et littérature, l'avènement L de la sociologie [1985], Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1990, p. 311-313. 2. Ibidem, p. 315. L'Homme et la Société, n° 140-141, avril-septembre 2001

4

Pierre LANTZ

peut-il que ressentir une impression de dépaysement devant un style où le discours universitaire allemand, précis et complexe, voire abscons, prend parfois un accent apocalyptique, chez Mannheim comme chez ses adversaires. Tous avaient en commun de chercher une solution à une crise profonde dont l'Allemagne était le centre puisque les valeurs de l'Esprit auxquelles elle avait cru avaient été détournées par l'impérialisnle allemand (polémique de Nietzsche dans les Considérations inactuelles), mutilées ensuite par la guerre de 1914-1918 et la défaite consécutive et se trouvaient enfin en danger d'être détruites par la polarisation

dominante à l'époque

-

et pas seulement en Allemagne

-

entre

l'utilitarisme cynique des affairistes et la nl)Jstique irrationaliste de poètes et philosophes « romantiques ». Pour saisir la richesse de cette configuration intellectuelle, sociale, politique, de la fin de la République de Weimar, les notes du traducteur, l'introduction de Gérard Raulet et le texte « La double éclipse» de Jean-Luc Evard sont indispensables. Ce qui sous-tendait la controverse était une préoccupation que Mannheim partageait avec la plupart de ses adversaires: C0l111nentlnettre en échec les forces qui détruisaient toutes les valeurs humaines, intellectuelles et esthétiques? Il reste que la polél11ique ne pouvait se poursuivre sous cette forlne lorsque ce qu'on craignait était devenu réalité... Il n)J avait désor/11ais plus beaucoup de sens à se demander si la sociologie sapait les valeurs de la culture européenne incarnées par des écrivains aile l11ands, lecteurs, et quelquefois traducteurs, de langues latines. La barbarie était au pouvoir et dissimulait ses objectifs d'anéantissement et de destruction en s'en prenant aux arts et à la littérature « dégénérés ». Ce qui n 'e111pêchait pas certains dignitaires du régime de critiquer Heidegger, pourtant adhérent du parti nazi. La crainte (et la fascination) du nihilisJl1e était un thè,11e si répandu dans un pays marqué par les valeurs fa111iliales et spirituelles traditionnelles que I 'hitlérisJl1e n 'hésita pas à retourner, et pas seulement contre ses ennen1is juifs et c0l11111unistes,l'accusation de

nihilisme. À l'intérieur de la 1110uvance nazie on se renvoie l'accusation: la métaphysique depuis Platon fut bientôt accablée par Heidegger de l'étiquette de nihilisJl1e dont il était lui-nlême
affublé par des collègues SS (Jean-Pierre Fa)Je).

Les politiciens - et pas seulel11ent les hitlériens - utilisent ainsi des catégories jugées alors infclJl1antes pour discréditer leurs adversaires. En nlêl11e te 111pS, les philosophes élaborent ces catégories pour 1110ntrer que les tendances nihilistes ne sont pas

transpositions 5 propres à des individus, des (( races )), des partis à éradiquer, qu'elles révèlent la crise qui traverse aussi bien l'ensemble des relations sociales que les représentations. De façon analogue, l'anticommunisme d'après le coml11unisnle (en Europe en tout cas) tente de trouver une origine des aberrations et des crimes politiques: pour les crimes conlmunistes, selon Furet, l'illusion d'origine jacobine,. pour un Nolte, l'arrivée des communistes, souvent, circonstance aggravante, d'origine juive, fondateurs d'un régime de terreur d'État, aurait Auschwitz pour conséquence. C'est un fait que l'anticommunisl11e rétrospectif ouvre la voie à la banalisation du nazisme (Enzo Traverso). Les textes réunis dans ce nUl11éro ont pour caractère commun d'être dirigés contre les simplifications moralisantes qui limitent la recherche historique à la dénonciation des responsables des massacres et des exterminations, partielles ou complètes (populations indésirables, « races» in..férieures : Juifs, Slaves, Tziganes ou traîtres potentiels: Cosaques, Tchétchènes). Contre toute réduction tout aussi si/l1pliste de la concurrence à son seul aspect éconol11ique, Mannheil11 affirl11ait la liaison de la pensée à l'être, fornlule qui pour le lecteur français, rend d'autant plus un son heideggérien que MannheiJ11 fait référence à Sein und Zeit dont la prenlière édition était récente. L'expression de Mannheim se comprend nlieux si on ajoute la qualification de social à Être, au sens de la forJ1lllle célèbre de Marx dans la Contribution à la Critique de l'écol10111ie politique: (( Ce n'est pas la conscience (Bewusstsein) des hOl11Jl1eS déter111ine leur être qui (Sein),. c'est inversenlent leur être social qui déternline leur 3 ». conscience Cependant la forn1'ulation de Mannheil11 indique qu'il ne souscrivait pas à l'extériorité de la pensée par rapport à l'être qu'implique l'idée de déterl11ination. Mannheim insiste au contraire sur la solidarité entre la conscience et l'être, connotée par le signifiant allemand Be\vusstsein, être pour la conscience, comme y insistait Husserl. En rendant das seinsverbundene Denken par (( penser solidaire de l'être )), Jean-Luc Evard l11arque l'égalité entre les deux termes: ni antériorité, ni prédol11inance. La formulation de Mannhei111 expri111e sa volonté de faire échapper la sociologie du savoir non SeUleJ11entau déterl11inisme économique, mais aussi à I 'histoire des idées qui se c0J11plalt dans
3. Karl MARX, Contribution à la critique de l'économie politique, Paris, Éditions sociales, 1957, Préface de 1859, p. 4.

Positions, propositions,

6

Pierre LANTZ

la recherche des influences, des filiations, des alliances et des ruptures alors que, comme y insiste Joseph Gabel, la manière de penser d'un individu ou d'un groupe dépend de sa « manière d'être au monde» (Dasein) de telle sorte que la «fausse conscience» n'est pas une erreur mais un écart entre la représentation qu'un individu ou un groupe placé dans une situation déterminée peut en savoir ou en dire et ce qu'un autre, mieux à même de les situer et

de . se situer par rapport au monde, est capable d'en juger 4.
L'inspiration de la sociologie serait alors perspectiviste (<< relationniste ») et non relativiste. Pour autant ses prétentions impérialistes ne seraient pas justifiées puisqu'elle ne peut, selon Jean-Luc Evard, rendre compte de la notion d'autorité (le faire faire), qui reste une question de la philosophie politique. .

pourtant pas inconnu des lecteurs de L'Hol111ne et la Société 5,fait surtout mesurer l'incapacité des sciences sociales à profiter de la conceptualisation dont elles disposent. Les contraintes politiques qui ont nlené à l'éJ11igration des h0J11J11eSt à la défiguration des e textes expliquent en partie cette n1éconnaissance, en particulier celle due aux défor/nations de la traduction. Par exen1ple, en traquction anglaise, l'article de Mannhein1 « De la concurrence» devient « Con1pétition as a cultural phen0l11en0I1» et « das seinsverbundene Denken » se transcrit en « a particular kind of 6 thought I would like to call existentially detem1ined ». Le traducteur, associé de recherche à la Rand Corporation à Santa Monica {Californie}, craignait-il les connotations théologiques du mot Être? Les tactiques discursives des penseurs alle/nands, si habiles à utiliser un auteur (ici Heidegger par Mannheim) pour des raisons d'opportunité et parce que ses conceptions leur sont indispensables pour exprin1er leurs propres idées, sont souvent difficiles à saisir dans d'autres langues: l'amphibologie du nlot Être (Sein) interdit de réduire la concurrence dans le don1aine de l'esprit à un intérêt éconoJ11ique n1ais ~fait con1prendre au contraire qu'elle est inhérente à un caractère anthropologique: « L 'homnle

Quoi qu'il en soit, le retour à Mannheim, auteur qui n'était

4. Joseph GABEL, déologie II, Paris, Anthropos, 1978, p. 79. I 5. Joseph GABEL, « Mannheim et le marxisme hongrois », L'Homme et la Société, n° Il, janvier-mars 1969 et tout le numéro consacré à Mannheim, Génération et mémoire, n° 111-112, 1994/1-2. 6. Karl MANNHEIM,Essays on the Sociology of Knowledge, London, Routledge & Kegan, 1952, p. 191 et 193.

Positions, propositions,

transpositions

7

ne se tient pas dans un nl0nde en général, nlais dans un monde objet d'une certaine interprétation ~ » Aussi, dans une autre situation historique et dans une autre langue, l'emprunt d'un concept ne signifie pas que celui-ci ait le même sens pour l'emprunteur et son prédécesseur: ainsi dans l'exemple proposé ici par Jean Zaganiaris, chez Joseph de Maistre et Carl Schmitt. La conceptualisatton philosophique et celle utilisée en sciences sociales ne relèvent pas de la jiliation mais de l'alliance, écrivaient Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux auquel Zaganiaris se réfère. Ce qui nl0ntre, en particulier, la na iveté des procès en paternité faits à Marx (ou à Nietzsche) d'être les sources des régimes qui se couvrent de leurs bannières (encore que le parallèle proposé tonlbe dans les approximations qu'il voudrait éviter). On aura compris que ce numéro qui se présente comme une résurrection de textes 111éconnus par les spécialistes 111ênle la de sociologie allemande qui prétendaient les faire connaître en français (Aron, Goldnlan, Gurvitch nota/nment) voudrait convaincre que la sociologie a beaucoup à perdre, y c0111pris ans d ses études circonscrites, si elle se considère seule111entcOIn/ne « une honnête spécialité ».
Pierre LANTZ

7. Karl MANNHEIM, « De la concurrence intellectuel» [1928], ici en p. 64.

et de sa signification

dans le domaine

Annales
Histoire, Sciences Sociales
Fondateurs: Marc BLOCH et Lucien FEBVRE Ancien directeur: Fernand BRAUDEL Revue bimestrielle publiée depuis 1929 par l'École des Hautes Études en Sciences Sociales avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

56e ANNÉE -

N° 1

JANVIER-FÉVRIER 2001 GLOBALE

UNE HISTOIRE

À L'ÉCHELLE

BRAUDEL ET L'ASIE

R.BinWONG,Entre monde et nation: les régions braudéliennes en Asie
Maurice AYMARD, De la Méditerranée à l'Asie: une comparaison nécessaire (commentaire) TEMPS CROISÉS, MONDES MÊLÉS Sanjay SUBRAHMANYAM, Du Tage au Gange au XVIe siècle: une conjoncture millénariste à l'échelle eurasiatique Serge GRUZINSKI, Les mondes mêlés de la Monarchie catholique et autres ({ connected histories» Roger CHARTIER, La conscience de la globalité (commentaire) QUESTIONS D'HISTOIRE ÉCONOMIQUE. FRANCE, Xlxe SIÈCLE Nicolas BOURGUINAT, Libre-commerce du blé et représentations de l'espace français. Les crises frumentaires au début du XIXe siècle Xavier DAUMALIN et Olivier RAVEUX, Marseille (1831-1865). Une révolution industrielle entre Europe du Nord et Méditerranée LIRE GEORGE L. MOSSE Jay WINTER, De l'histoire intellectuelle à l'histoire culturelle: la contribution de George L. Mosse Stéphane AUDOIN-ROUZEAU, George L. Mosse: réflexion sur une méconnaissance française Histoire de la médecine (comptes rendus) La mort et l'au-delà (comptes rendus)
Raspail, 75006 PARIS

RÉDACTION: 54, boulevard

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La « querelle de la sociologie du savoir »
Introduction au texte de Mannheim

Gérard

RAULET

L'essai de Mannheim qui paraît ici pour la première fois en français est ce qu'on peut appeler vulgairelnent un «gros morceau» - un très gros morceau. Il ne s'agit de rien n10ins que de l'intervention décisive de Mannhein1 dans la « sociologie du savoir» alors émergente, d'un texte à la fois capital dans son évolution personnelle et par la résonance qu'il n'a pas n1anqué de susciter. Si les fronts ne vont se durcir qu'à l'occasion de la parution d'Idéologie et utopie, toutes les données du conflit des interprétations, ou si l'on préfère de leur « concurrence », qui va, d'une part établir la sociologie con1n1ediscipline à part entière face "au marxisme et, d'autre part, pern1ettre l'affirmation d'une sociologie non purement descriptive et positiviste, sont contenues dans l'intervention de Mannhein1 au VIeCongrès des sociologues allemands à Zurich en 1928. C'est, sous les apparences policées des congrès académiques allen1ands, une bon1be que Mannheim lance « au milieu du congrès 1 ». René Konig qualifiera rétrospectivement cet exrosé de « révolte au cœur de la Société allemande de sociologie ». On tentera ici de brosser un con1pte
1. « lch werfe diese Fragen nur in lhre Mitte» Ue lance simplement ces questions parmi vous), Verhandlungen des Sechsten Deutschen Soziologentages, vom 17. bis 19. September 1928 in Zürich. Vortrage und Diskussionen in der Hauptversammlung und in den Sitzungen der Untergruppen, Tübingen, Verlag von J. C. B. Mohr (Paul Siebeck) 1929 (= Schriften der Deutschen Gesellschaft für Soziologie, I. Serie: Verhandlungen der Deutschen Soziologentage, VI. Band), p. 82 (cité dans la suite en abrégé: Verhandlungen et numéro de page). 2. René KONIG,Soziologie in Deutschland, München/Wien 1987, p. 356. Pour Norbert Elias, qui intervint dans la discussion, « les idées de l'exposé de Mannheim sont [...] en un sens bien précis révolutionnaires: non pas au sens d'une révolution socialiste ou sociale, mais au sens d'une révolution spirituelle.

L'Homme

et la Société, n° 140-141, avril-septembre

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Gérard

RAULET

rendu de ce coup de force en se gardant de toute dramatisation, toujours tentante lorsqu'on s'occupe de la République de Wein1ar, mais fallacieuse. Ce dont nous avons à prendre la mesure, c'est seulement d'un moment, à coup sûr décisif, de l'histoire des idées et de la redistribution des cartes entre les visions du nlonde et les disciplines, d'un moment où ces dernières sont en pleine restructuration et où s'affirme en sociologie une approche nouvelle. Certes plane encore sur ce mOIuent l'ombre de la «crise de I'historisme » qui a accompagné la naissance des sciences sociales depuis le milieu du XIXesiècle. Mais le spectre du «nihilisme européen» n'est plus guère agité que par les plus conservateurs des

critiques de Mannheim - notalllnlent Ernst Robert Curtius 3. La
sociologie offre au Congrès de Zurich le spectacle d'une relative maturité épistémologique, toute problénlatique qu'elle soit encore,

matérialisme historique 5. Le « relationnisl11e » de Mannheinl, sa conception de la «liaison de la pensée à l'être» (3 e ins-

en mesure, semble-t-il,de tenir tête à la fois à la philosophie 4 et au

Ces idées sont l'expression d'un ébranlement de l'attitude intellectuelle jusqu'à présent dominante », Verhandlungen, 110. [1929], in 3. Ernst Robert CURTIUS, « Soziologie - und ihre Grenzen» Volker MEJA/Nico STEHR (dir.), Der Streit um die Wissenssoziologie, Frankfurt/M., Suhrkamp, 1982, 1. 2, p. 423. Sur la polémique entre Curtius et Mannheim cf. Dirk HOEOES : Kontroverse am Abgrund. Ernst Robert Curtius und Karl Mannheim, Frankfurt/M., Fischer, 1994. 4. La façon dont Mannheim se réfère à Heidegger est à cet égard révélatrice et ne manque pas de piquant. En gros, il fait sienne (et l'on doit accorder toute son importance politique à cette stratégie) l'idée que la Philosophie a pour enjeu une « interprétation de l'être dans l'espace public ». Si l'on prend cependant au sérieux cette définition de la Philosophie, alors la phénoménologie doit se transformer en sociologie du savoir. L'argument n'est évidemment pas complètement convaincant puisque Mannheim, dans son exposé, vient de limiter et de circonscrire l'objet de la sociologie du savoir. Mais il marque assurément un

point en déclarant plus loin que cette Offentlichkeit

-

cet « espace public»

-

n'est en fait rien d'autre que ce que Heideggernomme le Man (<<on »).
5. Robert WILBRANDT, par exemple, renvoie dos à dos ceux qui accusent Mannheim de matérialisme et ceux qui louent l'influence marxiste qu'ils décèlent dans sa pensée et estime que l'on peut adhérer à l'idée que l'homme « pense dans une situation sociale et qu'il pense différemment selon cette situation» sans pour autant « souscrire aux exagérations extrêmes des sous-officiers de l'armée marxiste» (Verhandlungen, 97).

La « querellede la sociologiedu savoir)}

11

sur la nécessité de la mettre entre parenthèses 8. De même Alfred Weber, comme le lui reproche Emil Lederer 9. Non sans quelque
raison, Alexander von Schelting, dans la critique détaillée à laquelle il soumettra la sociologie du savoir en 1934 et qui connut une réception considérable dans le monde anglo-saxon, reproche à Mannheim de n'être pas parvenu à faire valoir contre le risque de relativisme une conception convaincante de la vérité. Cette dernière aurait paradoxalement son « site» social dans la couche des « intellectuels sans attaches» (freischwebende Intelligenz 1<). Or, la sociologie du savoir de Mannheim, comme on sait, « s'oriente en fonction des couches sociales », et même selon les classes puisque, « à l'époque n1oden1e, la stratification en classes est de plus en plus dOlninante », n1ais en n1ên1eten1ps elle dénonce comme une «vue partiale » (Einseiti~keit) l'assin1ilation de la Vérité au point de vue d'une classe 1. Dans les tem1es de la conférence sur la concurrence: il n'y a pas d'han11onie préétablie garantissant que le penser solidaire de l'être qui est celui du prolétariat coïncide avec l'idée de vérité 12.
6. Comme le souligne Kurt SINGER,qui se « réjouit [...] que la conception de la pensée liée à l'être commence à s'imposer dans des camps intellectuels si différents d'une façon que les quelques chercheurs qui la défendent depuis déjà longtemps n'osaient encore l'espérer il y a cinq ans » (Verhandlungen, 104). 7. Verhandlungen, 106. 8. Et ce dès l'introduction: « Pour nous assurer ce que j'appellerai un certain détachement face aux ensembles de faits que nous allons présenter, je propose que nous remisions provisoirement les questions gnoséologiques et celles de validité» (Verhandlungen, 39 sq). 9. Cf. Verhandlungen, 91, et, pour la critique de LEDERER, ibid., 106. 10. Alexander von SCHELTING,Max Webers Wissenschaftslehre, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1934, p. 65-177 & 309-312. Cette critique est reprise in Volker M EJA/Nico STEHR (dir.), Der Streit urn die Wissenssoziologie, op. cit., p. 756-893 ; voir plus particulièrement les pages 800 sq. 11. Karl MANNHEIM, Das Problem einer Soziologie des Wissens » [1925], « in Wissenssoziologie, éd. par Kurt H. WOLFF, Neuwied u. Berlin, Luchterhand, 1964, p. 367. 12 Verhandlungen, 71. Le marxiste Alfred Meusel défend quant à lui dans la discussion le point de vue lukacsien selon lequel Marx a dépassé le relativisme

gebundenheit des Denkens), est globalement accepté 6,mên1e si de tous côtés on s'inquiète du danger de relativisn1e qu'il véhicule. Ainsi, Kurt Singer tient absolun1ent à conclure son intervention en reposant la question de la validité (Geltung) des visions du monde 7, alors que Mannheim a forten1ent insisté dans son exposé

12

Gérard RAULET

La provocation et la portée politiques de la sociologie du savoir mannheimerienne ne doivent donc pas être sous-estimées. Cette dernière se révélera à l'occasion de la réception virulente d'Idéologie et utopie, mais elle est déjà sensible, de manière plus feutrée, dans les débats suscités par la c0111munication sur la concurrence. C'est dans le chapitre d'introduction de l'édition anglaise d'Idéologie et utopie, en 1936, que Mannheim résun1era le plus clairement l'enjeu de sa délnarche :
« Ce livre, écrit-il, traite du problèlne : COl1llnentles hOlllmes pensentils réellement? Il n'entend pas étudier COl1unentla pensée se présente dans les manuels de logique mais COl1llnentelle fonctionne réellement dans la vie publi3ue et la politique, en tant qu'instrulnent de l'action
collective 1 . »

C'est que pour Mannhein1, ainsi qu'il l'énonce dans son essai de 1925 sur le conservatisme, depuis la Révolution française la politique est devenue le «point d' agglon1ération » des fon11es de pensée 14.Du n1ên1e coup, ne pas s'interroger sur le lien entre la pensée et l'être social, c'est non seulen1ent se fenner à la réalité du savoir moderne n1ais égalen1ent s'interdire toute con1préhension des réalités politiques. Lorsque S0111bartlui reproche de n1êler des registres incolllpatibles en se référant dans sa conférence à son analyse de la ~ensée conservatrice, c'est précisén1ent cela qu'il
refuse de voir
1

. On sera égalen1ent attentif, à la lecture du texte, et

plus encore de la réponse de Mannhein1 à la fin de la discussion, à l'insistance avec laquelle il défend l'idée d'une synthèse des points de vue contradictoires. C'est vers cette idée que tend toute la dén10nstration :
des idéologies en découvrant dans la conscience de classe du prolétariat une forme de « dépendance par rapport aux intérêts qui ne constitue plus une source d'erreur pour la connaissance parce que pour ce groupe social ce qui est subjectivement souhaitable coïncide avec ce qui est objectivement nécessaire» (Verhandlungen, 109). 13. Ideologie und Utopie, 3. vermehrte Aufl., Frankfurt/M., SchulteBulmke, 1952, p. 3. Ce chapitre est partie intégrante de toutes les éditions allemandes depuis 1952. 14. Konservatismus. Ein Beitrag zur Soziologie des Wissens [1925], éd. par D. KETTLER/V.MEJA/N. STEHR, Frankfurt/M., Suhrkamp 1984. Voir aussi son livre sur La pensée conservatrice: Das konservative Denken. Soziologische Beitrage zum Werden des politisch-historischen Denkens in Deutschland (1927), in Wissenssoziologie, op. cit., p. 408-508. 15 Verhandlungen, 92 sq.

La

«

querelle de la sociologie

du savoir

)}

13

« Les synthèses émanent du Inêlne processus social que celui qui produit les polarisations l'assÜnilation de formes de penser et d'opémtions mentales reprises à l'adversaire engendrant la loi sllnple de la concurrence dans la perfonnat1ce 16.»

De toute évidence il conçoit le projet de la sociologie du savoir comme un programn1e pratique d'Aujkltirung politique visant à endiguer la crise dans laquelle la République de Weimar est en train de s'enfoncer 17et qui réside à ses yeux dans la conjonction funeste de la politisation extrên1e de l'intelligentsia de gauche et de l'aveuglement avec lequel l' élite intellectuelle traditionnelle traite la relation de la pensée à la pratique. Dans une large n1esure, les deux phases du débat provoqué par la sociologie du savoir, le débat académique de Zurich dont on traitera ici et le tollé suscité par Idéologie et utopie, sont représentatives de ce double aveuglen1ent. Hans Jonas saisit au plus juste l'intention de Mannheim en faisant valoir que la question de la validité elle-n1ême est profondén1ent politique et ne peut, dans un 1110ndeoù les visions du n10nde sont morcelées, être valablen1ent tranchée que de la n1anière dynat11ique esquissée par Mannheim, à savoir que les points de vue partiels (Partialaspekte) sont relativisés par leur n1ise en relation avec la situation sociale dont ils procèdent n1ais que, libérés par là même de leur prétention exclusive à la validité, ils connaissent dans la synthèse qui les dépasse un « sauvetage de leur contenu de
vérité 18 ».

** *

À l'origine, la con1n1unication de Mannhein1 ne constituait que l'un des deux « exposés principaux », respectiven1ent prononcés par Leopold von Wiese, un des papes de la sociologie allen1ande, fondateur de ce qu'on appellera l'École de Cologne, et par Karl Mat1nhei111, l'un des trois grands thèn1es inscrits au progran1n1e sur du congrès: la concurrence, la pron1enade(<<Die Wanderung ») et
16. Verhandlungen, 74. 17. Les références à Carl SCHMITT dans Idéologie et utopie traduiront l'accord de fond de Mannheim avec le bilan du parlementarisme exposé par Schmitt dans Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus en 1923 (1- éd. ; 2- éd. 1926 ; rééd. : Berlin, Duncker & Humblot 1969). Le parlementarisme est devenu incapable d'élaborer un savoir orientant l'action, sans même parler d'un consensus; il est devenu lui-même une idéologie dont le noyau utopique a été réduit à néant (Ideologie und Utopie, op. cit., p. 108, note 9, et p. 123, note 31).
18. Verhandlungen, 113.

14

Gérard RAULET

la compréhension. Les deux exposés furent présentés le matin, l'après-midi étant réservé à la discussion. Le président de séance, en même temps président de la Société des sociologues allemands, Ferdinand Tonnies, rappela d'entrée que les débats devaient se terminer à sept heures afin que ces messieurs aient le temps de se changer pour le banquet, prévu à huit heures et que les interventions ne devraient pas dépasser vingt minutes. Il répartit aussi les rôles: les intervenants devaient alternativement prendre position sur la communication de von Wiese et sur celle de Mannheim. Un rapide calcul pern1et de conclure que le timing était serré. Car, pour cette section, pas moins de treize interventions, auxquelles il faut ajouter les conclusions de Leopold von Wiese et de Mannheim, étaient inscrites, contre sept sur «Die Wanderung» et cinq sur la compréhension. L'éconon1ie générale du congrès mériterait une analyse qu'on ne pourra pas fournir ici faute d'avoir pu travailler en historien sur d'autres sources que les actes publiés à Tübingen en 1929 19.Quant à la section sur « La concurrence », la discipline requise par le président fut à peu près observée, bien que la nature radicalen1ent différente des deux exposés principaux, soulignée par Mannhein1 au début du sien, ne rendît pas la chose aisée et fit globalen1ent pencher la balance du côté de la discussion de la con1n1unication de Mannhein1. La liste des intervenants justifie qu'on s'y arrête aussi un instant. Les grands non1S se sont inscrits - d'abord Tônnies, qui cède pour la fOffi1ela présidence de séance à Stoltenberg, ensuite Alfred Weber, Wen1er S0l11bart,dont Mannheim reprend et discute plusieurs thèses dans son exposé, Franz Wilheln1 Jerusalel11, qui avait déjà publié en 1924 dans un collectif dirigé par Max Scheler un important essai sur « Le conditionnen1ent sociologique de la 20 pensée et des fOffi1esde pensée », Alfred Meusel, qui, contraint de prendre avant tout position sur Wiese, développera en 1929 dans
19. Verhandlungen des Seehsten Deutschen Soziologentages vom 17. bis 19. September 1928 in Zürieh. Vortriige und Diskussionen in der HauptversammIung und in den Sitzungen der Untergruppen, op. eit. Des extraits des débats sont repris in V. MEJA/N. STEHR(dir.), Der Streit um die Wissenssoziologie, op. eit., p. 371-40 1. Voir aussi Leopold von WIESE: «Der sechste deutsche Soziologentag in Zürich », in KaIner Vierteljahrshefte für Soziologie, 7c année, München/Leipzig, 1928, p. 483-488. 20. Franz Wilhelm JERUSALEM, Die soziologische Bedingtheit des Denkens « und der Denkformen », in Max SCHELER (dir.), Versuche zu einer Soziologle des Wissens, München und Leipzig, Duncker & Humblot, 1924, p. 182-207.

La « querelledela sociologiedu savoir»
Die Gesellschaft ses critiques à l'endroit

15 de Mannheinl 21. COlll111e

Jerusalen1, il eut la n1alchance de prendre la parole après que le président Tônnies, au ten11edes quatre pren1ières interventions, eut constaté que le débat risquait fort de se prolonger jusqu'à neuf heures et ran1ené le ten1ps de parole de vingt à six n1inutes. S'y ajoutent deux jeunes intervenants, à l'époque encore docteurs et pas encore professeurs: Hans Jonas et Norbert Elias. Certes, il manque encore à la liste les discutants qui vont marquer le débat sur Idéologie et utopie: Karl Wittfogel, Adalbert Fogarasi, Otto Neurath, Max Horkhein1er, Herbert Marcuse, Erich Lewalter, Paul Tillich, Hannah Arendt, Hans Speier, En1st-Robert Curtius. La bombe explose, n1ais, toutes choses égales, de façon encore contenue. On n'en est pas encore aux anathèmes de Curtius contre le sociologisn1e tendancieux, du crypto-n1arxiste juif Mannheim, d'Otto Neurath contre son « n1arxisme bourgeois », de Wittfogel contre la « n10de bourgeoise de la sociologie du savoir» et de Fogarasi contre le « social-fascisnle » (en d'autres ten11es la social-démocratie) qui cherche à se constituer une position épistémologique de repli 22. De toutes ces contre-attaques, Mannheim, dans son intervention de 1928, fait cependant déjà litière en dénonçant COlun1e sin1pliste la critique de l'idéologie et la représentation selon laquelle la déten11ination de la pensée par la situation sociologique se réduirait à une fausse conscience ou à une instrun1entalisation de la pensée. C'est bien pourquoi l'intervention de 1928 possède une radicalité épistéll1010gique qui n'a guère de cOll1parable que les grandes querelles qui l'ont précédée en cette période de naissance des sciences sociales - au pren1ier chef la «Querelle des jugements de valeur» de 1909, à laquelle du reste Mannhein1 ne manque pas de se référer et sur laquelle on reviendra. Mais commençons par l'aspect apparen1n1ent le plus drat11atique de la discussion: le rapport de Mannhein1 au n1arxisn1e. Le plus virulent fut de loin Alfred Weber, qui prit la parole en second, in1n1édiaten1ent après Tônnies. Ce den1ier s'en tint à quelques réflexions peu dérangeantes, auxquelles Mannhein1 souscrit du
21. Alfred MEUSE4 «Die Konkurrenz in soziologischer Betrachtung. Gedanken zum 6. deutschen Soziologentag », in Die Gesellschaft, 6, 2 (1929), p.326-347. 22 Toutes ces prises de position sont rassemblées in V. MEJA/N. STEHR(dir.), Der Streit urn die Wissenssoziologie, op. ci!.

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reste dans sa réponse finale. II se référa au delneurant plutôt à la communication de von Wiese et requit un traiten1ent plus différencié de la notion de concurrence et notaI111nentla distinction entre concours (Wettbewerb) et concurrence. Cette dernière catégorie devrait être réservée au ll1arché. Les deux points essentiels de la critique de Tônnies résident d'une part en ce qu'il met cette distinction en relation avec l'opposition de la communauté et de la société, d'autre part en ce qu'il récuse l'idée de concurrence pacifique que MannheÜn reprend de Oppenheimer et qui constitue effectiven1ent un mon1ent d'autant plus important de son intervention qu'il vise à dédralnatiser les implications sociales et politiques de sa thèse de la relation de la pensée à l'être social. Tônnies fait fort justen1ent relnarquer que dans le cadre du marché on peut tuer sans guerre; c'est, daI1Sses propres tennes, la différence entre le poison et le poignard 23. L'argument selon lequel il faut se garder, sous prétexte de dégager des catégories sociologiques générales, de faire un usage trop vague de la notion de concurrence sera repris, avec plus de vigueur, par les intervenants n1arxistes ou nlarxisaI1ts et plus généralenlent par tous ceux qui, prenant au sérieux la relation de la pensée à l'être social, exigent qu'on en use avec discen1en1ent et qu'on n'applique pas inconsidérén1ent des catégories historiquen1ent déternlinées à d'autres périodes que celle de leur validité éconon1ique et 24. sociologiCJsue Sombart fut de ceux qui rappelèrent cette exigence. L'admonestation concen1ait au pren1ier chef l'exposé de von Wiese, qui tendait à naturaliser la notion de concurrence et à en faire une donnée inten1porelle et in1n1én10riale valable dans tous les domaines de la connaissance et de l'action 26.Mais elle visait sans nul doute aussi Mannhein1, puisque ce dernier, conlnle il le souligne dans sa réponse générale, est bien obligé de « fOffilaliser » s'il veut dégager une structure générale de la relation de la pensée à l'être et dépasser une fon11ede sociologisn1e qui est celui de la critique de l'idéologie et qu'il récuse dès le début de son exposé 27.
23. Verhandlungen, 86. 24. Par exemple SINGER, Verhandlungen, 105. 25. Verhandlungen, 92 sq. 26. Dès le début de sa communication Mannheim tient à s'en démarquer. Cf. aussi la critique de MEUSEL, Verhandlungen, 108. 27. Verhandlungen, 39, 43 & 123. Mannheim tient pour dénuée de toute pertinence l'accusation selon laquelle il projetterait les catégories du monde

La « querellede la sociologiedu savoir»

17

Contre ces argulllents, Mannhein1 n'est peut-être pas encore complètement imn1unisé 111aisil forge ses armes. II s'agit de l'identité de sa démarche et le Congrès de Zurich lui fournit l'occasion de la mettre à l'épreuve. En revanche, l'attaque en règle d'Alfred Weber, qui faisait partie de ses soutiens les plus sûrs et l'avait fait participer à ses séminaires à Heidelberg, constitua certainement un coup inattendu. Voilà que la sociologie du savoir devait encore en découdre avec la contre-offensive d'une position d'arrière-garde. On a coutun1e de réSUlner en disant qu'Alfred Weber lui reprocha de ren1ettre à l'honneur de manière plus raffinée et brillante la conception n1atérialiste de I'histoire 28. Le résumé est juste mais ne rend pourtant pas entièren1ent justice à l'argumentation elle-mên1e plus raffinée de Weber, qui dit très précisément que le matérialisme cache un intellectualisme grossier: il s'attaque à la prétendue pureté de la connaissance parce qu'il a lui-n1ên1ede la connaissance une vision sin1pliste. À bien y regarder, c'était de l'eau au n10ulin de Mannhein1 sauf sur un point (en fait deux). Weber oppose à la dén1arche de Mannheim une fin de non recevoir et fait valoir « la créativité de la pensée COlnmefonden1ent de l'action, y con1pris des classes '29 ». Du coup, tout le début de l'intervention de Weber prend une tournure négative: il approuve sans réserve la conception relationniste de la pensée, il souhaite n1ên1el'étendre aux sciences de la nature (c'est le deuxièn1e poÎ11t, sur lequel il va falloir revenir), mais ce n1axin1alisnle apparent cache en fait un refus tout aussi ll1assif. Car l'approche de Mannheil1l l1let en question aux

yeux d'Alfred Weber l'autonon1ie de la pensée 30. Nul doute que
Weber fut piqué au vif par les dernières phrases de la

économique sur les sphères de l'activité intellectuelle; il s'agit bien plutôt de dégager « une relation sociale générale» (Verhandlungen, 43). 28. Verhandlungen,92. 29. Verhandlungen,91. 30. On lira avec intérêt l'intervention de Norbert ELIAS, qui s'associe au « maximalisme » de Weber en faisant valoir que notre conception de la nature est elle aussi tributaire d'un consensus, c'est-à-dire de la façon dont notre époque, dans la situation historique qui est la sienne, fait l'expérience de la nature. En revanche Elias qualifie la question de la créativité de la pensée de « combat entre les formes de conscience anciennes et modernes » ; pour lui la dépendance générale de la pensée par rapport à l'être n'enlève rien au fait que l'imagination créatrice de certains individus est plus grande que celle d'autres (Verhandlungen,110sq).

18

Gérard RAULET

comn1unication de Mannhein1 : «C'est fausse n1ystique que de faire valoir des obscurcisse111ents r0111antiques là où le discernement peut encore opérer 31. »
On a coutun1e également de résumer que Son1bart prit en

quelque sorte la défense de Mannhein1 contre Alfred Weber en se réjouissant qu'il ait pris ses distances avec une conception de la réalité de l'esprit qui ne voit dans ce dernier qu'un reflet de l'économie 32. Le résun1é est, là encore, tout à fait fidèle; c'est bien ce qu'a dit Sombart. Mais si l'on veut comprendre quelque chose au débat, il faut y regarder de plus près encore. Sombart loue Mannheim de reconnaître tout à la fois l'objectivité de l'être (ce n'est pas parce qu'il est perçu et construit sous des «aspects partiels» différents qu'il n'est pas pour autant objectif) et la réalité de l'esprit. Ce dernier point invalide la réaction d'Alfred Weber. Les minutes du congrès ont judicieuse111ent retenu cet instant dran1atique : à la question «Est-ce bien le cas? » Mannheim répondit par l'affirn1ative. Dont acte: Mannhein1 ne nie pas la « réalité de l'esprit». Ille confin11e dans sa conclusion, n1ais pour ajouter aussitôt - en référence à l'offensive de Weber - que la question de savoir s'il est n1atérialiste ou spiritualiste est une façon inadéquate et dépassée de fon11uler le problèn1e. Matérialis111eet spiritualisme ne sont pas des options entre lesquelles il faudrait choisir n1ais seulen1ent des « points de vue partiels» constituant justen1ent les ten11es de la concurrence dans le don1aine spirituel qu'il s'agit préciséluent de dépasser au n10yen de la sociologie du savoir, c'est-à-dire par une conception nouvelle de la relation entre

constitutiondu savoir et action politique 33.
**

* Il est du même coup ten1ps de revenir sur la question de fond, c'est-à-dire sur la rupture que Mannhei111opère avec les pré111isses du débat en sciences sociales, à savoir la querelle des jugen1ents de valeur. Non seulement parce que cette question était indissociable de l'identité des sciences sociales et politiques n1ais parce que l'idée même que n1atérialisn1e et spiritualis111eseraient des options intervenant en tant que valeurs fausse aux yeux de Mannhein1 la position du problèn1e. Une lecture attentive des actes du congrès fait apparaître à quel point l' offensi ve de Mannhein1 est encore
31. Verhandlungen,83. 32 Verhandlungen, 93. 33. Verhandlungen, 121.

La « querellede la sociologiedu savoir»

19

grevée par ce déjà vieux débat. C0111111e on pouvait encore le si trancher proprement en distinguant d'une part les sciences qui n'ont pas besoin de s'embarrasser des questions de valeurs et celles qui, hélas, ne peuvent en faire abstraction. La façon dont Mannheim engage sa délnonstration et délin1ite le chanlp de son étude au début de sa comnlunication a pu donner à penser à l'auditoire qu'il raisonnait encore selon ce schéma. Ne dit-il pas qu'il n'entend nullement traiter du problènle de la concurrence « dans l'ensemble du domaine spirituel nlais seulement dans le domaine du penser », plus précisénlent encore dans le dOlnaine du penser solidaire de l'être (seinverbundenes Denken), et n'exclut-il pas de ce dernier les sciences exactes et les sciences naturelles 34? Ce moment de l'exposé a dû avoir l'effet d'une captatio benevolentiae et conforter l'auditoire de la Société de sociologie dans ses certitudes. Le déroulenlent des débats confirme cette impression. Il y eut là un nlalentendu que Mannheinl s'attacha à dissiper avec une certaine brutalité, tant à la fin de son exposé que dans son intervention finale. Tout à fait expressénlent il tient pour inadéquate une « solution» du conflit entre les nléthodes qui consisterait à reconnaître deux ChaIllpSnléthodologiques distincts, celui des sciences naturelles et celui des sciences de l'esprit 35.Il enfonce le clou en dénonçant les dualisnles nature/esprit et nécessité/liberté conlnle une sinlplification funeste de la pensée allenlande et en s'en prenant à la prin1auté que cette denlière accorde à la cOlllpréhension par rapport à l'explication. Il en résulte à ses yeux une surévaluation de l'interprétation, glorifiée C0111111e « plus profonde », qui conduit à ériger en nléthodologie ce qu'il faudrait justelllent expliquer. L'avantage dont se targue la cOlnpréhension inlplique pour lui un «coefficient de risque» (Risikoquote) qui ne peut être nlaîtrisé par la sinlple distinction de deux champs épistélllologiques - que Mannheinl qualifie 36». d'« attitude typique du savoir institutionnel bureaucratisé C'est précisément la tâche qui inconlbe à la sociologie du savoir, qui affinne ce faisant sa nécessité politique 37. Car il n'est pas exagéré d'inférer de l'argunlentation nlannheinlnienne que la distinction prétendunlent nette entre objectivité et valeurs est en

34. Verhandlungen, 41. 35. Verhandlungen, 121 (la critique s'adresse en l'occurrence à Sombart). 36. Verhandlungen,80. 37. Verhandlungen, 123.

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fait à l'origine des « obscurcissen1ents ron1antiques », en lesquels réside le danger de la « pensée allen1ande ». De toute évidence, la véritable provocation de Mannheim a consisté à vouloir s'affranchir de la vieille querelle des jugements de valeur. Rares sont cependant les discutants qui étaient prêts à s'en émanciper. Alfred Weber n'a pas n1anqué de le radicaliser, mais afin de mieux prendre la tangente. Mannheim a bien perçu cette résistance et ce n'est pas un hasard si, dans sa conclusion, tout en se déclarant flatté par les éloges de ses contradicteurs, il manifesta une certaine hun1eur à l'égard de la tendance générale « à reléguer à l'arrière plan les questions centrales qui auraient revêtu pour moi de l'importance aujourd'hui, dans le cadre d'une société de sociologie».
« Il serait tout de l11êmesouhaitable », poursuit-il, « que l'on sépare ce qui est de l'ordre de la méthodologie, du volontarisllle, des valeurs, de la nlétaphysique, de la théorie de la cOlmaissance, d'une part, et ce qui est purelllent sociologique d'autre part [...]. Pour clarifier les problèlnes qui se posent une distinction provisoire de ces dOlnaines serait peut-être à
conseiller 38. »

On ne peut qu'être frappé par la radicalité de l'exigence: la méthodologie et la théorie de la connaissance sont renvoyées dans le mên1e camp que la n1étaphysique et les valeurs. Si l'on se souvient que le Werturteilsstreit - la « querelle des jugelllents de valeur» - prolongeait le Methodenstreit la querelle méthodologique déclenchée par Schl11011er n 1872 -, l'allusion e est cinglante. Mannhein1 anticipe la récusation de la «théorie traditionnelle» à laquelle se livrera Horkhein1er dans «Théorie traditionnelle et théorie critique».
« Ce n'est pas », déclare-t-il, « la diversité des prises de position politiques ni de toutes celles qui énoncent des jugelnents de valeur qui Inenace la liberté à l'égard des valeurs et l'objectivité. Car on poun-ait fort bien élinliner et con-iger les écarts qui en résultent en s'abstenant de tout jugelnent de valeur; on obtiendrait de cette façon le chalnp purifié d'une théorie affranchie de toute situation. [...] La Inenace réside en ceci que, dès l'élaboration du« Inatériau », dès la « constitution de l'objet », on peut travailler avec des principes de classelnent fondalnentalelnent différents et avec des catégories fondalnentalelnent différentes 39. »

C'est cet impensé que s'efforce de connaÎtre (Mannhein1 insiste fortement sur ce ten11e) la sociologie du savoir, afin de dissiper un
38. Verhandlungen, 119 sq.

39. Verhandlungen,71.

La

«

querelle de la sociologie

du savoir»

21

aveuglement qui n'est pas seulen1ent théorique ll1ais bel et bien pratique et politique. Sombart propose toutefois une réflexion véritablen1ent digne d'intérêt en distinguant objectivité et universalité. Selon lui objectivité et universalité pouvaient encore être confondues chez Kant. La physique moderne a cependant n10ntré qu'on peut démontrer des lois universellen1ent valables (la gravitation chez Newton) sans que pour autant on ait démontré quoi que ce soit quant à l'objectivité. Il faut donc distinguer validité ontologique et validité scientifique. L'intervention de Sombart tourne un peu court lorsqu'il veut mettre cette distinction décisive en relation avec l'indépendance à l'égard des valeurs et sa propre situation, marxiste convaincu et pourtant «professeur d'université en Prusse». C'est à nouveau le point déc.isif vu par le petit bout de la lorgnette. Car nul ne conteste l'indépendance à l'égard des valeurs, si l'on entend par là l'intervention d'intérêts politiques dans la pratique scientifique. Son1bart apporte lui aussi de l'eau au n10ulin de MannheÎ111n1ais dans le registre vulgaire, Car, redisons-le, la question de Mannhein1 n'est pas l'in1pact des convictions et des idéologies sur la constitution des connaissances, quoiqu'elle l'inclue. Elle consiste bien au contraire à dépasser ce sociologisme court. La «crise» conten1poraine recouvre pour Mannheim un problème plus vaste que la crise politique de la République de Wein1ar. La con1n1unication sur la concurrence la situe au ten11e d'une évolution inéluctable, d'ordre politico-spirituel, qui est en mên1e ten1ps la condition d' én1ergence de la sociologie du savoir. Ainsi que le souligne Adolph Lô\ve dans la discussion, le lien du savoir à l'être, en tant que tel, existe à toutes les époques. Mais
« la conscience de ce lien est un événelnent de l'histoire de la pensée, qui, sous les traits spécifiques dégagés par Mannheitn, est relatif à notre époque. [,.,] La concurrence spécifique des couches sociales qui caractérise le destin de la Inodemité occidentale se reflète dans une conscience qui a découvert sa détennination sociale 40, »

Dès l'introduction de son exposé Mannhein1 n'hésite pas à conférer à la découverte du caractère constitutif du social une signification historique con1parable à celle qu'eurent la Phénol11énologie de l'Esprit et la Philosophie del 'histoire
40. Verhandlungen, 107sq.

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hégéliennes pour la génération de la Révolution française. C'est en ce sens qu'on peut, avec Norbert Elias, qualifier l'intervention de

Mannheim de révolution dans le d0111aine intellectuel 41. La notion
de génération n'est, ce faisant, l1ullen1entune n1étaphore ; au n1êl11e titre que la concurrence, elle constitue pour MannheÜll - qui lui a consacré en cette n1ên1e année 1928 une étude à laquelle il ne manque pas de faire référence -, une structure sociale conditionnant la production intellectuelle et dont la consé~uence

est que l'évolution de la pensée n'est ni linéaire,ni continue 4 .

idées, Mannheim propose le schéma idé"al-typique43 suivant.

De la façon dont il faudrait dès lors (ré-) écrire 1'histoire des

L'histoire sociologique de la pensée peut être structurée en quatre grandes « époques ». D'abord celle du consensus, ensuite celle du monopole d'une interprétation du n10nde propre à un groupe social, puis celle de la «concurrence aton1isée », enfin celle de la concentration des points de vue aton1isés et de leur polarisation sous forme d'interprétations don1inantes qui se font face. La définition que Mannheim propose du consensus n'est certainement pas celle à laquelle on se serait attendu et il est extrên1en1ent important de relever qu'elle est dian1étralen1ent opposée à celle qui a cours dans le débat conten1porain. Elle correspond plutôt à ce que Haben11as, après Schütz, appelle le « n10nde vécu» - un horizon d'expérience statique ancré et trans111is la tradition, reposant sur par des « schémas d'expérience éprouvés ». Ce que Haben11as appelle « consensus» correspondrait par ailleurs plutôt à ce que Mannhein1 vise au moyen de l'idée de « synthèse». Dans l'un et l'autre cas il ne s'agit certes pas d'un sin1ple con1pron1is n1ais du dépassen1ent d'oppositions en apparence irréductibles - chez Haben11as par le débat, pour autant qu'il soit encore possible tel qu'il le pense, chez MannheÜll de n1anière beaucoup plus radicale par un affronten1ent
41. Verhandlungen, 110. 42 Verhandlungen, 41. Cf. aussi, à la fin de l'exposé, en relation avec la notion de synthèse, sur laquelle nous allons revenir: « Au cours de l'évolution moderne apparaissent des phases, des périodes, dans lesquelles la génération dominante devient disponible pour la synthèse. De telles générations prennent un nouveau départ dans la mesure où elles sont à même d'envisager déjà d'un point de vue synthétique les alternatives et les tensions que leurs pères hypostasiaient encore comme absolues» (Verhandlungen, 77). Cf.MANNHEIM,« Das Problem der Generationen », in KaIner Vierteljahrshefte für SozioIogie, 7c année, 1928, cahiers 2 & 3 ; rééd. inWissenssoziologie, op. cit., p. 509-564. 43. En référence expresse à Max Weber: cf. Verhandlungen,68.

La « querellede la sociologie du savoir»

23

des visions du monde, ou du nl0ins des « points de vue partiels », qui finissent par fusionner dans la pensée politique pratique, créant

des plates-formes

de pensée et d'action

44.

À l'échelle

du

mouvement des idées le processus par lequel naissent les synthèses apparaît comme une nécessité naturelle échappant à la maîtrise consciente des acteurs:
« Les synthèses constanunent en cours selnblent indiquer que la vie, cherchant à faire la lUlnière sur elle-nlêlne, veut en quelque sorte 111aîtriser la totalité toujours plus conlplexe de la vie historique par l'extension
constante de la plate-fonl1e du penser 45. )}

De cette façon les synthèses dépassent la polarisation des deux conceptions de l'histoire qui se font face depuis le début du XIXe siècle: le « faire» et le « laisser croître». Je ne me hasarderai pas à porter un jugenlent définitif sur ce problènle qui est évidenl11lent bien plus qu'un problè11le de teffi1inologie. Il nle senlble qu'il al1Pelle une réflexion de fond sur

les fonlles du débat dénlocratique ' . Disons donc sinlplenlent que
pour Mannheinl le débat n'est pas le 11lode de la solutio11 des différends. Or, ce qui caractérise selon lui l'époque 11lodenle, c'est bien ce que nous appellerions aujourd'hui le différend - dans sa temlinologie : la « concurrence aton1isée ». Cette den1ière contraste avec la forme, qu'on dira pour faire vite, inten11édiaire du monopole d'interprétation (un groupe social a stabilisé l'interprétation du nlonde et s'en est assuré le n1oI1opole - pour identifier, disons: l'Église du Moyen Âge) ainsi qu'avec la polarisation sociale et politique - le point de vue marxiste dont Mannheim ne conteste pas la pertinence nlais à propos duquel on ne peut s'empêcher de penser qu'il n'y voit pas le te/os de

44. On sera cependant également attentif au fait que pour Mannheim « il serait complètement faux de se représenter [cette fusion] comme si la seule chose dont il s'agissait tenait à ce que tel courant politique déjà existant recherche tel allié philosophique à sa convenance. [00.] Toute la problématique de la concentration ici traitée ne concernerait alors que la recherche sur l'idéologie» (Verhandlungen,60). 45. Verhandlungen, 67. 46. Laquelle devrait bien sûr inclure aussi d'autres conceptions comme celle du « compromis» chez Troeltsch. On touche là à un problème sensible et fondamental de la pensée politique de la République de Weimar qui conserve un intérêt aujourd 'hui.

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Gérard RAULET

1'histoire 47.Le nlonlent décisif de cette denlière est plutôt pour lui la dissolution du consensus (au sens où il l'entend) et du lTIonopole d'interprétation qui l'a relayé au profit de la « dénlocratisation de l'esprit» dont la conséquence est que « toute conception particulière aspire à devenir un schénla d'interprétation universel». C'est ce phénomène là qui constitue le point archinlédique de la réflexion de Mannheim, car c'est lui qui contraint « la sociologie de l'esprit [à] constater que même en nlatière de nléthodologie [...] ce sont en dernière instance des forces et des in1pulsions sociales qui se font face» ; c'est lui qui rend impossible « de montrer (a) un commencement axiomatique honlogène, (b) une hiérarchie des valeurs homogène », mais seulenlent « (c) des gnoséologies et des ontologies fondanlentalement différentes 48.» Le constat selon lequel « nous n'avons pas de socle de penser hon10gène, non pas seulen1ent que nous n'ayons pas d'ordo homogène où nous pourrions enlboîter tout fait nouveau qui surgirait» mais au sens où « c'est précisétTIent le contraire, à son paroxysme, qui est en passe d'énlerger », à savoir que « l'ensen1ble de l'espace public ne se réfère glus à un l1lêl1le 0 rd 0 », que « l'image du monde est éclatée », constitue véritablenlent le cœur de l'exposé de Mannheinl. C'est de toute évidence à partir de cette prémisse qu'il introduit sa conception de la synthèse. Car ce n'est pas grâce à un accord discursif entre les positions adverses que la « synthèse» se crée, « nlais elles se conjuguent dès lors que leur fait face un adversaire honlogène 50». Mannheinl fait sienne,

face à ce phénonlène, « la catégorie logique de dialectique 51 ».

Elle a sa vérité selon lui dans le fait que les synthèses ne résultent pas de quelque sonl11lationd'expériences nlais de la rencontre entre des vouloirs et des projets d'interprétation du nlonde fondan1entalel1lent opposés -. Les synthèses ne sont janlais
47. Ille dit du reste expressément dans « Das Problem einer Soziologie des Wissens » : « Il faut ici [...] souligner que faire coïncider le devenir d'ensemble avec le vouloir d'une classe est une vue partiale » (op. cit., p. 367). 48. Verhandlungen,57. 49. Verhandlungen, 66 sq. 50. Verhandlungen, 64. 51. Verhandlungen, 65 ; à la fin de sa communication il se réclame même de Hegel: Verhandlungen, 75 sq. 52 Cf. dans le passage de « Das Problem einer Soziologie des Wissens » auquel nous nous sommes déjà référé plus haut: « Seul le jeu antinomique des moments de tension présents dans une époque produit le tout» (op. cit., p. 367).